ÉLÉMENTS
Dlî
PATHOLOGIE
CHIRURGICALE
TOME III
PARIS. — IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON,
ÉLÉMENTS
DE
PATHOLOGI
CHIRURGICALE
pau
A. NÉLATON
MEMBRE DE L'INSTITUT,
PROFESSEUR DE CLINIQUE CHIRURGICALE A LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE PARIS,
MEMBRE DE L'ACADÉMIE DE MÉDECINE
Deuxième édition, très-augmentée
TOME TROISIÈME
Pnlilié sons sa direction
Par Al. le docteur PÉAi
ANCIEN PROSECTEUR
CHIRURGIEN DES HÔPITAUX DE PARIS
AVEC FIGURÉS INTERCALÉES DANS LE TEXTÉ
PARIS
LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE
ni'É nu L1 ÉCOLE-* DÊ-MiDBCINEj 17.
1874
Tous drhils réservés.
TABLE DES MATIÈRES
DU TOME TROISIÈME.
CHAPITRE II (suite). — Affections «les articulations (suite) 1
Art. XXI. — Luxations. Considérations générales 1
Art. XXII. — Luxation de l'os maxillaire inférieur 41
Art. XXIII. — Luxation des vertèbres 60
§ 1. Luxation de l'atlas sur l'occipital 61
§ II. Luxation axoïdo-altoïdienne 63
§ 111. Luxation des cinq vertèbres cervicales inférieures 65
Art. XXIV. — Luxation des côtes 73
Art. XXV. — Luxations du sternum 76
Art. XXVI. — Luxations du bassin 80
Art. XXVII. — Luxations du coccyx 84
Art. XXVIII. — Luxations de la clavicule 85
§ I. Luxation de l'extrémité interne de la clavicule 86
^ II. Luxations de l'extrémité externe de la clavicule 95
§ III. Luxation simultanée des deux extrémités de la clavicule 101
Art. XXIX. — Luxations de l'bumérus 102
Art. XXX. — Luxations de l'articulation du coude 149
§ I. Luxations des deux os de l'avant-bras 153
A. Luxation en arrière 153
B. Luxations en avant 465
§ H. Luxation isolée de chacun des os de l'avant-bras 177
A. Luxation du cubitus en arrière 117
11. Luxation de l'extrémité supérieure du radius en arrière 180
C. Luxation de l'extrémité supérieure du radius en avant 182
D. Luxation de l'extrémité supérieure du radius en dehors 186
E. Luxation du cubitus en arrière et du radius en avant 187
F. Luxation du cubitus en arrière et du radius en dehors 1.89
Arl. XXXI. _ Luxations de l'extrémité inférieure du cubitus 189
tl TABLE DES MATIÈRES.
Art. XXXII. — Luxations du poignet 192
Art. XXXIII. — Luxations isolées des os du carpe 202
Luxations du grand os 202
Art. XXXIV. — Luxations de l'articulation médio-carpienne 204
Art. XXXV. — Luxations des os du métacarpe 204
Art. XXXVI. — Luxations carpo-métacarpiennes du pouce 205
Art. XXXVII. — Luxations cajrpo-métacarpiennes des autres doigts 207
Art. XXXVIII. — Luxations des articulations métacarpo-phalangiennes 209
§ I. Luxations de l'articulation raétacarpo-phalangienne du pouce 209
A. Luxations en arrière 210
B. Luxations en avant 219
§ II. Luxations des articulations métacarpo-phalangiennes des quatre der-
niers doigts. 221
Art. XXXIX. — Luxations des articulations phalangiennes 223
Art. XL. — Luxations de l'articulation coxo-fémorale 229
Art. XXV. — Luxations du genou. . 261
§ I. Luxations de la rotule 261
§ IL Luxations du tibia 273
§ III. Luxation de la jambe par rotation. Luxation des fibro-cartilages inter-
articulaires 284
Art. XXVI. — Luxations du péroné sur le tibia.. 285
Art. XXVII. — Luxations du pied 289
Art. XXVIII. — Luxations des os du tarse 299
§ I. Luxations de l'astragale 299
§ II. Luxation de la deuxième rangée des os du tarse sur la première (luxa-
tion médio- tarsienne) 312
§ III. Luxatrou du grand cunéiforme 315
§ IV. Luxation du deuxième cunéiforme 315
§ V. Luxation des deuxième et troisième cunéiforme 316
§ VI. Luxation simultanée des trois cunéiformes. .. 316
§ VII. Luxation du cuboïde 317
Art. XXIX. — Luxations des os du métatarse 317
Art. XXX. — Luxations métatarso-phalangiennes 32 4
§ I. Luxations métatarso-phalangiennes du gros orteil 324
§ II. Luxations métatarso-phalangiennes des autres orteils 326
Art. XXXI. — Luxations phalangiennes des orteils 327
Art. XXXII. — Luxations des os sésamoïdes 337
Art. XXXIII. — Considérations générales sur les luxations congénitales. . . 328
Art. XXXIV, — Luxations congénitales du fémur 338
TABLE DES MATIÈRES. VII
Art. XXXV. — Luxations congénitales de l'humérus 359
Art. XXXVI. — Luxations congénitales de la mâchoire, de la clavicule, du
coude et des articulations du genou 366
Art. XXXVll. — Du pied bot 369
Art. XXXVJI1. — Luxation congénitale cunéo-métatarsienne 396
Art. XXXIX. — Déviation de la main (main bot) 397
Art. XL. — Luxations congénitales des articulations métacarpo-phalan-
giennes , des articulations phalangiennes du pouce et de
celles des autres doigts 402
Art. XL1. — Déviation du rachis 403
FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME (PREMIÈRE PARTIE).
ÉLÉMENTS
DE
PATHOLOGIE CHIRURGICALE
CHAPITRE II (suite).
AFFECTIONS DES ARTICULATIONS (suite).
ARTICLE XXI.
LUXATIONS.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
On désigne sous le nom de luxation un changement permanent dans
les rapports naturels des surfaces articulaires des os unis par diar-
throse ; le mot diastasis ou diduction est plus ordinairement réservé
aux déplacements qui ont lieu dans les synarthroses ou articulations à
surfaces continues, telles que l'articulation péronéo-tibiale inférieure,
la symphyse pubienne, les articulations des corps des vertèbres, etc.
Mais c'est là une distinction tombée en désuétude.
Il eût été difficile de décrire les luxations avec clarté sans rapporter
pour chaque articulation le déplacement à l'un des os qui la compo-
sent: aussi cette marche a-t-elle été suivie par tous les auteurs. Quel-
ques-uns ont même cherché à formuler certaines lois tendant à régu-
lariser la nomenclature des affections qui nous occupent; mais ces lois
déduites de la forme des extrémités articulaires, du degré de mobilité
relative des deux os, du mécanisme suivant lequel la luxation a été
produite, etc., sont d'une application assez difficile : le seul principe
assez simple pour être conservé avec avantage est celui qui consiste à
considérer comme déplacé, pour les os des membres celui des deux os qui est
le plus éloigné du tronc, pour les os du tronc celui qui est le plus éloigné du
crâne, et à exprimer toujours suivant lamême règle le sens du déplacement.
Ainsi, lorsque le tibia vient se placer derrière les condyles du fémur,
on désigne ce déplacement sous le nom de [luxation du tibia, et non
sous celui de luxation de l'extrémité inférieure du fémur; de même
pour le coude, on ne décrit pas de luxation de l'extrémité inférieure
de l'humérus, c'est toujours l'avant-bras qui est censé déplacé ; mais,
d'une part, ce principe n'est point applicable à toutes les luxations des
NÉLATON. — <>ATH. Cllllt. m, J
2 Al'TECTIONS DES ARTICULATIONS.
os du tronc, et, d'autre part, il souffre quelques exceptions obligées
pour ce qui concerne les os des membres : enfin, certains os, tels que
l'astragale et quelques os courts, l'os iliaque, le maxillaire inférieur, le
péroné, le cubitus et même l'humérus, se luxent par les deux extrémi-
tés à la Ibis. Pour éviter toute confusion, nous aurons le soin de nous
expliquer à l'occasion de chaque luxation en particulier.
Êtiologie. — Des causes bien différentes peuvent faire perdre aux
os leurs rapports normaux : en première ligne, nous citerons les vio-
lences extérieures agissant sur les articulations saines ; viennent ensuite
diverses affections des parties articulaires dont quelques-unes ont été
précédemment décrites sous le nom de tumeurs blanches (t. II.) ; enfin,
le déplacement des os peut se montrer h la naissance et constituer
un vice de conformation. Les luxations se partagent donc naturelle-
ment en trois groupes bien déterminés. Ce sont : 1° les luxations trau-
matiques ou accidentelles; 2° les luxations spontanées ou pathologiques,
qui seraient mieux désignées sous le nom de luxations graduelles; 3° les
luxations congénitales.
Produites par des causes si diverses, ces lésions présentent entre elles
des différences qui ne sont pas moins tranchées; aussi n'aurons-nous
en vue dans ces généralités que les luxations traumatiques ; nous évi-
terons ainsi de tomber dans des formules trop vagues et par cela même
sans utilité pour la pratique.
Les violences extérieures, n'agissent pas toujours de la même ma-
nière pour les produire; tantôt le corps vulnérant presse directement
sur une extrémité articulaire et la chasse assez loin pour qu'elle ne
puisse plus reprendre sa place. C'est ainsi que les choses se passent
lorsqu'une luxation de l'humérus est produite par une chute sur
le moignon de l'épaule. Ce mode de production des déplacements
articulaires, assez rare pour les os qui représentent de longs leviers, est
au contraire assez fréquent pour quelques os courts, la rotule par
exemple. D'autres fois, la force qui tend à produire la luxation est
appliquée à l'extrémité opposée à celle qui se luxe, ou même sur une
partie plus éloignée ; cette force tend alors à imprimer à une articula-
tion un mouvement qu'elle ne possède pas normalement, ou bien elle
tend à exagérer un mouvement normal ; les ligaments, les muscles, ré-
sistent d'abord, mais ils cèdent bientôt : le mouvement s'accomplit,
mais les surfaces articulaires s'abandonnent. C'est ce que nous voyons
lorsqu'une luxation de l'humérus est produite par une chute sur le
coude, lorsque l'extrémité interne de la clavicule se déplace à l'occa-
sion d'une chute sur le moignon de l'épaule.
Le déplacement de quelques os courts s'opère par un mécanisme dif-
férent de celui que nous venons d'exposer. Pressés fortement entre plu-
sieurs os, ils tendent à se soustraire à la pression qu'ils supportent; et
LUXATIONS. 3
s'ils sont moins bien soutenus dans un point, c'est par là qu'ils s'é-
chappent.
D'après ce qui précède, nous voyons que Ton peut admettre, pour
les luxations comme pour les fractures, deux modes de production :
les unes résultant d'unecause directe, les autres d'une cause indirecte; les
premières souvent compliquées de contusion, d'écrasement des parties
molles qui recouvrent les os, ou des os eux-mêmes ; les secondes ordi-
nairement exemptes de ces complications.
Nous verrons en outre, en parlant des diverses luxations, que le mé-
canisme suivant lequel agit la force vulnérante peut différer suivant
que les os sont poussés en sens inverse l'un de l'autre, ou bien de façon
à former un angle, ou enfin de telle sorte que l'un d'eux subisse un
mouvement de bascule ou de rotation.
Parmi les violences extérieures, celles qui produisent le plus souvent
les luxations sont les chutes dans lesquelles un des os qui forment l'ar-
ticulation vient à prendre un point d'appui sur le sol, tandis que l'au-
tre est poussé en sens inverse par les mouvements du corps. C'est sans
doute pour cela que les luxations sont rares chez les enfants, car leur
corps ne représente pas une masse d'un poids assez considérable, et,
de plus, il n'est point mû par des puissances musculaires aussi énergi-
ques que chez l'adulte. Citons encore comme causes des luxations les
chutes de corps pesants sur les membres, les tractions, les mouve-
ments violents ou désordonnés communiqués par une impulsion exté-
rieure ou exécutés par la contraction exagérée des muscles'.
Toutes ces causes sont aidées dans leur action par quelques circon-
stances locales que l'on indique généralement comme étant des causes
prédisposantes : ainsi, la longueur des leviers que représentent les os
le peu d'étendue de certains mouvements, les exposent manifestement
aux luxations par cause indirecte. On comprend facilement que le peu
de profondeur des cavités articulaires, la laxité des ligaments physio
logique ou dépendant d'une maladie antérieure, facilitent les 'déplace
ments : ainsi on a remarqué que les luxations se produisent aisément
sur les articulations dont les ligaments ont été relâchés par une hydar
throse, ou par une paralysie chez les sujets dont les muscles ne côn
courent plus à maintenir les os en contact. Une luxation antérieure
en rompant les ligaments dont la cicatrisation peut être incomplète'
rend également la luxation plus facile. Cela est si vrai, que queCes'
malade . se luxent certains os à l'occasion des moindres efforts muscu-
sî r-lomenr eXPhqUe P°UrqUOi ,CS lUXati0nS Par ^idive ont lieu
enfenh1 ntgfSéraITen> V * SÔDt chez les
h z les v ëd. H "a nS ra 1 ^ adUlt6' 6t fïU'e"es détonent rares
chez les vieillards. Asti. Cooper explique ce tait en disant qu'à un âgé
A- AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
avancé les extrémités osseuses, étant plus friables, se rompent plus fa-
cilement qu'elles ne se déplacent : cette explication est sans doute fort
rationnelle, mais, avant d'expliquer le fait, il fallait le constater d'une
manière rigoureuse, c'est ce qu'a fait Malgaigne ('). Or, au lieu de
trouver dans ses recherches statistiques la confirmation de cette opinion,
il est arrivé à un résultat, tout opposé. Eu effet, sur un nombre de
5'2(.) luxations que lui a fournies le relevé de seize années des registres de
l'Hôtel-Dieu, il a trouvé que la période de quarante-cinq à soixante-cinq
ans donne une proportion de luxations presque double (relativement à
la population de cet âge) de celle de la période de vingt-cinq à qua-
rante-cinq ans; et jusqu'à la vieillesse la plus avancée, cette proportion
est encore supérieure à celle que fournit l'âge adulte. Si donc nous
voyons plus de luxations chez lesadultesque chez les vieillards, cela lient
uniquement à ce que ceux-ci sont bien moins nombreux que les adul-
tes dans une population donnée.
D'ailleurs si l'explication de A. Cooper est exacte en ce qui concerne
les os, il y a d'autre part des détériorations tout aussi réelles des autre-
tissus et en particulier des ligaments articulaires : de sorte qu'il est
plus facile de produire expérimentalement chez le vieillard des luxations
que des fractures. •
Comme les fractures, les luxations sont beaucoup plus communes
chez l'homme, et, d'après les registres de l'Hôtel-Dieu, le rapport de
celte fréquence, calculé par Malgaigne, est comme 1 esta 3. C'est donc
à tort que J. L. Petit croyait les luxations plus faciles chez les femmes
à cause de la faiblesse de leurs muscles.
Au point de vue de la fréquence des luxations, il est à remarquer
qu'elle est loin d'être la même pour toutes les articulations. C'est ainsi
que les luxations de l'humérus sont plus communes à elles seules que
toutes les autres ensemble; de même, le nombre des luxations qu'on
rencontre au membre supérieur est sept fois plus considérable qu'au
membre inférieur.
Anatomie et physiologie pathologiques. — Les luxations peuvent
porter sur une seule articulation ou sur plusieurs à la fois. Dans le
premier cas, on dit qu'elles sont uniques, dans le second multiples. Le
môme os peut se déplacer en différents sens, ce qui constitue autant
d'espèces de luxations. Celles-ci sont tantôt dénommées d'après le sens
dans lequel s'est porlô l'os que l'on suppose déplacé, relativement aux
divers plans du corps : ainsi, on admet des luxations en avant, en ar-
rière, en haut, en bas, etc. D'autres fois, on les désigne par une épi-
thète qui indique avec plus de précision les nouveaux rapports que l'os
contractés : tels sont, par exemple, les mots de luxations sous-co-
t\) Etudes slalisliquos sur les luxations (Annales de chirurgie, octobre, 1841).
LUXATIONS. 5
racoïdionne, sous-épineuse, iliaque, sous-pubienne, oie. Cette manière
de désigner les déplacements articulaires,indiquée par Roux, employée
par Gerdy, qui en a fait ressortir tous les avantages, est bien préfé-
rable à la première, utilisée surtout par les anciens. 11 est permis de
croire que, si elle est régulièrement appliquée, elle nous donnera le
moyen de mettre un terme aux controverses sans fin qu'a fait naître
la détermination des diverses luxations que présentent certains os.
Les surfaces articulaires peuvent s'abandonner d'une manière com-
plète ou se correspondre encore par une partie de leur étendue; de là
la distinction des luxations en luxations complètes, qui peuvent présen-
ter plusieurs degrés, et en luxations incomplètes. Dans celles-ci, dit
Boyer, les rapports des surfaces articulaires subsistent encore; mais ils
n'ont plus lieu dans leur ordre naturel. Quelques auteurs, se fondant
sur ce que, dans ce cas, les rapports normaux sont complètement per-
dus, en ce sens qu'aucun des points d'une des surfaces articulaires ne
correspond plus au point de l'autre surface avec lequel il est en contact
dans l'état normal, rejettent l'expression de luxation incomplète. Nous
la conserverons cependant, parce qu'il est nécessaire de représenter par
un mot l'espèce de déplacement dont nous parlons, et qu'il serait diffi-
cile de la remplacer par un mot qui ne fût pas également attaquable.
Les articulations arthrodiales présentent souvent des luxations in-
complètes, lien est de môme pour les ginglymes ; cependant, pour ces
articulations, quelques auteurs croient qu'elles ne peuvent se produire
que dans un sens perpendiculaire au mouvement de flexion ou d'ex-
tension, et non dans le sens de ces mouvements. Bien que les dépla-
cements partiels soient plus rares dans ce sens, on ne peut cependant
se refuser à en reconnaître l'existence, ainsi que nous le verrons en dé-
crivant les luxations en particulier. Mais c'est surtout à l'occasion des
articulations orbiculaires que la question des luxations incomplètes a
été souvent débattue. A l'exemple d'Hippocrate, Boyer ne les croit pas
possibles ; voici comment il s'exprime : « Dans toutes les articulations
orbiculaires, la cavité qui en fait partie se termine par un bord aigu in-
capable de soutenir un instant la surface sphéiïque qu'elle loge dans
l'état naturel; en sorte que si l'effort qui tend h pousser l'un des os hors
de l'articulation ne va pas jusqu'à lui faire franchir ce rebord, la luxa-
tion n'a pas lieu, et la tôte retombe dans le fond de laca;ilé Si. au
contraire, l'effort est suffisant pour amener le plus grand diamètre de
ta surface spbérique au delà du bord de la cavité qui la loge, la luxation
s'accomplit, et tout rapport cesse entre les surfaces articulaires. »
Ces arguments, reproduits à toutes les époques contre l'existence des
luxations incomplètes, sont sans doute très-spécieux; mais que peuvent
d^ raisonnements dans une question de faits que l'observation seule
peut résoudre?
0 AFKhXTIONS DES ARTICULATIONS.
L'existence de ces luxations se trouve établie par l'analomie
pathologique et par l'observation clinique. Les laits d'anatomie pa-
thologique, sont de deux ordres : les uns, relatifs aux luxations
anciennes et non réduites, nous montrent une téte articulaire, celle
de l'humérus ou du fémur, par exemple, placée sur le rebord de la
cavité de réception et creusée dans son milieu par une rainure plus
ou moins profonde, dans laquelle se trouve logé ce rebord un peu
déprimé et arrondi par la pression qu'il a supportée. Dans cette
position, une des moitiés de la tête numérale se trouve en contact
avec la cavité glénoïde de l'omoplate, tandis que l'autre moitié
correspond au col de cet os. Nous savons bien que ces faits ont été di-
versement interprétés : ainsi; on a admis, contre toute probabilité, que
ces luxations incomplètes avaient été produites graduellement par une
affection chronique de l'articulation, qui se serait terminée par lagué-
rison, en laissant cependant les os dans un état de déplacement incom-
plet. On a soutenu, sans plus de preuves, que le rebord de la cavité
avait été fracturé, ce qui avait permis un déplacement partiel. Enfin,
on a supposé que le déplacement ayant été complet à l'époque où la
luxation a été produite, la tôte osseuse avait été peu à peu ramenée
vers la cavité articulaire par la rétraction des tissus qui l'entourent, ou,
comme on le dit, par un déplacement consécutif. Mais il est facile de
comprendre que ce sont là autant de suppositions que rien ne justifie.
En admettant même que cette tète osseuse se soit peu à peu rappro-
chée de la cavité de réception, on se demanderait encore comment il
se fait que l'extrémité articulaire se soit arrêtée précisément au moment
où elle était sur le point de reprendre sa position normale. Ce ne se-
rait donc que reculer la difficulté et non la résoudre. Mais si les pièces
pathologiques relatives aux luxations anciennes peuvent encore laisser
des doutes dans quelques esprits, il n'en est pas de même des luxations
récentes. 11 est vrai que les occasions de disséquer ces luxations sont
rares. J'ai cependant pu en observer une sur un blessé qui avait en
même temps une luxation de la cuisse gauche et une fracture commi-
nutive de l'humérus droit, pour laquelle il dut subir une désarticula-
tion du bras. Ce malade ayant succombé dans la nuit qui suivit sa bles-
sure, je disséquai l'articulation coxo-fémorale avec le plus grand soin,
et je trouvai la tête du fémur placée sur le bord antérieur de la cavité
cotyloïde, qui la divisait en deux parties inégales. Cette extrémité ar-
rondie était maintenue dans cette position par la résistance d'une por-
tion de la capsule et la tension du muscle moyen fessier. L'existence
des luxations incomplètes des articulations orbiculaires est donc à nos
yeux un fait démontré par l'inspection anatomique. Nous verrons plu.-
lard, en traitant des luxations en particulier, que l'élude des symptômes
ella thérapeutique de ces affections nous fournissent aussi des preuves
LUXATIONS.
concluantes en faveur de cette doctrine. Nous aurons à nous prononcer,
à l'occasion des luxations en particulier, sur la fréquence relative des
déplacements partiels et des luxations complètes.
On comprend facilement que les extrémités des os ne peuvent subir
un déplacement un peu étendu sans que les parties molles qui les en-
tourent et qui les unissent ressentent les effets de la violence qui a pro-
duit la luxation. Lorsque la lésion qui coexiste avec le déplacement des
os offre peu d'importance, on dit que la luxation est simple, dans le
cas contraire, on dit qu'elle est compliquée. Nous nous occuperons plus
lard, avec tout le soin que comporte leur étude, des luxations compli-
quées. Voyons d'abord ce qui a trait aux luxations simples.
Lorsqu'on dissèque une luxation simple sur un sujet qui a succombé
peu de temps après l'accident, on trouve ordinairement la capsule
décbirée, de manière à permettre le passage facile de l'extrémité os-
seuse à travers les perforations qu'elle présente. Desault pensait
qu'elle offre souvent une ouverture en forme de boutonnière, qui,
après avoir laissé passer l'extrémité renflée de l'os, se resserre au-des-
sous d'elle et oppose une grande difficulté à la réduction. Il est permis
de croire que cette disposition existe en effet quelquefois, mais cela est
extrêmement rare, Asti. Gooper et la plupart des chirurgiens ont pu
voir que la capsule est le plus souvent largement déchirée.
Dans ces mêmes autopsies de luxations simples et récentes, tantôt
on trouve tous les ligaments détruits à la fois et l'on a les luxations
dites vagues, dans lesquelles les rapports sont si bien perdus qu'il est
difficile d'assigner au déplacement ses véritables limites; tantôt, au
contraire, les ligaments ont résisté, mais leur point d'insertion sur les
os a cédé, de sorte qu'à l'extrémité d'un ligament devenu flottant, on
trouve un fragment osseux.
Les tendons des muscles peuvent aussi se rompre ou se décoller de
leurs attaches, avec ou sans arrachement d'une portion d'os. D'autres
fois ils se luxent hors de leur gaîne ; et la direction normale du muscle
étant perdue, ses fonctions se transforment : c'est ainsi qu'il arrive
qu'un muscle extenseur devient fléchisseur et réciproquement.
Les muscles peuvent enfin se trouver plus ou moins broyés etconlus
par les têtes osseuses déplacées , ou même, par leur distension exces-
sive, apporter les plus grands obstacles à la réduction.
Toutes ces parties sont d'ailleurs baignées par du sang infiltré dans le
tissu cellulaire ou.épanché, soit dans la cavité articulaire, soit entre les
muscles. Ces foyers sanguins sont souvent très-considérables , mais ils
îrancnissent rarement les grandes aponévroses, ce qui explique la mar-
cne lente des ecchymoses ou môme l'absence de leur apparition. Pour
terminer cette énumération, ajoutons que toutes les parties qui sont si-
tuées dans le voisinage de l'articulation, artères, veines, nerfs, la peau
s AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
elle-même, peuvent être plus ou moins distendues, froissées, déchi-
rées.
Le travail pathologique qui succède à ces désordres locaux est diffé-
rent, suivant que l'os a été restitué dans ses rapports normaux ou qu'il
reste déplacé. Dans le premier cas, malgré L'étendue de ces lésions, les
phénomènes consécutifs sont généralement assez simples; le sang infil-
tré ou épanché dans les tissus se résorbe assez rapidement; les liga-
ments, les capsules articulaires, les muscles, se cicatrisent, et, au bout
d'un temps assez court, ils conservent à peine la trace de la lésion qu'ils
ont subie ; fait bien remarquable et bien propre à faire voir toute la
différence qui existe entre les plaies soustraites au contact de l'air et
celles qui sont soumises à l'action de cet agent.
Lorsque la luxation n'a point été réduite, la résorption du sang épan-
ché et infiltré s'opère comme dans le cas précédent : les ligaments,
la capsule fibreuse, se cicatrisent également dans l'état de déplace-
ment où les a mis la luxation, et cela assez rapidement, puisque, sur une
pièce présen tée à la Société an atomique, trois semaines avaient suffi
pour qu'une déchirure de la capsule glénoïde consécutive à une luxa-
tion fût complètement réunie par une cicatrice solide. En môme temps,
ligaments et capsules contractent adhérence avec les parties voisines,
muscles, tendons, surfaces osseuses, entre lesquelles ils forment des
brides inextensibles. Remarquons de plus que, par le fait du déplace-
ment articulaire, tandis que certains faisceaux fibreux sont mis dans
un état de tension, d'autres faisceaux sont au contraire dans un relâ-
chement d'autant plus marqué que leurs points d'insertion sont plus
rapprochés. Or, on sait que dans ces conditions le tissu fibreux revient
peu à peu sur lui-même, et subit une rétraction plus ou moins pronon-
cée suivant le degré d'ancienneté de la luxation, et le degré de fixité
au membre luxé : il est inutile d'insister pour faire comprendre com-
bien cette cause doit apporter d'obstacle à la réduction des déplace-
ments articulaires.
La disposition des muscles qui entourent les extrémités osseuses n'est
pas moins importante à signaler : ceux dont les insertions se trouvent
éloignées par le fait du déplacement sont distendus, et représentent
des espèces de cordes inextensibles; ceux dont les insertions ont été
rapprochées se rétractent. Les uns et les autres concourent donc a fixer
les os déplacés dans leurs rapports anormaux. Mais peu à peu, à cause
de l'inaction à laquelle ils sont condamnés, tous ces muscles subissent
la dégénérescence graisseuse, s'atrophient, et certains d'entre eux dis-
paraissent même entièrement. Ce défaut de nutrition qui s'étend d'ail-
leurs à la totalité du membre est surtout sensible pour les sujets chez
lesquels la luxation s'est produite pendant l'enfance. Le membre atteinl
ne suit pas les progrès de la croissance et devient tellement difforme
LUXATIONS. Q
que l'observation de ce phénomène a inspiré à Hippocrale la réflexion
suivante: « Pour le dire sommairement, toutes les parties du corps, qui
sont laites pour qu'on s'en serve, employées convenablement, exercées
au travail auquel chacune a été habituée, sont saines, développées et
tardives à vieillir; inexercées et tenues dans le repos, elles sont mala-
dives, mal développées et vieillies avant le temps. » (Hippoeratej trad.
de Littré, t. IV, p. 243.)
Mais les changements les plus remarquables sont ceux qui s'opèrent
dans l'articulation ancienne et autour de l'extrémité osseuse déplacée.
FlC 1. — Luxation ancienne du fémur sur le trou sous-pubien. On voit en divers
points des languettes osseuses soudant le fémur avec l'os coxal.
Si la luxation est complète, la cavité synoviale dans laquelle il s'esl l'ail
un epanchement sanguin se rétrécit graduellement et tend à s'oblité-
rer, disposition qui doit opposer, ainsi qu'on le comprend aisément,
ues obstacles insurmontables à la réduction. Les surfaces osseuses se
aeiorment, les cav.tés articulaires se rétrécissent, perdent de leur pro-
10 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
fondeur etflnissent môme par se. combler entièrement ou se remplissent
de Lissu adipeux. Le cartilage cpii les revêt devient fibreux par places et
disparaît à la longue, d'une manière plus ou moins complète, excepté
(suivant Asti. Cooper) dans le cas où l'extrémité articulaire corres-
pond à un muscle. En mémo temps une nouvelle articulation tend
à se former entre l'os déplacé et la surlace osseuse avec laquelle
11 est venu se mettre en contact. Le tissu cellulaire, les muscles, forment
autour de la tête osseuse une capsule imparfaite, sans doute, mais qui
l'isole complètement des parties voisines. Une membrane séreuse de
Fie 2. — Luxation ancienne du fémur suri "ilium, probablement congénitale. Nouvelle
cavité articulaire, très-complète, bordée par des stalactites osseuses.
nouvelle formation s'organise, tapisse cette nouvelle cavité articulaire
qui peut ou non communiquer avec l'ancienne par un chemin plus ou
moins largement ouvert; quelquefois on trouve sur ce chemin un lam-
beau de capsule fibreuse interposé aux surfaces luxées, ou des brides
LUXATIONS.
14
résistantes qui cloisonnent l'ancienne cavité arliculail'e. Plus rarement
cette dernière envoie des jetées osseuses qui vont rejoindre à distance
l'épiphyse déplacée dont elles gênent les mouvements à lu manière
d'une ankylose, comme on le voit sur la ligure 1.
Les os concourent aussi à la formation de l'articulation nouvelle.
Leur forme se modifie. Dans certains points, ils se creusent de dépres-
sions destinées à loger les saillies osseuses et à ce niveau le périoste
épaissi tient lieu de cartilage diarthrodial. Dans d'autres, ils s'hyper-
trophient ou produisent au point de contact des stalactites osseuses.
Ces changements sur lesquels Gerdy, MM, J. Gruveilhier et Houel ont
Fig 3. — Os iliaque droit. Luxation du fémur en haut et en arrière. Il n'y a pas
librTux6116 CaVUé USSeuse" Le nôocotyle est simplement enlouré d'un fort bourrelet
appelé l'attention, sont destinés à favoriser les rapports de la nouvelle
cavité articulaire qui a reçu le nom de néocoti/le, et à lui donner
plus de profondeur. Suivant M. Houel, le néocotyle offre un bourrelet
12 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
osseux toutes 1ns l'ois que l'ancienne capsule a été complètement dé-
chirée, comme on le voit sur la figure 2, tandis que ce bourrelet luit
complètement défaut et que la dépression osseuse esl à peine marquée
toutes les fois que l'ancienne capsule est eu grande partie conservée nu
qu'il y a un fragment de capsule interposé aux surfaces articulaires
luxées, comme on le voit sur la figure 3.
Plusieurs pièces déposées au Musée Dupuytren offrent de beaux
exemples de ces modifications. C'est
ainsi que clans leurs luxations iliaques
(nos 7Zi6 et 747), on voit que la moitié
postérieure du bassin, sur laquelle la
tête fémorale est venue s'appuyer, a
doublé d'épaisseur, tandis que la moi-
tié antérieure ou pubienne est atro-
phiée et réduite à la minceur d'une
feuille de papier (fig. 2 et 3).
On voit également sur la pièce n° 735
une luxation latérale externe et incom-
plète du coude dans laquelle la trochléc
et l'épitrochlée sont à peine saillantes,
tandis que le condyle et Fépicondyle,
qui ontde nouvelles fonclionsàremplir.
ont subi une hypertrophie considéra-
ble. Les mêmes désordres existent sur
le cubitus, c'est-à-dire que sa portion
externe est hypertrophiée, tandis que
l'interne envoie vers la trochlée une
petite apophyse qui est complètement
insuffisante pour en empêcher l'atro-
phie (fig. k). Des changements analo-
Fh;. 4. — Luxation latérale in- gués sont très-apparents sur un jeune
complète des deux os de l'avant- homme, âgé de douze ans et affecté
bras en dehors. — Atrophie du . • tu i
condyle interne de l'humérus. dePuls tr0ls annees fl une luxation ,n-
Hypertrophie du condyle externe complète du cubitus en arrière et du
qui went soutenir les os de l'avant- radius en avant^ auquel M. Péan donne
actuellement des soins avec M. le doc-
teur Pieuzal. Chez ce malade, on observe facilement, en raison de la
position superficielle des os et de l'atrophie de quelques-uns des
muscles de la région, que les points au niveau desquels les surfaces
articulaires sont en rapport et jouent lime sur l'autre sont hypertro-
phiés, tandis que les autres sont considérablement atrophiés.
Ces modifications entraînent à leur suite des déformations et des
changements de direction qui, avec le terrips, deviennent permanents.
LUXATIONS. 1 3
C'est donc à tort que Desault les rattachait exclusivement aux contrac-
tions musculaires.
En résumé, la rétraction des muscles, le contact, l'espèce d'em-
boîtement des extrémités articulaires, telles sont les causes qui con-
courent à retenir les os dans leur position anormale.
Mais ce ne sont pas les seuls désordres qu'on trouve dans les luxa-
tions anciennes. Les os plus éloignés se déforment. Chez les sujets jeunes
il y a arrêt de développement, et chez les adultes et les vieillards, ces
os souffrent dans leur nutrition : ils se creusent, s'amincissent, s'infil-
trent de graisse et deviennent plus fragiles.
Cette atrophie porte non-seulement sur les os placés au-dessous
de l'articulation luxée, mais encore , ainsi que je l'ai observé,
elle atteint quelquefois ceux qui sont au-dessus de l'articulation
blessée.
M. Labastida (thèse de Paris, 1866) a fait observer avec raison que
l'atrophie des muscles, consécutive il une luxation ancienne se mani-
feste surtout au-dessus de cette dernière, ce qui s'explique facilement
puisque les articulations sont mises en mouvement par des muscles
appartenant d'ordinaire à une région plus rapprochée du tronc. Ainsi
dans les luxations du coude, c'est surtout le bras qui est diminué do
volume, et, dans la luxation de l'humérus, ce sont les masses muscu-
laires de l'épaule qui s'affaissent. Les mêmes phénomènes ont été ob-
servés pour les luxations du membre inférieur.
Symptomatologie. — Il peut se faire que les surfaces articulaires un
instant désunies et maintenues à distance par le fait du traumatisme,
se réunissent et se rejoignent aussitôt que celui-ci cesse d'agir. A l'exa-
men, tout est en place et le chirurgien n'observe d'anormal qu'une
exagération de la mobilité. Mais le plus habituellement, la première
chose qui frappe l'attention du chirurgien lorsqu'il examine un mem-
bre luxé, c'est la déformation qui s'est opérée dans la partie où siège la
luxation. Cette déformation est plus ou moins prononcée suivant que
les articulations sont plus ou moins superficielles; elle peut môme
passer inaperçue dans les articulations profondes, et varie, en gé-
néral, assez peu pour chaque déplacement, de sorte qu'elle constitue
un symptôme d'une grande importance pour le diagnostic. Il est facile
de comprendre que les extrémités osseuses venant à s'abandonner, les
diverses saillies qu'elles déterminent au niveau des articulations subi-
ront des déplacements analogues et que lesrapports de ces saillies entre
elles seront changés. Là où une apophyse soulevait les téguments ou
les muscles, on trouvera une dépression, et réciproquement : telle ré-
gion où l'on remarquait une surface courbe et arrondie présentera un
plan plus ou moins déprimé. Un tendon entraîné par l'os auquel il
s insèrepourra former une corde sous-cutanée et soulever les téguments,
• AFFECTIONS ])KS ARTICULATIONS.
tandis qu'auparavant il restait appliqué sur tes os et ne devenait appa-
rent que dans certains mouvements.
Après avoir reconnu cette déformation do la région où l'on suppose
une luxation, il est bon d'être prévenu que cette forme anormale peut
dépendre de causes très-différentes : ainsi, elle peut être le résultat
d'une ancienne affection articulaire, d'une fracture située dans le voi-
sinage d'une articulation, d'un vice de conformation congénital; circon-
stances qui nous seront révélées par les commémoratifs, et quelquefois
par la comparaison des deux membres, ces vices de conformation exis-
tant souvent des deux côtés. Elle peut encore être produite par une
tumeur développée sur un des os voisins de l'articulation ou dans les
parties molles; dispositions dont il suffit de connaître la possibilité pour
éviter toute méprise.
Suivant que l'os déplacé sera rapproché ou éloigné de la racine du
membre, la longueur de celui-ci pourra varier : ainsi, tantôt il y aura un
raccourcissement, tantôt un allongement. Pour apprécier ces différences
de longueur des membres, on emploie ordinairement la mensuration
à l'aide d'un lien étendu entre deux points fixes. C'est également à elle
que l'on a recours pour étudier les changements de rapport qui ont pu se
produire entre les diverses saillies osseuses qui entourentune articulation.
Ce moyen peut certainement être utile ; mais son application n'est point
aussi facile que l'on pourrait le supposer. En effet, pour cetteappréciation
de la longueur des membres, on est obligé de comparer le côté blessé
avec le côté sain, et l'on conçoit que, pour tirer de cette comparaison
une conclusion rigoureuse, il faut : 1° que les deux membres soient
exactement dans la même position ; 2° que les deux extrémités du lien
soient appliquées précisément sur les points semblables des deux mem-
bres; 3° que ce lien suive le même chemin pour mesurer l'espace com-
pris entre les deux points fixes. Or, ce sont là autant de données qui
nous manquent le plus souvent, car on ne peut pas toujours donner au
membre sain une direction exactement semblable à celle du membre qui
est luxé. Une apophyse qui sert de point fixe pour la mensuration de-
vient plus ou moins sailhnte par le fait même de la luxation, tandis que
celle du côté opposé est plus ou moins masquée, et l'on peut croire
prendre les mesures entre les mêmes points de chaque os, tandis qu'en
réalité on mesure entre des points différents. La luxation change ordi-
nairement la forme du membre ; et le lien appliqué sur l'un d'eux décrit
une courbe, tandis que, sur celui du côté opposé, il suit une ligne
droite. Dans le premier cas, le membre doit paraître plus long, et plus
court dans le second. La mensuration, pour fournir un signe «le quelque
valeur, exige donc beaucoup de soin et de patience. Il faut mesurer à
plusieurs reprises pour corriger les erreurs qui pourraient se glisser dans
une première épreuve, et en général ne tenir compte de la différence
LUXATIONS.
nue quand elle porte sur une étendue qui dépasse au moins un centi-
mètre; car, malgré toute l'attention désirable, il est impossible d'affir-
mer que le glissement de la peau et les diverses circonstances que nous
venons d'énumérer ne produiront pas entre les parties une légère diffé-
rence de longueur.
Les différentes attitudes des membres présentent ordinairement quel-
que chose de particulier, car les os déplacés tendent à leur faire prendre
certaines positions déterminées plus ou moins fixes ; ce dont on se rend
compte en considérant la forme des extrémités articulaires, la tension des
ligaments et des capsules fibreuses incomplètement rompus, la tension
et la rétraction des muscles.
Les troubles 'fonctionnels ne sont pas moins importants à noter : la
plupart des mouvements normaux deviennent difficiles, perdent de leur
étendue ; d'autres qui, dans l'état physiologique, n'existent pas, sont
alors possibles. Cette mobilité ou cette fixité anormales sont subordon-
nées à la douleur, à l'engrènement des os, à la déchirure ou au gonfle-
ment inflammatoire des parties molles. Règle générale, les luxations
incomplètes permettent moins de mouvements que les luxations com-
plètes. Cependant une fixité absolue peut coïncider avec une déchirure
complète des ligaments s'il y a engrènement des os luxés et fracturés,
ou s'il y a enclavement de l'extrémité luxée clans une boutonnière des
muscles. A. Cooper a signalé le spasme musculaire comme cause de
fixité du membre. Ce phénomène nous a paru aussi rare dans les luxa-
tions que clans les fractures.
La douleur est constante et en général assez vive au moment de l'ac-
cident pour arracher un cri; elle s'exaspère plus tard par le poids
du membre, par les mouvements communiqués et par les pressions ex-
térieures; mais elle ne tarde pas à se calmer si le membre est maintenu
clans l'immobilité, et cesse d'une manière à peu près complète aussitôt
que la réduction est opérée. Ce fait est assez remarquable, surtout
si on l'oppose à ce qui se passe dans l'entorse, qui est ordinairement
accompagnée de douleurs extrêmement vives, bien que, dans ce cas, les
parties articulaires présentent des désordres beaucoup moins étendus.
Des ecchymoses se montrent le plus souvent dans le voisinage des ar-
ticulations qui ont éprouvé une luxation : nous verrons que leur siège
peut quelquefois être utilisé comme moyen de diagnostic. Elles an-
noncent ordinairement que les muscles et les ligaments ont été rompus.
Mais elles sont rares dans les luxations simples; on les retrouve, avec
des signes plus ou moins sensibles de contusions dans les luxations où
il y a eu choc direct.
Le gonflement est quelquefois léger. Primitif, il est habituellement dû
à l'épanchement sanguin ; lorsqu'il est secondaire, il est plus ordinai-
rement dû à l'inflammation consécutive.
lt) AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
Enfin Asllcy Cooper cite la crépitation parmi les symptômes des luxa-
tions. Ce phénomène se présente, en effet, dans certaines luxations :
il résulte du frottement de l'extrémité osseuse déplacée contre une sur-
face rugueuse. Celte crépitation diffère de celle que l'on observe dans
les fractures, en ce qu'elle est moins sèche, plus sourde; elle est ordi-
nairement perçue par la main pendant que l'on imprime des mouve-
ments au membre luxé.
Quelques malades perçoivent un craquement au moment de l'acci-
dent : il est dû, soit àla rupture des ligaments, soit à l'échappement des
surfaces cartilagineuses, mais le plus souvent il passe inaperçu à cause
des bruits extérieurs, de l'émotion, de la douleur et des cris du blessé.
Marche. — Terminaisons. — Si la luxation n'est pas réduite, du se-
cond au troisième jour on voit survenir une tuméfaction inflammatoire
plus considérable. Mais quelle que soit l'importance de l'épanchement
sanguin, cette inflammation est en général légère et peu durable, rare-
ment elle se termine par suppuration, à moins qu'elle n'ait été surex-
citée par des manœuvres intempestives de réduction. La douleur elle-
même disparaît habituellement de bonne heure, et les mouvements
recouvrent une assez grande étendue, à moins que le membre n'ait été
maintenu dans une immobilité complète. Dans ce dernier cas, celui-ci
maigrit, se débilite, les muscles s'affaiblissent, perdent de leur volume
et l'on voit, après quelques années, les os eux-mêmes subir dans leur
longueur et dans leur forme les désordres dont nous avons précé-
demment parlé.
La luxation peut se réduire spontanément par le simple jeu des
muscles dans un mouvement involontaire, ou par une pression acciden-
telle. Dans ces cas, d'ailleurs très-rares, et dont nous avons vu quel-
ques exemples, les choses se passent comme après la réduction chirur-
gicalement obtenue, c'est-à-dire que l'affection se termine soit par
guérison complète avec retour de tous les mouvements, soit par roideur
articulaire ou par ankylose, soit enfin par conservation de la mobilité
avec tendance aux récidives.
Diagnostic. — Il ne suffit pas de reconnaître l'existence d'une luxa-
lion ; il faut encore en déterminer l'espèce, préciser l'étendue du dépla-
cement.
Lorsque l'accident est récent, qu'il n'existe pas encore de gonflement
autour de l'articulation, le diagnostic est en général facile; le toucher,
joint aux signes que nous avons exposés ci-dessus, fait* aisément recon-
naître les extrémités osseuses, et permet souvent de déterminer avec as-
sez de précision quels sont leurs nouveaux rapports; mais il n'en est
plus de même lorsque les parties molles qui entourent l'articulation
présentent une tuméfaction considérable. On est souvent alors obligé
de suspendre son jugement et d'attendre que le gonflement soit dissipé
LUXATIONS.
17
pour se prononcer. Il existe cependant un moyen de surmonter cette
difficulté; il consiste à presser avec lenteur et cependant avec assez, de
force dans les endroits où l'on suppose que doivent se trouver les sail-
lies osseuses que l'on recherche comme point de repère; le liquide in-
filtré dans le tissu cellulaire fuit sous la pression du doigt; les parties
molles reprennent dans ce point l'épaisseur qu'elles avaient avant l'acci-
dent, et l'on peut reconnaître assez exactement la position de l'os. On
comprend aisément que ce moyen n'est réellement utile que pour le
diagnostic des luxations qui ne sont point cachées sous des couches
musculaires épaisses. Je l'ai souvent appliqué avec avantage pour les
luxations de l'extrémité supérieure du radius et pour celles du coude ;
il conviendrait également pour le genou, l'articulation tibio-lar-
sienne, etc.
Pour arriver au même but, Malgaigne a conseillé d'enfoncer à tra-
vers les parties molles des aiguilles à acupuncture, qui lui servent à
toucher les os et à déterminer leur profondeur. Cette manœuvre ne pré-
senterait certainement aucun danger; mais je pense qu'elle sera rare-
ment appelée à fournir au diagnostic des données utiles. En effet, elle
ne peut apprendre qu'une chose, à savoir qu'il existe un os à telle pro-
fondeur déterminée; mais cela ne suffit pas ordinairement pour les
cas difficiles. Il faudrait, en outre, savoir quel est l'os que touche l'ai-
guille et dans quel point elle le touche, ce que ne peut faire juger le
simple contact avec une pointe acérée. Cependant nous verrons que ce
mode d'exploration peut être employé dans quelques circonstances
que nous ferons connaître.
Les affections que l'on peut confondre avec les luxations diffèrent
suivant que celles-ci sont récentes ou anciennes. Dans le premier cas,
ces maladies sont : la contusion des articulations, l'entorse, certains
déplacements de tendons et les fractures intra-articulaires ou voisines
des articulations. Or, les contusions, l'entorse, peuvent bien quelque-
fois être accompagnées d'une déformation, mais celle-ci ne porte point
sur le squelette; elle ne peut être produite que par l'engorgement des
parties molles ou par un épanchement sanguin que l'on reconnaît aisé-
ment à l'aide des signes que nous avons donnés. Dans les mêmes cir-
constances, certains mouvements physiologiques peuvent être difficiles,
douloureux; -mais ils ne sont point impossibles, comme cela se voit
dans les luxations.
Bien que les fractures et les luxations forment deux ordres de lésions
essentiellement différentes entre elles par la nature des altérations qui
les constituent et par leurs symptômes, on peut cependant les confon-
dre dans certaines circonstances; c'est ce qui arrive, ainsi que nous
l'avons dit, pour les fractures voisines des articulations, que l'on con-
fond assez souvent avec les luxations de ces mêmes articulations. En
NÉLATON. — PATS. CHIR. III. — 2
18 AFFECTIONS DUS ARTICULATIONS.
effet, elles arrivent dans les mêmes circonstances; la déformation de
l'une peut simuler celle qui appartient à l'autre; la crépitation
manque quelquefois dans les fractures dont nous nous occupons, alors
môme qu'elles sont récentes, à plus forte raison au bout de quelques
jours. Tous ces motifs sont plus que suffisants pour expliquer les er-
reurs auxquelles donnent lieu si fréquemment ces affections. Indépen-
damment des caractères spéciaux qui serviront à établir le diagnostic,
caractères que nous exposerons à l'occasion de chaque luxation en par-
ticulier, disons d'une manière générale : 1° que, dans la fracture, la
déformation est située à une certaine distance de l'article; 2° que les
diverses saillies osseuses que présentent les extrémités articulaires con-
servent leurs rapports normaux ; 3° que dans la fracture l'articulation
conserve tous ses mouvements physiologiques, et que l'on peut même
quelquefois observer en outre une mobilité anormale, tandis que dans
les luxations certains mouvements deviennent ordinairement impossi-
bles, le membre conservant une attitude plus ou moins fixe.
On pourrait encore confondre avec les luxations anciennes certains
cas de tumeurs blanches, de cals vicieux, quelques exostoses, quelques
déformations articulaires. Mais à l'aide des commémoratifs et des
symptômes que nous avons décrits, il est habituellement facile d'éviter
l'erreur.
Il n'en est pas de même lorsqu'on est en présence d'un malade qui
cherche à en imposer au chirurgien et à lui faire croire qu'une luxa-
tion est récente, lorsqu'elle date déjà d'un grand nombre d'années, car
c'est en vain qu'on exerce alors des tentatives de réduction : elles
échouent au grand étonnement des chirurgiens et des assistants. On
trouve dans la science des faits semblables et nous avons eu nous-même
l'occasion d'en observer quelques-uns.
Pronostic — Le pronostic des luxations varie suivant une foule de
circonstances. Ainsi : 1° il est différent suivant que la luxation est sim-
ple ou compliquée, et nous verrons que l'espèce de complication pro-
duit les différences les plus marquées; 2° l'étendue de l'articulation doit,
en outre, être prise en considération, car la luxation d'une petite arti-
culation, comme celle des phalanges, est généralement moins grave que
celle qui a pour siège une vaste cavité articulaire; 3° les déplacements
que l'on observe dans les articulations ginglymoïdales sont souvent
plus graves que ceux des articulations orbiculaires: il en est de même
pour certaines arthrodies, dont les mouvements peu étendus exigenl
ordinairement pour leur production l'intervention d'une puissance très-
considérable, qui, en môme temps qu'elle déplace les surfaces osseuses,
produit dans les parties molles circonvoisines des désordres très-éten-
dus. D'un autre côté, les os qui concourent à la formation des gingly-
mes offrent des saillies et des enfoncements, qui s'emboîtent récipro-
LUXATIONS. 19
aûement de sorte que leur réduction présente en général plus de
difficultés (pie celle des articulations orbiculaires. U° Mais ce qui in-
troduit parmi les luxations une différence des plus tranchées, c'est leur
de-ré d'ancienneté. En effet, une luxation récente se réduit en général
avec facilité , tandis que la réduction devient de plus en plus difficile,
et fiait môme par être complètement impossible à mesure que l'on
s'éloigne du moment de l'accident. Nous avons donné la raison de ce
fait dans le passage que nous avons consacré à l'anatomie pathologique
des luxations. .
Traitement. — Le traitement des luxations présente quatre indica-
tions fondamentales : 1° replacer les os dans leurs rapports normaux;
2° prévenir un nouveau déplacement; 3° favoriser, par un traitement ap-
proprié, le rétablissement complet des fonctions de l'articulation ; li° trai-
ter les complications, dernier point qui sera exposé dans notre para-
graphe consacré aux complications.
\° Réduction.— La manœuvre qui consiste à replacer les os dans leurs
rapports normaux est désignée sous le nom de réduction ; elle est quel-
quefois extrêmement simple : il suffit d'exercer une légère pression sur
la saillie que forme l'os déplacé ou de le ramener dans sa direction
normale pour lui faire reprendre sa place ; c'est là ce qu'on a appelé
méthode de douceur.
Mais le plus souvent cette opération présente plus de difficultés.
C'est alors qu'on a accusé successivement, lorsque la luxation était
récente, la pression atmosphérique, le reploiement des ligaments,
l'engrènement des épiphyses luxées et quelquefois même fracturées,
la résistance volontaire ou involontaire des muscles, leur disposition
en forme de boutonnière autour de la tête osseuse, leur tension
et même leur rétraction physiologique. Dans les luxations anciennes,
l'obstacle serait dû au tissu fibreux et ligamenteux de nouvelle
formation. Or, pour triompher de tous ces obstacles, on est obligé
de combiner un système de moyens destinés à agir sur les deux os qui
forment l'articulation, de manière à fixer l'un, tandis que l'on exerce
sur l'autre une traction qui dégage l'extrémité luxée, et qu'avec les
mains ou un lacs on cherche à la ramener vers le point qu'elle doit oc-
cuper. Ces diverses manœuvres, dont l'ensemble constitue ce qu'on a
appelé la méthode de force, sont connues sous les noms de contre-exten-
sion, extension et coaptation, dénominations attaquables sans doute, mais
que nous conserverons, parce qu'elles sont consacrées par l'usage.
A. La contre-extension se fait ordinairement à l'aide de lacs, de ban-
des ou de pièces d'appareil de cuir rembourré, que l'on dispose de
manière à empêcher l'os le plus rapproché du tronc de céder à la trac-
tion que l'on se propose d'exercer sur celui qui a subi le déplacement.
Z» Al'TECTIONS DES ARTICULATIONS.
Elle pcul aussi être faite par les soins d'un aide vigoureux qui saisit le
malade entre ses bras, ou, comme on dit : « bras lu corps. Quand on
emploie les liens contre-extenseurs, leurs extrémités sont aussi quelque-
fois confiées à des aides; mais il est bien préférable de les attacher à
un point fixe, tel qu'un anneau scellé dan* le mur, une colonne, etc.
En effet, cette manière de procéder présente comme avantage d'exiger
Fig. 5. — Bandage à contre-extension et à extension.
un moins grand nombre d'aides, d'éviter les mouvements imprimés au
malade par des tractions inégales d'extension et de conlrc-extension,
mouvements pendant lesquels il serait difficile d'opérer la coaptation.
La contre-extension exécutée par des aides présente, en oulrc, d'autres
inconvénients dont l'exposé trouvera plus naturellement sa place quand
nous traiterons de l'extension.
Les pièces destinées à opérer la contre-extcnsiomdoivenl, autant que
cela sera possible, être appliquées sur l'os qui s'articule avec celui qui
est luxé, s'appuyer sur des points fixes, embrasser la partie par de lar-
ges surfaces bien matelassées pour éviter des pressions douloureuses
(lig. 5 et 6) et être préalablement mouillées pour éviter les glisscmenls.
On donne généralement le précepte de ne point comprimer les muscles
qui passent autour de l'articulation luxée; mais il est généralement im-
LUXATIONS. H
oossible d'éviter cette compression, et d'ailleurs rien ne prouve qu'elle
soil eéellement aussi nuisible qu'on l'a prétendu.
Dans les cas où l'on pense que la réduction ne présentera pas de
difficultés, on peut faire cxercerla contre-extension par les mains d'un
aide. D'autres fois enfin, c'est le chirurgien qui l'opère lui-même
dîme main, lundis qu'avec l'autre il fait l'extension et la coaptation.
Fig. 6. — Appareil à contre-extension et à extension muni de moufle.
B. L'extension est une traction exercée sur l'os déplacé, afin de ra-
mener l'extrémité luxée vers le point qu'elle a abandonné. L'extension,
de môme que la contre-extension, peut, dans les cas qui ne présentent
pas de difficultés sérieuses, être opérée par les mains du chirurgien ou
des aides; mais dans les cas difficiles on est obligé de se servir de lacs.
Les lacs extenseurs qu'on a le soin de mouiller, comme on fait pour
les lacs contre-extenseurs sont ordinairement construits avec une ser-
viette ou un drap plié suivant sa longueur et solidement fixé sur le
membre par sa partie moyenne à l'aide de tours de bande, tandis que
les extrémités flottantes servent à exercer la traction. On peut encore
l'attacher au membre par ses deux extrémités, de manière à former une
anse dans laquelle on fait passer les lacs qui servent à l'extension
(fig. 5). Lorsqu'on se sert des aides; on en emploie un nombre plus ou
moins grand, suivant la résistance que l'on a à surmonter.
Les moufles, presque constamment employées autrefois pour la ré-
duction des luxations, étaient naguère à peu près complètement aban-
données; on craignait que la puissance dont on peut disposer à l'aide
de ces instruments ne dépassât la force de résistance de nos tissus, et
ne produisît la déchirure, la dilacération des parties molles qui entou-
-- AFFECTIONS DES AUTICULATIONS.
rent l'arliculation, et par suite les accidents les plus redoutables. Les
moufles, a-t-on dit, constituent une force brute impossible à calculer,
à laquelle rien ne résiste, tandis que les aides proportionnent le dé-
ploiement de force à la résistance à vaincre. Avec les moufles on ne
peut faire varier la direction suivant laquelle s'opère l'extension,
comme cela se fait avec les aides. Mais ce parallèle est loin d'être
exact, et d'abord ce reproche de force aveugle tombe de lui-môme,
depuis que M. Sédillotaeu l'heureuse idée d'appliquer aux moufles le
dynamomètre pour apprécier la force de traction. Il est facile de con-
stater, en effet, qu'à l'aide des poulies, on peut rendre l'extension per-
manente au môme degré, l'augmenter d'une manière graduelle, la di-
minuer avec la plus grande facilité ; leur action est lente, graduée,
sans secoussses, sans oscillations dans les tractions, comme cela a né-
cessairement lieu lorsqu'on emploie des aides. En effet, Malgaigne et
M. Sédillot, qui ont étudié la manière dont s'opèrent les tractions des
aides, ont reconnu que ceux-ci développent presque instantanément
une force considérable, que cette puissance s'affaiblit très-rapidement;
et que, si l'on engage les aides à faire de nouveaux efforts pour res-
saisir l'avantage perdu, cet effort fait monter la traction à un degré ex-
traordinaire. Malgaigne a reconnu dans ses expériences qu'un homme
robuste ne peut tirer par un effort soutenu qu'un poids de 30 à 40 ki-
logrammes, tandis que, dans une contraction violente et instantanée il
fait monter l'aiguille du dynamomètre jusqu'à 90 et plus. En supposant,
ajotite-t-il, que l'on confie l'extension d'un membre à quatre aides qui
emploieront une force soutenue de 300 livres environ, si par malheur
tous se réunissent dans un effort subit, ils pourront faire monter celte
traction d'un moment à 5 ou 600 livres, et c'est ainsi que l'on a plus
d'une fois déchiré les muscles et arraché les membres. Il est donc juste
de dire que les reproches attribués aux machines ne s'appliquent en
réalité qu'aux tractions exercées par les aides.
Pour ce qui concerne la direction invariable de la traction exercée
par les moufles, on peut répondre qu'il est rarement utile de changer
cette direction, la coaptation complétant la réduction lorsque l'extré-
mité articulaire est dégagée. Et d'ailleurs il ne serait point impossible
de disposer la moufle de manière à pouvoir changer la direction de la
force extensive.
Lorsque l'on emploie cet appareil, on se sert ordinairement, pour
opérer l'extension, d'une sorte de bracelet ou cuissard de cuir bien rem-
bourré, auquel sont cousus des anneaux de fer, dans lesquels on engage
le crochet attaché à la corde de la moufle (fig. 6). Ce bracelet est ordinai-
rement muni de courroies destinées à le fixer sur le membre. Mais ces
courroies sont insuffisantes pour lui donner assez de fixité; il faut en
outre l'assujettir très-solidement à l'aide d'une corde enroulée plusieurs
LUXATIONS. 23
fois à sa surface : cette précaution est indispensable pour empêcher
l'appareil de glisser sur le membre pendant la traction. Il est bon
d'entourer préalablement, le membre avec une bande de flanelle, depuis
son extrémité libre jusqu'au niveau du bracelet; on prévient ainsi
la stase du sang veineux et la distension douloureuse qui en est la con-
séquence.
MM. Legros et Th. Anger ont appliqué à la réduction des luxations,
la traction continue au moyen de tubes élastiques. Cette méthode,
dont nous avons retiré de grands avantages pour le traitement des
ankyloses (voyez t. II) est destinée à combattre la résistance des mus-
cles. En effet, il faut une traction assez puissante pour produire le
relâchement favorable à la réduction. Or, l'expérience nous a démontré
que la traction opérée à l'aide de ces tubes ne doit pas être prolongée
plus de 15 à 20 minutes dans la même séance; passé ce temps elle de-
vient intolérable.
Sur quelle partie convient-il d'appliquer l'appareil destiné à opérer
l'extension ? Les anciens le plaçaient, lorsque cela était possible, sur la
partie du membre correspondant à l'os déplacé, comme l'indique la
Fie. 7.
Réduction d'une luxation de l'humérus en avant. Méthode générale d'après
Ambroise Paré (édition Malgaigne. Fac simile).
ligure ci-dessus, extraite de l'ouvrage d'Ambroise Paré : à la partie infé-
rieure du bras, pour les luxations de l'humérus ; au-dessus du genou, poul-
ies luxations du fémur. Boyer, ffflèlo en cela à la tradition de l'Académio
de chirurgie, donne le précepte formel d'exercer les efforts exlensifs le
AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
plus loin possible du siège de la luxation. La raison qu'il donne, c'est
qu'en agissant ainsi on n'exerce aucune compression sur les muscles
qui passent sur l'articulation, et que l'on prévient un surcroît de con-
traction de leur part, ce qui permet de les allonger et d'éloigner les
surfaces articulaires. Mais je ne sache pas que jamais personne ait dé-
montré d'une manière rigoureuse que l'on augmente la force de con-
traction d'un muscle en le comprimant. On s'est contenté trop facile-
ment, comme preuve de l'opinion contraire, de ce fait que les athlètes
se sentent capables d'efforts plus considérables, quand les muscles ab-
dominaux sont étreints par une forte ceinture. Cette constriction n'a
pas pour effet d'augmenter la force de contraction des muscles de
l'abdomen, mais de soutenir, de renforcer les parois de cette cavité,
d'assujettir plus solidement la base de la poitrine et de donner ainsi un
point fixe à la contraction des muscles du tronc. D'ailleurs, nous avons
déjà vu que ce n'est point la contraction des muscles qui oppose les ob-
stacles les plus puissants à la réduction des luxations. «Ce précepte», dit
Boyer, « est le fruit de plusieurs siècles d'expériences. Plus les forces sont
appliquées loin du siège de la luxation, plus le succès est assuré. »
Nous ne saurions accepter cette manière de voir ; nous pensons, au
contraire, qu'en faisant agir les puissances extensives sur l'os luxé, on
exerce sur lui une action plus immédiate et par conséquent plus propre
à opérer son déplacement. On évite en outre d'exercer sur les arti-
culations intermédiaires une traction douloureuse. Mais la raison
principale pour laquelle nous combattons ce précepte, c'est qu'en
appliquant la force loin de l'articulation luxée," on met nécessairement
le membre dans l'extension pendant qu'il supporte la traction. Or,
nous verrons en faisant l'histoire des luxations en particulier, que
souvent le déplacement des os met certains muscles dans un état de
tension, et que ces muscles tendus déterminent la flexion de l'arti-
culation située au-dessous de celle qui a été luxée. C'est ce que nous
voyons, par exemple, dans certaines luxations du fémur, le biceps, le
demi-tendineux, le demi- membraneux, insérés à la tubérosité scia-
tique, sont tendus et déterminent la flexion du genou. Or, il est facile
de comprendre que, si l'on étend la jambe sur la cuisse, les muscles
que nous venons de citer seront fortement distendus et résiste-
ront si l'on veut, par des tractions, faire cesser le contact anormal qui
existe entre la tête du fémur et l'os iliaque. L'extension du membre a
pour effet d'étendre précisément les muscles qui opposent de la résis-
tance. On se crée donc des difficultés que l'on pourrait éviter en laissant
le membre dans la flexion ; car, comme on l'a fort bien dit, le pro-
blème que l'on doit se proposer de résoudre, ce n'est point de relâ-
cher tous les muscles qui entourent l'articulation, chose le plus
souvent impossible, mais bien ceux qui par leur tension s'opposent à
LUXATIONS. 25
la réduction. Ajoutons enfin que les expériences de Gerdy démontrent
que l'on peut porter plus loin les tractions sur un membre fléchi que
lorsqu'il est clans l'extension, parce que la traction est plus égale sur
toutes les parties, muscles, nerfs, vaisseaux. {Journal de chirurgie, t. I,
p. 335.)
Le degré de traction qu'on peut exercer dans la réduction est très-
variable suivant les sujets. C'est ainsi que dans des expériences nom-
breuses qui ont été faites par M. Péan, lorsqu'il était prosecteur à
l'amphithéâtre des hôpitaux, expériences dont quelques-unes ont été
consignées dans l'excellente thèse de M. Labastida (thèses de Paris,
1866), on observa que, chez certains sujets, il suffisait de tractions por-
tées à 280 kilogrammes pour arracher les parties molles du membre
supérieur, tandis que chez d'autres l'arrachement ne pouvait s'effectuer
qu'au delà de 600 kilogr. Il en fut de môme pour le membre inférieur
sur lequel on parvenait quelquefois à produire l'arrachement de la
hanche à 550 kilogrammes, tandis que chez d'autres, il fallait atteindre
un chiffre beaucoup plus élevé. Il résulte encore de ces expériences
que les chiffres de traction donnés par Malgaigne sont inférieurs à ceux
que l'on a pu atteindre clans la presque totalité des cas, et qu'on peut,
sans trop de danger, porter chez un adulte bien constitué la force à
250 kilogr. pour le membre supérieur et à 350 kilogr. pour le membre
inférieur. Ces recherches ont également démontré que les hautes trac-
tions doivent être dirigées avec le plus grand soin parle chirurgien;
qu'elles doivent être augmentées progressivement et sans secousses
brusques; que les lacs de préhension sur lesquels elles portent doivent
être distribués sur une surface aussi étendue que possible, sous peine
de voir écraser aisément les parties molles et même le squelette si l'on
ne s'arrête pas à temps ; que ces tractions ne peuvent pas être trop
longtemps prolongées sans déterminer une compression et même une
contusion grave de la peau et des parties molles; qu'au membre supé-
rieur, l'omoplate doit être soigneusement soutenue par la contre-exten-
sion; et qu'enfin les chiffres qui mesurent les Iractions doivent être
modifiés chez les sujets qui ne seraient pas dans la force de l'âge ou
qui auraient été débilités par quelque maladie.
Dans quelle direction convient-il d'opérer l'extension? Question dont
l'importance a été bien sentie à toutes les époques, et dont il est difficile
de donner la solution. Galien prescrit, en thèse générale, de faire l'ex-
tension suivant le sens dans lequel le déplacement a eu lieu, c'est-à-dire
dans la silualion où se trouvait le membre à l'instant de l'accident, Mais
une même luxation peut se produire dans des positions différentes du
membre, et il est souvent difficile de savoir avec exactitude quelle
était cette position. J. L. Petit recommande d'exercer une distension
égale sur tous les muscles qui entourent l'articulation, règle presque
26 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
aussi vague, ditMalgaigne, que celle de Pott, qui prescrit de mettre les
parties molles en tel état qu'elles offrent le moins de résistance.
Desault donne le précepte d'opérer l'extension suivant la nouvelle
direction du membre, puis de le ramener progressivement à sa direction
normale. Voici comment Malgaigne s'exprime sur ce sujet : « Tout
muscle tiraillé doit être mis dans une position raccourcie, et l'exten-
sion doit porter uniquement sur les muscles raccourcis. 11 faut donc
chercher la position dans laquelle les muscles offriront cette condition ;
c'est évidemment celle où le membre est raccourci lui-même. Cette
position trouvée, la luxation est ramenée h la condition des fractures
avec chevauchement, et si elle est simple, la réduction sera aussi
simple et aussi facile qu'il est possible. » Mais Malgaigne reconnaît lui-
môme que cette formule générale n'est point toujours applicable, et il
se hâte d'ajouter que les extrémités articulaires offrant quelquefois
des saillies et des cavités qui s'engagent les unes dans les autres; il y a
alors des obstacles qui exigent que l'on modifie la méthode générale de
réduction.
Gerdy a donné pour les luxations du fémur un précepte qui est peut-
être applicable à la réduction de toutes les luxations des articulations
orbiculaires : il consiste à opérer les tractions suivant le trajet d'une
ligne qui, passant parle centre de. la tête osseuse déplacée, traverserait
en même temps le centre de la cavité articulaire qui doit la recevoir.
On voit que ce précepte est basé sur la considération des rapports
exacts des extrémités articulaires dans leur état de déplacement. Ce
sont eux, en effet, qui nous paraissent devoir fournir les principales
indications. Quant à la résistance des tissus fibreux articulaires, qui
offre, il faut le dire, le principal obstacle à la réduction des luxations,
on comprend qu'elle cédera, quel que soit le seùs dans lequel on
opérera les tractions.
En résumé, la méthode de Desault nous paraît devoir être souvent
applicable; celle de Gerdy convient le plus souvent pour la réduction
des luxations des articulations orbiculaires. Quant au précepte de
Gallien, tant préconisé par Boyer, qui en avait besoin pour étayer sa
doctrine des déplacements consécutifs, je ne puis m'empêcher de rap-
porter la critique très-judicieuse qu'en a faite Louis. » Il n'est pas bien
prouvé que ce dogme soit aussi important dans la pratique qu'il est
spécieux dans la théorie. On dit fort bien que si l'on ne suit pas le che-
min frayé, on en fait un autre, avec peine pour l'opérateur et douleur
pour le malade; que la tête de l'os, arrivant dans la cavité, ne trouve
point d'ouverture à la capsule ligamenteuse, qu'elle la renverse avec
elle dans la cavité, ce qui empêche l'exacte réduction et cause des
douleurs, des inflammations, des dépôts et autres accidents funestes.
J'ai vu tous ces accidents dans la pratique, et ils ne venaient pas de
LUXATIONS. 27
celte cause. J'ai réduit beaucoup de luxations; je n'ai jamais aperçu
qu'on pût distinguer cette route précise de l'os. On le réduit tou-
jours, ou plutôt il se réduit lui-même par la seule route qui peut lui
permettre de rentrer, lorsque, par des mouvements ou méthodiques ou
empiriques, on a levé les obstacles qui s'opposaient au replacement. »
N'est-il pas bien présumable que, dans le cas même où il y aurait un
déplacement consécutif, le trajet parcouru par l'extrémité osseuse dé-
placée serait à la fois trop court et trop large pour représenter un
canal, dont la courbure pût exiger des tractions dans deux directions
différentes ?
G. La cooptation est une manœuvre par laquelle le chirurgien cherche
à ramener l'os luxé vers la surface articulaire qu'il a abandonnée.
Tantôt il se borne à exercer une pression sur l'extrémité osseuse dé-
placée ; tantôt il applique un lacs près de celte extrémité, et exerce sur
Fie 8. _ Machine de Plalner (foc shnile de Plâtrier, Institution* chirurgien,
ralionalis,.
I os une traction perpendiculaire a sa direction (tïg. 7); tantôt il se sert
de I os comme d'un levier, une de ses mains fournissant le point d'appui,
tendis que l'autre, qui représente la puissance, agit sur L'autre e*1 rémité.
1 peut aussi imprimer à l'os des mouvements de bascule, de rolation et
de crcuniduclion. Mais si la règle csl^d'agir sur l'os luxé, il convient
AFFECTIONS DES AUTICULATIONS.
en outre de maintenir l'autre, ou mieux encore de le conduire à la ren-
contre du premier.
Les observations de Louis relatives au sens dans lequel il faut faire
l'extension s'appliquent également à lacoaplation;nous n'y reviendrons
pas.
On a conseille pour réduire les luxations une foule de machines dont
les unes, telles que le levier d'IIippocrate, le treuil- de Milé, le garol
de Guy de Chauliac, la vis d'Ambroise Paré ne faisaient que l'exten-
sion, tandis que d'autres telles que le banc d'Hippocrate, les leviers de
Mayor, etc., servaient à. faire à la fois l'extension et la contre-exten-
sion. Ces machines sont généralement abandonnées maintenant. Cepen-
dant toutes ne méritent pas le même oubli; les leviers de Mayor de
Lausanne), l'appareil réducteur de Briguel (d'Epinal) (Journal de chi-
rurgie, t. TI, p. 265), la machine de Platner (fig. 8), celle de Jarvis, de
Portland (Connecticut), [Archives générales de médecine, août 1846), et
plusieurs autres qui, clans ces derniers temps, ont été construits sur ce
dernier modèle avec un grand perfectionnement par MM. Charrière
et Mathieu, peuvent rendre des services réels, surtout en ce qu'ils
permettent de réduire les luxations sans le secours d'aucun aide.
L'appareil de Jarvis, qui peut être appliqué à la réduction de la plu-
part des luxations, se compose d'une monture creuse de laiton A, qui
renferme un pignon dont les dénis s'engrènent avec celles d'une tige
Fig. 9. — Appareil de Jarvis modifié par M. Charrière.
B d'acier, de môme longueur que la monture. Cette tige B ser! à
l'extension. Une roue à crémaillère fait corps avec le pignon inférieur,
et reçoit un cliquet d'arrêt F pour maintenir la tige d'extension au
point voulu. On manœuvre cette roue avec un levier E qui s'y adapte
au moment de taire marcher l'appareil.
Dans la même monture de cuivre, et parallèlement à la tige d'exten-
sion, est renfermée la tige de contre-extension, qui peut être maintenue
LUXATIONS. 29
dans une position fixe par une vis de pression, ce qui permet d'allon-
ger ou de raccourcir l'appareil suivant le besoin.
' La tige de contre-extension est droite, mais on adapte à son extré-
mité, pour la réduction de certaines luxations, une tige d'acier C,
coudre suivant le besoin. Celle portion courbe de la tige peut s'engager
dans une série déboucles que présente un bracelet 1), qui embrasse le
membre au-dessus de l'articulation luxée.
La tige d'extension peut aussi être disposée et armée de la môme
façon.
Quand avec le levier on fait marcher la roue dentée, la tige d'exten-
sion s'allonge et exerce sur le membre une traction parallèle à son axe.
Eu même temps la tige de contre-extension maintient fixe la partie du
membre supérieur qui est au-dessus de l'articulation luxée.
Sur mes indications, M. Charrière a fait ajouter à cet appareil un
dynamomètre (fig. 9). Avec ce perfectionnement on n'a plus a craindre
de dépasser le but, et il est toujours possible de constater la force des
tractions exercées sur le membre.
Fig. 10. — Appareil de Jarvis modifié par M. Malliieu.
Construit sur une plus grande échelle, l'appareil de M. Mathieu
donne, à l'aide d'un mécanisme à roues d'engrenage, une force d'ex-
tension et de contre-extension plus constamment progressive et plus
uniforme. Comme celui de Jarvis, perfectionné par M. Charrière, cet
appareil, construit d'ailleurs sur le même principe, porte un dynamo-
mètre qui indique en kilogrammes la force des tractions (fig. 10).
J'ai aussi inventé un instrument qui, au moment de la coaptation,
permet d'abandonner instantanément le membre, et d'interrompre
tout à coup les plus fortes tractions, c'est la pince à échappement repré-
sentée sur la ligure ci-après.
D'après les détails dans lesquels nous sommes entré à l'occasion de
l'anatomie pathologique, on a pu voir que le moment le plus favorable
pour réduire une luxation est celui qui suit pour ainsi dire sa produc-
30 AFEECTIONS HES ARTICULATIONS.
tion. Et, pour le dire en [tassant, c'est là un des arguments les plus
probants que l'on puisse opposer à la doctrine qui tend à considérer la
contraction des muscles comme un des obstacles principaux à la ré-
duction, car cette contraction devrait apporter la même résistance à la
Fig. 11. — Pince à échappement.
En haut la pince lient à lonl le système de traction; en bas, on a, sur le f-ignal du chirurgien, appuyé
sur le ressort, qui à l'instant même a dégagé l'instrument et annulé la traction.
réduction des luxations récentes. Il faut donc en général se hâter de
procéder à cette opération; car chaque jour de retard rend la réduc-
tion plus difficile.
L'emploi bien dirigé des manœuvres que nous venons d'exposer
suffit généralement dans les luxations récentes; mais dans les luxations
anciennes elles échouent souvent, et l'on est obligé pour réussir d'a-
voir recours à quelques moyens auxiliaires. Ceux-ci peuvent être divi-
sés en deux classes, suivant le but que l'on veut atteindre. Les uns ont
pour effet de faire cesser la contraction musculaire ; les autres, de
combattre la rétraction des muscles ou du tissu fibreux.
Le moyen le plus simple pour faire cesser la contraction des muscles
consiste à interpeller vivement le malade, à le presser de questions, à
attirer fortement son attention pendant la manœuvre de réduction.
J 'ai souvent vu Dupuytren réussir en agissant ainsi.
La contraction musculaire s'alfaiblissant promplement, une traction
soutenue et uniforme ne tarde pas à en triompher : aussi considérons-
nous ce moyen comme le plus certain de tous. C'est surtout dans ce t as
que la moufle présente un avantage incontestable.
Les autres moyens proposés jadis clans le même but étaient : la
saignée à l'aide d'une large ouverture pratiquée à la veine, afin que
l'écoulement rapide du sang provoquât la syncope; le bain chaud;
«
LUXATIONS. 31
l'opium ' le tartre stibié donné à doses nauséeuses, préconisé par Asti.
Gooper J'ai vu bien souvent employer ces moyens; je les ai vus échouer
bien des lois, et dans le cas où la réduction a été obtenue, il était per-
mis de se demander s'ils avaient beaucoup contribué au succès; car
dans ces cas les ligaments avaient été soumis à des tractions répétées
qui avaient bien pu les allonger; les muscles avaient été également
distendus, fatigués. On cite aussi quelques cas de réductions obtenues
à l'aide de la compression exercée sur l'artère principale ou sur les
troncs nerveux des membres, afin de paralyser momentanément les
muscles. On a encore donné le conseil de provoquer l'ivresse par des
boissons alcooliques. Ce moyen, en général assez mal accueilli, parce
qu'il paraît antimédical, aurait eu probablement plus d'action que
ceux que nous venons de passer en revue.
Mais la découverte des admirables propriétés de l'éther et du chloro-
forme est venue trancher toutes ces questions et fournir au chirurgien
le moyen le plus rapide, le plus sûr et le plus complet de triompher
de l'obstacle apporté par la contraction musculaire, volontaire ou spas-
modique.
Pour combattre la rétraction des muscles et des brides fibreuses qui
fixent l'os dans sa situation anormale, Desault faisait exécuter au mem-
bre des mouvements très-étendus dans divers sens, afin d'exercer sur
ces parties des tractions qui produisissent leur allongement; il pensait,
en outre pouvoir par cette manœuvre agrandir l'ouverture delà capsule,
par laquelle s'était échappée l'extrémité luxée, et faciliter ainsi son re-
tour dans la cavité articulaire. De nos jours, M. Ad. Richard conseille
de pratiquer un assouplissement de l'articulation luxée, qui aille jusqu'à
la rupture de tout ce qui résiste. Ces manœuvres peuvent être utiles ;
mais n'obtient-on pas le même résultat en se bornant à celles qui sont
nécessaires pour la réduction? Et ne voit-on pas souvent une première
tentative échouer, tandis que la seconde ou la troisième réussit, bien
qu'elles soient faites de la même manière ?
Enfin on a donné le conseil de diviser les ligaments et même les
muscles qui résistent. Il est extrêmement probable que cette section,
exécutée parla méthode sous-cutanée, n'entraînerait point de danger
sérieux: mais il se présente une difficulté, c'est de déterminer avec
précision quelles sont les parties qui s'opposenlà la réduction. Ne sera
t-on pas souvent exposé à sectionner d'une manière aveugle les parties
qui entourent l'extrémité articulaire? Cette opération ne nous parait
indiquée que dans le cas où pendant les manœuvres on parviendrait
à sentir par le toucher une bride résistante, qui paraîtrait mettre obs-
tacle à la réduction.
Lorsque la main est insuffisante pour obtenir la coaptation dans les
luxations anciennes, on peut, dans certains cas, recourir à un moyen
AFFECTONS DES AUT1CULA.TJ0NS.
qui m'a réussi et qui consiste à exercer une propulsion assez forte à
l'aide d'un cachet appliqué sur l'extrémité osseuse déplacée et sur
lequel on frappe, avec un maillet, un coup énergique. Ce moyen nous
semble préférable à l'élévatoire et au poinçon que Moreauet Malgaigne
ont préconisés. Cette méthode d'ailleurs entre les mains de ces deux
chirurgiens a non-seulement échoué, mais encore a causé la mort. Ce
qui se comprend quand on songe aux dangers de l'arthrite, qui
peut succéder à ces manœuvres et suppurer d'autant plus facilement
que les tentatives ont exigé plus de violence.
Pour triompher de la résistance des muscles et du tissu fi breux ré-
tractés, on a conseillé de soumettre le membre à une traction lente
et soutenue pendant plusieurs semaines. On a cité quelques succès ob-
tenus par cette méthode; mais ont-ils bien toute l'authenticité dési-
rable ? Quoi qu'il en soit, n'oublions pas cette remarque essentiellement
pratique d'A. Cooper, à savoir, qu'il est arrivé bien des fois que des
membres dont la réduction avait enfin été obtenue après des tentatives
nombreuses, n'ont recouvré leurs fonctions que d'une manière telle-
ment incomplète, qu'ils n'étaient réellement pas aussi utiles qu'avant la
réduction.
C'est par un soubresaut, un bruit, que la réduction se perçoit. Tou-
tefois, ces signes manquent souvent, surtout dans les luxations an-
ciennes. Aussi le retour des surfaces au même niveau est-il le meilleur
signe pour indiquer que la luxation est réduite. Mais souvent la ques-
tion est plus délicate. C'est ainsi que l'opérateur peut croire réduite
une luxation qui ne l'est pas, douter qu'une luxation réduite le soit en
effet, ou enfin avoir transformé une luxation 'dans une autre. Souvent
aussi la réduction est incomplète, lorsqu'il y a, par exemple, interposi-
tion d'un lambeau de la capsule, ou, ce qui est moins rare, infiltra-
tion plastique dans les tissus environnant l'article.
Il existe certains accidents de la réduction contre lesquels il est bon
d'être prévenu. Ainsi on a observé un gonflement énorme siégeant au-
dessous du point choisi pour la traction, des contusions par pression
des lacs, des déchirures de la peau, des ruptures musculaires, des frac-
tures des os, des lésions plus ou moins graves des troncs vasculaires cl
nerveux, suivies d'épanchements sanguins ou de paralysies, des escha-
res, des abcès, des arthrites suppurées, des gangrènes, et même l'ar-
rachement du membre. Suivant Malgaigne, 13 fois sur 14 l'arthrite
suppurée d'une articulation importante a amené la mort. Mais le chi-
rurgien prudent qui saura calculer les forces employées et le temps
pendant lequel ces forces devront être appliquées, n'aura rien de
pareil à redouter.
On a aussi noté, parmi les accidents de la réduction des luxations
anciennes, la production assez facile d'une syncope, que l'emploi du
LUXATIONS. 33
' chloroforme rend fort dangereuse. Mais nous reviendrons sur ce sujet
à propos de la réduction des luxations île l'épaule, dont la réduction,
suivant les statistiques, a donné le plus grand nombre de cas de mort
par emploi du chloroforme.
Jusqu'à quelle époque peut-on réduire? Cette question n'a été posée
qu'au siècle dernier, et auparavanton ne reculait pas devant une luxation *
datant d'une et même deux années. Desaultet Boyer pensèrent, au con-
traire, qu'il ne fallait rien tenter après deux ou trois mois, et cette opinion
fut admise par A. Couper, qui n'accorda que deux mois pour la hanche
et trois mois pour l'épaule. Les laits de réductions spontanées surve-
nues après une ou deux années, de même que les réductions obte-
nues artificiellement, laissent au chirurgien plus de latitude. 11 est
vrai que dans presque tous les cas ces luxations étaient incomplètes.
Quant à nous, nous avons pu, surtout à l'aide des appareils ingénieux
qui ont été inventés dans ces dernières années, réduire un assez grand
nombre de luxations datant môme d'une année et accompagnées d'un
déplacement considérable, pour engager les chirurgiens à ne pas aban-
donner trop tût ies malades.
Que faut-il faire enfin quand la luxation est irréductible? Hippocrate
conseille d'exercer le membre et A. Cooper, qui a appliqué ce précepte,
s'en est si bien trouvé, qu'il déclare le membre aussi utile dans ce cas
que si la luxation avait été réduite. Evans, au commencement de ce
siècle, a proposé la résection. On conçoit qu'en raison des dangers
qu'elle entraîne, cette méthode ne pourrait tout au plus être appliquée
qu'à de petites articulations. Il reste d'ailleurs à essayer des extensions
qui, dans le cas où elles ne réussissent pas à réduire, allongent les adhé-
rences fihreuses. Ce moyen, plus inoffensif que les sections sous-cuta-
nées conseillées par quelques auteurs, peut avoir, pour le rétablissement
de la plus grande partie des mouvements, les suites les plus heureuses.
2° Reproduction du déplacement. — Pour prévenir cette reproduction,
lorsque la luxation a été réduite, on donne ordinairement au membre
une position qui s'éloigne autant que possible de celle dans laquelle la
luxation a été produite. Le membre était-il dans l'abduction au moment
où il s'est luxé, on le ramène dans l'adduction. Était-il dans l'extension,
mi le place dans la flexion. Par ce moyen l'extrémité articulaire ne
tend pas à s'engager dans la déchirure de la capsule, et les surfaces
osseuses n'ont pas de tendance à s'abandonner. On a soin de maintenir
le membre dans une position convenable par l'application d'un ban-
dage approprié.
3° Rétablissement complet des mouvements de l'articulation.— Nous avons
vu, en traitant de l'anatomie pathologique, que les ligaments et les
NliLATOM. — PATH. CH1II. m __ ■!
34 A l'KECTlONS UKS ARTICULATIONS.
muscles sont presque toujours largement déchirés, que des portions
osseuses sont arrachées des extrémités articulaires. On comprend donc
que le traitement consécutif des luxations devra avoir pour but de favo-
riser la cicatrisation de ces parties. Le membre sera maintenu pendant
quelque temps dans l'immobilité ; on fera à sa surlace des applications
de compresses imbibées de liqueurs résolutives. Au bout d'un certain
temps, dix à vingt jours environ, on ordonnera au malade de faire exé-
cuter à l'articulation quelques mouvements qui seront de plus en plun
étendus, mais toujours très-modérés si l'on a affaire à une luxation
ancienne qui a déjà récidivé ; on fera prendre des bains simples ou sul-
fureux. Si les mouvements tardaient beaucoup à reprendre leur force
et leur régularité, on donnerait des douches tiedes, alcalines ou sulfu-
reuses. On exercerait le massage sur les parties molles qui entourent
l'articulation et l'on engagerait les malades, qui souvent redoutent de
se servir de leur membre dans la crainte de réveiller des douleurs, à
surmonter ces dernières pour éviter toute roideur. Mais dans tous les
cas on se gardera des mouvements communiqués que certains chirur-
giens impriment prématurément aux articulations, et qui peuvent nuire
à la solidité des nouveaux tissus qu'a produits la cicatrisation.
En regard de ces faits, il convient de placer ceux de réductions
spontanées qu'on a vu se produire, soit après les tractions les plus
violentes restées inutiles, soit encore après une réduction incomplète.
Lorsque la réduction est obtenue, le chirurgien doit avoir présente à
la pensée la possibilité d'une récidive immédiate. Celle-ci, fréquem-
ment observée pour certaines articulations, se produit avec une extrême
facilité à la clavicule et à la mâchoire ; elle est même la règle pour le
cou-de-pied.
Outre ces récidives immédiates, il faut encore noter celles qui ont
lieu longtemps après la réduction. Pour expliquer ces accidents tar-
difs, quelques auteurs ont accusé la laxité des ligaments; mais il est à
présumer, comme dans le cas précédent, qu'elles sont dues bien plutôt
à la cicatrisation isolée des lèvres de la capsule déchirée, et à la con-
tention insuffisante de l'articulation luxée.
Complications des luxations. — On comprend parmi les complication!
des luxations toute circonstance qui imprime un caractère de gravité
inaccoutumée à la blessure, et qui réclame, soit une modification
dans le traitement ordinaire des luxations, soit un traitement particu-
lier. Quelques luxations sont pour ainsi dire toujours compliquées, telle?
sont les luxations des vertèbres : mais les complications qu'elles nous
offrent, la compression, la déchirure de la moelle épinière, par exemple,
présentent des phénomènes tout à fait spéciaux qui ne se rencontrent
dans aucune autre luxation. Nous croyons devoir ne point en parler
LUXATIONS. 35
.huis ces généralités et ne nous occuper que des accidents propres aux
déplacements des os des membres.
Parmi ces complications, les unes se montrent pour ainsi dire à l'in-
stant même où la luxation est produite ; la même cause qui a déterminé
le déplacement des os exerçant à la fois son action sur les os et sur les
parties molles qui entourent, l'articulation. Les autres ne se montrent
qu'au bout d'un temps plus ou moins long, et sont le résultat du tra-
vail pathologique qui s'accomplit au sein de nos tissus. Les premiers
sont le résultat mécanique d'une cause toute physique; les seconds
sont des désordres vitaux et s'accomplissent sous l'influence de la vie,
de là cette distinction toute naturelle des complications des luxations
en primitives et consécutives.
Les complications primitives sont : A. la contusion; B. la rupture
des ligaments et des muscles ; C. les fractures; D. la déchirure des
vaisseaux; E. la déchirure des nerfs; F. les plaies. Les complications
consécutives sont : A. la douleur; B. l'inflammation; C. la gangrène;
D. le tétanos ; E. l'ankylose; F. enfin, on observe dans quelques luxa-
tions certains symptômes particuliers que l'on peut encore ranger
parmi les complications.
1° Complications primitives. — A. La contusion, à laquelle il faut réu-
nir les épanchements sanguins, qui ne sont qu'un de ses effets, constitue
sans contredit la complication la plus commune des luxations : mais
elle ne doit être considérée comme complication que lorsqu'elle est
considérable. On l'observe surtout dans les luxations qui ont été pro-
duites par un corps contondant qui a agi directement sur l'un des os
qui composent l'articulation. Sa gravité est subordonnée à l'étendue
et au degré de l'attrition qu'ont subie les tissus. Son traitement ne
présente rien de particulier clans le cas qui nous occupe.
B. La rupture des ligaments des capsules fibreuses et des fibres muscu-
laires qui sont immédiatement appliquées sur les os, se voit, avons-
nous dit, dans presque toutes les luxations. L'étendue de la déchirure
peut cependant en faire une complication en facilitant la reproduction
du déplacement après la réduction. On comprend, en outre, que la cica-
trisation qui doit s'opérer entre les parties rompues pourra alors se
faire attendre ou s'accomplir d'une manière incomplète, ce qui fera
perdre à l'articulation une partie de sa solidité et nuira à la régularité
des mouvements. Le traitement consiste à donner à l'articulation
une bonne position et à la rendre immobile par l'application d'un
appareil, dont l'usage sera continué plus longtemps que dans les cas
ordinaires.
C. Les fractures se rencontrent quelquefois en même temps que les
luxations, cl elles constituent souvent alors une complication très-im-
36 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS,
portante ; mais il faut établir entre elles une distinction, suivant qu elli
occupent le corps d'un os long ou quelqu'une des saillies qui entou-
rent les extrémités articulaires. Dans le premier cas, leur gravite, qui
augmente avec l'importance de l'os fracturé, vient de ce qu'elles s'op-
posent à la réduction; c'est ce que nous voyons, par exemple, lorsque
avec une luxation de l'humérus se trouve jointe une fracture du col de
cet os. Dans le second, que ces fractures soient simples ou comminu-
tives, sous forme de fissure ou d'écrasement, que l'épiphyse soit ou
non séparée de la diaphyse, ce qui d'ailleurs est beaucoup plus rare,
le danger vient de ce que la luxation que l'on réduit facilement se re-
produit dès que l'on cesse de contenir les extrémités osseuses, et ce
danger est si constant que, d'après M. Alph. Guérin, la reproduction
immédiate du déplacement après la réduction d'une luxation est le.
signe infaillible de la coexistence d'une fracture. 11 faut remarquer, en
outre, que le plus souvent ces fractures pénètrent dans l'articulation,
et que si les fragments ne sont point replacés très-exactement dans le
lieu qu'ils doivent occuper, il en résultera nécessairement un change-
ment dans la configuration de la surface articulaire qu'ils concourent ;i
former, et, par cela môme, un trouble plus ou moins marqué dans les
mouvements du membre.
La complication d'une fracture peut passer inaperçue, soit lorsque
la luxation est récente, soit lorsqu'elle est ancienne. Lorsque l'acci-
dent est encore récent, le plus souvent c'est la luxation qui est mécon-
nue à cause du gonflement et de la douleur qui gênent l'exploration.
Cependant on conçoit que dans d'autres cas la présence de la luxafioj)
sera facile à déterminer, tandis que la fracture restera ignorée : c'est
ce qui a lieu lorsqu'il y a une simple fissure ou un écrasement léger
portant sur l'os luxé ou sur sa cavité de réception. Le diagnostic peut
môme être très-difficile dans les fractures sans déplacement, et impos-
sible dans les luxations anciennes, où l'on rencontre quelquefois,
autour de la nouvelle cavité de réception, des productions osseuses ou
crétacées, analogues à celles que nous avons décrites dans l'arthrite
sèche.
Lorsque la fracture occupe le corps d'un os long, dont l'extrémité se
trouve en même temps luxée, la réduclion présente ordinairement des
difficultés insurmontables, car l'os rompu ne permet pas d'exercer une
exLcnsion convenable; et si l'on attend, pour tenter la réduction, que
la fracture soit consolidée, la luxation est ordinairement devenue irré-
ductible. Ainsi donc, à moins que, par des pressions bien dirigées sur
les extrémités osseuses, on ne parvienne à replacer les os dans leurs
rapports normaux, il faut considérer la luxation comme sans remède.
On comprend difficilement qu'un praticien consommé comme Asti.
Coopérait pu donner le conseil d'entourer le membre fracturé avec
LUXATIONS. 0 1
des attelles, el d'exercer alors les tractions nécessaires à la réduc-
l°Si c'est une des apophyses qui est rompue, si la fracture pénètre
dans l'articulation, il faut s'opposer à un nouveau déplacement par
un appareil approprié, donner à l'articulation la position la moins gê-
nante en admettant qu'une ankylose puisse résulter de cette blessure,
et faire exécuter des mouvements aussitôt que le permettra la solidité
du cal.
Mais lorsque les fractures portent sur l'une des saillies peu volumi-
neuses qui avoisinent l'épiphyse, telles que le petit trochanter, par
exemple, il n'est pas nécessaire de s'en occuper beaucoup, car il im-
porte peu, en pareil cas, que le cal soit osseux ou fibreux.
Boyer pensait que toutes les luxations énarthrodiales sont irréduc-
tibles quand elles sont compliquées de fractures. Cette opinion est
exagérée puisque la science possède quelques exemples de réductions
immédiates, obtenues dans des cas semblables.
A son tour, Guy de Chauliac pose en précepte, toutes les fois qu'une
luxation compliquée de fracture est irréductible, de réduire d'abord la
fracture, et de chercher lorsque le cal est ferme, à réduire la luxation.
Mais il est des cas où la réduction, soit immédiate, soit consécutive, est
tout à fait impossible. Il ne reste alors d'autre ressource que d'exercer
le membre.
D. La rupture des vaisseaux sanguins est heureusement assez rare
dans les luxations; c'est dans les luxations des articulations gingly-
moïdales que l'on a eu le plus souvent l'occasion de l'observer. Tantôt
l'artère présente une déchirure latérale ; d'autres fois elle a cédé dans
toute sa circonférence; ou bien les tuniques internes se sont rompues,
et la tunique celluleuse s'est allongée dans leur intervalle. L'artère,
pour nous servir de la comparaison consacrée, ressemble à un tube de
verre effilé à la lampe. Les conséquences de ces diverses lésions peu-
vent être un anévrysme diffus ou circonscrit, ou l'oblitération de l'ar-
tère principale du membre. L'exploration du pouls du côté malade
comparé au côté sain, les signes des anévrysmes, la cessation des batte-
ments artériels au-dessous du point où l'on soupçonne la rupture,
feront reconnaître cette complication. En disséquant un anévrysme de
l'artère axillaire, qui avait été produit dans une luxation de l'humérus,
j'ai pu constater une disposition que j'avais soupçonnée depuis long-
temps, et que j'avais annoncée aux élèves qui suivaient mon service,
à savoir, que le sac anévrysmal communiquait largement avec l'articu-
lation scapulo-huméralc, de telle sorte que la capsule articulaire
tonnait réellement une partie des parois de l'anévrysme.
Lorsque le déplacement a été assez considérable pour produire la
rupture des vaisseaux, les tissus fibreux et les muscles ont ordinaire-
38 AFFECTIONS DES AHTICIUATIONS.
nient éprouvé une déchirure très-étendtae, de sorte que la réduction
est généralement facile dans les premiers jours qui suivent l'accident.
Il faut donc la tenter le plus promptement possible, à moins cependant
que le membre ne soit assez fortement distendu par un épancheinent
diffus de sang artériel pour que l'on puisse craindre d'aggraver encore
cet état par les tentatives de réduction. Dans ce cas, l'anévrysme devrait
seul fournir les indications. Si l'on avait à traiter un anévrysme faux,
consécutif, et si l'on soupçonnait une communication entre le sac et
l'articulation voisine, on comprend que la méthode d'Anel, générale-
ment préférable à toute autre, serait ici impérieusement exigée, car
l'ouverture du sac produirait en même temps une ouverture de l'arti-
culation avec toutes ses conséquences fâcheuses.
Les veines se conduisent comme les artères ; leurs solutions de con-
tinuité donnent lieu à des épanchements qui se transforment comme
nous avons dit en traitant de la contusion (t. I).
Les épanchements de sang veineux sont généralement peu graves ,
le sang se résorbe au bout d'un temps plus ou moins long, et leur pré-
sence ne contre-indique l'emploi d'aucun des moyens que peut récla-
mer la luxation.
E. La déchirure des nerfs est aussi rare que celle des artères. On la
reconnaît à la paralysie qu'elle détermine dans la partie où ils vont se
distribuer.
11 est alors indiqué de réduire et de rapprocher les extrémités
divisées.
F. Toutes les complications que nous venons de passer en revue peu-
vent exister sans plaie ou avec plaie aux téguments. C'est donc à tort,
comme nous l'avons déjà dit, que A. Cooper ne comprenait sous le
nom de luxations compliquées que les luxations compliquées de plaies.
Une solution de continuité de la peau, quelque peu [étendue qu'elle
soit, communiquant avec la cavité d'une articulation luxée est toujours
une complication grave. On doit redouter le développement d'une
arthrite extrêmement intense, une inflammation de tous les tissus qui
ont été déchirés par les extrémités osseuses déplacées, et dans lesquels
s'est opérée une infiltration de sang. La conduite à tenir dans ces cir-
constances graves consiste: 1° à réduire la luxation; 2° à obturer la
plaie extérieure; 3° à prévenir l'inflammation consécutive. Les saignées
générales et locales, les applications réfrigérantes et surtout les irriga-
tions continues d'eau froide, sont les moyens sur lesquels on peut
le plus compter. J'ai vu guérir par l'emploi de ces moyens, dans le
service de Sanson, un malade qui avait une luxation du coude, avec
une large plaie qui laissait voir à nu l'extrémité inférieure de l'humérus.
Si la tête de l'os luxé faisait saillie à travers la solution de continuité
des téguments, on devrait encore, conlntireinent à l'opinion d'Ifippn-
LUXATIONS. "39
crate pratiquer te réduction, il pourrait alors être nécessaire de faire
des dôbri&eraents. Ceux-ci seraient faits d'après les règles générale-
ment connues. Si la réduction présentait de grandes diflicullés, si l'os
ayait été longtemps exposé à l'air, ce serait alors l'occasion de recourir,
soit à une résection, soit à l'amputation. Si l'extrémité osseuse déplacée
faisait partie d'un fragment peu volumineux, mobile, on l'extrairait,
en entier, et Ton placerait le membre dans une position qui le rappro-
cherait autant que possible de la conformation normale.
Plusieurs des complications que je viens de présenter isolément se
trouvent ordinairement réunies. Ainsi, la sortie de l'extrémité osseuse
à travers une plaie des téguments entraîne nécessairement une décbi-
rure étendue des ligaments et des muscles ; les vaisseaux principaux du
membre peuvent avoir été déchirés et produire une hémorrhagie ;
quelques-uns des nerfs peuvent avoir été dilacérés. Dans ces circon-
stances graves, l'amputation est presque toujours indiquée et doit être
pratiquée immédiatement.
2° Complications consécutives. — A. Inflammation. — Lorsqu'une luxa-
tion n'est point compliquée de contusion violente de l'articulation et
des parties voisines, lorsqu'il n'existe point de plaie, il est rare, surtout
lorsque la luxation a été réduite, qu'il se développe unej inflammation
assez intense pour constituer une véritable complication ; mais, dans
les circonstances contraires, il n'en est plus de même. Une inflamma-
tion suppurative s'empare quelquefois de l'articulation et des parties
molles voisines. Le pus fuse profondément dans le membre, et vient
se faire jour à une distance plus ou moins grande, après avoir cheminé
dans les interstices musculaires; d'autres fois, l'inflammation semble
procéder des parties superficielles vers les parties profondes : c'est ce
que l'on voit lorsque, pendant les tentatives de réduction, la peau qui
recouvre certaines saillies osseuses a été soumise à une pression très-
forte, qu'elle a été froissée, excoriée à sa surface.
On comprend aisément combien est grave une semblable complica-
tion. On doit donc tout faire pour la prévenir. Deux cas peuvent se
présenter. En effet, les accidents dont nous avons parlé peuvent se
montrer lorsque la luxation a été réduite ou avant la réduction. Dans
ce dernier cas, faut-il tenter de replacer les os dans leurs rapports nor-
maux avant de combattre la phlegmasie ? Les auteurs n'ont poinl tou-
jours été d'accord sur ce point. En effet, tandis que nous voyons Gho-
parL proscrire la réduction dans ces circonstances, cette manœuvre est
recommandée par Desault et Dupuytren comme le moyen le plus effi-
cace de combattre l'inflammation qui complique la maladie. Nous
devons dire que les observations rapportées par ces derniers auteurs
à l'appui de leur doctrine paraissent tout h fait concluantes.
^u AFFECTIONS DR S ARTICULATIONS.
Cependant, on ne peut, dans ce cas, adopter une règle de conduite
invariable, car, si la réduction est un moyen propre à l'aire cesser l'ir-
ritation entretenue par le déplacement des os, on ne peut nier que des
tractions violentes exercées sur une articulation entlammée ne soient
capables de produire une recrudescence et une aggravation telle de La
pMëgmasie, que la suppuration, accident le plus redoutable dans cette
circonstance, en soit la conséquence. Nous pensons donc que si l'on a
tout lieu de présumer, d'après l'espèce de luxation, sa date ré-
cente, la mobilité qu'ont conservée les extrémités articulaires, que la
réduction offrira peu de difficultés, il faut la tenter. Si, au contraire, la
luxation est déjà ancienne, la phlegmasie très-intense, les surfaces
osseuses presque fixes, il faut renoncer, provisoirement du moins, à
rendre aux os leurs rapports normaux. Dans l'un et l'autre cas, on aura
recours aux émissions sanguines générales et locales employées avec
abondance ; on condamnera l'articulation à une immobilité absolue. ( >n
ouvrira les abcès dès qu'ils seront reconnus. L'amputation devient
souvent nécessaire dans cette circonstance.
Lorsqu'un os sort par les téguments, il est habituellement décollé du
côté opposé à la plaie; or, dans le point où a lieu ce décollement une
cavité se forme où vont s'accumuler le sang épanché et le pus qui se
forme consécutivement. C'est ce qui explique pourquoi ces collections
purulentes se font habituellement jour du côté opposé à celui par où
l'os a fait issue, et c'est pourquoi M. Laugier a conseillé de pratiquer
de ce côté les contre-ouvertures préventives, et les incisions néces-
saires pour donner issue à l'écoulement.
B. Gangrène. — La rupture des vaisseaux principaux d'un membre,
une contusion des parties molles qui entourent une articulation luxée,
peuvent donner lieu à la gangrène, qui souvent alors se montre proinp-
tement et occupe une étendue considérable, le pied et la jambe, par
exemple, si c'est l'articulation fémoro-tibiale qui est luxée. Ici la gan-
grène est le produit d'une double cause : la contusion et l'interruption
de la circulation dans les troncs vasculaircs qui servent à alimenter le
membre. D'autres ibis, la gangrène reconnaît une autre cause, elle re-
suite de la pression que les os déplacés exercent à la face interne de la
peau. On comprend, en effet, que cette membrane, fortement distendue
par une saillie osseuse anormale, puisse se mortifier, comme cela se
voit lorsqu'elle est soumise à la pression exercée par un corps extérieur.
La mortification est surtout à redouter lorsque, pour obtenir la réduc-
tion, on a été obligé d'exercer une pression directe et très-énergique sui-
tes os déplacés, comme cela est souvent nécessaire lorsque l'on cherche
à réduire un os court. La peau est alors pour ainsi dire écrasée; elle
s'enflamme, s'ulcère ou cesse de vivre.
Dans ce dernier cas, il n'est pas rare qu'après la chute de l'eschare.
LUXATION DE L*OS MAXILLAIRE INFÉRIEUR. Ul
l'articulation sous-jacente se Irouvo ouverte et. baignée de pus. On com-
prend combien est grave cette complication, dont on ne parvient le
plus souvent à conjurer le danger qu'en pratiquant l'amputation.
(Voy. Gangrène, t. I.)
C. Le tétanos est un accident qui se présente assez rarement à la
suite des luxations. Il est assez remarquable que c'est spécialement à
l'occasion des luxations des doigts et particulièrement du cinquième
que cette complication a été le plus souvent observée.
D. Ankylose. — 11 est facile de comprendre que plusieurs des com-
plications que nous venons de passer en revue peuvent laisser à leur
suile une rigidité plus ou moins prononcée dans l'articulation, soit que
les surfaces articulées se trouvent soudées ou seulement unies par des
brides libreuses, soit que certains muscles restent dans un état de ré-
traction. (Voy. Ankylose, t. II.)
E. Enfin, quelques luxations présentent quelquefois certains sym-
ptômes plus ou moins pénibles, et que l'on peut, à ce titre., considérer
comme des complications : telles sont l'apparition presque subite
d'une tumeur emphysémateuse observée par Desault dans une luxation
de l'humérus ; une douleur névralgique ressentie par plusieurs malades
atteints de luxation de la mâchoire, et la rétention d'urine dans les
luxations du fémur, rare à la vérité, mais nous en avons cependant
observé plusieurs exemples.
ARTICLE XXII
LUXATION DE L'OS MAXILLAIRE INFÉRIEUR.
L'os maxillaire inférieur est le seul des os de la l'ace qui offre une.
articulation capable d'éprouver une véritable luxation, et encore cette
luxation est-elle fort rare, car, comme nous le ferons remarquer plus
loin, elle ne peut se produire que dans certaines conditions anato-
miques, que l'on ne rencontre pas chez tous les sujets.
La luxation peut exister des deux côtés, ou bien il peut n'y avoir
qu'un seul condyle sorti de sa cavité. Ces luxations ont été désignées
par Astley Cooper sous les noms de complète et incomplète ; mais ces
dénominations pouvant induire en erreur sur la nature de la maladie,
il est bien préférable d'adopter la nomenclature des chirurgiens fran-
Çais, gui désignent ces deux affections sous les noms de luxation bila-
térale ou des deux condyles, luxation d'un seul condyle ou unilatérale.
Les seules luxations admises jusque dans ces derniers temps étaient
les luxations en avant. Il est inutile de nous arrêter à réfuter l'existence
'l2 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS,
des luxations en dedans cl, en dehors de (ïudlauine de Salicel, du la
luxation en arrière de Lanfranc et de Guy de Ghauliac, dans laquelle les
dents de la mâchoire inférieure sont en arrière de celles de la mâchoire su-
périeure! ces luxations ne peuvent exister. Nous dirons quelques mois
d'une luxation de la mâchoire en haut ou dans la Cosse temporale ob-
servée par Robert.
Doit-on admettre, avec J. L. Petit, la Luxation incomplète ou désigner
sous ce nom celle qu'Astley Gooper a décrite sous celui de subluxotion?
Quoi qu'il en soit, nous décrirons la luxation des deux condyles, celle
d'un seul condyle, la luxation en haut de Robert et même la subluxa-
tion d'Astley Cooper.
Quant à la fréquence relative des diverses espèces de luxations, peut-
on affirmer rien de positif à ce sujet? Boyer, Bérard, Malgaigne, consi-
dèrent la luxation d'un seul condyle comme étant la plus rare ; mais
M. Giraldès, d'après un relevé qu'il a fait, a trouvé sur 33 cas, 15 luxa-
tions des deux côtés, 13 d'un seul côté, et 5 dans lesquels l'espèce n'était
pas indiquée : ainsi, la luxation des deux côtés serait à peine plus fré-
quente que celle d'un seul côté.
Avant de décrire les luxations de la mâchoire inférieure, il nous
semble indispensablededonner une description succincte de l'anatomie
Fie. 12. — Articulation temporo-maxillaire (face externe).
A, Apophyse styloïdo.— B, Tubercule malaire. — C, Échancrure malairo. — D, Apophyse eoronoîde.—
E, Corps ilo l'os hyoïde. — P, l'olite corne. — G, Grande corne. — 1, Ligament l*té»l externe de
l'articulation temporo-maxiilaire. — 2, Ligament stylo-maxillaire. — 3, Ligament slylo-hyoidien.
de la région temporo-maxillaire, afin de faire mieux comprendre ce
que nous aurons à dire sur ses luxation-.
Vos maxillaire inférieur, en s'articulant avec l'os temporal (Rg. 12).
LUXATION Bli L'OS JIAXILLALRE INFÉRIEUR. 43
forme un angle qui varie beaucoup, suivant les différents Ages. G'esl
ainsi que chez les entants on trouve l'os maxillaire formant avec le
temporal un angle très-aigu en avant. A mesure que les sujets avancenl
en âge, que les dents se développent, cet.angle devient plus ouvert, el
ce n'est plus que chez les vieillards qui ont perdu leurs dents que l'on
retrouve la disposition déjà signalée dans le jeune âge.
En avant de l'articulation temporo-maxillaire, on trouve l'articula-
tion temporo-zygomatique, dans laquelle l'apophyse coronoïde est
logée lorsque la bouche est fermée. En avant et en arrière de cette
excavation sont deux éminences, la postérieure formée par le tubercule
de l'apophyse transverse de l'arcade zygomatique, l'antérieure par
l'articulation de l'os maxillaire supérieur avec l'os malaire ; au niveau
de la réunion de ces deux os existe un tubercule assez saillant, limité
en dedans par une dépression arrondie, et quelquefois en dehors par
une petite fossette allongée, à peu près ovalaire, que nous aurons occa-
sion de rappeler. On peut donner à ce tubercule le nom de tubercule
malaire (fig. 12, B). Il faut dire cependant que cette disposition n'est pas
constante, et que chez certains sujets, au lieu du tubercule malaire, on
trouve une surface légèrement arrondie, presque plane, quelquefois
môme une véritable échancrure. Le bord antérieur de l'apophyse
coronoïde se trouve éloigné de ce tubercule d'environ 1 centimètre.
L'apophyse coronoïde de l'os maxillaire inférieur doit aussi arrêter
notre attention. Cette apophyse présente, ainsi que l'a fait remarquer
M. Chassaignac, une longueur très-variable chez les divers sujets : elle
se termine par un angle qui peut être plus ou moins rejeté en arrière
ou en avant; tantôt elle s'élève presque verticalement, d'autres fois elle
s'incline fortement en arrière, de sorte que son sommet se rapproche
de l'arcade zygomatique, dispositions qui ne sont point sans importance
au point de vue des luxations, bien qu'elles n'aient point été indiquées.
Une capsule fibreuse assez lâche, un ligament latéral externe, telles
sont les parties qui maintiennent les surfaces articulaires : un ménisque
biconcave sépare les deux os; une membrane synoviale facilite les
glissements de la face supérieure du ménisque sur le condyle du tem-
poral ; une autre, ceux du condyle de la mâchoire inférieure sur la face
inférieure du ménisque. Ferrein a décrit quatre ligaments pour l'arti-
culation temporo-maxillaire ; mais le ligament latéral externe nous
parait seul, par sa solidité, mériter une description particulière. Il
s'insère supérieurement au tubercule de l'apophyse transverse de l'ar-
cade zygomatique, et va se porter au col du condyle. Il se dirige don.
en bas et en arrière lorsque le condyle est contenu dans la cavité glé-
noïde; il devient vertical lorsque celui-ci est situé directement au-des-
sous do l'apophyse transverse, et devient oblique en avant et en bas
lorsque le condyle vient se placer en avant de celle apophyse.
FÏG. 13. — Muscles plérygoïdiens.
i, Plérygoïdien interne. — 2.2, Plérygoïdien externe. — ■ 3,3, Masséler. — A, Mylo-hyoïdien, inser-
lion supérieure. — 5, Apopliyse géni supérieure, insertion du génio glo?.-e. — G, Apophyse géni
inférieure, insertion du génio-hyoïdien,
crotaphite, et les muscles de la région sus-hyoïdienne, sont groupés
l,-ir, _ Muscles de la région sus-hyoïdienne (face latérale).
] 2 Masséler. — 3, 4, 5, M. digaslriquo. — 6, M. mylb -hyoïdien. — 7. M. stylo-glosse. — S, M.
' stylo-hyoïdien. — 9, Ligament stylo-maxillaire. — 10, M. hyo-glosse. —Il,*, slerno-hyoïdien.—
12, M. omoplot-hyoïdien. _ — 13, M. thyro -hyoïdien.
autour de cette articulation; nous reviendrons plus loin sur le rôle que
jouent ces muscles dans la luxation.
LUXATION DE LOS A1AX1IXAIUK [ÏWÉMEUI». k5
ÈnbiMèk — On a dit que là luxation de La mâchoire inférieure est
plus commune chez les femmes. Quant à l'âge, il est bien démontré
qu'elle se présente presque toujours de vingt à trente ans. Mais c'est à
tort qu'on a avancé d'une façon absolue qu'elle ne pcul se produire ni
chez les enfants, ni chez les vieillards, car elle a été observée chez les
premiers, par Amalus Lusitanus et A. Cooper. J'ai été moi-même ap-
pelé à en réduire une chez un vieillard de soixante-douze ans, et Mal-
gaigne en a figuré une autre prise sur un sujet de soixante-huit ans.
° Les causes occasionnelles des luxations de la mâchoire sont de deux
ordres : les unes sont mécaniques, les autres physiologiques.
Les causes physiologiques sont, de beaucoup les plus fréquentes : le
bâillement d'abord, puis les convulsions, les vomissements, les violents
éclats de rire, en un mot toutes les causes qui peuvent déterminer
l'écartcment exagéré des mâchoires, sont les causes les plus ordinaires
de ces luxations.
Moins souvent l'action mécanique seule peut causer une luxation de
la mâchoire inférieure : cependant on en a observé quelques cas. Mais
c'est surtout lorsqu'une action violente agit sur le menton que l'on voit
le conrlyle de la mâchoire sortir de sa cavité : c'est ainsi qu'on a ob-
servé la luxation dans un cas où un coup de poing avait été appliqué
sur le menton, la bouche étant ouverte; A. Bérard a vu celte lésion se
produire chez un malade pendant qu'on la retournait dans son lit,
l'angle de la mâchoire ayant été accroché. Fox, Duval, ont observé la
luxation de la mâchoire pendant l'avulsion d'une dent.
J'ai moi-même déterminé la luxation du condyle gauche en opé-
rant un kyste dentaire au côté droit de la mâchoire, et chez les
femmes surtout, on a observé des luxations de la mâchoire pendant
l'examen laryngoscopique. On a même inventé des appareils destinés
à prévenir pendant cette opération un écartement exagéré des mâ-
choires.
On a prétendu que la luxation pouvt se «[produire lorsqu'un corps
volumineux se trouvant placé entre les dents incisives, la mâchoire
inférieure tendait à se rapprocher delà supérieure : c'est le cas de cet
aliéné dont la mâchoire fut luxée parce qu'on voulait le faire manger
de force. Ch. Bell signale encore le fait d'un jeune homme à qui cet
accident arriva pendant qu'il mordait dans une pomme, et Tartra celui
d'une luxation unilatérale déterminée par l'action de mâcher une
croûte dure. Ces faits ne nous semblent pas avoir été bien interprétés :
en effet, la contraction des élévateurs ne peut avoir porté le condyle
du temporal plus en avant que ne l'avait fait la contraction des abais-
seurs; s'il y a eu dans ces cas une luxation, elle doil être attribuée uni-
quement à l'écartemept des mâchoires.
On voit dans l'observation de Rohertque La bouche étant fermée, une
*0 AJFBCISIONS DBS AItTICLXATIONS.
violence extérieure a déterminé la luxation d'un des condyles delà mâ-
choire. Une femme observée par de La Motte a eu la mâchoire luxée
par un coup de pied de cheval. Dans ces deux cas, il existait une frac-
ture de la mâchoire intérieure.
L'âge adulte et le sexe féminin semblent prédisposés aux luxations de
la mâchoire. Une autre cause prédisposante de ces mêmes luxations
est une luxation antérieure. Il n'est pas rare de rencontrer des malades
chez lesquels la luxation se reproduit très-souvent, et môme chez les-
quels cette lésion se produit à volonté.
La laxité des ligaments, signalée par Hippocrate a été admise parles
auteurs modernes comme cause prédisposante des luxations. Nous
pensons que cette cause n'est pas sans influence, bien qu'elle ait été
niée par quelques auteurs ; elle nous paraît nécessaire pour rendre
compte des luxations qui se produisent pendant le bâillement, le rire,
mouvements pendant lesquels on ne peut guère supposer une rupture
de ligaments. Cette même laxité permet encore d'expliquer les réci-
dives si fréquentes dont nous venons de parler.
Par quel mécanisme se produit la luxation de la mâchoire inférieure?
D'après Pinel, lorsque la bouche est largement ouverte, l'angle formé
par l'axe du condyle et la direction du masséter n'est plus que de U à
5 degrés. Alors, les fibres musculaires de ce muscle se trouvant der-
rière le condyle, leur contraction vient fixer l'os maxillaire inférieur en
avant du condyle temporal, et la luxation apparaît. Cette théorie
n'est autre que celle de J. L. Petit, reproduite en d'autres termes.
Itibes, tout en admettant cette théorie qu'il attribue à Pinel, refuse au
masséter la propriété de fixer le condyle de la mâchoire, et il pense
que la réduction ne saurait avoir lieu, à cause de la résistance que pré-
sente la saillie de l'apophyse transverse.
Mais Boyer a détruit complètement cette explication de la luxation.
En effet, « que l'on divise le bord inférieur de l'arcade zygomatique en
» cinq portions égales, depuis le tubercule où s'insère le ligament laté-
» ral externe de l'articulation temporo-maxillaire jusqu'au bas de la
» suture malaire, les quatre cinquièmes antérieurs de cette division
» marquent toute l'étendue de l'attache du masséter. Que l'on marque le
» point central de cet espace, et que l'on tire de ce point une ligne
» horizontale par la région gutturale, et l'on verra que cette ligne
» tombe exactement sur le fond de la fosse ptérygoïde, c'est-à-dire dans
» le point où se fait l'attache supérieure du muscle ptérygoïdien in-
» terne. Or, 'pour que, dans le mouvement forcé d'abaissement delà
» mâchoire, les branches de cet os puissent effectivement croiser la
» ligne moyenne de direction des muscles ptérygoïdien interne et mas -
» séter, il faudrait que les condyles fussent portés en avant au point
» d'atteindre et môme de dépasser la ligne dont il s'agit; mais un dé-
LUXATION DE i/OS MAXILLAIRE INFÉRIEUR. Ul
>. placement aussi étendu n'a jamais lieu : il suppose entre les mâ-
à eboires un degré d'écartement que l'on ne rencontre jamais en pareil
» cas. Un déplacement moitié moindre ne peut jamais exister sans
» luxation. Il paraît presque démontré que, dans la luxation de la mâ-
» choire, les muscles masséter et ptérygoïdien restent constamment en
» avant (les condyles, et que leur rôle dans la production de la luxation
» ne diffère pas notablement de celui des grand pectoral et grand dor-
» sal dans là luxation en bas de l'humérus, si ce n'est peut-être par
» l'obliquité de leur action. On voit d'ailleurs que, dans toutes les
» suppositions, l'influence du crotaphite quant au déplacement est
» nulle, et s'il pouvait en avoir une, ce serait de le contre-balancer cl
» de lui résister; mais, dans le cas dont il s'agit, toute l'énergie de sa
» contraction ne saurait agir efficacement contre la violence d'un choc
» ou contre la résistance du sol appliquée au menton. » (Boyer, Mala-
dies chirurg., h° édit., t. IV, p. 85.)
Boyer explique encore d'une autre manière la luxation de la mâ-
choire ; ce mécanisme ne serait pas le même, suivant cet auteur, selon
que la luxation serait produite par l'action des muscles ou par une
cause violente.
Dans le premier cas, la mâchoire ayant été fortement abaissée, le
ptérygoïdien externe se contracte, dès lors le condyle qui était déjà
porté en avant, par le fait de l'écartement des mâchoires, se trouve tiré
plus en avant par la contraction de ce muscle, et la luxation se trouve
produite.
Dans le second cas, une chute sur le menton, par exemple, la mâ-
choire s'ouvre par un mécanisme différent, les condyles roulent sur
leur point central sans abandonner la cavité glénoïde, alors les muscles
masséter et ptérygoïdien interne se contractant, mais ne pouvant agir
sur la mâchoire repoussée en arrière par la violence, agissent sur le
condyle et le font passer en avant de la racine transverse; dans ce cas
c'est le condyle qui devient le point mobile de l'os, puisque la mâchoire
inférieure ne peut être élevée, étant maintenue en place parla force qui
a ouvert la bouche; et la luxation se produit par le même mécanism<
que laluxation de l'épaule, par la contraction du grand pectoral du grand
dorsal et du grand rond, lorsque le coude est arrêté par la résistance
du sol.
Anatomie pathologique. — Une fois la luxation produite, quels sont
exactement les rapports des os? Suivant Boyer et les auteurs modernes,
le condyle de la mâchoire inférieure viendrait se placer en avant de la
racine transverse de l'apophyse zygomatique ; mais Malgaignc a fait
cette observation très-fondée, à savoir, que dan$ celle position les os
conserveraient leurs rapports physiologiques.
« J'examinai » dit-il, «sur le vivant P étendue du mouvement du con-
AFFECTIONS DES A nriCl'I.ATION.S.
» dyle dans rabaissement de la mâchoire, et je le vis se porter nalu-
» Tellement au-devant du condyle temporal, laissant derrière lui une
» portion très-sensible du muscle mass6ter qui ne l'empêche nulle-
» ment de retourner dans sa cavité; enfin, en pressant fortement les
» surfaces articulaires l'une contre l'autre lorsqu'on opère le rappro-
» ebement des mâchoires, on sent très-nettement le saut que les eon-
» dyles maxillaires sont obligés de faire pour repasser sous la saillie des
» condyles temporaux. Voici donc une chose curieuse, une position
» normale, que tous les chirurgiens de notre époque regardent comme
» une luxation; et chacun peut sur soi-même reproduire à l'instant
» cette luxation prétendue avec ses symptômes classiques, sauf la dou-
» leur et la nécessité de la réduction.
» 11 me paraît certain que dans la luxation réelle les condyles maxil-
» laires sont portés beaucoup plus avant qu'on ne l'a dit, et qu'il faut
» pour cela une déchirure de La capsule et du ligament latéral externe
» ou un relâchement anormal de ces parties, et peut-être aussi qucl-
» ques ruptures de fibres musculaires (1). »
En admettant le déplacement tel que le supposent les auteurs, on ne
voit pas, en effet, ce qui empêcherait le condyle de rentrer dans la
cavité glenoïde du temporal; car la saillie que forme la racine trans-
verse n'est pas très-volumineuse, et il est facile de comprendre que
cette saillie, fût-elle même plus considérable, ne pourrait mettre obs-
tacle à la réduction. En effet, tout dans cette articulation, ligaments,
capsule, muscles, est disposé de manière à permettre le passage facile
du condyle au-dessous de cette apophyse. Au point de vue de la ré-
duction, on ne peut donc comparer cette saillie osseuse à celles que
l'on rencontre autour de la plupart des articulations. Si ces dernières
s'opposent quelquefois à la réduction, c'est que l'os déplacé est obligé
de les contourner pour reprendre sa place, et que dans ce mouvement
les ligaments, les muscles; etc., sont tendus. Ici, au contraire, ils sont
relâchés. Quelle est donc la cause qui s'oppose à la réduction?
Ayant entrepris quelques recherches sur le cadavre à l'effet de ré-
soudre cette question, nous avons reconnu, ainsi que l'avance Malgaigne :
1° que si le condyle de la mâchoire se trouve en avant, seulement
autant que le permet la laxité de la capsule, le déplacement disparaît
forcément aussitôt que l'on rapproche les arcades dentaires : la saillie
de l'apophyse transverse du temporal ne met alors aucun obstacle à la
rétrocession du condyle de la mâchoire; 2° que si l'on vient à couper
la partie antérieure de la capsule, de manière que le condyle antérieur
puisse en sortir et s'avancer de quelques millimètres, on remarque que
le déplacement est permanent, non pas, comme on pourrait le croire.
(I) Analomtc chirurgicale, t. 1, p. Û57, lrc édil.
LUXATION DE L'OS MAXILLAIRE INFÉRIEUR. Zl9
à cause delà saillie de la racine ti'ansvcrsc, mais parce que le sommet
de l'apophyse coronoïde vient arc-bouter contre L'angle inférieur de l'os
malaire, en dehors du tubercule qui résulte de la jonction de cet os
avec la tubérosilé maxillaire, et se loger dans la petite fossette que
nous avons dit exister souvent dans ce point (1).
L'anatomie pathologique n'a pas jusqu'ici infirmé ces données expé-
rimentales. Nous dirons môme qu'elle les a confirmées, puisque dans
un cas qui nous a été emprunté parMalgaigne (pl. XVII, fig. 1), et sur
deux pièces que j'ai déposées au musée Dupuytren, les apophyses
coronoïdes, très-élevées, chevauchent fortement sur les os malaires,
en dehors des éminences du môme nom.
Ce contact du sommet de l'apophyse coronoïde nous paraît donc une
condition indispensable pour qu'il y ait une véritable luxation, c'est-à-
dire un déplacement permanent; et pour cela le déplacement n'a pas
besoin d'être extrême; il suffit que le condyle s'avance de 2 à 3 milli-
mètres. Le ligament latéral externe reste intact; la capsule seule est
Fig. 15. — Luxation unilatérale du côté gauche.
A, Angle inférieur de l'os malairc. — B, Sommet de l'apophyse coronoïde placé en dedans du tubercule
malairc, et appuyant sur le bord inférieur de In tubérosilé malaire. — • C, Tubercule malaire.
1), Condyle malaire du côté droit logé dans la cavité glénoïde.
déchirée à sa partie antérieure; peut-être même la déchirure de
la capsule n'est-ellc pas toujours nécessaire, fait qui aurait besoin
(1) Celle manièr&de comprendre la luxation, exprimée pour la première fois par
Hunauld , régnait exclusivement dans la science lorsque .1. L. Petit vint la renverser et lui
Substituer la théorie que nous avons exposée ci-dessus.
XÉLATON. — l'ATU. Cllllt. III. 4
50 AFFECTIONS UliS ARTICULATIONS.
d'être vérifié par des recherches cadavériques plus nomhreuses que le
fait unique à l'aide duquel on a essayé d'établir le contraire. Le mé-
nisque accompagne lecondyle dans son déplacement ou bien il reste
au-dessous de la racine transverse, selon que la rupture a lieu au-des-
sus ou au-dessous de son bord antérieur. Lorsque la luxation est pro-
duite par une violence extérieure, il est probable que le sommet de
l'apophyse coronoïde déchire quelques fibres du masséter et du tem-
poral et vient se loger dans l'épaisseur de ces muscles, ce qui augmente
encore la difficulté de la réduction.
Lorsqu'un seul des condyles est déplacé, l'apophyse coronoïde vient
se placer en dedans du tubercule malaire, le condyle du côté opposé
FiG. 16. — Luxation des deux condyles (vue de côté).
A, Angle inférieur de l'os malaire. — B, Sommet de l'apophyse coronoïde placée en dehors
du tubercule malaire. — C, Tubercule malaire.
reste dans la cavité glénoïde, et éprouve seulement un mouvement de
torsion.
M. Mathieu, chirurgien militaire, pense que les disques inlerartîcu-
laires restent en arrière des condyles, et suffisent pour faire obstacle à
la réduction. Cet observateur se fonde, pour admettre cette opinion, sur
une autopsie laite par M. Demarquay et sur quelques expériences ca-
davériques qui nous paraissent loin d'être concluantes, puisque M. Ma-
thieu, pour obtenir ce désordre anatomique, a dû faire préalablement
la section des fibres ligamenteuses qui doublent la face postérieure de
la capsule, tandis que la déchirure de ces fibres n'a encore été notée
clans aucune autopsie.
LUXATION DE L'OS MAXILLAIRE INFÉRIEUR. 51
A son tour, M. Villon Kelly (1) suppose que c'est la contraction spas-
modique des ptérygoïdiens externes, encore inaccoutumés à la direction
anormale qui leur est imposée, qui fournit le véritable obstacle à la
réduction. Nous pensons que ce chirurgien a pris l'effet pour la cause,
et qu'une observation plus complète des faits le conduira à réformer sa
théorie.
Après ce que nous venons de dire, on comprend facilement que la
luxation de la mâchoire inférieure doit nécessairement être rare ,
attendu que chez tous les sujets l'apophyse coronoïde ne présente pas
une longueur suffisante pour venir rencontrer la tubérosité malaire.
Chez les enfants l'apophyse coronoïde étant très-courte, chez les vieil-
lards cette éminence étant portée en arrière, il n'est pas surprenant
qu'il y ait très-peu d'exemples observés à ces âges. Car c'est à peine si,
au cas que nous avons observé chez un vieillard de soixante-douze ans,
on pourrait en joindre un autre constaté chez un sujet de soixante-hui(
ans. Nous pensons même que dans le cas de Tartra, cité plus haut, et
qui aurait, dit-on, observé une luxation chez un enfant de quinze
mois, il y a eu une erreur de diagnostic.
Symptomatologie. — Luxation des deux condijles. — La bouche est lar-
gement ouverte et ne peut se fermer, malgré les efforts du malade. Les
arcades dentaires sont éloignées l'une de l'autre de 3, U ou 5 cen-
timètres à la partie antérieure. En arrière", les dents sont assez
serrées pour qu'il soit quelquefois difficile d'y introduire le pouce. Les
dents des deux mâchoires ne se corresponxlent plus : celles de la mâ-
choire inférieure sont, comme le menton, portées en avant; chaque
molaire de la mâchoire inférieure répond à la moitié postérieure de là
molaire précédente de la mâchoire supérieure. Les lèvres ne peuvent
plus se rapprocher l'une de l'autre, et la salive, dont la sécrétion se
trouve encore augmentée par l'irritation causée par la douleur, s'écoule
involontairement. L'articulation des sons est gênée; la pronciation
des syllabes dans lesquelles entrent des consonnes labiales est impos-
sible. La déglutition est très-difficile. En avant du conduit auditif, à la
place de la saillie formée normalement par le condyle de la mâchoire,
on trouve une dépression. Les tempes et les joues sont aplaties ; les
muscles crotaphites paraissent tendus et durs. A travers les joues, et
surtout dans l'intérieur de la bouche, on sent une saillie formée par
l'apophyse coronoïde portée en haut et en avant.
La mâchoire est immobile .dans sa nouvelle position. Cette immobi-
lité cependant permet un peu d'abaissement, comme l'avail reconnu
Hippocrate, et un peu d'élévation, comme l'a noté A. Cooper.
Luxation d'un seul condyle. — La bouche est moins ouverte que dans
(1) The Dublin quarterly Journal, 1867.
52 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
le cas précédent, et son écartement dépasse rarement 1 centimètre: le
menton est porté en avant et du côté opposé à la luxation ; l'os paraît
comme tordu sur lui-même. La commissure labiale du côté sain paraît
fortement tirée en bas. La joue de ce côté est creuse; celle du côté
malade est aplatie. Le masséter du côté malade est dur et tendu. Les
dents canines inférieures correspondent aux incisives supérieures. La
dépression produite par le déplacement du condyle de la mâchoire
n'existe que du côté malade. L'articulation des sons est encore pos-
sible, quoique très-défectueuse. Comme dans le cas précédent, il y a
presque toujours de la douleur dans l'articulation luxée, un écoulement
involontaire delà salive, et une grande gêne de la déglutition.
Luxation dans la fosse temporale. — Nous empruntons les symptômes
de cette forme de luxation à l'observation de Robert. La luxation
avait été produite par le passage d'une roue; il y avait eu frac-
ture de la mâchoire inférieure. La roue de voiture, après avoir rompu
la mâchoire inférieure, avait, en continuant son trajet, violemment
pressé le côté gauche de la mâchoire, de droite à gauche, et c'est alors
que le condyle avait pu sortir delà cavité glénoïde pour remonter, en
dehors de l'arcade zygomatique, dans la fosse temporale. L'apophyse
coronoïde était entrée clans la fosse temporale, l'échancrure sigmoïde
croisant et embrassant par sa concavité le bord inférieur de l'arcade
zygomatique.
Le menton était fortement dévié à gauche, la bouche entrouverte.
« En palpant la tempe gauche, « dit Robert », je sentis au-dessus de
» laracine de l'arcade zygomatique une tumeur osseuse, qu'à sa forme
» je reconnus pour être le condyle de la mâchoire, et dont l'extrémité
» externe se dessinait sous les téguments. »
Luxation incomplète, subluxation d'Ast. Cooper. — Les condyles de la
mâchoire semblent quelquefois quitter le cartilage interarticulaire. La
mâchoire alors est immobile, la bouche légèrement ouverte. As t. Cooper
attribue cette espèce de déplacement au relâchement des ligaments. Le
malade éprouve tout â coup une légère douleur et l'impossibilité de
fermer entièrement la bouche. Cette luxation se réduit d'elle-même,
par les seuls efforts musculaires. La forme de l'articulation temporo-
maxillaire, les mouvements de cette articulation, expliquent difficile-
ment une luxation incomplète. La description d'A. Cooper n'est pas
assez explicite pour que cette affection puisse délinitivement être ad-
mise dans le cadre nosologique.
Complications. — Les luxations de la mâchoire se compliquent de
contusion et de fracture du corps de l'os. Il n'est pas rar.e aussi de voir
les malades pris d'accidents nerveux légers, peut-être à cause de la
douleur ou de l'effroi que leur état leur inspire.
Diagnostic. — Après la description que nous venons de tracer des
LUXATION DE L*OS MAXILLAIRE INFÉRIEUR. 53
signes dos luxations de la mâchoire inférieure* il est difficile de suppo-
ser que cette maladie puisse être confondue ave; une autre; cependant
il ne manque pas d'exemples d'erreur de diagnostic : c'est ainsi que
la luxation d'un des condyles a été prise pour une attaque d'apoplexie
avec paralysie du côté malade, pour une luxation des deux condyles,
pour une luxation portant sur le côté sain; la luxation des deux côtés
a été prise pour une paralysie, un spasme nerveux, une contracture.
.Mais un chirurgien attentif ne méconnaîtra jamais une luxation de la
mâchoire : la déformation du visage est le seul signe commun entre la
paralysie et la luxation, encore cette déformation n'est-elle pas la
môme. D'ailleurs, quelle que soit la maladie qu'on ait à traiter, il sera
toujours possible de faire exécuter les mouvements à la mâchoire, à
moins que l'on n'ait affaire à une luxation.
Les signes que nous avons donnés de la luxation des deux condyles
et de celle d'un seul condyle sont suffisants pour que l'on puisse facile-
ment distinguer ces deux affections l'une de l'autre; d'ailleurs, il n'y
aura pas de méprise possible en s'assurant de la position des condyles
delà mâchoire et des apophyses coronoïdes.
Pronostic. — Le pronostic est peu grave, bien qu'on lise dans Hip-
pocrate qu'il survient, lorsque la luxation n'est pas réduite, une fièvre
continue, du coma, avec diarrhée et vomissements, et qu'enfin la mort
arrive au dixième jour. Ce qui est vrai, c'est que rarement desaccidents
surviennent à la suite des luxations de la mâchoire. Cependant un cas
rapporté par Ducros (1) montre qu'il n'en est pas toujours ainsi : Un
jeune homme s'était luxé les deux condyles ; la luxation n'ayant pas
été réduite, il fut pris quarante-huit heures après de convulsions géné-
rales dont une saignée copieuse ne réussit pas à arrêter les accès, et qui
firent redouter la mort. Ces symptômes alarmants cessèrent avec la ré-
duction, que Ducros obtint enfin après avoir enivré son malade. Mais ce
fait est tout à fait exceptionnel, et rien de semblable n'est ordinaire-
ment observé. Cette luxation est en général assez facile à réduire,
et lorsque la réduction n'a pas été faite, les mâchoires se rappro-
chent assez pour que la déglutition et môme la mastication puissent
se faire à peu près complètement. Les lèvres, en se rapprochant
aussi, empêchent l'écoulement de la salive; la parole devient moins
inintelligible ; cependant la mastication reste toujours gênée, et la
face est déformée. On a même observé, suivant Boyer, l'ankylose
consécutive.
De toutes les luxations, celle de la mâchoire est peut-être celle qui se
reproduit le plus souvent chez les sujets qui en ont déjà été affectés, et
peul-être pourrait-on trouver dans ce fait un argument en faveur de
(1) Ducros, Thèse inaugurale. Montpellier, 1808, nu 18.
54 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
l'opinion que nous avons émise, à savoir, qu'il faut, pour que celte
luxation ait lieu, certaines dispositions anatomiques rares, ainsi que
nous l'avons vu, et qui, lorsqu'elles viennent à se rencontrer, sont tou- 1
jours là pour donner lieu au môme accident.
Il est question dans le Muséum anatomicum de Walter d'une luxation
de la mâchoire conservée dans le musée de Berlin, luxation où les con-
dyles remplissent, dit-on, la cavité glénoïde, ce qui est peu facile à
comprendre; Ribes parle d'une luxation unilatérale présentée par
Lhéritier h l'Académie de chirurgie ; mais ces faits sont si incomplète-
ment décrits qu'ils ne peuvent servir à fixer nos idées sur ce qui se
passe quand la luxation n'a pas été réduite. Monro l'ancien, cité par
Boyer, pense que dans ce cas la mâchoire se relève graduellementjus-
qu'à ce que le sommet de l'apophyse coronoïde vienne rencontrer
l'angle inférieur de l'os de la pommette. Or, nous avons vu que c'est là
précisément la condition essentielle pour que le déplacement soit per-
manent ; il est bien surprenant que cette donnée, qui n'était point in-
connue à Boyer, n'ait point été fécondée par un auteur d'ailleurs si
judicieux, et qu'elle ait été complètement passée sous silence dans
tous les écrits contemporains.
Il est fort probable que l'apophyse coronoïde, l'arcade zygomatique,
le condyle, changent de forme, mais on ne peut décrire ce changement;
pourquoi, dans les cas surtout où la mastication s'est rétablie, le con-
dyle de la mâchoire ne se serait-il pas creusé une cavité supplémentaire
dans la partie antérieure de la racine, transverse de l'arcade zygoma-
tique?
Traitement. — La luxation de la mâchoire inférieure doit être im-
médiatement réduite, et la réduction est d'autant plus facile que la
luxation est plus récente. Les luxations anciennes ne sont cependant
pas nécessairement irréductibles ; ainsi, Donavan a réduit, par la seule
pression des pouces, une luxation de quatre-vingt-dix-huit jours : Stro-
meyer, une datant de trente-cinq jours ; M. Ad. Richard, une luxation
bilatérale produite depuis six semaines, et moi-même j'en ai réduit une,
il y a plusieurs années, qui datait de 114 jours.
Pour réduire la luxation de la mâchoire inférieure il n'y a qu'une
seule indication : dégager le sommet de l'apophyse coronoïde, et lui
imprimer un mouvement de propulsion en arrière vers l'excavation
zygomato-maxillaire. La réduction se fait d'elle-même, par le seul fait
de la contraction musculaire ; elle s'opère même assez brusquement
pour que l'on ait donné le conseil de retirer rapidement les doigts, afin
de n'être pasWrdu.
Un grand nombre de procédés ont été imaginés pour obtenir la ré-
duction.
Le procédé le plus généralement employé ^n France, et celui qui a
LUXATION DE l'ûS MAMLLAI1U2 INFÉRIEUR. 55
été le plus anciennement mis en usage, puisqu'il est décrit par Hippo-
crate, est celui-ci :
Le blessé est assis sur une chaise. La tête est soutenue fortement par
un aide. Le chirurgien, placé devant le malade, introduit ses pouces,
parleur face palmaire, sur les dernières dents molaires inférieures. Les
autres doigts embrassent la mâchoire jusqu'au menton. 11 recommande
alors au patient d'ouvrir modérément la bouche, imprime à la mâchoire
quelques mouvements de côté et d'autre, et presse fortement sur la
mâchoire inférieure afin d'abaisser le condyle. Lorsque ce premier
mouvement est opéré, il pousse la mâchoire en arrière, il ordonne au
blessé de fermer la bouche, et bientôt la contraction musculaire fait
remonter le condyle à sa place. Afin de n'être pas mordu, on a con-
seillé d'envelopper les pouces de linge. Je crois cependant que le
chirurgien conservera plus d'adresse s'il s'abstient de cette précau-
tion. On a recommandé, en outre, de rejeter promptement les doigts
contre les joues et les dents molaires. Lorsque l'on suit ce précepte,
il ne faut pas oublier que, si l'on abandonne trop tôt la mâchoire
luxée, il est à craindre que la luxation ne soit pas réduite. La crainte
d'être mordu ne doit pas faire tomber dans cette faute, car il ne faut-
pas oublier que le pouce se trouve à plat sur les dents, et qu'occupant
une grande surface, il ne peut être fortement mordu. Il est à remar-
quer que ce précepte, donné par les auteurs qui n'avaient en vue que
d'imprimer au condyle un mouvement d'abaissement et de propul-
ion en arrière, est en même temps le plus convenable pour dégager
le sommet de. l'apophyse coronoïde, arrêté en dehors du tubercule
malaire.
Ce que recommande surtout Hippocrate, c'est de ne pas violenter
les muscles, mais de les faire concourir à la réduction, ce qui diminue
beaucoup la quantité de force à employer, et permettrait à la ri-
gueur de n'user que d'une seule main pour repousser la mâchoire en
arrière.
Il est aussi très-important que la tête ne puisse pas reculer et, à ce
propos, Hippocrate ajoute à la description de son procédé qu'il est
plus sûr d'opérer en faisant coucher le blessé sur le dos, la tête ap-
puyée sur un coussin solide. Paul d'Egine préférait faire asseoir le
malade par terre et se placer derrière lui pour soutenir la tête, en
même temps qu'il agissait sur la mâchoire.
On reconnaît que la luxation est réduite aux signes suivants : la mâ-
choire a repris sa position normale; la dépression qui existait en avant
du conduit auditif a disparu.
Lorsque la luxation n'existe que d'un côté, il est bien entendu que
ce n'est que du côté malade qu'il faut introduire le pouce et exercer la
Compression, et le condyle, une fois abaissé, sera porté un peu en ar-
56 AFFECTIONS DES AUTICULATIONS.
rière et en dehors. Si les muscles opposaient de la résistance, il serait
bon de les fatiguer un peu par des tractions, de détourner l'attention
du malade ou mieux de lui administrer le chloroforme.
Un autre procédé consiste h agir sur le menton, que l'on porte en
haut, un coin se trouvant placé entre les dents molaires d'un ou des deux
côtés, suivant que le cas fexige. Tel est le procédé d'Amb. Paré, pré-
conisé de nos jours par Astley Cooper.
Le chirurgien, placé devant le malade, introduit aussi loin que pos-
sible un coin, un manche de couteau, des morceaux de liège entre les
dernières molaires du malade, et un aide placé derrière, au moyen
d'une fronde, tire le menton en haut, ou bien le chirurgien rapproche
la mâchoire supérieure de l'inférieure. Dans ce procédé, la mâchoire se
trouve transformée en un levier de premier genre ; le coin est le point
d'appui; le bras de levier sur lequel la puissance se trouve appliquée,
étant très-long, on a beaucoup de force pour
faire descendre l'apophyse coronoïde. Si, dans
la luxation datant déjà de quelques jours, on
ne pouvait réduire par le procédé que nous
avons indiqué d'abord, on pourrait, après
avoir détruit les adhérences au moyen des
coins et de la fronde, achever l'opération par
le procédé ordinaire.
A. Paré veut que ces coins soient de bois
tendre, de sapin ou de coudrier, carrés de
forme, de la grosseur d'un doigt au plus. Vigo
atteste qu'il a réussi à réduire, par ce moyen,
les luxations les plus rebelles.
Des leviers ont encore été introduits entre
les mâchoires, et la supérieure servant de
point d'appui, l'inférieure a été abaissée. C'est
sur ce principe que sont construites les pinces
de Junck, d'Alli, de Stromeyer, la mienne et
celle qui vient d'être construite par M. Mathieu.
Ce procédé, qui a le même inconvénient que
le précédent, peut être mis à exécution avec
avantage à l'aide de l'instrument de Stromeyer,
qui peut se fermer brusquement lorsque la
réduction est faite, et qui permet au condyle
de rentrer dans la cavité glénoïde (lig. 17).
instrument possède d'ailleurs une très-grande force : les bran-
ches, qu'il importe de garnir avec des lames de caoutchouc, se rap-
prochent à l'aide d'une vis, et sont bifurquées en Ter à cheval pour agir
du même coup sur les deux côtés de la mâchoire. L'effort développé
FlG.
Cet
17. — Instrument
do Stromeyer.
LUXATION DE L'OS MAXrLLAlHE INFÉRIEUR. 57
et la résistance vaincue, la vis s'échappe brusquement du pas où elle
a progressé, et le 1er à cheval cesse de presser sur la mâchoire, que la
contraction musculaire suffit alors pour replacer.
La pince, dite à trois branches, que j'ai fait construire par M. Char-
rière, ne diffère de celle de Stromeyer qu'en ce qu'elle est coudée et
munie d'un troisième mors. Celui-ci s'ajuste ou se retire à volonté : il
^'applique au-dessous du menton au niveau de l'arcade représentée par
le bord inférieur du maxillaire. Il résulte de cette disposition que la
mâchoire inférieure se trouve solidement saisie entre les deux mors
inférieurs au moment où l'opérateur appuie sur les trois branches
qui constituent la poignée de l'instrument et que cet os peut être en-
traîné sans trop de difficultés dans le sens le plus favorable à la réduc-
tion. A l'aide de cette pince, j'ai été assez heureux pour réduire une
luxation très-ancienne dans un cas où j'avais échoué avec les autres
instruments.
La pince de Mathieu (fig. 18) se compose : l°de mors et de branches
LL analogues à ceux de la pince de Stromeyer; 2° d'une crémaillère
qui réunit les deux branches; d'une clef C qui permet d'écarter pareil-
Fig. 18. — Appareil de Mathieu.
lemenl les branches l'une de l'autre; 4° d'une pièce F bien garnie de
caoutchouc, et qui s'applique au-dessous du menton afin de fixer soli-
dement la mâchoire inférieure. Cetle pièce est reliée à une colonne
verticale, ci. maintenue par un écran G qui permet de l'assujettir;
5° d'un levier qui, au moment voulu, fait porter en arrière la partie de
l'instrument qui fixe la mâchoire; 6° d'un assemblage de courroies
' K' K> tlont 'es deux chefs viennent se fixera une barre transversale
3" .UTIÎfiTIONS DES AIITICIJJ.ATIO.NS.
H, qui fait corps avec ^instrument: enfin, pendant l'opération, lorsque
le chirurgien provoque l'écartement forcé des mâchoires, il suffiL d'ap-
puyer avec le pûuce sur le cliquet B en poussant le levier D en arrière '
et en bas pour faire cesser instantanément l'action des mors. Il est
bon, pour produire ce mouvement, de retirer préalablement la clef G.
Cet appareil qui, d'ailleurs, est ingénieux et assez facile à manier, est
assez coûteux et n'a pas encore été appliqué, du moins avec avantage,
sur le vivant.
En examinant avec soin la disposition anatomo-palhologique de la
mâchoire luxée, et en réfléchissant au mode d'action de la pince de
Slromeyer, M. Péan a remarqué que la pression des mors, lors même
qu'elle porte au niveau des dernières molaires, est encore reportée sur
un plan trop antérieur par rapport à la direction nouvelle qu'occupent
la branche montante et le condyle déplacés, d'est pourquoi, lorsque la
luxation est ancienne, il a soin, pendant l'opération, de confier l'instru-
ment de Stromeyer à un aide, pendant qu'avec les pouces il appuie
fortement sur le bord antérieur de la portion verticale du maxillaire,
afin de refouler le condyle plus directement en arrière et de l'empêcher
de basculer en avant. Si la luxation est trop ancienne, il remplace les
pouces par un instrument dont la pression puissante est égalemen!
appropriée à ce mode d'action. Ce procédé mixte lui a donné d'excel-
lents résultats.
Une méthode de réduction à laquelle Monteggia et Hey ont été
conduits pour la luxation bilatérale par le hasard et la nécessité,
consiste à réduire d'abord d'un côté, puis de l'autre, au lieu de tenter
la réduction des deux condyles à la fois. Ce procédé a réussi, non-
seulement aux auteurs, qui l'ont préconisé, mais encore à Adams, de
Dublin, et à M. Demarquay pour une luxation datant de quatre-vingt-
sept jours. Il convient toutefois de ne pas mettre trop d'intervalle entre
les séances de réduction, sous peine de perdre le bénéfice de la réduc-
tion de l'un des condyles. C'est ce qui arriva, il y a quelques jours, chez
un lieutenant de vaisseau dont la luxation datait de trois mois, et qui,
sur mon conseil, recourut aux soins de M. Péan. A l'aide de ma pince
à trois branches, ce chirurgien avait pu facilement et dans une pre-
mière séance réduire le condyle gauche en ajoutant à l'action de la
pince la pression des pouces sur le bord antérieur de la branche mon-
tante au-dessus des dernières molaires de la mâchoire inférieure.
Quatre jours après il se disposait à réduire l'autre condyle, lorsque le
malade, à son insu, pria un autre chirurgien de faire de nouvelles tenta-
tives : or, celles-ci ayant été pratiquées seulement huit jours plus tard,
échouèrent complètement, malgré l'habileté avec laquelle elles furent
dirigées. Il arriva môme, dans ce cas, que le malade perdit le bénéfice
de la première séance, car la luxation se reproduisit et persista, faute
LUXATION DE L'OS MAXILLAIRE INFÉRIEUR. 59
de soins, du côté qui avait été réduit. 11 importe également de se
mettre en garde contre l'accident arrivé à M. Huguier, qui reproduisit
la première luxation réduite en opérant sur la seconde.
Mais quel que soit le procédé dont on se serve pour tenter la réduc-
tion d'une luxation déjà ancienne de la mâchoire inférieure, il convient,
d'après les succès que nous avons énumérés plus haut, de ne pas aban-
donner trop tôt le malade à lui-même, comme l'ont fait certains chirur-
giens trop prudents : souvent même, avant de recourir aux procédés
de force, les moyens les plus simples donneront des résultats inespérés.
Le soufflet sur la joue, le coup de poing sous le menton, la fronde
placée sous la mâchoire et attachée au bonnet, et dont on serrait les
chefs tous les jours afin de diminuer l'écartement, ont pu réduire des
luxations. Ce sont cependant des procédés défectueux.
Si nous cherchons à analyser le mode, d'action des différentes mé-
thodes que nous venons de passer en revue, nous pouvons voir que les
unes, et ce sont les plus rationnelles, ont pour effet d'abaisser l'apo-
physe coronoïde et de la dégager immédiatement ; les autres arrivent
au même résultat en imprimant à l'apophyse coronoïde un mouvement
en arrière et en haut, qui force cette apophyse à glisser et à retomber
dans la fosse zygomatique. Cependant on comprend que ces procédés
pourront exagérer le déplacement, et que, par conséquent, ils ne sont
pas sans danger.
D'après ce que nous connaissons des rapports exacts de l'apophyse
coronoïde et de l'os malaire, il est infiniment probable que l'on réussi-
rait également à réduire en repoussant les apophyses coronoïdes direc-
tement en arrière avec les pouces placés soit dans l'intérieur de la
bouche, ou même à l'extérieur, immédiatement au-dessous des os de
la pommette, et en prenant un point d'appui avec les autres doigts sur
les régions mastoïdiennes.
La luxation une fois réduite, la mâchoire sera tenue à l'aide d'un
bandage contentif, une fronde, par exemple, et cela pendant un temps
assez long; car nulle luxation n'est plus sujette aux récidives. Guy de
Chauliac voulait qu'on fixât la mâchoire pendant douze jours, aussi
étroitement que pour une fracture, en la remuant de quatre en quatre
jours. Le malade devra, pendant quelques jours, s'abstenir de bâiller,
de parler et surtout de mâcher des aliments solides.
Que si la luxation a récidivé plusieurs fois, il faut veiller attentive-
ment à ne pas trop ouvrir la bouche, à soutenir le menton de la main
pendant le bâillement, les vomissements, etc. Fox avait conseillé contre
t es récidives opiniâtres, l'emploi d'une fronde en cuir; Lcwisson, d'une
bande de peau de daim; mais le caoutchouc vulcanisé fournirait un
appareil contentif bien mieux approprié à la surveillance des fonctions
de la mâchoire inférieure.
60
AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
ARTICLE XXIII.
LUXATIONS DES VERTÈBRES.
Exisle-t-il des luxations des vertèbres? Si l'on admettait sans conteste
tous les faits rapportés dans les ouvrages de chirurgie, le nombre en
serait considérable, Mais quand on considère que, dans presque tous
les cas, les symptômes observés pendant la vie pouvaient tout aussi
bien être rapportés à une fracture des vertèbres, à une commotion de
la moelle ou du cerveau, ou même à une simple distension des liga-
ments, et qu'enfin l'autopsie, dans la plupart des cas, n'est point venue
dissiper les doutes qui planaient sur le diagnostic, on devient très-cir-
conspect à l'égard des observations qui laissent tant à désirer sous le.
rapport de l'authenticité. Cependant, si l'on a admis trop légèrement
ces luxations dans des cas où elles n'existaient pas, gardons-nous de
tomber dans l'excès contraire. On a répété, depuis Hippocrale, que les
luxations des vertèbres n'étaient guère possibles sans fracture préa-
lable. La disposition des surfaces articulaires, leur mobilité très-bor-
née, la force des ligaments qui les unissent, les muscles puissants qui
les entourent, etc., sont, en effet, des raisons sérieuses, mais qui ne
doivent pourtant pas nous empêcher de nous rendre à l'évidence des
faits (1). Toutes les' vertèbres, en effet, ne se trouvent pas dans les
mêmes conditions anatomiques, témoin celles du cou, et la science
possède aujourd'hui des exemples bien avérés de luxations pures et
sans fractures, et un bien plus grand nombre d'autres où de petites
fractures accompagnaient la luxation.
Ces luxations ne sont jamais complètes, et l'on comprend aisément
pourquoi. Il faudrait, en effet, pour cela une violence tellement forte,
que Los serait broyé plutôt que chassé complètement de sa position
habituelle. Le déplacement n'est donc que partiel, et, soit que le corps
de la vertèbre supérieure dépasse en avant celui de la vertèbre infé-
rieure, soit qu'une apophyse articulaire se luxe seule, comme cela s'est
vu à la région cervicale, le canal est généralement assez large pour que
(1) MM. Bouvier et Maissonnabe ont tenté quelques expériences pour savoir quelle
force de traction pouvaient supporter les diverses portions de la colonne sans rupture des
fibro-cartilagcs. M. Maissonnabe a trouvé que la région cervicale pouvait supporter un
poids de 180 livres, la région dorsale un poids de 150 livres, et la région lombaire un
poids de 250 livres environ, sans compter le poids du corps. Les résultats de M. Bouvier
diffèrent des précédents, car, après avoir enlevé tous les muscles vertébraux d'un cadavre,
il l'a suspendu par la tète el a pu atlaclicr aux Inncbes un poids de 300 livres sans pro-
duire de rupture.
LUXATIONS DES YERXÈBRES. 61
la moelle ne soit point très-comprimée, ce qui explique comment
quelques malades ont pu survivre à une semblable luxation, même
non réduite.
§ I. — Luxation de l'atlas sur l'occipital.
Cette luxation est extrêmement rare, à cause de la solidité des moyens
d'union et de la mobilité de l'articulation atloïdo-axoïdienne , qui
semble se prêter davantage aux luxations. Aussi Boyer paraît-il disposé
à la regarder comme impossible par une violence extérieure. Un des
trois exemples dont il est fait mention dans les ouvrages modernes de
chirurgie est dû à Lassus. Voici comment il se trouve exposé dans la
Nouvelle doctrine chirurgicale deLéveillé, à la page 63 du tome II :
« Lassus écrit qu'une botte de foin tomba de 15 à 16 pieds de haut
sur le cou d'un jeune homme qui avait la tête penchée en devant. A
l'instant, perte de connaissance et de la parole, inclinaison permanente
de la tête en avant et un peu du côté gauche, bouche entr'ouverte,
mâchoire immobile, convulsions des membres thoraciques. Mort cinq
ou six heures après l'accident. A l'autopsie, on trouva les deux condyles
de l'occipital désunis et écartés de 3 à k lignes des surfaces correspon-
dantes de l'atlas. L'artère vertébrale droite était rompue. »
Nous croyons devoir considérer comme un second exemple de luxa-
lion atloïdo-occipitale le cas cité par Paletta dans ses Exercitationes
/Mthologicœ, à la page 234. La lésion étant complexe, nous ne citerons
que ce qui a trait à notre sujet :
«Un robuste villageois, tombant du haut d'un noyer, se frappa le
cou contre le sol; il passa les premiers jours dans sa maison... Il fut
conduit à l'hôpital conservant la connaissance, mais sans pouls, dans
un état de faiblesse extrême, les forces lui manquant, la vessie et les
membres inférieurs paralysés Il mourut cinq jours environ après
sa chute. Les muscles de la région du cou étant enlevés, on trouva la
quatrième vertèbre fracturée transversalement. De la partie antérieure
desa circonférence s'était détaché un fragment, cependant elle n'avait
pas changé de position.... L'atlas était déplacé, etson articulation avec
l ns occipital était luxée. »
Enfin le troisième cas, beaucoup mieux observé que les précédents
a dé consigné par M. Bouisson dans la Revue môdico chirurqicale de
Paris, t. II, p. 355 (fig. 16).
« l 'atlas et surtout sa masse latérale droite avaient subi un mouve-
ment «le projection en avant, qui avait porté sa facette articulaire
droite en avant du condyle de l'occipital. Ce condyle faisait saillie en
arrière dans 1 étendue de 2 centimètres environ ; sa surrace articulaire
éta.t entièrement séparée de celle de l'atlas, et les ligaments qui le
AM'ECTIONS bBS ARTICULATIONS.
maintiennent en rapport avec l'apophyse articulaire de ce dernier os
étaient rompus j du côt6 gauche, il n'existait qu'un diastasis entre Le
condyle gauche de l'occipital et la surface correspondante de l'atlas. Le
ligament occipilo-odontoïdien droit était rompu, ou plutôt arraché à
son insertion condylienne, et à son extrémité adhérait une portion du
cartilage d'incrustation. Le ligament occipito-odontoïdien gauche était
conservé et avait empêché la luxation de s'effectuer de ce côté. Leliga-
Fig. 19. — Luxation de l'articulation occipito-atloïdienne (d'après Bouisson).
A, Condyle occipital gauche complètement luxé en arrière. — B, Condyle occipital subluxé en arrière. —
C, Arc postérieur de l'allns. — D, Apophyse masloïde gauche.
ment occipito-atloïdien postérieur était entièrement déchiré, l'anté-
rieur était conservé. Par sa projection en avant et à droite, l'atlas rétré-
cissait d'avant en arrière l'entrée du canal rachidien, de telle manière
que l'arc postérieur de cette vertèbre se trouvait rapproché de la demi-
circonférence antérieure du trou occipital. Il en résultait une com-
pression du bulbe rachidien qui cependant n'était pas écrasé. Aucune
trace de fracture n'existait ni autour du trou occipital, ni sur aucun
point delà circonférence de l'atlas ou de l'axis; ces deux os, à l'état
d'intégrité, conservaient leur mode d'union ordinaire. Les artères ver-
tébrales n'étaient pas rompues. »
Voilà tous les faits certains que la science possède. Il est dillicile de
l'aire dès à présent une histoire complète d'une lésion qui a été si
LUXATIONS DES VERTEBRES. fi3
Parement observée. La mort, d'ailleurs, a été prompte dans les trois
cas.
$ II. — luxations axoïdo atlotdienne.
Ces luxations sont plus fréquentes que les précédentes, et néanmoins
les moyens d'union de Taxis avec l'atlas et l'occipital sont tels que*
l'on conçoit difficilement qu'elles puissent se produire. Mais, d'un
autre côté, les surfaces articulaires de l'atlas et de l'axis sont planes,
horizontales ou légèrement inclinées en dehors; l'atlas n'a point de
lames proprement dites, d'apophyse épineuse, de corps, de ligament
jaune, par conséquent, ni de fibro-cartilage, il en résulte que les mou-
vements peuvent avoir lieu dans tous les sens, et que leur exagération
peut faciliter la production de ses luxations.
1/noLOGiE et mécanisme. — Voici dans quelles circonstances on les a
observées : dans les chutes sur la tête d'un lieu élevé, ou lorsqu'un
coup violenta été porté sur la partie postérieure du cou ou de la tête.
Une secousse violente imprimée à celle-ci, lorsqu'on la lance brusque-
ment en avant, peut aussi produire la luxation : tel est le cas de ce
blessé, cité par Ch. Bell, qui voulait faire passer une brouette sur un
trottoir. Il en est de même d'une torsion violente du cou, surtout lors-
qu'à cette torsion se joint une traction forte de la tête, comme chez
les animaux qu'on tue en tirant subitement, dans une direction opposée,
la tête et la queue. C'est la combinaison de ces deux mouvements de
traction et de rotation ou de torsion qui rendait les luxations fort com-
munes chez les pendus, au dire de quelques auteurs. Mais le fait
même de ces luxations chez ces malheureux a été contesté avec raison.
Sur quoi, en effet, s'est-on fondé pour l'admettre? sur une assertion de
Louis, qui ne se rapporte peut-être même pas à une luxation atloïdo-
axoïdienne : car Louis parle seulement d'une luxation de la tête ou
demi-luxation de la première vertèbre, luxation qui, d'ailleurs, n'a pas
été constatée par l'autopsie. Il y a plus, Realdus Columbus,qui ouvrait
les suppliciés à Pise, à Rome et à Padoue, dit formellement que l'atlas
et l'axis se fracturaient plutôt qu'ils ne se luxaient. Duméril cependant
a vu cette luxation se produire dans un cas de pendaison volontaire.
D'autres fois enfin, la traction est aidée par les mouvements brusques
que l'ait l'individu tenu en suspension, ainsi que cela paraît avoir eu
lieu chez l'enfant cité par J.-L. Petit. Cet enfant avait six à sept ans;
saisi par la partie postérieure et antérieure de la têle, et soulevé, il
perd terre, fait des mouvements pour se dégager, et meurt sur-le-
champ. Y a-t-il eu réellement dans ce cas une luxation de l'axis sur
atlas ? La chose est douteuse, et Boycr avait raison de regretter que la
nature du désordre n'eut pas élé constatée parl'inspection anatomique*
64 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
A joutons, en terminant cette étiologie, que Bichat donne encore comme
cause de ces luxations l'action de faire la culbute sur la tête,
Par quel mécanisme s'opère le déplacement? on l'a expliqué de plu-
sieurs manières. Tantôt l'apophyse odontoïde intacte se porte en ar-
rière; il faut donc qu'il y ait rupture des ligaments transverse, latéraux
^et accessoire. Mais ce mécanisme suppose une violence extrême ; aussi
* est-ce le cas le plus rare. Le déplacement le plus fréquent est celui qui
résulte d'une rotation forcée de la tête. Cette rotation, en effet, ne
peut dépasser un quart de cercle sans que les apophyses articu-
laires axoïdo-atloïdiennes s'abandonnent et viennent se placer l'une
au devant de l'autre ; les ligaments alloïdiens sont alors tendus et
même quelquefois déchirés. Si à la rotation de la tête se joint une in-
clinaison latérale, l'effort ne porte que sur un des ligaments latéraux ;
la rupture est alors plus facile, et après que l'un a cédé, l'autre cède à
son tour. Nous insistons peu sur ce mécanisme; car il y a là plus d'hy-
pothèses que de faits constatés.
Symptomatologie. — Les symptômes qui ont été décrits se ratta-
chent surtout aux luxations en avant, qui sont de beaucoup les plus
fréquentes; ce sont les suivants : mobilité insolite de la tête qui se
trouve inclinée, soit en avant, soit en arrière, soit de côté, relevée ou
abaissée : dépression en arrière, entre l'atlas et l'axis, avec saillie de l'a-
pophyse épineuse de l'axis, soit en arrière, soit sur le côté, proéminence
de l'atlas dansle fond et au haut du pharynx, face vultueuse avec saillie
des yeux, ouverture de la bouche, petitesse et rareté du pouls, perte du
mouvement et de la sensibilité, mort subite le plus souvent, à cause de
la compression et de la rupture de la moelle. La nature de la violence
à laquelle le blessé a été soumis vient en outre éclairer le diagnostic.
Le pronostic est extrêmement grave, et cela se comprend aisément,
puisque l'accident est, dans la plupart des cas, suivi de mort instan-
tanée.
Une pareille issue nous dispense presque d'établir un traitement.
Nous dirons seulement que si l'individu survivait à une semblable,
luxation, et que sa vie ne parût point compromise, il faudrait s'abste-
nir de toute tentative de réduction, dans la crainte de reproduire les
accidents auxquels le malade a échappe; mais si les membres et les
sphincters se trouvaient paralysés, la respiration considérable mon I
gênée, s'il y avait perte de connaissance, en un mot les signes d'une
mort imminente, il faudrait sans hésitation essayer de réduire. La ré-
duction une fois obtenue, on prendra conseil des indications spéciales
pour le traitement ultérieur.
Quant aux luxations en arrière, on n'en connaît que trois cas. Dans
le premier, on trouve à l'autopsie le ligament antérieur détaché à l'u-
nion de l'atlas avec l'axis: les ligaments capsulaires qui unissent ces
LUXATIONS DES VERTÈBRES. 65
deux vertèbres à leur partie antérieure étaient rompus; l'apophyse
odontoïde fracturée des deux côtés, près des apophyses Iransverses.La
seconde vertèbre, dit l'auteur de l'observation, était luxée en avant
de la première, et la double fracture de l'atlas semblait due au choc
de ->on arc postérieur contre l'apophyse épineuse de l'axis.
Dans le second cas, dû à M. Hirigoyen, la luxation avait eu heu
sans fracture, comme on le voit sur la figure 20. Enfin dans le troisième
pIC, 20. Luxation de l'apophyse odontoïde, déchirure de la moelle.
A Coupe de l'arc antérieur de l'atlas. — B, Coupe médiane de l'occipital. — C. Coupe de l'apophyse
'liasilairc. D, Apophyse odontoïde. — B, Coupe du ligament transverse. — G, Arlère vertébrale.
(Anger, pièce expérimentale).
cas cité par Ehrlick {Journal complémentaire, t. XXXVI, p. 56) la luxa-
tion fut diagnostiquée sur le vivant, et après réduction, il ne resta
d'autre trace d'une si grave lésion, qu'une torsion gênante à la nuque
dans les mouvements latéraux de la tête, exécutés brusquement.
§ III. — Luxations des cinq vertèbres cervicales inférieures.
La lésion peut porter sur l'une des articulations qui unissent de
chaque côté les apophyses articulaires des vertèbres, ou sur toutes les
deux en môme temps, c'est-à-dire que la luxation peut être unilatérale
ou bilatérale. Dans l'un et Pautre cas, le corps de la vertèbre se trouve
aussi plus ou moins déplacé.
De là les divisions en luxation bilatérale complète et bilatérale incom-
NÉLATON. — PATII. CIUR. III. — 5
66 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
plète. Le corps de Invertébré peut aussi être luxé en avant ou en ar-
rière d'où les noms de luxation en avant et luxation en arrière.
Les luxations en avant (complètes ou incomplètes, latérales ou uni-
latérales) sont de beaucoup les plus frécpientes. On ne connaît encore
dans la science que quatre cas de luxation en arrière, vérifiés par l'au-
topsie.
Étiologie et mécanisme. — Dupuytren, vers 1804, professait que ces
luxations ne pouvaient se produire sans fraclure préalable; mais cette
opinion a été depuis contredite par des faits assez nombreux dont le
premier a étéiourni par Dupuytren lui-môme. Cette luxation, en effet,
se produit dans les mouvements forcés de flexion, d'extension ou d'in-
clinaison latérale des vertèbres du cou. Ainsi quand les enfants font la
culbute, ou quand ils tournent sur la tête les pieds en l'air, si le cou
est trop faible pour supporter le poids du corps, il y a en même temps
un mouvement de llexion et d'inclinaison de la tête qui favorisent beau-
coup la luxation. C'est d'ailleurs parle même mécanisme qu'agissent
les chutes et les chocs, les tractions, les pressions directes ou indi-
rectes.
L'exemple le plus remarquable de luxation produite pendanl un
mouvement forcé d'extension se trouve consignédans Paletta (loeocitato):
nous le reproduisons presque textuellement. Le 20 août 1803, fut ap-
porté à l'hôpital de Milan un valet de pied, qui, un an auparavant,
avait tenté de se pendre, et en avait été empêché par ses voisins. Cet
homme, lors de son entrée à l'hôpital, se trouvait dans l'état suivant:
paralysie des membres supérieurs et inférieurs, avec conservation de la
parole et de l'intelligence; le cou est contourné à droite, et la tête un
peu renversée en arrière. La mort a lieu au bout de quelques jours,
et l'on apprend que le blessé est tombé de son Ht, la tête en ar-
rière. Paletta le soupçonne d'avoir tenté de se tuer en pliant son
corps en arrière, disposant son cou en arc de cercle, et se plaçant de
façon que la tête fixée sur le sol comme sur un point immobile, et les
pieds arc-boutés sur un autre point, comprenaient le cou entre deux
puissances égales et opposées, d'où la production d'une lésion sur
laquelle l'autopsie ne tarda pas à éclairer le diagnostic. En effet, après
avoir enlevé les muscles de la partie antérieure de la colonne, on trouva
une solution de continuité du ligament antérieur au niveau de la troi-
sième et de la quatrième vertèbre cervicale, et la troisième vertèbre sépa-
rée de cette dernière avec son cartilage. En même temps, les vertèbres
avaient subi une déviation, de telle sorte que la troisième cervicale
avec la première et la deuxième Haicnt portées à droite, pendanl que la
quatrième et celles qui lui sont inférieures étaient portées à gauche.
L'anatomie pathologique ne pouvait mieux démontrer combien étaient
fondées les craintes de Paletta.
LUXATIONS DES VERTÈBRES. 67
La seule contraction musculaire peut opérer celte luxation. Desaull
citait dans ses leçons l'exemple d'un avocat, qui s'en fit une en tour-
nant brusquement la tête pour apercevoir une personne qui se trou-
vait derrière lui. fihopart, au dire de Boyer, aurait également vu une
contraction musculaire produire un semblable déplacement.
Enfin on trouve dans {'Examinateur médical l'observation d'un aliène
qui. attachéà un fauteuil par une camisole, dans un accès de fureur,
redressa d'abord la tète, puis la projeta violemment en avant, à l'instant
même elle s'inclina sur la poitrine, les quatre membres furent paraly-
sés, et la mort survint au bout de quelques heures.
Anatomie pathologique. — Dans la luxation bilatérale complète,
les apophyses articulaires descendent plus ou moins en avant dans les
échancrures de la vertèbre inférieure et le corps de la vertèbre luxée
dépasse l'autre d'une quantité variable. Les ligaments sont rompus, et
si l'antérieur ne se déchire pas, il se décolle. Liston a noté en outre la
rupture de plusieurs tendons du muscle long du cou, et Dupuytren
celle du pharynx. Mais jamais la déchirure de l'artère vertébrale n'a
été observée. Quant à la moelle, elle peut être distendue, comprimée,
contuse, jusqu'à désorganisation, ou enfin complètement rompue.
Il y a, pour la luxation bilatérale incomplète, des degrés divers dans
les ruptures et dans les déplacements. Tantôt les muscles et les liga-
ments de la région postérieure ont cédé et se sont écartés au point
d'admettre le pouce entre les apophyses épineuses, et même au point
de laisser voir la moelle. Tantôt les ligaments jaunes et les capsules
articulaires n'ont pas résisté, et le disque intervertébral s'est laissé
assez distendre pour qu'une extrême mobilité s'établisse entre les deux
corps vertébraux. Bien qu'on ait souvent négligé de noter exactement
les rapports des apophyses articulaires, on peut dire que leur déplace-
ment a eu lieu le plus souvent en bas et en avant, et rarement en
haut.
Comme la précédente, la luxation unilatérale en avant' présente di-
vers degrés de lésions anatomo-pathologiques. Ainsi dans certains cas
l'apophyse articulaire de la vertèbre supérieure échancrée à son bord
inférieur laissait s'engager dans sa brisure le bord supérieur de l'apo-
physe correspondante et faisait saillie en avant ainsi que le corps de la
vertèbre. Dans d'autres, au contraire, l'apophyse inférieure était dé-
truite et le corps vertébral, du côté luxé, était violemment écarté, si
bien que Martellière a vu le tronçon supérieur du rachis s'incliner à
gauche sous un angle de 30 degrés environ. Quant à l'apophyse articu-
laire du côté opposé, elle subit ordinairement une luxation non moins
importante et prononcée. Elle se porte, soit en arrière, soit en dedans,
de manière à laisser entre les deux facettes articulaires, un angle ou-
vert en dehors de deux à trois lignes d'écartement, et il y a réellement
68 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
une luxation de deux apophyses. Enfin les capsules fibreuses, les liga-
ments postérjour et antérieur, les ligaments jaunes, les muscles inter-
épineux, présentent à observer des lésions diverses dont le degré le '
plus élevé est une rupture plus ou moins complète.
D'après les quatre autopsies de luxations en arrière, on a observé
que les ligaments antérieur et postérieur peuvent étredéchirés, le fibro-
cartilage arraché, les capsules articulaires détruites. Seuls, les liga-
ments jaunes et sus-épineux semblent avoir résisté. En outre Stanley,
a vu le corps de la troisième vertèbre luxée appuyer sur les lames
et l'apophyse épineuse de la sixième. Mais dans ce cas, aucun des
ligaments n'avait résisté, et la moelle était le siège d'une compres sion
poussée à l'extrême ; les enveloppes seules de la moelle allongée et les
artères vertébrales n'avaient pas cédé à l'épouvantable traumatisme qui
avait causé la luxation.
Symptomatologie.— D'une façon générale, on reconnaîtra l'existence
d'une luxation de l'une des cinq vertèbres cervicales, aux symptômes
dont nous allons donner la description. Et d'abord la tête ne conserve
pas sa position habituelle. Ainsi lorsqu'une seule apophyse articulaire
est luxée, la face est tournée vers le côté opposé à la luxation, la tête
inclinée latéralement, et il est presque impossible de la redresser.
Suivant Boyer, elle pencherait vers le côté sain ; sur un malade dont
M. Michon a montré la colonne cervicale à la Société de chirurgie,
c'était au contraire du côté de la luxation que la téte se portait, de
sorte que la région cervicale présentait une concavité de ce côté.
Mais lorsque les deux apophyses sont luxées, il y a flexion directe-
ment en avant, de telle sorte que le menton se rapproche du sternum.
Derrière le cou, il existe une espèce de gibbosité, de saillie, formée
par l'apophyse épineuse de la vertèbre placée au-dessous de celle
qui est luxée. Malgaigne a en outre signalé un symptôme d'une
grande valeur, c'est la déformation de la surface antérieure de la
colonne cervicale, que l'on reconnaît facilement en promenant le doigt
sur la paroi postérieure du pharynx. Cette exploration se fait en général
avec assez de facilité. On a mentionné encore la sensation, perçue au
moment de l'accident, d'une douleur accompagnée d'un certain bruit
ou sentiment de déchirure que le malade rapporte à la partie posté-
rieure ou latérale du cou, à une hauteur variable suivant la vertèbre
qui se trouve luxée. Cette douleur, suivant J. L. Petit, devient plus
considérable si on plie l'épine du malade, parce que dans la flexion on
allonge encore les ligaments et les muscles extenseurs, qui sont déjà
surabondamment tendus. Par la raison contraire, il y a soulagement
pour le malade lorsqu'on redresse un peu la colonne. D'après Ollivicr,
cette douleur qui, dans quelques cas, n'est sensible qu'au toucher, peut
dans certains autres, même exceptionnels, se propager aux épaules.
LUXATIONS DES VERTÈBRES. 69
Souvent il survient au moment môme de l'accident une paralysie plus
ou moins compl'ètedu sentiment et du mouvement; quelquefois cepen-
dant cette paralysie ne se déclare que quelque temps après. Boyor
croyait que celle paralysie ou tout autre gêne du système nerveux ne
survenait jamais clans les cas où la luxation ne porte que sur une
soûle des apophyses obliques. Monteggia cependant a observé un cas
de ce genre, et il en cile un autre d'après Schcnkius. Dans l'un de ces
deux cas, la paralysie siégeait du côté concave du cou, et, dans l'autre
du côté convexe, ce qui lit croire à Monteggia que la paralysie peut se
l'attacher tantôt à la compression, tantôt à la distension des nerfs ou
d'une partie de la moelle. Michon, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus,
a montré à la Société de chirurgie une colonne vertébrale sur laquelle
on voyait une luxation unilatérale de la quatrième vertèbre cervicale
sur la cinquième. Bien qu'une seule apophyse articulaire fût déplacée
et située immédiatement au-devant de l'apophyse de la vertèbre infé-
rieure, il y avait une paralysie des membres supérieurs et inférieurs.
Nous voyons donc que si l'assertion de Boyer n'est point absolument
fausse, elle a du moins le tort d'être trop exclusive.
On a noté comme signes de voisinage, la rétention des matières
fécales celle des urines et le priapisme. Ce symptôme était très-
prononcé chez un malade qui vint succomber dans le service de
M. Péan, à l'hôpital Beaujon pendant l'année 1866, et dont l'obser-
vation a été publiée dans les Bulletins de la Société anatomiqv.e. La
gêne de la respiration peut encore indiquer le siège précis de la
lésion: c'est ainsi que la luxation de la sixième vertèbre paralyse tous
les muscles intercostaux, que celle de la quatrième paralyse en outre
les deux pectoraux, et que celle de la troisième atteint l'angulaire et le
grand dentelé, mais laisse encore le plus souvent intacts le trapèze et
le sterno-mastoïdien qui sont vivifiés par le nerf spinal. On a noté en
outre une mydriase binoculaire causée par une luxation incomplète
de la sixième vertèbre sur la septième et quelquefois, mais très-
rarement, des troubles de nutrition produits sur divers organes éloi-
gnés et en particulier sur les téguments du tronc et des membres.
Pronostic— Le pronostic est très grave, moins cependant que celui
des luxations de l'atlas et de l'axis.
La luxation bilatérale complète, lorsqu'elle n'est pas réduite, amène
la mort le plus souvent en vingt-quatre heures. Il est rare que cette
terminaison funeste se fasse attendre plus de huit jours. Il en est à peu
près de môme pour la luxation bilatérale incomplète. Une fois seule-
ment le délai été de douze jours. Quant à la luxation unilatérale en
avant, il n'est pas besoin de réfuter l'opinion de Boyer qui repousse
toute tentative de réduction, car l'autopsie n'a jamais condamné cette
tentative, même quand elle a échoué. Il est seulement prouve que la
ly A FFJiCTIONS DES A HTICLT.A'f IONS.
moindre pression reproduit facilement la luxation, aussi Schuh indique-
t-il de maintenir le menton relevé à l'aide d'un col de carton, ou d'un
collier garni d'ouate. Mais après la réduction, qui a été facile et
accompagnée d'un bruit sensible, les accidents ont disparu très-
rapidement, et Newman est le seul auteur qui ait noté la persis-
tance de quelques récidives au cou. Restent les luxations unilaté-
rales en arrière. Mais ici le pronostic est aussi fâcheux que possible :
la mort s'est constamment produite trente ou cinquante heures après
l'accident.
Diagnostic. — La luxation bilatérale complète est presque toujours
restée méconnue. Par exception elle a été soupçonnée en raison des
accidents provenant de la compression de la moelle. Pour l'avenir,
l'exploration du pharynx à l'aide du doigt sera précieuse pour les ver-
lèbres susceptibles d'être atteintes.
Le diagnostic sur le vivant n'a pas été fait non plus pour la luxation
bilatérale incomplète. Mais il est vrai de dire que, dans la plupart des
cas, l'épaisseur des muscles contus masquait l'écartement des apo-
physes épineuses, et que d'ailleurs personne n'a exploré le pharynx ni
essayé de repousser la téte en arrière, tentative qui, en amenant une
réduction facile, aurait en même temps fixé le diagnostic.
La luxation unilatérale en avant n'est guère plus facile à distinguer
que les précédentes : ainsi, Dupuytren diagnostiqua un rhumatisme
chez un homme qui, en passant sa blouse, avait fléchi fortement la
tête sur l'épaule gauche. D'autres chirurgiens croyaient à une luxation.
Mais un vésicatoire appliqué derrière le cou rétablit les mouvements
dès le lendemain, et le malade sortit le vingt-deuxième jour, ne con-
servant qu'un peu de roideur. Cette prétendue luxation d'une des six
dernières vertèbres cervicales n'était sans doute qu'une entorse des ar-
ticulations occipilo-atloïdiennes, suivie d'arthrite. L'erreur est plus
difficile à éviter lorsquel'entorse d'une articulation cervicale estaccom-
pagnée d'une paralysie du membre supérieur due au tiraillement des
fdets nerveux du plexus brachial, comme cela eut lieu chez un malade
qui fut observé il y a quelques semaines par M. Péan avec M. le docteur
Veillard, à la suite d'une forte traction du cou. Dans un cas semblable
le chirurgien doit redoubler d'attention d'autant mieux que le désordre
articulaire est accompagné d'un épanchement sanguin, d'une douleur
et d'une déformation qui pourraient en imposer au moins pendant les
premiers jours qui suivent l'accident. De même encore, chez un autre
malade dont la tête avait été portée en rotation forcée, on crut à un
torticolis. Mais trois jours après, Dupuytren constata une arthrite sous-
occipilale droite accompagnée de gonflement profond rétro-mastoïdien,
avec engourdissement de la moitié postérieure de la tète du côté droit.
De même, enfin, Pouteau crut à tort à une luxation de quelques inser-
LUXATIONS DES VERTKBKE8. 71
lions du muscle splénius gauche. L'autopsie vint dévoiler l'erreur im-
prudemment commise.
Pour la luxation unilatérale en arrière, le diagnostic se baserait
principalement, à part ce que pourrait révéler l'exploration du pharynx,
sur la douleur locale, sur le renversement delà tête en arrière et sa
mobilité anormale.
Traitement. — La réduction de ces diverses luxations a ete entre-
prise avec succès dans bien des cas. Cependant, comme le diagnostic
présente presque toujours quelque incertitude, qu'il peut y avoir une
fracture compliquant la luxation, et que les tentatives faites pour obte-
nir la réduction pourraient déterminer des accidents sérieux, compro-
mettre la vie, disons, d'une façon générale, qu'il est prudent de s'en
abstenir, à moins, comme nous l'avons dit précédemment, qu'il n'y ait.
danger de mort pour le blessé ou une paralysie grave. Enfin, on se sou-
viendra que la mort peut arriver brusquement à la suite de la réduction
si celle-ci n'est pas soigneusement maintenue. Dans un cas de luxa-
tion en avant de la quatrième cervicale, observé par Sédillot, un mou-
vement du malade rétablit le déplacement et amena rapidement la
mort,
La réduction pour la luxation bilatérale complète consisterait à éle-
ver la tête en retenant le tronc par les épaules, et, quand l'extension
paraîtrait suffisante, à l'attirer en arrière, tandis qu'avec le genou on
repousserait la portion inférieure de la colonne cervicale en avant. Ce
procédé, essayé en vain par Gaitokill, a réussi à M. Gosselin sur le
cadavre et à Vrignonneau sur le vivant.
Pour la luxation bilatérale incomplète, il convient, quand même il
n'y aurait d'autres signes que l'inclinaison de la tête en avant et une
paralysie plus ou moins complète des quatre membres, de reporter la
tête en arrière et de l'y maintenir par un appareil approprié de cuir,
construit sur le moule de plâtre de la région, comme l'a fait une fois
il y a quatre ans avec succès M. Péan, sur un jeune malade du docteur
Roussin.
Le procédé le plus simple qui ait été proposé dans le cas de luxation
unilatérale en avant consiste à appuyer les deux genpux sur les épaules
du blessé pour faire la contre-extension, à embrasser le menton avec les
deux mains pour attirer la tête en haut d'abord, puis du côté opposé à
la luxation. L'apophyse étant ainsi dégagée, on reporte la tête à sa place
par un mouvement de rotation. On a même conseillé si l'on a besoin
<l'une plus grande force, de faire coucher le malade et d'appliquer sous
le menton le plein d'une serviette dont les deux chefs, noués sur la
nuque, permettent de faire tirer par deux aides ou même de suspen-
dre le malade à un levier.
Deux cas de réduction de luxations en arrière ont été publiés. Le
11 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
premier appartient à Gallin. Ce chirurgien fit tirer sur la tête par un
aide et acheva la réduction en repoussant avec les mains les vertèbres
luxées. Le second est dû à Wallher, qui opéra et réussit de la même
manière.
LUXATIONS DES VERTÈBRES DORSO-LOMB AIRES.
La rareté des luxations des vertèbres dorso-lombaires est en rapport
avec le peu de mobilité de ces vertèbres. Celle-ci est presque nulle à la
région dorsale, et le point où elle prend le plus d'étendue relative se
trouve entre la dixième dorsale et la deuxième lombaire. C'est là aussi
que la lésion qui va nous occuper a porté le plus ordinairement : ainsi,
sur 13 cas vérifiés à l'autopsie, 5 appartiennent à la douzième dorsale,
et 5 autres se partagent entre la dixième dorsale et la première lom-
baire.
D'après les renseignements fournis par l'anatomie pathologique, ces
luxations présenteraient trois variétés : les luxations en avant, les luxa-
tions en arrière et les luxations latérales; mais comme pour la région
cervicale, ce sont les luxations en avant qui sont les plus communes.
Le plus souvent les autopsies montrent des déplacements plus ou
moins étendus des diverses apophyses et des corps vertébraux, des
dilacérations des ligaments et des fibro-cartilages. La moelle est inflé-
chie, comprimée ou coupée. Enfin, le plus ordinairement, des fractures
des apophyses, des corps des vertèbres et même des côtes viennent
compliquer la lésion.
Les causes habituelles de ces luxations sont une chute sur le dos, la
région portant sur quelque corps dur et proéminent, une chute sur les
fesses, un choc frappant sur le dos courbé. Mais onconçoitque ces causes
vulnérantes, directes ou indirectes, doivent être très-puissantes. Les
blessés étaient des couvreurs, des maçons tombés d'un lieu élevé ou
des carriers victimes d'un éboulement.
Les signes physiques de ces luxations sont l'inclinaison anormale du
haut du rachis dans le sens du déplacement, et la déformation locale,
consistant en dépressions ou en saillies insolites sur le trajet des apo-
physes épineuses. Les symptômes fonctionnels se traduisent par la
paralysie des nerfs qui naissent au-dessous du point de la moelle qui est
atteint.
Le diagnostic est presque impossible à faire lorsqu'il s'agit d'établir
s'il y a luxation sans fracture ou fracture sans luxation. Melchiori
pense que le défaut de crépitation, la persistance de la déformation
dans les mouvements d'extension ou de flexion du rachis, sont des
signes sullisants d'après lesquels on est en droit d'exclure l'idée de
fracture, Mais, d'une part, les fractures des vertèbres ne donnent pas
LUXATIONS DES CÔTES. 73
toujours lieu à de la crépitation, et, d'autre part, la crépitation
qu'on observerait pourrait tenir à une fracture compliquant la luxa-
lion Quant â la persistance de la déformation, c'est là un signe qui
est commun aux fractures et aux luxations, et qui ne peut servir à les
distinguer.
Cette difficulté du diagnostic doit rendre le pronostic tres-réservé ;
car, en raison même de cette difficulté, on est en droit de suspecter
certains cas de guérison obtenus en dehors de toute réduction. Il est
plus sûr de chercher à réduire, puisque la plupart des sujets chez les-
quels la réduction n'a pas été tentée ou n'a pas réussi sont morts au
bout d'un court espace de temps, et, bien que Rudiger dise avoir guéri
par une extension et une compression soutenues une luxation de la
douzième dorsale, nous pensons que les moyens rapides que nous
avons indiqués pour les luxations des vertèbres cervicales doivent être
préférés.
ARTICLE XXIV.
LUXATIONS DES CÔTES.
Nous ne dirons que peu de chose des luxations des côtes. Que dé-
crire, en effet, quand nous n'avons pu rencontrer qu'un très-petit
nombre de faits, assez mal décrits, et qui ne sont intéressants que parce
qu'ils démontrent la possibilité d'une luxation des côtes avec des déla-
brements considérables?
A. Paré admettait la possibilité des luxations des côtes. Il en décrit
les symptômes et indique plusieurs moyens pour les réduire, mais il
n'en donne aucune observation. J. L. Petit ne dit pas un mot de ce
genre de blessure. L'Académie de chirurgie a, d'après une observation
qui lui a été présentée par Buttet,. admis trop légèrement une doctrine
qu'une attention un peu plus grande aurait fait rejeter. En effet, le cas
qui lui a été présenté n'offrait que les symptômes d'une fracture de
eôte, et le malade guérit. Nous ne nous arrêterons pas à réfuter l'obser-
vation de Buttet; il nous faudrait répéter ce qu'a dit Boyer dans son
Traité des maladies chirurgicales.
Astley Cooper admet, toujours sans rapporter d'observation, que
dans une chute sur le dos, un corps pointu venant à porter sur une côte
pourrait en opérer la luxation. Cela n'est point impossible à la rigueur;
mais comme la tête de la côte est protégée par les vertèbres, elle ne
saurait être atteinte que difficilement. En outre, l'élasticité et la soli-
dité des articulations des côtes avec les apophyses transverses et les
corps des vertèbres doivent, à moins de délabrements considérables,
rendre extrêmement difficiles ces luxations.
AFFECTIONS T1KS AllTICliLATIONS.
L'extrémité sternale des côtes paraît souvent, d'après Astley Cooper,
luxée sur leurs cartilages. Les sixième, septième, huitième cartilages
sont sujets à cette altération que les parents attribuent à une chute.
Dans ces cas, la courbure des côtes est diminuée et leur portion laté-
rale aplatie, par conséquent leur extrémité sternale et leurs cartilages
sont portés en avant; cet aspect, ajoute Astley Cooper, est le résultat
d'un vice constitutionnel, ce n'est donc pas une luxation de cote.
Le même auteur dit encore que, par suite d'une violence extérieure,
l'extrémité sternale de la côte peut se séparer de son cartilage; dans
ce cas, que du reste le chirurgien anglais traite comme une fracture de
côte, on ne doit admettre de luxation qu'avec une grande réserve. En
effet, si l'on essaye de séparer une côte de son cartilage, on ne peut y
parvenir qu'en faisant un effort considérable, et il reste toujours une
lame osseuse, à la vérité quelquefois très-mince, attachée au cartilage :
c'est donc une fracture que l'on produit et non une luxation.
L'anatomie et l'observation clinique permettaient donc de rejeter la
possibilité de ce genre d'affection, quand une observation publiée en
1834, dans la Gazette médicale, est venue démontrer, sans toutefois
éclairer beaucoup certains côtés de la question, que les côtes peuvent
être luxées.
Il s'agit d'un jeune homme robuste, tombé dans une fosse dont on
retirait de l'argile. Il fut trouvé deux heures après l'accident affecté de
paraplégie, avec douleur dans le dos. Aux environs de la dernière ver-
tèbre dorsale, on remarquait une tumeur grosse comme le poing; la
nature de l'accident, la paraplégie, firent craindre une fracture de la
colonne vertébrale.
Quatorze jours après l'accident, le malade se trouvait mieux, la
tumeur du dos diminuait, on diagnostiqua une luxation de la onzième côte.
Le malade succomba le lendemain. A l'autopsie, « la colonne verté-
brale, séparée du tronc, ne montrait à la dixième et à la onzième ver-
tèbre qu'une faible adhérence, due aux fibres musculaires et aux liga-
ments déchirés. Ces moyens d'union étant divisés, on trouva le cartilage
intervertébral presque entièrement détruit; la onzième côte gauche
luxée 'M côte du côté droit tenait à un fragment de la onzième vertèbre
dorsale fracturée; l'apophyse articulaire supérieure de cette vertèbre
brisée, la moelle épinière, ainsi que la dure-mère, déchirée... l'extré-
mité de chacune des deux douzièmes côtes, et l'apophyse transverse de
la onzième vertèbre, également fracturées... »
Comment, au milieu d'un délabrement semblable, a-t-on pu diagnos-
tiquer pendant la vie une luxation de la onzième côte? Quels sont les
signes de cette affection? L'auteur n'en dit pas un mot ; un hasard heu-
reux nous semble avoir seul servi le chirurgien : cette observation ne
nous paraît donc avoir d'importance qu'en ce qu elle nous démontre la
LUXATIONS DES CÔTES. 75
possibilité d'une luxation de côte. Pour le diagnostic surtout, elle nous
parait complètement stérile.
En 1839, Boudet présenta un nouveau cas à la Société anatomique,
et à la môme époque, Alcock en rencontra un troisième en Angle-
terre. Enfin, en 18M, trois nouveaux cas se présentèrent, et deux
d'entre eux furent communiqués à la Société chirurgicale de Dublin. Le
troisième, observé par Kennedy, a été publié en France par la Gazette
médicale (18M). Mais de ces quelques laits, racontés sans détails, c'est à
peine si l'on est en droit de conclure que ce sont les dernières fausses
eûtes qui se luxent le plus fréquemment. Quant aux phénomènes obser-
vés, ils se bornent à une dépression au niveau des articulations luxées
et à une certaine mobilité anormale de la côte déplacée.
Le diagnostic semble pourtant avoir été soigneusement établi dans le
cas relaté par Kennedy : la région lombaire était le siège d'une vaste
ecchymose; à la place occupée par la tête des deux dernières côtes, on
trouvait un enfoncement très-marqué, et une pression exercée sur
l'extrémité antérieure de ces mômes côtes faisait distinctement mou-
voir leur extrémité postérieure, sans que cette mobilité fût accompa-
gnée d'aucune crépitation. Mais cette observation est la seule qui soit
explicite; aussi faisons-nous nos réserves.
Dans le cas que nous venons de citer, on appliqua un bandage de
corps, et l'on exerça à l'aide d'une compresse graduée une pression
méthodique sur l'extrémité sternale des côtes luxées. Trois semaines
suffirent, dit-on, pour obtenir une guérison. Pour notre compte, nous
attendrons de nouveaux succès pour nous prononcer sur la valeur de ce
traitement.
Les cartilages de certaines côtes sont exposés à des déplacements
qui peuvent être rangés parmi les luxations. Ghaussier, S. Cooper,
Bouisson, de Kimpe, ont rapporté quelques-uns de ces cas. On sait que
les prolongements cartilagineux des sixième, septième, huitième et
neuvième côtes sont articulés entre eux par leurs bords; le bord infé-
rieur de la sixième avec le supérieur de la septième, etc.; des trous-
seaux fibreux rares, allant de l'un à l'autre cartilage, des membranes
synoviales, sont le seul appareil ligamenteux qui les unit. Suivanl
quelques auteurs, parmi lesquels il faut citer Boyer, Martin (de Bor-
deaux) et Léger, dans un violent renversement du tronc en arrière, et
dans une chute imminente de ce côté, la contraction subite des mus-
cles abdominaux, surtout des muscles droits, tend a rompre les libres
ligamenteuses qui unissent les cartilages en les repoussant en arrière.
D'après ces observateurs, le cartilage inférieur passerai!, en arrière pen-
dant 1 efl-brt, et se relevant ensuite pousserait en avant le supérieur qui
paraîtrait avoir été déplacé. M. B. Anger a trouvé deux fois sur le
cadavre des luxations chondro-costalcs : dans le premier cas, le car-
76 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
tilage était passé en arriére, et dans le second il se trouvait en avant.
M. Carbone 11 a présenté à la Société anatomique un exemple de
luxation des deuxième, troisième et quatrième côtes sur leurs car-
tilages. Or, dit l'observateur que nous venons de nommer, ainsi qu'il
arrive dans les fractures des cartilages costaux, il n'y avait pas de
déplacement, fait que Malgaigne avait révoqué en doute faute d'au-
topsie.
Les signes de cette luxation sont une douleur vive à la région blessée,
la saillie du cartilage, la gône de la respiration.
Pour réduire, il suffit de comprimer le cartilage saillant, en faisant
renverser légèrement le tronc en arrière ; on aiderait à cette manœuvre,
s'il était nécessaire, par une pression bien dirigée. D'ailleurs, les mou-
vements d'inspiration et d'expiration sont le plus souvent suffisants
pour rétablir les parties dans leur position normale.
Enfin on connaît quatre exemples de luxation des cartilages sur le
sternum. Dans ces observations, dues à Ravaton, Mai zotti, Monteggio
et Ch. Bell, on a noté une vive douleur, des hémoptysies et un craque-
ment sensible, soit à la pression, soit pendant les mouvements d'inspi-
ration et d'expiration.
Pour réduire ces dernières luxations, on pourrait profiter, comme
nous venons de l'indiquer pour les luxations chondro-costales, d'une
inspiration profonde, et l'on maintiendrait la réduction, soit par l'ap-
plication d'un bandage de corps, soit à l'aide d'un bandage herniaire.
ARTICLE XXV.
LUXATIONS DU STERNUM.
Les auteurs classiques ont méconnu ces luxations jusqu'à la fin du
dernier siècle. A cette époque, un chirurgien de Rouen, nommé Aur-
ran, publia, dans le Journal général de médecine (XXXe volume), la pre-
mière observation qu'on en connaisse.
Cette observation était à peu près oubliée, lorsque M. Maisonneuve,
à l'occasion de deux cas qui se présentèrent presque simultanément
dans le service qu'il faisait par intérim à l'Hôtel-Dieu, fit paraître dans
les Archives générales de médecine (1842) un travail sur les luxations du
sternum. Dans ce mémoire, on trouve, indépendamment des deux
observations de M. Maisonneuve, la description d'une pièce patholo-
gique tirée du musée Dupuytren, et une quatrième observation recueil-
lie par MM. Mannoury et Thore. Quelques mois après la publication
du mémoire de M. Maisonneuve, M. Drache présenta à l'Académie de
médecine un homme sur lequel on pouvait constater une luxation en
LUXATIONS DU STERNUM. 77
avant et en haut de la deuxième pièce du sternum sur la première.
M. Chevann, en 1850, a publié dans l'Union médicale le cas d'un ouvrier
plafonneur qui se luxa le sternum en tombant sur les pieds. J'ai moi-
même observé un fait analogue. Malgaigne a soigné à l'hôpital Saint-
Antoine, pour la môme lésion, un manœuvre qui, en passant d'un
bateau à l'autre, était tombé de telle sorte que le haut du sternum avait
été frapper le bord anguleux du bateau. Une pièce a été présentée à la
Société anatomique. Depuis cette époque, M. Desprez a rencontré un
cas de luxation incomplète du sternum en avant, produit par une
cause légère. Enfin quelques cas nouveaux ont été rassemblés par
M. Ancelot, et d'autres tout dernièrement encore par M. John Brenton
{American Journal, 1867). Voilà donc en tout une trentaine de cas.
Nous allons les présenter ici sous un point de vue général.
Mais d'abord convient-il d'étudier cette lésion sous le nom que lui a
donné Aurran? En d'autres termes,
avons-nous affaire ici à une véritable
luxation, ou n'est-ce là qu'une simple
fracture?
Le sternum se compose de trois par-
ties qui sont, en procédant de haut en
bas : 1° la poignée; 2° le corps; 3° la
pointe. Ces trois os sont articulés entre
eux ; dès lors il est évident qu'on aura
affaire à une^véritable luxation et non à
une fracture, si le déplacement s'opère
au niveau de ces articulations, qui jouis-
sent de synoviales indépendantes, sans
aucune solution de continuité au tissu
de l'os, et avant l'ossification qui a lien
à leur niveau, par suite des progrès de
l'âge. Or, l'examen des observations pré-
cédentes résout la question comme l'ont
fait Aurran et M. Maisonneuve ; c'est une
véritable luxation que nous avons à
étudier.
Jusqu'à présent, nous ne connaissons
qu'une seule variété : c'est celle qui est
constituée par un chevauchement de la
deuxième pièce au-devant de la première, et que M. Maisonneuve
a appelée luxation du corps du sternum en avant (voy. fig. 21).
Nous ne nions pas la possibilité de la luxation avec écartement des
tragments et de la luxation en arrière, mais il n'en existe point d'exem-
ple qu on ne pmsse discuter, même en y comprenant celui que des
Fig. 21. — Luxation du corps du
sternum en avant.
AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
recherches bibliographiques ont fourni à M. Desprez. Quant à la pièce
présentée à la Société anatomique, et OÙ le fragment inférieur était luxé
en avant, nous pensons avec M. Houel qu'elle se rapportait plutôt à
une fracture du corps de l'os.
Étiologie et mécanisme. — Parmi les causes de cette luxation, les
unes sont prédisposantes, les autres occasionnelles.
L'âge n'est pas sans influence. Dans l'enfance, en effet, les os sont
flexibles, et cette flexibilité amortit les violences; dans la vieillesse,
l'articulation supérieure du sternum est immobilisée, ossifiée; dès lors
c'est une fracture qui se produit. C'est donc dans la jeunesse et l'âge
mûr qu'ont ordinairement lieu ces déplacements; et, en effet, les ob-
servations précédentes avaient trait à des personnes de cet âge.
Une mobilité anormale existant dans l'articulation sternale supé-
rieure prédisposerait également à la luxation, que cette mobilité soit
congénitale ou accidentelle. Ainsi, chez un jeune homme de vingt-trois
ans, qui avait au niveau de la partie moyenne du sternum une douleur
d'origine syphilitique, la pression forte et réitérée de la main sur cet
os, à l'effet de calmer la douleur, produisit la disjonction des deux
premières pièces.
Les causes occasionnelles agissent directement ou indirectement. Les
plus remarquables exemples de luxation produite par cause directe
nous sont fournis par Aurran et Malgaigne. Dans le cas d'Aurran, la
lésion avait été produite par la pression directe d'un barreau d'échelle
sur l'os sternal supérieur qu'il avait déprimé vers la colonne vertébrale.
Les causes indirectes sont les plus nombreuses : elles agissent tou-
jours, suivant M. Maisonneuve, en pressant le sternum par ses deux
extrémités, comme cela se voit dans une chute sur la tête, sur la nuque
ou les épaules ; en effet, le scapulum, touchant alors le sol, rencontre
une résistance qu'il transmet au moyen de la clavicule à la partie su-
périeure du sternum, et, d'autre part, les côtes communiquent à la
partie inférieure de cet os la pression énorme du poids du corps, accrue
de toute la vitesse qu'il acquiert en tombant d'un lieu élevé. Celte
pression sera beaucoup plus forte si la colonne vertébrale cède dans
un point intermédiaire aux côtes supérieures et inférieures, parce que
cette tige se fléchissant transporte sur le sternum une partie du choc
qui lui était destiné. Ce mécanisme, indiqué par M. Maisonneuve,
nous parait parfaitement acceptable; mais il nous semble difficile de
comprendre la luxation dans les cas où la chute, porte sur la partie
inférieure du rachis.
Dans les cas où la luxation se produit à la suite d'une chute sur les
pieds, la tété, fortement fléchie parle fait du contre-coup, vient heur-
ter violemment contre la première pièce du sternum, et. suivant
Mannoury et Thorc, il se produit alors, comme pour les fractures
LUXATIONS DU STKHNUM. 79
par contre-coup du rachis, une exagération de courbure et de torsion
de ta colonne vertébrale antérieure.
Anatomie pathologique. — Voici ce cpi'on a noté dans les observa-
tions mentionnées plus haut : les cartilages des deux premières côtes
restent articulés avec la poignée du sternum et semblent avoir suivi
son mouvement d'enfoncement, mais se séparent du corps de l'os; et
cela se comprend aisément, puisque le cartilage de la deuxième côte
s'articule presque exclusivement avec la première pièce, et ne touche
le corps de l'os que par une surface très-peu étendue. Les cartilages
des troisième, quatrième, cinquième et sixième côtes, qui paraissent
également enfoncés, sont souvent fracturés. Le grand surtout ligamen-
teux antérieur (nom donné par Meckel aux fibres albugineuses qui se
trouvent à la face antérieure du sternum) est déchiré, rompu, tandis
que le postérieur se trouve simplement décollé dans la majorité des
cas. Le cartilage d'une côte peut être brisé ou refoulé quand il se ren-
contre avec le cartilage d'une autre côte. Ce refoulement, dans un cas
cité par M. Maisonneuve, était de plus d'un centimètre. Enfin nous
mentionnerons les désordres qui se produisent dans les parties du
squelette que traverse le choc (fracture de la clavicule, de la colonne
vertébrale, etc.), et dans les viscères (déchirure du foie, épanchements
intra-crâniens, intra-rachidiens, etc.); mais ces désordres se lient plu-
tôt à la commotion générale qu'à la luxation du sternum.
Symptomatologie. — Les malades éprouvent une douleur vive au
niveau de l'articulation des deux premières pièces du sternum. Cette
douleur est augmentée par la pression et les mouvements respiratoires;
elle est attribuée à la déchirure des parties molles et à la pression des
os déplacés. Le sternum est raccourci, mais ce signe est beaucoup
plus sensible à la vue qu'à la mensuration; la tête est fortement incli-
née en avant; le malade est courbé et ne peut se redresser. De cette
courbure en avant résulte nécessairement une voussure du rachis et la
saillie des apophyses épineuses au niveau du point de flexion. En
môme temps, les côtes inférieures font une saillie notable en avant; les
deux premières, au contraire, semblent refoulées vers l'épine. Enfin le
corps de l'os, venant se placer au-devant de la poignée, y forme une
tumeur appréciable à la vue et au loucher, qui se termine brusquement
<;> sa partie supérieure, où le doigt s'enfonce et permet de constater
une dépression transversale, au fond de laquelle on sent un corps dur
et résistant, c'est la poignée du sternum. Ajoutons que les cartilages
des troisième, quatrième, cinquième côtes, ayant été entraînés parle
corps de l'os dans le mouvement ascensionnel de ce dernier, font
comme lui une saillie anormale en opposition avec l'enfoncement des
cartilages des deux premières côtes qui n'ont pas changé de position.
Diagnostic. — On ne confondra pas la luxation du sternum avec une
80 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
simple contusion, à cause de l'absence de déplacement dans cette der-
nière. On pourrait plus Facilement la prendre pour une fracture, et il
est même probable que cette faute a longtemps été commise. Mais,
dans la fracture, la déformation est beaucoup moins marquée, et, dans
le cas où le fragment inférieur ferait saillie au-devant de la première
pièce sternale, on sentirait des rugosités à sa partie supérieure, au lieu
de cette surface lisse qu'on sent dans la luxation; déplus, ce fragment
inférieur ne s'élèverait pas aussi haut au-dessus des cartilages des
secondes côtes. Enfin, quand il y a luxation, il est toujours facile de
reconnaître les facettes articulaires de l'extrémité supérieure du corps
du sternum, tandis que les limites sont moins précises quand la frac-
ture siège au niveau de l'articulation.
Pronostic — Grave, seulement à cause des lésions accidentelles qui
l'accompagnent, et qui, dans sept cas, ont causé la mort; car, dégagée
de toute complication, elle peut être assez facilement réduite. Dans le
cas de M. Drache, cependant, la réduction fut impossible; mais le ma-
lade en fut quitte pour une simple difformité. Suivant M. Ancelot,
l'innocuité de l'affection tient à la persistance du ligament postérieur.
Traitement. — Il faut réduire. M. Maisonneuve conseille, pour
obtenir la réduction, de placer le tronc dans l'extension, puis de le
courber en arrière en pressant d'une main sur le menton, et de l'autre
sur la symphyse du pubis. Si cette manœuvre était insuffisante, on l'ai-
derait par des pressions exercées avec précaution de haut en bas sur le
sommet de la pièce inférieure, ou sur les côtés de la poitrine, comme
on le conseillait autrefois. Ces dernières pressions auraient pour effet
d'allonger les côtes inférieures en diminuant leur courbure, et, par
conséquent, de dégager l'os luxé en le portant en avant. On maintien-
dra aisément la réduction au moyen de compresses graduées placées
sur le fragment inférieur, et fixées par un bandage de corps fortement
serré.
ARTICLE XXVI.
LUXATIONS DU BASSIN.
Malgré l'étendue des surfaces articulaires et la solidité des moyens
d'union qui unissent le sacrum avec l'os des iles, on a eu quelquefois
l'occasion d'observer des luxations du bassin.
On voit souvent dans les derniers temps de la grossesse, et pendant
les premiers temps qui suivent l'accouchement, un écartement, quel-
quefois assez considérable, du pubis et des os des iles. Nous ne devons
pas considérer ce phénomène comme une luxation; nous n'entrerons
LUXATIONS DU BASSIN . 81
donc dans aucun détail à ce sujet; nous ferons cependant remarquer
que cette altération peut persister pendant un temps assez long, et
quelquefois même être suivie d'accidents fâcheux que nous avons déjà
décrits dans le volume précédent parmi les phénomènes qui appartien-
nent à la sacro-coxalgie.
On peut admettre plusieurs espèces de luxations du bassin : 1° une
luxation du sacrum sur l'os des iles; 2° une luxation de la symphyse
pubienne, et, selon que l'os pubis du côté qui a été soumis à l'action
du corps contondant est supérieur ou inférieur à celui du côté opposé,
on peut dire qu'il y a luxation en haut ou en bas ; 3° une luxation de la
symphyse sacro-iliaque; U° une luxation de l'os iliaque dans ses deux
symphyses à la fois; 5° une luxation des trois symphyses ou des trois os
à la fois.
Ëtiologie et mécanisme. — Nous avons déjà dit que la chute d'un
corps pesant sur le sacrum pouvait déterminer la luxation des os du
bassin, comme cela eut lieu sur le nommé Binay (1). « Celui-ci appor-
tait sur son dos un sac de blé de 350 livres pour le charger dans une
charrette sur le derrière de laquelle il appuya d'abord les mains,
ensuite la tête sur ses mains, pour mettre le tronc dans une direction
à peu près horizontale. Un homme monté dans la voiture devait relever
le sac, et l'enlever en le redressant; à peine l'eut-il soulevé qu'il lui
échappa et tomba droit sur le dos de Binay, qui n'eut pas le temps de
se retirer. » A l'autopsie, on trouva une disjonction d'une des sym-
physes sacro-iliaques. Dans ce cas, le sac de blé a dû peser par un de
ses angles sur un des côtés du sacrum ; car s'il eût pesé sur le milieu,
le sacrum eût été enfoncé en totalité, et comme le corps n'a pu agir
que sur une petite surface dans un endroit déterminé, a fallu que le
bassin fût fixé par deux points d'appui, et c'est ce qui est arrivé. En
effet, le membre inférieur touchait à terre, et le second point d'appui
était formé par les mains et la tête appuyées sur le bord de la char-
rette.
Dans l'observation de Bassius (2), la luxation a été produite par un
violent mouvement en arrière chez un étudiant qui, faisant des armes,
était serré de trop près par son adversaire; il y avait, sans contredit,
une cause prédisposante dans le relâchement des ligaments.
Une chute d'un lieu très-élevé, et c'est le cas le plus fréquent, peut
luxer les os du bassin ; une pression violente, comme celle d'une roue
de voiture contre un corps résistant, peut encore être la cause de cette
affection. ïénon cite un cas où un écartement violent a produit la
luxation de la symphyse pubienne : un jeune homme de dix-huit ans se
(1) Mémoires de l'Académie de chirurgie, t. IV, p. 91.
(2) Loc. cit., p. 89.
.N::XATON. — PATH. CUIR. f)
82 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
destinait à l'état de danseur, et son maître, pour lui renverser les
genoux et les pieds en dehors, le faisait coucher sur le dos. Dans
cette situation, il lui posait un pied sur un genou et un pied sur l'autre,
puis se balançait. Il lui occasionna ainsi un écarlement du pubis d'en-
viron un demi-travers de doigt. C'est du reste par un mécanisme ana-
logue qu'ont lieu les luxations de la symphyse pubienne observées
chez les canotiers.
Symptomatologie. — Dans la plupart des cas, aussitôt après l'acci-
dent, le malade se trouve dans l'impossibilité de marcher, quelque-
fois même de mouvoir les extrémités inférieures, principalement le
membre du côté où existe le déplacement; la région de l'aine, celle du
pubis, et la région iléo-sacréc, sont le siège d'une douleur dont l'inten-
sité augmente avec les mouvements; le membre est raccourci et porté
en dehors le plus souvent, quelquefois en dedans. Si Ton explore l'os
des iles, on trouve que les pubis ne sont pas au même niveau; le pulu's
du côté malade est tantôt plus haut, tantôt plus bas que celui du côté
sain. L'épaisseur des parties molles qui entourent et unissent l'articula-
lion iléo-sacrée empêche de reconnaître dans beaucoup de cas cette
luxation en arrière; et ce n'est qu'après un examen très-attentif que
Ton peut reconnaître l'élévation et l'abaissement de la crête de l'os des
iles. Si l'on essaye de faire exécuter des mouvements au membre infé-
rieur, on voit qu'il n'existe que peu ou point de douleur à l'articulation
du fémur avec l'os des iles ; les mouvements ne sont point gênés dans
ce point ; au contraire, la douleur est très-vive dans les articulations
pubienne et sacro-iliaque, où l'on remarque une mobilité quelquefois
assez grande. Les malades ne peuvent, en général, se tenir couchés
que sur le dos; la station verticale leur est très-pénible ; ils éprouvent
souvent du soulagement lorsque, couchés dans leur lit, ils ont le
soin de placer les muscles de la cuisse dans le relâchement en sou-
levant le genou. Richerand dit avoir observé une rétention d'urine,
et a constaté en sondant le blessé un tiraillement de l'urèthre vers le
côté malade.
Les luxations du bassin sont toujours compliquées de contusions
très-violentes, soit des parties molles qui entourent le bassin, soit
du tissu cellulaire , ou des organes contenus dans la cavité pel-
vienne, ou de fractures des os des iles, ou du sacrum, comme nous
avons pris soin de l'indiquer et de le figurer au chapitre consacré
aux fractures. Je possède une observation dans laquelle le pubis
était complètement luxé et le bassin fracturé à la partie moyenne
à peu près au niveau du trou sous-pubien. Enfin, dans le cas cité
par Bassius, il est à croire qu'il y avait déjà un commencement de
sacro-coxalgie.
Astley Gooper rapporte plusieurs observations de luxations compli-
quées de fractures. Cette complication est fort grave, en ce qu'elle nef
LUXATIONS DU BASSIN. 83
peut se présenter qu'avec des délabrements considérables; mais les
accidents qu'il faut surtout redouter sont l'inflammation, la suppura-
tion la gangrène même du tissu cellulaire et pelvien, l'inflammation
de la vessie ou du péritoine.
Diagnostic. — Il est, dans certaines circonstances, assez difficile ; tel
est le cas cité par Binay. Le malade, en effet, après avoir été blessé, a
pu continuer ses travaux pendant trois jours ; il était porteur de sacs de
farine. Louis suppose qu'en raison de l'élasticité des parties fibreuses,
le sacrum serait revenu à sa place, et que le malade n'a succombé qu'aux
altérations qui ont été la suite de cette blessure. En effet, il est survenu
une violente inflammation de toutes les parties contenues dans la cavité
du bassin; le sacrum était dénudé en partie. La maladie n'a été recon-
nue qu'après la mort.
On a pu confondre cette affection avec la fracture du bassin, avec
la luxation de la cuisse ou avec une fracture du col du fémur.
L'erreur de diagnostic peut être facile ; en effet, nous avons vu que
la fracture du bassin s'accompagne souvent de luxation des sym-
physes sacro-iliaques. Or, dans ce cas, on voit se produire une
déformation et des symptômes locaux qui permettent de recon-
naître la présence de la fracture. Il en est de même de la fracture du
col du fémur. On trouve en effet quelques symptômes communs à cette
affection et à la luxation ; mais le siégé de la-douleur, la mobilité anor-
male des os du bassin, peuvent mettre sur la voie. La fracture sera
facilement reconnue, en ce que la réduction de la fracture du col du
fémur est, en général., facile; celle des os du bassin est, au contraire,
beaucoup plus difficile, surtout parce qu'elle cause beaucoup de dou-
leur au malade. La crépitation fera encore distinguer la luxation du
bassin de la fracture du col et de la fracture du bassin, mais il ne faut
pas la confondre avec le craquement entendu par quelques malades
au moment de l'accident, et que le chirurgien peut quelquefois repro-
duire en faisant exécuter certains mouvements ou en cherchant à
réduire la luxation.
Pronostic. — D'après ce que nous venons de dire, on peut déjà
penser que la luxation des os du bassin est excessivement grave; cepen-
dant, si cette affection existait sans contusion extrême et sans déchirure
des organes pelviens, il ne faudrait pas perdre espoir de guérir le ma-
lade; mais il pourrait arriver qu'il restât de la claudication, tant par
suite du raccourcissement du membre que par le défaut de solidité des
symphyses sacro-iliaques et pubiennes. On possède deux observations
de guérison de cette maladie.
Traitement. — Dans le traitement des luxations du bassin, c'est plu-
tôt l'inflammation qu'il faut combattre que le déplacement.
Le malade sera couché sur le dos, les genoux fléchis, afin d'empêcher
8k AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
la tension des muscles qui s'attachent au bassin; le bassin sera entouré
à l'aide d'un bandage de corps convenablement serré. La luxation, dans
une foule de cas, ne pourra pas être réduite immédiatement, à cause de '
la douleur qu'éprouvent les malades. Il sera même prudent de ne pas
faire de tentatives, afin de ne pas augmenter l'irritation déjà causée par
une violence aussi considérable. Un traitement antiphlogislique, sai-
gnées générales et locales, devra être employé avec énergie au début de
la maladie. D'ailleurs, comme le dit Boyer, on sera trop heureux d'ob-
tenir la guérison au prix de ce que ce puisse être. On doit donc agir
avec prudence. Ënaux(l), dans l'observation qu'il rapporte, parle d'un
courrier qui fit une chute de 40 pieds de haut, et se luxa l'os des iles ;
la luxation ne fut point réduite, et, lorsqu'on supposa que les accidents
n'étaient plus à craindre, on fit marcher le malade avec des béquilles :
peu à peu les parties luxées reprirent leur place. Énaux attribue ce
phénomène au poids du membre. Au bout de trois mois, le blessé put
reprendre son métier.
Après la guérison du malade, on devra, comme l'a fait Thomassin,
lui faire porter un bandage qui lui maintiendra solidement le bassin,
une ceinture de cuir fort par exemple, mainteuue avec des sous-
cuisses, et l'on ne devra se fier complètement à la consolidation des
ligaments déchirés qu'au bout de six à huit mois.
ARTICLE XXVII.
LUXATIONS DU COCCYX.
J. L. Petit consacre un article assez long aux luxations du coccyx.
Elles ont été mentionnées pour la première fois par Avicenne et dé-
crites avec détails par A. Paré. Ce dernier parle de luxations en arrière
survenues dans un accouchement laborieux. Celte lésion nous paraît
bien difficile dans cette circonstance ; le détroit inférieur du bassin nous
semble assez large pour qu'il soit impossible, chez une femme bien
conformée, que le coccyx puisse être repoussé en arrière. Ce ne serait
donc que dans les bassins très-étroits et dont le sacrum aurait une
courbure très-grande, que cette lésion pourrait être observée. Il admet
encore des luxations en avant, suivies d'accidents très-graves à la
suite de chute sur le siège. Dans ce dernier cas, on ne peut admettre
de luxation. En effet, l'extrémité du coccyx se trouve portée en avant,
mais n'est pas luxée, et les accidents que J. L. Petit a vus survenir
doivent être attribués plutôt à la contusion qu'au déplacement du
(1) Mémoires de l'Académie de Dijon, p. 84.
LUXATIONS DE LA CLAVIUULIi. 85
coccyx. Doit-on s'en fier davantage aux cas rapportés par Job, Guan-
mènè, Turner et Ravaton, où les observateurs ont pu être induits à
prendre pour une luxation une fracture du coccyx? Les observations
plus récentes de Judes et de Léon Boyer laissent elles-mêmes plus
d'un doute à ce sujet, et des autopsies bien faites pourront seules dans
l'avenir éclairer cette question si longtemps controversée.
Voici les signes que l'on indique comme étant propres à cette luxa-
lion : douleur dans la région sacrée, augmentant par la toux, l'éternu-
ment; impossibilité de s'asseoir; le doigt introduit dans le rectum sent
un vide ou une saillie à la région coccygienne. Enfin, chez quelques
malades on a prétendu que des douleurs violentes et persistantes,
auxquelles on a donné le nom de coccydynie, pouvaient être consé-
cutives au déplacement aussi bien qu'à la fracture du coccyx survenus
sous l'influence du traumatisme.
Boyer pense que celte maladie, qu'il est d'ailleurs peu disposé à
admettre, se guérit d'elle-même, et que les parties reviennent facile-
ment à leur place. Il écarte comme dangereux le principe de remettre
le coccyx en place, disant que les manœuvres ne serviraient qu'à aug-
menter l'inflammation. Les résolutifs, les opiacés appliqués sur la par-
tie douloureuse, le repos, lui paraissaient suffisants pour guérir le ma-
lade. J. L. Petit appliquait des compresses graduées pour ramener en
avant le coccyx luxé en dehors. Enfin, dans les cas plus récents que
nous avons cités, la réduction a été tentée et suivie de merveilleux
résultats : instantanément les malades se déclarent guéris et retour-
nent à leurs affaires, sans que jamais il se soit produit de récidives.
Quelque encourageants que soient ces exemples, il est tout au moins
difficile à penser qu'une luxation du coccyx, même complètement
réduite, n'ait pas une certaine tendance à se reproduire, et il sera
prudent, lorsqu'on fera lever le malade, de le faire asseoir sur un
bourrelet, de telle sorte que le coccyx ne puisse appuyer sur aucun
corps dur.
ARTICLE XXVIII.
LUXATIONS DE LA CLAVICULE.
Les luxations de la clavicule sont rares comparativement à ses frac-
tures. Au dire de Bichat, celles-ci seraient aux premières dans le rap-
port de 6 à 1. A quoi tient cette différence? La clavicule est superficielle
et participe aux violences exercées sur l'épaule et aux impulsions que
subit le membre supérieur. Mais, d'une part elle est unie au sternum
et à l'omoplate par des ligaments courts et résistants et, d'une autre
AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
part, elle offre plusieurs courbures qui déterminent plus aisément la
fracture que la luxation. Quoi qu'il en soit, la rareté de ces déplace-
ments est réelle. EL il est, en effet, telle de leurs variétés dont nous
possédons à peine trois ou quatre exemples; de telle sorte qu'on se
trouve réduit à dire simplement ce qu'on a observé dans ces cas, se
réservant de compléter l'histoire inachevée lorsque de nouveaux faits
se présenteront. C'est le parti qu'ont pris les auteurs qui ont écrit sur
les luxations delà clavicule, parmi lesquels nous mentionnerons d'une
manière toute spéciale Morel-Lavallée, Sédillot, Baraduc, auxquels
nous ferons de nombreux emprunts pour composer cet article.
Une première division des luxations de la clavicule se présente natu-
rellement, à savoir : luxations de l'extrémité interne, luxations de l'ex-
trémité externe. Chacune de ces espèces se divise en plusieurs varié-
tés, sur le nombre desquelles les auteurs ne sont pas d'accord. Ainsi,
J. L. Petit a admis, pour l'extrémité interne, une luxation en avant,
une en arrière et une en haut; Boyer et Sanson, au contraire, n'ont
voulu reconnaître que celle en avant. Quant à la luxation en bas, per-
sonne ne Ta décrite, personne ne l'a observée, et elle paraît impossible
à cause de la présence du cartilage de la première côte, qui fixe la
clavicule inférieurement, au point de ne permettre son déplacement
dans ce sens qu'après une fracture. Pour abréger l'énumération de ces
variétés, nous allons les présenter dans le tableau suivant, peu différent
de celui que Morel-Lavallée a tracé dans son Mémoire sur les luxations
de la clavicule :
/ 1° En avant. Pré-sternale.
1° Luxations de l'extrémité interne : ] 2° En arrière. Rétro-sternale.
( 3° En haut. Sus-sternale.
!1° Sus-acromiale.
2° Sous-acromiale.
3° Sous-coracoïdienne.
3° Luxations des deux extrémités à la fois ou doubles.
Elles sont complètes ou incomplètes.
Voilà les luxations dont on possède des exemples authentiques. Nous
allons les étudier dans l'ordre du tableau ci-dessus.
§ 1, — Luxation de l'extrémité interne de la clavicule.
1° Luxation en avant. Cette luxation, niée parDuverney, contestée
par Portai, et considérée comme la plus commune par Samuel Cooper,
est la seule, avons-nous dit, que Boyer et Sanson regardent comme
démontrée. Sans Être aussi commune que la sus-acromiale, quoi qu'en
ait dit le chirurgien anglais, elle Test certainement plus que la luxation
en arrière et que la luxation en haut.
LUXATIONS DE LA CLAVICULE. 87
Anatomie pathologique. — Si la luxation est complète, tous les liga-
ments sont rompus, et la clavicule passe en avant du sternum avec le
fibro-cartilage interarticulaire. La portion interne du muscle sterno-
cléido-mastoïdien est refoulée en bas, et peut être déchirée, notam-
ment dans les cas où elle prend insertion sur l'articulation elle-même.
Si la luxation est incomplète, la capsule fibreuse est simplement dis-
tendue, éraillée.
Étiologib et mécanisme. — Les causes les plus ordinaires sont une
chute sur le moignon de l'épaule; une choie sur le coude écarté du
corps (S. Cooper), en un mot toutes les violences qui tendent à porter
l'épaule en arrière et un peu en haut. Boyer l'a vue produite sur une
jeune personne pendant qu'on lui portait brusquement les épaules en
arrière pour l'engager à se présenter avec plus de grâce; et sur un
jeune homme, sous l'influence de la même cause, pendant que le tronc
était repoussé en avant par un genou appuyé entre les épaules. Desault
l'a vue survenir chez un fort de halle, par la pression brusque de la
bretelle d'une hotte pesante qui glissait de son support dans un mo-
ment de repos, et qu'il s'efforçait de retenir. Richerand cite le cas
d'un maçon qui tomba d'un lieu élevé avec le fardeau qu'il portait, et
se fit ainsi une luxation en avant. Sanson en a cité un autre exemple
chez un homme qui avait été fortement pressé entre une voiture et une
muraille, et Môlier chez un enfant qui, au moment de la brusque ren-
contre de deux voilures marchant en sens opposé, allait être lancé à
terre par la secousse du cabriolet et fut retenu par le bras. J'en ai moi-
même observé un cas où elle était produite par un éboulement de ma-
çonnerie sur le moignon de l'épaule.
Quel est le mécanisme qui préside à la production de cette luxation ?
Il faut, suivant Boyer, que la clavicule vienne toucher la première côte,
qui lui fournit à son milieu un point d'appui et la transforme en un
levier du premier genre. Ce contact, ainsi que le fait observer Morel-
Lavâllée, est bien plus propre à empêcher la luxalion qu'à favoriser sa
production. La clavicule est bien un levier du premier genre; mais son
point d'appui est à la partie postérieure de la facette du sternum, la
résistance aux ligaments antérieurs, tandis que la puissance agit sur son
extrémité scapulaire. Tous les efforts tendant à porter les épaules en
arrière au delà des limites naturelles font basculer en avant l'extrémité
sternale; celle-ci déchire les ligaments antérieurs et s'échappe en
avant.
Symptomatologie.— Le matade a éprouvé, au moment même de l'ac-
cident, une douleur vive, mais passagère, répondant à l'articulation
slerno-claviculaire. Cette douleur est réveillée par les mouvements
du bras, qui sont pénibles et bornés, surtout dans l'adduction corn
binée avec l'elévalion. L'attitude du blessé est tout à tait semblable
S8 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
h. celle qu'il à dans les cas de fracture de la clavicule; la tête esl iticli-
née du côté luxé et l'épaule est portée en arrière. Une tumeur arron-
die, dure, superficielle, répondant aux mouvements du scapulum, fait
saillie au-devant du sternum, sur lequel elle peut descendre à 3 ou
U centimètres au-dessous de la fourchette : c'est la tôle de la clavicule
elle-même, qui a quitté sa cavité articulaire; et à la place du relief
incompressible qui déborde cette cavité, on trouve une dépression ou
un défaut de résistance. La clavicule, suivant Morel-Lavallée, est con-
stamment dirigée en avant et en bas, jamais en avant seulement ou en
avant et en haut; c'est là un fait constant. Ce déplacement a lieu, non-
seulement en avant, mais encore en dedans. L'extrémité interne de la
clavicule s'est donc portée en avant, en bas et en dedans. Autour de la
clavicule se réfléchit le faisceau interne du sterno-cléido-mastoïdien,
pendant que l'externe, dévié en avant et en dedans, est devenu plus
saillant. Les creux sus- et sous-claviculaires sont plus profonds que
dans Fétat normal; le premier est élargi aux dépens du second. Enfin,
il est un signe indiqué par A. Cooper; c'est l'étroitesse de l'épaule, qui
se trouve plus rapprochée du sternum.
Tels sont les signes de la luxation complète en avant. Dans la luxa-
tion incomplète, la plupart de ces signes font défaut, ceux entre autres
qui dérivent du déplacement en dedans. Au niveau de la fossette ster-
nale, on trouve une petite tumeur dure, à peu près indolente, sans
changement de couleur à la peau, se continuant avec la clavicule,
augmentant quand on repousse en arrière l'extrémité scapulaire de
cet os, et vice versâ. Suivant Malgaigne, et d'après un cas qu'il a
observé en 1838, la clavicule était portée en haut en même temps
qu'en avant, déplacement que l'auteur explique en rappelant que la
cavité sternale regarde à la fois en haut, en dehors, et même un peu
en arrière.
Diagnostic. — On conçoit difficilement qu'on ait pu confondre cette
luxation avec une exostose. Boyer, cependant, dit que cette méprise a
été commise. L'abaissement de la clavicule luxée, les antécédents et
enfin la réductibilité ne permettront pas cette erreur. 11 existe un ca-
ractère infaillible pour la distinguer de la fracture de l'extrémité ster-
nale, c'est le suivant : Dans la luxation, les deux clavicules ont la même
longueur, tandis que dans la fracture le fragment externe est nécessai-
rement plus court que la clavicule opposée. Néanmoins, la complication
d'une fracture, divisant en deux la tôte claviculaire, pourrait amener
quelques doutes. Ainsi M. J. Cloquet a rencontré sur le cadavre une
luxation où la tête de l'os, divisée par une fracture verticale, s'était
échappée une moitié en avant, l'autre moitié eh arrière, les deux frag-
ments formant une espèce de fourche qui embrassait ainsi l'extrémilé
supérieure du sternum. Le fragment antérieur faisait corps avec le
LUXATIONS DE LA CLAVICULE. 89
veste de la clavicule, le postérieur en était détaché et avait entraîné
avec lui le fibre-cartilage en arriére.
Notons enfin la méprise d'un chirurgien sans doute peu renseigné,
qui prit pour une luxation un gonflement inflammatoire de l'extrémité
sternale de la clavicule.
Le pronostic de ces luxations est peu grave. Elles se réduisent très-
bien, et, lors même qu'elles ne sont pas bien contenues, il reste une
simple difformité, et les mouvements se rétablissent parfaitement.
Traitement. — Réduire d'abord la luxation, la maintenir réduite :
voilà toutes les indications à remplir. Pour réduire, on saisit les deux
épaules de manière à les porter en arrière et en dehors. On complète
la réduction en exerçant une pression directe sur la tête de la clavicule,
que l'on repousse en dehors, en haut et en arrière. Si cette manœuvre
ne réussissait pas, on pourrait faire attirer fortement l'épaule en dehors
par un aide, dont une des mains, placée dans l'aisselle, embrasserait
la partie supérieure de l'humérus, tandis que l'autre, agissant sur son
extrémité inférieure, la ferait basculer. Cette réduction est généralement
très-facile; mais le déplacement se reproduit avec une extrême facilité.
C'est pour cette raison que l'on est obligé d'assujettir les os dans leurs
rapports normaux, à l'aide d'un appareil approprié. Nous ne parlerons
ici ni du cornet de Brasdor, ni du bandage de Desault, ni du moule de
fer-blanc à l'aide duquel Wiseman comprimait à la fois les deux clavi-
cules. Ces divers appareils sont aujourd'hui tombés dans l'oubli. Celui
deMêlier est une espèce- de compresseur mécanique, venant appuyer
d'avant en arrière, et d'une manière permanente, contre la tête de la
clavicule. Cet appareil a très-bien réussi dans le cas cité par ce chirur-
gien; mais il ne laisse pas què d'être assez compliqué. Je lui ai sub-
stitué le simple bandage herniaire anglais, dont le ressort passe sous
l'aisselle du côté sain, dont la pelote postérieure porte sur l'épine
dorsale, et dont la pelote antérieure appuie directement sur l'extrémité
déplacée de l'os. Le bras du côté malade est fixé près du tronc à l'aide
d'une ceinture. Ce moyen nous paraît mériter la préférence, à cause de
sa sûreté et de sa simplicité. Parmi les autres appareils de contention,
nous mentionnerons seulement le bandage dextriné de Velpeau et
L'appareil de M. Péan que nous avons décrit à propos du traitement des
fractures de la clavicule; bandage et appareil dont une habile appli-
cation pourrait aussi satisfaire aux indications que présente ce déplace-
ment. Mêlier a fait porter son compresseur mécanique pendant trois
mois, et la malade, examinée longtemps après, ne présentait aucune
trace de récidive. Deux mois de compression et d'immobilité nous ont
paru suffisants; peut-être même pourrait-on, tout en conservant Le
bandage, faire exécuter au bras et à l'épaule de légers mouvements
qui préviendraient pour l'avenir toute roideur articulaire.
y» AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
2° Luxation en arriéra. L'histoire de cette luxation est restée long-
temps inconnue. J. L. Petit disait qu'on l'avait l'aile d'imagination plu-
tôt que d'après nature. Nous avons vu que Boyer la regardait comme '
impossible. Admise par Desault et par A. Gooper, elle fut jugée très-
diflicile par Sanson, et enfin M. Laugier, acceptant les idées de Boyer,
a écrit que cette luxation «trouve un obstacle presque insurmontable
» dans la résistance des ligaments costo-claviculaire et rayonné, celle
» des muscles trapèze et rhomboïde, dont la contraction s'opposerait à
» un mouvement en avant de l'épaule, suffisant pour la produire ».
{Dict. en 30 vol., Clavicule.) Malgré toutes ces raisons, la luxation en'
arrière existe réellement, et son histoire repose sur une douzaine de
faits bien observés. Le premier cas a été vu dans une autopsie par Duver-
ney, qui cependant la réputait impossible; le second, par Pellieux
[Revue médic, 1834); le troisième, par Macfarlane, chirurgien de l'in-
firmerie royale de Glasgow; le quatrième se trouve rapporté dans la
Gazette médicale, 1836, qui l'a emprunté à la Revue des hôpitaux de
Londres; un cinquième est dû à M. Baraduc; par un hasard singulier,
Morel en a renconlré quatre cas, qu'il a très-bien décrits dans son mé-
moire; un autre exemple se trouve dans la Gazette médicale de Londres,
1841. Enfin trois derniers cas ont été observés par Foucard, par Ma-
gaigne et par Mackensie (d'Edimbourg).
Causes et mécanisme. — Cette luxation, qui n'a été trouvée incomplète
que dans un seul cas, et qui semble être plus commune chez les hom-
mes que chez les femmes, est ordinairement produite par une impul-
sion forcée de l'épaule en avant, par conséquent d'une manière indi-
recte. Dans un cas, ce déplacement s'est opéré par une traction violente
de la main en avant, le tronc étant retenu en arrière. A. Cooper dit ne
l'avoir jamais vue produite par une violence extérieure directe; le seul
cas qu'il en connaisse, dit-il, lui a été communiqué par deux de ses
confrères. Chez une jeune fille, par suite d'une déformation considé-
rable du rachis, le scapulum avait été porté en avant, et ne laissait plus
assez d'espace pour que la clavicule pût être contenue entre cet os et
le sternum, derrière lequel l'extrémité interne de la clavicule avait
glissé peu à peu sous l'influence de cette pression.
Dans certains cas exceptionnels, cependant, une violente pression,
agissant directement d'avant en arrière, peut produire celle luxation;
témoin le fait rapporté par Spanda dans la Gazette médicale de Londres.
Un homme montait un cheval qui s'abattit, et qui, en se relevant, ap-
puya un de ses pieds sur la clavicule droite de cet homme, et produisit
une luxation en arrière. La luxation dont Pellieux a donné l'observa-
tion reconnaissait également pour cause une violence directe.
Enfin, dans trois cas, il y a eu une douhle pression agissant à la fois,
et en sens inverse, du côté sain sur la poitrine et du côté malade sur le
LUXATIONS DE LA CLAVICULE. 91
naoignon de l'épaule : témoin le maçon de H. Elodrigues, qui lut ainsi
pressé contre un mur par un timon de voiture, l'épaule gauche portant
sur le mur par sa partie postérieure et le limon appuyant sur le côté
droit de la poitrine.
Anatomie pathologique. — Lorsque la maladie a été produite brus-
quement, les ligaments, et surtout le postérieur, sont rompus et déta-
chés de leurs insertions, le slerno-mastoïdien est déchiré et la tête de
l'os, portée tantôt en dedans, tantôt en dehors et en bas, est appuyée
contre la face intea-thoraeique du sternum; mais quand la luxation
s'est opérée peu à peu, sous l'influence d'une cause lente, les parties
molles articulaires ne sont qu'allongées.
Le degré de chevauchement est variable et quelquefois difficile à pré-
ciser. Ainsi, M. Baraduc l'a évalué à deux ou trois lignes, A. Bérard à
un travers de doigt et Morel à dix lignes. Quant à nous, en présence de
procédés de mensuration trop incertains et de résultats aussi dissem-
blables, nous faisons nos réserves.
Enfin il ne faut pas omettre un dernier phénomène signalé par Morel
chez deux blessés, savoir : la saillie en dehors de l'extrémité acromiale
de la clavicule, saillie que déterminait sans doute l'enfoncement de
l'autre extrémité.
Sïmptomatologie, — Au moment de l'accident, une douleur extrême
se fait sentir à la base du cou, douleur qui peut aller jusqu'à la syn-
cope, jusqu'à la suflocation même, et s'accompagne ordinairement de
la sensation d'un corps qui presse à la partie supérieure delà poitrine.
Quelquefois il y a gêne delà déglutition, en même temps que de la res-
piration; ainsi, dans le fait de M. Davie, la clavicule déplacée compri-
mait l'œsophage et empêchait la déglutition au point que le malade
était tombé dans une maigreur extrême. Suivant Pellieux, les accidents
de compression sur la trachée, l'œsophage, les gros vaisseaux, etc.,
indiqués ou plutôt appréhendés par J. L. Petit, reconnaîtraient pour
cause la déchirure complète du sterno-mastoïdien à son insertion cla-
viculaire; ils manqueraient dans le cas de déchirure incomplète de ce
muscle. Nous croyons cette explication contestable; nous pensons que
c'est plutôt à l'étendue du déplacement de la clavicule qu'il faut rap-
porter ces symptômes; et, en effet, c'est à la luxation en haut qu'appar-
tiennent ces accidents, qui, au surplus, ne sont qu'exceptionnels et en
général peu prononcés.
L'attitude est à peu près la même que dans la fracture de la clavi-
cule; la tête est droite ou légèrement inclinée du côté malade; du côté
oppose, l'épaule est ordinairement à son niveau accoutume; quelque-
fois cependant elle est abaissée directement ou portée en bas et en
avant; presque toujours elle est rapprochée de la ligne médiane, le bras
est pendant, l'avant-bras demi-lléchi sur la poitrine et soutenu par la
^2 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
main du côté sain. Il y a un peu de gêne et de lenteur dans les mouve-
ments du cou. Ceux des doigts, du poignet et du coude sont libres; la
main peut être facilement portée à la tète par la seule contraction mus-
culaire, pourvu que dans ce mouvement le coude se dirige en même
temps en arrière; car s'il se porte en haut et en même temps en avant,
la douleur se fait sentir d'une manière assez vive pour gêner, sinon pour
empêcher tout à fait le mouvement.
Dans la luxation en arrière, la direction de la clavicule varie suivant
que l'extrémité sternale de la clavicule se porte en même temps en bas
ou en haut. Ce sont là des sous-variétés qui présentent des caractères
différents.
Ainsi, dans la luxation en arrière et en bas, il y a inclinaison de l'os
en arrière et en bas, inclinaison tellement prononcée, que celui-ci
semble traverser le cou par le milieu. C'est là la cause de cette illusion
qui exagère le déplacement réel. La clavicule est fixe clans sa position
vicieuse; l'épaule, immobile, n'obéit à aucune impulsion; mais si on
la tire fortement en arrière et en dehors, la luxation se réduit; dès
qu'on cesse de la maintenir, elle se reproduit ou se transforme en une
luxation en arrière et en haut. Le relief que forme normalement l'ex-
trémité interne de la clavicule est effacé; à sa place il existe une dé-
pression plus ou moins douloureuse au toucher; l'extrémité scapulaire
fait, au contraire, une saillie notable au-dessus de l'acromion. Ce der-
nier signe est important, car il dirige dans la réduction et il est constant.
Il a été noté pour la première fois par Morel-Lavallée. EnOn, si le sujet
est maigre, on peut sentir directement avec le doigt l'extrémité articu-
laire située derrière le sternum et la suivre jusqu'au corps de l'os.
Dans la luxation m arrière et en haut, il y a au contraire mobilité de
l'os, dont l'extrémité forme au-dessus de la fourchette sternale une
tumeur dure, arrondie, répondant à chaque déplacement oblique de
l'épaule par un déplacement en sens inverse. Cette sous-variété de la
luxation se réduit aisément, mais se reproduit de même. C'est à elle
que semblent plus spécialement se rattacher les accidents précédem-
ment indiqués.
Diagnostic. — La luxation en haut et en arrière est en général facile
à reconnaître. Quant à la luxation en arrière et en bas, il suffira d'un
des signes suivants, qui sont véritablement caractéristiques, pour em-
pêcher toute méprise : rétrécissement de l'épaule, vide au niveau de
l'articulation sterno-claviculaire, saillie de l'extrémité externe. Le vide
de la fossette sternale et la fixité de l'os empêcheraient de la confondre
avec une fracture de l'extrémité interne de la clavicule. Cependant
A. Bérard a vu une de ces fractures qui s'était opérée, par une sorte
d'écrasement, avec pénétration réciproque des fragments, comme on le
voit pour les solutions de continuité de l'extrémité inférieure du radius,
LUXATIONS Dli LA CLAVICULK. 93
et simulait si bien la luxation qu'il y eut méprise de la part du chirur-
gien. Il suffit d'être prévenu de cette cause d'erreur pour l'éviter.
Mais il est autrement difficile de distinguer si la luxation est complète
et s'il v a ou non chevauchement. Le seul signe auquel on puisse, pour
le diagnostic, accorder quelque confiance est le résultat accusé par la
mensuration, et celle-ci ne pourra être qu'inexacte si l'on ne parvient
à placer symétriquement les deux épaules.
Pronostic. — La gravité de ces luxations varie suivant l'étendue du
déplacement et la violence de la cause qui l'a produit; on comprend,
en effet, que celle-ci, agissant à la fois sur l'articulation sterno-clavi-
culaire et sur les parties molles circonvoisines, pourra déterminer des
complications variées, telles que contusions, épanchement de sang, etc.
Il ne faut pas s'exagérer les craintes touchant la compression des vais-
seaux sanguins et aérifères; non réduite, la luxation persiste à l'état
de simple difformité, qui ne gêne nullement les fonctions du membre.
Après deux mois, le malade d'A. Bérard avait repris l'amplitude et la
force de tous ses mouvements, sauf peut-être celui qui consiste à por-
ter l'épaule en arrière. Il ne restait donc que la difformité, et, chez un
malade dont Gaubric a recueilli l'observation à la Pitié, la luxation a pu
passer inaperçue. Ajoutons toutefois qu'après deux ans le malade de
Foucart était encore gêné lorsqu'il se livrait à des travaux pénibles.
Traitement. — On réduit facilement la luxation en haut en portant
le coude en avant, en dedans et en haut; celle en bas, en portant l'é-
paule en bas et en arrière, tandis qu'on fait la contre-extension avec
une alèze dont le plein porte sur l'aisselle du côté malade. On pourrait
également porter les épaules en arrière avec les mains en soutenant le
tronc avec le genou. La contention est plus difficile, car on n'a pas ici
la ressource de comprimer directement la lêle de l'os d'arrière en avant.
Les appareils de Desault et de Boyer ont été souvent employés et ont
fourni, suivant Pellieux, Baraduc et Spender, des cures complètes et
exemptes de toute difformité. Jourdan s'est contenté une fois du repos
au lit sans aucun appareil. Arnould a tenu l'avant-bras plié derrière le
dos. Enfin Lenoir a obtenu une fois une bonne contention au moyen
d'un huit de chiffre fait avec une alèze pliée en cravate, dont chaque
anneau embrassait l'épaule correspondante, et venait se croiser sur un
coussin placé au milieu du dos; un bandage de corps fixait le coude
sur la poitrine. Mais quel que soit l'appareil qu'on adopte, il est bon de
maintenir l'immobilité pendant cinq à six semaines. Au bout de ce
temps, on prendra soin d'exercer le bras et l'épaule de façon à com-
battre les roideurs articulaires qui pourraient se manifester.
Si le déplacement était dû à une déviation du rachis, comme dans le
cas cité par A. Cooper, si par exemple la tète de l'os pressait sur la
trachée et que les accidents compromissent la vie, devrait-on, à
yil AFFECTIONS DBS A UTICULATIONS.
l'exemple du chirurgien anglais, réséquer la partie interne de la clavi-
cule? On ne peut à cet égard poser aucun principe formel : la nalure
des accidents déterminera la conduite du chirurgien.
3° Luxation en haut. A rencontre de Bichat, Boyer et Sanson ont
déclaré cette luxalion impossibles Ce jugement est trop exclusif. Ils
devaient la donner comme difficile à produire, comme extrêmement
rare; et en effet, la science n'en possède encore que six exemples, dont
le premier a été signalé par Uuverney, le second par Macfarlane. Des
quatre autres cas, deux ont été observés par Malgaigne, un appartient
à Baraduc et le dernier à M. Sédillot. Elle peut être complète ou in-
complète.
La cause qui l'a produite dans ces deux cas est une chute sur le moi-
gnon de l'épaule.
Nous empruntons à l'observation de M. Sédillot (1) la description
des symptômes de luxation incomplète : « L'épaule droite était légère-
» ment déprimée, et l'angle supérieur et externe de l'omoplate était
« porté en bas, en avant, et de deux ou trois lignes en dedans, pendant
» que son angle inférieur, plus rapproché du rachis, soulevait les tégu-
» ments. On découvrit, entre l'attache sternale et l'attache claviculaire
» du muscle sterno-mastoïdien, une saillie osseuse formée par l'extré-
» mité sternale de la clavicule gauche. Ce faisceau interne du muscle
» sterno-mastoïdien était tendu, le faisceau externe relâché; la léte
» était inclinée du côté malade. »
Dans le cas de luxation complète cité par Baraduc, voici les princi-
paux symptômes qui ont été notés : L'extrémité interne de la clavicule
se trouve placée au-dessus du bord supérieur du sternum, sur lequel
elle appuie. Le doigt promené sur ce bord vient heurter une saillie,
dont la hauteur est mesurée par celle de l'extrémité interne de la cla-
vicule. Le tendon du sterno-mastoïdien est projeté en avant par l'extré-
mité interne de la clavicule, sur laquelle il s'aplatit en formant une
légère courbure. Au-dessous du tiers interne de la clavicule existe une
dépression très-évidente, augmentée par une pression modérée; cette
dépression est circonscrite supérieurement par la clavicule, inférieure-
ment par la première côte, en dedans par la facette du sternum.
Anatomie pathologique. — Duverney dit seulement que la tète se
portait vers le larynx. Macfarlane est encore moins explicite; mais Ba-
raduc a vu clairement, et deux fois pour sa part Malgaigne a vu comme
lui la tête plonger jusque sous le sterno-mastoïdien opposé, au devant
du sterno-hyoïdien.
Il est probable que pour un tel déplacement tous les ligaments sont
rompus, et ils l'étaient en effet chez la jeune tille de Duverney. Bara-
(1) Dictionnaire des éludes médicales, l. III, p. 576.
LUXATIONS DE LA CLAVICULE. 95
duc supposait môme que le muscle sous-clavier n'avait pu échapper à
la rupture.
ÉTIOLOGTE. — H faut, pour produire cette luxation, un choc puissant
qui porte l'épaule à la l'ois en bas, en avant et peut-être aussi en dehors.
C'est ainsi que le Messe do Macfarlane était tombé sur l'épaule du
haut dos inarches d'un escalier, et qu'un des malades observés par
Bfalgaigne reçut sur l'épaule le brancard d'une voiture pesamment
chargée.
Traitement. — Dans le cas de M. Sédillot, on appliqua un bandage
contentif, et les mouvements recouvrèrent leur liberté; mais la clavi-
cule resta plus élevée que l'autre de trois à quatre lignes, et située sur
un plan un peu antérieur. Baraduc dit qu'après avoir réduit, on appli-
qua le bandage cubito-claviculaire, le tampon étant fixé aussi près que
possible de l'extrémité interne de la clavicule, et qu'au bout de neuf
jours le malade sortit de l'hôpital sans la moindre trace de difformité,
conservant seulement encore un peu de roideur dans les mouvements.
^ II, — Luxations de l'extrémité externe de la clavicule.
Ces luxations seraient plutôt des luxations de l'omoplate, si l'on son
tenait rigoureusement aux principes de nomenclature posés dans nos
généralités. Néanmoins nous conserverons la dénomination consacrée
par l'usage et autorisée par ce fait, que c'est bien la clavicule qui se
trouve déplacée, et non le scapulum.
1° Luxation sus-acromiale. C'est de toutes ces luxations la plus fré-
quente, malgré l'assertion contraire de J. L. Petit. Elle était connue
d'Hippocrate, et Galien lui-même en fut atteint en s'exerçant au gym-
nase. De nos jours, il est peu de chirurgiens qui n'aient eu l'occasion
de l'observer une ou plusieurs fois. Elle peut être complète ou incom-
plète.
Dans la luxation complète, tous les ligaments qui unissent la clavi-
cule à l'omoplate sont rompus; alors la clavicule est facilement portée
en haut par l'action du trapèze. Nous parlerons plus loin de ce dépla-
cement, qui. dans quelques cas, s'est montré assez considérable pour
qu'il y ait écarlement et que tout contact ait cessé entre les deux os.
J. L. Petit avait signalé la distinction pratique de ces deux variétés,
mais sans indiquer leur détermination anatomique. Il dit, en effet :
» La luxation du bout externe de la clavicule en dessus peut êlre in-
complète, lorsqu'il ne déborde qu'un peu l'acromion, ou complète,
lorsqu'il s'avance et passe par-dessus l'acromion. A. Cooper, sans tenir
compte de la distinction complète et incomplète, reconnaît la possibi-
lité de la conservation des ligaments coraco-claviculaires, et dit avoir
yt) AFFECTIONS 1JES A B.TIG UL A TION S.
vu, clans quelques cas, la clavicule ne faire qu'une saillie légère sur
l'acromion, ce qui indiquait que le ligament coronoïde avait résisté.
M. J. Cruveilhier, étudiant le mécanisme de l'articulation indiquée,
déclare formellement que, pour être complète, la luxation suppose la
déchirure préalable des ligaments coraco-claviculaires, mais que des
déplacements incomplets peuvent très-bien s'effectuer sans déchirure
de ces ligaments. M. Bouisson (de Montpellier) a fait sur le cadavre des
expériences qui confirment l'opinion de M. Cruveilhier. II a déchiré,
dit-il, les ligaments acromio-claviculaires, laissant intacts les coraco-
claviculaires, et la luxation s'est produite aussitôt, sans effort, par ra-
baissement de l'omoplate et son refoulement en dedans. Il y a donc
une variété de luxation coïncidant avec la déchirure de certains liga-
ments et la conservation de certains autres. C'est cette variété qui con-
stitue la luxation incomplète dans laquelle les petites surfaces ovales
qui forment l'articulation perdent leurs rapports aussi bien que dans la
complète; toute la différence consiste dans le degré de saillie que
forme la clavicule. Aussi M. Bouisson préfère-t-il l'expression de
luxation imparfaite, pour indiquer seulement que la perte du rapport
des surfaces osseuses n'a pas eu toute l'extension dont elle est
susceptible.
Causes et mécanisme. — Boyer pensait que l'omoplate est repoussée
en bas, tandis que la clavicule est entraînée en haut par le trapèze.
C'est ainsi, en effet, que le malade de M. J. Cloquet, sentant glisser une
jatte qu'il portait sur l'épaule, fit un effort violent pour la retenir, et
éprouva aussitôt une douleur vive, premier signe de la luxation pro-
duite. Mais le plus souvent l'action musculaire est étrangère à la luxa-
tion, et cette dernière est ordinairement l'effet d'une chute sur le
moignon de l'épaule, à laquelle s'ajoute, suivant Morel-Lavallée, une
forte impulsion du tronc en avant. C'est cette impulsion qui, suivant lui,
explique le mécanisme. « En effet, dit-il, qu'un choc porte directement
sur l'épaule, il y a rencontre perpendiculaire de l'acromion avec la
clavicule, qui se brisera, car un choc direct est la condition la plus
favorable à la production de celte fracture. Au contraire, dans une
chute sur le côté avec une impulsion en avant, l'épaule est en même
temps refoulée en bas et en dedans, les facettes articulaires s'inclinent
et la luxation n'a plus d'obstacle que dans les ligaments. Malgaigne a,
de son côté, publié le cas d'un plombier qui embrassait à deux mains
un corps de pompe, les coudes fort écartés en dehors, et qui, dans
cette situation, recevant sur le deltoïde gauche un énorme tampon de
fonte, éprouva une luxation sus-acromiale.
Ajoutons, pour terminer ce qui a irait à l'étiologie, qu'on l'a vue
produite aussi par une chute sur le coude, et dans des cas où un poids
excessif, glissant sur l'épaule, pèse exclusivement sur l'acromion.
LUXATIONS DE LA. CLAVICULE. 97
Symptomatologib. — Sentiment de déchirure au moment de l'acci-
dent douleur pouvant aller jusqu'à la syncope. L'attitude est à peu
près la même que dans les Fractures de la clavicule. Les mouvements
du bras sont douloureux. Dans quelques cas, le malade ne peut porter
la main à la tête; mais il y a une mobilité passive presque complète,
notamment dans la rotation.
Quant aux signes physiques, ils varient suivant que la luxation est
complète ou incomplète. Dans cette dernière, il existe au sommet de
l'épaule une petite tumeur dure, arrondie, se continuant avec la clavi-
cule, ce dont on s'assure facilement en suivant avec les doigts la face
antérieure de l'os. Cette tumeur et réduit quand on lève le bras, el
revient immédiatement après qu'on l'a abaissé.
La déformation est plus prononcée dans la luxation complète ; l'ex-
trémité externe de la clavicule luxée produit sous les téguments une
saillie plus ou moins considérable, suivant l'étendue du déplacement.
Dans le cas de Galien, cette saillie était de trois doigts, M. Sédillot l'a
vue d'un pouce sur un militaire; et dans un cas, que je dois à De-
ville, l'ascension de l'extrémité externe était encore plus considérable.
L'épaule paraît aplatie, à cause de cette saillie, au-dessous de laquelle
existe une dépression brusque. On s'assure que c'est bien la clavicule
qui vient se superposer à l'acromion et soulever les téguments, en la
saisissant clans son milieu et lui imprimant des mouvements très-éten-
dus quelquefois et très-variés que partage la tumeur sus-acromiale; ou
bien, en mesurant la clavicule du côté sain, depuis le sternum jusqu'à
l'omoplate, on reconnaît par comparaison que la clavicule est restée
entière, puisqu'elle a conservé toute sa longueur. En déprimant de
haut en bas la clavicule, et portant le bras obliquement en haut et en
dehors, on réduit la luxation; mais dès qu'on cesse ces tentatives, la
difformité reparaît. Notons enfin la douleur, la tension de la portion
claviculaire du trapèze et parfois une légère ecchymose.
En général, l'omoplate subit un déplacement de totalité qui la porte
en bas, en dedans ou en avant, selon le sens de la luxation. Mais par
exception, à ce déplacement se joint un mouvement de bascule qui
porte l'angle inférieur de l'omoplate en dehors ou en dedans. Mal-
gaigne, qui n'a vu ce mouvement de bascule qu'une seule fois, n'ose
le rattacher à la déviation de la clavicule en tel ou tel sens, et pourtant
il observa que l'angle inférieur du scapulum qui soutenait la peau était
remonté en dedans et en haut de 3 centimètres au-dessus du niveau
qu'occupait du côté sain l'angle inférieur de l'os symétrique.
Diagnostic. — Il semble qu'à l'aide des signes précédents, qui sont
vraiment caractéristiques, il soit impossible de confondre celte luxa-
tion avec toute autre affection. On l'a méconnue, cependant, et prise
dans certains cas pour une fracture de la clavicule ou pour une luxation
NÉLATON. — PATH . CUIR . 111. — 7
98 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS,
de l'humérus. Nous indiquerons les moyens d'éviter cette dernière
méprise quand nous traiterons des luxations de cet os. Quant à la frac-
ture de la clavicule, on la reconnaîtra toujours à la crépitation des
fragments qu'on essaye de mouvoir l'un sur l'autre, et à la longueur du
fragment interne, comparée à celle de la clavicule du côté opposé. On
évitera également de croire à une luxation qui n'existerait pas, si l'on
n'oublie point : 1° que quelques personnes ont l'extrémité externe de la
clavicule saillante au-dessous de l'acromion, mais que, dans ce cas, la
même difformité s'observe du côté opposé; 2° que si, à l'occasion
d'une percussion directe, il s'est développé une tumeur dure au point
correspondant de l'articulation, la clavicule, saisie à sa partie moyenne,
ne jouit d'aucune mobilité, et une pression l'aile de haut en bas, com-
binée avec l'élévation de l'épaule ne fait pas disparaître la difformité.
Pronostic. — La luxation incomplète n'offre aucune importance au
point de vue du pronostic. Quant à la luxation complète, elle se borne,
de l'avis de Galien et d'autres auteurs, dans les cas les moins heureux,
à une faible difformité. Hippocrate avait déjà signalé cette absence de
gravité, « quod nullum detrimenlum, neque parvum,neque magnum indu-
cil », dit-il dans son traité De articulis ; et l'on est surpris de voir
A. Paré écrire que «véritablement cette luxation est difficile à cognois-
tre, et encore plus à être curée..., et où l'os ne sera réduit, le malade
demeurera impotent et ne pourra jamais porter la main à la teste ni à
la bouche ».
Traitement. — La réduction de cette luxation s'obtient aisément. 11
suffit, à l'exemple d'Hippocrate, de combiner l'abaissement de la clavi-
cule avec l'élévation du bras, qu'on porte en même temps en dehors.
On maintient la réduction avec plus de difficulté; aussi a-t-on imaginé
beaucoup d'appareils pour atteindre ce but. Celui de Desault, pour la
fracture de la clavicule, se relâche trop vite; celui de Boyer, modifié
parBaraduc, a été heureusement employé par ce dernier chirurgien.
Voici en quoi consiste l'appareil primitif de Boyer : « Aprèsavoir placé
sous l'aisselle un coussin de crin ou de balle d'avoine, on emploie une
fronde de cuir, dont le plein embrasse le coude et dont les deux chefs
sont arrêtés sur l'épaule saine. Des boucles, qui sont placées un peu en
devant, servent à fixer le bandage, et donnent facilité de le resserrer au
besoin, sans le déplacer et sans agiter le membre. Un bandage de
corps, assujetti avec un scapulaire, en couvrant la première pièce de
cet appareil, rapproche en même temps le bras du tronc, et porte l'é-
paule en dehors. » Le bandage de Mayor (de Lausanne) a complète-
ment échoué sous mes yeux dans un cas où il fut appliqué par le chi-
rurgien lui-même et surveillé avec le plus grand soin. Enfin nous
citerons, comme nous paraissant préférable aux moyens précédents, le
simple tourniquet do J. L. Petit, bien que chez un malade traité par
LUXATIONS DE LA CLAVICULE. 99
Malgaigne il ait déterminé une ulcération au coude et à l'épaule, qui
sont les deux points sur lesquels appuie le tourniquet; en effet, cet
instrument a réussi parfaitement à M. Laugier, qui depuis longtemps
en a fait une application heureuse dans un assez grand nombre de cas.
Pour éviter la roideur articulaire, l'appareil qu'on aura choisi ne sera
pas maintenu plus de cinq à six semaines, et, à partir de ce délai, on
exercera méthodiquement les articulations condamnées à cette immo-
bilité prolongée.
2° Luxation sous-acromiale. C'est seulement au commencement du
xviiic siècle que, le premier, J. L. Petit signala cette luxation, qu'il
croyait plus commune que la précédente. Boyer professe une opinion
tout à fait contraire ; il va môme jusqu'à regarder le déplacement en
bas comme impossible. Il y a de l'exagération dans l'une et l'autre de
ces manières de voir, car on possède aujourd'hui cinq exemples avérés
de luxation sous-acromiale, à savoir : 1° celui de Melle, ignoré avant
que Malgaigne l'eût tiré des Acta meclico-physica ; 2° celui de Fleury
(1816) (1); 3° celui de Tournel (Archives, 1847, t. XV, p. 463); U° celui
de Baraduc ; 5° enfin celui de Morel-Lavallée.
Causes et mécanisme. — Un poids de 136 livres posé sur l'épaule d'un
enfant de six ans (Melle); une chute dans un escalier (Fleury); un coup
de pied de cheval sur la partie antérieure de l'épaule (Tournel); un
coup de bâton sur l'épaule (Baraduc) : telles sont les causes indiquées
dans trois des observations connues.
Suivant la plupart des chirurgiens, la force vulnérante doit agir
directement de haut en bas, et cette luxation ne serait possible qu'a-
près la fracture préalable de l'apophyse coracoïde. Mais l'expérience a
prouvé que cette dernière condition n'était point nécessaire. Morel-
Lavallée, par des expériences faites sur le cadavre, a reconnu que le dé-
placement en bas sans fracture était possible, excepté sur certains sujets
chez lesquels l'intervalle des deux apophyses coracoïde et acromion est
très-étroit, ce qui s'oppose à toute luxation.
Anatomie pathologique. — Dans le seul cas où la mort a permis de
constater l'état des choses par l'autopsie, Melle a reconnu la rupture
des ligaments acromiens et coracoïdiens; le bout de la clavicule s'enga-
geait profondément sous l'apophyse acromion qui s'était creusée à sa
Iface inférieure pour le recevoir; le cartilage interarticulaire avait été
[entraîné et servait à la nouvelle articulation qui s'était constituée : il
'agissait d'une luxation ancienne.
^ Symptomatologie. — D'après Tournel, qui a décrit cette luxation à
'état récent, le bras est pendant le long du tronc et paraît allongé; les
(1) Fleury, Journal universel, t. IV, p. OiU.
100 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
mouvements volontaires, surtout ceux d'en haut, sont presque impos-
sibles; les mouvements passifs sont libres et sans douleur. L'épaule est
aplatie; son sommet offre une saillie formée par l'acromion, l'extré-
mité luimérale de la clavicule est déprimée au lieu de dominer légère^
ment l'acromion. La base de l'omoplate n'est pas rapprochée des côtes
comme dans la luxation sus-acromiale; le mouvement de bascule qu'il
a subi en a également écarté la pointe. Le moignon de l'épaule,
notamment le becacromien, se trouvent rapprochés du sternum. Enfin
une ecchymose existe qui, par sa forme, rappelle celle d'un fer achevai.
Diagnostic — Cette luxation ne pourra être confondue avec une
luxation de l'humérus, comme cela arriva pour celle de ïournel. Les
deux chirurgiens appelés auprès de son malade se laissèrent abuser par
la dépression sous-acromiale. Mais il leur eût suffi, pour éviter cette
erreur, de constater l'intégrité des mouvements du bras.
Pronostic — Le pronostic est favorable même dans le cas où la
réduction n'est pas faite. Chez le blessé deFleury, la luxation, lorsqu'il
s'offrit à son examen, avait deux mois de date, et aucune gêne n'exis-
tait ni dans les mouvements de l'épaule ni dans ceux du bras.
Traitement. — La réduction et la contention sont assez faciles, et la
guérison est généralement parfaite en cinq ou six semaines. Pour ré-
duire, il suffit de tirer doucement l'épaule en dehors et en arrière.
Tournel appliqua le genou entre les deux épaules et les attira forte-
ment en arrière. Pour maintenir la réduction, il faut empêcher ce qui
facilite le déplacement, c'est-à-dire la bascule du scapulum, et pour
cela on prend un simple bandage qui agit en même temps sur les deux
extrémités de l'omoplate, sur sa base en fixant le coude contre la poi-
trine, sur la pointe en la serrant contre les côtes. Le malade de Tournel
guérit en trente-deux jours.
3° Luxation sous-coracoïdienne. Dans cette luxation, l'extrémité ex-
terne de la clavicule viendrait se placer sous l'apophyse coracoïde
contre le côté interne du col glénoïdien, par conséquent entre la tête
de l'humérus et la voûte acromio-coraco'ùlieone. Celte luxation aurait
été, suivant Morel- Lavallée, observée cinq fois en cinq ans par M. Go-
demer (Société médicale d'Indre-et-Loire, 1843), et une fois par M. Pir]
jon (Journal de médecine de Lyon, 18/j2).
On lui assigne pour cause une chute sur la face antérieure du moi-
gnon de l'épaule. On n'est pas encore bien fixé sur le mécanisme. Elle
a pour symptômes une large ecchymose dans la région acromio-cora-
coïdienne et une douleur ordinairement assez vive au niveau de l'arti-
culation luxée, non augmentée par les mouvements, qui sont assez i
libres, sauf ceux en avant et en haut; le membre pend contre le tronc, .
mais ne présente aucun allongement; il y a un affaissement notable du i
LUXATIONS DE LA CLAVICULE. 101
moignon de l'épaule, qui se trouve porté en avant. Enfin une dépres-
sion existe à la place ordinaire de la clavicule qui est effacée à son ex-
trémité externe et inclinée en bas et en dehors; le doigt, en suivant cet
os jusque dans Faisselle, y sent son extrémité acromiale. Il n'est point
fait mention, dans les observations publiées jusqu'à ce jour, de l'aug-
mentation de la distance de l'acromion au sternum, que Morel croit
exister, bien qu'elle n'ait pas été notée.
Diagnostic — Suivant les auteurs qui en ont parlé, il ne serait guère
possible de confondre cette luxation qu'avec une fracture de clavicule
en dehors ou au niveau de l'apophyse coracoïde. Mais la présence du
fragment externe, l'absence d'allongement, et peut-être le raccourcis-
sement de l'espace acromio-sternal dissiperaient les doutes.
Pronostic. — Le pronostic est sans gravité. La réduction et la con-
tention sont faciles; la guérison arrive promptement, en soixante ou
soixante-dix jours, et n'est suivie d'aucune difformité.
Traitement. — Le chirurgien essaye de trouver une prise directe
sur la clavicule pour la soulever, pendant qu'un aide fait jouer le bras
à l'instar d'un levier du troisième genre, en le saisissant en haut avec la
main droite, en bas avec la gauche, et tirant horizontalement sur la
partie supérieure de l'humérus, en môme temps que le coude est
maintenu appliqué contre le tronc.
L'appareil de Desault et celui de Velpeau assureront la contention, à
la condition d'être rigoureusement surveillés; celui de Desault se dé-
rangea trois fois chez trois sujets, quatre fois chez un autre, et il fallut
le réappliquer six fois chez un cinquième malade.
Nous n'avons pu nous dispenser de parler de cette luxation; nous ne
pouvions faire moins pour une lésion dont la science possède, dit-on,
six observations. Mais on a pu remarquer que notre description est en-
tourée des formes les plus dubitatives ; c'est assez dire que si nous
n'avons pas complètement nié l'existence de ce déplacement, c'est
pour ne pas encourir le reproche de nous mettre en opposition flagrante
avec des faits observés. La critique la moins clairvoyante découvrira,
nous ne saurions en douter, dans la description qui précède, un en-
semble de faits assez extraordinaires pour motiver les doutes que nous
avons exprimés.
§ III. — Luxation simultanée des deux extrémités de la clavicule.
Nous n'en connaissons que deux exemples : l'un observé dans le
service de Rieherand et Gerdy, à Saint-Louis, l'autre consigné par
Morcl-Lavalloe dans les Bulletins de la Société de chirurgie. Le premier
102 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
a été publié par Portai dans le Journal hebdomadaire, tome II, p. 78
(1831). Nous le reproduisons ici sans commentaires.
« Un charpentier, âgé de trente-quatre ans, (il une chute d'un troi-
sième étage : en tombant, la partie supérieure et postérieure de l'épaule
droite porta fortement; des excoriations et une assez forte contusion
existaient sur ce point. L'épaule malade était rapprochée du tronc, les
mouvements du membre de ce côté très-difliciles, une saillie considé-
rable se voyait en haut et en avant de l'extrémité sternale de la clavi-
cule droite; et en môme temps, en portant le doigt le long de la clavi-
cule, nous remarquâmes une autre petite saillie, en arrière et en haut
de l'extrémité externe de ce môme os; en élevant et en abaissant alter-
nativement la partie inférieure du bras, nous nous assurâmes que les
deux extrémités de la clavicule étaient luxées, l'externe en arrière et
en haut, l'interne en haut et en avant... Richerand appliqua le ban-
dage de Desault avec quelques compresses graduées sur les extrémités
luxées de la clavicule... Le bandage fut resserré pendant quinze ou
vingt jours environ, et au bout de ce temps l'extrémité externe de la
clavicule ne présentait plus de déplacements. Cet effet avait-il été pro-
duit par la compression exercée, soit sur ce point, soit sur l'extrémité
interne? 11 est probable qu'il en fut ainsi; mais, malgré tout ce que
l'on a pu faire pour réduire la luxation interne, rien ne fut changé, et
il est certain, ajoute l'auteur, que le malade gardera cette difformité
toute sa vie sans que les mouvements du membre de ce côté en soient
gênés; du moins nous sommes porté à le penser, puisqu'il exécute
déjà sans douleur des mouvements d'élévation; aujourd'hui (un mois
après l'accident), le malade n'a qu'une écharpe pour tout bandage, et
ne se plaint d'aucune douleur. s>
ARTICLE XXIX.
LUXATIONS DE L'HUMÉRUS.
De toutes les luxations, celles de l'articulation scapulo-humérale sont
les plus fréquentes; aussi la plupart des auteurs ont-ils pu dire, avec
raison, qu'à elles seules elles se montrent plus souvent que toutes les
luxations que l'on observe dans toutes les articulations du squelette.
On se rend facilement compte de. ce fait, en considérant : 1° les di-
mensions très-restreintes de la cavité glénoïde de l'omoplate, compa-
rées à celles delà tète del'humérale, dont une très-petite étendue se
trouve en contact avec elle; 2° le peu de profondeur de cette cavité:
3° la longueur du bras du levier que représente l'humérus, ou môme
la totalité du membre thoracique dans certaines positions.
LUXATIONS DE l/llUMÉRUS. 103
Pour compenser ces dispositions défavorables, on ne trouve que de
faibles moyens de protection; ce sont : 1° la présence d'une. voûte for-
mée par i'apopbyse coracoïde, l'acromion et un ligament intermé-
diaire, voûte acromio-coracoïdienne; 2° des muscles nombreux qui, se
portant de l'extrémité supérieure de l'humérus à l'omoplate, à la cla-
vicule et aux os du tronc, représentent une sorte d'entonnoir dont le
sommet répond à l'extrémité de l'os du bras, et qui, par leur contrac-
tion simultanée, doivent tendre à l'appliquer fortement contre la sur-
face glénoïdienne ; 3° l'étendue des mouvements dans les articulations
scapulo liumérale, scapulo-claviculaire et sterno-claviculaire. On con-
çoit, en effet, que quand une violence extérieure agissant sur un os,
comme sur un levier, vient à le pousser dans un sens, si l'articulai ion
de cet os permet normalement ce mouvement, celle-ci ne subit aucune
violence. Il n'en sera pas de même si la cause vulnérante tend à pro-
duire un mouvement qui, à l'état normal, se trouve très-borné ou im-
possible; les ligaments céderont et la luxation se produira. C'est là ce
qui nous fait dire que, dans certains cas, l'étendue des mouvements,
bien loin de favoriser la production des luxations, doit, au contraire,
les rendre plus rares. Aux causes précédentes, il faut encore ajouter la
faculté dont jouit l'articulation scapulo-humérale de se soustraire par
un mouvement de totalité à l'action des puissances extérieures.
Il est un point de l'histoire des luxations scapulo-humérales qui a
fortement attiré l'attention des auteurs dogmatiques : je veux parler de
la détermination des différentes espèces qu'elle présente.
Un ouvrage élémentaire ne comporterait pas une exposition com-
plète des diverses classifications qui ont été admises; cependant nous
ne saurions nous dispenser d'exposer brièvement les différentes phases
par lesquelles a passé la question qui nous occupe, depuis Hippocrate
jusqu'à nos jours.
Bien que de son temps il fût déjà question des luxations en haut, en
dehors et en avant, cette dernière étant même considérée comme fré-
quente, Hippocrate n'avait jamais observé que la luxation dans l'ais-
selle. Celse ne fit l'histoire que de deux seulement : la première dans
l'aisselle, la seconde en avant, et Galien, qui a vu cette dernière cinq
fois, la considère pourtant comme fort rare. Paul d'Égine admet ces
deux mêmes luxations; mais il les dénomme luxation en bas et luxa-
tion en dedans. Il en admet même une troisième espèce, oubliée depuis
Hippocrate, et la décrit sous le nom de luxation en dehors. A son tour,
Albucasis nie cette luxation en dehors et restitue la luxation en haut
négligée aussi par les successeurs d'Hippocrate; mais sa description
est encore tellement vague que A. Paré désigna d'abord sous le nom ,1,
luxation en haut, et plus tard sous le nom do luxation en bas, le seul
exemple qu'il rencontra.
104 AFFECTIONS DIÎS A11TICULATIONS.
Au xviii0 siècle, J. L. Petit admettait quatre espèces de luxations de
l'humérus : 1° la luxation en bas; 2° la luxation en dedans; 3° la luxation
en devant; U° la luxation en dehors.
Dans la luxation en bas, « la tête de l'humérus est placée sur la côte in-
férieure de l'omoplate. » Dans la luxation en dedans, « la tête peut se
trouver dans le creux de l'aisselle. » Dans la luxation en devant, « la tête
est sous le grand pectoral , entre l'apophyse cor acoïde et la clavicule». Dans
la luxation en dehors, « la tête est placée au-dessous de l'épine de l'omo-
plate » .
On peut remarquer que cette classification n'est point exposée avec
toute la précision désirable; pour la luxation en dedans, celle quia
donné lieu aux plus nombreuses controverses, l'auteur se borne à dire
que la tête se trouve dans le creux de l'aisselle, sans indiquer à quelle
hauteur on peut la rencontrer, sans faire connaître à quel signe on dis-
tinguera cette luxation delà luxation en bas; en effet, dans celle-ci, la
tête étant sur la côte de l'omoplate, doit également se trouver dans le
creux de l'aisselle.
Desault reproduit la même classification, seulement il donne le nom
de luxation en haut à celle que J. L. Petit avait appelée luxation en
devant. Mais il a le mérite d'avoir décrit, avec plus de précision que
J. L. Petit, les rapports de l'os déplacé avec les parties environnantes.
Il indique que dans la luxation en bas « la tête de l'humérus est placée
entre le tendon de la longue portion du triceps et celui du sous-scapulaire ».
Dans la luxation en dedans, « entre la fosse et le muscle sous-scapulaire ».
Dans la luxation en dehors, « entre la fosse sous-épineuse et le muscle
sous-épineux ». Pour ce qui concerne la luxation en haut, on peut lui
reprocher d'avoir manqué de précision : il se borne à dire que « la tête
humérale se porte derrière la clavicule », déplacement qui, selon lui,
serait toujours consécutif.
Desault distingue les déplacements de la tête de l'humérus en pri-
mitifs et consécutifs : les uns, résultat immédiat de la cause vul-
nérante, se montrent à l'instant même de la blessure; les autres
succèdent à une violence nouvelle, soit à la contraction lente des
muscles qui entraînent peu à peu la tête osseuse privée de point
d'appui.
Les luxations de l'humérus en bas et en dedans seraient susceptibles
de déplacements consécutifs. Ainsi, la luxation en bas peut consécuti-
vement se changer en luxation en dedans, la luxation en dedans peut
se transformer en une luxation en haut.
Plusieurs causes peuvent concourir à produire une luxation consé-
cutive. Voici comment Desault expose sa doctrine : « Si, à la suite
d'une luxation primitive, une chute nouvelle arrive, le bras étant écarté
du corps, la tête de l'humérus, que rien n'assujettit, obéit avec une
LUXATIONS DE l/nUMÉRUS. 105
extrême facilité à la puissance qui la déplace dans ce sens, et se dérange
de nouveau du lieu qu'elle occupe accidentellement.
» L'action musculaire est une cause permanente du nouveau dépla-
cement. L'humérus est- il, en effet, luxé en bas, le grand pectoral, la
portion interne du deltoïde, tirent en haut et en dedans sa partie supé-
rieure qui, n'offrant à leur action qu'une faible résistance, change de
position, et en affecte une dirigée dans ce double sens.
» Les mouvements divers imprimés au bras peuvent aussi, suivant
leur direction, produire le môme effet; aussi a-t-on vu souvent une
[fofation en dedans succéder à une luxation en bas, à la suite des efforts
inconsidérés faits pour réduire celle-ci. »
Cette doctrine des déplacements consécutifs, acceptée par Boyer, a
/joui, jusque dans ces derniers temps, d'une grande faveur; nous déve-
lopperons plus loin les objections sérieuses qui lui ont été faites.
Boyer, représentant de l'école de Desault, reproduit de tout point sa
doctrine. Il décrit avec une extrême exactitude les signes de la luxa-
tion en bas; ceux des luxations en dedans et en dehors sont exposés
avec beaucoup moins de soins, et paraissent plutôt déduits de vues
théoriques que de l'observation directe. Quant à la luxation en haut, il
ne cherche qu'à déterminer si cette variété, qu'il regarde toujours
comme consécutive, peut succéder à une luxation primitive en bas
ou en dedans; il conclut qu'il est difficile de se prononcer sur ce
point.
Jusqu'ici, nous trouvons un accord parfait sur le fond de la question;
tous les auteurs s'unissent pour assigner les mêmes rapports à la tête de
Fhumérus déplacée. Comment expliquer la divergence que nous allons
voir apparaître dans les nouvelles classifications? On peut, suivant
nous, s'en rendre compte en considérant que les signes donnés par les
chirurgiens comme propres aux diverses luxations n'étant pas suffisants
pour permettre de diagnostiquer chaque variété avec certitude, on les
a confondus. C'est ce qui est arrivé, par exemple, pour les luxations en
bas et en avant; ainsi, nous voyons Astley Cooper réunir ces deux
luxations sous le titre de luxations en bas et en dedans ou dans l'aisselle.
Cet auteur n'admet donc plus que trois espèces de luxations : 1° en bas
et en dedans ou dans l'aisselle, comprenant la luxation en bas et la
luxation en dedans de Boyer; 2° en avant, dans laquelle la tête de l'hu-
mérus est placée au-dessous de la partie moyenne de la clavicule, sur
le bord sternal de l'apophyse, coracoïde; ce n'est donc que la luxation
en devant de J. L. Petit, en haut de Desault et Boyer; 3° en arrière :
cette luxation n'a jamais été l'objet d'aucune contestation, elle est la
même pour les auteurs, qui tous placent la tête dans la fosse sous-
épineuse. Astley Cooper admet, en outre, une luxation incomplète,
sur laquelle nous aurons occasion de revenir,
1U0 AFFECTIONS DFÎS AHTICULATIONS.
Dans un mémoire publié on 1836, Malgaigne (1) chercha à détermi-
ner le siège et le diagnostic différentiel des luxations scapulo-humé-
rales. Se fondant bien plus sur des expérimentations cadavériques que
sur l'observation clinique, il conclut tout d'abord que, dans la luxation
en bas des auteurs, la tète de l'humérus est située, non pas sur le bord
interne de la côte de l'omoplate, mais bien au-devant du bord interne
de la cavité glénoïde, immédiatement au-dessous de l'apophyse cora-
coïde. Parlant de ce principe, il allait môme jusqu'à nier l'existence de
la luxation en bas, telle que l'admettent les auteurs. Mais depuis lors,
il a été conduit à modifier son opinion et à considérer môme la luxation
en bas comme n'étant pas très-rare. Dans son Traité des luxations, il
en cite jusqu'à douze cas sous le nom de luxation sous-coracoïdienne.
Au nom de luxation en devant de J. L. Petit, et en haut de Boyer, il a
substitué le nom de luxation intra-coracoïdienne . Il donne à la luxation
en arrière le nom de luxation sous- épineuse. Les travaux de Malgaigne
ne se sont pas bornés à ces simples changements de nomenclature; il a
de plus indiqué, d'une manière plus précise qu'on ne l'avait fait jusqu'à
lui, les rapports de l'os déplacé, enrichi la science de signes nouveaux
à l'aide desquels on peut déterminer plus exactement l'espèce de la
luxation, et démontré que la luxation sous-coracoïdienne est la plus fré-
quente de toutes, fait capital dans l'histoire de ces luxations. En effet,
la théorie des déplacements consécutifs, invoquée par Desault et par
Boyer pour expliquer ce fait, à savoir, que dans la plupart des luxations
anciennes on trouve ia tête de l'humérus placée immédiatement au-
dessous de l'apophyse coracoïde, se trouve sapée par sa base si l'on
admet, avec Malgaigne, que dans les luxations de l'humérus la tête
vient le plus souvent se placer tout d'abord au-dessous de l'apophyse
coracoïde. Disons, pour neplus revenir sur ce point, que l'on peut en
outre objecter à la théorie des déplacements consécutifs la persistance
indéfinie des caractères propres à chaque luxation. Nous ne voyons pas,
en effet, que, dans les luxations en bas, la tête de l'humérus s'élève
graduellement dans le creux de l'aisselle, que le membre se raccour-
cisse, etc., comme cela arriverait si la tête humérale était graduelle-
ment entraînée dans un mouvement ascensionnel.
Malgaigne, comme le faisait J. L. Petit, admet les luxations incom-
plètes, dont il démontre l'existence par le raisonnement et par l'obser-
vation directe ; il combat cette idée d'Astley Cooper, qui admet une
luxation incomplète dans laquelle la tête humérale viendrait se placer
contre le bord postérieur de l'apophyse coracoïde.
A peu près à la môme époque, M. Sédillot faisait une classification
(1) Mémoires de l'Académie royale de médecine, 1846, t. V, p. 143.
(2) Journal de chirurgie, par Desault, t. Il, p. 13G.
LUXATIONS DE L'nUMÉRUS. 107
qui a trouvé peu de partisans; il nous paraît, en effet, avoir multiplié
sans nécessité le nombre des variétés: il admet :
Luxations (k. Luxation partielle, incomplète,
en bas ) ou sous-coracoïdienne incomplète,
ou dans )b. Sous-coracoïdienne.
l'aisselle, [c. Axillaire.
! Luxations en avant j
ou en dedans, ou / D< Sous.scapulaire.
dans la fosse sous- (
scapulaire. ]
Luxations en haut] e. Coraco-claviculaire.
ou sous la clavi- F. Costo-claviculaire.
cule. j g. Intercostale.
, , (Luxation sous-acromio-épineuse.
En arrière ou en dehors, j Luxation SOUs-épineuse.
Tel était l'état de la science, lorsqu'en 1837 Velpeau, dans un mé-
moire important qu'il a publié dans les Archives générales de médecine, a
cherché à éclairer cette question, sur laquelle s'étaient déjà exercés
tant d'esprits distingués. Il proclame la nécessité de ne reconnaître
comme espèces distinctes que celles qui, par leur mécanisme, l'en-
semble de leurs symptômes et les indications qu'elles présentent,
offrent des différences réelles.
Revenant aux idées anciennes quelque temps dédaignées, il admet
quatre espèces de luxations :
1° La luxation sous-épineuse ou en arrière, variété admise sans discus-
sion par tous les auteurs, luxation sous-acromiale de Malgaigne;
2° La luxation sous-pectorale, luxation en bas, axillaire, comme l'in-
dique lui-même l'auteur;
3° La luxation sous-scapulaire, dans laquelle la tête de l'os se place
derrière le muscle sous-scapulaire, au devant du col de l'omoplate,
luxation en dedans de Boyer, sous-coracoïdienne de Malgaigne;
h° La luxation sous-claviculaire, dans laquelle la tête se trouve placée
entre l'apophyse coracoïde et la clavicule. Luxation en haut de Boyer,
intra-coracoïdienne de Malgaigne.
Ainsi que nous l'avons dit, chacune de ces luxations se produit par
un mécanisme différent, chacune présente des signes particuliers bien
tranchés, chacune nécessite un mode de réduction spécial; nous au-
rons occasion de revenir plus loin sur ces propositions et de faire res-
sortir ce que cette classification offre d'intérêt au point de vue pra-
tique.
A la même époque, M. Pétrequin (1) donnait aussi une classification
(1) Gazette médicale, 1337, p. 306.
u,° AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
dans laquelle il admettait sous dos noms différents les variétés que l
nous venons d'énumérer précédemment, auxquelles il ajoute la luxa- i
tion axillaire directe d'après le fait de Desault que nous avons déjà j
mentionné.
En 18/11, Deville, partageant les idées de Velpeau, publia un mé- J
moire très-savant (1), dans lequel il expose les principales classitica- i
tions admises depuis Hippocrate jusqu'à nos jours, et cherche a faire
prévaloir une nomenclature qui aurait pour base les rapports de la tête
numérale avec les muscles qui entourent l'articulation. Nous nous |
sommes déjà expliqué sur ce point, nous n'y reviendrons plus. 11 est à
remarquer que Deville ne fait pas mention de la luxation sous-clavicu- I
laire de Velpeau.
Nous voyons donc maintenant deux doctrines en présence : d'une j
part celle de Malgaigne, qui rejette la luxation en bas, telle que la
comprenaient Desault, Boyer, etc.; d'autre part, celle de Velpeau,
MM. Sédillot, Pétrequin, qui admettent ces luxations. L'observation
pouvait seule décider la question : c'est ce qui a engagé quelques chi- I
rurgiens à publier un certain nombre de faits tendant à établir la réalité
des luxations en bas. Alors parurent les observations de Sédillot (2), de
Robert (3), Guepratte (k), faits qui ont été rassemblés par Goyrand dans
un mémoire sur la luxation sous-glénoïdienne de l'humérus (5), dont
Malgaigne lui-môme fut obligé, dans son Traité des luxations, d'ad-
mettre douze cas.
Si maintenant nous jetons un coup d'oeil rétrospectif sur les princi- i
pales phases qu'a présentées l'histoire des luxations humérales, nous
remarquons d'abord que les luxations en arrière et les luxations en haut I
n'ont donné lieu à aucune controverse importante. Les discussions ont
constamment eu pour objet les luxations en bas et les luxations en
dedans, que certains auteurs, fidèles à la tradition ancienne, tendaient
à conserver comme espèces distinctes, tandis que leurs adversaires les
réunissaient à tort en une seule classe. En effet, parmi ceux-ci, les uns,
comme Astley Cooper, les confondent sous le nom de luxations en bas ;
les autres, à la tête desquels se trouve Malgaigne, sous le nom de luxa-
tions sous-coracoïdiennes. Il est vrai que, depuis cette époque, Malgaigne
a dû reconnaître son erreur, admettre les luxations sous-glénoïdiennes,
et réserver le nom de luxations sous-coracoïdiennes à celles dans les-
(1) Annales de la chirurgie française, février 1841.
(2) Annales de la chirurgie française, septembre 1841.
(3) Journal de chirurgie, 1843, p. 83.
(4) Journal des connaissances médico-chirurgicales, 1844.
(5) Nouvelles études sur la luxation en bas ou sous-glénoidienno de l'humérus, par
le docteur Goyrand (d'Aix), {Mémoires de la Société de chirurgie de Paris, t. I, p. 21.)
LUXATIONS DE L'iIUMÉRUS. 109
quelles la tête de l'humérus est placée précisément au-dessous de l'apo-
physe coracoïde.
Il ne faudrait pas croire, d'après le résumé que nous venons de faire,
qu'à cela se bornent les résultats de tous les travaux entrepris sur celle
matière; les nombreuses discussions qui ont été soulevées ont eu pour
effet d'introduire plus de précision dans la détermination des diffé-
rentes espèces, au point de vue de l'anatomie pathologique, de la pa-
thologie et de la thérapeutique.
Nous décrirons les luxations suivantes, que l'on peut diviser en deux
groupes, suivant que la tête humérale se porte devant ou derrière la
côte de l'omoplate : 1° luxations antéro-internes , 2° luxation postéro-
Ixterne. Le tableau suivant fera mieux comprendre toutes les variétés :
/ Sous-glénoïdienne.
t (complète.
1° Luxations antéro-internes .) Sous-coracoïdienne l
t (incomplète.
\ Intra-coracoïdienne*.
2° Luxation postéro-externe. | Sous-épineuse incomplète.
Nous ne parlerons ni de la luxation sus-coracoïdienne de Malgaigne,
qui ne repose que sur quelques faits, ni des luxations sous claviculaire
et sous-épineuse complètes, qui ne sont à vrai dire que l'exagération
de celles dont nous allons parler, et qui méritent d'autant moins de
nous arrêter que, dans les cas rares où elles ont été observées, le déla-
brement des parties voisines enlevait aux observations toute leur valeur.
Nous terminerons par quelques remarques sur un petit nombre de
faits que nous considérons comme exceptionnels, et pour lesquels nous
n'avons pas cru devoir créer de classes distinctes.
Avant d'exposer l'histoire pathologique de ces luxations, nous don-
nerons quelques notions d'anatomie chirurgicale qui aideront à la faire
comprendre.
Nous examinerons successivement les os et les ligaments.
L'omoplate présente une cavité de réception, la cavité glénoïde, ova-
laire, à peine excavée, regardant en avant, en dehors et en haut, dont le
diamètre vertical est de h centimètres à peu près, et le transversal de
2 et demi environ. Elle est bordée par un fibro-cartilage, qui se conti-
nue avec le tendon de la longue portion du biceps dont il paraît n'être
qu'une expansion, disposition qui augmente la profondeur de la cavité
glénoïde d'une manière plus avantageuse pour la solidité que ne pour-
rait le faire un rebord osseux; car, d'après la remarque judicieuse de
Sappey, une vive-arête circulaire qui serait à la fois solide et non élas-
tique pourrait devenir funeste par sa fragilité.
110 AFFECTIONS DES AIITICULATIONS.
Une voûte appelée voûta acromio-coracoïdienne surmonte la cavité
glénoïde; elle est formée par l'apophyse coracoïde en dedans, l'acro-
mion en dehors, l'extrémité externe de la clavicule en haut, en avant
parle ligament acromio-coracoïdien. Elle se trouve à une distance de
Fio. 22. — Articulation de la clavicule avec l'omoplate et articulation scapulo-humérale
(l'ace antérieure).
I . Ligament conoide. — 2. Ligament trapézoïde. — 3. Ligament acromio-coracoïdien, — K. Ligament
acroniio-cluviculaire. — 5. Bandelellc fibreuse étendue de la face inférieure de la clavicule à l'apo-
physe coracoïde. — 6. Ligament qui convertit en trou l'écbancrure du bord supérieur de l'omoplate.
7. Capsule fibreuse de l'articulation scapulo-humérale. — 8 Faisceau supplémentaire qui s'atta-
che à l'apophyse coracoïde. — 9. Tendon de la longue portion du biceps.
15 à 20 millimètres de la cavité glénoïde, et forme au-dessus de celle-ci
une espèce de demi-ceinture qui la protège supérieurement; le dia-
mètre, ou plutôt la corde de celte voûte, est de 7 centimètres environ.
A la partie inférieure de la cavité glénoïde, on trouve la terminaison
d'une arête saillante : c'est le bord axillaire. la côte de l'omoplate; les
rapports de cette crête osseuse avec la cavité glénoïde sont les suivants :
elle correspond, non pas à la ligne qui diviserait la cavité glénoïde en
deux parties égales, l'une interne, l'autre externe, mais à un point
beaucoup plus rapproché du bord externe de celte cavité, disposition
qui suffirait à elle seule pour expliquer la position de la tète humorale
dans les luxations en bas; en effet, admettons que la tête de l'humérus
s'échappe par la partie inférieure de la cavité glénoïde, son centre se
trouvera déjà placé, par suite des rapports que nous venons d'indiquer,
en dedans de la côte de l'omoplate.
LUXATIONS DE L'HUMÉRUS. 111
L'humérus se termine supérieurement par une tôte arrondie repré-
sentant à peu près les deux tiers d'une sphère. Le diamètre vertical de
la lète numérale, qui est le plus grand, est de 5 centimètres environ ;
le diamètre transversal est de k centimètres et demi. Son axe regarde
en haut, en dedans et en arrière (fig. 22).
Les surfaces articulaires sont maintenues en rapport par une capsule
fibreuse assez lâche pour permettre un écartement de 1 à 2 centi-
mètres ; celle-ci représente une espèce de manchon inséré d'une part
au pourtour de la cavité glénoïde, d'autre part au col anatomique de la
tête numérale; elle se trouve renforcée à sa partie supérieure par deux
ligaments accessoires et par les tendons de plusieurs muscles, tels que
le sus-épineux, le sous-épineux, le sous-scapulaire et le petit rond. Son
étendue n'est pas suffisante pour qu'une luxation complète soit possible
sans sa rupture préalable.
Anatomie pathologique. — Commençons d'abord par établir avec
Fip, 23. _ Luxation sous-glénoïdienne (Anger, pièce expérimentale).
précision le point qu'occupe la tôle numérale dans les diverses espèces
112 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
de déplacements. Dans la luxation sous-tjlènoïdiennc, la tête de l'humé-
rus est placée à la partie supérieure du bord axillaire de l'omoplate,
entre la longue portion du triceps et le muscle sous-scapulaire, et cor 1
respond à la partie inférieure et interne de la cavité glénoïde (fig. 23).
Pinel et A. Cooper ont vu la tête à un pouce et demi au-dessous de l'axé
de la cavité glénoïde, etDevillel'a trouvée à 2 centimètres et demi du
bord antérieur de l'apophyse coracoïde. Mais dans les quatre autopsies
que possède la science, il n'est malheureusement pas dit quel est l'ob-
stacle qui empêche la tête de remonter sous l'apophyse coracoïde.
Dans la luxation sous-coracoïdienne complète, la tête de l'humérus,
située en dedans de la cavité glénoïde au-dessous du bec coracoïdien
qui tombe sur son milieu et appuie sur le cartilage articulaire, près
d'un centimètre' en dedans de la. gouttière bicipitale, proémine en
avant du bec, tandis que sa face opposée roule un peu en dedans du
rebord glénoïdien, de manière à regarder le col de l'omoplate sans
cependant s'y appuyer. Elle est ainsi logée entre le col glénoïdiert et le
muscle sous-scapulaire, et son col anatomique est retenu sur le rebord
de la cupule, tandis que son trochiterest appliqué sur la partie interne
et inférieure de la cavité articulaire. Si la luxation est incomplète, l'hé-
misphère articulaire repose sur le bord antérieur de la cavité glénoïde,
de telle sorte qu'il se trouve divisé en deux parties, l'une externe, qui
regarde du côté de la cavité articulaire, l'autre interne, qui correspond
à la fosse sous-scapulaire.
Dans la luxation intm-coracoïdienne, la tête numérale se trouve logée
dans la fosse sous-scapulaire, sous le muscle du même nom, en dedans
de l'apophyse coracoïde et plus ou moins rapprochée de la clavicule.
Elle appuie contre le col de l'omoplate.
Dans la luxation sous- épineuse, l'extrémité supérieure de l'humérus
est placée sur le bord postérieur de la cavité glénoïde, immédiatement
au-dessous de l'acromion. Nous pensons que cette luxation n'est pres-
que jamais complète, et que les cas de luxation complète cités par
A. Cooper et Malgaigne sont des exceptions trop rares et trop peu im-
portantes pour être prises en considération. En effet, dans les cas nom-
breux que nous avons rencontrés, l'extrémité supérieure de l'humérus
était restée appliquée sur la cavité glénoïde; mais elle avait subi un
mouvement de rotation en dehors tel que le bord antérieur du' grand
trochanter était logé dans la cupule glénoïdienne, tandis que la surface
cartilagineuse de la tête numérale était tournée en dehors et en avant.
Si l'on excepte la luxation sous-coracoïdienne incomplète, toutes les
luxations numérales entraînent nécessairement une rupture très-éten-
due de la capsule; le plus souvent aussi les muscles ont éprouvé une
déchirure; on a vu la tête de l'humérus traverser le muscle sous-sca-
pulaire d'arrière en avant, et venir se mettre en contact avec le grand
LUXATIONS 1)K l/llUMKHUS. Ii3
dentelé et la face postérieure du grand pectoral. C'est une chose com-
mune de trouver, à la suite de ces luxations, des portions osseuses
arrachées de l'une des tubérosilés, et appendues à l'extrémité du
Fig. 24. — Luxation intra-caracoïdienne. On voit qu'elle est compliquée d'arrachement
du trochiter. (D'après une pièce recueillie dans mon service et déposée par M. Maurice
Raynaud au musée Dupuytren.)
muscle auquel elles fournissaient un point d'insertion; on a vu plu-
sieurs fois les vaisseaux axillaires, les nerfs, contus, déchirés, circon-
stances que nous rappellerons à l'occasion des complications (fig. 24).
Enfin, dans les luxations anciennes, on trouve une cavité nouvelle^
formée dans les points où nous avons dit que reposait la téte. On peut
voir dans le musée Dupuytren plusieurs pièces sur lesquelles cette dis-
position peut être étudiée, ainsi que les rapports exacts de l'humérus
déplacé. Nous citerons entre autres une pièce portant le n° 728 : c'est
un exemple de luxation sous-glénoïdienne; deux pièces portant les
n°5 723 et 727, données par Stanski et Demeaux, celles-ci nous mon-
trent des luxations sous-coracoïdiennes; et trois autres pièces portant
les n08 72/i, 725 et 726, qui appartiennent aux luxations intra-coracoï-
diennes.
Dans les luxations incomplètes, la tête humérale appuyée sur le bord
NÉLATOH. — PATH. CII1R. III. — 8
11" AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
de la cavité glénoïde se creuse tantôt d'un sillon plus ou moins pro-
fond qui reçoit ce bord, tantôt au contraire c'est ce bord qui s'affaisse
pour présenter une surface plane et s'accommoder à la forme de la
tête.
En même temps que ce travail s'accomplit, la cavité glénoïde tend à
s'etlacer peu à peu; elle devient moins profonde, presque plane, quel-
quefois même convexe. Toutes les parties osseuses qui entourent la
nouvelle articulation se couvrent de végétations, résultat d'une ostéite
plastique. 11 n'est pas rare de trouver de ces végétations osseuses con-
tenues dans la capsule de nouvelle formation, ou même libres dans la
nouvelle cavité articulaire. Enfin, on voit quelquefois le bec coraeoïdien
aplati et transformé en facette articulaire sous laquelle, dans les luxa-
tions coracoïdiennes complètes, roule la tête de l'humérus.
Causes et mécanisme. — Les luxations de l'articulation scapulo-
humérale sont quatre ou cinq fois plus nombreuses chez l'homme que
chez la femme, excepté après soixante ans; à cet âge, elles deviennent
de moitié plus fréquentes chez la femme. Enfin, très-rares avant quinze
ans, on les rencontre surtout de quarante-cinq à soixante-cinq ans. Ces
luxations peuvent être le résultat de causes directes ou indirectes.
Les causes directes produisent rarement un déplacement de la tête
de l'humérus; cependant on a vu quelquefois survenir des luxations
sous-glénoïdiennes, sous-coracoïdiennes et sous-épineuses à la suite
d'une chute sur le moignon de l'épaule. Dans ce cas, la violence exté-
rieure, représentée par le poids du corps et la vitesse de sa chute,
chasse directement la tête numérale soit sur la côte de l'omoplate, soit
vers la fosse sous-scapulaire ou sous-épineuse; cette tête se portera
dans le premier sens, si la chute a lieu de manière à exercer une pres-
sion de haut en bas; elle se portera au contraire dans le second, si elle
agit sur la partie externe et postérieure de l'épaule; dans le troisième,
si elle s'exerce d'avant en arrière sur sa partie antérieure.
En même temps que la cause vulnérante porte l'extrémité supérieure
de l'humérus en avant ou en arrière de la cavité glénoïde, elle imprime
à celte extrémité un mouvement de torsion tel que, dans la luxation
sous-coracoïdienne, la tête de l'humérus est portée dans la rotation
en dedans, et que dans la luxation sous-épineuse elle est en rotation en
dehors. Suivant M. A. Richard, ce mouvement de rotation n'aurait pas
lieu 'dans la luxation intra-coracoïdienne. Dans celle-ci, en effet, il pré-
tend que la tête est poussée directement en dedans de l'apophyse cora-
coïde, de telle sorte que la surface articulaire de l'extrémité numérale
est plutôt dans la rotation en dedans, et ce mouvement est favorisé par
l'arrachement du trochiler ou par la déchirure de. la capsule au
niveau de cette tubérosité.
Pour concevoir comment un choc violent agissant sur la partie
LUXATIONS DE L'HUMERUS. 115
moyenne de l'os du bras détermine une luxation de l'épaule, il sullit
de supposer le bras médiocrement écarté du tronc, et soutenu par son
extrémité inférieure, au moment où l'accident se produit; l'humérus
représente alors un levier du troisième genre; mais la luxation est fort
difficile par ce mécanisme, le bras de la résistance qui égale la lon-
gueur totale de l'os étant beaucoup plus long que celui de la puissance :
aussi voit-on presque constamment dans cette circonstance la capsule
de l'articulation résister et l'humérus se briser.
Le mode de production des luxations qui sont le résultat de causes
indirectes a été diversement expliqué par les auteurs; pour en simpli-
fier l'exposition, nous considérerons isolément les effets purement
mécaniques produits par l'exagération des mouvements naturels de
l'humérus et ceux qui dépendent de l'action musculaire.
Lorsqu'une chute a lieu sur le coude, le bras étant écarté du tronc,
le premier effet de l'accident est l'exagération du mouvement d'abduc-
tion du membre; le second consiste dans la tension extrême de la
capsule articulaire à sa partie inférieure; le troisième, dans le contact
qui s'établit entre la grosse tubérosité de l'humérus et le rebord de la
cavité glénoïde; le quatrième est la déchirure de la capsule au niveau
du point le plus distendu; le cinquième, un mouvement de bascule
qu'éprouve l'humérus en se convertissant en un levier du premier
genre, qui a pour point d'appui d'abord la circonférence de la cavité
glénoïde, puis le bord externe de l'acromion, pour bras de puissance
toute la partie de l'os comprise entre le col chirurgical et son extrémité
inférieure, et pour bras de résistance la tête numérale, qui se détache
de la cavité glénoïde, s'introduit dans la déchirure du ligament capsu-
laire, et se porte enfin en bas et dedans au-dessous du grand pectoral.
Ce mécanisme a été rigoureusement véritié par l'expérimentation
cadavérique; il est un point seulement sur lequel nous conservons
quelques doutes. Selon Malgaigne: la capsule ne se déchirerait que
sous l'influence du mouvement de bascule qu'éprouve l'humérus, s'ap-
puyanl successivement sur le rebord de la cavité glénoïde et sur le bord
externe de l'acromion. D'après nos observations, nous serions disposé
à admettre que la déchirure du ligament précède ce double contact :
de telle sorte que les points d'appui que la grosse tubérosité prend sur
le rebord de la cavité glénoïde, et sur le bord externe de l'acromion,
aura seulement pour effet d'agrandir la solution de continuité de la
capsule en imprimant à la téte numérale un mouvement de bascule
qui lui permet de glisser en bas et en avant.
Si le bras se dirige en dehors et en arrière au moment d'une chute,
que celle-ci ait lieu sur la paume de la main ou sur le coude, les phéno-
mènes qu'on observera auront la plus grande analogie avec les précé-
dents ; alors encore il y aura tension de la capsule à sa partie anté-
U© AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
rieure, contact de la grosse tubérosité avec le rebord postérieur de la
cavité glénoïde, déchirure de la capsule, primitive ou consécutive à ce
contact, transformation de l'humérus en un levier du premier genre, ,
et enfin déplacement de la tête qui se portera en avant ou en dedans de
la cavité glénoïde, tanlôt dans la fosse sous-scapulaire, et tantôt sur le
bord interne ou sternal de l'apophyse coracoïde.
Les muscles qui entourent l'articulation de l'épaule favorisent le dé-
placement de la tête de l'humérus, selon la plupart des auteurs, et
peuvent même suffire dans quelques circonstances pour le produire.
Au moment où le bras est fortement écarté du tronc, le grand pectoral,
le grand dorsal et le grand rond se contractent involontairement et vio-
lemment pour s'opposer au mouvement d'abduction que la chute a
porté au delà de ses limites, et, le bras étant fixé par la partie inférieure,
leur action se reporte sur son extrémité scapulaire qu'ils attirent dans
l'aisselle, en transformant l'humérus en un levier du troisième genre.
Le muscle deltoïde, en imprimant au bras un violent mouvement d'ab-
duction, peut aussi déplacer la tête de l'humérus, soit par l'exagération
même de ce mouvement, soit par la pression qu'il exerce de haut en
bas sur l'extrémité supérieure de l'os. Sue dit avoir vu l'humérus se
luxer chez un canonnier qui lançait une bombe, et chez un commis qui
soulevait un registre. Jacquemin a publié plusieurs exemples sembla-
bles. Lenoir a de même observé une luxation en bas déterminée par un
effort pour soulever des poids considérables au-dessus de la tète, et
Moulinié une autre produite en lançant un coup de poing. Enfin on
a vu le bras luxé par une forte contraction musculaire chez un joueur
de paume, chez un lutteur et chez un épileptique.
Symptomatologie. — Les symptômes des luxations de l'humérus
sont communs à toutes les espèces ou particuliers à chacune d'entre
elles.
Les symptômes communs sont : l°la déformation de l'épaule, souvent
considérable, appréciable à l'œil et au toucher; 2° une attitude parti-
culière du bras, de l'avant-bras et du tronc; 3° une variation de lon-
gueur du membre; 4° l'impossibilité d'exécuter certains mouvements;
5° la douleur au niveau de l'articulation blessée; 6° l'apparition,
quelques jours après la blessure, d'une ecchymose plus ou moins
étendue.
Symptômes propres à chaque espèce des luxations humérales. Nous ex-
poserons d'abord les symptômes qui appartiennent à la luxation sous-
coracoïdienne. Celle-ci, en effet, est la plus fréquente de toutes, et sa
symptomatologie, ayant été donnée avec plus de détails que pour les
autres espèces, pourra nous servir de type lorsque nous parlerons des
autres déplacements de la tête numérale.
LUXATIONS DE L'HUMÉRUS. H7
A Luxation sous-coracoïdienne.—li^s la luxation sous-coracoïdienne,
le moi-non de l'épaule est remarquable par une déformation très-pro-
noncée0 Au lieu de présenter au-dessous de l'acromion une surface
arrondie il offre un aplatissement très-prononcé, surtout en arrière, de
sorte que cette apophyse forme une saillie qui donne à l'épaule une
physionomie toute particulière qui permet souvent d'affirmer a la pre-
Fie. 25. — Luxation sous-coracoïdiennc.
mière vue qu'il existe une luxation. La paroi antérieure de l'aisselle,
mesurée du milieu de la clavicule au milieu de son bord inférieur, a
plus de hauteur que celle du côté opposé ; elle est légèrement bombée :
le creux sous-claviculaire est un peu moins profond qu'à l'état normal ;
suivant Velpeau, tout le bord spinal du scapulum est soulevé en
arrière (fig. 25).
Si l'on cherche à préciser par le toucher quels sont exactement les
rapports des os, on reconnaît, en plongeant les doigts au-dessous de
l'acromion, un vide profond à la place du relief que forme normale-
ment dans ce point la tête de l'humérus. On peut même arriver à sen-
tir la surface glénoïdienne lorsque, pour faire cette exploration, on a
le soin de mettre le deltoïde dans le relâchement, en soutenant avec
une main le coude que l'on porte dans l'abduction. Du côté de l'ais-
selle, on peut sentir une tumeur volumineuse, lisse, arrondie, formée
par la tête de l'humérus, tumeur qui participe à tous les mouvements
imprimés à l'os du hras, que l'on rend plus saillante en mettant le
rlp AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
coude dans l'abduction, comme le conseille A. Cooper, mais qui ce-
pendant reste toujours séparée de la main par une épaisseur de parties
molles assez considérable. Cette même saillie osseuse peut être sentie '
par le toucher à travers la paroi antérieure de l'aisselle, immédiate-
ment au-dessous de l'apophyse coracoïde, dont le bec facilement re-
connaissablc semble la partager en deux parties égales.
Le coude est écarté du tronc; le bras, porté dans la rotation en de-
hors, de façon que l'épicondyle regarde en dehors et en arrière pen-
dant que Tépitrochlée regarde en dedans et en avant, présente une
dépression angulaire au niveau de l'insertion delloïdiennc, de sorte
que si, par la pensée, on prolonge l'axe de la partie inférieure de l'hu-
mérus, on voit que celui-ci ne se dirige pas de manière à passer par le
centre de l'épaule, mais se rapproche d'une manière très-évidente de
la paroi thoracique. L'avant-bras est fléchi sur le bras et généralement
soutenu par la main du côté sain; la tête et le tronc sont inclinés du
côté malade, l'épaule luxée est par conséquent abaissée.
Le bras présente des variations dans sa longueur; pour les constater,
on mesure la distance qui sépare l'angle postérieur de l'acromion, de
l'épicondyle ou du bord postérieur de l'olécràne, l'avant-bras ayant été
préalablement fléchi à angle droit sur le bras. Avant de procéder à cet
examen, il est recommandé de rapprocher le coude du tronc. Cette
précaution est en effet indispensable, car l'abduction aura pour effet de
rapprocher les deux saillies osseuses que nous avons prises pour point
de départ dans la mensuration. Supposons, en effet, que, sur un
membre sain, l'humérus soit porté dans l'abduction jusqu'à la position
horizontale, on aura un raccourcissement égal à la projection en dehors
de la voûte acromio-coracoïdienne, raccourcissement qui, dans le cas
de luxation, sera plus considérable encore, la tète numérale ayant alors
éprouvé une sorte de chevauchement sur le col de l'omoplate. Le
membre du côté opposé, placé exactement dans la môme position que
celui qui est luxé, sert de terme de comparaison.
Les variations de longueur du bras, admises par Celse et d'autres au-
teurs, ont surtout fixé l'attention depuis la publication du mémoire de
Malgaigne. Ce chirurgien, se fondant sur les rapports de la cavité glé-
noïde et de l'apophyse coracoïde, avait avancé, contre l'opinion de
Robertet celle de M. Maisonneuve, que, dans toute luxation sous-cora-
coïdienne, la tête de l'humérus ayant dû s'abaisser pour se placer au-
dessous de l'apophyse coracoïde, la longueur du membre devait être
accrue, car cette apophyse est située plus bas que le bord supérieur de
la cavité glénoïde. Nous avons bien des fois cherché à constater ce
symptôme, et nous avons pu reconnaître, avec beaucoup d'autres chi-
rurgiens, que, dans la plupart des cas, il existe un allongement, peu
considérable à la vérité, car il ne dépasse guère 5 à 6 millimètres, que
LUXATIONS DE LHUMÉRUS. 119
d'autres fois les deux membres ont une longueur égale, et qu'enfin,
dans quelques cas, le membre blessé se trouve plus court que celui du
côté sain. Gomment expliquer ces différences? Trois causes nous pa-
raissent pouvoir être invoquées : 1° la tête de l'humérus peut être im-
médiatement en contact avec la face inférieure de l'apophyse coracoïde
ou en être éloignée de quelques millimètres; 2° elle peut être plus ou
moins portée en dedans : d'où il résullera un aplatissement variable du
deltoïde; or, plus ce muscle sera déprimé, plus le lien appliqué à sa
surface suivra un trajet direct, plus, par conséquent, le membre paraî-
tra raccourci ; 3° la déchirure des ligaments, la tension des muscles
permettant à l'humérus de se mouvoir avec plus ou moins de liberté
sur l'omoplate, il en résulte qu'en rapprochant la base de la poitrine,
tantôt on fait basculer l'humérus, et l'omoplate éprouve un mouve-
ment simultané qui laisse en réalité l'humérus dans l'abduction par
rapport à l'omoplate, tandis que d'autres fois il se passe un mouvement
entre la téte de l'humérus et le scapulum, mouvement qui a pour effet
d'éloigner l'épicondyle de l'acromion; k" l'apophyse coracoïde n'a pas
la môme longueur chez tous les sujets. Elle est beaucoup plus proémi-
nente chez l'homme adulte que chez la femme.
Les mouvements spontanés de l'articulation scapulo-humérale sont
difficiles, ceux surtout qui auraient pour effet de ramener le bras dans
l'adduction et en avant, et qui lutteraient contre la tension de la partie
supérieure et postérieure de la capsule, tension d'autant plus marquée
qu'une déchirure moins grande oppose plus de résistance à l'éloigne-
mentde la tête luxée. Aussi le malade ne peut-il qu'avec la plus grande
difficulté élever la main à la tète. Les mouvements en arrière et l'ab-
duction, ainsi que l'adduction et la rotation, peuvent être imprimés
assez facilement et sans causer de vives douleurs. Ceux du coude,
quoique faciles, causent quelques souffrances.
On perçoit souvent une sorte de crépitation sourde lorsque l'on pro-
duit ces mouvements, surtout celui de rotation.
La douleur, dont le siège est au creux de l'aisselle et quelquefois à
l'insertion du biceps, est généralement peu vive lorsque le bras reste
dans l'immobilité; quant à l'ecchymose, elle apparaît quatre ou cinq
jours après l'accident; elle se propage surtout à la face interne du bras
sur le trajet des vaisseaux.
Lorsque cette luxation est incomplète, elle présente les symptômes
que nous venons d'exposer; ils sont seulement moins prononcés; la
déformation est moins considérable, la tête de l'humérus moins facile-
ment sentie, la déviation du membre moins prononcée, etc.
B. Luxation som-glénoïdienne. — Les symptômes de la luxation sous-
glénoïdienne présentent beaucoup d'analogie avec ceux de la luxation
120 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
sous-coracoïdiennc. C'est là ce qui explique comment ces deux luxa-
tions ont été souvent confondues.
Comme dans la luxation que nous venons de décrire, on trouve dans
celle-ci un aplatissement du moignon de l'épaule, une saillie de la
voûte acromio-coracoïdienne, un allongement de la paroi antérieure
Fie. 26. — Luxation sous-glénoïdienne.
de l'aisselle; mais ces symptômes sont plus prononcés ; toute la surface
du deltoïde est déprimée au-devant de la cavité glénoïdienne; le creux
sous-claviculaire est conservé; la face antérieure de l'aisselle ne pré-
sente aucune saillie; l'angle inférieur duscapulum est fortement relevé
en arrière, écarté de l'épine vertébrale (Velpeau). Nous trouvons, au
contraire, dans le mémoire de Goyrand que l'angle inférieur de l'omo-
plate est rapproché de l'épine dorsale et fait en arrière une saillie
anormale considérable, symptôme qu'a aussi observé M. Broca et dont
on trouve l'explication dans la tension considérable du deltoïde, qui
doit produire un abaissement de l'acromion et un mouvement en sens
inverse de l'angle inférieur de l'omoplate (fig. 26).
La main portée dans l'aisselle rencontre la tête de l'humérus placée
sous la peau, dont elle n'est séparée en avant que par le muscle grand
pectoral. Elle fait, à la hauteur du troisième espace intercostal environ,
un relief qui peul se porter soit en avant, soit en arrière, mais qui peut
aussi occuper le centre du creux axillaire. Il est inutile d'ajouter qu'on
ne la rencontre plus en explorant la région sous-acromiale. En géné-
ral, on dit qu'elle est fixe dans sa nouvelle position. Mais Goyrand et
Melle l'ont trouvée si constamment mobile, tantôt contre le bord ex-
LUXATIONS DE L'HUMÉRUS. 121
t ,,ne du arand pectoral, tantôt contre le bord antérieur du grand dor-
sal ou môme contre la peau de l'aisselle, qu'ils ont voulu faire de cette
mobilité un signe pathognomonique.
Le coude est plus écarté du tronc que dans la luxation sous-coracoi-
.lienne Le bras est dirigé en debors et quelquefois un peu en avant.
Parfois' même le bras forme un angle droit avec le corps. Il est plus
lônede 1 à 3 centimètres que celui du côté opposé. L'avanl-bras est
fortement fléchi sur le bras et ne peut être étendu sans faire beaucoup
souffrir le malade.
Dans deux cas, M. Broca a observé une rotation de 1 humérus en
dedans rotation qui n'existait pas dans un troisième cas.
Les mouvements volontaires de l'articulation scapulo-humérale sont
impossibles, en raison de la tension des muscles groupés autour de
l'articulation; les mouvements communiqués, au contraire, s'exécutent
facilement et sans causer de douleur.
Goyrand indique que, dans ses expériences cadavériques, il a observé
le glissement de la tête de l'humérus d'arrière en avant et d'avant en
arrière sur la facette sous-glénoïdienne; il présume que ce symptôme
doit exister sur le vivant, question que l'observation ultérieure viendra
décider.
C. Luxation intra-coracoïdienne. — La plus rare des trois luxations qui
se font en avant du scapulum. Cette affection présente des signes qui
lui sont tout à fait propres.
La déformation du moignon de l'épaule est peu prononcée; l'aplatis-
sement du deltoïde est plus évident en arrière qu'en avant; le creux
sous-claviculaire a disparu, il est remplacé par un relief formé par la
tête numérale. Le coude est porté en arrière, le bras forme avec le
moignon de l'épaule un angle obtus ouvert en arrière, dont le sommet
correspond au bord postérieur du deltoïde. Si l'on prolonge par la
pensée l'axe de la partie inférieure de l'humérus, cet axe vient se diri-
ger fortement en avant. Suivant Velpeau, l'angle supérieur du scapu-
lum est repoussé en arrière; cependant ce symptôme n'existe pas sur
un moule de plâtre que je possède, et que nous avons fait représenter
ci-contre (fig. 27). Si l'on applique la main sur la région deltoïdienne,
on ne sent plus la tôle au-dessous de l'acromion ; on la trouve en
palpant la paroi antérieure de l'aisselle au-dessous de la clavicule et
en dedans de l'apophyse coracoïde, qu'elle déborde des deux tiers ou
des trois quarts de sa sphéricité. La main plongée dans l'aisselle n'y ren-
contre pas d'abord la tête de l'humérus, ou ne parvient à la toucher
que très-difficilement et à la partie la plus élevée de la région; elle est
séparée de la peau par une très-grande épaisseur de parties molles.
Le membre est constamment plus court que celui du côté opposé
et se trouve (ixé le long du thorax, dont il ne peut être écarté volontai-
lZZ AFFECTIONS L)KS ARTICULATIONS.
rement, et d'où les mouvements involontaires ne sauraient le tirer
qu'avec beaucoup de peine et en faisant beaucoup souffrir le blessé.
Fig. 27. — Luxation intra-coracoïdienne.
Cette difficulté d'imprimer des mouvements à la tête permet moins
souvent que dans la variété précédente de percevoir la crépitation.
D. Luxation sous-épineuse. — La luxation sous-épineuse est la plus rare
de toutes les luxations de l'épaule; elle est presque toujours incom-
plète et se reconnaît aux signes suivants :
La déformation du moignon de l'épaule est moins appréciable à la
vue que dans les autres espèces de luxations; il n'existe qu'un léger
aplatissement en avant, résultant du passage en arrière de la tête de
l'humérus. Au niveau de la base de l'acromion, on aperçoit une faible
saillie qui ne dépasse pas cette apophyse (fig. 27). Le coude est rap-
proché du tronc et porté en avant. Le bras est dans la rotation en
dedans, l'avant-bras demi-fléchi sur le bras. Si l'on cherche avec la
main la position de la tète, on ne la rencontre plus dans le lieu qu'elle
occupe habituellement, c'est-à-dire au-dessous de l'acromion, mais
bien sous l'extrémité antérieure de l'épine de l'omoplate
LUXATIONS HE L'HUMÉRUS. 123
Le membre est plus long que celui du côté sain; le malade ne peut
lui faire exécuter aucun mouvement, et, si l'on essaye de lui en impri-
mer, il est presque impossible d'y parvenir, tant à cause de la douleur
que ressent le malade qu'à cause de l'enclavement de la tête sous le
bord externe de la voùtc acromio-coracoïdienne.
Fie 28. — Luxation sous-épineuse (Anger).
Les symptômes des quatre espèces de luxations de l'épaule se trou-
vent résumés et mis en regard dans le tableau suivant :
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AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
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luxations nu l'humérus. 125
Pour terminer l'étude symptomatologique des luxations de l'épaule,
il nous reste à mentionner quelques faits exceptionnels qui ont été
considérés à tort comme autant de variétés; on trouve dans le Journal
7e chirurgie de Desault(t. II, p. 236) une observation qui est donnée
rômme exemple de luxation en bas; il y est dit que la tête de 1 bume-
rus présentait une mobilité extraordinaire, qu'elle se portait avec une
taie facilité contre le bord externe du grand pectoral, contre le bord
■intérieur du grand dorsal, et contre la peau de l'aisselle, selon la
direction dans laquelle on remuait le bras. Cette luxation, après avoir
été réduite une première fois, se reproduisit, et la contention exigea
l'emploi d'un appareil à peu près semblable à celui qui est usité pour
lé traitement des fractures de la clavicule. Une grande mobilité delà
tète de l'humérus et la reproduction du déplacement aussitôt que la
réduction avait été opérée sont des phénomènes tellement exception-
nels, non-seulement dans l'histoire des luxations de l'épaule, mais dans
celle des luxations en général, que quelques auteurs ont été portés à
considérer le fait qui précède comme un exemple de fracture du col de
l'humérus; cela se concilie très-bien, en effet, avec une lésion de ce
genre et avec la circonstance d'une chute sur le moignon de l'épaule.
Toutefois, après avoir lu attentivement tous les détails de ce fait, nous
sommes disposé à croire qu'il s'agit réellement ici d'une luxation: seu-
lement, il existait vraisemblablement une large déchirure de la cap-
sule, et peut-être de quelques-uns des muscles qui se fixent à la grosse
tubérosité : de là cette mobilité signalée par Desault; de là aussi cette
facile reproduction du déplacement. Nous ajouterons que ce déplace-
ment de la tête numérale nous paraît être une luxation sous-glénoï-
dienne, remarquable par l'étendue du déplacement et par une solution
de continuité considérable des parties molles.
M. Laugier a fait connaître un mode de déplacement de la tête de
l'humérus auquel il a imposé la dénomination de luxation en haut, et
qui mérite d'être rapporté : dans ce déplacement, la tête numérale
était tournée directement en avant, et en rapport avec le bord externe
ou postérieur de l'apophyse coracoïde; la grosse tubérosité répondait
à la cavité glénoïde ; la petite tubérosité regardait en dehors; le muscle
sous-scapulaire, allongé par la déviation de cette dernière saillie, s'en-
roulait obliquement sur le col chirurgical de l'os, et maintenait dans
son contact avec l'apophyse coracoïde la partie articulaire. Est-ce bien
là un exemple de luxation en haut? Nous ne saurions l'admettre; nous
persistons à considérer comme physiquement impossible tout déplace-
ment sus-glénoïdien de l'humérus; le fait observé par M. Laugier est le
résultat d'une rotation de l'os du bras autour de son axe, rotation qui
s'est accomplie de dedans en dehors, et qui aura pour conséquence
nécessaire, chaque fois qu'elle se produira : 1° la déchirure de la cap-
120 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
suie au niveau du bord interne de La cavité glénoïde ; 2° la rupture du
ligament coraco-huméral ; 3° le transport de la petite tubérosilé en
dehors; W celui de la grosse tubérosilé en arrière ou dans la cavité
glénoïde; 5° celui de l'hémisphère articulaire en avant, lequel, ainsi
dévié, s'élève et s'applique contre l'apophyse coracoïde ; 6° enfin l'en-
roulement spiroïde du muscle sous-scapulaire, dont l'allongement pro-
voque la rétraction, et dont la rétraction maintient l'extrémité supé
Heure de l'os dans la position anormale qu'il occupe. Si" Ton voulait
créer un nompour cette variété de déplacement de la tête humérale, ce
n'est donc pas sous le nom de luxation en haut qu'il conviendrait de la
désigner, mais sous celui de luxation par rotation, qui aurait l'avantage
d'en faire comprendre à la fois le mécanisme et les principaux phéno-
mènes. Nous rattacherons à cette luxation par rotation et à la luxation
sous-coracoïdienne incomplète le déplacement incomplet en dehors de
l'apophyse coracoïde décrit par Ast. Cooper. A son tour, Bourget(d'Aix)
a présenté en 1858, à la Société de chirurgie, sept observations de
luxations en haut. Il y aurait même lieu, suivant cet auteur, de distin-
guer deux variétés : luxations en haut complètes ou incomplètes. Mais
Morel-Lavallée a fait avec raison observer que la plupart de ces obser-
vations sont loin d'être probantes et qu'elles se rapportent plutôt, soit
à des fractures de l'épiphyse humérale accompagnées de saillie en avant
et en haut du fragment inférieur, soit à des arthrites chroniques qui
auraient déformé les surfaces articulaires. Cette conclusion ressort
non-seulement de la lecture des observations de Bourget, mais encore
de nombreuses expériences faites par Morel-Lavallée, et qui ont dé-
montré que la tête humérale ne peut se maintenir d'elle-même au-
dessus de la voûte acromio-coracoïdienne. Quant à la luxation que
Malgaigne a décrite sous le nom de luxation sus-coracoïdienne, et dont
l'existence ne repose que sur une seule observation, nous nous conten-
terons de faire remarquer que la déchirure du deltoïde suffit ample-
ment pour expliquer l'exagération insolite du déplacement, et qu'avant
d'admettre une nouvelle variété de luxation scapulo-humérale, il
serait bon d'attendre de nouveaux faits.
Larrey dit avoir vu dans le cabinet de Prochaska, à Vienne, un dé-
placement dans lequel l'extrémité supérieure de l'humérus avait pénéj
tré entre deux eûtes, et faisait saillie dans la poitrine. M. Sédillot, s 'ap-
puyant sur ce fait, a admis une luxation intercostale. M. Richet a aussi
décrit un cas de luxation sus-costale. Mais de semblables déplacements
ne sont-ils pas autre chose que des accidents des luxations sous-cora-
coïdiennes? En général, la tête de l'humérus s'arrête à l'entrée de la
fosse sous-scapulaire, sous le tendon du muscle de même nom; mais si
la violence qui préside à cette luxation n'est pas épuisée après l'avoir
produite, la tête humérale surmontera le muscle et viendra se placer
sur
LUXATIONS DE L'HUMÉRUS. 127
le grand dentelé. Que l'effort soit plus considérable, elle déchirera
ïe'crand dentelé et entrera en contact avec les côtes; et comme la
puissance qui agit sur l'os du bras est en quelque sorte illimitée, on
conçoit que son extrémité supérieure pourra se porter plus loin encore,
briser les côtes situées sur son passage, ou bien les intercostaux, et
pénétrer dans la cavité de la plèvre, comme l'a vu Prochaska; on con-
çoit même qu'elle laboure le parenchyme pulmonaire, et produise des
désordres instantanément mortels; mais faudra-t-il considérer chacune
de ces circonstances comme autant de variétés de luxation sous-cora-
coïdienne? Non assurément; ce sont autant de phénomènes exception-
nels et accidentels, des complications d'une seule et môme luxation,
mais non des variétés distinctes.
Complications. — Les luxations de l'épaule sont rarement accompa-
gnées d'accidents ; cependant on a vu le déplacement de la tête de l'hu-
mérus coïncider avec une fracture, avec l'arrachement ou l'écrase-
ment du trochiter ou d'une portion de la tôte numérale, avec un
engorgement inflammatoire des parties molles qui entourent l'articula-
tion, avec la paralysie générale et partielle du membre supérieur, et
enfin avec la déchirure de l'artère axillaire. Plus rarement elles coïn-
cident avec la luxation simultanée d'une autre grande articulation,
ainsi que M. J. Servie l'a récemment observé à la hanche.
Les fractures qui compliquent le plus souvent les luxations de l'arti-
culation scapulo-humérale sont celles qui intéressent la partie moyenne
ou le col de l'os du bras ; plus rarement on voit l'apophyse coracoïde
etl'acromion se briser dans cette circonstance; plus rarement encore
la luxation est accompagnée d'une rupture du col de la cavité glénoïde.
Les inconvénients qu'entraînent ces fractures dérivent de l'impossibi-
lité où se trouve ordinairement le chirurgien de procéder à la réduction
du déplacement, et de renvoyer celte réduction à une époque où elle
deviendra extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible.
Les luxations compliquées de fractures du col de l'humérus ont été
étudiées avec soin par M. C. Thomhayn qui a fait un historique complet
de la question. L'auteur de cette thèse en a réuni 68 cas {Schmitt's
Jakrbûcher, novembre 1868).
La fracture du col anatomique, qui sépare la tête liumérale de pres-
que toutes les parties molles et la réduit pour ainsi dire à l'état de corps
étranger, mérite une mention spéciale. La tôte fracturée s'échappe soit
en arrière, soit dans l'aisselle, soit au-dessous de la clavicule. Dans la
majeure partie de ces cas, elle contracte des adhérences avec les parties
voisines ou s'enkyste sans donner lieu à aucun accident (fig. 29). Il
serait donc tout au moins prématuré de procéder, ainsi que l'a con-
seillé Delpech, à l'extraction du fragment osseux avant qu'il eût déter-
miné des accidents. Cependant on pourrait, comme l'a conseillé Morel-
128 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
Lavallée (thèse, 1851) et comme l'a deux Ibis tenté avec succès, dans
des cas récents, M. Ilichct, refouler la tote luxée, en ayant soin, pour
Faciliter les manœuvres de réduction, de relâcher les muscles au moyen
du chloroforme. Sur les 68 cas de fracture du col de l'humérus dont
Fie. 29. — Luxation compliquée de fracture du col anatomique. On voit que la (ète
luxée dans l'aisselle est maintenue et nourrie par un large fragment de la capsule dé-
chirée. (Musée Dupuytren.)
le docteur Thomhayn a donné l'analyse, dans 22 cas, on put réduire
la luxation; parmi ceux-ci, il y avait deux cas de fracture du col ana-
tomique; dans les 46 cas où la luxation ne put être effectuée, on
trouva 12 cas de fracture du col anatomique. Lorsque la réduction est
incomplète, la consolidation peut encore avoir lieu à l'aide d'un cal
volumineux, comme on le voit sur la figure ci-contre, faite d'après
une pièce déposée au Musée Dupuytren (fig. 30).
Cette consolidation peut, d'ailleurs, s'opérer assez promptemenj
pour que quelques chirurgiens, et M. Gosselin en particulier, aient
proposé d'attendre qu'elle ait eu lieu avant de chercher à réduire la
luxation (Gazette des hôpitaux, juillet 1869).
LUXATIONS DE L'nUMÉRUS. 129
1 ès fractures de la cavité glénoïde et celles du col de l'omoplate sont
très-rares et très-difficiles à diagnostiquer sur le vivant. Mais, malgré
[es craintes de certains chirurgiens, les écornements de la cupule arti-
culaire ne sont pas un obstacle au maintien de la réduction, et, dans un
cas cité par A. Cooper, où il parut suffisamment constaté que les réci-
dives immédiates étaient dues à une fracture qui avait atteint le col
scapulaire, l'application d'un coussin dans l'aisselle et de l'appareil à
fractures de la clavicule suffit pour amener une prompte guérison.
Fig. 30. — Luxation ancienne de l'épaule, compliquée de fracture du col anatomique.
On voit que la consolidation s'est faite par un col difforme, que la tète déformée s'est
articulée avec une surface convexe formée sur la face interne de l'omoplate au voisi-
nage de la cavité glénoïde.
L'arrachement du trochiter est très-fréquent, surtout à la suite des
luxations coracoïdiennes, comme on le voit sur la figure 30. Tantôt les
tendons semblent s'être décollés emportant seulement la couche la puis
superficielle de l'os. D'autres fois, le trochiter, détaché à sa base, laisse
une profonde échancrure sur la tète de l'humérus et peut être attiré
sous l'acromion par ses propres muscles. Enfin, il peut aussi, quoique
fracturé, rester adhérent à la tête luxée par un lambeau de périoste.
NÉLATON. — PATH. CH1R. III. — 9
130 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
Or, c'est seulement chez les sujets maigres et en déterminant de la
crépitation à l'aide de mouvements de rotation ou d'élévation qu'on
pourra reconnaître et distinguer ces diverses variétés d'arrachement.
Cet arrachement, d'ailleurs, n'inllue pas sur les procédés à suivre
pour la réduction, dont il accroît peu les difficultés :au moins pour les
luxations peu anciennes, et, après la réduction, il n'oblige a aucune
précaution particulière.
L'engorgement inflammatoire reconnaît ici pour cause beaucoup
moins la luxation elle-même que la cause qui l'a déterminée; mais
étant fréquemment le résultat d'une chute sur le moignon de l'épaule,
il se dissipe en général dans le cours d'une ou deux semaines, et inspire
peu d'inquiétude.
Les paralysies du membre supérieur (nous ne parlons pas ici de
celles qui peuvent suivre la réduction, mais de celles qui ont la luxa-
tion ou la cause même de cette luxation pour origine) dépendraient,
d'après van Swiéten et Desault, d'une compression ou d'un tiraille-
ment des nerfs qui composent le plexus brachial parla tête de l'humé-
rus, lorsqu'elle est déviée vers le creux axillaire; mais, d'une part,
l'autopsie n'a pas confirmé cette hypothèse, et c'est tout au plus si,
dans certaines luxations dites sous-claviculaires, la tête se rapproche
assez de la première côte et de la clavicule pour qu'il y ait engourdis-
sement du membre; d'autre part, des paralysies semblables ont été
observées à la suite de chutes sur le moignon de l'épaule sans qu'il y
ait eu luxation; et enfin j'ai démontré par des expériences sur le cada-
vre qu'un choc brusque et violent peut rapprocher la clavicule delà
côte au point de confondre les nerfs surpris entre les deux os. Tantôt
elles s'étendent à tous les muscles de l'extrémité thoracique, tantôt elles
sontlimitées au deltoïde. Desaultavu deux fois une paralysie complète
du membre supérieur : chez l'un de ses malades, elle fut définitive ; chez
l'autre, elle disparut dans l'espace de quinze jours. Huguier a montré
à la Société de chirurgie {Gaz. des hôp., mars 1860) un malade chez
qui tout mouvement actif était impossible dans le membre entier,
tandis que la sensibilité était parfaitement conservée. La luxation avait
eu lieu en bas et en dedans. Boyer a rencontré trois fois la paralysie du
deltoïde à la suite de luxations sous-glénoïdiennes. Deux fois, dit-il, cet
accidenta cédé à l'emploi de topiques irritants; dans la troisième, il
a persisté pendant le reste de la vie. Nous avons rencontré cette paraly-
sie partielle plusieurs fois; elle fut combattue par les applications de
larges vésicatoires, et disparut presque toujours quelques semaines ou
quelques mois après la réduction de la luxation.
La dé.chirure de l'artère axillaire est extrêmement rare; cependant il
nous a été permis d'en observer un exemple remarquable à la suite
d'un déplacement sous-glénoïdien et un autre à la suite d'une luxation
LUXATIONS Dli L'HUMÉRUS. ]31
intra-cbracoïdienne. Dansle premier cas, le vaisseau l'ut déchiré dans
ses deux tuniques internes sur un point très-limité; un anévrysme faux
consécutif qui se développa rapidement m'obligea, trois mois plus
tard, de recourir à la ligature de l'artère sous-clavière, que je pratiquai
au-dessus delà clavicule; mais la maladie avait déjà fait des progrès si
alarmants que le kyste anévrysmal, malgré la ligature, s'ouvrit et en-
traîna une funeste terminaison. Dans le second, je fus assez heureux
pour obtenir la guérison sans complications graves. Le professeur
A. Bérard a observé, à la suite d'une luxation sous-coracoïdienne, la
déchirure des deux tuniques internes de l'artère axillaire sur toute sa
circonférence; la tunique celluleuse s'était allongée comme un tube
effilé à la lampe. Cette lésion fut suivie d'une oblitération du vaisseau,
de la gangrène de plusieurs doigts, et enfin de la mort du malade. L'ab-
sence de battements dans les artères radiale et cubitale avait fait soup-
çonner une lésion artérielle.
Desault, après avoir usé des moyens énergiques pour réduire une
luxation de l'humérus chez un vieillard de soixante ans, vit se former
et se développer rapidement autour de l'épaule une tumeur emphysé-
mateuse, qui atteignit en trois minutes le volume de la téle; il craignit
d'abord d'avoir déchiré l'artère axillaire ; mais l'absence des signes
qui appartiennent aux tumeurs anévrysmales, et l'espèce de bruit causé
par la percussion de celle qu'il observait, le rassurèrent. Le dévelop-
pement instantané d'une grande quantité de gaz autour de l'articu-
lation de l'épaule est un fait si difficile à concevoir, que quelques au-
teurs n'hésitèrent pas à nier la réalité de cet emphysème, et crurent
avec Velpeau, qu'il y avait réellement ici déchirure d'un vaisseau'
epanchement de sang, coagulation de ce fluide, et plus tard bruit de
crépitation résultant de l'écrasement des caillots sanguins.
Diagnostic - Les fractures qui ont leur siège sur l'extrémité su-
périeure de 1 humérus, sont les affections qui pourraient être le plus
facilement confondues avec les luxations de l'épaule. Pour établir les
s.gnes distinctifs de ces deux genres de lésions, il importe derappelêr que
«solutions de continuité que l'on observe à l'extrémité supérieure de
1 os du bras, peuvent intéresser le col chirurgical de cet os, ou son col
anatomique, et que les phénomènes qui caractérisent l'une et l'autre
de ces fractures diffèrent essentiellement; de là la nécessité de em-
parer successivement le déplacement de la tête de l'humérus à cln
cune de ces deux variétés de la fracture.
1° Fracture du col chirurgical. - Les luxations de l'épaule oui of
d^ esnè es^f;- dienf S ClleS SOUS^racoïdiennes; dan, ces
deux espèces de lésions, en effet, on observe un aplatissement du moi-
1,-32 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
gnon do l'épaule, une saillie osseuse du côté de l'aisselle, l'écartement
du coude, la perte plus ou moins complète du mouvement de totalité
du membre supérieur, une altération de la longueur du bras, et enfin, •
une infiltration sanguine dans le tissu cellulaire sous-cutané, d'où
résulte une ecchymose plus ou moins étendue. Mais, à côté de ces
symptômes communs, se place une série de symptômes distinctifs fa-
ciles à connaître.
Ainsi, dans la fracture, l'aplatissement du moignon de l'épaule ne
porte que sur sa partie inférieure; il est toujours peu prononcé, et
souvent presque nul; le pouce, appliqué transversalement au-dessous
de l'acromion, sent très-bien la tête de l'humérus. Dans la luxation, la
région deltoïdienne est plus fortement déprimée; l'acromion, qui est.
dissimulé dans son état normal par le relief du deltoïde, fait une sail-
lie prononcée à la partie externe et supérieure de l'épaule; si le chi-
rurgien porte le pouce au-dessous de cette saillie, il constate le vide
dû à l'absence de la tête humérale.
Dans la fracture, la saillie osseuse, qui occupe quelquefois le creux
de l'aisselle, est située sur sa paroi externe; elle est peu prononcée, et
constituée par une vive arête, un rebord plus ou moins circulaire ;
dans la luxation, cette saillie est considérable, et plus ou moins ar-
rondie; elle affecte des rapports très-exacts que nous avons déterminés
plus haut, soit avec le creux de l'aisselle, soit avec le bec cora-
coïdien.
Dans la fracture, le coude est écarté du tronc, mais faiblement. < |
peut en être rapproché sans effort; dans la luxation, l'écartement du
coude est plus considérable, et l'on ne peut rapprocher le bras du tronc
sans effort et sans douleur.
Dans la fracture, si l'on imprime de la main droite un mouvement
rotation au fragment inférieur pendant que la main gauche, appliquée
sur le moignon de l'épaule, fixe le supérieur, on provoque ordinaire-
ment une crépitation franche donnant l'idée du frottement de deux
surfaces osseuses inégales; par un effort modéré d'extension, on réta-
blit les parties lésées dans leurs rapports naturels, et l'épaule recouvre
sa conformation normale. Dans la luxation, point de réduction, point
de crépitation, ou crépitation sourde, persistance de la déformation de
l'épaule.
Dans la fracture, le bras a conservé sa longueur primitive, ou bien
il est légèrement raccourci; dans la luxation, il existe quelquefois un
allongement d'autant plus appréciable que la tête de l'humérus se rap-
proche davantage de la côte de l'omoplate.
Dans la fracture, dit Dupuytren, l'ecchymose, presque constante,
occupe le moignon même de l'épaule; dans La luxation, l'ecchymose ,
s'il s'en produit, se montre à la partie antérieure et interne du bras;
LUXATIONS DE i/llUMÉRUS. 153
la raclure du col de l'humérus ayant lieu le plus souvent et même
constamment, selon Dupuytren, à la suite d'une chute sur le moignon
de l'épaule, tandis que les luxations sont le résultat d'une cause indi-
recte dans l'immense majorité des circonstances.
Ce dernier signe différentiel offre peu d'importance, il convient donc
de n'accorder au siège de Fecchymose et aux conséquences qui en ont
été déduites pour le diagnostic des fractures et des luxations qu'une
faible confiance.
2° Fracture du col anatomique. — Les phénomènes qui accompa-
gnent cette lésion sont, en général, moins bien caractérisés que ceux
qui appartiennent à la fracture du col chirurgical ; il est plus difficile,
par conséquent, d'exposer nettement les différences qui permettent
de la distinguer des luxations. Deux circonstances peuvent se présen-
ter : 1° la tête de l'humérus aura conservé ses rapports naturels avec
le fragment inférieur; 2° ou bien cette tête aura déchiré le ligament
capsulaire, et sera sortie de l'articulation pour se porter dans l'aisselle
ou dans la fosse sous-épineuse, ainsi que Delpech en rapporte un
exemple (1) qu'il a fait représenter.
Dans le premier cas, on distinguera la fracture de la luxation, à la
parfaite conformation du moignon de l'épaule, à l'absence de toute
saillie osseuse du côté de l'aisselle et à la conservation presque com-
plète des mouvements du membre; en présence de semblables phé-
nomènes, la pensée d'une luxation sera repoussée sans hésitation.
Dans le second cas, est-il possible de reconnaître que l'hémisphère
articulaire, séparé du reste de l'os, a passé dans l'aisselle ou dans la
fosse sous-épineuse? Il est permis de supposer que si le chirurgien
est appelé immédiatement, il pourra constater au-dessous de l'acro-
mion, d'une part, une dépression analogue à celle qui résulte d'un
déplacement, mais beaucoup moins prononcée, et de l'autre dans
l'aisselle ou dans la fosse sous-épineuse une saillie comparable à celle
que l'on observe dans les luxations auxiliaire ou sous-épineuse, mais
moins prononcée également. Si, au contraire, il est appelé quelques
jours après l'accident, un engorgement inflammatoire, plus ou moins
considérable, masquant les saillies osseuses, et s'opposant à l'accom-
plissement des mouvements, rendra le diagnostic impossible. En effet,
la théorie, d'accord, sur ce point, avec les observations connues, in-
dique que la tôte numérale complètement isolée, peut être comparée
;| "ne esquille osseuse et considérée comme un corps étranger qui
déterminera un travail phlegmasique et des foyers purulents.
Les luxations sous-coracoïdiennes incomplètes, peuvent aussi faire
croire à une simple contusion, avec gonflement de l'articulation, ou
(1) Chirurgie clinique de Montpellier, t. I, p. 233.
W AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
môme à une fracture intra-capsulaire. Mais la dépression qui siège en
arrière de l'acroraion et la saillie de la lête au niveau de l'apophyse
coracoïde, aideront à combattre l'erreur et la réduction confirmera
le diagnostic. Quanta la méprise de Chopart, qui crut en un cas sem-
blable avoir affaire à une distension du long tendon du biceps, elle
sera facilement évitée si Ton réfléchit qu'on ne l'a jamais vu ni tordu
ni déplacé par une cause traumatique, excepté dans le cas de fracture
ou de luxation.
Il faut aussi savoir distinguer si la luxation sous-coracoïdienne est
complète ou incomplète, et pour cela, bien que la moindre saillie de
la tête dans l'aisselle soit un signe assez fidèle, c'est surtout aux
rapports avec l'apophyse coracoïde qu'il faut s'en fier.
Quant au diagnostic de la luxation sous-coracoïdienne complète et
de la luxation intra-coracoïdienne, il a, au point de vue du traitement,
fort peu d'importance. Il serait surtout très-difficile à établir, pour les
luxations anciennes, car alors la tête hypertrophiée remplit l'aisselle,
et déborde autant et plus l'apophyse coracoïde, en dedans qu'en
dehors.
Enfin, la luxation sous-acromiale, datant de la naissance, peut être
confondue avec la fractoe ou la disjonction des épiphyses. La confu-
sion est surtout faite lorsque la lésion est ancienne, attendu que les
surfaces osseuses se modifient profondément. L'examen attentif per-
met, dans ce cas, d'éclairer le diagnostic, et la réduction le confirme,
puisqu'elle rend à l'articulation toutes les fonctions qu'elle avait
perdues.
Pronostic. — Les luxations de l'épaule constituent une lésion dont
la terminaison est presque constamment favorable ; récentes, elles
peuvent être réduites, et cette réduction est suivie du rétablissement
de tous les mouvements naturels de l'articulation, c'est-à-dire d'un
retour complet et très-rapide à l'état normal; anciennes, elles peuvent
être réduites encore dans quelques circonstances, et tous les inconvé-
nients qu'elles entraînent disparaissent après cette réduction tardive ;
ou bien elles demeurent irréductibles, et dans ce cas il s'établit le plus
souvent une fausse articulation à l'aide de laquelle le membre supé-
rieur recouvre et conserve une partie de sa mobilité primitive. Plus
elles sont récentes et faciles à réduire, moins elles inspirent d'inquié-
tude ; c'est pourquoi les luxations sous-épineuses qui paraissent tou-
jours incomplètes, sont moins fâcheuses que celles qui ont lieu en
avant ou en dedans de la cavité glénoïde, les premières exigeant des ef-
forts de réduction moins considérables, et demeurant plus longtemps
réductibles; par la même raison, les luxations sous-glénoïdicnnes et
sous-coracoïdiennes, dans lesquelles la tête de l'humérus est moins
LUXATIONS DE i/lïUMÉIUJS. 135
éloignée de la cavité glénoïde qu'elle ne l'est dans les luxations inlra-
cora°coïdiennes, sont plus facilement réduites que ces dernières.
Lorsqu'un malade est affecté d'une luxation sous-coracoïdienne an-
cienne et complète, il exécute assez bien les mouvements du bras en
avant et en arrière et ces mouvements sont complétés par la mobilité
de la clavicule ou de l'omoplate. Mais ceux de rotation, circumduction,
abduction, sont fort gênés. La tête arc-boute contre l'apopbyse cora-
coïde dans l'élévation : aussi, dit Hippocrate, ces sujets peuvent faire
mouvoir une tarière, manier la bêche, à la seule condition de ne pas
trop élever le coude, et, bien que le membre perde en force et en
développement, l'exercice augmente l'étendue des mouvements con-
servés.
Si cette même luxation sous-coracoïdienne est incomplète et qu'elle
n'ait pas été réduite, on trouve, comme pour la précédente, une cer-
taine gêne des mouvements. Ainsi deux malades observés par Mal-
gaigne et par Bonn ne pouvaient porter la main sur l'épaule saine, ni
au front, ni derrière le dos; néanmoins le coude était assez mobile en
avant et en arrière, pour que celui de Bonn fît jouer l'archet qui lui
servait à gagner sa vie.
Comme il arrive pour la luxation sous-coracoïdienne, les mouve-
ments en avant et en arrière sont gênés dans la luxation sous-glénoï-
dienne invétérée. Néanmoins le malade de Melle élevait assez bien le
bras droit pour exécuter les manœuvres militaires.
Traitement. — La réduction des luxations de l'épaule a fait naître un
très-grand nombre de procédés qui semblent offrir entre eux de grandes
différences, mais qui ne diffèrent réellement que par la manière plus
ou moins complète dont ils remplissent les trois conditions essentielles
de toute réduction : l'extension, la contre-extension et la coaptation. La
plupart, en effet, ne tiennent compte que d'une seule de ces conditions :
tels sont les simples appareils de coaptation. D'autres remplissent
ces trois conditions, mais imparfaitement : quelques-uns enfin les réa-
lisent complètement.
Les appareils de simple coaptation agissent directement sur la tête
numérale en lui imprimant un mouvement de bas en haut; ils ne sont
applicables par conséquent qu'aux luxations sous-glénoïdiennes, et con-
sistent essentiellement à donner un point d'appui à l'extrémité supé-
rieure de l'os du bras. Ce point d'appui est tantôt une simple traverse
dont la partie moyenne répond à l'aisselle, tandis que ses extrémités
sont supportées par deux aides, tantôt la pelote d 'Hippocrate ou le
dossier de la chaise thessalique; tantôt l'hypéron, espèce de barre
verticale dont l'extrémité mousse, semblable à celle d'un pilon, devait
s'enfoncer dans l'aisselle; tantôt la boule métallique de Fabrice de
136 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
Hilâen ou le pommeau réducteur de Mayor; tantôt un échelon, ou le
bord supérieur d'une porte : à l'aide de ce point d'appui, on peut réta-
blir dans leurs rapports les deux surlaces articulaires, soit en abaissant
la plus élevée, c'est-à-dire la cavité glénoïde, soit en élevant L'inférieure,
c'est-à-dire la tête de l'humérus. Pour abaisser la cavité glénoïde, on
prive subitement le malade de toute base de sustentation, et c'est alors
le poids du corps qui opère la réduction (fig. 31); ainsi agissent la
traverse, l'échelle, la porte; pour élever la tôte de l'humérus, le chi-
rurgien, après avoir préalablement appliqué son genou contre l'aisselle,
Fie 31. — Réduction de la luxation de l'humérus par lJambi. La réduction est effectuée
sur le dos d'une chaise de Thessalie (fac-similé de Vidus Vidius).
se sert de l'os du bras, qu'Hippocrate protégeait d'ailleurs contre les
fractures à l'aide d'une attelle large, et soigneusement garnie de linges,
à la manière, d'un levier du premier genre, en abaissant son extrémité
antibrachiale. Tous ces appareils étaient connus des anciens, qui les
mettaient exclusivement en usage. Quelques-uns môme d'entre eux ont
réussi en se servant seulement de la main, du poing fermé, de L'avant-
bras ou de l'épaule portés dans l'aisselle; mais à cette classe de pro-
cédés on peut en rattacher un qui consiste aussi dans une simple
coaptation et qui ne paraît pas avoir été décrit jusqu'à ce jour, bien
qu'Hippocrate dise que les malades sujets aux récidives se servaient,
comme nous allons montrer à le faire, de leurs doigts portés dans
l'aisselle. L'emploi de ce procédé n'exige d'autre appareil que les
mains du chirurgien, qui seront appliquées Tune en avant et l'autre en
arrière du moignon de l'épaule, les quatre derniers doigts de chacune
LUXATIONS DE L HUMERUS.
137
d'elles reposanl sur la tête de l'humérus elles pouces sur l'acromion;
ceux-ci trouvant un point d'appui sur l'épine de l'omoplate, les doigts
opposes repoussent en haut l'os luxé. J'ai réussi plusieurs fois, par ce
procédé, à réduire des luxations sous-coracoïdiennes. Enfin, dans un
cas où Wiscman rencontrait quelque résistance, il lui a sufli de repous-
ser fortement à la fois en dehors et en avant la tôte humérale placée
en rotation et en dedans du rebord glénoïdien.
Par la simple extension, j'ai vu aussi la tête de l'humérus rentrer
dans sa cavité; pour l'opérer, le chirurgien saisit entre le pouce et les
quatre derniers doigts de la main droite la partie inférieure du bras
luxé, et l'attire obliquement en bas et en dehors, en soutenant la sailli*
de l'acromion, soit avec la tête, comme le faisait Hippocrate, soit avec
le talon de la main gauche, à l'exemple de Wiseman, soit enfin avec le
genou, suivant le précepte d'A. Cooper.
Les procédés qui satisfont incomplètement aux trois conditions de la
réduction sont ceux de la cravate, de l'ambi
et du talon. Pour réduire une luxation sous-
glénoïdienne par le procédé de la cravate,
le chirurgien fait usage d'une serviette pliée
en cravate sous la tête de l'humérus, en
ramène les deux extrémités à la partie pos-
térieure de son cou, où il les réunit par
un double nœud; puis, saisissant l'avant-
bras du malade entre ses membres infé-
rieurs, il pratique l'extension, pendant que
ses mains fixent le tronc pour la contre-
extension, et que la cravate, fortement ten-
due par l'éloignement du cou, préside à la
coaptation.
L'ambi d'Ambroise Paré, comme la ba-
lance de Gersdoff, consiste dans une plan-
chette horizontalement étendue au-dessous
du membre luxé, depuis l'aisselle jusqu'aux
doigts (fig. 32), solidement attachée à ce
membre par des liens circulaires, et articulée
mférieurement avetc un pieu de bois verti-
cal, qui lui sert de pied ou de support; l 'ar-
ticulation de la planchette avec ce support
-*1 "eu a 6 ou 8 centimètres en dehors
de son extrémité externe ou axillaire; le
malade étant assis et l'appareil convena-
b]ement aPPliqué, il suffit, pour opérer la
reducl.on, d'abaisser l'extrémité digitale «le la planchette; cet
Vie,. 32. — Ambi appliqué le
lon^- du bras (uxé (fac-similé
de Vidus Vidius).
1,58 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
sèment do l'extrémité externe sera suivi de l'élévation de son extrémitl
interne et de la rentrée de la tôtc de l'os dans sa cavité; ici l'exten-
sion est opérée par l'abaissement du membre thoracique, la contre-
extension par le poids du corps, et la coaptation par l'extrémité axil-
laire de la planchette.
Le procédé du talon (fig. 33) est remarquable par son heureuse
simplicité; le chirurgien, assis sur le sol, applique l'un de ses talons
dans l'aisselle du malade, préalablement placé dans le décubilus ho-
rizontal, saisit le poignet du membre luxé, et pratique l'extension avec
Fig. 33. — ^Procédé duHalon' (fac-similé d'après Oribase).
A, Chirurgien appliquant le procédé du talon. — D, Premier aide attirant la tête de l'humérus en haut
et en dehors à l'aide de lacs G. — B, Deuxième aide maintenant le malade immobile.
ses deux mains, tandis que le pied pratique à la fois la contre-extension
et la coaptation.
Les procédés qui remplissent parfaitement les trois conditions de la
réduction constituent deux méthodes, l'une générale, l'autre spéciale.
Pour exposer dans tous ses détails la méthode générale, nous nous
occuperons successivement de l'extension, de la contre-extension et de
la coaptation.
1° Extension. — Les forces extensives seront appliquées au-dessus
du coude, sur l'extrémité inférieure de l'humérus. Nous avons déjà dit
pourquoi il était préférable de faire l'extension directement sur l'os'
luxé; il est inutile de reproduire ici les raisons que nous avons données
en faveur de ce précepte dans nos considérations générales, il nous
suffira de faire voir les avantages que cette pratique présente pour la
réduction des luxations de l'articulation scapulo-buméiale.
LUXATIONS DE LHUMKIUiS. 139
L'élévation simple du bras a été employée avec sucrés par Withe pour
une luxation de trois mois qu'il réduisit en soulevant le blessé de terre.
Ce procédé, dont l'avantage est d'être d'une application facile, a été
aussi employé par M. G. Simon et décrit par lui sous le nom de M<>-
tfiodè du pendule. Dans les cas simples, il a pu réduire la luxation en
soulevant par le bras les malades sans aides et sans le secours du chlo-
roforme : l'extension était faite graduellement, la contre-extension étant
établie par le poids du malade. Lorsque la luxation datait de plusieurs
semaines, il fallait porter la contre-extension à 100 kilogrammes, et,
pour cela, il a suffi d'ajouter au poids du patient celui de l'opérateur.
Le malade doit alors être couché par terre, le long d'un banc ou d'une
chaise, et le bras du côté opposé à la luxation est fixé au thorax, afin
d'enlever au patient tout point d'appui. Un aide monté sur la chaise
saisit le membre luxé par le poignet ou l'avant-bras et le tire en .haut,
tandis que l'opérateur, agissant sur l'épaule, pratique la coaptation.
Lorsqu'il faut un plus haut degré d'extension, on force l'élévation à
l'aide d'une moufle, et on entoure les malléoles du patient d'un lacs
qui, supporté par un aide, écarte du sol les pieds du malade, de sorte
que celui-ci reste suspendu par le bras. Le mouvement du pendule qui
se produit dans cette position facilite la réduction.
Appliquée sur l'humérus, l'extension permet la flexion de l'avant-bras
sur le bras, et par conséquent le relâchement du biceps, déjà tendu par
le fait même de la luxation; elle trouve un point d'appui solide sur les
tubérosités externe et interne de l'humérus. Outre ces avantages, ajou-
tons que l'on peut se servir de l'avant-bras fléchi à angle droit comme
d'un levier pour faire exécuter à l'humérus un mouvement de rotation
souvent nécessaire pour mettre la tête humérale en rapport avec la
cavité glénoïde.
Yoici comment on dispose le lacs extenseur :
L'avant-bras est fléchi à angle droit sur le bras, le coude écarté du
tronc, une serviette pliée en plusieurs doubles, de manière à ne pré-
senter qu'une largeur de quatre à cinq travers de doigt, et appliquée
par une de ses extrémités sur la face externe du bras et par l'autre
sur sa face interne, de telle sorte que sa partie moyenne reste libre
au-dessous du coude, où elle forme un large anneau dans lequel on peut
engager les lacs extenseurs. Des tours de bande, fortement serrés,
fixent la serviette immédiatement au-dessus du coude à une hauteur
de quatre travers de doigt environ. Les extrémités de la serviette sont
renversées de haut en bas sur les premiers tours de bande et recou-
vertes à leur tour par un grand nombre de circulaires, qui les fixent
li'i's-solidement.
Un lacs est passé dans l'anse formée inférieurement par la serviette et
confié à des aides chargés d'opérer les tractions (tig. 33).
140 AFFECTIONS DES A UTICUJ.AT10NS.
Si l'on prévoit que la réduction offrira quelque difficulté, on peuf
remplacer cet appareil par des instruments qui entourent, le membre a
lu manière d'un bracelet el, munis de crochets qui servent à fixer le]
liens. Ces appareils ont été décrits par les anciens chirurgiens sous le
nom de rémoras. Il faut avoir soin, lorsqu'on applique le bracelet, de
le bien rembourrer et de le solidement fixer à la partie inférieure de
l'humérus : en outre, les deux crochets doivent venir s'engager dans
deux anneaux fixés au bracelet, et le mettre en rapport avec un système
de moufles, comme on le voit sur la figure 34.
L'extension était dirigée obliquement en bas par A. Paré, J.-L. Petit
et Duverney, horizontalement par Boyer, verticalement ou môme obli-
quement en haut par Mothe, Wilhe et Malgaigne. C'est dans ces trois
dernières directions qu'il nous paraît le plus rationnel de conduire
les tractions.
i
FiG. 34. — Rémora. Pièce à extension.
A. C, Branches el crochets pour appliquer les lacs. — B, Branche perforée pour le passée de la cour-
roie. — D, Articulation des deux branches. — E, partie flottante de la courroie. — F, Vis destinée
ù la serrer. — G, Partie embrassante de la courroie. — H, Partie comprise entre les branches.—
I, Extrémité delà courroie. — L, Membre sur lequel on pratique l'extension.
2° Contre-extension. — La contre-extension présente quelques diffi-
cultés; en effet, lorsque les tractions doivent être assez énergiques, il
est difficile de fixer assez solidement l'omoplate pour l'empêcher de se
déplacer en même temps que l'humérus pendant les efforts d'extension.
Pour exécuter cette partie de l'opération, on place dans l'aisselle nu
lacs assez large, dont on fait passer les deux extrémités, l'une en avant
de la poitrine, l'autre en arrière, pour les réunir au-dessus de l'épaule
du côté sain, ou sur l'épaule du côté malade, d'après le conseil donné
par quelques auteurs. Dans l'un et l'autre cas, on ne peut agir que sur
la partie inférieure de l'omoplate, et l'angle supérieur de cet os, qui ea
précisément celui qu'il faudrait fixer, puisque c'est sur lui qu'est creusée
LUXATIONS DIS L'HUMÉRUS. 1 M
la surface articulaire, tend à ('prouver un mouvement de bascule.
Desault, pour remédiera ce déplacement, plaçait un second lacs contre-
extenseur qui appuyait sur l'acromion; mais ce second lacs, dont l'uti-
lité est contestable, est généralement abandonné. L'angle supérieur de
l'omoplate est suffisamment assujetti par les ligaments acromio-elavi-
culaire et coraco-claviculaire, offrant une résistance passive puissam-
ment secondée parla contraction active du muscle trapèze.
On comprend facilement que le lacs contre-extenseur ainsi disposé
déprime fortement les bords antérieur et postérieur de l'aisselle, et
exerce, par l'intermédiaire des muscles grand pectoral, grand rond et
grand dorsal, une traction sur la partie supérieure de l'humérus, traction
qui a pour effet d'empêcher cet os de céder aux efforts extensifs. C'est
pour cette raison que Desault avait eu la pensée d'appliquer dans le
creux axillaire une pelote assez volumineuse pour soustraire à la com-
pression les muscles que nous venons de citer.
On peut encore employer pour la contre-extension une sorte de demi-
ceinture qui croise obliquement la partie supérieure de la poitrine, et
à laquelle sont attachés des anneaux destinés à recevoir le lacs contre-
extenseur attaché à un point fixe. A cette ceinture on ajoute ordinaire-
ment une pièce également rembourrée, qui passe au-dessus de l'épaule
du côté malade, de sorte que le membre supérieur sort de cet appareil
comme à travers un trou, pour nous servir de l'expression d'Ast.
Cooper.
3° Cooptation. — Le malade est, non pas couché comme le veut Mal-
gai^ ne, mais assis sur une chaise peu élevée, les jambes étendues, de
manière à ne pas rencontrer de point d'appui sur le sol, ce qui lui per-
mettrait d'exécuter des mouvements qui gêneraient la manœuvre. Le
lacs contre-extenseur étant attaché à un point fixe, ainsi que nous l'avons
dit, le chirurgien, placé en dehors du membre luxé, saisit celui-ci à sa
partie supérieure à l'aide d'une main engagée dans l'aisselle, commande
à ses aides de commencer les tractions, de les opérer d'une manière
lente, graduelle, uniforme, suit avec la main les mouvements imprimés
a la tête de l'humérus; et lorsqu'il juge que celle-ci est arrivée au
niveau de la cavité glénoïde, il la repousse en haut et en dehors; en
même temps, l'autre main, appliquée auprès du coude, abaisse celui-ci
pour faire basculer en sens inverse son extrémité supérieure. Est-il
nécessaire de déployer plus de force, le chirurgien peut relever la
tète de l'humérus à l'aide de l'avant-bras engagé dans l'aisselle .ou,
comme le conseille Ast. Cooper, avec le genou qui, à un moment donné,
s élève par le fait de l'extension du pied appuyé sur un plan suffisam-
mentélevé. Pendant qu'on exécute cette manœuvre, les aides chargés
de pratiquer l'extension doivent suivre le mouvement imprimé à l'hu-
mérus, par conséquent faire succéder des tractions obliques en bas
1^2 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
aux tractions horizontales. Un bruit particulier, une sorte de soubresaut
perceptible à la main, indiquent que La tête de l'humérus vient de
reprendre sa place ; le membre est rapproché du tronc et maintenu dans
cette position.
il est inutile de dire que pour assurer le succès de la méthode que
nous venons de décrire, on pourra avoir recours aux divers moyens que
nous avons indiqués clans nos généralités; tels sont, par exemple, les
mouvements très-étendusen divers sens (mouvementsdecircumduction)
conseillés par Desaultet qui lui servaient, dans les luxations anciennes, à
rompre les adhérences, les tractions soutenues pendant douze, quinze
minutes comme le faisait Ast. Cooper, etc., etc. J'ai môme employé
avec succès, dans certains cas difficiles de luxations sous-épineuses,
un moyen que je recommande à l'attention des praticiens : la tête
numérale étant convenablement matelassée, je frappe sur elle à l'aide
d'un petit maillet approprié. Quelques coups m'ont toujours sufli pour
obtenir la coaptation.
Procédé de Mot/ie. — Employé par Brunus au xinc siècle, préconisé
en 17^8 par Withe pour réduire les luxations en bas, ce procédé fut à cette
dernière époque accueilli avec peu de faveur : de 1776 à 1808, Mothe,
de Lyon, par des observations concluantes adressées à l'Académie de
chirurgie, s'efforça d'en faire ressortir les avantages, et de l'introduire
dans la pratique; mais ses efforts, comme ceux de Withe, de Hey et de
Ch. Bell, restèrent sans succès. Il appartient à Malgaigne d'en avoir
popularisé l'usage, en démontrant de nouveau son efficacité. Pour en
faire l'application, on élève le membre thoracique verticalement en
haut : un aide, debout sur un siège, est chargé de l'extension ; la contre-
extension est opérée par un second aide, qui applique ses mains sur la
partie supérieure de l'épaule, pendant que le chirurgien refoule de bas
en haut la tête de l'humérus. Au lieu de confier la contre-extension à
un aide, nous pensons qu'il y aurait plus d'avantage pour le chirurgien
à la pratiquer lui-même, en appliquant seulement ses deux pouces sua
la tête de l'humérus, et en ramenant ses quatre derniers doigts sur
les parties antérieure et postérieure du moignon de l'épaule : en agis-
sant ainsi, il trouverait que la puissance contre-extensive devient pour
la coaptation une force nouvelle qui la rend plus facile. Chez les
femmes et les enfants, le chirurgien peut quelquefois pratiquer à lui
seul l'extension, la contre-extension et la coaptation; il nous est arrive,
dans plusieurs circonstances, de réduire par ce procédé, facilement et
sans aide, des luxations sous-glénoïdiennes
Procédé de Lacourt. — 11 consiste à imprimer au bras un mouvement
de rotation de dehors en dedans, qui a pour effet de ramener la lête
de l'humérus en arrière et en dehors vers la cavité glénoïde; après un
mouvement de rotation, le chirurgien rapproche aussitôt le bras du
LUXATIONS DE i/jlUMÉIlCS. 1 /l 3
tronc elles surfaces articulaires recouvrent et conserventleurs rapports
naturels. Ce procédé, d'une exécution simple et facile, s'applique sur-
tout à la luxation sous-coracoïdienne.
Procédé de S'y me. — Ici le mouvement de rotation est imprimé au bras
luxé de dedans en dehors. Ce procédé fut suggéré à Syme par une réduc-
tion qui eut lieu presque spontanément en retirant la manche du malade.
La méthode que nous avons indiquée sous le nom de méthode géné-
rale est applicable à-toutes les luxations de l'humérus : 'elle réussit con-
atammentlorsquela luxation est récente, et c'est encore elle qui triomphe
le plus souvent de ces luxations que leur ancienneté a déjà rendues
difficiles à réduire; cependant il faut convenir qu'elle exige l'assistance
d'un certain nombre d'aides et l'application d'appareils qui, sans être
très-compliqués, nécessitent l'emploi d'objets que l'on n'a point tou-
jours sous la main. Ajoutons enfin qu'elle a échoué dans certains cas,
dans lesquels on a pu obtenir la réduction par une autre méthode : telles
sont les luxations sous-glénoïdiennes.
Lorsque la luxation est ancienne, et exige, pour être réduite, une
force considérable, il importe de substituer les machines aux aides.
Nous ne décrirons pas ici toutes celles qui ont été imaginées dans ce
but. Nous dirons seulement que les types les plus connus sont : 1° l'ap-
pareil de J. L. Petit, où la moufle était réunie au treuil; 2° l'appareil à
vis imaginé par Gersdorff ; 3° l'appareil de Hegen qui associait la vis avec
la mouffle ; U° le levier ou réducteur mécanique de Mathias Mayor, ap-
pliqué en 1840; 5° enfin, vers la fin du xvne siècle, le cric. Celui-ci a été
décrit par Piermann, appliqué ensuite par Platner à son Glossocome
et, il y a vingt-cinq ans, par Jarvis, de Connecticut, à son ajusteur.
Tous ces appareils étaient tombés dans l'oubli lorsque en I86Z1, j'eus
l'idée de faire modifier par MM. Charrière et Mathieu, nos habiles fa-
bricants d'instruments de chirurgie, l'appareil de Jarvis, et d'y ajouter
un dynamomètre propre à calculer par kilogramme la force de traction
employée. Plusieurs modifications furent successivement apportées,
si bien qu'aujourd'hui l'instrument de Jarvis, presque complètement
transformé, est facile à appliquer et à manœuvrer dans toutes les
directions.
M. Mathieu n'a conservé de l'appareil de Jarvis que la crémaillère,
tout le reste a été réformé. La contre-extension se fait au moyen d'un
croissant rembourré, monté à pivot sur l'extrémité supérieure de la
tige crémaillère, l'extension se fait au moyen d'une double lanière de
cuir très-solide, qui entoure le bras, l'avant-bras ou la cuisse, selon
la partie sur laquelle on veut agir. Il est bon, avant de placer celle
embrasse, de garnir avec du coton et une bande l'endroit où le cuir
doit être appliqué. Voici du reste, ci-dessous, la figure et la description
de cet instrument :
ihll AFFECTIONS DJiS ARTICULATIONS.
1° Une lige à crémaillère qui traverse une gaine et vienl se terminer
par une douille sur laquelle on ajuste la pièce à contre-extension en
forme de croissant H.
2° Une courroie G destinée à l'aire l'extension, après l'avoir bien
assujettie au moyen de la vis D; celte courroie est munie d'une pièce
terminée par l'opérateur.
LUXATIONS »E L'jlUMÉRUS. 145
3° Une manivelle A montée sur un cadran l> gradué, à ressort, qui
indique à tous les temps de l'opération le nombre de kilos résultant
du tirage.
(x» Un cliquet ou arc-boutanl qui maintient l'extension obtenue au
moyen de la manivelle, en sorte que, à un moment donné, la manivelle
est enlevée, et en appuyant avec force sur le cliquet R, l'extension
cesse brusquement; dès lors l'opérateur peut faire agir le membre en
tous sens.
On peut appliquer cet appareil dans plusieurs directions :
Premier mode. — La traction se fait directement en bas sur l'extré-
mité inférieure du bras, Favant-
bras étant maintenu dans la
flexion; les parties sur lesquelles
porte l'extension auront été soi-
gneusement garnies d'ouate et
d'un bandage ouaté comme on le
voit sur la figure 35.
Deuxiememode. — (Voy. fig. 37.)
L'instrument est appliqué ici
en vue d'opérer l'extension sui-
vant le procédé de Motbe. La
figure représente l'addition d'une
courroie que l'on fixe sur les
extrémités du croissant, pour
empêcher le glissement du point
d'appui vers le cou.
Troisième mode. — (Voy. fig. 37).
Dans ce cas, la traction est
dirigée en dehors et en bas. On
remarque de plus une courroie
disposée de manière à maintenir
le croissant dans l'aisselle, en
sorte que, une fois le tirage opéré,
on n'a qu'à produire un mou-
vement d'élévation du bras pour
faciliter et obtenir la réduction.
En effet, dans cette position,
l'instrument prend un autre
point d'appui sur l'acromion et
agit par la courroie qui oblige
le croissant à faire un mouve- :
ment d'ascension en entraînant
l Fig. 36. — Môme appareil, la traction
ayant lieu en haut.
en môme temps l'extrémité supérieure vers la cavité articulaire.
NÉLATON. — PATH. CHIR. nj> 1()
l/l6 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
L'appareil de M. Charrière, récemment modifié par MM. Robert
et Collin, permet également de porter le membre dans tous les sens
et avec la plus grande facilité pendant les manœuvres de la réduc-
tion (fig. 38).
7-
Fig. 37. — Même appareil, la traction ayant lieu en dehors et en bas.
Jusqu'à quelle époque faut-il tenter la réduction d'une luxation de
l'humérus? Il est impossible de répondre d'une manière bien précise
à cette question; en effet, certaines espèces de luxations deviennent
plus promptement que d'autres irréductibles, et, pour la même espèce,
l'étendue du déplacement pourra créer des difficultés qui s'opposeront
à la réduction. Bien que nous ayons, comme d'autres chirurgiens, ré-
duit des luxations de l'humérus qui dataient de six, huit mois, un an, eU
môme davantage, on s'accorde généralement à regarder comme très-
difficiles et le plus souvent impossibles à réduire les luxations datant
de trois à six mois; ce terme est même long pour ce qui concerne les
luxations intra-coracoïdiennes. La luxation sous-épineuse et la sous-
coracoïdienne incomplète sont celles qui permettent de conserver le
plus longtemps l'espoir de la réduction. Toutefois, des faits déjà nom-
breux prouvent qu'avec les appareils que uous avons précédemment
décrits on peuttenter la réduction de luxations datant de trois et même
de quatre mois dans des cas où, sans le secours de ces instruments la
réduction serait impossible. Il ne faudrait cependant pas se laisser trop
entraîner par cet espoir de réduction, car, d'une part, on sait que la
luxation non-réduite, devient le siège d'une néartbrose dont les mouve-
ments peuvent devenir à la longue assez étendus pour suppléer, bien
qu'incomplètement, l'articulation normale, et que d'autre part, des
tentatives violentes et réitérées pourraient avoir pour effet rie faire cou-
LUXATIONS DE L'HUMÉRUS.
L m niaiade les plus grands dangers, et de lui laisser, comme l'a vu
tat Gooper, un membre qui, malgré la réduction, était moins utile
qu'avant cette opération.
Fig. 38. — Appareil de Charrière modifié par Robert ettCollin.
A. Collier entourant l'épaule, que l'on place en ayant soin d'entourer préalablement l'épaule de ouat6, de
charpie ou d'une compresse. — A', Cercle de rotation, — A", Ajustage fixé au collier A, s'adaptant avec
la pièce G, afin de permettre les mouvements d'élévation, d'abaissement, en avant, en arrière, et
enfin de rotation. — A'", Manche point d'appui pour imprimer à l'épaule les mouvements de rotation.
B. Courroie de préhension d'entraînement en tube se moulant très-exactement sur les parties. Le chi-
rurgien doit avoir soin de rouler une bande autour du point où elle doit être fixée.
Cette pièce est composée d'une plaque porte-douille dans laquelle glisse la tige de traction C.
Pour produire l'enroulement de cette courroie de préhension, on attire le chef vigoureusement et l'on en
obtient le serrage complet au moyen d'un treuil à cliquet d'arrêt; la clef aussi à cliquet E, appliquée
sur le carré de l'arbre, sert à tourner le treuil sur lequel s'enroule la courroie.
C. Appareil d'extension et de contre-extension à crémaillère et à pignon, la traction S s'opère au moyen
de la clefE, qui fait tourner le pignon, lequel entraîne la crémaillère C, laquelle attire aussi le dyna-
momètre accroché à la courroie d'entraînement B.
D. Dynamomètre avec deux aiguilles. Une donnant toujours avec la plus grande exactitude la force de
traction actuelle ; l'autre restant au maximum de traction qui a été opérée.
C'est dans ces circonstances que l'on a vu contondre et gangrener la
peau au point d'application des lacs, produire l'emphysème, rompre les
téguments de l'aisselle, comme cela est arrivé à Malgaigne avec une
traction de 190 kilogrammes, pour une luxation sous-coracoïdienne
incomplète;; dépouiller le bras tout entier de son tégument externe,
comme cela est encore arrivé à Malgaigne avec une traction de 200 kilo -
grammes chez une personne obèse, arracher le membre, ainsi que
l"° AFFECTIONS DES A HT1CULATIONS.
M. A. Guérin l'a observé chez une malade dont les muscles avaient
subi la dégénérescence graisseuse; déchirer les artères, surtout quand
elles sont ossifiées, rompre les nerfs du plexus brachial, et, suivant
Flaubert, décoller, dans le point d'insertion sur la moelle épinière, les
racines de ces nerfs : on comprend toute la gravité de semblables ac-
cidents.
Doit-on enfin se hasarder aux sections sous-cutanées des muscles et
faisceaux acromio-huméraux qui ont si merveilleusement réussi entre
les mains de Dieffenbach pour une luxation sous-claviculaire datant de
deux ans? Nous avons dit, dans nos généralités sur les luxations, com-
bien de semblables faits nous paraissent peu destinés à donner confiance
aux opérateurs et à vulgariser une méthode qu'autoriseraient seules des
observations d'une incontestable authenticité.
Le traitement consécutif consistera à rapprocher le bras du tronc, et,
afin de faciliter la cicatrisation de la capsule, à l'immobiliser, à l'aide
d'un bandage de corps, pendant quinze à vingt jours, mais non pas
pendant des années, comme le conseillait Hey, que la fréquence des
récidives avait trop effrayé; après cette époque, on laissera le malade
exécuter des mouvements modérés, sans qu'il soit besoin d'employer
la pelote à ressort inventée par Steinmetz et destinée par lui à suivre
tous les mouvements du corps.
Un anévrysme faux primitif ou faux consécutif, une fracture compli-
quant une luxation exigent le même traitement que dans toute autre
circonstance ; la paralysie du deltoïde nécessitera l'application de vé -
sicatoires autour de l'articulation, de frictions irritantes, du galva-
nisme, etc.
C'est dans la réduction des luxations de l'épaule que le chloroforme
a donné, suivant de nombreuses statistiques, le plus d'accidents. Di-
verses théories ont été émises à ce sujet : les uns ont pensé, d'après
leur observation personnelle, qu'ici la syncope est plus facile à produire
par les manœuvres de réduction, même très-douces, que dans toutes
les autres luxations; d'autres, avec plus de raison, ont attribué la syn-
cope à la compression que les lacs contre-extenseurs exercent sur la
poitrine. Il est à remarquer, d'ailleurs, que la plupart des malades qui
ont succombé étaient assis au moment où le chloroforme leur a été
administré. Or on sait que cette position est beaucoup plus dangereuse
que le décubitus horizontal, qui favorise l'afflux du sang au cerveau.
Enfin, on a essayé d'expliquer la mort subite par la violence du
traumatisme et par l'ébranlement considérable qu'a subi le système
nerveux.
LUXATIONS DE L'ARTICULATION DU COUDE.
ARTICLE XXX.
LUXATIONS DE L'ARTICULATION DU COUDE.
Nous désignerons collectivement, sous le nom de luxation» du coude ,
tous les déplacements des os de l'avant-bras sur l'humérus et ceux qui
se produisent dans l'articulation radio-cubitale supérieure. Après les
luxations de l'épaule, celles que j'ai rencontrées le plus souvent sont les
luxations du coude. C'est aussi ce qui est arrivé à Malgaigne, bien que
les statistiques faites d'après les registres de l'Hôtel-Dieu classent ces
luxations au quatrième rang de fréquence, après celles de l'épaule, de
la hanche et de la clavicule.
Comme pour les luxations de l'épaule, les luxations du coude sont
beaucoup plus rares chez la femme que chez l'homme : sur 47 cas
notés à ce point de vue, on n'a compté que 11 femmes.
Ces luxations, fort rares pendant la première enfance, sont très-com- '
munes de quinze à quarante-cinq ans, et redeviennent très-rares pen-
dant l'âge mûr et surtout la vieillesse. Sur les 47 cas dont nous venons
de parler, 7 seulement ont été comptés de quarante-cinq à soixante-
douze ans.
Les déplacements que nous aurons à examiner dans cet article sont
nombreux; car, outre les changements de rapports que les deux os de
l'avant-bras peuvent présenter avec l'humérus, il peut arriver que le
radius et le cubitus se déplacent l'un sur l'autre, et offrent plusieurs
variétés de positions qui constituent autant de luxations distinctes. Nous
ferons remarquer cependant que toutes ces luxations n'offrent pas le
même degré d'importance, soit à cause de leur fréquence, car quel-
ques-unes sont fort rares; soit parce que leur traitement se confond
souvent avec celui des autres variétés ; nous insisterons particulière-
ment sur les plus importantes.
Si l'on jette un coup d'oeil sur l'histoire des luxations du coude, on
voit que plusieurs d'entre elles ont été longtemps inconnues, jusqu'au
mémoire de Debruyn (1), qui, en 1843, a donné une description assez
complète de ces luxations.
Hippocrate, dans une description fort obscure, signale les luxations
latérales, complètes et incomplètes; mais il devient plus explicite quand
il parle de la luxation en arrière et surtout de la luxation en avant.
Celse admet les luxations en avant, en arrière, en dehors, en dedans
et môme la luxation isolée du cubitus.
Hufus les nie toutes sans même en excepter la luxation en avant.
(1) Annales de chirurgie, septembre 1843, p. i.
lau AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
A son tour, Paul d'Égine établit quelques variétés inconnues jus-
qu'à lui.
Enfin, à une époque beaucoup moins éloignée de nous, Duverney, à
l'exemple de Rufus, rejette à nouveau toutes les luxations du coude.
Boyer (1) n'admet la possibilité de la luxation des deux os de l'avant-
bras en avant qu'avec une fracture de l'olécrâne; il ne connaît ni la
luxation du radius en avant, ni celle du cubitus en arrière; pour cet
auteur, la luxation en arrière est toujours complète.
Ast. Cooper (2) ne parle même pas de la luxation de l'avant-bras en
avant; il décrit un cas de luxation du cubitus en arrière.
A. Bérard (3) n'admet pas de luxation de l'avant-bras en avant sans
fracture de l'olécrâne.
Cependant Colson a montré un cas de luxation des deux os de l'avant-
bras en avant sans fracture de l'olécrâne; M. Richel, un cas de luxation
en avant, avec fracture de cette apophyse ; Brun, de Lyon, cite deux cas
de luxation du cubitus en arrière, sans que les rapports du radius avec
•l'humérus aient changé. Nous reviendrons, dans le cours de cet article,
sur ces différents faits.
Les luxations que nous décrirons sont :
1° Les luxations des deux
os de l'avant-bras.
2° Les luxations isolées / Du cubitus en arrière,
de chacun des os de l'avant- ) f en avant,
bras. ' Du radius ) en arrière.
' en dehors.
3° La luxation simultanée du cubitus en arrière, et du radius en
avant.
L'anatomie chirurgicale du coude est indispensable à connaître pour
comprendre facilement le mécanisme de ces diverses luxations, et pour
établir d'une manière certaine le diagnostic de ces affections.
Le coude se trouve formé par l'articulation de l'humérus avec le
radius et le cubitus : sur l'humérus, les surfaces articulaires sont en
dedans une poulie ou trochlée, dont le bord interne descend plus bas
que l'externe; cette poulie s'articule avec le cubitus; en dehors, on
(1) Maladies chirurgicales, t. IV, 4e édit., p. 395.
(2) OEuvres chirurgicales, trad. par MM. Cliassaignac et Kichelot, p. 113.
(3) Dictionnaire de médecine en 30 vol., I. IX, p. 223.
En arrière
En avant.
En dedans.
En dehors.
Complète.
Incomplète.
Avec fracture de l'olécrâne.
Sans fracture de l'olécrâne.
Complètes.
Incomplètes.
LUXATIONS DE L'ARTICULATION DU COUDE. 151
trouve un condyle qui répond à la cupule de l'extrémité supérieure du
radius; en avant et en arrière de la trochlée sont deux cavités : l'anté-
rieure, moins profonde, loge l'apophyse coronoïde du cubitus, lorsque
le bras est fortement fléchi; la postérieure reçoit l'olécrâne dans l'ex-
tension. Les surfaces articulaires sont solidement maintenues en rap-
port par les bords de la poulie, de telle sorte qu'il est impossible d'im-
primer ;iu coude des mouvements de latéralité.
En dehors du condyle et en dedans de la trochlée, sont deux saillies
qui sont l'épicondyle et l'épi trochlée; l'épicondyle est l'apophyse la
uioins saillante; elle est située à peu près à 1 centimètre au-dessus de
L'extrémité inférieure du condyle; l'épitrochlée, au contraire, très-
saillante en dedans, est au moins à 3 centimètres au-dessus du bord
inférieur et interne de la trochlée, de telle sorte que la ligne qui passe-
rait par l'épitrochlée et l'épicondyle serait beaucoup plus éloignée en
dedans qu'en dehors, d'une autre ligne qui passerait par le bord infé-
rieur des surfaces articulaires.
Fie. 39.
Coupe anlcro-postérieure de l'articulation huméro-cubitale, Pavant-bras
étant dans la flexion forcée.
A. Coupe dn la diapliyse du cubitns. — B, Coupe de la diaphyse de l'huméru?. — C, Coupe de l'olé-
crane. — I), Coupe de l'apophyse coronoïde. — F, Bec de l'olécrâne. — G, Coupe de l'olécrâne.
Le cubitus présente, à sa partie supérieure, l'olécrâne, qui se loge
dans la cavité olécrânienne; cette apophyse, lorsque le bras est dans
l'extension, se trouve un peu au-dessous d'une ligne qui passerait par
l'épitrochlée et par l'épycondyle; mais, à mesure que la flexion aug-
mente, l'olécrâne descend; de telle sorte que, si l'on trouve l'olécrâne
152 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
au-dessus des deux tubérosités, on peut présumer qu'il y a déplacement
du cubitus en arrière, et cette présomption se changera en certitude,
si l'avant-bras se trouve dans un degré quelconque de llexion.
L'apophyse coronoïde du cubitus, située en avant de la surface arti-
culaire supérieure du cubitus, joue aussi un grand rôle dans la produc-
tion des luxations. En effet, plus le degré de flexion sera considérable,
plus cette saillie apportera d'obstacle aux déplacements.
La petite tête du radius ne présente de remarquable que sa mobilité
considérable sur le cubitus et sur le condyle de l'humérus.
Un ligament latéral interne maintient solidement l'articulation en
dedans; il s'insère en avant de l'épitrochlée, il est fortement tendu
LUXATIONS DE L'ARTICULATION DU COUDE. 156
lorsque l'avant-bras est dans l'extension; il doit toujours être déchiré
dans la luxation de l'avant-bras en arrière; le ligament latéral externe
s'insère au ligament annulaire du radius; son insertion supérieure se
taisant plus en arrière que celle du précédent, il est moins tendu que
lui dans ce mouvement et peut n'être pas rompu; dans la. luxation en
avant, il change seulement de direction, il devient horizontal de ver-
tical qu'il était. Quant au faisceau postérieur qu'il envoie au cubitus, il
ne joue aucun rôle dans la luxation.
Des muscles très-puissants, le brachial antérieur, le biceps, en avant,
les muscles épitrochléens et épicondyliens, latéralement; le triceps, en
arrière, concourent encore à la solidité de l'articulation.
La peau présente en avant un pli transversal à concavité supérieure;
et répondant par ses extrémités à l'épicondyle et à l'épitrochlée; dans
la flexion, le pli devient plus marqué, horizontal, puis concave en bas;
il répond au-dessous de la ligne qui passerait par les surfaces articu-
laires; dans les luxations, ce pli se trouvé beaucoup plus élevé que
l'extrémité articulaire de l'humérus.
§ I. — Luxations des deux os de l'avant-bras.
A. — Luxation en arrière.
C'est de beaucoup la plus fréquente des luxations du coude; elle peut
être complète ou incomplète. Boyer pensait que les luxations incom-
plètes ne pouvaient exister. Voici comment il s'exprime : « La luxation
» de l'avant-bras ne saurait être incomplète; si l'apophyse coronoïde du
» cubitus n'est pas poussée au delà du diamètre vertical de la poulie arti-
» culaire de l'humérus, cette dernière, à cause de l'obliquité des surfaces,
» retomberait dans le fond de la cavité sigmoïde du cubitus quand l'effort
» viendraità cesser. L'apophyse coronoïde estamenée par un mécanisme
» semblable dans la cavité de l'humérus destinée à recevoir l'olécrâne,
» dès qu'elle a dépassé le point saillant dont nous venons de parler. » —
Mais les faits sont venus infirmer l'opinion de Boyer, et l'existence des
luxations incomplètes ne saurait désormais être révoquée en doute.
Anatomie pathologique. — Nous examinerons successivement les
luxations complètes et les luxations incomplètes. Les autopsies de
luxations complètes, à l'état simple et récent, sont rares et nous n'en
connaissons qu'un exemple. La pièce fut recueillie en 1857 à la Mater-
nité de Paris, par M. Péan, chez une femme récemment accouchée qui
tomba du lit sur le coude et mourut trois jours après d'une manie
puerpérale. Cette pièce fut disséquée avec le plus grand soin, présentée
à la Société anatomique et fut l'objet d'un rapport de M. Luton. Elle
montrait que le cubitus était fortement porté en arrière et en haut,
l'extrémité de l'olécrâne qui, dans l'état normal, est au-dessous des
lôft AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
deux tubérosités de l'humérus, se trouvait sur un plan supérieur, à un
pouce et demi environ de son niveau accoutumé; L'apophyse coronoïdd
était logée au niveau de la fosse olécrûnienne et non au fond de cette
cavité, attendu qu'elle était retenue et empêchée par les ligaments ra-
dio-cubital et annulaire et par la flexion des os de l'avanl-hras sur le
bras; la tête du radius était placée en arrière du condyle île l'humérus,
sur la même ligne que l'épicondyle et le bec coronoïdien ; l'huméruSj
par sa trochlée, appuyé sur la surface du cubitus qui donne attache au
brachial antérieur; le triceps brachial était tendu, allongé el repoussé
en arrière et les cloisons aponévrotiques qui émanent de ses bords laté-
raux étaient déchirées, le brachial antérieur et le biceps étaient égale-
ment très-tendus., refoulés en avant et aplatis par l'extrémité inférieure
de l'humérus, le premier de ces deux muscles était même divisé dans
ses fibres internes; les muscles épicondyliens et épitrochléens eux-
mêmes, bien que relâchés présentaient quelques déchirures corres-
pondant à l'extenseur commun des doigts, propre du petit doigt, cu-
bital postérieur, second radial externe, et surtout au court supinateur
qui était complètement divisé au niveau de ses insertions à l'épicondyle ;
l'anconé lui-même, aplati et coudé à angle droit sur l'articulation qu'il
recouvrait, avait laissé rompre la plupart de ses attaches épicondy-
liennes. Tous les ligaments, sauf le coronaire qui maintenait le radius
dans ses rapports avec le cubitus par l'intégrité de ses insertions sig-
moïdes, étaient rompus ; l'interne était même entièrement décollé au
niveau de l'épitrochlée, l'externe n'avait conservé que quelques fibres
devenues horizontales; l'antérieur et le postérieur possédaient à peine
quelques-unes de leurs fibres moyennes; la synoviale était ouverte
dans les points où les ligaments étaient détruits; l'artère et les veine :>
humérales étaient tendues, mais intactes, et le caillot qui entourait
les deux faces des muscles brachial antérieur et triceps ne provenait
évidemment que de la rupture de ramuscules vasculaires de peu
d'importance; les nerfs médian et radial étaient eux-mêmes souleva,
mais n'étaient aucunement altérés. Par contre, l'observation sur le
vivant et les expériences cadavériques nous ont souvent démontré que
les désordres produits dans certaines luxations compliquées peuvent
être portés au point que ces vaisseaux et ces nerfs soient complètement
déchirés, ainsi que nous aurons occasion de le dire plus loin.
Quand la luxation est ancienne, l'articulation devient presque im-
mobile, l'olécrâne est retenu par des tissus fibreux très-résistants, et
par des stalactites osseuses de nouvelle formation; comme on le voit
sur la figure 2, la cavité olécrânienne est comblée; et, en avant*
l'articulation tout entière se recouvre d'une sorte de plaque ostéo-
fibreuse, sur laquelle joue le tendon du biceps.
Dans la luxation incomplète, l'extrémité de l'apophyse coronoïde et
LUXATIONS DE h' ARTICULATION DU COUDE. 155
6 bord antérieur de fa cupule du radius se logent directement au-
HP«n.is de la face articulaire de l'humérus; l'olécranc est par consé-
quent rùoins élevée et moins rejetée en arrière que dans le cas précé-
dent Dans la seule autopsie connue jusqu'ici, et qui
a été présentée à la Société de chirurgie, par
Robert, comme une luxation isolée du cubitus, la
dissection montre clairement que le radius, sans
accompagner tout à fait le cubitus, avait cependant
-■lissé un peu en arrière. Le cubitus était légère-
ment remonté sur l'humérus ; le ligament latéral
externe était presque entièrement rompu, et le li-
gament annulaire, qui avait cédé, s'interposait
comme un lambeau flottant dans l'articulation.
Étiologie et mécanisme. — Boyer, professe que
cette luxation se produit, le bras étant dans la
demi-flexion ; mais, dans cette position, l'apophyse
coronoïde embrassant la partie antérieure de la
trochlée, nous paraît un obstacle insurmontable à
la production de la luxation ; cette éminence se
trouverait nécessairement fracturée avant que le
déplacement soit effectué. Suivant Bichat, les sur-
faces articulaires s'abandonnent, l'avant-bras étant
dans l'extension forcée. Voici comment les choses
se passent : dans une chute, la main appuie sur
le sol ; l'avant-bras, étant fortement tendu sur le
bras, supporte tout le poids du corps ; l'humérus,
pressant alors fortement sur le ligament antérieur
de l'articulation, le rompt ainsi que le ligament latéral interne, passe
en avant de l'apophyse coronoïde du cubitus, et la luxation est pro-
duite. Cette théorie, qui est également adoptée par A. Bérard, nous
parait parfaitement expliquer le mécanisme de la luxation. Malgaigne
ne l'admet que dans certains cas, et il pense que la luxation sera plus
facilement produite si un mouvement de torsion est imprimé à l'hu-
mérus sur l'avant-bras, celui-ci étant légèrement fléchi; mais, d'une
part, ainsi que nous venons de le dire, l'apophyse coronoïde apportera
d'autant plus d'obstacles aux déplacements que la flexion sera plus
considérable, et de plus, dans un mouvement de torsion du bras sur
l'axe de l'avant-bras, le cubitus ne se trouvant pas fixé, en raison de
son mode d'articulation avec le radius, roulera autour de cet os el
suivra l'humérus dans ses mouvements.
Symptomatologie. — 1° Luxation complète. Le coude esl déformé, son
diamètre antéro-postérieur est devenu plus grand que l'autre ; l'avant-
bras en pronation et en supination esl dans la demi-flexion, et l'orme.
Fig. â2. — Luxation en
arrière des deux os
de l'avant-bras avec
végétations osseuses
en forme de coque
pour recevoir la
trochlée huméralè
(n° 73b' bis , Musée
Dupuytren).
130 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
avec le bras, un aagle de 110° à 135° environ; si l'on essaye de l'étendre
ou de le fléchir, on ne peut y parvenir qu'avec peine; toutefois, la ri-
gidité n'est pas un caractère constant; car, suivant Boyer, « l'avant-
» bras jouit quelquefois d'une grande mobilité, et peut obéir à la
» moindre impulsion, quel qu'en soit le sens, ce qui suppose un dé-
» chirement considérable des ligaments». Boyer, Mal. ehirurg., t. IV,
p. 217. L'olécrâne forme une saillie considérable, en arrière et au-
dessus des deux lubérosités, elle entraîne avec elle le tendon du
triceps; il en résulte que la partie inlèrieureiet postérieure du bras,
qui dans l'état normal, présente une courbe à convexité postérieure,
devient, au contraire, concave clans le même sens; le toucher l'ait re-
connaître le tendon extenseur formant une corde sous-cutanée qui
s'éloigne d'autant plus de l'humérus qu'elle se rapproche plus de l'o-
lécrâne; la saillie de l'olécrâne occupe juste le milieu de la face posté-
rieure du bras chez les hommes adultes ; elle se rapproche un peu de
l'épitrochlée chez les femmes, et surtout chez les enfants, à raison du
développement moindre de cette apophyse; enfin, on sent également
en avant une tumeur dure, arrondie, formée par l'extrémité articulaire
de l'humérus, recouverte par le biceps et le brachial antérieur.
Il est facile de comprendre que le cubitus et le radius, ayant éprouvé
une sorte de chevauchement par rapport à l'humérus, Pavant-bras
présentera nécessairement un raccourcissement qui, à la vérité, ne se
fera remarquer que sur sa face antérieure. Pour constater avec pré-
cision ce raccourcissement, on peut avoir recours à la mensuration.
L'avant-bras étant fléchi à angle droit sur le bras, on mesure l'espace
qui sépare la tubérosité interne de l'humérus de l'extrémité inférieure
du cubitus ou du petit doigt ; on fait la même opération sur le membre
sain, et l'on obtient une différence qui donne l'étendue du déplace-
ment des os de l'avant-bras en arrière.
Si l'on examine les rapports de l'olécrâne avec les deux tubérosités
numérales, on voit que, malgré l'état de flexion de l'avant-bras, celte
apophyse se trouve sur un plan supérieur à l'épicondyle et à l'épi-
trochlée. On peut facilement sentir en arrière la petite tête du radius
et s'apercevoir, en examinant ce dernier os, qu'il a conservé ses rap-
ports avec le cubitus.
Les signes tirés de l'examen des saillies osseuses ne peuvent être
également appréciés chez tous les sujets; chez les individus maigres,
il est facile de les apercevoir; mais s'il existe trop d'embonpoint, les
éminences osseuses se trouvent plus ou moins masquées par les par-
ties molles. La même chose se présente, s'il existe autour de l'articu-
lation cet engorgement considérable, qui, dans la plupart des cas, ne
tarde pas à envahir l'articulation luxée. Enfin, il est un signe que nous
retrouverons dans les autres luxations du coude, et auquel nous alla-
LUXATIONS DE L'ARTICULATION DU COUDE. 157
chons une grande importance, c'est la mobilité latérale que l'on peut
imprimer à l'articulation. Il semble que le moindre effort suffirait pour
changer la luxation en arrière, en une luxation latérale. Il est aussi
possible de remonter ou de descendre l'avant-bras sur le bras, souvent
même d'écarter le radius en arrière d'environ 1 centimètre de l'humé-
rus. Ajoutons, enfin, que ces divers mouvements communiqués, pro-
duiront parfois une sorte de crépitation, de laquelle il faut se défier
pour le diagnostic.
2° Luxation incomplète. — Les signes de la luxation incomplète sont à
peu près les mêmes que ceux que nous avons décrits plus haut ; ainsi le
coude présente un diamètre antéro-postérieur plus étendu, le pli cutané
antérieur paraît remonté, l'olécrâne fait une saillie inaccoutumée en
arrière, l'humérus en avant ; l'avant-bras est fléchi à angle obtus, quel-
quefois presque étendu, la main est en pronation, et enfin, pour peu
que le membre soit fléchi, il paraît raccourci, cependant il existe dans
les rapports de l'olécrâne avec les tubérosités numérales une différence
moindre que celle que nous avons notée pour les luxations complètes.
L'olécrâne, repoussé en arrière, se trouve sur un plan inférieur à l'épi-
condyle et à l'épitrochlée, la tension du triceps est la même, la saillie
formée en avant par l'extrémité inférieure de l'humérus est moins con-
sidérable ; il en est de même du raccourcissement de l'avant-bras. Si
même on mesure le membre placé dans une extension complète, on
le trouve d'une longueur égale à celle du côté sain, ou même légère-
ment allongé. Le radius et le cubitus fixés contre l'humérus ne peuvent,
comme il arrive dans la luxation complète, être portés en haut, en
arrière, en dehors, en dedans. Enfin, et ce qui est très-remarquable,
la tête du radius ne fait en arrière qu'une saillie incomplète et le pal-
per ne peut découvrir qu'une portion limitée de sa cupule.
Plusieurs complications ont été observées dans les luxations en arrière.
On a indiqué comme une des plus fréquentes la luxation du radius sur
le cubitus, mais les auteurs ont omis précisément de dire dans quel
sens se fait ce déplacement. S'ils n'ont eu en vue que le déplacement
en avant, cette lésion rentrerait alors dans la variété que nous décrirons
plus loin sous le titre de : Luxation du cubitus en arrière et du radius en
avant. Quant à la luxation en dehors, elle nous paraît impossible, car
il faudrait qu'il y eût une rupture considérable du ligament inter-
osseux; il n'y aurait donc que la luxation en arrière dont nous dussions
nous occuper ici; nous n'en connaissons aucune observation.
La fracture de l'apophyse coronoïde a été quelquefois observée; cette
complication est importante à reconnaître, soit à cause des soins con-
sécutifs qu'elle réclame, soit à cause de l'erreur dans laquelle elle
pourrait induire le chirurgien; en effet, dans la fracture de l'apophyse
coronoïde la luxation se reproduit très-facilement après la réduction;
158 Af SECTIONS DKH AUTIOULATIONS.
il est indispensable de maintenir solidement l'avanl-bras dans la demi-
flexion, afin d'obtenir la consolidation de la fracture, et il est nécessaire
de maintenir l'appareil appliqué pendant au moins un mois avant de
faire exécuter à l'articulation des mouvements qui pourraient compro-
mettre la guérison. Le déplacement se fera encore bien plus facilement
si à la fracture de l'apopbyse coronoïde se joint une fracture du bord
antérieur de la cupule du radius, ainsi que A. Bérard en a observé un
cas que nous avons déjà signalé.
Des désordres bien plus considérables peuvent compliquer la luxa-
tion en arrière ; on cite plusieurs cas dans lesquels l'humérus, après
avoir déchiré le brachial antérieur, le biceps, les nerfs, les vaisseaux,
la peau, était venu faire saillie à l'extérieur. Nous examinerons, en décri-
vant le traitement, ce qu'il convient de faire dans les cas de ce genre.
Diagnostic. — Malgré les signes que nous venons de donner de la
luxation de l'avant-bras en arrière, il est fréquent de rencontrer des
cas dans lesquels le chirurgien est fortement embarrassé, les erreurs de
diagnostic ne sont môme pas rares. Cette maladie peut être confondue :
1* Avec une contusion violente et une entorse du coude, mais dans
celle-ci la déformation du coude n'est pas aussi considérable que dans
la luxation, le membre ne conserve pas une position fixe. Les mouve-
ments peuvent être douloureux, mais ils sont toujours possibles.
2° Avec la fracture de l'extrémité inférieure de l'humérus; en effet,
celle-ci se produit dans les mêmes conditions que la luxation, et la dé-
formation qui succède à l'une et à l'autre présente une telle ressem-
blance que tous les chirurgiens ont senti la nécessité d'appeler l'atten-
tion sur ce point; nous avons indiqué, tome II, page 321, le diagnostic
différentiel de ces deux affections.
Pronostic. — La luxation du coude n'est pas très-grave, ordinai-
rement, lorsqu'elle est réduite de bonne heure; mais, au bout d'un
temps assez court, elle devient irréductible. Cependant Boyer a ré-
duit une luxation de six semaines chez un enfant de dix ans; A. Cooper
en a réduit une au bout de quelques semaines ; Desault une au bout de
deux mois. (Léveillé, Nouvelle doctrine chirurgicale, t. II, p. 108.)
Malgaigne cite un cas où une luxation aurait été réduite au bout de
quatre mois par Lisfranc; mais il pense que dans ce cas, la luxation
était incomplète. On sait, en effet, que les luxations incomplètes sont
plus longtemps réductibles que les luxations complètes. Le pronostic
variera d'ailleurs suivant les complications. Ainsi, dans la fracture de
l'apophyse coronoïde, la nécessité de maintenir le membre dans l'im-
mobilité devra faire craindre que les mouvements ne se rétablissenl
que d'une manière incomplète et après un temps assez long.
Mais le pronostic sera bien plus fâcheux si l'extrémité de l'humérus
LUXATIONS T>E L'ARTICULATION UU COUDE. 159
soif à travers les téguments, principalement si l'artère numérale et
le nerf médian ont été déchirés. Tous les auteurs s'accordent dans ce
cas à conseiller la résection de l'extrémité inférieure de l'humérus ou
l'amputation du bras.
Quand la luxation complète n'a pas été réduite, le membre peut res-
ter presque immobile dans les positions que nous avons décrites à
l'article symptôme; tantôt étendu, tantôt un peu fléchi. Seuls, les mou-
vements de pronation et de supination sont presque toujours conservés.
Ajoutons même avec Velpeau que, grâce à des exercices méthodiques
et repétés, le mouvement de flexion peut être rétabli dans une certaine
mesure, quoique les blessés ne puissent jamais arriver à recouvrer la
flexion complète; ils ne peuvent ni se raser, ni se peigner, ni même
manger de la main du côté luxé, et si la luxation est arrivée pendant
l'enfance, les os souffrent d'une façon remarquable dans leur dévelop-
pement ultérieur.
Bien que A. Cooper ait figuré une luxation incomplète très-ancienne
et que Gély en ait décrit une autre datant déplus de sept ans, nous ne
dirons rien du pronostic pour les luxations incomplètes non réduites.
La réduction est en général si facile, qu'il est fort rare que des luxa-
tions incomplètes anciennes se présentent au chirurgien.
Traitement. — La luxation de l'avant-bras en arrière doit être ré-
duite de bonne heure, car de toutes les luxations qui ont pour siège les
articulations des membres, celles du coude, lorsqu'elles sont complètes,
sont celles qui deviennent le plus promptement irréductibles.
Les procédés qui ont été vantés pour la réduction des luxations du
coude en arrière sont fort nombreux. Us peuvent être classés en mé-
thodes de douceur qui s'appliquent aux luxations récentes, et en mé-
thodes de force auxquels il faut recourir pour les luxations anciennes
ou rebelles.
Pour les luxations récentes, on a employé l'extension, la pression et
l'impulsion ou glissement.
Le chirurgien peut quelquefois obtenir la réduction en faisant d'une
main l'extension sur le poignet et en repoussant de l'autre l'olécràne,
de manière à faire repasser l'apophyse coronoïde en avant de la trochlée.
Astley Cooper conseille le procédé suivant : « Le malade est assis
» sur une chaise ; le chirurgien, plaçant son genou dans le pli du coude,
■» et saisissant le poignet du malade, porte l'avant-bras dans la flexion ;
» en même temps il presse sur la partie antérieure du radius et du
t> cubitus avec son genou, de manière à les écarter de l'humérus, et à
» faire sortir l'apophyse coronoïde delà cavité olécrânienne : si, pen-
» dant que le genou appuie ainsi contre un os, Pavant-bras est fléchi
> avec force, mais lentement, la réduction s'opère avec facilité. »
AFFECTIONS DUS AIlTICULATIONs
J'ai employé avec succès le moyen suivant pour repousser l'olécrâne
en avant : l'avant-bras étant fléchi à angle droit sur le bras, je plaçai à
la partie postérieure de celui-ci une forte attelle dont l'extrémité infé-
rieure reposait sur l'olécrâne recouverte par une compresse repliée plu-
sieurs fois sur elle-même; j'entourai la partie inférieure du bras avec
une bande circulaire, très-fortement serrée, et cela suffit pour opérer In
réduction. Il est facile de comprendre le mécanisme de cet appareil; les
tours de bande prennent leur point d'appui sur la partie inférieure de
l'humérus, qu'elles repoussent en arrière, en même temps qu'elles ra-
mènent en avant l'olécrâne chassée par la pression et l'attelle.
Mais si l'on prévoit que la réduction présentera quelques difficulté-,
il est indispensable d'avoir recours à des moyens plus énergiques.
Le malade est assis sur un siège peu élevé, le bras médiocrement
écarté du tronc, l'avant-bras en supination, fléchi à angle droit sur le
bras; la contre-extension est opérée à l'aide d'un lacs dont la partie
moyenne est placée immédiatement au-dessus du pli du coude, tandis
que ses deux extrémités sont conduites en arrière et attachées à un
point fixe ; le lacs extenseur est assujetti au-dessus du poignet, et confié
aux aides ou mis en rapport avec un système de poulies qui sert à opé-
rer les tractions ; les choses étant ainsi disposées, le chirurgien, placé
en arrière du malade, embrasse le pli du coude en croisant les doigts
de chaque main sur le lacs contre-extenseur, de manière à le fixer, et à
prendre un point d'appui sur la partie inférieure de l'humérus, tandis
qu'avec les deux pouces appuyés au sommet de l'olécrâne il exerce une
pression en sens inverse. Les tractions sont opérées avec lenteur; un
choc caractéristique indique que la réduction est obtenue. On s'en
assure, en outre, en fléchissant l'avant-bras sur le bras, en lui impri-
mant des mouvements de pronation et de supination, et en constatant
que les saillies osseuses ont repris leurs rapports normaux.
Quand le procédé que nous venons de décrire est insuffisant pour
obtenir la réduction, comme cela a lieu pour les luxations anciennes,
il convient de recourir à des moyens de coaptation plus énergiques
et l'on peut alors agir en employant, soit la pression directe, soit la
bascule.
La pression peut être appliquée pendant que le membre est allongé,
et que l'extension directe a ramené l'apophyse coronoïde au niveau de
la trochlée numérale. Tantôt alors, le chirurgien presse du genou sur
l'humérus tandis qu'il tire sur l'olécrâne à l'aide d'une serviette; tantôt
il presse du genou sur l'olécrâne et tire sur l'humérus à l'aide du bâton
de Verduc; tantôt enfin l'humérus étant appliqué contre une colonne,
comme le faisait A. Paré, il embrasse l'olécrâne avec un lacs qui, dans
son anse, comprend la colonne, et dont les deux chefs répondent à un
levier ou à un garrot.
LUXATIONS DE L'ARTICULATION DU COUDE. 161
Les moufles ont également réussi dans certains cas de luxations an-
Fig. 43. — Réduction delà luxation du coude en arrière, extension faite sur l'olécrâne.
(Fac-similé d'Ambroise Paré.)
162
AFFECTIONS UES ARTICULATIONS,
ciennes. C'est à l'aide de «et appareil que Sanson a réduit une luxation
du coude datant de cent quatorze jours. {Journal des connaissances mé-
dico-chirurgicales, juillet et août 1836.) Dans le cas de Lisfranc et Mal-
gaigne, la réduction a nécessité une traction à l'aide des poulies au
delà de 150 kilogrammes.
Mais c'est surtout à l'appareil de Jarvis modifié, comme nous l'avons
précédemment indiqué, qu'il faut avoir recours. C'est ainsi qu'avec cet
appareil, modifié par M. Mathieu, j'ai pu réduire des luxations datant
de cinquante-cinq, quatre-vingt-dix et même cent dix jours, et que
M. Péan a pu réduire, l'année dernière, avec le docteur Gasne et
M. Mathieu lui-môme, une luxation qui existait depuis trois mois chez
un jeune homme de quinze ans. Et dernièrement encore, avec l'ap-
pareil de Jarvis modifié par MM. Robert et Colin, M. Péan parvint à
réduire une luxation du coude en arrière, datant de cent vingt jours,
chez une femme de vingt-cinq ans qui lui fut envoyée par moi et par
notre distingué collègue M. le docteur Triboulet. L'appareil qui a été
employé pour obtenir cet heureux résultat est représenté ci-contre
Fig. lib. — Appareil de Jarvis, modifié par MM. Robert et Collin.
B. Courroie de préhension circulaire et d'entraînement, se moulant très-exactement sur les parties
que l'on entoure préalablement d'une bande roulée sur de la ouate. — C. Appareil d'extension et de
contre-extension à crémaillère et à pignon. — D. Dynamomètre avec deux aiguilles dont l'une donne
avec la plus grande exactitude la force de traction actuelle, l'autre restant au maximum de traction qui
a été opéré. A'. Ajutage fixé à la pièce de contre-extension C. Cette pièce s'articule bilatéralement
avec le point d'appui de contre-extension GG. — GG. Point d'appui de contre-extension parfaitement
coussiné pour la contre-extension, que l'on fixe fortement en ayant soin de tirer préalablement la peau
sur l'avanl-bras ; il est important que ce point d'appui soit fixé solidement, aussi près du coude que
possible, sur la partie antérieure de l'humérus afin que, quand on fléchit l'avant-bras, celui-ci appuie
sur lu partie inférieure du point d'appui et tende à désengréner les surfaces articulaires pendant que l'on
opère la traction soutenue. — E. Clor à cliquets. — F. Deux cliquots qui s'engrènent sur le pignon et
sur lesquels on appuie pour l'échappement.
(fig. 45).
c.
LUXATIONS DE l'AIITICULATION DU COUDE. 16.5
Le principe sur lequel repose l'action de cet appareil est le suivant :
Fixer solidement le lien contre-extenseur GG qui doit servir de point
d'appui assez fixe pour ne pas se déplacer et faire que le centre du
mouvement imprimé à l'appareil au niveau du coude soit porté en
arrière de l'avant-bras afin de permettre à celui-ci de se fléchir pendant
l'extension. Avec cet appareil, l'échappement peut se faire lentement
ou brusquement.
Chez les deux malades de M. Péan, il suffit d'opérer une traction sou-
tenue de 98 kilogr. pour obtenir le désengrènement des surfaces arti-
culaires. Toutefois la pression sur l'olécrâne à l'aide des pouces
n'étant pas assez forte pour produire l'impulsion nécessaire à la réduc-
tion, M. Péan fut obligé, de coucher son dernier malade sur un lit, de
façon à permettre à l'opérateur d'être assis et de refouler directement
en bas et en avant l'extrémité supérieure du cubitus et du radius pen-
dant que les aides portaient l'avant-bras dans la flexion. La force du
genou est dans ce cas d'autant plus utile qu'elle peut, comme celle
des doigts, obéir à la volonté du chirurgien qui reste libre de ses mains
pour agir sur l'humérus et les os de l'avant-bras.
Dans certains cas où les moyens précédents ont échoué, on a prati-
qué l'opération de la ténotomie, mais les résultats ne paraissent point
avoir répondu à l'attente des chirurgiens.
Lorsqu'il y a luxation du radius sur le cubitus, c'est-à-dire rupture
du ligament annulaire, ces manœuvres ne suffisent pas pour obtenir la
réduction complète, car, après avoir réduit le cubitus, on laisse le radius
en arrière ; il faut alors, après avoir placé l'avant-bras dans la flexion,
le porter en supination, en pressant en arrière sur la petite tête du radius,
afin de la remettre en place.
Il peut encore arriver, même dans des luxations incomplètes, que
cette dernière manœuvre ne réussisse pas, ou bien, comme j'eus plu-
sieurs fois l'occasion de le démontrer, en 1858 et en 1859 à l'hôpital
des Cliniques, que l'un des deux os de l'avant-bras, principalement le
cubitus, puisse être réduit, tandis que l'autre reste dans la position vi-
cieuse qui lui a été imprimée par l'accident. Ce dernier résultat doit
être considéré comme avantageux puisque, dans les cas de ce genre
que nous avons observés, il s'est toujours produit un rétablissement
assez marqué des fonctions du membre. On conçoit d'ailleurs que, dans
ce cas, ce qui s'oppose à la rentrée de la tête du radius, c'est le défaut
d'impulsion exercée sur la tête du radius. Or, M. Péan est parvenu à
surmonter cette difficulté en appliquant au niveau de la tête du radius,
sur les couches qui la recouvrent, le cachet chirurgical qui m'a donné
de si bons résultats pour la réduction des luxations sous-épineuses de
l'épaule et en aidant la pression de ce cachet au moyen de coups de
marteau frappés doucement et méthodiquement à l'extrémité libre du
compresseur.
164 AFl-'ECTIONS DES ARTICULATIONS.
La réduction est facile s'il existe une fracture de l'apophyse coro-
noïde; mais aussi la luxation se reproduit facilement, ce qui exige
l'emploi plus prolongé des moyens contentifs. L'avanl-bras sera main-
tenu solidement dans la flexion, et ce ne sera qu'au bout d'un mois
qu'on permettra des mouvements à l'articulation.
Une fois la luxation réduite, l'avant-bras sera 'maintenu pendant
quelques jours dans la demi-flexion ou même relevé, comme le faisait
Guy de Chauliac, de telle sorte que la main atteigne le sommet de
l'épaule saine; l'articulation sera entourée d'un bandage en huit de
chiffre, médiocrement serré et imbibé d'une liqueur résolutive; l'avanl-
bras sera tenu en écharpe ; au bout de sept à huit jours, on lèvera l'ap-
pareil, et, afin de prévenir l'ankylose, on commencera à faire exécuter
à l'articulation quelques légers mouvements à l'aide des appareils que
nous avons décrits à l'article Luxations en général.
Si le radius avait été déplacé sur le cubitus, on appliquerait une forte
compresse sur la partie supérieure et externe de l'avant-bras, afin de le
maintenir en place.
Il nous reste encore à parler de la complication la plus fâcheuse des
luxations en arrière, c'est-à-dire de l'issue de l'extrémité inférieure de
l'humérus à travers les téguments. Si l'humérus a déchiré les parties
molles sans intéresser les vaisseaux principaux, il faut réduire et main-
tenir l'appareil plus longtemps appliqué; mais si l'artère numérale a été
ouverte, si le nerf médian a été rompu, comme dans ces cas l'expérience
a appris que la gangrène est inévitable, nous pensons qu'il faudra re-
courir à l'amputation immédiate : telle est la doctrine de Boyer. Nous
ne saurions partager l'opinion de Vidal (de Cassis), qui propose de pra-
tiquer la ligature du vaisseau et de tenter la conservation du membre.
Nous avons cherché en vain le cas de guérison cité par cet auteur, et
attribué à Abernethy. Nous avons trouvé seulement dans S. Cooper la
phrase suivante, qui se rapporte à ce fait : « Autant que je puis me le
» rappeler, M. Abernethy rapporte dans ses cours l'observation d'un cas
» de ce genre, dans lequel on conserva le membre. » On voit qu'il y a
loin de cette citation à une observation rigoureuse.
Un mot seulement sur les luxations irréductibles : on sait que Lis-
ton, quelques années avant 1840, avait obtenu la réduction de quelques
luxations anciennes du coude en coupant préalablement les adhérences
fibreuses des os; qu'en 1839, Gerdy, pour une luxation du coude da-
tant de six mois, divisa successivement le tendon du triceps, puis les
libres superficielles du faisceau qui s'insère à l'épitrochléc ; qu'en 1847
M. Maisonneuve coupa tous les tendons qui entourent l'articulation, et)
qu'à la môme époque Blumhart ouvrit largement la capsule articulaire
et coupa toutes les adhérences fibreuses. D'autre pari, Emmert a pra-
tiqué la résection de l'olécràne. Quelle que soit l'efficacité de ces moyens
LUXATIONS DE L'ARTICULATION DU COUDE. 165
héroïques, nous pensons qu'il ne convient d'y recourir que si les tenta-
tives de réduction les plus variées et les plus soigneusement conduites
ont échoué assez de fois pour enlever au chirurgien tout espoir de
succès.
B. — Luxations en avant.
Les luxations de l'avant-bras en avant, sans une fracture préalable de
l'olécrâne, étaient regardées comme impossibles par tous les chirur-
giens, lorsque Colson en rapporta un exemple dans sa thèse inaugurale.
En 1842, Leva publia un second fait du môme genre (1).
Monin, Guyot, Velpeau, Ancelon, l'ont aussi rencontrée h l'état
simple, et Bior à l'état compliqué.
Étiologie et mécanisme. — Colson, en s'appuyant d'expériences sur
le cadavre, croyait que la luxation pouvait être produite, soit par un
mouvement de torsion communiqué à l'avant-bras, qui ferait passer
l'olécrâne d'abord au-dessous, puis en avant de la poulie humérale;
soit aussi par une flexion forcée de l'avant-bras sur le bras; soit encore
par une extension forcée de l'avant-bras, c'est-à-dire par la flexion en
arrière. Debruyn, qui, dans aucun cas, n'était parvenu à luxer l'avant-
bras en avant par la simple flexion du membre, ne repoussait pas cepen-
dant la possibilité de ce mécanisme, pourvu qu'une violence extérieure
s'exerçât directement sur l'olécrâne de haut en bas et d'arrière en
avant. A son tour, M. Alph. Guérin, qui a répété de nombreuses ex-
périences, a constaté qu'en fléchissant violemment l'avant-bras sur le
bras, et même en joignant à cette flexion forcée des efforts de traction
et de rotation, les deux parties du membre arrivaient au contact sans
que le rapport normal des surfaces articulaires fût modifié. La luxation,
au contraire, se produisait facilement dès qu'on avait divisé, par une
section sous-cutanée, les ligaments externe et interne de l'articulation.
Quant au tendon du triceps, qui semblait à priori devoir opposer Une
grande résistance, dans aucun cas on n'eut besoin d'avoir recours à une
section, et si, en coupant le ligament antérieur de l'articulation, on a
pu faire remonter l'olécrâne plus haut en avant de l'humérus, du moins
n'était-il pas nécessaire de pratiquer cette section pour produire la
luxation.
M. Alph. Guérin a aussi tenté de produire la luxation en avant par
l'extension forcée du bras. Un cadavre ayant été placé de façon que la
pointe du coude fût appuyée sur le bord d'une table, l'habile expéri-
mentateur parvint, en saisissant le bras d'une main et le poignet de
l'autre, à opérer une flexion complète de l'avant-bras sur le bras, dans
le sens de l'extension, sans pour cela que l'olécrâne fût ramené en
avant de l'extrémité inférieure de l'humérus. Le ligament antérieur
(1) A nnales el Bulletins rie la Société médicale de Gand, mai 1852, 8e vol. 6e livr.
166 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
était rompu, et l'olécrâne, qui avait résisté sous la fracture, glissant de
haut en bas, était venu se placer au niveau de la poulie articulaire sans
passer en avant ; les fibres postérieures ou olécrûniennes du ligament
latéral interne semblaient manifestement constituer l'obstacle à la luxa-
tion, qui se produisit facilement dès qu'on les eut divisées.
Pour notre compte,, nous pensons que c'est dans une chute sur le
coude, l'avant-bras étant fortement fléchi, que cette luxation se pro-
duit le plus fréquemment. Telle est aussi [l'opinion de Malgaigne :
« Quant à la luxation en avant, si l'on suppose une chute sur le coude
a lorsque l'avant-bras est fortement fléchi, il est aisé de voir que les
» saillies osseuses ne font nul obstacle au déplacement. »
Anatomie pathologique. — Nous ne connaissons, avons-nous dit,
que quelques observations relatives à cette luxation (1). Dans ces cas,
la réduction fut opérée immédiatement. Il nous est donc impossible de
donner avec certitude les caractères anatomiques de ces déplacements.
Tout porte à croire qu'il existait un délabrement considérable des par- .
ties molles. Le cubitus vient se placer au-devant de la trochlée. Les
muscles biceps et brachial antérieur doivent être relâchés, le triceps
tendu et réfléchi sur l'extrémité articulaire de l'humérus.
Symptomatologie. — Voici quels sont les symptômes constatés dans
les observations déjà mentionnées : allongement de l'avant-bras de
toute la longueur de l'olécrâne, tension des téguments, saillie des deux*
tubérosités humérales surmontant deux enfoncements considérables,
dépression profonde en arrière à la place que devait occuper l'olécrâne,
et en dehors à la place de la tête du radius, flexion légère de l'avant-
bras, que l'on peut redresser et même fléchir en arrière, sans causer .
de douleur au malade. Dans cette manœuvre, qui s'accompagne d'une
crépitation manifeste, on fait saillir l'extrémité de l'apophyse coronoïde
et-la petite tête du radius en avant, entre le rond pronateur et le long
supinateur. Dans les expériences qu'il a faites sur le cadavre, Colson a
pu porter l'olécrâne tout à fait en avant. Suivant cet auteur, le mem- :
bre est alors raccourci, l'avant-bras légèrement fléchi, les mouvements
de flexion et d'extension impossibles. Ces résultats de l'expérimenta-
tion ont d'ailleurs été observés sur le vivant par Monin, Velpeau et
James Prior, qui ont vu des cas de luxation complète avec chevauche-
ment de l'olécrâne en haut.
La réduction a toujours été facile et la guérison rapide. Dans un
seul cas, celui d'Ancelon, il y eut, après réduction, à plusieurs reprises,
(1) Delpech dit bien, à la vérité, qu'on a observé une luxation en avant sans fracture
de l'olécrâne, mais avec des délabrements tels que ce fait servirait plutôt à infirmer la
possibilité de celle lésion qu'à la confirmer. Il est à regretter que le chirurgien de
Montpellier se soit borné à une indication tellement vague que le fait perd presque
toute sa valeur.
LUXATIONS DE L'ARTTCULATION DU COUDE. 1b>
reproduction immédiate du déplacement, reproduction qui, suivant
l'observateur, tenait à ce que les moyens d'union du radius avec le eu-
bit^ ayant été rompus, le radius n'avait point suivi le cubitus quand
on avait rétabli ce dernier os dans ses rapports normaux avec la tro-
chlée humérale et s'était arc-bouté contre l'épicondyle.
Le diagnostic de la luxation du coude en avant ne nous paraît pas
devoir offrir de sérieuses difficultés, et l'affection a toujours été recon-
nue jusqu'à présent, sauf dans le cas de Gigot, qui douta jusqu'après
la réduction, parce qu'un pareil déplacement lui paraissait impos-
sible.
Traitement. — Voici le procédé qui a été mis en pratique par Leva :
un aide fit la contre-extension sur l'épaule, un autre l'extension sur
l'avant bras, et lorsque les tractions parurent suffisantes, on imprima
aux os de l'avant-bras et du bras des mouvements en sens inverse ;
aussitôt la luxation fut réduite.
Colson fléchit l'avant-bras à angle droit, et faisant soutenir le poignet
par un aide, lui-môme de sa main droite porta l'extrémité de l'avant-
bras en arrière, en bas et en dehors, tandis que de la gauche il dirigeait
l'humérus, en dedans.
Guyot, après avoir fait une légère extension, saisit l'avant-bras de
sa main gauche et le bras de la droite, puis il fléchit doucement l'avant-
bras en le dirigeant en arrière.
Enfin Monin, après avoir échoué deux fois, exagéra la flexion, fit tirer
sur l'humérus et repoussa fortement les os de l'avant-bras en arrière et
en bas.
Pour notre compte, nous ne pensons pas que l'extension puisse fa-
ciliter la réduction des luxations du coude en avant, et il y a tout lieu
de croire que le refoulement direct de la partie supérieure de l'avant-
bras en arrière suffiront dans la grande majorité des cas.
Luxation en avant avec fracture de Volécrâne. — L'existence de cette
luxation, qui semblait avoir été admise théoriquement, d'après une
observation publiée par M. Richet dans les Archives générales de méde-
cine, 3e série, t. VI, p. 471, et d'après une pièce d'origine inconnue,
conservée au musée Dupuytren, a été confirmée par un cas rapporté
par Velpeau dans le Journal des connaissances médico-chirurgicales, 1845,
t. I, p. 133; par un autre présenté par Morel-Lavallée h la Société de
chirurgie en 1858, enfin par un nouveau cas observé par M. Richet,
et cité par lui à l'occasion de la présentation de Morel-Lavallée. Nous
donnerons d'abord un résumé de l'observation de M. Richet:
Un jeune homme de dix-huit ans tombe d'un échafaudage élevé de
quarante-cinq pieds. On le conduit h l'hôpital Saint-Louis, où il est ad-
mis dans le service de Boyer. M. Richet, interne du service, constate les
symptômes suivants : le coude est visiblement déformé; son diamètre
10.8 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
antéro-postérieur présente un accroissement manifeste; le diamètre
transversal paraît seulement un peu rétréci; l'avant-bras n'est que très-
peu fléchi sur le bras; il est dans la supination ; tout mouvement volon-
taire est impossible, malgré la mobilité des surfaces articulaires. Le
raccourcissement est à peu près de 3 centimètres en dedans; il est un
peu moindre en dehors; en arrière, l'olécrâne est mobile en travers, et
a conservé sa position normale.
Le pli du coude est déformé; au-dessus des tubérosités, on sent en
avant une tumeur oblongue, arrondie, qui soulève les muscles brachial
antérieur et biceps; les battements de l'artère sont très-superficiels.
Dans les mouvements de flexion et d'extension, la tumeur se déplace
et roule sous les doigts: dans ceux de pronation et de supination, on
sent la crépitation que produit le frottement des surfaces articulaires.
La réduction fut opérée en pratiquant l'extension de l'avant-bras, la
contre-extension sur le bras, et faisant fléchir brusquement, en même
temps qu'on repoussait en arrière et en bas l'extrémité supérieure des
os de l'avant-bras; mais la luxation se reproduisit avec une extrême
facilité : elle fut cependant maintenue réduite à l'aide d'un bandage qui
fléchissait l'avant-bras à angle droit et fixait un coussin dans le pli du
coude. Le malade, atteint d'autres blessures fort graves, succomba au
bout de trois heures. On trouva, au moment de l'autopsie, une déchirure
de la partie profonde des muscles épitrochléens et du brachial antérieur,
du ligament latéral interne; le ligament externe était intact et se por-
tait directement en avant; l'olécrâne fracturé obliquement; l'humé-
rus placé en arrière des os de l'avant-bras , ceux-ci remontés en avant
à 1 centimètre 1/2 au-dessus des condyles; le radius entraîné par le
cubitus ; le ligament annulaire intact, la capsule articulaire déchirée
presque en totalité.
Il existe au musée Dupuytren une pièce de fracture de l'olécrâne avec
luxation de l'avant-bras en avant. Ici, la luxation persiste et la frac-
ture s'est consolidée par un cal osseux; les mouvements se sont en
partie rétablis, et la flexion est bornée par une excroissance osseuse
de l'humérus, contre laquelle vient buter la face supérieure de l'apo-
physe coronoïde. La luxation est, du reste, complète comme dans le
cas de Boyer, et de même aussi la fracture s'étendait sur la diaphyse
cubitale.
Dans le cas rapporté par Velpeau, la lésion avait été déterminée par
une chute dans un escalier, le bras fortement fléchi. L'olécrâne, déta-
ché à sa base, était remonté en arrière avec le tendon du triceps; à
deux travers de doigt au-dessous, l'extrémité articulaire de l'humérus
se dessinait en relief sous la peau; le radius et le cubitus étaient re-
montés en avant. Quand Velpeau vit le malade, la luxation datai) de
huit mois : l'extension s'étendait jusqu'à 160 degrés; la llexion, non
LUXATIONS DE L'A IVTICULATION DU COUDE. 169
moins libre, permettait de soulever un poids de 50 kilogrammes, et le
sujet excn ait la profession de boulanger.
Dans le cas présenté par Morel-Lavallée à la Société de chirurgie, il
existait, outre la fracture de l'olécrâne, une fracture de Papophyse co-
ronoïde, et les deux fractures siégeaient exactement au niveau de la
base de l'olécrâne, comme si elles avaient eu lieu d'un coup de hache
perpendiculairement frappé. Il suffit, du reste, quand la luxation est
ainsi compliquée, soit d'une simple extension, soit d'une traction légère
pour opérer la réduction. Mais le déplacement se reproduit avec une
extrême facilité, et, quand il est possible de maintenir, c'est l'ankylose
de l'articulation qui est habituellement la terminaison la moins mal-
heureuse qu'il faille espérer.
C. Luxations latérales. — Les luxations latérales sont beaucoup plus
rares que les luxations en arrière. Elles sont complètes ou incomplètes;
elles peuvent se faire en dedans ou en dehors. On décrit aussi des
luxations en arrière et en dehors, des luxations en arrière et en dedans,
dont nous dirons quelques mots. Les luxations en arrière et dedans,
sont loin d'êtres rares : on pourrait même ranger sous ce titre la plu-
part des luxations que Malgaigne a classées parmi les luxations en
arrière.
Étiologie et mécanisme. — Boyer admettait que ces luxations sont
produites par une puissance qui pousserait littéralement le bras et
Pavant-bras en sens inverse, et J. L. Petit pensait que le membre doit
en même temps être étendu. D'après Malgaigne, ces luxations se pi'o-
duiraient, Pavant-bras étant dans la demi-flexion. «Qu'un choc violent
» frappe l'articulation en dehors, le bras et Pavant-bras tendront à se
» rapprocher, en formant un angle de ce côté. Les surfaces articu-
» laires, tendant à s'écarter en dedans, se compriment fortement en
» dehors et forment un point d'appui, soit à l'humérus, soit au cubi-
» tus, pour opérer une bascule complète et briser la résistance que
» leur oppose le ligament latéral interne. Celui-ci rompu, les surfaces
» articulaires s'écartent. Les saillies osseuses ne se font plus obstacle,
» et si le ligament latéral externe résiste encore, la luxation demeu-
» rera incomplète; mais si le choc est assez puissant pour rompre le
» ligament, alors, selon qu'il agira davantage sur le bras ou Pavanl-
» bras, l'humérus ou le cubitus sera jeté en dedans, et il y aura une
» luxation complète externe ou interne de l'avant-bras. Un choc sur le
» côté interne produirait des effets analogues ... »
Quant aux luxations en arrière et en dehors, elles reconnaissent
pour causes les plus ordinaires des chutes qui agissent sur la surface
interne du cubitus et de l'olécrâne, et impriment à l'avant-bras un
mouvement de rotation en dedans ou en arrière, combiné, toutefois,
avec une impulsion en dehors. Notons enfin, que, dans quatre cas
170 AFFIÎCTIONS DES AllTICULATIONS.
de luxations en arrière el. en dedans, auxquels il faut ajouter celui
qu'A. Cooper signale sans le décrire, les causes ont été trop diverses
pour que des conclusions générales soient établies au point de vue du
mécanisme.
Anatomie l'ATnoLOGiQUE. — Si l'on consulte les auteurs classiques
pour savoir ce que l'on doit entendre par luxa-
tion latérale de l'avant-bras, on est fort étonné
de voir qu'il existe sur ce point deux opinions
bien différentes. Suivant Boyer, qui paraît re-
produire la doctrine de J. L. Petit, les os de
Pavant-bras se déplaceraient transversalement, ;
de manière à abandonner complètement ou
incomplètement l'extrémité articulaire de l'hu- j
mérus; ce déplacement pourrait se faire en
dedans ou en dehors.
Il existerait donc, suivant lui, quatre va-jî
riétés.
1° Luxations incomplètes. — Les deux os de
l'avant-bras sont repoussés vers le côté interne J
ou externe de la surface articulaire humérale;
mais un seul de ces os s'en sépare complète- j
ment, l'autre vient se mettre en rapport ave»
la portion de la surface articulaire que vient !
d'abandonner l'os qui fait saillie sur le côté :
de l'articulation; ainsi, dans la luxation incon^j
plète en dedans, le cubitus fait saillie à la
partie interne du coude, et la cupule du radius
vient se mettre en contact avec la trochlée. UrLi
changement de rapports analogue, mais en ]
sens inverse, constitue la luxation incomplète I
en dehors.
Suivant Asti. Cooper, « dans cette luxation, t
» l'apophyse coronoïde du cubitus, au lieu ;
» d'être, comme dans la luxation en arrière, '
» située dans la fosse olécrânienne, repose suwj
» la partie postérieure du condyle externe de
» l'humérus. La saillie du cubitus en arrière
» est ici plus considérable que dans la luxation en arrière, et le radius
» forme une éminence en arrière et en dehors de l'humérus... Si la
» luxation est en dedans, le cubitus est porté sur le condyle interne
» de l'humérus; il fait encore saillie en arrière, comme dans la luxa-
» tion en dehors, et alors la tête du radius est placée dans la fosse
» olécrânienne... Le condyle externe de l'humérus est très-saillant en
Fig. 46. — Luxation latérale
ancienne et complète en
dedans des deux os de l'a-
vant-bras. On voit que les
épiphyses se sont défor-
mées et que des stalactites
ont apparu pour favoriser
les mouvements de la nou-
velle articulation. (Musée
Dnpuylren.)
LUXATIONS DR l'ARTTCULATION DU COUDE. 171
)> dehors dans ces cas (1). » On voit, d'après cette citation, que les luxa-
tions latéral es ne| seraient, suivant Asti. Cooper, qu'une variété de la
luxation postérieure, opinion qui diffère essentiellement de celle de
Boyer.
Si maintenant nous examinons le petit nombre de faits que nous pos-
sédons, nous en trouverons quelques-uns bien authentiques qui éclairent
cette question : tels sont, par exemple, ceux de Thedon, de Nichet, de
Triquet, de Thierry, de Vignolo, deVelpeau, de Marie, deMalgaigne,
de Morel-Lavallée, de Hamelin, etc. Enfin, on trouve dans le musée
Dupuytren, sous le n° 735, une pièce représentant une luxation incom-
plète en dehors; sur cette pièce, donnée par Poumet, on peut recon-
naître que l'humérus a perdu ses rapports normaux avec le cubitus;
celui-ci est porté en dehors, et sa grande cavité sigmoïde embrasse le
condyle numéral. Quant au radius, il a éprouvé un déplacement clans le
même sens, et touche encore le bord externe du condyle dans une petite
étendue. A la partie postérieure et externe de l'humérus, on voit une sur-
face régulière étendue assez loin en arrière et en haut, assez lisse pour
favoriser le glissement de l'olécràne sur l'humérus. Le cubitus ne
présente pas d'altération très-sensible; cependant sa surface arti-
culaire, au lieu d'avoir deux plans inclinés, ne forme plus qu'une
surface concave d'avant en arrière; le radius est placé un peu en
avant du cubitus, le volume de sa tête est aussi beaucoup aug-
menté. Ce déplacement serait conforme à la doctrine exposée par
Boyer. D'un autre côté, nous trouvons, dans le mémoire deDebruyn (2),
une observation dans laquelle il est dit : « que l'olécrâne, remonté
» derrière l'humérus à la hauteur de deux travers de doigt, se trouve
» situé près du bord externe de ce dernier os; la cavité olécrânienne
» de l'humérus est vide; immédiatement au-dessous et en arrière de
» l'épicondyle, on sent la petite tête du radius qui suit tous les mou-
» vements qu'on imprime à cet os. » Cette description semble se
rapporter à la luxation telle que la comprend Asti. Cooper. Nous
sommes donc autorisé à admettre que dans les luxations incomplètes,
les déplacements peuvent s'opérer suivant l'une et l'autre manière; et
la disposition anatomique des parties permet de croire que les chan-
gements de rapport peuvent s'opérer également, soit en dedans, soit en
dehors, soit en arrière et en dehors, soit enfin en arrière et en
dedans.
2° Luxations complètes. — Dans les luxations complètes, les surlaces
articulaires ne se faisant plus obstacle, l'avant-bras, placé en dedans
ou en dehors de l'extrémité inférieure de l'humérus, éprouverait un
(1) Œuvres chirurgicales, trad. de MM. Chassaignac et Richelot, p. 114.
(2) Annales de la chirurgie française, septembre 1843, p. 66.
172 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
mouvement ascensionnel, un véritable chevauchement, en restant ce-
pendant sur le môme plan transversal que l'extrémité inférieure de
l'humérus ; de telle sorte que, si l'on examinait par sa l'ace antérieure
une articulation présentant une luxation complète en dehors, on trou-
verait sur la môme ligne transversale, en procédant de dehors en de-
dans : 1° le bord antérieur de la cupule du radius; 2° le sommet de
l'apophyse coronoïde du cubitus; 3° le condyle de l'humérus; h° lalro-
chlée; même disposition pour la luxation interne, avec cette seule diffé-
rence que le chevauchement est moins considérable, attendu que l'épi*
trochlée s'oppose au mouvement ascensionnel.
Nous ne connaissions que deux observations de ces luxations,
lorsque le fait suivant vint se présenter à nous. Un homme de soixante
ans environ entra à l'hôpital Saint- Louis pour y être traité d'un
phimosis : ayant remarqué qu'il présentait une déformation considé-
rable du coude, nous l'interrogeâmes, et apprîmes de lui que, vingt
ans auparavant, il avait fait une chute de 30 pieds de haut, sur un
terrain rendu inégal par les débris d'un incendie, et que la défor-
mation de son coude datait de cette époque. En analysant cette
déformation, dont nous avons gardé le modèle de plâtre, on reconnaît
à la partie postérieure du coude une tumeur volumineuse qui descend
à près de 3 centimètres au-dessous et en arrière des deux os de l' avant-
bras : le peu d'épaisseur des parties molles permet de reconnaître très-
distinctement que cette saillie osseuse est formée par l'extrémité infé-
rieure de l'humérus; en effet, elle présente successivement de dedans
en dehors : 1° l'épitrochlée qui soulève et tend la peau; 2° l'enfonce-
ment qui existe entre elle et le bord interne de la trochlée ; 3° la tro-
Fig. 47. — Luxation latérale externe complète.
chlée elle-même et son bord interne, qui forme la partie la plus infé-
rieure de la surface articulaire ; li° la partie postérieure de son bord
externe, qui forme une petite saillie arrondie, située en dehors d'uné
gouttière qui correspond à la gorge de la trochlée; 5° l'épicondyle ; au-
dessus de ces parties, on voit la face postérieure de l'extrémité mfé-
LUXATIONS DE L'ARTICULATION DU COUDE. 173
Heure de l'humérus aplatie dans son milieu et limitée en dedans et en
dehors par deux bords qui vont se terminer au niveau des deuxtubéro-
sités. Les deux os de l'avant-bras ont subi un déplacement extrêmement
étendu en se portant vers la partie externe et inférieure du bras. Le
cubitus est venu se placer en dehors et au-dessus de l'épicondyle, et
il a éprouvé un mouvement de rotation en dedans, de sorte que le bord
postérieur de l'olécrâne, devenu externe, forme une saillie très-facile à
reconnaître ; la cavité sigmoïde embrasse le bord externe de l'humérus.
Le radius conservant ses rapports avec le cubitus est placé directement
au-dessus de lui,, et sa cupule s'articule avec la face antérieure de l'hu-
mérus; l'avant-bras a donc, dans ce cas, éprouvé un mouvement de
torsion de dehors en dedans.
La figure hl, gravée d'après le plâtre moulé surnature, peut donner
une idée de ce genre de déplacement.
La figure 48 nous donne un second exemple de luxation latérale
externe complète, qui nous a paru si remarquable que nous n'avons
pas hésité à la faire dessiner d'après le modèle de plâtre qui se trouve
au musée Dupuytren (n° 755 a).
Fie. 48. — Luxation latérale externe complète sus-condylienne des deux os de l'avant-
bras (modèle de plâtre du Musée Dupuytren, n° 735 a).
Voici des rapports bien différents de ceux que l'on indique générale-
ment; et cependant il est àremarquerque l'on auraitpu les soupçonner
à priori, en considérant l'extrême mobilité que devraient offrir les os de
l'avant-bras, qui ne toucherait plus Fhumérus que par le bord interne
de l'olécrâne; en effet, le biceps doit tendre à entraîner le radius en
haut, et par conséquent à faire éprouver à tout l'avant-bras un mouve-
ment de torsion de dehors en dedans. Un mouvement analogue se pro-
duirait-il dans une luxation complète en dedans? Cela est présumable
mais l'expérience peut seule décider la question.
Depuis 1842, époque à laquelle remonte l'observation que je viens de
Écrire, d'autres faits ont été observés par Robert, Soulé, Perrin, Chanel
Denucé, Marcé et Malgaigne. Mais dans tous ces cas, ce qui a été le plus
généralement constaté, c'est que les deux os ont abandonné la lice
posteneure de l'humérus, en cédant à un mouvement de torsion nu
«mène en avant, soit le radius où le cubitus si la luxation se Z en
dehors, soit le cubitus si la luxation se fait en dedans
Dans la luxation en arrière et en dehors, Morel-Lavallée a observé les
'174 AFFECTIONS LIES AttTICULATlONS.
rapports suivants qui nous semblent oiïrir un haut intérêt : de dedans
en dehors on trouvait : 1° le nerf médian; 2° l'artère numérale; 3° le
brachial antérieur; W le tendon du biceps; quant au nerf cubital, il
était intact et logé en arrière de la gorge de la poulie articulaire.
Symi'tomatologie. — Les symptômes qui ont été décrits par les
auteurs paraissent avoir été déduits théoriquement de la donnée anato-
mique, telle que nous venons de l'exposer d'après Boyer. Suivant cet
auteur, leradius ou le cubitus forme, sur l'un des côtésde l'articulation,
une saillie facile à reconnaître, tandis que l'extrémité inférieure de
l'humérus vient proéminer du côté opposé ; on trouve donc deux dé-
pressions en sens opposé correspondant au vide qui existe au-dessous
de l'humérus et au-dessus de l'un des deux os de l'avanl-bras. En outre,
le triceps forme en arrière une légère saillie et se dévie de sa direction
normale pour se diriger du côté vers lequel l'avant-bras s'est porté dans
son déplacement. L'avant-bras et la main sont inclinés en dehors dans
la luxation en dedans. Le membre est fixé dans sa position, et peut à
peine exécuter quelques légers mouvements.
On peut ajouter à ces signes que le diamètre transversal de l'articu-
lation est généralement augmenté; il peut cependant, ainsi que l'a fait
remarquer Malgaigne, conserver ses dimensions normales dans la
luxation incomplète en dedans, attendu que la saillie de l'épitrochlée
mesure exactement le diamètre transversal de Folécrâne.
Dans la luxation complète, Boyer se borne à dire qu'il faudrait être
Uès-inattentif pour la méconnaître, ce qui sans doute, dans la pensée
de l'auteur, signifie que les saillies osseuses ont subi un déplacement
tellement considérable, et forment sous la peau un relief tellement
caractéristique, que l'on ne peut les confondre; c'est, en effet, ce que
nous avons pu constater sur le malade dont nous avons plus haut décrit
le coude. Nous ne reviendrons pas sur ce sujet, car nous ne pourrions
ici que reproduire ce que nous avons dit en décrivant l'anatomie patho-
logique. Nous rappellerons seulement que l'avant-bras fléchi à angle
droit sur le bras ne pouvait être ni étendu ni fléchi davantage, mais
avait conservé ses mouvements de pronation et de supination, sym-
ptôme qu'explique facilement le mode d'articulation qui s'était formé
entre le radius et l'humérus. La main et l'avant-bras se renversent du
côté opposé à la luxation, du moins dans les luxations incomplètes, et
l'on ne peut pas supposer que le renversement se fasse dans un autre
eus, quand le déplacement est plus étendu. Suivant Debruyn, l'incli-
naison du membre se ferait dans le même sens que la luxation ; en
dedans pour les luxations internes, en dehors pour les luxations exter-
nes, cette manière de voir rentre dans la loi formulée par Pigné pour
les luxations des articulations ginglymoïdales.
Dans les luxations en arrière et en deliors l'avant-bras se présente
LUXATIONS DIS L'ARTICULATION DU COUDE. -175
généralement dans un certain degré de flexion et dans une pronation
très-marquée. Le coude est élargi à la fois dans son diamètre transver-
sal et antéro-postérieur. L'épitrochlée est très-saillante en dedans et le
bord interne et antérieur de la trochlée soulève la peau en avant. En
arrière il existe un vide à l'endroit de la trochlée dont on sent quelque-
fois la gorge à nu sous la peau. L'olécrâne est porté en arrière et en
dehors, et l'apophyse coronoïde en dedans. Le radius déborde l'épi-
condyle en dehors et semble l'avoir contourné pour passer en avant.
Enfin les mouvements volontaires sont abolis; mais on peut commu-
niquer des mouvements de pronation, de supination, d'extension, de
flexion peu prononcée et même de latéralité.
Pour son compte, Morel Lavallée a vu l'avant-bras fléchi presque à
angle droit sur son côté externe, de façon qu'on sentait le sommet de
l'olécrâne affleurant l'épitrochlée au côté interne de cette articulation,
et, comme cas exceptionnel, M. Paul de Nîmes a observé que le radius
pouvait rester en place au lieu d'être porté en avant, qu'alors la supi-
nation était la position ordinaire au lieu d'être difficile et que la prona-
tion restait impossible au lieu d'être naturelle.
. Dans la luxation en arrière et en dedans on trouve l'avant-bras légè-
rement fléchi et le plus ordinairement en supination. Le condyle
numéral fait en dehors une saillie d'autant plus accusée que la tête
radiale l'a plus abandonnée et s'est portée plus en dedans, en arrière et
au-dessus de la trochlée. L'olécrâne, remonté en arrière et en dedans
de l'épitrochlée, la déborde presque toujours. Enfin les mouvements
communiqués déterminent parfois de la crépitation.
Pronostic. — Ce que nous avons dit des luxations complètes et in-
complètes en arrière s'applique aux luxations latérales ; nous ferons
I cependant remarquer que ces déplacements, étant ordinairement pro-
duits par une violence qui agit directement sur les extrémités articu-
laires, seront ordinairement compliqués de contusion des parties molles,
I et quelquefois même des os, circonstance qui rendra la lésion beaucoup
plus grave que quand elle est produite par une cause indirecte.
Quand ces luxations ne sont pas réduites, il n'est pas rare de voir se
! rétablir quelque» mouvements dans l'articulation lésée : c'est ainsi
qu'on a pu observer, chez une petite fille de neuf ans atteinte d'une
i luxation latérale interne, qu'après six mois il y avait intégrité presque
complète des mouvements de rotation et de llexion.
Traitement. — Pour réduire ces luxations, il faut exercer sur les
extrémités articulaires de l'avant-bras et du bras une pression en sens
inverse, manœuvre qui est exécutée à l'aide des mains croisées au
niveau de l'articulation, et disposées de manière que les doigts réunis
appuient sur un des côtés du coude, tandis que les pouces repoussent
la saillie osseuse que l'on trouve sur le côté opposé. Pour faciliter la ré-
176 • AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
duction, on est quelquefois obligé de recourir à une extension préalable '
qui a pour effet de diminuer les frottements, si l'on aaffaire àune luxa-
tion incomplète, ou de combattre le chevauchement dans les luxations
complètes. Dans celles de ces luxations qui sont anciennes, et princi-
palement dans les luxations en arrière et en dedans, Morel-Lavallée
fait jouer l'articulation dans tous les sens pour détruire les liens fibreux.
M. Richet, au contraire, prétend que c'est l'engrènement des os qui fait
obstacle à la réduction et s'attache à le détruire au moyen des tractions
faites pendant que Pavant-bras est en demi flexion.
Dans la luxation incomplète de Pavant-bras en dedans, au lieu de
pousser sur Polécrâne avec les deux pouces, en embrassant la partie
antérieure du coude avec les huit autres doigts, M. Chassaignac pousse
sur Polécrâne avec le talon de la main, en retenant l'humérus avec
Pautre main.
Morel-Lavallée commençait par faire exécuter au membre des mou-
vements passifs de flexion et d'extension, de flexion surtout, afin de
relâcher, d'allonger les ligaments anormaux, ces manœuvres étant
conduites avec précaution pour ne pas fracturer Polécrâne. Puis il fai-
sait faire des tractions sur Pavant-bras légèrement fléchi et repoussait
directement avec ses mains les surfaces osseuses en sens inverse. Dans
les cas où ce moyen ne suffisait pas et où il y avait engrènement des
os, il faisait appliquer sur Pextrémité inférieure du bras et sur Pextré-
mité supérieure de Pavant-bras deux serviettes en sens contraire, et tout
en ordonnant de continuer les tractions suivant l'axe du membre, il
faisait exécuter au niveau du coude deux tractions opposées perpendi-
culaires à l'axe du membre, l'une postéro-antérieure, sur Pextrémité
inférieure de l'humérus, Pautre antéro-postérieure sur Pextrémité
supérieure des os de l'avant-bras. Par ce moyen, les surfaces enclavées
s'écartaient, les tractions longitudinales devenaient efficaces et la réduc-
tion était facilement obtenue.
Nous nous bornerons à ces indications sommaires, attendu que l 'ex-
trême variété quePon rencontre dans les nouveaux-rapports des surface-
articulaires deviendra la source d'indications spéciales qu'un chirurgien
intelligent reconnaîtra aisément.
Asti. Cooper, fidèle a sa théorie des luxations latérales, leur applique
le même procédé de réduction qu'aux luxations en arrière, en ayant soin
seulement de repousser les os de l'avant-bras dans le sens opposé au
déplacement.
Pour maintenir les os dans leurs rapports, on met Pavant-bras dans la
flexion sur le bras, eton l'entoure, soit simplement d'une bande imbibée
d'une liqueur résolutive si l'on pense ne pas avoir à redouter de réci-
dives, soit, dans le cas contraire, d'attelles de carton, comme dut le
faire Debruyn.
LUXATIONS DE L'ARTICULATION DU COUDE.
177
g U. Luxation isolée de chacun des os de l 'avant-bras.
A. — Luxation du cubitus en arrière.
Bien que cette luxation, signalée par Celse, Oiïbase, Héliodore, rap-
pelée par Fabrice d'Acquapendente, négligée ensuite jusqu'à Léveil lé
el A. Cooper, n'ait pas été décrite par la plupart des auteurs du dernier
siècle, il existe dans la science des faits qui tendraient à démontrer
qu'elle n'est pas aussi rare que pourrait le faire supposer l'espèce
d'oubli où elle est restée.
Dans un mémoire lu à l'Académie des sciences, M. Sédillot rapporte
trois observations de luxation du cubitus en arrière ; une lui est per-
sonnelle. En 1839, M. Diday en a décrit un cas dans la Gazette médi-
cale. M. Brun a publié, en 1%hk, dans le Journal de médecine de Lyon,
un mémoire on trois observations se trouvent consignées. M. Pétrequin
{ \natomie chirurgicale, page 589) s'exprime ainsi : « L'observation cli-
» nique m'a conduit à ranger les luxations incomplètes du cubitus
» parmi les plus fréquentes ; et j'ai constaté alors, contrairement à la
» doctrine généralement admise, que le radius reste ordinairement en
» place. » Enfin, Malgaigne, Boudaut, Foucard, Malgaigne, Robert,
Mathieu, M. Chassaignac, Lamare, etc., ont publié quelques autres
cas. — Toutefois, de l'ensemble de tous ces faits il ne résulte pas
encore pour nous une conviction bien établie, et il ne serait pas im-
possible que la plupart des observateurs n'eussent pris pour une luxa-
tion du cubitus en arrière ce qui ne serait en réalité qu'une luxation
incomplète de l'avant-bras.
Causes et mécanisme. — On indique comme la cause la plus ordi-
naire, soit une chute sur le coude, soit une chute sur la paume de la
main, l'avant-bras étant dans l'extension, et la violence portant surtout
sur le côté interne du membre; nous pensons qu'une torsion de l'avant-
bras, dans le sens de la pronation, devrait en outre être nécessaire.
Anatomie pathologique. — Voici comment on peut comprendre ce
déplacement. Les deux os de l'avant-bras conservent entre eux leurs
i apports normaux; il est impossible d'admettre, comme l'ont supposé
quelques cbirurgiens, que le cubitus remonte en arrière, de manière
que la petite cavité sigmoïde abandonne la tête du radius, car un sem-
blable déplacement entraînerait un déplacement analogue de l'articula-
tion radio-cubitale inférieure, et nécessiterait la déchirure du ligament
interosseux dans toute sa longueur.
Le radius et le cubitus éprouvent un déplacement dans leur articu-
lation humérale; ce déplacement consiste en une torsion simultanée
des deux os autour d'un axe qui passerait par le centre de la cupule du
radius, de sorte que cette partie reste en contact avec la petite tête de
HÉLATON. — PATH. CH1B. 1H. — 12
178 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
l'humérus. L'extrémité supérieure du cubitus, au contraire, décrit un
arc de cercle et se porte en arrière de la trochlée; lorsque ce premier
déplacement est produit, l'avant-bras s'incline sur le bord cubital, de
sorte que l'apophyse coronoïde passe au-dessous de la poulie. Les os
sont alors dans les rapports suivants : l'extrémité supérieure du cubitus
est venue se placer presque derrière la tête du radius. Elle s'est donc
rapprochée du bord externe, l'apophyse olécrâne appuie sur la petite
tête de l'humérus par son bord externe; en effet, le cubitus a éprouva
un mouvement de torsion, en vertu duquel sa face antérieure est deve-
nue interne, l'interne postérieure, etc. En résumé, le déplacement se
réduirait à un mouvement de torsion qui se passerait autour de l'axe
du radius. Le ligament antérieur, le ligament postérieur, le ligament
latéral externe et le ligament latéral interne sont nécessairement rom-
pus dans la luxation complète; clans l'incomplète, l'externe pourra
seul être épargné. M. Sédillot, qui pense que la torsion seule peut
suffire pour produire la luxation, admet que dans ce cas le ligament
interne peut être conservé. Mais si petite que se fasse l'ouverture de.
l'articulation par son côté interne, elle entraîne toujours une déchirure
plus ou moins étendue de ce ligament.
Symptomatolociie. — L'articulation du coude est considérablement
déformée; son diamètre antéro-postérieur est augmenté; le côté interne
de l'extrémité articulaire de l'humérus forme en avant une forte saillie
à la partie interne du pli du coude; cette saillie est oblique d'avant en
arrière et de dedans en dehors. L'olécrâne fait également une forte
saillie en arrière, le bord cubital de l'avant-bras est raccourci ; le bord
radial n'a pas changé de longueur; l'axe du bras et de l'avant-bras ne
sont plus dans les mêmes rapports, le côté externe de l'articulation du
coude forme un angle saillant, tandis qu'on trouve un angle rentrant
sur le côté interne, ce qui est le contraire de l'état normal. Les malades
éprouvent une forte douleur à cause de la distension du nerf cubital
sorti de sa gouttière et un engourdissement dans les deux derniers
doigts de la main; l'avant-bras est légèrement fléchi à angle de 135°, ou
même plus rapproché de l'extension ; les mouvements de flexion et,
d'extension sont impossibles, ceux de pronation et de supination per-
sistent, la circonférence de l'articulation du coude est augmentée ; si^
enfin, on presse avec le pouce en dehors au niveau de l'articulation
radio-humérale, on sent manifestement la rainure qui sépare la tète du
radius du condyle.
La luxation du cubitus en arrière est souvent compliquée d'un Irès-
léger déplacement de la tête du radius, de fracture de l'apophyse coro-
noïde ; la première de ces lésions n'ajoute pas à la gravité de la bles-
sure; il n'en est pas de môme de la seconde, à la suite de laquelle les
déplacements se reproduisent très-facilement.
LUXATIONS DE l'AHTICULATION DU COUDE. 179
Diagnostic. — Celte affection, de l'avis de la plupart des observa-
teurs que nous avons cités, est facile à reconnaître ; elle ne saurait être
confondue avec la luxation des deux os en arrière, la position de la
petite tête du radius mettant facilement sur la voie. Dans la luxation
latérale du coude, la tête du radius est plus en dedans, le cubitus
' dépasse l'épitrochlée et Folécrâne ne proémine pas en arrière. Pour
notre compte, nous pensons que cette luxation peut être aisément con-
fondue avec la luxation incomplète des deux os, et que le seul signe
caractéristique à invoquer, signe qui n'a pas encore été mentionné,
serait que le radius ne déborde pas en arrière le condyle huméral.
Traitement. — Suivant M. Sédillot, « si l'on pratique l'extension sur
le poignet sans avoir égard à l'inclinaison de l'avant-bras en dedans,
toute la force porte sur l'articulation buméro-radiale, sans remédier en
rien au cbevauchement du cubitus, et les plus grands efforts restent
impuissants devant la résistance des liens fibreux de cette articula-
tion » (1). Pour réduire cette luxation, le blessé sera assis sur une
chaise, le bras sera rapproché du tronc, et un aide le saisira à sa partie
inférieure pour faire la contre-extension; l'avant-bras sera placé dans
la supination et dans l'extension. Un autre aide le saisira et dirigera
les forces extensives suivant l'axe de l'avant-bras ; de cette manière
l'extension portera presque exclusivement sur le côté interne de l'arti-
culation du coude ; l'articulation radio-humérale, servant pour ainsi
dire de point d'appui, se trouvera très-près de la résistance; et le bras
de levier représenté par la longueur de l'avant-bras étant très-long, le
chirurgien, placé sur le côté externe du membre, saisira l'articulation à
pleines mains, et poussera avec les pouces l'olécrâne en avant et en
lus. Lorsqu'à l'aide de cette manœuvre l'angle formé par le côté externe
de l'articulation sera effacé, le bras sera brusquement porté dans la
ilexion.
Enfin, si les aides sont insuffisants on pourra se servir de l'appareil
de Jarvis modifié. C'est à l'aide de cet appareil que M. Péan a pu ré-
duire dernièrement, avec l'appareil de Jarvis, modifié par M. Mathieu,
une de ces luxations qui datait de deux mois.
On peut encore, comme le veut A. Cooper, plier le coude sur le ge-
nou, en tirant l'avant-bras en bas et un peu en dehors. Le squelette de
l'avant-b ras devient ainsi un levier du troisième genre, dont le point
d'appui est à l'articulation buméro-radiale.
Aussitôt la réduction opérée, le coude reprend sa forme normale ;
les mouvements de l'articulation, bien que douloureux, se rétablissent.
Quant au pansement consécutif, il est fort simple; l'avant-bras sera
tenu demi-fléchi , afin que la saillie de l'apophyse coronoïde em
(1) Sédillot, Gazelle médicale, 1839, p. 377.
180 AFFECTIONS D1ÏS AHÏICULATIONS.
pêche la Luxation de se reproduire; un bandage eu huit maintiendra
les parties dans cette position; au bout d'une semaine environ, on
fera exécuter des mouvements à l'articulation.
Variétés. — Malgaigne a publié une observation dans laquelle le
cubitus était luxé en arrière et tordu sur son axe, de telle sorte que
l'olécrâne regardait en dehors et la cavité sigmoïde en dedans. Le cu-
bitus ainsi déplacé était appliqué contre la partie postérieure ducon-
dyle et de la tête du radius, qui avait conservé ses rapports normaux.
D'autre part, M. Sédillot a montré le cubitus porté un peu en dedans
en même temps qu'en arrière. Ce sont là des variétés de la luxation
que nous venons de décrire : il était bon de les signaler.
B. — Luxations de l'extrémité supérieure du radius en arrière.
Ces luxations mentionnées par Hippocrate n'étaient point connues de
l'Académie de chirurgie; aussi s'empressa-t-elle d'envoyer, à ses frais,
Sabatier vérifier le diagnostic d'un chirurgien de province qui lui
annonçait avoir constaté sur un de ses malades l'existence d'une
luxation récente de l'extrémité supérieure du radius. Boyer n'admet-
tait que les luxations en arrière, mais les travaux de Ph. Boyer, de
Martin de Lyon (1), de Malgaigne (2), de Denucé (3), de d'Olivéra,
de Langenbeck (4), de MM. Danyau (5) et Stacquez (6) ont dé-
montré que le déplacement peut encore s'opérer en avant et en dehors.
Causes et mécanisme. — D'après Boyer, cette lésion est plus fré-
quente chez les enfants que chez les adultes. Il pense que les enfants
se trouvent prédisposés à cette lésion : 1° par la moindre solidité des
ligaments, la moindre étendue de la cavité sigmoïde, et, par conséquent,
la plus grande longueur du ligament annulaire ; 2° par l'habitude de
tenir et de tirer les enfants par la main, l'avant-bras étant dans la pro-
nation. Si clans cette position on soulève l'enfant pour lui faire franchir
un obstacle, les ligaments se trouvant tiraillés sont allongés, et de là
prédisposition à la luxation qui se produira dans un mouvement forcé
de pronation. Une faut pas cependant supposer que cette luxation, que
Denys Pournicr signalait déjà, dès le xvnc siècle, sous le nom d'eslonga-
(1) Martin, Mémoire sur le déplacement de l'extrémité supérieure du radius en ar-
rière (Journal de médecine, t. XXXIV, p. 353).
(2) Journal de chirurgie, 1843, p. 136.
(3) Denucé, thèse inaugurale sur les luxations du coude, 1854.
(4) Langenbeck, Bulletin de Férussac, t. XVI, p. 94.
(5) Danyau, Archives générales de médecine, 1841, t. X, p. 393.
(6) Stacquez, Gazette médicale, 1841, p. 619.
LUXATIONS DE l'aUTICULATION DU COUDE. 181
(ion, se produit lentement, les tiraillements des parties molles ne font
qu'y prédisposer; ce n'est que tout à coup que la luxation peut se pro-
duire dans une articulation saine ; ce déplacement diffère donc beau-
coup de ces déplacements lents qui appartiennent aux tumeurs blanches
de l'articulation du coude.
Cette luxation est aussi, chez les adultes, le résultat d'une chute sur
la main, l'avant-bras étant dans la pronation forcée ; elle pourrait en-
core, d'après A. Bérard, être causée par un choc violent sur l'ex-
trémité supérieure du radius qui serait repoussé en arrière. Dans le
cas de M. Danyau, la chute avait eu lieu sur le coude. Mais le cas
le plus fréquent est celui où une violence quelconque, saisissant
l'avant-bras dans la demi-pronation, fait basculer la tête du radius en
arrière.
Anatomie pathologique. — La tête du radius, qui a quitté la petite
cavité sigmoïde presque toujours complètement, quelquefois incom-
plètement, se porte en arrière et un peu en dessous du condyle externe
de l'humérus; la déchirure des ligaments n'est pas toujours la même;
chez les enfants le ligament annulaire pourrait, d'après Boyer, n'être
qu'allongé ; mais lorsque, la luxation reconnaîtrait pour cause une
chute sur la main, nul doute que le ligament annulaire ne soit déchiré,
il l'était d'ailleurs dans la seule pièce disséquée dont il soit fait men-
tion (A. Cooper). L'antérieur est toujours rompu. L'externe est arraché
ou relâché par le fait de la rupture du ligament annulaire.
Symptomatologie. — Au moment de l'accident, le blessé sent un
craquement dans le coude, suivi d'une vive douleur et d'un gonflement
considérable. L'articulation est déformée ; on aperçoit en arrière une
saillie formée par la petite tête du radius dont on peut facilement sen-
tir la forme et qui roule sous le doigt lorsqu'on veut faire exécuter des
mouvements de pronation et de supination. L'avant-bras est demi-
fléchi; les mouvements de flexion et d'extension sont très-bornés; la
main est en pronation, et il est impossible de la porter en supination;
il y a raccourcissement du bord externe de l'avant-bras ; si l'on porte
le doigt au niveau de l'articulation huméro-radiale , on sent dans ce
point une dépression considérable et une corde tendue qui n'est autre
que le tendon du biceps.
Le diagnostic est facile quand il n'y a pas trop de gonflement. M. Ghas-
s-tin-nac a montré à la Société anatomique une articulation huméro-
eubitale dans laquelle l'usure de la partie antérieure de la cupule arti-
culaire du radius, par une maladie ancienne, a donné au membre une
' information telle qu'on pouvait croire, sur l'aspect extérieur, à l'exis-
tence d'une luxation du radius en arrière.
Le pronostic est toujours assez grave, à cause de la fréquence de l'ir-
réductibilité ou des récidives (Boyer, Monteggia, Danyau).
182 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
Traitement. — Pour opérer la réduction, le malade sera, suivant la 1
recommandation de Boyer, assis sur une chaise; un aide fera la contre-
extension sur le bras, tandis qu'un autre fera l'extension sur l'avant-
bras, qui sera porté en même temps dans la supination; le chirurgien,
saisissant alors le coude à pleines mains, pressera avec ses pouces le
radius de haut en bas, et d'arrière en avant pendant que l'aide portera
l'avant-bras dans l'extension.
Si la luxation est ancienne , l'extension devient indispensable.
M. Danyau en a réduit une, datant de cinq semaines, à l'aide de l'ex-
tension unie à la pression et à un mouvement forcé de supination ; Lan-
genbeck a aussi triomphé, grâce à l'extension continue, d'une luxation
semblable qui remontait à six semaines.
Lorsque la luxation sera réduite, on placera en dehors et en arrière
une compresse graduée et môme une attelle de bois, afin de prévenir
le déplacement que Boyer et M. Danyau ont.vu se reproduire chez plu-
sieurs de leurs malades ; l'articulation sera maintenue par un bandage
en huit de chiffre, qu'on laissera à demeure pendant vingt ou vingt-cinq
jours.
Quant aux soins consécutifs, ils seront les mômes que pour les autres
luxations du coude.
C. — Luxation de l'extrémité supérieure du radius en avant.
Cette affection a été longtemps niée par la plupart des auteurs ; Boyer
dit qu'elle ne peut exister. Mais la science possède maintenant un très-
grand nombre de faits qui mettent hors de doute son existence ; on trouve
dans le musée Dupuytren, sous les nos 732 et 733, deux pièces patho-
logiques sur lesquelles ce déplacement se trouve parfaitement démon-
tré. Gerdy, dans un excellent mémoire qu'il a publié dans les Archives
de médecine, a rassemblé plusieurs observations de cette lésion. M. Da-
nyau en a publié une observation dans le môme recueil. Bourguet (1)
en a observé à lui seul 17 exemples où la luxation était incomplète.
D'autres faits encore sont dus àGoyrand, Pinel, Rendu, Willaume, Du-
gès, Kidgell, Perrin, Callier, Jousset, etc.
Causes et mécanisme. — Les causes les plus fréquentes des luxations
du radius en avant sont ou une traction brusque sur le radius, comme
il arrive quand on veut retenir un enfant qui tombe, l'enlever de terre,
l'aider à passer une manche en tirant sur la main, ou bien une chute
sur la main, l'avant-bras étant en pronation. Cette dernière cause a
été signalée comme donnant lieu plutôt à une luxation du radius en
arrière; pour que cette lésion se produisît, il faudrait que le bras fût
(1) Bourguet, Revue médico-chirurgicale, 1854, t. XV, p. 287.
LUXATIONS DE L'ARTICULATION DU COUDE. 183
dans la flexion; mais s'il est, au contraire, dans l'extension, et si sur-
tout le poids du corps tend à l'exagérer, le radius passera sur la partie
antérieure de l'humérus.
Cette lésion reconnaît encore pour cause une violence qui frapperait
le radius en arrière et le porterait en avant.
Les enfants sont plus disposés à cette luxation que les adultes. Nous
l'avons vue plusieurs fois sur des enfants à la mamelle, et il en existe
des exemples chez les nouveau-nés.
Anatomle pathologique. — Dans la luxation complète, la tête du
radius se place en avant et au-dessus du con-
dyle de l'humérus et répond au bord de l'apo-
physe coronoïde dont elle s'est rapprochée;
le ligament antérieur est déchiré; le liga-
ment latéral externe n'est point rompu, mais
est porté en avant et en haut, et accompagne
le ligament annulaire, qui est distendu et non
déchiré, d'après Gerdy et M. Cruveilhier;
une pièce disséquée par M. Danyau confirme
cette opinion. Asti. Cooper pense, au con-
traire, que. le ligament annulaire est rompu.
Si la luxation n'a pas été réduite, on voit
au bout d'un certain temps la tête du radius
se déformer, et se creuser sur l'humérus
une cavité dans laquelle elle peut rouler; la
petite cavité sigmoïde disparaît.
'Dans la luxation incomplète (fîg. 49), la
tête radiale appuie par sa circonférence sur
le bord antérieur de la petite cavité sigmoïde
et par le rebord de sa cupule sur le condyle
de l'humérus. Cette saillie de la tête en
avant et en dehors explique l'agrandisse-
ment des deux diamètres de l'avant-bras.
Quant au ligament annulaire, des expérien-
ces sur le cadavre ont démontré qu'il est assez lâche pour ne point se
rompre sous l'inlluence de ce déplacement.
Symptomatologie. — Dans la luxation complète, le coude est à peine
déformé, l'avant-bras est légèrement tléchi ; si l'on essaye de plier da-
vantage, on ne peut le faire sans causer beaucoup de douleur au ma-
lade, et l'on est bientôt arrêté par le contact de la petite tête du radius
contre l'humérus; la main est dans la demi-pronation ; cependant Del
pech, Marjolin et quelques auteurs considèrent la supination comme
caractère pathognomonique de cette affection. Gerdy explique parfaite-
ment cette prétendue contradiction de la manière suivante : « Dans
Fig. 49. — Luxation incom-
plète du radius en avant.
18Û AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
» l'état ordinaire, lorsque l'avant-bras repose par son bord cubital sur
» un plan horizontal, et qu'on l'abandonne à son poids, la main tombe
» en pronation, le pouce vient appuyer sur le plan de sustentation. H
» Ton ne peut, sans un effort musculaire, tenir le pouce relevé ni
» l'avant -bras dans la demi-pronation. Or, dans la luxation, le malade
» gardant cette position sans que sa volonté y ait part, il y a donc, par
» suite du déplacement, obstacle de la pronation et tendance à l'atti-
» tude contraire. » Au pli du coude, on sent une saillie formée par la
té-te du radius; cette saillie se meut quand on essaye d'imprimer des
mouvements au radius; en arrière et au-dessous de la petite tête de
l'humérus on sent un vide produit par le déplacement du radius.
Dans la luxation incomplète, l'attitude du membre n'est pas aussi
caractéristique que le croyait Duverney. Non-seulement elle est sem-
blable dans d'autres luxations du radius, mais encore dans les luxations
de l'extrémité inférieure du cubitus. En général, la main est en prona-
tion complète, quelquefois moyenne. Cette pronation forcée tientl'avant-
bras immobile, tantôt fléchi à angle droit, tantôt absolument étendu.
Mais un phénomène assez frappant, qui a été signalé par Malgaigne, est
un craquement dans la jointure, qui est presque toujours accusé, quand
la luxation est due à une traction sur le poignet, par les personnes
mômes qui ont exercé la traction. Ce craquement se reproduit d'ail-
leurs d'une façon si nette dans les mouvements imprimés au radius,
qu'il pourrait être pris pour un signe de fracture. L'agrandissement du
diamètre antéro-postérieur de l'avant-bras est double de l'agrandisse-
ment du diamètre transversal. Enfin le signe pathognomonique est la
saillie de la tête radiale en avant, avec une dépression correspondante
en arrière au-dessous du condyle huméral. Mais il faut savoir que ce
déplacement est quelquefois assez léger pour qu'il soit masqué par
l'épaisseur des muscles épicondyliens.
Diagnostic. — Cette maladie peut être confondue avec une fracture
de l'extrémité supérieure du radius ou un décollement de l'épiphyse
supérieure ou même inférieure du même os ; mais on reconnaîtra fa-
cilement que l'on n'a point affaire à une luxation en cherchant l'arti-
culation huméro-radiale, que l'on pourra toujours sentir, excepté dans
la luxation.
S'agit-il de distinguer si la luxation est complète ou incomplète,
l'étendue de la saillie de la tête luxée et la recherche de sa cupule ren-
seigneront le chirurgien. Il pourra, en outre, constater l'ascension de
la tête radiale au-dessus du niveau du condyle, l'inclinaison de l'avant-
bras en dehors, et, dans les luxations invétérées, la déformation de l'ar-
ticulation radio-carpienne : quelle qu'en soit la cause, le chevauche-
ment est impossible dans la luxation incomplète.
Pronostic. — La luxation incomplète est en général facile à réduire,
LUXATIONS DE L'ARTICULATION DU COUDE. 185
surtout chez les enfants. Lorsqu'elle n'a pas été réduite, il en résulte
une difformité qui disparaît facilement avec le temps, et l'articulation
retrouve ses mouvements; la flexion reste incomplète. Il y a un assez
gi*and nombre d'exemples où la récidive se fit quelques minutes après
la réduction, ou plus tard par le relâchement du bandage, ou plusieurs
fois à quelques mois d'intervalle (Perrin).
Pour la luxation complète, la difficulté de la réduction, déjà signalée
par Hippocrate, semble prouvée par la proportion des pièces patholo-
giques recueillies, comparée aux faits observés sur le vivant. Les tenta-
tives infructueuses d'A. Cooper, de M. Danyau et de Malgaigne con-
firment d'ailleurs cette manière de voir. Pour mon compte, il m'est
arrivé, chez un jeune garçon dequatorze ans, d'avoir peine non pas à
réduire, mais à maintenir la réduction, et je dus, pour combattre la
reproduction immédiate de la luxation, presser sur la tête réduite à
l'aide d'un gros tempon d'ouate placé dans le pli du coude fortement
fléchi.
Non réduite, la luxation complète a laissé des conséquences bien
différentes : tantôt c'est la flexion, tantôt seulement c'est la pronation
ou la supination qui restent très-limitées; d'autres fois ces mouvements,
sous l'influence d'exercices méthodiques, reprennent une assez grande
étendue.
Traitement. — Pour réduire ces luxations, le malade, sera assis sur
une chaise ; un aide saisira le bras au-dessus du pli du coude, et fera
la contre-extension; l'avant-bras, placé en supination et dans la demi-
flexion, afin de relâcher le biceps, sera confié à un aide, qui fera l'ex-
tension sur la main en l'inclinant vers le bord cubital, afin que les forces
agissent surtout sur le radius ; le chirurgien, placé sur le côté externe
du membre, presse avec le pouce sur l'extrémité de l'os déplacé, pous-
sant d'abord de haut en bas, puis d'avant en arrière. Le bras sera tenu
en demi-supination ; une forte compresse, placée sur la partie supé-
rieure et externe du radius, maintiendra les parties déplacées.
Pour les cas difficiles où la luxation est complète et où il y a che-
vauchement, les tractions doivent souvent être portées assez loin : on
peut sans doute, alors, l'exercer sur la main à la manière d'A. Cooper,
mais l'expérience a montré que les lacs peuvent être appliqués plus uti-
lement au-dessus du poignet. Mais quelle que soit la résistance qu'on
éprouve à cause du chevauchement, vînt-il même s'y joindre l'inter-
position de quelques débris du ligament annulaire entre le radius et le
condyle numéral, nous serions loin d'approuver le conseil donné à
Ph. Uoycr d'ouvrir l'articulation pour glisser son élévaloire entre les
deux os. M. Péan a vu Malgaigne agir de la sorte à l'aide d'un poinçon :
l'articulation suppura et le malade mourut peu de jours après cette
malheureuse tentative. Mieux vaudrait alors, si tout espoir de réduc-
C86 AFFECTIONS DES A HT1CULAT10NS.
tion était perdu, se borner à exereer le membre : on sait qu'après I
quelques mois d'un traitement convenablement dirigé, les mouvements
deviennent presque aussi libres du côté malade que du côté sain.
D. — Luxation de l'extrémité supérieure du radius en dehors.
La disposition anatomique des parties peut faire supposer pour-
quoi la luxation simple du radius en dehors est fort rare; en effet, un
déplacement un peu étendu de la
petite tête de cet os ne pourrait
avoir lieu sans une déchirure assez
considérable dans les ligaments
qui unissent les deux os de l'avant
bras; il faudrait que le ligament
interosseux fût déchiré et que
l'articulation radio-cubitale supé-
rieure présentât un déplacement
très-marqué. Si d'ailleurs nous re-
cherchons quelle serait la cause
de cette luxation, nous n'entre-
voyons pas par quel mécanisme
cette lésion pourrait se produire.
11 n'en serait pas de même si,
à la suite d'une violence extérieure
portant sur le côté interne de
l'avant-bras, le cubitus avait, été
fracturé ; la cause vulnérante pour-
rait alors porter sur l'extrémité
supérieure du radius et la repous-
ser en dehors. Monteggia rapporte
deux observations dans lesquelles
il est question de blessés qui eurent
le radius luxé en dehors, le cu-
bitus étant fracturé. Asti. Cooper
rapporte un cas dans lequel un
homme eut une luxation du radius
en dehors à la suite d'une chute de cheval ; Tolécrâne était aussi fracturé.
Je possède une observation et une pièce anatomique relatives à
cette luxation (fig. 50).
La tête du radius forme sous la peau une tumeur très-saillante et très-
facile à reconnaître, située en dehors de l'épicondyle, à 3 centimètres
du bord externe de l'olécrâne; elle a subi un mouvement ascensionnel
de 15 à 20 millimètres ; les muscles long supinateur et radiaux externes
Fig. 50. — Luxation de l'extrémité supé-
rieure du radius en dehors.
A. Epitrochlée.
physe
— B. Col du radius. — C. Apo-
coronoïde du cubitus.
LUXATIONS DE L'ARTICULATION DU COUDE. 187
forment, en avant du radius et en dedans de la tète luxée, une saillie
allongée qui se perd insensiblement sur le côté externe et antérieur ;
Pavant-bras estdans un état moyen entre la pronation et la supination;
la supination est impossible ; la possibilité de flécbir et d'étendre
jfavant-bras est conservée. Le malade a été atteint, depuis son enfance,
de cette luxation, et je ne suis pas persuadé qu'elle soit due à une cause
traumatique, bien qu'il affirme le contraire.
Fabrice d'Acquapendente a consacré tout un cbapitre à la luxation du
radius en dehors et la regarde comme la plus fréquente. Mais jusqu'ici
mon observation jointe aux deux faits que, dès 1776, Tbomassin
avait adressés à l'Académie de chirurgie, aux quelques cas observés
par Chedieu, Gerdy, Robert, J. Adams, A. Gooper et Case, offre
seule quelques ressources pour la description dogmatique de cette
luxation. Est-il donc nécessaire, à l'exemple de Malgaigne, d'établir
encore trois variétés distinctes : la luxation directe en dehors, la luxa-
tion en dehors et en avant, la luxation en dehors et en arrière? Pour
mon compte, je me bornerai à dire qu'il serait même difficile de
décrire les symptômes propres à cette affection lorsqu'il existe une
fracture du cubitus ou de l'olécrâne ; l'engorgement, l'épanchement
sanguin et synovial, la douleur, les symptômes propres à ses der-
nières lésions masquant en grande partie ceux de la luxation en
dehors.
Le traitement de la luxation du radius en dehors, quand on la rencon-
trera, sera très-simple; on fera l'extension sur l'avant-bras lléchiàangle
droit, pendant que le chirurgien repoussera le radius en avant et. en
dedans. Disons néanmoins que, dans les deux cas de Thomassin, la ré-
duction ne put être maintenue, et que dans le cas de Chedieu, qui
datait d'un mois, la luxation ne put être réduite. Mais dans tous les
cas connus, la flexion et l'extension se rétablirent presque complète-
ment. La supination resta seule très-gênée.
E. — Luxation du cubitus en arrière et du radius en avant.
Trois observations de luxations simultanées du radius en avant cl
du cubitus en arrière, sont les seuls faits sur lesquels on puisse s'ap-
puyer pour donner une description de cette affection.
Une de ces observations appartient à Michaux et se trouve consignée
dans le mémoire de Debruyn, Annales de chirurgie, septembre 1843;
les deux autres dans la Gazette médicale de 1841. Nous allons, de l'exa-
men de ces trois faits, tirer ce qu'ils offrent d'important pour l'élude
de la maladie qui nous occupe.
Ktiologie. — On a prétendu que cette luxation avait lieu dans une
chute sur le coude fléchi. Cette cause, selon nous, ne saurait être celle
188 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
d'une luxation du cubilus en arrière et du radius en avant ; s'il y a eu '
chute sur le coude, dans les cas qui ont été rapportés, cette chute n'a
eu certainement lieu qu'après la luxation. Celte lésion pourrait se
produire plutôt dans une chute sur la main, l'avant-bras étendu et
porté dans la supination forcée ; mais nous croyons que la cause la plus
propre à produire ce déplacement est un mouvement de torsion en
dedans imprimé à l'avant-bras : cette luxation se rapprocherait donc
beaucoup, du moins par son mode de production, de la luxation isolée
du cubitus en arrière, mais dans celle-ci le cubitus seul décrit un arc de
cercle ; dans la première, au contraire, les deux os tournent en sens
inverse.
Anatomie pathologique. — 11 est difficile de concevoir une semblable
lésion sans une rupture de presque tous les liens articulaires : quant à
la position relative des os, il est présumable qu'elle est, pour le cubi-
tus, la même que clans la luxation isolée de cet os, c'est-à-dire que
celle-ci, ayant éprouvé un mouvement de rotation en dedans, vient
arc-bouter au-dessous de la surface articulaire numérale par le bord
externe de l'apophyse olécrâne ; quant au radius, il serait placé au devant
de l'extrémité inférieure de l'humérus, de manière que la rainure qui
sépare latrochlée du condyle serait reçue dans l'excavation de la cupule
radiale : tels sont du moins les rapports que prennent ces os lorsque
l'on tente de produire sur le cadavre les luxations dont nous parlons.
Symptomatologie. — Les signes de cette luxation sont les mêmes
que ceux des luxations du cubitus en arrière et du radius en avant ;
le coude alfecte une forme quadrangulaire où s'accusent quatre sail-
lies, l'une antérieure due à la tête radiale, l'autre postérieure duc à
l'olécrâne, les deux autres latérales dues aux tubérosités de l'humérus
au-dessus desquelles se creusent deux dépressions. Le diamètre trans-
verse de l'articulation est diminué, l'antéro-postérieur augmenté. Le
membre est raccourci de toute la longueur du chevauchement. L'avant-
bras tordu sur son axe est très-légèrement lléchi et dans une situation
qui tient le milieu entre la pronation et la supination.
Diagnostic — Cette luxation pourrait être confondue avec la luxa-
tion du cubitus en arrière, ou avec une fracture de l'extrémité supérieure
du radius ; mais la méprise sera impossible si l'on a soin de faire exé-
cuter des mouvements de pronation et de supination ; s'il y a fracture
du radius, les mouvements feront percevoir la crépitation, et l'on sen-
tira rouler sous le doigt appuyé sur la tumeur antérieure une surface
rugueuse inégale.
Dans la fracture enfin, on trouvera, sur le côté externe de l'articula-
tion du coude, la petite tête du radius restée à sa place.
Pronostic. — La réduction l'ut obtenue facilement dans deux des
cas que nous connaissons. Il n'y eut aucun accident consécutif. Dans
LUXATIONS DE L-'EXTIîKMITK INFÉRIEURE DU CUMTUS. 189
Je troisième qui appartient à Mayer, la réduction fut complètement im-
possible, ce que ce chirurgien attribue à l'interposition de l'humérus
entre le radius et le cubitus terminés par des têtes plus volumineuses
que le corps et resserrés sur l'humérus en manière de pinces.
Traitement. — La luxation peut être réduite en deux temps; on ré-
duirait d'abord la luxation du cubitus, puis celle du radius. Cette
réduction se fera d'après les préceptes que nous avons exposés plus
haut.
Le procédé suivant, qui est déduit de la doctrine que nous avons
émise relativement aux déplacements, nous paraît être le plus rationnel.
L'extension et la contre-extension étant faites pour éloigner les surfaces
arliculaires, le chirurgien saisira l'avant-bras à sa partie supérieure, et
lui imprimera un mouvement de torsion en dehors à l'aide des doigts,
qui se recourberont au-dessous de l'apophyse olécrâne, tandis que le
pouce, appuyé sur l'extrémité supérieure du radius, le repoussera en
arrière et en dehors.
F. — Luxation du cubitus en arrière et du radius en dehors.
Un seul exemple de cette luxation, rapporté par A. Cooper, a été
observé par Samuel Withe : à la suite du versement d'une voiture, les
condylesde l'humérus sortaient à travers la peau, à la partie interne
de l'articulation ; la trochlée humérale était complètement à nu ; le
cubitus était luxé en arrière et le radius en dehors." La réduction fut
faite, mais le blessé ne guérit que longtemps après.
ARTICLE XXXI.
LUXATIONS DE L'EXTRÉMITÉ INFÉRIEURE DU CUBITUS.
Desaultest le premier qui ait parlé de celte sorte de déplacement:
d le décrit sous le nom de luxation de l 'extrémité inférieure du radius;
Boyer, Dupuytren, ont, au contraire, décrit cette lésion sous le nom de
luxatùm du cubitus. Le mécanisme par lequel s'opère le déplacement
justifierait jusqu'à un certain point la dénomination deDesault. En effet,
dans les violents mouvements de pronation et de supination, le radius
tourne avec le carpe et la main autour du cubitus, qui reste en place,
et il se produit une luxation ; le cubitus, qui n'a pas changé de posi-
tion, fait saillie en avant ou en arrière. Dans celte circonstance, le ra-
dius a conservé ses rapports avec les os du carpe, le cubitus seul n'est
plus en contact avec les surfaces articulaires, et, si la dénomination
de Desault devait être acceptée, elle serait incomplète, car il existerait
190 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
en outre une luxation des os du carpe sur l'extrémité inférieure du
cubitus. Nous accepterons donc la dénomination de Boyer et de Du-
puytren.
Le cubitus peut faire saillie en arrière ou en avant. Nous décrirons
donc deux espèces de luxation: l'une, la luxation du cubitus en arrière,
c'est la luxation du radius en avant de Desault; l'autre, la luxation en
avant, luxation du radius en arrière.
C'est toujours dans les mouvements forcés de pronation et de supi-
nation que ces déplacements peuvent se produire. Cette cause peut agir
seule, et cependant une violence extérieure, la chute d'un corps pesant
sur l'extrémité inférieure du radius, peuvent venir en aide au dépla-
cement. La disposition anatomique des parties démontre que les luxa-
tions en arrière doivent être plus fréquentes que les luxations en avant.
En effet, dans la première, un mouvement de pronation forcée fait
peser fortement l'extrémité inférieure du cubitus sur les ligaments pos-
térieurs de l'articulation ; or ces ligaments sont moins solides que les
ligaments antérieurs : d'un autre côté, la peau seulement peut s'oppo-
ser à cette luxation, tandis qu'en avant il existe une grande épaisseur
des parties molles qui souvent empêchent les déplacements dans ce
sens; aussi c'est surtout dans la dernière espèce qu'une violence exté-
rieure devient nécessaire à la production de la lésion. Ajoutons enfin
que la disposition de l'apophyse styloïde favorise encore le déplacement
en arrière; en effet, grêle et mince, elle ouvre pour ainsi dire la voie
entre la peau et la face postérieure du radius.
Symptomatologie. — Luxation en arrière. — Le membre, dans la
pronation forcée ou moyenne, ne peut être ramené en supination ; le
poignet est dans l'adduction ; les doigts et l'avant-bras sont légèrement
fléchis; l'extrémité inférieure de l'avant-bras est plus étroite qu'à l'état
normal. Le muscle cubital antérieur est fortement tendu et les fléchis-
seurs refoulés en dehors. On sent, à la partie postérieure et inférieure
de l'avant-bras, une saillie dure, que l'on reconnaît facilement pour
l'extrémité inférieure du cubitus ; il n'est pas toujours possible de con-
stater à la vue l'existence de cette saillie, car il n'est pas rare de ren-
contrer un gonflement considérable, qui masque la déformation. Si,
avec le doigt, on suit le cubitus depuis l'olécrâne jusqu'à sa partie in-
férieure, on trouve que cet os n'a subi aucune solution de continuité,
mais qu'il est dévié en dehors, et croise le radius en arrière, et qu'il
vient se porter sur sa face postérieure. A la place que devait occuper
son extrémité inférieure on sent un vide considérable; le malade
éprouve une douleur violente au niveau de l'articulation, cette dou-
leur est augmentée lorsqu'on essaye d'imprimer des mouvements à
la main.
Luxation en avant. — Les symptômes de la luxation en avant sont les
LUXATIONS DE f/iiXTHlÎMÏTÉ INFÉRIEURE DU CUBITUS. 191
suivants: Le membre est en supination, le poignet clans l'abduction^
l'extrémité inférieure du cubitus fait en avant une saillie considérable
cachée imparfaitement sous les téguments, et dont il est plus difficile
d'apprécier la forme; la déviation du cubitus en avant et en dehors est
Facile à reconnaître. Il existe, du reste, même douleur, môme impos-
sibilité de faire exécuter des mouvements ; le gonflement est toujours
très-considérable, en raison de la violence énorme qui a produit le
déplacement, violence qui, dans une observation rapportée par Dupuy-
tren, avait déterminé une ecchymose considérable à l'extrémité infé-
rieure du radius et avait fait craindre une fracture de l'extrémité infé-
rieure de cet os. Les parties molles peuvent être déchirées et laisser
communiquer l'air extérieur avec l'articulation blessée.
Diagnostic. — Pour la luxation en arrière, le diagnostic peut donner
lieu à trois sortes d'erreurs, et, d'abord, on doit se demander, quand
on se trouve en présence d'une articulation enflammée, si la luxation est
la cause ou l'effet de l'arthrite. Il faut ensuite savoir si la luxation est
simple, ou si elle s'accompagne d'une fracture de l'extrémité infé-
rieure du radius. Enfin, il importe de se rappeler qu'une cause toute
semblable, la simple traction de la main en pronation, produit égale-
ment bien une luxation du cubitus et une luxation incomplète de
l'extrémité supérieure du radius.
Quant àla luxation en avant, le diagnostic en est toujours facile, et il
suffit de se rappeler que la fracture du radius la complique assez sou-
vent.
Pronostic. — Cette lésion ne serait grave qu'autant qu'il existerait
une contusion très-violente autour de l'articulation. Cependant s'il se
trouvait un gonflement considérable qui empêchât de reconnaître
la maladie, au bout de peu de temps, il y aurait impossibilité de
réduire, et le malade, en raison de la position vicieuse des os, aurait
perdu la faculté d'exécuter des mouvements de pronalion et de su-
pination ; les mouvements de la main, des doigts, resteraient plus
ou moins gênés. Un plaie des téguments rendrait le pronostic très-
grave.
Traitement. — Il est quelquefois assez difficile d'obtenir la réduction
de cette luxation. Le procédé qui paraît devoir le mieux réussir est le
suivant : le malade est assis sur une chaise, l'avant-bras fléchi à angle
droit sur le bras. Un aide fait la contre-extension sur la partie inférieure
du bras, un autre fait l'extension de la main. Le chirurgien, placé sur
I'' côté externe du membre, saisit l'avant-bras à pleine main; il engage
ses pouces entre le radius et le cubitus de manière à écarter les deux
os l'un de l'autre. Lorsqu'il pense que ceux-ci sont suffisamment déga-
gés, il di t à l'aide chargé de l'extension de porter la main dans la supi-
nation si la luxation est en arrière, dans la pronation s'il s'agit d'un dé-
192 AFFECTIONS DES A11ÏICULAÏ10NS.
placement en avant. Cette manœuvre suffit pour faire rentrer la tête du
cubitus dans sa position normale.
Dans un cas de luxation en avant, que rapporte Dupuytren, il lit lui-
même l'extension sur la main, qu'il porta fortement en dehors, tandis
qu'avec ses pouces il repoussa le cubitus en dedans et en arrière.
Ledéplacement a souvent une grande tendance à se reproduire : une
compresse épaisse placée sur le cubitus dans le sens du déplacement,
un appareil de fracture de l'avant-bras ou un appareil ouaté, suffiraient
pour maintenir les os en contact.
S'il existait une plaie aux téguments, il faudrait réduire également et
surveiller attentivement les accidents qui ne pourraient manquer de
survenir, accidents tellement graves qu'Asti. Gooper n'a pas hésité à con-
seiller l'amputation de l'avant-bras. et qui ont fait pratiquer à Breschet
la résection de l'extrémité inférieure du cubitus.
ARTICLE XXXII
LUXATIONS DU POIGNET.
Nous désignerons sous ce titre la luxation des os du carpe sur ceux
de l'avant-bras.
Aucune question n'a peut-être été autant controversée que celle des
luxations du poignet. Admises autrefois sans aucune espèce de contes-T
tation, elle ont été rejetées par Dupuytren, en tant que luxations trau-
matiques, car il n'admettait, pour cette articulation, que des luxations
par relâchement de ligaments comme lésion traumatique ; cependant,
dans ces dernières années, quelques pièces bien authentiques ont dé-
montré l'existence de cette luxation.
Les auteurs anciens, depuis ïlippocrale jusqu'à J. L. Petit, ont admis
des luxations du poignet en avant, en arrière, en dehors et en dedans.
Si l'on remarque quelque différence dans la description de ces diverses
espèces de déplacements, cela lient d'une part à leur peu de fréquence ;
d'une autre, à ce que les auteurs n'étaient point d'accord sur la no-
menclature de ces luxations, les uns donnant le nom de luxation en
dehors ou en dedans à celles que d'autres nommaient luxation en arrière
ou en avant. On sait, en effet, que certains anatomistes donnent le nom
de face interne et externe à ce que nous appelons face antérieure et pos-
térieure, ou face palmaire et dorsale de l'avant-bras.
Si J. L. Petit s'est trompé sur le degré de fréquence de cette mala-
die, convenons cependant qu'il en décrit assez bien les symptômes, et
LUXATIONS DU POIGNET. 193
qu'il trace un tableau assez exact des accidents qui peuvent survenir à
la suite de semblables lésions.
Pouteau (1), le premier, commence à jeter quelque doute sur la fré-
quence des luxations du poignet, en signalant combien sont communes
les fractures de l'extrémité inférieure du radius dans les chutes sur la
paume de la main. « Ces fractures, dit-il, sont le plus souvent prises
pour des entorses, pour des luxations incomplètes, ou pour un écarte-
ment du cubitus et du radius à leur jonction au poignet. »
Desault signale aussi la fréquence des fractures de l'extrémité infé-
rieure du radius : le premier, il décrit les luxations radio-cubitales infé-
rieures.
Cependant on admettait toujours quatre espèces de déplacements,
en faisant remarquer toutefois que les luxations latérales étaient fort
rares, et ne se rencontraient qu'avec fracture des apophyses slyloïdes,
et avec des désordres qui devaient fixer l'attention du chirurgien plutôt
que la luxation elle-même.
Heister, Callisen, Richerand, Boyer, A. Gooper, ont indiqué les quatre
espèces de luxalions, en ont décrit les symptômes et le traitement.
Dupuytren, comme nous l'avons signalé plus haut, a rejeté presque
complètement les luxations du poignet. 11 dit (2) : «J'ai toujours vu les
» prétendues luxations du poignet se changer en solution de continuité,
» et l'art, malgré tant de descriptions, ne possède pas une seule obser-
» vation bien convaincante de cette lésion. J'ai fait également obser-
» ver que j'avais disséqué des poignets, et que je n'avais jamais trouvé
» de luxation par suite d'une chute sur la paume de la main, mais que les
» seules que j'aie rencontrées étaient consécutives à des maladies de
» l'articulation, ou symptomatiques d'autres lésions.
» Il ne saurait y avoir doute sur la fréquence des fractures de l'extré-
» mité inférieure du radius et sur l'impossibilité ou du moins l'extrême
» rareté de ces luxations. »
Nous allons passer en revue les quelques faits sur lesquels repose la
description des luxations du poignet.
En 1771, Thomassin rapporte l'histoire d'un enfant de six ans et demi
qui fit une chute de cheval, et se luxa le poignet en arrière, de telle sorte
que l'extrémité inférieure du radius passait à travers les téguments :
le cubitus, resté sous les muscles, s'avançait jusqu'à l'os crochu. Tho-
massin ne décrit pas les symptômes de cette blessure; il se contente de
dire qu'après avoir débride, il réduisit sans grande difficulté ; que le
malade, après deux mois de traitement, guérit et recouvra les mouve-
ments du poignet.
(1) OEuvrcs posthumes, t. II, p. 241.
(2) Dupuytren, Clinique chirurgicale, 2e 6dil., 1839, t. U, p. 141.
NÉLATON. — PATII. CUIR. ,,, _ | -J
19/l AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
Ravaton décrit également une luxation des poignets en arrière chez
un enfant qui, tombant du haut d'un arbre, la tête la première, porta
ses mains en avant; il dit que les deux poignets se luxèrent. Le gauche
était si fortement plié en dehors du côté de l'extension, que les con-
dyles inférieurs des os de l'avant-bras passaient à travers la peau du
côté de la flexion. La réduction fut facile, et le malade guérit en moins
de deux mois.
Ces deux observations ont été rejetées par Dupuytren, parce qu'il
suppose que rien ne prouve que les cartilages articulaires aient été re-
connus : de son côté, Malgaigne fait observer que « ces lésions ayant
» eu lieu chez de jeunes sujets, une fracture transversale, un décolle-
» ment de l'épiphyse au milieu du délabrement des parties molles,
» aurait pu être confondu avec une luxation par un praticien peu
» soucieux des détails anatomiques, et que rien ne saurait garantir
» d'une erreur, attendu que le fait ne paraissait nullement extraor-
» dinaire (1) ».
On trouve, dans les Bulletins de la Société anatomique, l'observation
d'une luxation du poignet, communiquée par Padieu : le malade avait
été blessé longtemps auparavant, il était tombé de cheval sur le côté
gauche. Ce n'est qu'un an après l'accident qu'on reconnut la luxation
du poignet, qui ne fut jamais réduite, et lorsque ce malade succomba
plus tard à une pneumonie, on a pu voir qu'il existait une luxation en
arrière sans aucune autre déformation que celle de l'extrémité infé-
rieure du radius qui semblait s'incliner un peu en arrière. Cette défor-
mation a été regardée comme une fracture consolidée.
M. R. Marjolin a publié dans sa thèse inaugurale deux cas de luxation
du poignet : dans l'un, il s'agit d'une luxation en avant causée par une
chute dans un escalier : il y avait fracture de l'extrémité inférieure du
radius ; dans l'autre, il y avait une luxation en arrière ; le blessé était
tombé du haut d'une charrette ; la voiture lui avait passé sur le poi-
gnet; il n'y avait aucune solution de continuité aux os de l'avant-bras.
La première observation doit être rejetée, parée qu'il existait une frac-
ture : quant à la seconde, si elle démontre l'existence d'une luxation^
elle démontre aussi que cette lésion peut avoir lieu par cause directe,
c'est-à-dire par le passage d'un corps pesant sur le poignet ou l'avant-
bras.
Dans les Archives géné?*ales de médecine, décembre 1839, p. 401, on
trouve une observation de luxation du poignet décrite par Voillemier.
Nous avons vu nous-môme cette pièce, et nous avons constaté d'une
manière évidente qu'il existait réellement une luxation; l'apophysé
(1) Malgaigne, Gazette médicale, 1832, p. 790.
LUXATIONS DU POI&NET. 19:'}
styloïde du cubitus était seule arrachée. Cette luxation était le résultat
d'une chute d'un troisième étage.
Lenoir avait cru en rencontrer une tout à fait simple sur le vivant ;
mais il dut reconnaître à l'autopsie qu'un très-petit fragment, oblique
d'arrière en avant et de haut en bas, avait été détaché du rebord ar-
ticulaire postérieure du radius et avait été entraîné par le carpe dans
son déplacement en arrière.
Laloy a communiqué à la Société de chirurgie une observation de
luxation simple et complète du carpe sur l'avant-bras. L'observation
est remarquable par la netteté et la précision avec lesquelles le dia-
gnostic est établi.
Nous devons à M. Boinet une pièce de luxation du poignet en avant
sans aucune fracture. Cette pièce a été trouvée sur un cadavre. Nous
manquons totalement de renseignements.
Dans tous ces cas, la luxation était complète.
Enfin, chez une jeune femme de vingt-cinq ans qui fut observée
dernièrement par M. Péan, la luxation du poignet en arrière était
incomplète.
D'après les faits que nous venons de rapporter, il est impossible de
contester l'existence des luxations du poignet. Nous verrons plus loin
par quel mécanisme cette lésion peut avoir lieu; nous ajouterons qu'il
est très-regrettable que, dans la plupart des cas , les renseignements
nous manquent sur la nature de l'accident qui a pu les produire.
L'articulation du poignet se trouve constituée par la rangée antibra-
chiale des os du carpe et les deux os de l'avant-bras ; le radius s'arti-
cule avec le scaphoïde, le semi-lunaire et la moitié externe du pyra-
midal; le cubitus, avec la moitié interne du pyramidal dont il se
trouve séparé par le cartilage triangulaire. C'est donc sur le radius
que la violence doit agir presque exclusivement dans les chutes sur la
main.
La première rangée des os du carpe forme une espèce de condyle
allongé transversalement, qui répond à l'extrémité articulaire du radius
et à la face inférieure du cartilage triangulaire, disposés de manière à
constituer une excavation de 3 millimètres de profondeur d'avant en
arrière, beaucoup plus excavée transversalement, ce qui résulte de la
longueur beaucoup plus grande de la courbe et de la saillie assez con-
sidérable des deux apophyses styloïdes radiale et cubitale (fig. 52). Ce
simple aperçu pourrait faire supposer que les surfaces articulaires de-
vront facilement s'abandonner, surtout dans le sens antéro-postérieur,
et l'on comprend que cette disposition a pu accréditer la doctrine qui
présentait ces luxations comme assez fréquentes. Cependant une étude
plus approfondie de cette articulation fait découvrir qu'elle présente des
conditions de solidité sur lesquelles les recherches de Dupuytren ont
196 AFFECTIONS DBS ARTICULATIONS.
surtout fixé l'attention. Les surfaces articulaires sont maintenues par des
ligaments dorsaux et palmaires qui ont une résistance considérable
(«g. 31).
Des tendons extenseurs et fléchisseurs sont appliqués intimement
Fin.' 51. — Articulations radio-carpienne, des os du carpe entre eux, carpo-
métacarpienne et de ln main (face palmaire).
I, 2, 3, ligament radio-carpien. ■ — i, Qbro.-cnrlilago interarticulairc. — 5, ligament cubilo-carpien.
— 0, ligaments inférieurs du pisi forme. — 7, 8, 9, 10, 11, 12,13, ligaments des os du carpe
entre eux. — 14, ligaments transvorscs inlcrmétacarpicns. — l.r», ligaments obliques carpo-mëtacar-
piens. — 17,18, 10, 20, 31, 22, tondons cl gaines des tendons des doigts. — 2:t, ligaments
iuterosseux.
sur les deux faces de l'articulation et s'opposent aux déplacements. En
effet, dans une chute sur la paume de la main, les tendons fléchisseurs,
réunis en faisceau dans la gouttière que leur présente la face inférieure
LUXATIONS DU l'OIGNET. 197
du carpe, soutiennent celui-ci, qui tend à se porter vers la face palmaire
et présente une résistance croissant en raison directe de la tendance au
déplacement. La main tend-elle au contraire à se fléchir, le carpe tend
\
Fig. 52. — Ligaments interosseux et synoviales de la main.
A, synoviale ladio-earpienne. — U, synoviale radio-eul>ilalc inférieure. — C, synoviale niédio-carpienne.
— U, synoviale carpo-métacarpienne. — F, 11, ligaments interosseux des os du carpe. — L, liga-
ments inlerosseux inlermétacarpien.
à se porter en arrière, et ce sont les tendons extenseurs qui résistent par
un mécanisme analogue à celui que nous venons d'exposer (fig. .">:'. el 54).
Enfin, nous verrons que l'extrême brièveté du bras du levier que re-
présentent les os du carpe, surtout dans les chutes sur la paume de la
main, doit rendre presque impossible leur déplacement vers la l'ace
palmaire.
198 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
Quant aux déplacements latéraux, ils sont vendus impossibles par
l'étendue transversale des deux rangées articulaires et par la saillie des
apophyses styloïdes des os de l'avant-bras.
Ëtiologik et mécanisme. — Les luxations des os du carpe peuvent
être produites : 1° par l'action d'un corps contondant qui les pousse
directement, soit vers la face palmaire, soit vers la face dorsale. La
partie inférieure de l'avant-bras étant soutenue par un plan résistant,
les luxations ainsi produites n'ont jamais été niées. C'est d'après ce
mécanisme que s'est opéré le déplacement dans quelques-uns des cas
que nous avons cités. Mais une cause indirecte peut-elle produire ce
déplacement? Nous avons vu que Dupuytren se prononçait formelle-
ment pour la négative, et il n'est pas étonnant qu'il ait rallié à sa doc-
trine presque tous les chirurgiens de son époque, puisque, dans le
cours de sa longue pratique, il n'a pas rencontré un seul fait contraire à
sa théorie. Il nous faut arriver jusqu'en 1839 (fait de M. Voillemier), pour
trouver le premier cas bien observé d'une luxation produite dans ces
circonstances.
J.-L. Petit expliquait ces luxations de la manière suivante :
« Ceux qui tombent portent naturellement la main en avant pour se
» garantir des effets de la chute ; alors si la paume de la main appuie,
» le poignet souffre une extension forcée, et la tête des os du carpe se
» jette du côté de la flexion ; au contraire, si l'on tombe sur le dos
» de la main, c'est-à-dire sur le dehors, la main étant forcée dans le
» sens de la flexion, la tête des os du poignet doit se jeter du côté de
» l'extension. »
Cette théorie du déplacement paraît d'abord très-plausible pour les
déplacements postérieurs ; en effet, supposons une chute dans laquelle
la main fléchie sur l'avant-bras vient rencontrer le sol par l'extrémité
des métacarpiens, le poids du corps, tendant à exagérer outre mesure
ce mouvement de flexion, les ligaments dorsaux de l'articulation radio-
carpienne peuvent être rompus; le condyle, représenté par la première
rangée des os du carpe, se portera alors en arrière et viendra chevau-
cher sur l'extrémité inférieure des os de l'avant-bras. On peut aussi
penser que, dans la flexion forcée de la main en arrière, le radius
heurte par son rebord postérieur le trapézoïde et le grand os sur les-
quels il prend un point d'appui ; et, dès lors, le mouvement ne peut conti-
nuer sans que son extrémité carpienne ne soit soulevée et jetée en avant
hors de l'articulation. Mais il paraît plus difficile d'expliquer la luxation
en avant; en effet, dans le premier cas, le bras de levier est représenté
par toute la hauteur du carpe et du métacarpe ; dans le second, au con-
traire, la première rangée des os du carpe se coude à angle droit sur la
seconde, de telle sorte que le bras de levier qu'elle forme est beau-
coup plus court, car il est représenté par la hauteur de la première
LUXATIONS DU TOIGNET. 199
rangée des os du carpe sollicitée dans son déplacement par la traction
qu'exerce sur elle la seconde rangée. Il faut en outre remarquer que
l'articulation radio-carpienne jouit de mouvements très-étendus, et que
par conséquent la main peut se renverser très-fortement en arrière
avant que les surfaces articulaires aient la moindre tendance à s'aban-
donner.
Symptomatologie. — Luxation en arrière. — L'articulation du poi-
gnet est déformée, et présente une épaisseur beaucoup plus considé-
rable qu'à l'état normal ; le diamètre transversal n'est pas sensiblement
augmenté. Si l'on mesure du sommet de l'olécrâne à l'extrémité du
doigt médius, on trouve un raccourcissement considérable ; les os de
lavant-bras, mesurés de leur extrémité supérieure à leur extrémité in-
Fig. 53. — Luxation du poignet en arrière. Pièce expérimentale. (D'après M. B. Anger.)
férieure, ont conservé leur longueur normale ; sur la face postérieure
de l'avant-bras, on trouve une saillie lisse, convexe, répondant aux os
de la première rangée du carpe. La peau est soulevée par les tendons
extenseurs écartés du corps du radius. En avant, les muscles des émi-
nences tbénar et hypothénar sont couverts par les extrémités infé-
rieures du radius et du cubitus, l'apophyse styloïde du radius vient se
placer en avant et en dedans du scaphoïde; celle du cubitus est sail-
lante en avant et en dedans. Cette saillie anormale des deux os de
l'avant-bras, plus forte en dehors, va en diminuant vers le côté interne
et est limitée en bas par un pli transversal très-marqué de la peau, dû
sans cloute au repli des tendons fléchisseurs qui se portent directement
en arrière et vont rejoindre le ligament annulaire. La main et les
doigts sont dans la flexion ; Asti. Cooper pense que la main doit se
trouver dans l'extension.
Luxation en avant. — A part la position relative des saillies anté-
rieure et postérieure, les symptômes des luxations en avant difl'èrent peu
de ceux des luxations en arrière; raccourcissement du membre, éga-
200 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
lité de longueur des os de l'avant-bras, légère flexion de la main et des
doigls. On remarque seulement , comme signes particuliers à cette
affection, une gouttière transversale en arrière, entre le carpe et les
os de l'avant-bras qui soulèvent les extenseurs parfaitement dessinés
Fie. bli. — Luxation du poignet en avant. Pièce expérimentale. (D'après M. B. Anger.
sous la peau; en avant, la saillie des fléchisseurs refoulés par les os du
carpe.
Diagnostic. — Nous avons vu précédemment que les anciens auteurs
ont admis avec beaucoup de légèreté des luxations du poignet ; aussi
n'ont-ils pu donner avec exactitude les symptômes de cette affection.
La saillie formée en avant par les os de l'avant-bras, et en arrière par
le carpe dans la luxation en arrière, la flexion des doigts et de la main :
tels sont les symptômes qu'ils assignaient à cette luxation. On conçoit
fort bien qu'avec une description aussi incomplète il était impossible
de reconnaître la fracture du radius et la luxation du poignet. Exami-
nons ces divers symptômes, et voyons ce qu'on aurait dû ajouter pour
que la description fût plus complète.
Dans la luxation, il y a déformation du poignet, mais cette déforma-
tion n'existe que sur les faces antérieure et postérieure du membre, et
l'on ne remarque pas la dépression latérale qui dans la fracture existe
sur le bord interne de l'articulation.
Les saillies que l'on voit en arrière et en avant de l'articulation
du poignet existent bien dans la fracture de l'extrémité inférieure du
railius ; loin de ressembler à celles qui appartiennent à la luxation, elles
offrent des différences que nous allons faire ressortir. Dans la luxation,
elles sont lisses et présentent la môme forme que celles des surfaces ar-
ticulaires ; dans la fracture, elles sont inégales et produites par des
fragments. Mais s'il est quelquefois diilicile de déterminer d'une ma-
nière exacte la forme de la saillie osseuse au-dessous de la peau con-
tuse, ecebymosée, et à travers le gonflement des parties molles, la
LUXATIONS DU POIGNET. 201
mensuration fera reconnaître la lésion. Ainsi, si l'on mesure la longueur
du radius, on trouvera qu'elle est la môme des deux côtés s'il y a luxa-
tion; dans la fracture, au contraire, le radius du côté fracturé sera plus
court que celui du côté opposé ; dans la fracture, le plan osseux carpo-
métacarpien sera plus allongé que dans la luxation, car les fragments
osseux qui seront en rapport avec les os de la première rangée du
carpe augmenteront l'étendue de la saillie, que l'on pourrait prendre
pour le carpe.
D'autres symptômes doivent encore fixer l'attention. L'apophyse sty-
loïde du cubitus reste, dans la luxation, sur un plan plus élevé que celle
du radius; dans la fracture, au contraire, elle est plus bas.
La flexion de la main et des doigts dans la luxation en arrière, leur
extension dans la luxation en ayant, sont des signes qui n'ont point
échappé aux chirurgiens; cependant ils n'ont pas toujours été exposés
de la même manière. Ainsi Asti. Cooper dit que la main est renversée
en arrière ; J.-L. Petit qu'elle est renversée en avant dans la luxation ;
mais le signe du renversement de la main en arrière appartient plutôt
à la fracture de l'extrémité inférieure du radius.
D'après la description que nous venons de donner, on voit que si la
luxation du poignet peut être confondue avec la fracture de Pextré-
mité inférieure du radius, comme cela est arrivé à Pelletan, à Marjolin,
à Roux et sans doute à bien d'autres chirurgiens moins jaloux d'une
sévère analyse des faits, il existe cependant des signes certains à l'aide
desquels, avec un peu d'attention, on arrivera à un diagnostic exact.
Pronostic. — L'étendue des délabrements qui accompagnent la luxa-
tion du poignet doit seule inspirer des craintes. Il est à remarquer ce-
pendant que la grande déchirure des liens qui maintiennent les os doit
nécessiter un traitement plus long et rendre les mouvements de l'arti-
culation plus longtemps pénibles.
Traitement. — Toutes les luxations du poignet dont nous avons
rapporté les observations ont été faciles à réduire. Voici comment il
faudrait s'y prendre pour la réduction. Le malade est assis; un aide
saisit l'avant-bras près du poignet pour la contre-extension, tandis
qu'un autre fait l'extension sur le métacarpe qu'il saisit fortement.
Lorsque le chirurgien voit le carpe quitter la position qu'il occupait,
d saisit le poignet à pleine main, cl, avec ses pouces, il chasse le carpe
d'abord en bas, puis dans le sens contraire a son déplacement, Cette
manœuvre doit généralement réussir. Cependant, s'il existait une plaie
des parties molles avec issue des os, il serait peut-ôLre nécessaire, ainsi
que cela a été fait par Thomassin, de débrider, afin de dégager l'os.
Bien que dans la luxation en arrière on ait peu de récidives à redou-
ter, puisque le rebord articulaire postérieur du radius descend plus bas
que le rebord antérieur, l'étendue de la déchirure des ligaments rendra
~vz AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
nécessaire, quel que soit le sens de la luxation, l'application d'un appa-
reil solide, afin de prévenir les déplacements ultérieurs : à l'aide de
l'appareil des fractures de l'avant-bras, on atteindra parfaitement le but
que l'on se propose.
ARTICLE XXXIII.
LUXATIONS ISOLÉES DES OS DU CARPE.
Les luxations des os du carpe sont fort rares ; la disposition analomique
des parties rend facilement compte de ce fait (fig. 51). En effet, par leur
petit volume, ces os échappent avec facilité aux violences extérieures
directes ; réunis, en outre, par des ligaments nombreux et serrés, soli-
dement maintenus en avant et en arrière par les tendons fléchisseurs
et extenseurs des doigts, ils ne sauraient être déplacés, dans la plupart
des cas, que par une puissance extrêmement énergique, agissant sur
un point limité. Dans ces circonstances,les complications sont tellement
graves que la luxation attire à peine l'attention du chirurgien.
Ainsi Ast. Cooper rapporte deux cas de luxation du scaphoïde; dans
le premier, il existait une plaie contuse intéressant les deux tiers de la
circonférence du poignet ; l'os déplacé a dû être enlevé. Dans le second
cas, une vieille femme, en tombant sur le dos de la main, s'était fait
une fracture de l'extrémité inférieure du radius, et le fragment avait été
projeté en arrière du carpe, avec l'os scaphoïde.
Enfin, Mongeot de Bruyères a vu un charpentier qui était tombé d'une
hauteur de trente pieds sur la paume de la main, et qui offrait à la face
palmaire du poignet une plaie longue d'un demi-pouce et par laquelle
s'était échappé l'os semi-lunaire, retenu seulement par un lambeau liga-
menteux que l'on divisa pour pratiquer la résection de l'os luxé.
Mais le seul des os du carpe dont on ait eu occasion d'observer la
luxation exempte de complications qui ne doivent pas nous arrêter ici,
est le grand os.
Luxations du grand os.
Ces luxations sont rares ; cependant on en possède un certain nombre
d'observations : ainsi Chopart, Boyer, Ast. Cooper, en rapportent plu-
sieurs exemples.
Plus large à la face dorsale qu'à sa face palmaire, le grand os ne peut
se luxer qu'en arrière ; ses luxations sont toujours incomplètes.
Suivant Boyer, cette affection se rencontrerait plus souvent chez les
femmes que chez les hommes; elle est toujours le résultat d'une
LUXATIONS ISOLÉES DES OS DU CARPE. 203
flexion exagérée du poignet; que cette flexion soit produite par une
chute sur le dos de la main ou par une contraction brusque et violente
des muscles antérieurs de l'avant-bras, son mécanisme est facile à com-
prendre.
En effet, le grand os se trouvant uni par des adhérences très-fortes au
métacarpien correspondant, tous les mouvements imprimés à celui-ci
se transmettent à la tête du grand os, qui tend à se porter en arrière,
et comme, dans ce sens, elle n'est retenue que par des ligaments assez
faibles, il en résulte que ceux-ci se déchirent facilement, et que la tête
de cet os fait alors sur le dos de la main une saillie plus ou moins consi-
dérable.
Cette luxation se reconnaît à la présence, dans la région moyenne et
postérieure du carpe, d'une tumeur dure, circonscrite, plus saillante
chez les personnes maigres, augmentant dans la flexion, et diminuant
ou môme disparaissant complètement dans l'extension ; si la luxation est
récente, on rencontre, en outre, de la douleur et du gonflement, etc. Il
est inutile de dire qu'avec un peu d'attention on ne confondra pas
cette luxation avec les kystes synoviaux qui se rencontrent si fréquem-
ment à la face dorsale du carpe.
Les indications thérapeutiques consistent : 1° à opérer la réduction
en comprimant la tête du grand os, après avoir préalablement ramené
la main dans l'extension ; 2° à maintenir la réduction en employant un
appareil composé de compresses graduées et d'attelles, que l'on fixe
sur le dos et la paume de la main avec une bande roulée ; mais il est
rare que les malades s'assujettissent à le garder pendant le temps né-
cessaire à la consolidation des parties déchirées; et d'ailleurs il arrive
quelquefois que les personnes qui ont éprouvé cet accident ne s'en
aperçoivent et ne réclament les secours de l'art que lorsqu'il s'est déjà
écoulé un espace de temps assez long pour rendre le traitement inu-
tile (Boyer).
Suivant A. Cooper, le déplacement de l'os à tête et des cunéiformes
entraîne un tel affaiblissement de la main, qu'elle ne peut remplir ses
fonctions qu'autant que le poignet est soutenu. Il cite à l'appui de cette
opinion l'exemple d'une jeune dame qui ne pouvait se servir de sa main
qu'en ayant recours à deux courtes attelles adaptées au poignet, et
maintenues contre les parties antérieure et postérieure de la main et de
l'avant-bras.
Le môme auteur a rencontré une autre dame qui portait, pour sup-
pléer au défaut de force de la main, un fort bracelet de chaîne d'acier
étroitement serré autour du poignet.
Le moyen le plus généralement employé dans ces cas consiste, d'a-
près le même chirurgien, dans l'application de bandelettes agglutina-
tives et d'une hande roulée.
204
AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
ARTICLE XXXIV.
LUXATIONS DE L'ARTICULATION MÉDIO-CAIU'IENNE.
C'est en 1723 que J.-L. Petit, le premier, signale cette luxation, sans
toutefois en citer aucun exemple. Un siècle plus tard, en 1829, une
observation traduite de l'anglais, par la Gazette des hôpitaux, rapporte
une autopsie dont la conclusion est qu'une luxation s'étaitopérée enlre
les deux rangées du carpe. Enfin, M. Maisonneuve en a observé une
autre chez un sujet tombé d'une hauteur de kO pieds, et qu'on apporta
mourant à l'Hôtel-Dieu. L'autopsie montra que les os de la deuxième
rangée étaient complètement séparés des os de la première, sur les-
quels ils chevauchaient en arrière de plus d'un centimètre. Une petite
partie du scaphoïde était restée unie au trapèze ; une portion du pyrami-
dal, entraînant avec elle l'os pisiforme, avait suivi l'os crochu. Les liga-
ments latéraux interne et externe de l'articulation radio-carpienne
étaient complètement rompus, ainsi que les fibres ligamenteuses anté-
rieures et postérieures qui unissent les deux rangées du carpe. La luxa-
tion était donc complexe, et portait à la fois sur les articulations médio-
carpienne et radio-carpienne. Quant à la réduction, elle était des plus
faciles : le moindre effort de traction avait suffi sur le cadavre pour
l'obtenir, et ce fait semblerait contredire l'assertion de J.-L. Petit, qu'il
y en a de très-difficiles à réduire, et même de tout à fait irréductibles.
ARTICLE XXXV.
LUXATIONS DES OS DU MÉTACARPE.
Nous retrouvons ici, dans les articulations des quatre derniers os, les
heureuses conditions qui permettent aux os du carpe de résister aux
violences tendant à changer leurs rapports; aussi n'observe-l-on pas de
luxation simple de ces os : car, pour vaincre cette résistance, il faut une
violence considérable, telle que l'explosion et la rupture d'une arme à
feu dans la main, le passage d'une roue de voiture, etc. Ces luxations
ne se rencontrent guère qu'à l'âge adulte et sont encore bien plus rares
chez les femmes que chez les hommes.
LUXATIONS CwVlll'O-iMÉTACAHl'IlCNNIiS DU l'OUCE.
205
ARTICLE XXXVI.
LUXATIONS CAnr-O-MÉTACAnriENNES DU POUCE.
Quant à l'articulation du premier os du métacarpe avec le trapèze, la
disposition des surfaces articulaires (type de l'emboîtement réciproque,
Cruveilhier), la laxilé de la capsule orbiculaire qui permet des mouve-
ments étendus dans tous les sens, sembleraient faire admettre qu'on
doit avoir souvent l'occasion d'y observer des déplacements ; mais la
plupart des violences extérieures, agissant plus particulièrement sur la
première phalange, ont très-peu de prise sur le métacarpien, et d'ail-
leurs les rapports de l'articulation constituent des obstacles réels à un
changement de rapport entre les os. En effet, la présence du second
métacarpien empêche le mouvement d'adduction forcée, et partant la
luxation en dehors; elle est de môme impossible en dedans, car le
mouvement d'abduction, limité déjà par les muscles du premier espace
interosseux, ne peut être porté assez loin pour que le métacarpien aban-
donne la surface du trapèze (fig. 51).
A. Luxation en arrière. — La luxation du premier os du métacarpe
en arrière peut être produite par une force qui agit sur la partie infé-
rieure de cet os, et le porte subitement et avec violence du côté de la
flexion, et c'est ordinairement dans une chute sur le bord externe de
la main que cette luxation a lieu. Dans cette circonstance, l'extrémité
supérieure de l'os, portée en arrière avec force, déchire le ligament
capsulaire, soulève les tendons des muscles extenseurs du pouce, et
passe derrière le trapèze. Cette même luxation peut encore être pro-
duite par le renversement du métacarpe en arrière, comme il peut ar-
river si l'on tombe de façon que la partie externe du premier méta-
carpien porte sur le bord d'une table.
Les signes de cette luxation sont : la flexion forcée du pouce et du
métacarpien correspondant, dont l'axe, presque transversal d'avant en
arrière, ne peut être ramené à sa direction normale ; la saillie sous la
peau de l'extrémité supérieure du métacarpien, derrière le trapèze,
dans le creux de la tabatière anatomique, où elle soulève ou dévie les
tendons extenseurs du pouce; enfin le raccourcissement de l'éminence
thénar; car l'os luxé remonte plus ou moins sur le carpe, et peut même
aller rejoindre l'apophyse styloïde du radius. D'autre part, le trapèze
fait à son tour à la lace palmaire une saillie très-marquée au-dessous
de laquelle s'aplatit et se déprime l'éminence thénar. Quant aux
mouvements, l'extension est le plus souvent impossible ; la flexion et
l'opposition aux autres doigts bornées et douloureuses.
20fi AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
Ces signes permettent de reconnaître facilement la maladie, si l'on
examine le blessé peu de temps après l'accident; mais un gonflement
considérable survient souvent au bout d'un temps très-court, et peut
masquer les saillies que forment la tête du métacarpien et le trapèze.
Quand cette luxation n'est pas réduite, on observe chez les sujets
qui la portent depuis longtemps une grande gène de l'abduction et de
l'adduction ; l'abduction même augmente la saillie de l'os à la face dor-
sale du carpe et détermine des douleurs assez vives. La faiblesse de la
main est extrême, et bien que la flexion et l'extension soient conservées
dans de certaines limites, c'est la main du côté sain qui remplace la
main malade pour tout ce qui exige quelque effort.
Pour réduire cette luxation, un aide saisit le pouce et exerce sur lui
des tractions dirigées dans le sens du déplacement; un autre aide fait
la contre-extension sur la partie inférieure de l'avant-bras. Dès que les
tractions sont suffisantes, le pouce est ramené dans l'extension pendant
que le chirurgien fait la coaptation en embrassant le poignet avec les
deux mains, de manière à repousser avec les pouces en bas et en avant
l'extrémité supérieure de l'os luxé. Un bruit sourd, la disparition de la
difformité, indiquent le moment de la réduction. Bien qu'en quelques
cas, tels que celui de Bourguet, les tentatives de réduction les plus va-
riées et les plus persévérantes aient échoué, ce ne serait pas sans une
extrême répugnance que nous verrions employer le poinçon que Mal-
gaigne implantait sur la surface articulaire du métacarpien qu'il vou-
lait repousser. Mieux vaudrait alors recourir au cachet chirurgical,
qui, dans les luxations de l'épaule et du coude, nous a donné de si
beaux résultats;
On entoure ensuite le poignet de compresses trempées dans une li-
queur résolutive, et on les assujettit avec une bande roulée; puis on
place le long de la partie postérieure de l'os une compresse longuette^
et par-dessus une petite attelle de bois, que l'on fixe par une bande sur
le pouce et sur le poignet; de cette manière, on maintient dans l'exten-
sion le pouce et le métacarpien qui le supporte.
L'appareil doit rester appliqué pendant un mois, après quoi l'on com-
mence à faire exécuter au pouce quelques mouvements. Si la luxation
est très-ancienne, on emploie le même appareil, mais alors il faut le
laisser beaucoup plus longtemps en place. Boyer rapporte l'observation
d'une dame qui préféra garder sa luxation plutôt que de s'assujettir à
l'emploi de ce moyen.
B. Luxation en avant et en dedans. — Cette espèce de luxation n'a
été vue que par Ast. Cooper; nous allons reproduire sa description :
« Dans les cas que j'ai observés, l'os métacarpien avait été porté en
dedans, entre le trapèze et la tête du dernier métacarpien ; il formait
une saillie vers la paume de la main ; le pouce était renversé en arrière
LUXATIONS CARPO- METACARPIENNES DES AUTRES DOIGTS. 207
et ne pouvait être porté vers le petit doigt ; il y avait aussi beaucoup
de douleur et dégonflement.
» Pour faciliter la réduction, il faut incliner le pouce vers la paume
de la main, pendant les efforts d'extension, afin de diminuer la résis-
tance des muscles fléchisseurs qui sont plus puissants que les exten-
seurs. L'extension doit être soutenue pendant longtemps et avec fer-
meté, car aucun effort brusque ne pourrait opérer la réduction. Si l'os
ne peut être réduit par la simple extension, il vaut mieux abandonner
la maladie aux chances d'amélioration que peut offrir le temps, que
de diviser les muscles et de s'exposer à léser les nerfs et les vaisseaux
sanguins.
» Cette luxation est quelquefois produite par un fusil qui éclate ; la
luxation est alors compliquée ; on peut ordinairement replacer l'os
avec facilité. Les téguments étant rapprochés et maintenus par une su-
ture, on applique des cataplasmes ; et si la contusion n'a pas été très-
considérable, on peut obtenir une guérison parfaite. Quelquefois ce-
pendant l'os métacarpien est tellement séparé du trapèze, et les muscles
sont si violemment déchirés, qu'il faut amputer le pouce. En pareil cas,
je pense qu'il convient de réséquer la surface articulaire du trapèze.
» Un cas de cette nature me fut présenté par le domestique de M. Gro-
ver. Après l'amputation du pouce, la surface articulaire du trapèze fai-
sait une saillie si considérable qu'elle ne pouvait être recouverte par la
peau. La résection en fut faite et le malade guérit. »
ARTICLE XXXVII.
LUXATIONS CARPO-MÉTACARPLENNES DES AUTRES DOIGTS.
Bourguet, dans le tome XIV de la Revue médico-chirurgicale, rap-
porte l'observation d'une luxation du deuxième métacarpien en avant.
A la suite d'une pression excessive sur la partie postérieure et supé-
rieure de l'os, il existait à la face palmaire, au-dessous du ligament
annulaire du carpe, une saillie osseuse qui obéissait aux mouvements
imprimés au reste de l'os ; à la face dorsale, on rencontrait une dépres-
sion correspondanté, et au-dessus une saillie anfractueuse due au tra-
pèze et au trapézoïde. L'os luxé se portait en avant, et le doigt, qui avait
conservésadirectionnormale,présentaitun raccourcissement d'un demi
centimètre environ. Bourguet fit pratiquer la contre-extension sur le
poignet et l'extension sur le doigt. En même temps, il pressa à l'aide
de ses deux pouces sur l'extrémité luxée, tandis qu'à l'aide des quatre
derniers doigts de sa main droite, il appuyait à la face dorsale sur la
tête du métacarpien en lui imprimant un mouvement de bascule. Après
AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
la réduction qui se fit doucement et sans bruit, deux attelles furent ap-
pliquées pendant deux semaines et la guérison fut complète.
Foucher a observé un blessé chez lequel il trouva une luxation du
premier métacarpien, en arrière, comme cela a été observé chez plu-
sieurs malades, et en outre, une luxation du deuxième métacarpien dans
le même sens, manifeste à l'œil et au toucher. C'est peut-être le seul
cas de luxation du deuxième métacarpien en arrière qui ait été signalé
dans la science, ce qui semble surprenant; car la cause qui avait pro-
duit le dégât était une cause directe (éclat d'un fusil), et l'on doit dans
une circonstance semblable s'attendre à toutes sortes de lésions.
Blandin et J. Roux ont vu chacun un cas de luxation du troisième
métacarpien en arrière. Dans le premier cas (celui de Blandin), le ma-
lade, ayant fait un faux pas, avait porté le bras en dehors pour se rete-
nir, et, la main fermée sur un rouleau de papier, avait heurté une
borne. Chez le malade de Roux, l'explosion d'une mine avait causé la
luxation. En môme temps que plusieurs lésions très-graves, il se montra,
à la face dorsale du carpe, et immédiatement sous la peau, une tu-
meur dure, circonscrite et obéissant aux mouvements du troisième mé-
tacarpien qui était incliné en avant; enfin le médius était raccourci.
Roux ne réussit pas d'abord à réduire en se servant seulement de l'im-
pulsion directe ; mais il y parvint dès qu'il eut combiné cette manœuvre
avec une traction directe exercée sur le médius. Pour maintenir la ré-
duction, il crut devoir mettre la main et le médius dans l'extension, et
une récidive presque immédiate se produisit. Il fallait, pour l'éviter,
fléchir les doigts et la main. Mais ce qui rend ce cas des plus intéres-
sants, c'est que le blessé ayant succombé à d'autres lésions, on put
encore après la mort reproduire la luxation, en étendant le médius.
On trouva d'ailleurs le troisième métacarpien complètement luxé, en
rapport avec la face dorsale du grand os; tout l'appareil ligamenteux
de la jointure était rompu, en y comprenant même le ligament qui suit
les extrémités phalangiennes des quatre métacarpiens.
Le docteur Maurice a vu une luxation du quatrième métacarpien,
chez un ouvrier armurier, entre les mains duquel un fusil Chassepol
fit explosion : une saillie anormale s'était produite au dos de la main
et dépassait d'un demi centimètre environ le niveau des autres par-
lies, et elle correspondait juste à l'extrémité supérieure du quatrième
métacarpien. La réduction fut facile et la guérison prompte.
Enfin, le docteur Vigouroux a décrit un cas ancien de luxation si-
multanée et complète des quatre derniers métacarpiens en arrière.
LUXATIONS DES ARTICULATIONS MÉTACAIU'O-PIIALANGIENNES. 209
ARTICLE XXXVIII.
LUXATIONS DES ARTICULATIONS MÉTACARPO-FIIALANGIENNES.
Ces luxations, plus communes que les précédentes et que Boyer,
trop Adèle à l'histoire, avait tort de confondre avec les luxations des
phalanges, se rencontrent en général isolément ; Goyrand a vu cepen-
dant une luxation simultanée de quatre phalanges sur les quatre méta-
carpiens externes.
Comparées entre elles au point de vue de leur fréquence, ces luxa-
tions présentent de grandes différences ; très-rares en effet aux derniers
doigts, elles sont au contraire assez communes au pouce : les luxa-
tions métacarpo-phalangiennes du pouce ont été seules décrites par
les anciens auteurs.
§ I. — Luxations de l'articulation métacarpo-phalangienne du pouce.
Les articulations métacarpo-phalangiennes peuvent, en vertu de la
disposition de leurs surfaces articulaires, de leurs ligaments, exécuter
des mouvements dont l'étendue n'est pas la même dans tous les sens.
En effet, les mouvements de latéralité et d'extension sont excessive-
ment bornés; pendant la flexion, au contraire, le pouce peut former
avec son métacarpien un angle droit sans que pour cela les surfaces
articulaires cessent d'être en rapport. Les moyens de protection ne
sont pas non plus également puissants dans tout le pourtour de l'arti-
culation : les parties latérales et antérieures sont recouvertes par des
tendons et des ligaments très-forts ; mais en arrière il n'y a point de
ligaments, poirt de coulisses fibreuses, on rencontre un seul tendon
mince et peu résistant. Aussi les surfaces articulaires tendent-elles à se
déplacer dès que le mouvement d'extension dépasse ses bornes ordi-
naires. Ces circonstances, favorables pour la production des luxations
en arrière, sont contrebalancées en avant par la présence de muscles
forts et nombreux fixés à la face antérieure de la première phalange,
et qui s'opposent en partie au renversement de celle-ci. Quant aux
luxations latérales, nous n'en connaissons pas d'exemple ; le peu d'éten-
due des mouvements d'abduction et d'adduction et la force des liga-
ments latéraux expliquent, du reste, la difficulté de leur production.
Nous n'étudierons donc que deux variétés, les luxations dorsales ou en
arrière, et les luxations palmaires ou en avant.
NÉLATON. — PATH. OHIR.
III. ** 14
210
AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
A. — Luxations en arrière.
D'après des expériences faites sur le cadavre par Pailloux {Bull, de
la Société anatom., 1826), on peut admettre, suivant l'étendue du dépla-
cement, deux degrés dans la luxation en arrière : 1° luxation incom-
plète ; 2° luxation complète.
Causes et mécanisme. — La luxation en arrière arrive ordinairement ,
à la suite d'une chute sur la face antérieure du pouce ; il se produit
alors un renversement exagéré de ce doigt, en vertu duquel le premier •
métacarpien, qui supporte le poids du corps, passe au-devant de la
première phalange retenue par le sol dans une position fixe.
La simple contraction musculaire peut encore amener chez certaines >
personnes cette sorte de déplacement ; Boyer, qui dit avoir eu plu-
sieurs fois l'occasion d'observer ce fait, ne sait si cette disposition doit;
être rapportée au relâchement des ligaments plutôt qu'à une confor-
mation particulière des surfaces articulaires.
Anatomie pathologique. — Bien que cette luxation soit souvent irré- ■
ductible, les auteurs paraissent avoir eu rarement l'occasion d'observer,
à l'autopsie, les lésions qui accompagnent ce genre de déplacement.
Nous n'en trouvons, en effet, que trois exemples, l'un présenté à l'Aca- •
démie de médecine le 2 avril 1827 par Lisfranc, un autre publié par-
Ad. Lawrie (1), et enfin un troisième, montré par Deville, en 18^7, àt
la Société anatomique. C'est d'après ces trois faits que nous allons ;
tracer la description suivante :
Déchirure du ligament antérieur à son insertion sur l'os métacar-
pien; tension du ligament postérieur; déchirure de la portion anlé- ■
rieure du ligament latéral externe et intégrité du ligament latéral in-
terne ; existence de plusieurs brides ligamenteuses nouvelles entre les?
os déplacés.
Muscles extenseurs poussés en arrière, fortement distendus sur l'ex—
trémité de la phalange; muscle abducteur refoulé en arrière et dans s
un état de légère tension ; déchirure de la plus grande partie de la por- •
tion externe du court fléchisseur, la tète métacarpienne ayant passé.1
à travers ses fibres; intégrité de la portion interne qui est placée sur le»
côté interne du môme os, en môme temps que le tendon du long flé-
chisseur.
Nerf digital externe retenu sur le côté externe du métacarpien, entre
cet os et la phalange, vers le point où les deux os chevauchent.
Articulation simple entre les deux os.
(1) Adair LaWrie, London med. Gag., à' trimestre 1 837. — Gazelle médicale, Paris, 1
1838, p. 5.
LUXATIONS DES ARTICULATIONS M KT A C A RPO- PU A LA NGIENNES. 211
Symptomatologie. — Cette luxation se reconnaît aux caractères sui-
vants : du côté de la l'ace palmaire, il existe une tumeur correspondant
à la saillie de la tête du premier métacarpien, tête qui devient presque
sous-cutanée, celte saillie a été quelquefois attribuée, mais à tort, à la
phalange qu'elle semble continuer; une seconde tumeur, placée à la
face dorsale du pouce, est formée par la base de la première phalange.
Fie. 55. — Luxation métacarpo-plialangienne du pouce en arrière. D'après un moule
déposé au musée Dupuytren.
Cette première phalange est tantôt portée dans l'extension de manière
à former avec le métacarpien un angle obtus ouvert en arrière, tantôt
parallèle à cet os et couchée le long de sa face dorsale; il en résulte
alors un raccourcissement d'autant plus réel et facilement appréciable
que la phalange remonte plus haut sur la face dorsale du métacarpien.
Or, on a vu la phalange remonter ainsi jusqu'à la moitié du méta-
carpien.
Dans l'un des exemples rapportés dans les Leçons de Dupuytren, il
existait entre le pouce et l'index deux replis cutanés circonscrivant un
espace triangulaire, dont le pouce formait la base et l'index le sommet:
ce même malade présentait sur la face externe de l'cminence thénar
des rides longitudinales parallèles au premier métacarpien.
Le plus souvent la flexion et l'extension sont impossibles ; mais on
peut facilement imprimer à la phalange des mouvements latéraux sur
le dos du métacarpien. Pailloux rapporte dans sa thèse (Paris, 1829
n° 113) un cas dans lequel le pouce pouvait se mouvoir librement dans
tous les sens.
La seconde phalange se trouve ordinairement dans la flexion, de
sorte que le pouce affecte la forme d'un Z.
Les malades éprouvent quelquefois des tiraillements dans le pouce,
et des douleurs qui augmentent par les tractions exercées dans le but
de faire cesser la difformité. On peut rencontrer encore du gonflement
et une ecchymose plus ou moins étendue. Les accidents les plus fré-
quents qui compliquent ces luxations sont : 1° une plaie commuai*
-i'J ^ AFFECTIONS DES ARTiCtfLATIONS.
quant avec l'articulation ; 2° l'inflammation de la main, du poignet et
de l'avant-bras, comme nous en trouvons un exemple dans les Leçons
orales de Dupuytrcn. Le malade vint à l'Hôtel-Dieu le huitième jour de
la chute; il survint une inflammation avec gangrène consécutive du
pouce, et plus tard la mort dans le marasme. La réduction avait ce-
pendant été opérée le premier jour par un chirurgien de la ville; il est
vrai qu'elle ne s'était pas faite sans quelques difficultés (1).
Diagnostic. — La méprise paraît difficile, et pourtant J.-L. Petit,
Duverney, Delpech ont décrit l'inclinaison de la phalange en arrière
comme un caractère de la luxation en avant. Marjolin lui-même fut con-
vaincu que les luxations en arrière de Boyer et des autres auteurs
étaient des luxations en avant. C'est que dans les cas qu'il avait obser-
vés, il avait pris la saillie de la tête du métacarpien pour l'extrémité
luxée de la phalange elle-même. Dupuytren et Roux ont d'ailleurs
commis deux fois la même erreur. Mais s'il est possible de se tromper
pour la luxation complète, cela devient souvent inévitable pour la luxa-
tion incomplète. Cette dernière, en effet, n'a d'autre signe caractéris-
tique que l'absence de raccourcissement, et l'on sait à quel point ce
raccourcissement peut, dans certains cas de luxations incomplètes, se
réduire à d'inappréciables longueurs.
Pronostic — On doit toujours considérer une luxation du pouce
comme une affection sérieuse, attendu qu'elle devient promptement
irréductible, et qu'elle a plusieurs fois donné lieu aux accidents les
plus graves.
Traitement. — Si l'on s'en rapportait aux écrits des chirurgiens qui
ont précédé le xvme siècle., rien ne serait plus facile que la réduction
des luxations du pouce en arrière ; ceux, au contraire, qui leur ont suc-
cédé regardent ces déplacements comme souvent irréductibles. Nous
pensons que ces deux opinions pèchent l'une et l'autre par exagération.
Cherchons quels sont les obstacles qui peuvent s'opposer à la réduc-
tion; nous exposerons ensuite les moyens nombreux qui ont été pro-
posés pour les combattre, et nous arriverons à démontrer que la ré-
duction, souvent difficile, est obtenue dans le plus grand nombre des
cas, si l'on a recours à des manœuvres bien combinées.
Nous ne parlerons pas ici des obstacles qui peuvent se rencontrer
dans toutes les luxations, tels que la rétraction musculaire, l'ancien-
neté de la maladie, etc., obstacles auxquels on oppose les moyens in-
diqués déjà dans nos considérations générales. Nous examinerons seu-
lcmentles causes spéciales, dépendant de la disposition de l'articulation
métacarpo-phalangienne du pouce.
Ces causes sont :
1) Dupuytren, t. Il, p. 39.
LUXATIONS DES ARTICULATIONS MÉTACARTO-l'Il ALANGIENNES. 213
1" la contraction musculaire et k peu de prise qu'offre le pouce pour
l'extension — Cette explication a été donnée par Boyer; nous nous
arrêterons peu à sa première partie, attendu que nous avons dit dans
nos généralités les moyens qu'il faut opposer à la résistance des
Pic. 56. — - Pince à courroie. FiG. 57. — Pince à courroie Fie. 58. — Pince à crémail-
de Charrière pour réduire en fourreau de Mathieu 1ère de Robert et Collin,
les luxations des phalan- pourréduire les luxations pour réduire les luxations
ges. des phalanges. des phalanges.
muscles. Quant à l'autre cause, le pouce oiï'rc, en effet, peu de prise
au lac extenseur; mais on peut parer à cet inconvénient en suivant le
214 AFFECTIONS DUS ARTICULATIONS.
procédé d'A. Cooper, ou mieux, en se servant des appareils de
MM. Charrière, Mathieu et Robert.
A. Coopcr, après avoir préalablement plongé la main dans l'eau
chaude pour relâcher les parties, appliquait aussi exactement que pos-
sible autour de la première phalange une lanière de cuir mince et
mouillée, et par dessus un ruban de fil, qu'il fixait au moyen du nœud
des matelots. Un ou plusieurs aides, ou même les moufles opéraient
alors l'extension avec une force proportionnée à la résistance. Mais
cette traction est loin d'être aussi puissante et surtout aussi favorable
que celle que l'on peut obtenir à l'aide des appareils de MM. Char-
rière, Mathieu, Robert et Collin, dont nous représentons les figures
ci-contre (p. 213). Gomme on le voit, ces appareils ont pour but d'en-
tourer le pouce d'une courroie que l'on serre à l'aide d'un méca-
nisme spécial, en même temps que le manche de l'instrument fournit
un point d'appui solide à la main de l'opérateur.
2° La résistance des ligaments latéraux. — Suivant Dupuytren, c'est
dans le changement de direction des ligaments latéraux qui, de paral-
lèles qu'ils étaient à l'axe des os luxés, leur deviennent perpendicu-
laires, et dans la compression des extrémités osseuses (compression qui
augmente encore par les efforts d'extension, à cause de l'obliquité qui
en résulte), que se trouve l'obstacle principal à la réduction.
Malheureusement, les expériences de Shaw, Pailloux, etc., in-
firment cette théorie ; car ces auteurs ont constamment observé la
rupture ou l'arrachement de l'un des ligaments latéraux au moins.- Le
ligament interne est d'ailleurs trop faible pour offrir une grande résis-
tance aux efforts d'extension, et si la tension des ligaments latéraux
était la cause de l'irréductibilité, on devrait rencontrer cette irréduc-
tibilité aussi bien sur le cadavre que sur le vivant; ce qui n'est pas.
Nous serons plus sévères encore pour l'opinion de Hey, qui supposait
que les ligaments latéraux passaient par dessus les tubérosités de l'os
métacai'pien, dont ils étranglaient la tête; c'est là une erreur trop
évidente pour exiger une longue réfutation.
3° La présence du ligament antérieur entre les deux os déplacés. — 1
Pailloux, ayant eu l'occasion d'observer à l'hôpital Saint-Louis un cas
de luxation du pouce irréductible, fit sur le cadavre des expériences
dans lesquelles il constata la rupture du ligament antérieur à son in-
sertion au premier métacarpien, et son interposition entre les deux
surfaces articulaires. Ce devint là pour lui la cause de l'irréduclibilili\
cause d'autant plus puissante que ce ligament est fibro-cartilagineux,
et contient souvent un ou plusieurs os sésamoïdes, qui forment une
espèce de coussinet intermédiaire. De son côté, Michel fournit du
même fait une explication ingénieuse; suivant lui, le ligament anté-
rieur serait complètement arraché de l'os, et ce serait la pression
LUXATIONS DES ARTICULATIONS MlïTACAHPO-PIIALANGIENNES. 215
atmosphérique qui le pousserait entre les deux os, dès qu'une forte ten-
sion tendrait à les écarter.
Bien que quelques auteurs aient paru regarder comme tout à fait
fausse cette interprétation des faits, on ne peut cependant se refuser à
admettre que, dans quelques cas, cette interposition d'un lambeau
fibreux ne puisse constituer un véritable obstacle à la réduction. A
l'appui des expériences de Pailloux, Blandin racontait qu'il avait vu
Dupuytren, après bien des tentatives inutiles, ne pouvoir réduire une
luxation de ce genre qu'après qu'une incision lui eût démontré la
cause de l'obstacle, c'est-à-dire le glissement et l'interposition d'une
portion du tendon du muscle petit fléchisseur entre les surfaces arti-
culaires (1). Nous pensons avec Malgaigne que ce fait ne fournit pas
une preuve bien convaincante.
h° L'étranglement de la tête métacarpienne par les deux faisceaux du
muscle court fléchisseur. — Nous avons déjà vu, en parlant de l'anatomie
pathologique, que le métacarpien divise le muscle court fléchisseur en
deux portions, lesquelles forment alors une sorte de boutonnière
constituée, en dehors par le court abducteur et une partie du court
fléchisseur, en dedans par la. seconde portion de ce dernier, parle
muscle abducteur, et enfin par le tendon du muscle long fléchisseur.
Cette division se trouve favorisée par la présence de la saillie angu-
leuse de l'angle antérieur et externe de la tète métacarpienne, qui
chasse les fibres musculaires sur la partie rétrécie de l'os, c'est-à-dire
sur le col chirurgical. Cette disposition, signalée par Pailloux, n'ac-
quit, aux yeux des chirurgiens, l'importance qu'elle possède encore
aujourd'hui qu'à partir de l'époque où Vidal (de Cassis) soutint qu'à
elle seule devait être attribué le véritable obstacle qui augmente en
raison même des tractions opérées sur la phalange, puisque dans ces
tentatives on éloigne l'une de l'autre les deux extrémités de cette bou-
tonnière contractile.
5° Le déplacement du tendon fléchisseur qui sort à travers sa gaine dé<
Wiirée et se place sur le côté interne des épiphyses déplacées. — Sur une
pièce que M. Péan a eu l'occasion de disséquer en 1855 pendant qu'il
élait interne à l'hôpital Saint-Louis, il a constaté que le tendon fléchis-
seur ainsi déplacé formait un véritable obstacle à la réduction. Cet
obstacle, qui sur le vivant est accru par la contraction musculaire, était
également manifeste sur un malade qui portait une luxation irréduc-
tible au niveau de l'articulation métacarpo-phalangienne de l'index et
qu'il traita en 1867 avec M. le docteur J. Boulay. Cette luxation du
tendon est d'autant plus défavorable, qu'elle favorise presque inévilable-
(1) Bu/7e(!'n de la SacUHc anatomique, 1826, p. 147,
216 A F FACTION S DES ARTICULATIONS.
ment la récidive aussitôt que la luxation est réduite, si l'opérateur non
prévenu ne fait pas tous ses efforts pour la combattre,
Les procédés conseillés pour obtenir la réduction sont nombreux; ,
nous allons les passer en revue.
Le plus simple de tous est, sans contredit, l'extension. Un aide saisit
l'avant-bras au-dessus de la main, et le maintient fortement, tandis que
le chirurgien tenant le pouce à pleine main, tire sur lui dans le sens
de l'extension, après quoi il le ramène dans la flexion, aussitôt que les
surfaces articulaires sont arrivées au môme niveau. Dans un cas où ce
procédé fut employé par Georges Ballingall, les extrémités des os pa-
raissaient presque dégagées, mais ne pouvaient reprendre leur position
naturelle; le chirurgien, profitant de l'abattement du malade, pressa
avec les pouces des deux mains sur la saillie formée en arrière par la
phalange, l'extension ayant été confiée à un aide, et cette manœuvre
fut suivie d'un plein succès (1).
Lorsque la luxation est réduite, on entoure l'articulation de com-
presses longuettes imbibées d'une liqueur résolutive, sur lesquelles on
roule une bande en forme de spica, et l'on soutient ,1a main dans une
écharpe ; s'il survient de la douleur et du gonflement, on a recours au
traitement antiphlogistique ordinaire.
Dans un certain nombre de circonstances, on réussit, à l'aide du
moyen simple que nous venons de décrire, à réduire cette luxation ;
mais malheureusement il n'en est pas toujours ainsi. Aussi les chirur-
giens, frappés des difficultés qu'ils ont rencontrées, ont-ils proposé une
foule de procédés que nous allons exposer brièvement. On peut rap-
porter ces procédés à trois méthodes principales :
1™ méthode, extension en arrière. — Comme conséquence de sa théo-
rie, Pailloux a imprimé à la phalange déplacée un mouvement de bas-
cule ou d'extension forcée, en agissant comme sur un levier du pre-
mier genre, en môme temps qu'il a abaissé son extrémité luxée : ce
moyen lui a réussi deux fois.
Vidal (de Cassis) a pu réduire une de ces luxations, qui étaitancienne
et regardée comme irréductible, en passant ,1e pouce dans l'anneau
d'une clef dont la tige tendait à s'appliquer sur la face palmaire du
pouce. Il tira d'abord dans le sens de l'extension, de manière à exagérer
le déplacement, puis abaissa brusquement l'extrémité supérieure de la
phalange, qui se replaça.
Voici encore un procédé qui a réussi plusieurs fois entre les mains
de quelques chirurgiens italiens, et qui agit à peu près comme les pré-
cédents : on prend un très-fort ruban de fil, on le double de manière à
en faire un nœud coulant dans le milieu de sa longueur (nœud des em-
(1) Edinburgh surg. Journal, 1815.
LUXATIONS DES ARTICULATIONS MÉTACAIU'O-I'HALANGIENNES. 217
balleurs); on engage le doigt luxé dans le nœud coulant, de manière
que l'anse du cordon passe au delà de la phalange luxée; le chirurgien
entoure ensuite son poignet droit, bien garni d'un mouchoir ou d'une
compresse, avec les deux chefs du nœud coulant, et tire avec force. Le
nœud, placé derrière la tumeur formée par la phalange luxée, arc-
honte fortement contre cette tumeur à mesure qu'on tire. Le nœud agit
ainsi d'arrière en avant contre la phalange déplacée, et tend à repous-
ser l'os à sa place naturelle, au fur et à mesure que -le nœud est serré
davantage par l'extension et la contre-extension. La réduction doit donc
s'opérer par une simple traction (Gazette des hôpitaux, 1835).
2e méthode, flexion. — Un procédé bien différent de ceux-ci, que
Shaw attribue à Charles Bell, consiste à fléchir fortement la phalange
en avant en la saisissant à pleine main, et en appuyant avec le pouce
sur sa surface articulaire pour la repousser en place (1).
3e méthode, rotation. — Roux imprimait un mouvement de rotation
en dedans et fléchissait le pouce; puis, en môme temps, il faisait exercer
sur lui des tractions à l'aide de la pince de Charrière. Guyon em-
ployait la rotation -en dehors et le renversement du pouce sur le bord
externe du métacarpien, sans la moindre extension.
4e méthode, impulsion directe ou glissement. — La première phalange
étant luxée sur la face dorsale du premier métacarpien, Gerdy embras-
sait la main avec les quatre derniers doigts des mains croisés les uns
sur les autres, et les doigts indicateurs, en particulier, croisés sur la
tête du métacarpien, rendue saillante par le fait de la luxation ; puis,
appliquant les pouces derrière la phalange luxée, qui est renversée en
arrière a peu près à angle droit, et qui repose sur le métacarpien cor-
respondant par sa surface articulaire, il la repoussait doucement et peu
à peu jusque sous le cartilage de la tête articulaire, avec laquelle elle
était unie auparavant. Lorsqu'elle y était parvenue, un mouvement de
bascule imprimé à la phalange achevait la réduction. Quelquefois il
s'y prenait d'une autre manière, mais il agissait toujours par le môme
mécanisme. Il saisissait la phalange luxée avec le pouce d'une seule
main ou avec les deux pouces réunis derrière cet os; puis, appliquant
le côté radial du doigt indicateur sur la tête de l'os métacarpien, il
attirait doucement, en la faisant glisser sur l'os métacarpien, la pha-
lange déplacée; et quand elle était revenue sur la courbure de leur
tête articulaire, un mouvement de bascule réduisait la luxation aussi
facilement que par l'autre procédé (2).
Cette méthode a réussi trois fois entre les mains de son auteur, qui
n'a pas eu d'autre occasion de la mettre en pratique. Cette facilite de
(1) Malgaigne, Anatcmie chirurgicale, t. Il, p. 542.
(2) Gerdy, PErpérience, 1843.
218 AFFECTIONS DES AllTICULATIONS.
réduction tenait, suivant lui, à ce qu'il est plus aisé de faire glisser pa-
rallèlement l'une à l'autre deux pièces de bois liées ensemble par un
ou plusieurs anneaux de cordes que de les écarter en tirant perpendi- ,
eulairement ou obliquement sur les deux pièces. Malgaigne, de son
côté, a vu cette même manœuvre échouer à plusieurs reprises sur une
luxation du pouce, qui fut réduite, séance tenante, par un autre pro-
cédé. D'ailleurs, dans les cas où Gerdy a employé sa méthode, la pha-
lange luxée reposait, par sa face articulaire, sur le dos de l'os métacar-
pien; il est permis de se demander si elle réussirait de môme dans le
cas où les deux os seraient parallèles l'un à l'autre.
Tout ce qui précède prouve suffisamment qu'il n'est pas toujours
possible de réduire les luxations du pouce en arrière. Mais à quelle
époque n'est-il plus permis de faire des tentatives de réduction ? Quand
la luxation date de plusieurs mois. Il ne faut pas croire, pour cela,
qu'on puisse toujours l'obtenir quand on n'a pas atteint cette limite.
Nous voyons, en effet, Dupuytren rencontrer une de ces luxations irré-
ductibles le vingt-quatrième jour; Desault, une autre le douzième ou
quinzième jour; Boyer, le dixième jour. Pailloux, enfin, en a rapporté
un cas qui ne put être réduit vingt-quatre heures après l'accident. Il est
vrai de dire, d'autre part, que Dupuytren put facilement en réduire une
le trentième jour. Vidal (de Cassis) a réussi de même dans un cas où
le succès paraissait impossible ; il est à regretter qu'il n'ait pas indiqué
l'époque de la maladie.
Quand enfin, malgré les efforts les mieux combinés, on n'a pu obte-
nir la réduction, que faut-il faire? Malgaigne conseillait de recourir à
la division de la lèvre externe delà boutonnière. Ce moyen, qui paraî-
trait des plus rationnels, si l'irréductibilité tenait à la présence de cette
dernière, n'a pas réussi, suivant Vidal, en 1845, à l'hôpital Saint-An-
toine, et l'on fut obligé d'opérer la résection de la tête du métacarpien,
opération qui du reste ne serait justifiée que dans les cas où l'extrémité
du métacarpien ferait saillie à travers une plaie.
Luxation incomplète. — Malgaigne a publié un cas, demeuré unique
jusqu'ici. Nous empruntons cette observation à son Traité des luxa-
tions :
«Un carrier, en jetantdes moellons, en eut un qui se brisa entre ses
mains; la main gauche, précipitée par le mouvement, alla heurter
contre un autre moellon par la face palmaire du pouce, tandis que la
portion de moellon restée dans la main droite frappait sur la face dor-
sale de la phalange du môme doigt. Il n'y avait pas d'inclinaison mar-
quée de la phalange, seulement la tête de l'os métacarpien faisait à la
face dorsale une saillie de 6 à 8 millimètres, et la phalange était portée
d'autant en avant. Pour la réduire, je pris le pouce à pleine main,
l'indicateur porté sur la phalange pour le repousser en arrière., le.
LUXATIONS DES ARTICULATIONS MÉTACARPO-l'HALANGIENNES. 219
pouce de l'autre main pressant en sens contraire sur la tôte du méta-
carpien; et, après une extension légère je portai le doigt dans La flexion.
Ce ne fut qu'au deuxième essai que je réussis, en pressant de toutes
mes forces sur l'os métacarpien ; mais, en examinant le pouce après,
je reconnus qu'il suffisait de la moindre pression pour reproduire la
luxation comme pour la réduire. En conséquence, je plaçai à la face
palmaire une attelle avec un petit tampon qui pressait sur la tête de la
phalange. Au vingt-cinquième jour, le sujet ôta l'appareil et se remit
à travailler.
«Un accident assez curieux eut lieu dans ce cas. Peu de jours après
l'accident, une ampoule noirâtre s'était ouverte au devant de l'articula-
tion et avait laissé une petite plaie persistante. Deux mois plus tard,
un petit fragment d'os se présenta à la plaie, j'en fis l'extraction, et
jugeai à son aspect que c'était le fragment d'un os sésamoïde. Le sty-
let ne pénétrait pas dans la jointure, la phalange jouait assez bien sur
le métacarpien; et, moyennant l'immobilité soutenue par une attelle,
quelques jours suffirent pour la cicatrisation. »
B. — Luxations en avant.
Admises par la plupart des chirurgiens, ces luxations sont tellement
rares , que l'on n'en trouve dans les annales de la science que trois
exemples, dont l'un appartient à Dupuytren et les deux autres à
Velpeau.
Le premier est relatif à une femme de cinquante -huit ans qui, dix
années auparavant, avait fait une chute sur le pouce. Il en était résulté
un déplacement en vertu duquel la phalange avait passé au devant du
métacarpien ; elle était fortement redressée vers la face dorsale de la
main sans pouvoir être fléchie ; la seconde se trouvait dans une posi-
tion inverse, c'est-à-dire fléchie sur la première. Comme cette luxation
remontait à dix ans, Dupuytren ne fit aucune tentative pour la réduire.
{U.c. or., t. II, p. 31.)
Dans l'un des deux autres faits, la luxation datait de trois jours, et,
quoiqu'il n'y eût point d'inflammation, Velpeau ne put obtenir la ré-
duction. Le lendemain, Bougon fit de vaines tentatives, auxquelles suc-
cédèrent, quatre jours après, celles aussi malheureuses de Roux. (Vel-
peau, Anat. chir., t. II, p. Zi95.)
Aux trois cas que nous venons de citer, nous en ajouterons un de
luxation en avant et en dehors, que nous avons observé à la consulta-
tion de l'hôpital Saint-Antoine. Il nous fut offert par un homme de
soixante-dix-huit ans, qui ne put nous renseigner sur les circonstances
de l'accident,
*-u AFFECTIONS DES ARTIGUt A.TI0NS .
linons raconta seulement que, la veille au soir, il avait lait une chute
à la suite de laquelle il avait éprouvé de la douleur au niveau de l'ar-
ticulation métacarpo-phalangienne, et de la difficulté dans les mouve-
ments du pouce.
Cette articulation était le siège d'une déformation caractérisée en
arrière par la saillie de l'extrémité inférieure du premier os du méta-
carpe. Celle-ci était séparée de l'extrémité supérieure de la première
phalange, qui setrouvaiten avant et en dehors de la première saillie.
Le pouce était en même temps visiblement raccourci, dévié en dehors,
fléchi en avant et légèrement tourné en dedans.
Fig. 59. — Luxation métacarpo-phalangienne du pouce en avant. D'après un moule
déposé au musée Dupuytren.
Le raccourcissement provenant du chevauchement de la phalange
sur le métacarpien égalait un demi-centimètre environ, comparé à la
longueur du côté opposé.
La déviation du pouce en dehors était telle que l'axe de ce doigt fai-
sait avec le premier métacarpien un angle obtus, ouvert en dehors
de 130 degrés. La phalange tombait tout à fait au côté externe de l'ex-
trémité inférieure du premier métacarpien.
La flexion du pouce se mesurait à peu près par un angle de h5 degrés.
La deuxième phalange était dans l'extension.
La rotation en dedans était peu prononcée ; la pulpe du doigt regar-
dait directement la paume de la main.
Les mouvements spontanés étaient impossibles; on pouvait, à l'aide
du redressement effectué en arrière, amener la phalange à peu près
dans la môme direction que le métacarpien, et, par l'inclinaison laté-
rale, aller en dehors jusqu'à l'angle droit, et en dedans jusqu'à la ren-
contre de l'indicateur.
Il n'y avait que peu de gonflement autour de l'articulation, ce qui
permettait de distinguer très-aisément les saillies articulaires dans le
LUXATIONS BES ARTICULATIONS MÉTACABPO-PBALANGIBNÏÏJiS. 'J2 1
déplacement qu'elles ont subi. La peau était fortement tendue; il exis-
tait deux plis ou sillons cutanés, très-prononcés à la racine du pouce
et de l'éminence thénar. Nulle trace de contusion à la main.
La réduction se fit aisément en opérant l'extension sur le pouce avec
les quatre derniers doigts de la main droite, et prenant un point d'appui
avec le pouce de la main sur la tête de l'os métacarpien. Le lendemain,
cet homme revint à la consultation, et, bien qu'il eût fait dans l'inter-
valle une chute sur les mains, il n'est rien survenu de fâcheux du côté
de l'articulation du pouce, dont tous les mouvements se faisaient facile -
ment. (Observation recueillie par Davasse.)
Anatomie pathologique. — Les expériences deLorinser sur le cadavre
ont démontré qu'en portant le pouce dans une extension forcée pour
rompre les ligaments de la face palmaire et en prenant violemment
la phalange vers le bord cubital, de manière à déchirer le ligament la-
téral externe, on peut alors luxer la phalange, d'abord en dehors, puis
en avant. Une dissection minutieuse de la luxation lui montra que, dans
un cas semblable, la gaîne fibreuse du tendon, le ligament latéral ex-
terne et l'expansion fibreuse des tendons extenseurs étaient rompus. Le
tendon du long extenseur était déplacé vers le bord radial, et, obéissant
à la traction de la phalange vers la face palmaire, avait sauté par-
dessus le gros tubercule que présente le métacarpien à son bord externe,
de telle sorte que ce tubercule se trouvait interposé aux deux os
luxés, opposant à la réduction un obstacle d'autant plus considérable
que ces tractions étaient plus énergiques. Lorsque le pouce était poussé
vers le bord radial du métacarpien, le tendon du long extenseur se dé-
gageait naturellement de dessous le tubercule fde ce dernier, et dès
lors la réduction ne rencontrait plus d'obstacle.
§ II. — Luxations des articulations métacarpo-phalangiennes
des quatre derniers doigts.
Les luxations des quatre derniers doigts sont fortrares; nous citerons
d'abordmn cas de luxation en arrière du doigt indicateur, observé chez
une jeune fille de dix-neuf ans, dans le service de Marchai (de Stras-
bourg). (Biechy, journal V Expérience, 1843 ; et Malgaigne, Journ. de
chirurgie, 1843, p. 85.) Après avoir fait de vaines tentatives, Marchai
proposa, d'après le conseil donné par Malgaigne, la section de la bou-
tonnière musculaire; mais la malade se refusa à toute opération, pré-
férant conserver sa difformité.
On trouve encore dans le journal de Desault (t. III, p. 79) une obser-
vation de luxation en arrière de l'indicateur et du médius, compliquée
de plaie.
222 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
On trouve aussi un cas de luxation de l'indicateur en avant dans
l' Union médicale de 1860, Le doigt indicateur, fléchi, était raccourci
d'un centimètre environ , et il n'était pas diilicile de sentir en arrière ,
une grande partie de la tête du métacarpien. En avant, la saillie de la
phalange était peu appréciable, à cause du gonflement. Les mouve-
ments communiqués causaient une vive douleur. La réduction fut faci-
lement obtenue à l'aide d'une forte traction exercée suivant l'axe du
doigt et d'une double pression portant d'une part sur la tête du méta-
carpien, de l'autre sur l'extrémité luxée de la phalange.
Un cas semblable a été observé en 1867, par M. Péan, chez un jeune
homme de quinze ans qui lui fut envoyé par M. le docteur J. Boulayj
Chez ce malade, le tendon fléchisseur de l'index était luxé au côté in-
terne de l'articulation et rendait la luxation presque irréductible, ou du
moins l'obligeait à se reproduire dès que les tractions nécessaires pour
maintenir le tendon dans une bonne direction étaient abandon-
nées.
Enfin à quelques autres cas analogues, épars dans les annales de la
science, il faut joindre, comme exception rare, un cas de luxation laté-
rale de l'auriculaire rapporté dans la Gazette des hôpitaux du 3 jan-
vier 1850. Le petit doigt, dont les phalanges étaient dans l'extension,
était incliné en dedans presque à angle droit dans un même plan que
la main. On sentait, sur le trajet du bord cubital, la tête du méta-
carpien dans sa totalité, et au-dessous une dépression. La cavité glé-
noïde de la phalange regardait directement en dehors et était parallèle
au quatrième métacarpien. Bien que cette luxation datât de sept ans,
les extrémités articulaires des deux os n'étaient pas sensiblement dé-
formées et la réduction était très-facile. Malheureusement le déplace-
ment se reproduisit aussitôt.
En résumé, d'après un total de vingt-trois faits dont la description est
plus ou moins complète, on sait que les quatre derniers doigts peuvent se
luxer en tout sens dans leur articulation métacarpo-phalangienne, mais
que la luxation la plus commune est la luxation en arrière dont les sym-
ptômes caractéristiques sont : la saillie de l'extrémité supérieure de la
première phalange à la face dorsale de la main, le renversement du
doigt en avant, l'extension des phalanges. Dans la luxation en arrière,
au contraire, on observe la saillie de l'extrémité phalangienne à la
face palmaire de la main, le renversement du doigt en arrière, la
flexion des phalanges les unes sur les autres.
Le plus souvent la réduction est facilement obtenue et la guérison
complète suit assez rapidement. Plus rarement surgissent des difficul-
tés qui, en quelques cas, n'ont pu être surmontées.
LUXATIONS DES ARTICULATIONS PII ALANGIENNKS.
223
ARTICLE XXXIX.
LUXATIONS DES ARTICULATIONS WIALANGIENNES.
Avant d'aborder l'histoire des luxations des articulations phalan-
Éennes pour cause externe, disons que certaines personnes peuvent,
en portant leurs doigts dans une extension forcée, déterminer une
luxation incomplète des phalanges inférieures sur les supérieures et,
par un effort contraire, ramener les doigts à leur position normale.
Lorsque ces déplacements sont suffisants pour compromettre les fonc-
tions des doigts, Dupuytren conseillait des doigtiers de forme cylin-
drique, faits en cuir bouilli, ouverts et susceptibles d'être lacés sur un
des côtés, et qui embrassaient le doigt à la hauteur de l'articulation
malade, en la dépassant d'un demi-pouce, tant en haut qu'en bas.
Quelquefois il ajoutait de petites attelles de baleine placées sur la
face palmaire et dorsale du doigt, et reçues dans des coulisses prati-
quées sur la face externe de l'appareil précédent. L'usage de ces
moyens, continué pendant longtemps, a toujours suffi pour arrêter les
progrès du mal et quelquefois pour le guérir entièrement. (Leçons
orales, t. II, p. 45. )
Luxations traumatiques . — Les luxations des phalanges des doigts
entre elles sont assez rares ; et s'il était permis, d'après le petit nombre
d'observations publiées dans les auteurs, de parler de leur fréquence
relative, nous dirions que ce sont celles du pouce qui se présentent le
plus communément. Elles peuvent se produire en arrière ou en avant;
elles sont complètes ou incomplètes.
A. Luxation en avant. — Boyer croyait ces luxations impossibles,
«à cause de la direction des condyles de l'extrémité inférieure des pre-
» mières phalanges, lesquels sont tellement prolongés en devant que
» la flexion de la seconde phalange ne peut jamais être portée assez
» loin pour que cette phalange cesse d'être en rapport avec la pre-
» mière. »
Un exemple bien observé est reproduit dans les planches de l'ouvrage
d'A. Cooper. La seconde phalange, comme le rapporte ce chirurgien,
était jetée en avant, du côté des gaines, et la première en arrière. Il
n'a pu savoir si les ligaments avaient été rompus, attendu que la luxa-
tion existait depuis longtemps et que le ligament était alors réuni. Le
tendon extenseur était très-fortement tendu sur l'extrémité de la pre-
mière phalange.
Dupuytren a publié deux autres observations de luxation en avant de
224 Al'lŒCÏlONS 1JKS ARTICULATIONS.
la seconde phalange du pouce; mais elles manquent de détails :
aussi n'insisterons-nous pas davantage sur ce point.
B. Luxation en arrière. — La luxation en arrière est tantôt complète, 1
tantôt incomplète, c'est-à-dire que tantôt la phalange déplacée quitte
entièrement la phalange supérieure et fait saillie en arrière de toute
répaisseur de sa base; tandis que, d'autres fois,, elle reste à demi appuyée
sur les condyles articulaires et ne projette en arrière que la moitié ou
environ de son épaisseur.
1° Luxation incomplète. — Elle a été indiquée pour la première fois
par Malgaigne, qui en a publié trois observations, dont deux existaient
au pouce chez des adultes, et la troisième à la phalangette du médius
chez un jeune garçon de douze ans. Il fut impossible de se rendre
compte, chez celui-ci, de la production du déplacement, car il ne put
donner aucun détail précis; mais chez les autres, le mécanisme fut
facile à saisir : la phalangette, au lieu de se renverser en arrière pen-
dant la chute, avait été repoussée directement et en masse, ou bien
était restée fixe et immobile, tandis que la phalange supérieure était-
poussée en avant. Ce mode de production n'est pas le seul en vertu
duquel puissent se produire les luxations incomplètes, mais nous nous
bornerons à indiquer les phénomènes offerts par les malades.
La luxation incomplète était accompagnée d'une vive douleur datant
du moment de la chute : en même temps, le pouce était étendu, la
phalangette fixe et sans mouvement possible chez deux malades; le
troisième racontait vaguement que la phalangette du médius était, au
début, renversée en arrière, mais que des tentatives de réduction l'a-
vaient à peu près ramenée dans la direction des autres phalanges, sans
lui rendre sa place et ses fonctions, car la flexion était impossible,
bien que latéralement la phalangette fût assez mobile.
La luxation directe en arrière avait lieu chez l'un des adultes seule-
ment; sur l'autre malade et sur l'enfant, le déplacement était mixte
pour ainsi dire ; en effet, l'os déplacé s'était porté à la fois en arrière et
en dehors.
Le déplacement en arrière, qui, dans ces observations, n'a pas dépassé
k ou 5 millimètres, n'est pas toujours facilement appréciable à première
vue; il faut quelquefois examiner le doigt avec soin pour le connaître.
Dans un des deux cas observés, il y avait une plaie presque transver-
sale au niveau du pli articulaire.
Le pronostic de ces luxations incomplètes n'est pas très-grave : ce-
pendant lorsque la luxation siège au niveau de l'articulation de la pha-
langine et de la phalangette, les malades ne pouvant croire à l'utilité
de supporter la pression d'un appareil pour maintenir la réduction
d'une luxation qui leur paraît si bénigne, consentent rarement à con-
server cet appareil assez longtemps pour empêcher le déplacement de
LUXATIONS DES ARTICULATIONS PHALANG1ENNES. 22")
se reproduire. C'est là ce que M. Péan vient encore d'observer récem-
ment chez deux malades qui lui furent envoyés du quinzième au
vingtième jour de l'accident : dans les deux cas, la difformité et le
trouble fonctionnel persistaient; les malades avaient refusé de garder
l'appareil contentif après le troisième et le quatrième jour.
Traitement. — Chez son premier malade, Malgaigne se borna, pour
réduire la luxation, à mettre son indicateur droit en travers de la pha-
lange, à sa face palmaire; le pouce, appliqué sur la face dorsale de la
phalangette, appuyait sur cet os de manière à le fléchir; un petit bruit se
lit entendre; la saillie disparut, les mouvements étaient devenus libres.
Chez le second, il eut recours h l'impulsion directe, telle que nous
l'avons décrite pour les luxations métacarpo-phalangiennes : la réduc-
tion se fit immédiatement avec un petit bruit; il maintint la phalange
un peu pliée, à l'aide d'une compresse de diachylon. La plaie se cica
trisa rapidement.
Chez le troisième enfin, l'âge de l'enfant ne permettait pas d'avoir
assez de prise pour exercer l'extension d'une manière convenable, et
d'ailleurs, l'impulsion et la flexion forcée ne réussissant pas, Malgaigne
ne vit d'autre ressource que la section sous-cutanée de la corde fibreuse
qui figurait ou remplaçait le ligament latéral externe. Cette petite opé-
ration fut très-habilement exécutée par M. Guersant; après quoi il
essaya derechef l'impulsion et la flexion, mais sans obtenir une réduc-
tion entière. Pour avoir plus de prise et plus de force, Malgaigne plaça,
à la face palmaire, une attelle étendue du poignet jusque sous la pha-
lange et la phalangine, pour servir de point d'appui et une autre
attelle couvrant la face dorsale de la main jusque sur la phalangette ;
il appuya sur ces deux attelles en sens inverse, et de toutes ses forces,
pour refouler à la fois la phalangine en arrière et la phalangette en
avant; et quand il crut avoir réussi, il continua à pousser la phalangette
dans le sens de la flexion. Ces efforts firent disparaître le déplacement
en arrière; mais le déplacement latéral persista tout entier; il maintint
le doigt à l'aide d'une bandelette de diachylon, qui embrassait dans le
même tour la phalange et la phalangette.
Malheureusement la pression de cette bandelette parut trop doulou-
reuse à ce jeune malade comme à ceux dont nous avons parlé plushaut :
il défit l'appareil le jour môme et le lendemain la luxation s'était repro-
duite comme avant l'opération : toute tentative ultérieure parut inutile.
2° Luxation complète. — La cause la plus commune de ces luxation
est une chute sur la phalangette étendue, tendant h exagérer l'exten-
sion. Les observations que nous avons lues ne nous ont pas oller!
d'exemple de cause agissant par le mécanisme que nous indiquions
pour les luxations incomplètes.
NÉLATON. — PA.TH. CH1B. JH, 15
226 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
La phalange luxée en arrière esl presque toujours dans une exten-
sion forcée. Elle était toutefois dans la demi-flexion dans le cas unique
rapporté par A. Coopcr.
Dans le cas observé par Pailloux, on pouvait faire exécuter à la pha-
langette des mouvements dans tous les sens sans développer beaucoup
de douleur.
Quelquefois le tendon extenseur fait saillie sous la peau en arrière;
plus communément il reste appliqué sur les os, et ne peut point être
senti. La saillie de la phalange supérieure en avant peut être inaperçue
a la première vue comme dans la luxation incomplète, ce qui dépend
à la fois de l'épaisseur et de la tension des téguments.
Une complication fort grave de ces luxations est la déchirure des té-
guments. Elle se fait toujours en avant, toujours au niveau du pli pal-
maire, transversale en général, oblique quelquefois, quelquefois même
découpée en T, d'une étendue proportionnée d'ailleurs au déplace-
ment.
Très-souvent, malgré Pécartement des bords de la déchirure, les os
ne font point saillie au dehors ; quand l'un des os fait saillie, c'est tou-
jours et uniquement la phalange supérieure.
Une autre complication est la rupture du tendon du long fléchisseur,
rupture qu'À. Cooper paraît môme regarder comme constante dans les
cas de luxation compliquée. D'autres fois, ce tendon se trouve arraché
à son insertion à la seconde phalange : tel était le cas d'un malade pré-
senté par M. Laugier à l'Académie de médecine (18 août 18&0). Il peut
arriver enfin qu'il soit respecté, et c'est, suivant Malgaigne, le cas le
plus commun.
Dans un cas qui appartient au docteur Patureau, de Nantes, il y eut
fracture de la phalangine luxée. Le doigt avait été pris dans un engre-
nage. La fracture guérie, la luxation persista et le malade réclama
l'amputation. L'examen delà pièce montra le col très-résistant et l'ex-
trémité supérieure de la phalangine fixée par des adhérences déjà so-
lides en arrière et en dedans de la phalange.
Lorsque les téguments sont rompus, les faisceaux fibreux antérieurs
et postérieurs sont déchirés. Quant aux ligaments latéraux, ils sont
ordinairement intacts : on peut soupçonner cependant que l'un des
deux a subi quelque lésion quand la luxation est à la fois postérieure
et latérale. Dans un des cas observés par Stanley, la léte de la pre*
mière phalange sortait à travers la plaie d'une quantité telle, que ce
chirurgien regarda comme évidente la rupture des ligaments latéraux.
Pronostic. — La luxation d'une phalange sans complication de plaie,
est un accident peu grave. La réduction en est facile, au moins dans
les premiers temps, et les difficultés signalées par tant d'auteurs pro-
viennent sans doute des procédés défectueux qu'ils ont suivis pour
LUXATIONS DES ARTICULATIONS l'JJAL ANCIENNES. 227
opérer la réduction. C'est à la luxation compliquée qu'appartiennent
tous les accidents. Ces derniers se résument sous deux chefs : le
tétanos et l'inflammation aiguë suivie de suppuration et de gan-
grène.
Traitement. — La réduction a été tentée par trois méthodes prin-
cipales : par extension, par impulsion ou glissement et par flexion. Quel-
quefois on a combiné plusieurs de ces méthodes : ainsi Boyer recom -
mandait l'extension suivie de la flexion, et môme, si l'on ne réussissait
pas ainsi, l'extension combinée avec l'impulsion et la flexion à la fois.
Quelles sont maintenant les indications? en existe-t-il qui doivent faire
préférer l'une ou l'autre méthode? et d'abord, quels sont les obstacles
réels à la réduction?
Malgré tout ce qui a été dit de la difficulté de la réduction, nous
sommes fondés à croire qu'une luxation datant de moins de vingt-quatre
heures, sauf le cas très-rare d'un violent spasme musculaire, offre peu
d'obstacles, quelle que soit la méthode employée. Plus tard l'inflamma-
tion des parties voisines ajoute assurément beaucoup à la difficulté.
Il est une autre cause d'irréductibilité qui mérite de trouver place
ici : elle a été indiquée par Stanley, dont l'attention fut fixée sur ce
point par les différents résultats qu'il obtint sur divers malades. Pour
lui, les difficultés dépendent de la position du tendon du long fléchis-
seur du pouce, qui, glissant en arrière sur les côtés de la première pha-
lange, se trouve placé entre les deux os. Dans cette situation, il com-
bine son action avec celle de l'extenseur en tirant et en fixant la
phalangette sur la face dorsale de la phalange supérieure. Une expé-
rience cadavérique montra à Stanley qu'il était inutile de faire de
grands efforts pour obtenir la réduction, qu'il suffisait de tenir dans
l'extension la phalange luxée, en lui imprimant de légers mouvements
latéraux, pour favoriser le retour du tendon à sa place et que la réduc-
tion se faisait alors avec la plus grande facilité.
Lorsque la luxation est complète, tantôt le rebord articulaire anté-
rieur de la phalangette est seul logé en arrière des condyles de la pha-
lange, sur lesquels appuie la saillie osseuse qui sert d'attache au tendon
fléchisseur; dans cette variété facile à reproduire sur le cadavre, les
ligaments latéraux sont intacts, mais tendus entre les deux phalanges;
la flexion serait ici tout à fait irrationnelle, puisqu'il y a un léger che-
vauchement; l'extension opère une tension des téguments et des liga-
ments, qui applique plus étroitement les deux os l'un contre l'autre, et
détermine ainsi un nouvel obstacle, celui de leur frottement. Quand
le chevauchement est porté plus loin, la phalange supérieure sort à
travers la plaie, les ligaments doivent être rompus; mais la saillie d'in-
sertion du tendon fléchisseur, remontée au-dessus des condyles et arc-
boulant contre ceux-ci lorsqu'on tente la réduction, oppose un obstacle
228 AFFECTIONS DES AIITICULATIONS.
aussi puissant pour le moins. L'impulsion, au contraire, réussit à mer-
veille; car elle ne tend pas les téguments comme l'extension. Malgaigne
rappelle à ce propos quatre faits où celte méthode a réussi complète-
ment.
Quand on ne peut obtenir la réduction à l'aide de ces moyens, on se
voit obligé de recourir à la résection de la phalange qui fait sailie à
travers la plaie. Dans un cas de cette espèce, Thierry obtint une fauaJ
articulation. A. Cooper conseille d'employer ce moyen tout d'abord
pour éviter le développement des acciden ts.
Quand on a pu réduire ces luxations compliquées de plaie, quel pan-
sement doit-on faire autour du doigt? Dupuytren maintenait le pouce
dans l'adduction, la deuxième phalange fléchie sur la première; la com-
pression nécessaire pour cette contention exacte était très-douloureuse
et pouvait être difficilement supportée par les malades. M. Laugier a
mis le doigt dans l'extension. Deux attelles de carton plus larges qui
le doigt ont été placées, l'une sur la face dorsale, et l'autre sur la face
palmaire; le bandage dextriné a pu êtrë appliqué de manière à ne por-
ter que sur les attelles, laissant libres les deux côtés du doigt où passent
les vaisseaux. La plaie s'est fermée.
L'ankylose de l'articulation phalangienne ne produit que peu de
gêne.
On trouve dans la Gazette des hôpitaux, 7 novembre 1846, une obser-
vation de luxation latérale interne de la phalange unguéale du doigt
annulaire. Nous allons la reproduire.
Michel (Antoine), âgé de quarante-quatre ans, journalier, étant oc-
cupé à haler un bateau sur le canal Saint-Martin, sauta de la hauteur
de 5 pieds environ, sur le sol humide : il glissa, perdit l'équilibre, et
dans sa chute le poids de son corps fut supporté en grande partie parla
main droite, dont le doigt annulaire seul fut blessé. Une heure après
l'accident, cet homme vint dans mon service à l'hôpital Saint-Louis.
Le doigt annulaire présentait les lésions suivantes :
Sur le bord externe ou radial de ce doigt, au niveau de l'articulation
phalangienne inférieure, existait une petite plaie transversale et longue
de 15 millimètres au plus; elle livrait passage à l'extrémité articulaire
de la deuxième phalange, qui était ainsi non-seulement à découvert,
mais encore complètement sèche; elle paraissait fortement serrée et
comme étranglée par les lèvres de la plaie. Il n'existait plus la moindre
trace du ligament latéral externe dont les fibres avaient été nettement
rompues. -
La phalange unguéale était fortement inclinée en dedans vers le petit
doigt ; sa surface articulaire reposait sur le bord interne de la deuxième
phalange, dételle sorte que sa direction était presque perpendiculaire
à celle du doigt dont elle faisait partie.
LUXATIONS DE L'ARTICULATION GOXO-FÉMORALE. 229
Malgré le déplacement complet de la phalange et le peu de prise
qu'offrait la partie luxée, on obtint facilement la réduction par le pro-
cédé suivant :
L'extension étant appliquée sur la phalange unguéale, on ramena
celle-ci dans sa direction normale, en ayant soin de presser sur l'extré-
mité de la deuxième phalange; les surfaces articulaires furent mises en
contact parfait, ainsi que les lèvres de la petite plaie.
On connaît encore trois autres cas de luxations latérales des phalan-
gines. Le seul qui soit décrit d'une façon complète est dû à M. Rollet
Uournal de chirurgie, 1855, p. 210). Ce chirurgien trouva le doigt annu-
laire raccourci d'environ deux tiers de centimètre, la tête de la seconde
phalange faisant saillie sur la face interne de la première, d'ailleurs un
peu plus inclinée en dehors, et la troisième légèrement fléchie, con-
tournée de façon que sa face palmaire regardait le dos du médius. A
l'aide de l'extension et d'un mouvement de coaptation, la réduction fut
obtenue.
ARTICLE XXIV.
LUXATIONS DE L'ARTICULATION COXO-FÉMORALE.
Les luxations de l'extrémité supérieure du fémur, qu'on nomme
aussi luxations de la hanche, luxations coxo-fémorales, sont rares, et si
l'on trouve dans les recueils scientifiques un grand nombre d'observa-
tions, cela tient à ce que ces faits, en raison môme de leur rareté et
de la difficulté que présente souvent la réduction, ont dû fixer forte-
ment l'attention des médecins qui ont pu les observer.
Mais si ces luxations sont rares chez l'adulte, elles sont encore bien
plus rares chez les enfants. Sur 51 cas de luxation traumatique du
fémur compulsés au point de vue de cette rareté relative, un seul au-
rait été observé chez un sujet âgé de moins de quinze ans. Cependant
Hippocrate connaissait la luxation du fémur chez l'enfant. Il l'a décrite
et citée comme exemples les enfants mâles des Amazones, à qui ces
mères dénaturées luxaient le fémur pour les rendre boiteux et les mettre
ainsi dans l'impossibilité de nuire jamais aux femmes. Et aujourd'hui,
aux quelques cas observés par Lisfranc, Saint-André, Paletta, etc., on
pourrait en ajouter plusieurs, en particulier les trois observés par
P. Cuersant et dont ce chirurgien a donné une soigneuse descrip-
tion que nous prendrons soin d'utiliser.
Plusieurs causes s'opposent au déplacement de la tôte du fémur :
telles sont : l" la profondeur de la cavité cotyloïde; 2° la solidité de la
capsule articulaire, dont l'épaisseur est, en certains points, plus consi-
23Û AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
dérablc que celle du tendon d'Achille; 3" la résistance des muscles
puissants qui, venant se grouper autour de l'articulation, maintiennent
les surfaces articulaires dans leurs rapports normaux ; h" l'obstacle que
le membre du côté opposé apporte au mouvement d'adduction forcée.
En opposition à toutes ces conditions de solidité, il en est deux qui
sont favorables aux déplacements : ce sont la résistance du fémur et de
l'os iliaque," qui supportent sans se rompre l'action des chocs les plus
énergiques, et la longueur du bras de levier, par l'intermédiaire du-
quel la violence extérieure agit sur l'articulation. En effet, ce bras de
levier, égal à la longueur du fémur lorsque la puissance agit sur le
genou, devient presque égal à la totalité du membre inférieur, lorsque
cette même puissance agit sur le pied ou la partie inférieure de la
jambe.
Notions anatomiques. — L'arliculation coxo-fémorale est constituée
par deux os : l'os des iles et le fémur. La partie articulaire de l'os des
iles représente une cavité profonde, assez régulièrement circulaire, de
Fig. GO. — Ligaments du bassin (face antérieure).
1. Grand ligament antérieur de la colonne vertébrale. — 2. Ligament interarliculairo. — 3. Ligament
iiio-lombaire inférieur. — i. Ligament sacro-iliaque antérieur. — 5. Petit ligament sacro-iliaque.
— 6. Membrane obturatrice. — 7. Ligament du pubis. — 8. Capsule articulaire de l'articulation
coxo-fémorale. — 9. Fibres antérieures de renforcement de la capsule.
5 à 6 centimètres de diamètre dans tous les sens, de 3 centimèlres de
profondeur; ses bords offrent trois dépressions comblées et complète-
ment masquées par le bourrelet fibreux cotyloïdien, mais que l'on re-
trouve facilement sur un os macéré. L'une est en arrière et occupe touffl
la moitié postérieure du sourcil cotyloïdien; nous la désignerons, avec
LUXATIONS DE L'ARTICULATION COXO-PÉMORALE, 231
Sïalgaigne, sous le nom d'échancrure ilio-isckiatique. La seconde, moins
étendue que la précédente, est supérieure et antérieure : c'est l'éclian-
crure ilio-pubienne. La troisième, la plus profonde de toutes, est infé-
rieure et antérieure, el correspond au trou sous-pubien : on la désigne
sous le nom à'isckio-pubienne.
Au-dessus de la cavité cotyloïde se trouve la fosse iliaque externe,
divisée en deux parties inégales par une saillie arrondie qui part du
renflement que présente la crête iliaque au niveau de son tiers anté-
rieur, et qui vient se perdre, en descendant, au niveau du bord supé-
rieur de la cavité cotyloïde. En arrière de cette saillie se trouve une
surface concave, limitée inférieurement par le bord supérieur de l'é-
chancrure sciatique qui s'épaissit en arrière, ce qui augmente la pro-
Fig. Gl. — Ligaments du bassin (face postérieure).
1. Ligament interépineux des lombes et du bassin. - 2. Ligaments inférieurs des lombes et du sacrum
- 3. L.gaments postérieurs du coccyx. - 4. Ligament ilio-lombaire supérieur. - "SZSSE
lombaire infeneur. - 6. L.gament sacro-iliaque postérieur. _ 7. Ligament sacro-ilianuft" "e
posténeur. - 8 Grand ligament sacro iliaque. _ 9. Petit ligament sacro-ilianuo — 10 G ip<u1p
articulaire de l'articulation coxo-femorale. — Ligaments du pubis. uapguie
fondeur de cette excavation. Au-dessous de la cavité cotyloïde, entre
elle et l'ischion, on rencontre une gouttière assez profonde qui se
dirige en arrière, s'élargit et vient se perdre au niveau c]o l'épine scia-
tique. A la partie antérieure et inférieure de la cavité se trouve le trou
sous-pubu:n, fermé par la membrane obturatrice, qui limite une large
fosse bornée par l'ischion, le pubis, sa branche descendante el la ea-
v.tô coty oulc. Au niveau de l'échancrure ilio-pubienne on trouve une
surface légèrement excavép, limitée en dedans par l'éminonoc ijio.
AFFECTONS DES AltïiCL'LATIONS.
pectinée, cl qui va se confondre en dehors avec la fosse iliaque interna
On trouve donc autour de la cavilé cotyloïde un certain nombre d'ex-
cavations plus ou moins profondes dans lesquelles peut s'arrêter la tête
du fémur déplacée.
La cavité cotyloïde est tapissée, dans ses quatre cinquièmes supé-
rieurs, par un cartilage diarthrodial, interrompu au niveau de l'échan-
FlG. G2. — Coupe île l'articulation coxo-fcmorale.
A. Fosse iliaque interne. — B. Sourcil cotyloïdien. — C. Bourrelet cotyloîdien. — D. Capsule. —
E. Fibres obliques en bas et en dehors. — F. Tissu spongieux sous-chondrique. — C Fibres
osseuses n'ayant pas une direction spéciale. — H. Lame de tissu compacte situé à la partie infé-
rieure du coi. — I. Lame diaphysairo externe du fémur. — J. Ligament rond. — K. Partie infé-
rieure de la capsule. — L. Coupe de la branche ischio-pubienno. — M. Obturateur externe. —
N. Muscle pelit fessier.
crure ischio-pubienne. Une masse cellulo-graisseuse occupe le fond de
cette cavité, et la rend plus régulière en même temps qu'elle diminue
sa profondeur. D'autre part, elle est surmontée par un bourrelet
fibreux, bourrelet cotyloïdien, dont le bord adhérent s'insère au sourcil
luxations m t/auticulation coxo-fémokalk. 233
cotyloïdien, excepté toutefois au niveau du fond de l'échancrure isohio-
pubienne qu'il convertit en un véritable trou. Le bourrelet cotyloïdien
est disposé dételle sorte qu'il comble les autres échancrures dont nous
avons parlé plus haut.
L'extrémité supérieure du fémur s'articule avec l'os des iles par une
surface arrondie formant à peu près les deux tiers d'une sphère : c'est
la «Me dudémur, dont le diamètre est de 5 centimètres environ. Re-
vêtue d'un cartilage d'autant plus épais qu'on l'examine plus près de
son centre, elle présente, en arrière et en bas, une dépression assez
profonde, qui donne attache au ligament rond. Elle est supportée par
le col du fémur, espèce de pédicule aplati d'avant en arrière, et dont
la base se confond avec le grand trochanter, saillie volumineuse située
en dehors, et qui donne attache à des muscles puissants (fig. 62). Le
sommet de cette apophyse est situé à 1 centimètre environ au-dessous
du point le plus élevé de la tète du fémur, disposition que nous aurons
occasion de rappeler en parlant de la symptomatologie de la luxation
coxo-fémorale.
Les surfaces articulaires sont maintenues en rapport : 1° par une
capsule fibreuse très-forte, s'insérant d'une part au sourcil cotyloïdien,
et se prolongeant sur les éminences rugueuses qui le surmontent;
d'autre part au col du fémur. Cette capsule est renforcée en avant par
un faisceau fibreux très-puissant, qui s'insère en haut à l'épine iliaque
antérieure et inférieure, et en bas par une irradiation en forme d'éven-
tail à toute la ligne intertrochantérienne. Ce ligament, qui a été désigné
par les frères Weber sous le nom de ligament supérieur, est surtout
composé de deux faisceaux, dont l'un, dit ligament de Bertin, se dirige
vers le petit trochanter, et dont l'autre descend obliquement vers le
bord antérieur du grand trochanter, auquel il s'attache. Suivant Weit-
becht, un certain nombre de fibres horizontales confondues avec ce
ligament qu'elles renforcent, seraient dirigées obliquement en dehors
et en arrière. M. Bigelow, qui, comme nous le verrons, fait jouer dans l'é-
tude de la luxation coxo-fémorale un grand rôle à ces deux faisceaux
ligamenteux, leur donne le nom de ligament Y et désigne ses deux
branches sous le nom d'interne et d'externe (Bigelow, The mecanism of
dislocation and fracture of the hip, Philadelphia, 1869). Ce ligament en
évantail permet d'ailleurs un écartement assez prononcé entre la
tête du fémur et l'os des iles ; 2° par le ligament interarticulaire, ligament
rond, faisceau fibreux très-résistant, qui s'attache d'une part à la dé-
pression que nous avons signalée sur la tète du fémur, d'autre part aux
deux extrémités de la partie la plus profonde de l'échancrure ischio-
pubienne; 3° le bord du bourrelet cotyloïdien, qui se rétrécit à son
bord libre et se replie vers le centre de la cavité, contribue aussi à
maintenir dans sa boîte articulaire la tète fémorale (fig. 60 et 61).
234 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
Des muscles nombreux sont groupés autour de l'articulation coxo-
fémorale, et la protègent contre les violences directes.
Anatomie pathologique, et division des luxations du fémur. — Un des ,
points les plus importants de l'histoire des luxations du fémur est sans
contredit la détermination des rapports exacts de la tête du fémur dé-
placée avec le pourtour de la cavité cotyloïde : aussi cette question
a-t-elle donné lieu à de nombreuses controverses.
Si l'on consulte les annales de la science, les faits établissent d'une
manière incontestable que la tête du fémur a été trouvée en contact
avec presque tous les points du pourtour de la cavité cotyloïde. Cepen-
dant une analyse attentive montre bientôt que certaines variétés de
déplacements se présentent bien plus fréquemment que d'autres et
qu'on a pu, par conséquent, tracer avec assez de précision l'histoire
des déplacements les plus ordinaires et en faire autant d'espèces dis-
tinctes. C'est également la marche que nous suivrons. Nous ne nous
arrêterons point aux classifications des auteurs anciens, qui ont d'ail-
leurs beaucoup de ressemblance avec celles qu'ont données les mo-
dernes. Jetons un coup d'oeil rapide sur celles qui ont généralement
régné depuis le commencement de ce siècle.
Boyer admettait quatre espèces de luxations du fémur : la luxation
en haut et en dehors, dans laquelle la tête du fémur se porte à la partie
postérieure delà fosse iliaque externe; 2° laluxation en bas et en arrière,
dans laquelle la tête du fémur est placée au-devant de la partie la plus
élevée de la grande échancrure sciatique; 3° la luxation en bas et en
dedans, dans laquelle la tête du fémur se loge dans la fosse ovalaire ;
k° laluxation en haut et en dedans, dans laquelle la tête se place sur la
branche du pubis.
Ast. Cooper reproduisit la même classification; il substitua seule-
ment aux dénominations de Boyer celles de luxation en haut ou dans la
fosse iliaque, luxation en arrière ou dans V échancrure sciatique, luxation
en bas ou dans la fosse ovale, luxation sur le pubis.
Cette classification ainsi modifiée fut acceptée par la plupart tics au-
teurs qui suivirent; quelques-uns cependant parlent d'une luxation
directement en bas, déjà mentionnée par B. Bell; nous citerons entre
autres Gerdy, qui admet : 1° une luxation iliaque (en dehors et en haut
de Boyer); 2° une luxation sacro-sciatique (en arrière et en bas de Boyer);
3° une luxation sous-pubienne (en bas et en dedans de Boyer); h° une
luxation sus-pubienne (en haut et en dedans de Boyer); 5° une luxation
ischiatique. Cette variété n'a été citée que pour mémoire par Vidal, qui
la désigne sous le nom de sous-cotijloïdienne .
Dans un travail remarquable, M. Chopplen (de Marseille) a cherché
à défendre la luxation sciatique d'A. Copper et s'est appuyé, pour éta-
blir une distinction entre la luxation iliaque proprement dite et la
LUXATIONS DE r/AHTICULA.TION COXO-1'KMOUALE. 235
luxation sciatique, sur les signes différents qu'elles présentent et sur
îes difficultés qu'on éprouve à réduire la luxation sciatique, tandis que,
suivant cet auteur, rien ne serait plus facile que d'obtenir la réduction
de la luxation iliaque.
Nous croyons pouvoir démontrer, dans le cours de cet article, que
les luxations iliaque et sacro-sciatique ne différent entre elles que par
Fig. 63. — Luxation ilio-ischiatique . (D'après Malgaigne.)
des nuances si peu prononcées, qu'elles ne suffisent pas pour motiver
l'admission de deux variétés; nous les réunirons donc dans une mémo
description sous le nom de luxation ilio-ischiatique, dénomination qui
mira l'avantage de rappeler que la tête s'échappe par L'échancrure du
même nom, et qu'elle va se placer dans la région iliaque et dans le
voisinage de l'échancrure ischiatique. Nous décrirons donc : 1" la
luxation ilio-ischiatique, 2° la luxation ischiatique ou au-dessus de la
tubérosité ischiatique, 3° la luxation ischio-pubienne ou dans le trou,
■"t" AFFECTIONS DES AUTICULATIÛNS.
ovale, h" la luxation ilio-pubienne ou au niveau de l'échanerure dq
môme nom.
Cherchons maintenant à préciser d'une manière rigoureuse, pour ,
chacune des espèces que nous venons d'établir, les rapports de la tête
du fémur avec l'os iliaque.
A. Dans la luxation ilio-ischiatique, la tête du fémur est placée à la
partie inférieure de la fosse iliaque, de manière à recouvrir en partie
les rugosités qui donnent insertion à la capsule. Elle appuie par sa
FiG. 64. — Luxation ilio-ischiatique recueillie par M. B. Angerdans le service de Follin.
On voit qu'elle est accompagnée d'une fracture verticale de l'os iliaque.
partie antérieure sur le sourcil cotyloïdien; le grand trochanter se
trouve incliné en avant; la partie de la tête qui correspond à l'inser-»
tion du ligament rond est dirigée en arrière; le fémur a donc éprouvé
un mouvement de rotation en dedans : sa tête est recouverte par le
muscle petit fessier. Tels sont les rapports que l'on constate le plus
ordinairement. D'autres fois la lête du fémur est placée plus bas; elle
correspond alors à la partie la plus élevée de l'échancrure sciatique,
LUXATIONS mi L'ARTICULATION GOXO-FÉMORÀLE. 237
le fémur conservant d'ailleurs la même direction que dans le cas pré-
cédent. C'est à cette variété que Boyer avait donné le nom de luxation
en arrière et en bas. Mais comme dans cette variété la lête, suivant
Boyer, est venue se placer au-devant de la partie supérieure de Véehancrure
sacro-sciatique, sans jamais descendre jusqu'à Véminence qui résulte de la
soudure de l'ilion avec l'ischion, et encore moins au-dessous de cette émi-
nence, il est facile, de voir que cette luxation ne diffère de la luxation en
haut et en dehors que par une différence de hauteur qui dépasse à peine
un centimètre, les autres conditions anatomiques restant d'ailleurs les
mêmes : aussi Boyer disait-il positivement que cette luxation, qu'il
considérait toujours comme consécutive, est moins une espèce particu-
lière qu'une variété de la luxation en haut et en dehors. C'est là une des
raisons qui nous ont engagé à les réunir toutes deux sous le nom de
luxation ilio-ischiatique [ûg. 63 et 64). Cette fusion en une seule des deux
luxations posté ro-supérieures, basée sur de simples notions d'anatomie
pathologique, trouvera une confirmation bien plus puissante encore
dans l'exposé des symptômes de cette maladie. Il est bien entendu
que ce que nous venons de dire de la luxation en arrière et en bas de
Boyer est applicable à la luxation dans l'échancrure sciatique.
B. Dans la luxation ischiatique, la tête du fémur est placée au niveau
de la gouttière qui surmonte la base de l'ischion, le grand trochanter,
est incliné en avant, le point d'insertion du ligament rond dirigé di-
rectement en arrière. C'est donc, comme dans le cas précédent, par sa
partie antérieure que la tête du fémur appuie sur l'os iliaque.
Cette luxation étant une des plus rares, il n'est pas étonnant que son
existence ait été niée par quelques auteurs : nous en possédons cepen-
dantmaintenantquatreobscrvationsquine sauraient permettre le doute.
La première est due à Billard : il est dit dans cette observation que la
tête du fémur, située au-devant de l'échancrure ischiatique, est appliquée
au côté externe de l 'épine sciatique, et par conséquent en arrière et en de-
hors de la cavité cotyloïde. La seconde est due à Bobert : nous y voyons
que la partie interne de la tète du fémur, devenue postérieure et externe,
reposait sur le segment inférieur et postérieur du contour de la cavité coty-
loïde et sur la partie voisine de la base de l'ischion. La troisième est due à
Desprès, qui l'a disséquée avec le plus grand soin et l'a fait représenter
dans une série de dessins sur lesquels on peut constater que la tête du
fémur, située un peu plus en dedans que dans l'observation de Bobert,
présente d'ailleurs les mêmes rapports.
On a objecté contre l'observation de Bobert que les rapports des os
lyant élé étudiés, sur un déplacement reproduit après la mort, la
luxation ayant été réduite pendant la vie du malade, ces rapports ont
pu n'être pas les mêmes qu'avant la réduction. Cette objection nous
238 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
paraît peu l'ondée. En effet, nous avons toujours constalé, en dissé-
quant, peu de temps après la mort des blessés, des articulations qui
avaient été récemment luxées, que, si l'on recherche à reproduire le
déplacement, on obtient une variété de luxation qui, une fois donnée,
se reproduit sans qu'il soit possible d'obtenir aucune variation, et qui
doità bon droit Être considérée comme identique avec celle qui existait
pendant la vie.
Comme dans la luxation ilio-ischiatique, on peut constater une légère
variation dans la position de la tête du fémur, qui tantôt est plus en
avant, comme dans la luxation de Desprès, tantôt plus en arrière]
comme dans la luxation de Billard, sans que cependant le type de
l'affection soit différent.
La quatrième observation a été faite sur un blessé qui fut porté dans
l'amphithéâtre de B. Béraud et dont M. Péan fit l'autopsie (voy. Gaz.
des hôp. 1858, pages 19 et 26). M. Péan trouva, dans ce dernier cas, une
luxation ischiatique compliquée de fracture delà diaphysc du fémur et
étudia avec soin outre la situation de la tôte fémorale, la disposition des
muscles, de la capsule, des vaisseaux et des nerfs. 11 résulte de la des-
LUXATIONS DE L'ARTICULATION GOZO-FÉMORALE. '239
cription qu'il fit à cette époque, que les faisceaux antérieurscl supérieurs
des trois muscles fessiers étaient relâchés, tandis que les postérieurs
et les supérieurs se trouvaient plus ou moins tendus; que le pyramidal
était allongé, aplati et même un peu déchiré; que l'obturateur interne
et les jumeaux se montraient dans le relâchement, tandis que le carré
fémoral s'était laissé déchirer par la tête du fémur dans les trois quarts
de sa hauteur. L'obturateur externe se trouvait lui-même lacéré en de-
hors de son insertion à la face ovalaire. Ses fibres avaient changé de
direction de même que celles du
psoas iliaque, du pectiné et des
adducteurs. Les vaisseaux fessiers
et ischiatiques avaient eu quelques
branches rompues. Les nerfs grand
et petit sciatique étaient déchirés.
Un lambeau de capsule flottait au
niveau de la cavité cotyloïde aban-
donnée. Les expériences faites
pour réduire cette luxation mon-
trèrent que la manœuvre la plus
favorable consistait à imprimer au
fémur d'abord un mouvement de
rotation de dedans en dehors et
un léger mouvement de circum-
'duction. Quand au contraire on
changeait de méthode, on trouvait
dans la tension des muscles, dans
l'enclavement de la tête et dans
le refoulement des lambeaux de la
capsule, des difficultés insurmon-
tables (tig. 65).
Enfin, et pour terminer ce qui a
trait à l'anatomie pathologique de
la luxation ischiatique, disons que
c'est à la luxation ovalaire, que
nous allons décrire et non pas,
comme on l'a fait, à celle qui nous
occupe qu'il convient de rattacher
les cas exceptionnels de Keate
{London medic. Gazette, 1832), de
M. J. Roux {Revue méd.-chirurr).,
t. V), de Muston [Revue méd.-chi-
rurr/., t. VI) et enfin celui que M. Letenneur a publié clans la Gazette des
hôpitaux, 17 juillet 1860 et qu'il décrit sous le nom de luxation sous-
FlG.
66. — Luxation ischio-pubienne
(A. Richard).
•240 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
cotyloïdiennc antérieure : dans ces cas, disent les chirurgiens qui les
ont observés, la tête du fémur était placée en avant et au niveau delà
tuhérosité ischiatique, au-dessous, par conséquent du trou ovalaire. ,
G. Dans la luxation ischio-pubienne, ovalaire, sous-pubienne, la tête
tantôt recouverte par le muscle obturateur, tantôt reposant sur ce
muscle, répond par sa partie postérieure à la fosse ovalaire et fait une
saillie caractéristique à la partie supérieure de la face interne de la
cuisse. Le grand trochanter dont la saillie, complètement effacée, est
même remplacée par une excavation, s'incline en arrière vers la cavité
colyloïde (fig. 66).
D. Dans la luxation Mo- pubienne, la tête repose, par sa partie posté -
FlG. C7. — Luxation ilio-pubienne. On volt qu'elle est ancienne et que par suite la tète
s'est déformée pour s'accommoder à la néarthrose. (D'après Malgaigne.)
Heure, un dehors de l'éminence ilio-pectinée, entre l'épine iliaque anté-
rieure et supérieure et l'épine antérieure et inférieure (llouel), et non
LUXATIONS DIS L'ARTICULATION COXO-FÉMORALE. 2UI
au niveau des vaisseaux fémoraux, comme quelques auteurs l'ont à
tort prétendu, soulève le muscle psoas-iliaque et le muscle droit anté-
rieur; comme dans le cas précédent, le grand trochanler s'incline en
arrière; quelquefois la tête fémorale s'élève et tend à se porter vers la
fosse iliaque interne (fig. 67).
A ces variétés qu'il considère comme principales, M. Bigelow, dans
sa monographie d'ailleurs fort remarquable, ajoute quelques exemples
de luxations qui sont exceptionnelles et qui rentrent dans celles
qu'A. Cooper a décrites comme anormales. Sa description est fondée
sur neuf observations recueillies dans les Annales de la science, et dans
lesquelles la tête du fémur reposait soit au-dessus, soit en arrière de
l'épine iliaque antéro-inférieure. Ce que ces luxations offraient de par-
ticulier, c'est que le membre était tourné en dehors, et qu'il était im-
possible, au moyen de l'extension, d'abaisser la tête luxée. M. Bigelow
conclut d'expériences faites sur le cadavre, que la difficulté que les chi-
rurgiens ont éprouvée à abaisser la tête du fémur vers la cavité coty-
loïde, repose, dans ces cas, sur les rapports spéciaux que le col a con-
tractés avec le ligament en Y, qui retient et croise sa face inférieure.
Jusqu'à présent nous n'avons pas cherché à préciser l'étendue du
déplacement que peut éprouver la tête du fémur; c'est là cependant
un point fort important et qui a donné lieu à de nombreuses discussions.
Dans son Traité d'anatomie chirurgicale, t. II, p. 559, Malgaigne,
attaquant de front la doctrine régnante et s'appuyant sur l'autorité
d'Hippocrate qui repoussait formellement les luxations complètes pour
les surfaces sphériques comme celles des têtes humérales et fémorales,
niait l'existence des luxations coxo-fémorales complètes primitives.
Suivant cet auteur, le fémur ne saurait abandonner entièrement la
cavité cotyloïde, à cause de la présence de la capsule, qui, déchirée
incomplètement, ne permettrait pas un déplacement assez considé-
rable pour que les surfaces articulaires ne fussent plus en rapport. Il
fondait cette proposi tion sur des expériences cadavériques, et il ajoutait
que la résistance des muscles empêche seule la tête du fémur de ren-
trer spontanément. Cependant il convenait que la luxation en haut et
en avant, celle qu'il nomme ilio-pubienne, peut être complète sans
rupture de la capsule : mais, dans ce cas, « la tête serait au-dessus du
» rebord du bassin; ce bord s'engagerait dans l'échancrure postérieure
» du col du fémur comme dans une mortaise; avec la méthode ordi-
» naire, on casserait les os avant de les réduire, et le procédé de flexion,
» qui est certainement l'un des plus rationnels, serait de tous le plus
» dangereux et le moins susceptible de réussir. Mais d'ailleurs les
» symptômes seraient tout autres que dans la luxation classique; et,
» en effet, au lieu de voir le membre dans l'abduction, on le verrait
Nl'.LÀTON. — PAT H. CUIR. ... i «
242 . AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
» dans une adduction forcée ». Enfin, il pensait que les luxations du
fémur ne deviennent complètes que par suite de déplacements consé-
cutifs.
En regard de celle opinion, M. Laugier (Dict. deméd., t. XV, p. 51)
affirmait que les luxations incomplètes ne sont établies sur aucun l'ait; il
les regardait môme comme incompréhensibles. « Si la tète du fémur
» s'éloigne assez (1) de la cavité colyloïde pour déborder ou déchirer
» le bourrelet cotyloïdien, elle retombe dans la cavité cotyloïde, et il y
» a réduction spontanée; ou bien elle s'échappe par un des côtés de
» l'articulation, la luxation est nécessairement complète. » Nous pen-
sons, avec M. Laugier, que les choses doivent souvent se passer ainsi.
M. Laugier réfutait dans le même ouvrage les arguments de Mal-
gaigne contre les luxations complètes. Il démontrait que Malgaigne a
rejeté à tort les luxations complètes ; mais il nous paraît avoir été trop
loin en rejetant les luxations incomplètes. Si les faits infirment l'opi-
nion de Malgaigne, ils infirment aussi celle de M. Laugier; car nous
avons disséqué un cas de luxation incomplète de la hanche qui ne per-
mettait aucun doute. Sur un malade qui succomba à l'hôpital Saint-
Louis, dans le service de Gerdy, la tête du fémur reposait précisément .
par sa partie postérieure sur le rebord supérieur de la cavité cotyloïde,
position dans laquelle elle était maintenue à la fois par la résistance des
muscles et de la capsule articulaire incomplètement déchirée. Nous
ne voyons pas pourquoi on se refuserait à admettre qu'une pareille dis- •
position pût arrêter la tête du fémur dans les autres points de la cavité •
cotyloïde.
L'existence des luxations incomplètes du fémur paraît un fait désor- •
mais acquis à la science ; l'observation, les expériences cadavériques,
la théorie même, concourent à les expliquer : à la vérité, la tête du t
fémur arrondie, reste difficilement sur le bord tranchant du sourcil I
cotyloïdien ; mais aucune raison théorique ne saurait infirmer la valeur
de faits bien observés.
En résumé, il résulte des faits que nous venons d'exposer que la lète
du fémur peut sortir de la cavité cotyloïde dans quatre directions prin- •
cipales, dont trois correspondent aux trois échancrures que nous avons ?
dit exister au pourtour de cette cavité; que l'échancrure postéro-supé--
fleure étant plus large que les deux autres, permet à la tête de se;
placer à une hauteur variable, suivant le sens de la violence qui a pro- j
duitle déplacement. De là de très-légères différences entre les variétés >
de luxations postéro-supérieures. La quatrième espèce de déplacement
sê produit quand la téte franchit le sourcil cotyloïdien précisément au
(1) Nous croyons qu'il y a ici une faute d'impression, et qu'il faudrait : ne s'éloigne
pas assez.
LUXATIONS DE l'aUTICULATION COXO-EÉMOIIALE.
niveau d'une saillie que nous avons décrite ; et c'est sans doute à la
présence de cette saillie à la partie inférieure de la cavité cotyloïde
qu'il faut attribuer l'extrême rareté de cette dernière luxation.
Ces quatre espèces ne sont pas également fréquentes. Les auteurs
classiques du siècle dernier, fidèles à la doctrine d'Hippocrate, repro-
duite par Ambroise Paré, etc., considèrent la luxation ovalaire comme la
plus fréquente. Cependant les observations plus modernes, celles dt,
Boyer eu particulier, tendent à démontrer que la luxation iliaque se
rencontre plus fréquemment. La plus rare de toutes est, comme nous
venons de le dire, la luxation ischiatique.
Toute luxation du fémur exige la rupture de la capsule articulaire.
Dans les cas que nous avons pu disséquer, cette rupture était extrême-
ment large, et livrait un passage facile à la tête fémorale.
Les muscles nous ont présenté également des déchirures extrême-
ment étendues. Ils étaient ecebymosés, et de vastes épanebements san-
guins remplissaient les interstices qui les séparaient.
Lorsque les luxations du fémur n'ont pas été réduites, la tête du fé-
mur tend à se creuser une cavité dans le point où elle touche l'os
iliaque. Des ostéophytes se développent autour du point de contact du
fémur avec l'os des iles, se moulent pour ainsi dire sur la tête du fé-
mur, et forment une nouvelle cavité cotyloïde plus ou moins profonde.
Quelquefois ces ostéophytes prennent un développement considérable,
et forment autour de la tête du fémur une coque incomplète perforée
çàetlà, disposition favorable à la solidité de l'articulation, mais qui
apporte quelquefois de grands obstacles à la liberté des mouvements.
La tête du fémur se déforme peu; elle est enveloppée par une capsule
fibreuse de nouvelle formation, par des muscles distendus, atrophiés.,
dans lesquels les fibres tendineuses semblent plus nombreuses qu'à
l'état normal.
L'ancienne cavité cotyloïde se rétrécit, se déforme, ainsi que nous
l'avons dit dans nos généralités (fig. 2 et 3). A. Cooper a fait représenter
dans ses planches une luxation ilio-pubienne non réduite dans laquelle
on voit que la partie postérieure du col du fémur correspondant à
l'échancrure ilio-pubienne, s'est creusé dans ce point une gouttière
profonde dont les bords sont surmontés par des stalactites très-sail-
lantes. Le grand trochanter s'est logé dans la cavité cotyloïde et
s'articule avec sa partie la plus élevée.
Quand la luxation a eu lieu pendant l'enfance, la difformité est con-
sidérable. Le fémur, n'a pas suivi les progrès de la croissance et le
membre inférieur notablement raccourci est grêle et déebarné. Ce dé-
faut de nutrition est ici encore bien plus sensible que pour les autres
luxations, à cause du défaut absolu d'exercice.
Causes et Mécanisme. — Ces luxations peuvent être dues à une
24Û AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
violence qui agit directement sur l'articulation, ou indirectement par
l 'intermédiaire du fémur, qui représente un levier. Dans tous les cas,
la production de ces luxations exige l'intervention d'une puissance
extrêmement énergique. Le corps vulnérant déterminera d'autant plus
facilement la luxation qu'il agira sur une plus large surface. Dans les
conditions contraires, il aurait plus de tendance à causer une fracture,
et la luxaiion n'aurait point lieu ; aussi observons-nous le plus souvent
ces sortes de lésions, quelquefois même à l'état double, comme l'a
vu Bourienne, chez des carriers, des terrassiers, etc., qui se sont trou-
vés pris sous des éboulements de terre, sur des sujets renversés par
des voitures pesamment chargées, en un mot dans les circonstances
où un corps très-pesant a porté son action sur l'extrémité supérieure
du fémur ou sur le bassin, l'une ou l'autre de ces parties se trouvant
préalablement fixée. C'est ainsi que nous avons vu à l'hôpital Saint-
Louis, dans le service de Gerdy, un malade chez qui une luxation
iliaque venait d'être produite par ki chute d'un sac de farine sur la par-
tie postérieure du bassin, le blessé ayant les membres abdominaux for-
tement tendus et le corps penché en avant pour relever un autre sac et
que P. Guersant a observé chez un enfant de treize ans une même
luxation produite par un mouvement forcé en flexion du tronc sur la
cuisse préalablement fixée : le sujet ayant mis un genou en terre, il
avait reçu sur le dos une charge considérable. Le sens de la luxation
est déterminé par la direction de la violence et la position de la cuisse,
qui se trouve convertie en un levier; de sorte que, dans la plupart des
cas, cette luxation appartient aux déplacements par cause indirecte.
La luxation ilio-ischiatique se produit par le mécanisme suivant : le
membre abdominal est entraîné dans l'adduction forcée; mais comme
le membre du côté opposé met obstacle à une adduction suffisante
pour que la luxaLion ait lieu, la cuisse doit être préalablement portée
en avant et fléchie sur le bassin; elle peut alors croiser la direction du
membre du côté opposé, et dépasser les limites normales de l'adduc-
tion. Dans ce moment, la partie postérieure et supérieure de la cap-
sule, le ligament rond, sont fortement tendus; ils se rompent, et la
tête du fémur peut alors s'échapper de la cavité cotyloïde pour se placer
clans un des points que nous avons indiqués.
Suivant Gerdy, le ligament rond ne serait pas étranger à l'expul-
sion de la tête du fémur hors de la cavité cotyloïde. Voici com-
ment réminent chirurgien comprenait ce déplacement : pendant
le mouvement d'adduction, la tête du fémur tourne autour d'un axe
dirigé d'avant eu arrière; de sorte que le point d'insertion du ligament
rond à la tête du fémur s'élevant graduellement, ses deux insertions
s'éloignent l'une de l'autre; ce ligament s'enroule autour de la tête du
fémur, et tend à devenir rectiligne à mesure que sa tension augmente :
LUXATIONS DE L'ARTICULATION COXO-FÉMORALE. 2Ù5
il repousse ainsi la lôte du fémur en haut et en dehors. Celte action du
ligament rond nous paraît incontestable; mais, pour qu'elle s'exerce, il
faut que la partie supérieure de la capsule soit préalablement rompue,
car celle-ci joue un rôle précisément inverse de celui du ligament rond.
En effet, dans le mouvement d'adduction, la tête du fémur, en tour-
nant dans la cavité cotyloïde, entraîne nécessairement les insertions
fémorales de la partie supérieure de la capsule articulaire, les éloigne
des insertions cotyloïdiennes, et, dans ce mouvement, la capsule, de
convexe en dehors, tend à devenir rectiligne, et par. conséquent à re-
pousser la tête dans le fond de la cavité cotyloïde. Elle contre-balance
donc l'action du ligament rond.
Maintenant, si l'on étudie sur un cadavre dans quel ordre se suc-
cèdent les phénomènes que nous venons d'exposer, on voit que la
tension de la partie supérieure de la capsule précède celle du ligament
rond. Par conséquent la tête se trouve repoussée vers le fond de la
cavité cotyloïde avant que le ligament inter-articulaire soit assez tendu
pour repousser la tête en dehors.
Nous venons de voir par quel mécanisme la tête du fémur s'échappe
de la cavité cotyloïde par l'échancrure postérieure. Il est facile de com-
prendre comment le degré de flexion de la cuisse influera sur la posi-
tion de la tête fémorale. En effet, ce membre est -il légèrement fléchi,
la tête du fémur se placera au-dessus de la cavité cotyloïde, et nous
aurons une luxation iliaque des auteurs. La cuisse, au contraire, est-
elle fléchie à angle droit sur le bassin, la tête du fémur se portera un
peu plus en arrière et en bas, et nous aurons la luxation sacro-sciatique
de Gerdy, en arriéré et en bas de Boyer. C'est encore là une des raisons
qui nous ont fait confondre en une même espèce les deux luxations
postéro-supérieures.
La luxation ischiatique se produit par un mécanisme analogue à
celui de la luxation ilio-ischiatique; flexion forcée de la cuisse sur le
bassin, adduction, rupture de la capsule articulaire en arrière et en
bas, issue de la tête à travers la déchirure. Tout porte à croire que les
choses se sont passées ainsi dans le cas observé par Robert. Le blessé
fut renversé en avant sur la cuisse gauche par la chute d'un bloc de pierre
du poids de 150 kilogrammes.
L'analogie que nous avons reconnue dans le mode de production des
luxations précédentes se retrouve pour celles dont nous avons à nous
occuper maintenant, c'est-à-dire pour les luxations ilio-pubienne et
ischio-pubienne. En effet, pour que ces luxations se produisent, il faut
que le membre abdominal soit porté avec violence dans l'abduction et
dans la rotation en dehors. Dans ce mouvement, la partie antérieure
de la capsule, fortement tendue, se rompt: le poids du corps et l'im-
pulsion extérieure complètent le déplacement et en déterminent le
AFFECTIONS DES AI1TICULATIONS.
sens. Il est permis de croire que, dans le mouvement d'abduction for-
cée uni à l'extension, le col du fémur vient prendre un point d'appui
sur la partie postérieure du sourcil cotyloïdien; disposition qui, trans- , ]
formant l'extrémité supérieure du fémur en un levier du premier genre, I
facilite la rupture de la capsule. Ainsi, sur le cadavre, pour produire
une luxation ilio-pubienne il faut porter la cuisse dans l'extension et
l'abduction. La capsule se déebire alors en avant, en dedans et un peu
en haut. Aussitôt la tête fait saillie en haut, et dès qu'on ramène brus-
quement le fémur en dedans, elle passe au-dessus de la branche hori-
zontale du pubis sur laquelle elle se fixe à sa partie la plus externe.
Nous ne nous sommes occupés jusqu'à présent que du déplacement
produit immédiatement par la violence extérieure, et que l'on désigne
sous le nom de déplacement primitif. Disons un mot maintenant des
déplacements qui peuvent s'opérer consécutivement.
La théorie des déplacements consécutifs a joué un grand rôle dans
l'histoire des luxations du fémur. Ainsi Boyer regardait comme con-
sécutives toutes les luxations dans l'échancrure sciatique. Pour lui,
toutes les fois que la tête se plaçait dans ce point, c'était à la suite des
manœuvres faites pour obtenir la réduction d'une luxation en haut et en
dehors. Mais l'observation est venue infirmer cette opinion.
Il y a une autre espèce de déplacement consécutif sur lequel il est
important de fixer l'attention : c'est l'augmentation d'étendue du dépla-
cement dans les luxations ilio-ischiatiques par suite de la pression que
le poids du corps exerce pendant la marche sur le membre abdominal.
En effet, le fémur ne se trouvant plus solidement fixé par le rebord
osseux de la cavité cotyloïde, et glissant sur l'os des iles, se trouve en-
traîné en haut par la contraction musculaire, en même temps que le
poids du corps tend à faire descendre le bassin. Malgaigne insiste sur
ce déplacement consécutif. 11 ajoute que c'est à ce phénomène que
l'on doit l'existence des luxations complètes. Nous avons vu que, pour
lui, toutes les luxations primitives du fémur sont incomplètes, et
qu'elles ne deviennent complètes que consécutivement.
Symptomatologie. — Dans la symptomatologie des luxations du fémur,
nous aurons à examiner quatre points principaux : 1° la déformation
de la hanche, 2° l'attitude du membre, 3° ses variations de longueur,
h° les troubles fonctionnels. Nous allons étudier chacun de ces points
dans les diverses espèces de luxations.
A. Luxation ilio-ischiatique. Déformation. — La hanche est considéra-
blement déformée, la fesse est plus saillante, le pli de la fesse est plus
haut qu'à l'état normal, la partie supérieure de la cuisse est plus volu-
mineuse, élargie comme dans la fracture du col du fémur, à cause de
l'espèce de tassement de la partie supérieure du membre.
LUXATIONS DE L'ARTICULATION COXO-FÉMOIULE. 2/(7
Le vide laissé par la tôle au pli de l'aine, peu visible à la vue, est
mieux apprécié par le doigt qui plonge immédiatement au-dessous de
l'échancrure ilio-pubienne. Mais quelquefois ce vide est masqué par la
tension de la capsule et du psoas-iliaque.
Si l'on explore profondément la fesse, on trouve, à la partie posté-
rieure de la fosse iliaque, la tête du fémur formant une tumeur très-
volumineuse, arrondie, recouverte par les muscles fessiers. On peut,
si l'on imprime des mouvements à la cuisse, sentir cette tumeur rouler
sous les doigts. On reconnaît également le grand trochanter qui est
plus rapproché de la crête iliaque, qu'à l'état novmal. Cherchons à in-
diquer avec plus de précision la position de cette apophyse.
Quand on examine à l'état normal les rapports exacts du grand tro-
chanter avec les diverses saillies osseuses que l'on trouve sur le bassin,
on reconnaît que, si le fémur est fléchi à angle droit avec une légère
adduction, le sommet du grand trochanter répond à une ligne qui par-
tirait de l'épine iliaque antéro-supérieure pour se rendre à la partie la
plus saillante de la tubérosité sciatique, et que cette ligne divise en
même temps la cavité cotyloïde en deux parties égales. Cette ligne
répondant au centre de la cavité cotyloïde, pourra facilement servir de
guide pour apprécier l'étendue du déplacement. En effet, admettons
que la tête du fémur soit venue se placer derrière la cavité coty-
loïde, cette ligne, au lieu de répondre au sommet du grand tro-
chanter, correspondra à un point plus [rapproché de sa base. L'éten-
due du déplacement se trouvera donc mesurée par la saillie du grand
trochanter en arrière de cette ligne. Nous insistons sur ce signe,
parce qu'il nous paraît à la fois très-propre à faire apprécier avec
exactitude les rapports de la tête avec la cavité cotyloïde, et parce
qu'il est très-facile à constater. Il suffit en effet pour cela, après
avoir fait fléchir la cuisse à angle droit, d'appliquer un lien sur les deux
points que nous avons indiqués, c'est-à-dire sur l'épine iliaque antéro-
supérieure et sur la saillie de l'ischion, et d'explorer la région fessière
du côté sain et du côté malade pour saisir la différence que présentent
l'un et l'autre côté. Sur un blessé qui offrait une luxation ilio-ischiatique,
que nous avons eu occasion d'observer dans le service de M. Denonvil-
liers, nous avons pu reconnaître que cette projection du grand tro-
chanter en arrière était de 3 centimètres.
Le mode d'exploration que nous venons d'exposer nous paraît beau-
coup plus facile et plus certain dans son résultat que celui qui consiste
à fléchir les deux cuisses à angle droit, et à constater la différence de
longueur des deux membres ainsi posés; car tout le monde sait que la
plus légère rotation du bassin fera dans ce cas varier d'une manière
très-notable la longueur apparente des deux membres.
Attitude du membre. La cuisse, légèrement fléchie, est portée dans
2/|8 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
l'adduction et dans la rotation en dedans, de telle sorte que le genou
du côté malade se porte en avant vers le genou du côté sain, qu'il
croise légèrement. Le membre est entraîné dans un mouvement très- M
prononcé de rotation en dedans, de telle sorte que le condyle externe il
du fémur devient antérieur. La jambe est légèrement fléchie sur la il
cuisse.
Boyer, qui attribue une si grande part à l'action musculaire dans les
déplacements éprouvés par les os, s'étonne que la cuisse soit entraînée I
dans la rotation en dedans. Voici comment il s'exprime : « Ce phéno- m
» mène fait une exception à la règle générale, qui enseigne que, dans il
» toutes les luxations, la direction du membre est déterminée par l'al-
» longement et le tiraillement des muscles, dont les points d'attache m
» se sont éloignés les uns des autres : ici, malgré l'allongement des
» muscles rotateurs en dehors, tels que le pyramidal, les jumeaux, les
» obturateurs et le carré, la cuisse est tournée en dedans. Il est pro-
» bable que cette direction de la cuisse tient au tiraillement de la por-
» tion du ligament orbiculaire qui procède de l'épine antérieure et
» inférieure de l'os des iles : cette portion, qui a beaucoup d'épaisseur
» et de force, se trouvant fort tendue, l'emporte sur l'action des muscles
» dont nous venons de parler, et tourne le fémur dans la rotation en
» dedans. » Cette manière de voir est également partagée par M. Bi-
gelow, qui fait jouer à ce ligament un très-grand rôle, non-seulement
dans cette variété de luxation, mais encore dans les autres, pour
expliquer l'attitude du membre aussi bien que la résistance que le
chirurgien éprouve lorsqu'il cherche à porter le membre dans l'ex-
tension.
Il ne serait pas impossible que cette bandelette de renforcement
pût, comme le dit Boyer, s'opposer à la rotation en dehors; mais,
dans la plupart des cas, elle est rompue; et d'ailleurs nous avons une
explication bien plus satisfaisante de ce déplacement : c'est celle qu'en
a donnée Gerdy. Suivant cet auteur, la tête du fémur, qui s'échappe
par la partie supérieure et postérieure de la cavité cotyloïde, vient re-
poser sur une surface osseuse inclinée en arrière et en dedans; de sorte
que l'axe prolongé du col du fémur rencontre cette surface sous un
angle très-aigu, ouvert en avant. Si, les os étant ainsi disposés, on
exerce une pression transversale sur le grand trochanter, on voit tout
de suite qu'elle aura pour effet de porter cette apophyse en avant et en
dedans; d'où résultera la rotation dans ce sens. Or, cette pression,
nous la trouvons précisément dans la réaction de tous les tissus qui ont
été distendus parle fait de la luxation. Nous verrons que cette explica-
tion de la rotation est applicable, non-seulement à la luxation ilio-
ischiatique, mais encore aux luxations ischiatique, ovalaire et ilio-pu-
bienne : seulement, pour les deux dernières, l'angle aigu que forme
LUXATIONS DE l'aUTICULATION COXO-FÉMORALE. 2Ù9
l'axe du col avec la surface de l'os des iles sur laquelle appuie la tôte
étant ouvert en arrière, la rotation se fait en dehors.
Variation de longueur du membre. Le membre, porté autant qu'on le
peut dans l'extension, présente un raccourcissement de 1 à k centi-
mètres. Il est bien entendu que Ton devra avoir égard, dans l'appré-
ciation de sa longueur, aux diverses causes d'erreurs que nous avons
signalées à l'occasion delà coxalgie, et redoubler de soin pour obtenir
des résultats auxquels on puisse se fier.
Troubles fonctionnels. Les mouvements actifs sont à peu près nuls;
on peut cependant mouvoir le membre en différents sens : et si les
mouvements d'abduction et de rotation en dehors sont impossibles, de
même que l'extension complète, la flexion et l'adduction sont assez
faciles; on peut môme exagérer encore la rotation en dedans, qui est
déjà si prononcée.
Nous avons dit que, dans la luxation ilio-ischiatique, le membre,
mesuré dans l'extension, peut présenter un raccourcissement de 1 à
k centimètres : c'est sur cette variation de longueur du membre que
A. Cooper avait fondé sa luxation dans l'échancrure sciatique; mais il
est évident que celte différence de longueur, pas plus que la légère
différence que présente la rotation du membre ainsi que la flexion, ne
saurait motiver l'admission d'une espèce distincte. En effet, que la
tête du fémur soit dans la fosse iliaque ou au niveau de la partie la plus
élevée de l'échancrure sciatique, nous trouvons dans l'un et l'autre cas
i la saillie de la fesse, l'élévation du pli fessier, l'élargissement de la
I partie supérieure de la cuisse. On sent également, quoique cela ait été
nié, la tête du fémur cachée sous les muscles fessiers, le grand tro-
chanter rapproché de la crête iliaque et projeté en arrière. On retrouve
la cuisse fléchie et portée dans l'adduction et dans la rotation en de-
dans, le raccourcissement du membre, les mouvements d'adduction et
de rotation en dehors également impossibles, ceux de flexion et d'ad-
duction pouvant être communiqués; ce sont, en un mot, les mêmes
symptômes que pour la luxation iliaque des auteurs.
B. Luxation ischiatique. — Nous retrouvons pour cette luxation la
plupart des symptômes que nous avons décrits dans la luxation ilio-
ischiatique, avec quelques légères modifications. Saillie de la fesse,
flexion de la cuisse qui a pu aller jusqu'à faire faire avec le tronc un
angle complètement droit, adduction très-prononcée et rotation en de-
dans qui conduit le gros orteil à répondre au coude-pied, projection du
grand trochanter en arrière de la cavité cotyloïde lorsque la cuisse est
fléchie à angle droit sur le bassin; les seules différences sont relatives :
1° A la situation du grand trochanter, qui est plus bas que dans l'état
normal, etplus écarté de la crête iliaque;
250 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
2° A la situation exacte de la tête du fémur, que l'on sent à la partie
inférieure do la fesse, au-dessus et en arrière de la tubérosité de l'is-
chion, de sorte que la saillie de la fesse est surtout prononcée en dehors
et en bas, la partie supérieure étant légèrement déprimée; cette saillie
est parfois très-apparente : Malgaigne dit que dans un cas elle semblait
à nu sous la peau en arrière dufascia lata tendu au devant d'elle;
3° A la longueur du membre, qui paraît plus long de 1 à 2 centi-
mètres, de l\ pouces suivant M. Maisonneuve lorsqu'on le mesure dans
l'extension; plus court, au contraire, s'il est mesuré dans la flexion,
ce dont on se rendra facilement compte en considérant que la tête du
fémur est à la fois au-dessous et en arrière de la cavité cotyloïde.
C. Luxation ischio-pubienne. — La déformation de la hanche consiste
en un aplatissement de la fesse et un affaissement de la saillie trochan-
térienne, qui est même remplacée par une excavation. Le pli de la
fesse est plus bas qu'à l'état normal ; la partie interne et supérieure de
la cuisse présente une convexité très-prononcée et très-apparente à la
vue, due à la présence de la tête du fémur, qui soulève les muscles
insérés à la branche descendante du pubis : le toucher fait, en effet,
reconnaître la tête fémorale, située en dehors de cette branche et au-
dessus de la tubérosité de l'ischion ; les mouvements imprimés au fémur
sont communiqués à la tête déplacée, et la font facilement recon-
naître.
La cuisse est fléchie sur le bassin, dans une abduction forcée, unie
à un mouvement de rotation en dehors. La jambe est demi-fléchie sur
la cuisse, si l'on compare ce membre avec celui du côté opposé, mis
dans une position, autant que cela est possible, semblable à celui qui
est luxé, on trouve un allongement de 3 à 5 centimètres; quelques au-
teurs ont indiqué un allongement plus considérable, mais il est pro-
bable qu'ils se sont laissé induire en erreur par une déviation du bassin.
Les mouvements d'abduction, d'extension, de rotation en dedans,
sont impossibles; ceux de flexion et d'abduction peuvent être impri-
més par la main du chirurgien.
D. Luxation ilio-pubienne. — Celle-ci est caractérisée par un affaisse-
ment de la saillie trochantérienne qui est rapprochée de la ligne mé-
diane, et située sur le trajet d'une ligne qui descendrait verticalement
de l'épine iliaque antéro-supérieure, l'élévation du pli fessier, la pré-
sence clans l'aine d'une tumeur arrondie, quelquefois difficile à sentir
par le toucher, si le sujet est gras, pourvu de muscles bien développés,
et si le déplacement n'est pas très-étendu. La cuisse est dans l'abduc-
tion et la rotation en dehors; cependant, suivant Malgaigne, lorsque le
déplacement acquiert plus d'étendue par suite de la pression que
LUXATIONS DE L'ARTICULATION COXO-FÉMORALE. 251
le poids du corps exerce sur les membres abdominaux, la tête
du fémur se porte graduellement en arrière, en contournant l'échan-
crure ilio-pubienne, et le membre revient dans la rotation en dedans.
La cuisse est généralement étendue et cette extension est quelquefois si
douloureuse que la moindre flexion, même de la jambe, est tout à fait
impossible. Cependant M. Denonvilliers a vu avec Malgaigne un cas
exceptionnel où la flexion légère était combinée avec l'abduction : la
cuisse formait avec le tronc un angle très-obtus ouvert en avant et en
dehors, et par contre la jambe n'arrivait pas à l'extension complète. Le
membre est raccourci de 2 à 5 centimètres ; les mouvements actifs sont
impossibles; on peut cependant exagérer l'abduction et la rotation en
dehors; l'adduction et la rotation en dedans sont impossibles.
C'est principalement dans cette espèce de luxation que l'on dit avoir
observé la rétention d'urine; symptôme assez étrange dans une sem-
blable lésion, et que Richerand crut pouvoir expliquer dans un cas par
une déviation de l'urèthre.
252
AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
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LUXATIONS de l'articulation coxo-fémorale. 253
Diagnostic. — Les luxations du fémur peuvent être confondues avec
les fractures du col, les luxations spontanées guéries, les luxations
congénitales.
Fractures du col du fémur. — Deux erreurs peuvent être commises :
une fracture est prise pour une luxation, ou, ce qui est plus rare, une
luxation est prise pour une fracture.
Fractures pj'ises pour des luxations. — Les fractures du fémur qui
peuvent donner lieu à une semblable méprise sont principalement celles
dans lesquelles la rotation du membre pelvien, au lieu de se faire en
dehors, comme cela se voit dans l'immense majorité des cas, se fait,
au contraire, en dedans; on peut alors les confondre avec une luxation
ilio-ischiatique. La déformation de la hanche, l'attitude du membre, la
douleur, les troubles fonctionnels, se présentent dans l'un et l'autre cas
à peu près avec les mêmes caractères. Ajoutez à cela que la rotation de
la cuisse en dedans étant un fait excessivement rare dans la fracture,
éloigne de la pensée du chirurgien la supposition d'une solution de
continuité de l'os. Pour éviter l'erreur, il suffit de se rappeler que, dans
la luxation, il est toujours assez facile, en palpant la région fessière, de
reconnaître la tête fémorale déplacée; symptôme qui n'a pas d'ana-
logue dans le cas de fracture.
Si, au contraire, après une fracture du col du fémur, la rotation
s'est faite en dehors, comme cela se voit, pour ainsi dire, normalement,
c'est seulement avec une luxation ilio-pubienne qu'elle peut être con-
fondue. Cette méprise paraît plus difficile; cependant nous voyons
qu'elle a été commise par les chirurgiens les plus exercés. Ainsi, dans
un cas, Lisfranc, croyant à l'existence d'une luxation pubienne, fit des
tentatives nombreuses de réduction « chez un malade qui présentait un
» raccourcissement de 3 pouces, une rotation du membre en dehors,
» avec présence dans l'aine d'une tumeur dure, arrondie, qui fut prise
» pour la tête du fémur : on reconnut après les manoeuvres qu'il s'agis-
» sait d'une fracture » .
Luxations qui peuvent être confondues avec une fracture. — On com-
prend difficilement une semblable erreur : cependant nous avons été
témoin d'un fait de ce genre. Un malade dont le bras avait été saisi par
une courroie de machine à vapeur, et qui avait été emporté dans un
mouvement circulaire de manière à passer dix fois avec une grande ra-
pidité dans un trou de 20 pouces carrés pratiqué à la muraille, fut
apporté à l'hôpital Saint-Louis; la cuisse était légèrement raccourcie,
portée dans la rotation en dehors; on ne trouvait pas de tumeur au
niveau du pli de l'aine; les mouvements imprimés au membre, bien
que douloureux, étaient encore possibles; en un mot, l'ensemble des
symptômes portait à admettre l'existence d'une fracture du col du fé-
mur. D'après ce diagnostic, on se disposa à appliquer un appareil;
254 AFFECTIONS 1JES AHTICULAT10NS.
mais à peine les tractions étaient-elles commencées pour rendre au J
membre sa longueur normale, que la luxation se réduisit en faisant en-
tendre le bruit caractéristique. Le malade ayant succombé dans la'
même nuit aux autres blessures qu'il portait, nous pûmes constater:
qu'il s'agissait d'une luxation ilio-pubienne incomplète. En effet, la .
tête du fémur reposait sur le bord de la cavité cotyloïde, au-dessous-
de l'épine iliaque antéro-inférieure. Comme c'était là le seul déplace-
ment qu'il fût possible de reproduire sur cette pièce, nous pouvons in-
férer que c'était bien là qu'était située la tête du fémur avant la réduc- •
tion. On éviterait une semblable erreur en considérant que dans la frac-
ture on rend facilement au membre sa longueur normale, tandis que
cela est impossible s'il y a luxation.
Quelques auteurs ont indiqué la contusion de la hanche comme pou- ■
vant donner lieu à une erreur de diagnostic : mais la moindre atten- •
tion suffira pour faire éviter toute méprise.
Il faut aussi savoir distinguer les luxations incomplètes des luxations •
complètes. Nous allons établir ce diagnostic pour les luxations iliaques.
Dans la luxation incomplète, la rotation en dedans est moindre, le gros
orteil répond à l'articulation métarcarpo-phalangienne, ou tout au plus
à la moitié antérieure du métatarsien. Le raccourcissement est nul ou à .
peu près; la saillie de la hanche en dehors diffère peu de celle du côté
sain; enfin la circonférence de la cuisse n'a pas augmenté à sa partie
supérieure. Dans la luxation complète au contraire, le gros orteil croise
le tarse, quelquefois la malléole ou le talon; le raccourcissement est
constant, la saillie de la hanche très-forte, l'élargissement du haut
de la cuisse très-marqué.
Nous ne mentionnons que pour mémoire les luxations congénitales,
les luxations spontanées guéries, les luxations anciennes; il suffit d'in-
terroger le malade pour qu'il n'y ait pas d'erreur possible. Nous rap-
pellerons cependant un fait dont la presse médicale s'est jadis beau-
coup occupée et qui montre bien que le temps rend le diagnostic de
plus en plus difficile. On fit, dans un des hôpitaux de Paris, des ten-
tatives de réduction tellement violentes pour réduire une luxation du
fémur, que la peau fut déchirée. La luxation datait de vingt ans ! Il est
inutile d'ajouter que ces tentatives furent infructueuses. Le malade,
espérant être guéri de sa difformité, avait eu soin de cacher la date de
sa luxation.
Marcue. — Hippocrate a dit qu'à la longue les malades finissent paï
marcher sans bâton : ils ne posent pas le talon à terre et ne peuvent
fléchir la cuisse. Mais si la luxation date de l'enfance on peut espérer
un rétablissement plus complet des fonctions du membre : les blessés
arrivent même à poser tout le pied sur le sol. C'est ainsi que Moreau et
Malgaigne ont vu des sujets avoir presque oublié l'accident dont ils
luxations de l'articulation coxo-eémorale. 255
avaient été atteints tandis qu'A. Gooper a vu chez un vieillard de soixante-
deux ans les mouvements impossibles après neuf ans : le malade se
courbait difficilement, et ne s'accroupissait qu'en s'appuyant de la main
sur le sol.
Piionostic. — Les luxations du fémur sont généralement graves parce
qu'il faut une violence considérable pour produire le déplacement, vio-
lence qui détermine autour de l'articulation blessée des contusions,
des déchirements qui peuvent entraîner des accidents formidables.
Nous avons observé à l'hôpital Necker, dans le service de A. Bérard,
un carrier qui succomba à une vaste suppuration de la fesse et de l'ar-
ticulation coxo-fémorale consécutive à une luxation du fémur qui avait
d'abord paru très-simple, et dont la réduction n'avait pas été très-diffi-
cile. Un malade à qui M. Ad. Richard avait réduit facilement une luxation
sous-pubienne, était encore dans son lit au bout de huit mois, après
une succession d'abcès : l'habile chirurgien pensait que son malade
conserverait une ankylose complète et l'estimait trop heureux d'avoir
survécu. 11 avouait même que sur onze cas de luxations du fémur qui
jusque-là s'étaient présentés à lui, trois malades étaient restés estro-
piés (1).
Ces luxations sont encore graves parce qu'il n'est pas toujours pos-
sible d'obtenir la réduction, même avec les méthodes les mieux com-
binées.
Un malade se présenta à l'hôpital Saint-Louis, dans le service de
Gerdy, avec une luxation qui datait seulement de quelques heures.
Pendant plusieurs jours de suite, on se livra à des manœuvres énergi-
ques de réduction qui restèrent sans succès. Une dernière tentative fut
faite par M. Sédillot en présence de Gerdy, Blandin, Sanson et M. Lau-
gier, elle échoua comme les précédentes, et le malade sortit de l'hô-
pital conservant sa luxation.
Dans le cours de la même année, un pareil fait se produisit à l'hô-
pital de la Charité, dans le service de Velpeau. Il s'agissait, comme
dans le cas précédent, d'une luxation iliaque toute récente.
Il est vrai qu'on peut opposer à ces cas certaines réductions obtenues
pour ainsi dire fortuitement, en imprimant au membre le plus léger
mouvement.
Bien que l'on ait obtenu la réduction de certaines luxations du fé-
mur au bout de deux, trois mois et même plus, on doit s'attendre à
trouver des difficultés considérables, souvent même insurmontables,
lorsque la luxation datera de plus de quarante jours.
Les complications qui accompagnent quelquefois cette lésion vien-
nent encore ajouter à ces difficultés;
(1) Richard, Pratique journalière de la chirurgie t 1868.
•"0 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
Les fractures de la cavité cotyloïde facilitent le déplacement consé-
cutif et laissent quelque gône dans les mouvements de l'articulation.
Les fractures du fémur s'opposent à la réduction et, comme elles
exigent pour se produire un effort très-considérable, on ne les rencon-
tre qu'accompagnées de contusions très-violentes.
Il faut aussi compter avec les obstacles qui peuvent s'opposer à la
réduction, tels que l'interposition de la capsule qui peut contracter des
adhérences et rendre promptement la luxation irréductible ; ou bien
encore la présence d'une boutonnière musculaire formée par l'obtura-
teur, le pyramidal ou le moyen fessier.
Traitement. — La méthode la plus généralement employée est celle
qui consiste, le malade étant chloroformisé jusqu'à résolution complète,
à exercer des tractions sur le membre abdominal, tandis que le bassin
est retenu par un lacs contre-extenseur. Des manœuvres de coaptation
terminent la réduction.
Il semblerait que la différence de position de la tête du fémur dût en-
traîner des différences fondamentales dans les procédés de réduction.
Il n'en est cependant pas ainsi. Une même méthode est, en effet, appli-
cable à la réduction des luxations ilio-ischiatique, ischiatique et ova-
laire. Voici en quoi elle consiste :
Le blessé est placé sur un lit peu élevé ; il repose sur le côté sain ; la
cuisse luxée est fléchie à angle droit sur le bassin; la jambe, fléchie à
angle droit sur la cuisse ; un lacs contre-extenseur est placé dans le
pli de l'aine du côté malade ; les deux extrémités de ce lacs sont rame-
nées l'une en avant, l'autre en arrière, de manière à fixer le bassin en
passant l'une sur l'ischion, l'autre sur l'épine iliaque antéro-supérieure ;
elles sont réunies, puis engagées dans un anneau scellé dans le mur à la
hauteur du lit. Ce lacs contre-extenseur peut être remplacé par une
sorte de caleçon à carcasse métallique, soigneusement rembourrée et
garnie de cuir, se fermant en avant sur l'abdomen par de larges cour-
roies bouclées. Le lacs extenseur est fixé très-solidement au-dessous du
genou et confié à des aides. Les choses étant ainsi disposées, les aides
commencent à exercer les tractions, qui sont faites avec lenteur sui-
vant l'axe du fémur, mis dans la position que nous avons indiquée.
Pendant ce temps, le rôle du chirurgien se réduit souvent à surveiller
la régularité de la manœuvre; il suit de l'œil et de la main les mou-
vements imprimés au fémur ; il se fait indiquer par un aide qui a
l'œil fixé sur le dynamomètre la force de traction employée; puis,
lorsqu'un bruit particulier, un soubresaut qui se passe dans la hanche,
viennent l'avertir que le fémur a repris sa place, il fait cesser les trac-
tions.
Ast. Cooper préconise beaucoup cette méthode, qui réussit même,
suivant cet auteur, lorsque les tractions ne sont pas faites dans une
LUXATIONS DE L'ARTICULATION COXO-EÉMORALE. 257
direction parfaitement convenable. Ce que nous pouvons dire, c'est
que nous l'avons employée avec un plein succès dans les luxations ilio-
ischiatique et ovalaire; mais, dans ce dernier cas, il est indispensable
d'appliquer un lacs transversal à la partie supérieure du fémur comme
nous le dirons ci-dessous, et de suspendre de temps en temps la trac-
tion exercée par les moufles. C'est ordinairement à l'instant où l'ex-
tension cesse que la tête, dégagée par la traction latérale, rentre dans
la cavité cotyloïde.
Chez un malade qu'il eut à traiter à l'hôpital de la Pitié, en 1868,
et qui présentait à la fois une luxation ischiatique complète du
membre gauche et une luxation incomplète du tibia droit en dedans
produites par cause directe, M. Péan parvint à réduire assez facilement
la luxation de la hanche en plaçant dans l'aine du côté opposé à la
luxation ischiatique un lacs contre-extenseur qui fut solidement fixé
à un anneau, en môme temps que l'extension était faite sur le membre
gauche porté dans l'abduction et légèrement fléchi. Pendant que les
aides pratiquaient cette extension, le chirurgien opéra la coaptation
en pressant directement avec la main derrière le grand trochanter
et la tête luxée, de façon à faire glisser autant que possible la sur-
face lisse et cartilagineuse de cette dernière, et à la repousser en avant
vers la cavité cotyloïde. Une secousse brusque annonça que la luxation
était réduite.
Pour les luxations ilio-pubiennes, nous pensons qu'il vaudrait mieux
faire l'extension selon la direction que le déplacement a donnée au
membre, c'est-à-dire obliquement en dehors, et la contre-extension
suivant l'axe du tronc : le malade serait alors couché sur le dos, la
jambe étendue sur la cuisse.
Il est bien entendu que par ces divers procédés, on réduira plus
facilement encore les luxations incomplètes : c'est en effet de ces luxa-
tions incomplètes que parlaient Hippocrate, Paul d'Égine et Albucasis,
quand ces auteurs affirmaient que certaines variétés de ces luxations
se réduisent au moindre mouvement.
On aide quelquefois la réduction par des pressions exercées avec la
paume de la main sur la tête du fémur. D'autres fois on est obligé
d'imprimer au fémur de légers mouvements de rotation. Pour cela, le
chirurgien saisit d'une main le genou du côté malade ; de l'autre, la
jambe fléchie à angle droit, dont il se sert comme d'un levier. Il est
Facile de comprendre que ces mouvements, qui se communiquent à la
tète du fémur, pourront la diriger vers la cavité cotyloïde.
On a encore donné le conseil, quand on exerce une traction trans-
versale à l'aide d'un lacs placé à la partie supérieure de la cuisse, de
: nouer les chefs de manière à représenter un large anneau dans lequel
le chirurgien engage sa tête, ce qui lui permet de déployer, en se
NÉLATON. — PA.TH. CUIR. HI, 17
258 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
redressant, une force assez grande et de dégager la tôle du fémur.
En 1835, Desprès a fait connaître une méthode que l'on ne saurait
trop recommander, à cause de sa simplicité et des services réels qu'elle
a rendus dans certains cas difficiles. En effet, ce chirurgien a été assez
heureux pour réussir seul et sans aide, alors même que les tractions les
plus énergiques, faites d'après la méthode que nous venons d'exposer,
avaient échoué.
Cette méthode consiste, le malade étant couché sur un lit bas, dans le
décubitus dorsal et la tête déclive, à fléchir la jambe sur la cuisse, la
cuisse sur le bassin, à exagérer même le mouvement de flexion et
d'adduction de ce membre, puis à lui imprimer un léger mouvement
de rotation en dehors, en môme temps qu'on le ramène dans l'abduc-
tion. Cette manœuvre, déjà mentionnée dans Hippocrate, Paul d'Égine,
se trouve aussi décrite dans les Mélanges de chirurgie de Pouteau, qui
l'attribue à un chirurgien d'armée nommé Maison-Neuve; mais celui-ci
ne l'appliquait qu'aux luxations ovalaires. Voici, au reste, comment il
opérait : il faisait fléchir la cuisse à angle droit avec le corps; il don-
nait ensuite à cette cuisse un mouvement de rotation qui le faisait se
rapprocher d'abord vers le ventre, puis vers la hanche et la redressait
aussitôt pour la porter vers la cuisse saine. Cette méthode n'a pas con-
stamment réussi, même lorsqu'elle a été convenablement appliquée ;
cependant, elle a donné des résultats assez favorables pour qu'il soit
indiqué de toujours la tenter la première, attendu qu'elle est d'une
application facile, qu'elle n'exige point d'aides, et, déplus, qu'elle est
presque exempte de douleur. On peut aussi placer le malade par terre,
la flexion se trouve alors aidée d'une certaine traction, ce qui est sur-
tout utile pour les luxations en avant. Dans ce dernier cas le chirur-
gien, au moment de la rotation, fera refouler la tôte par les mains d'un
aide. Notons enfin qu'il peut môme arriver qu'avant le mouvement de
rotation la luxation se réduise. Quand au contraire la rotation en sens
inverse du déplacement n'a pas amené la réduction, on peut encore
essayer des mouvements en fronde ou de circumduction qui ont quel-
quefois donné des succès.
Une autre modification du même procédé consiste à porter la jambe
du blessé sur l'épaule de l'opérateur. Alors les avant-bras du chirur-
gien dirigent la cuisse et les mains sont prêtes pour le refoulement.
D'autre part il s'exerce ainsi sur le membre luxé une sorte de traction
ou de soulèvement. Mais, il rte faut pas l'oublier, le principe de la mé-
thode est surtout dans le mouvement de rotation qui porte le pied en
dedans, et voici quel est sans doute, d'après M. Chassaignac, le méca-
nisme de la réduction: Pécharpe fibreuse constituée par l'énorme
faisceau ligamenteux placé à la partie antérieure de la capsule repré-
sente le pivot ou l'axe d'un mouvement de rotation dans lequel la tête
LUXATIONS DE L'ARTICULATION C0X0-FÉM0R ALE. 259
du fémur vient décrire un demi-arc de cercle sur le trajet duquel se
rencontre la cavité cotyloïde. La force dont dispose alors le chirurgien
est d'ailleurs des plus considérables, puisque agissant sur la jambe
placée à angle droit sur ta cuisse et se servant de la jambe pour impri-
mer au fémur un mouvement de rotation sur son axe, il a entre les
mains un levier dont la puissance est représentée par toute la longueur
de la jambe depuis le genou jusqu'au pied.
M. Collin a proposé de coucher le malade sur le ventre, sur une
planche qui ne s'avance que jusqu'aux cuisses : de cette façon les
membres inférieurs sont pendants et font avec le tronc un angle un peu
plus fermé que l'angle droit. Chez une jeune fille de douze ans, le sim-
ple poids du membre suffit à réduire. Deux autres fois il fallut ajouter
la légère traction d'un poids de 25 kilogrammes et, pour un cas datant
de dix à ving jours, cinq à dix minutes suffirent à la réduction.
Par contre, les luxations complètes, môme lorsqu'elles sont ré-
centes, exigent assez souvent des tractions puissantes, et nous avons
dû plusieurs fois employer sans accidents, chez des sujets adultes et
vigoureux, une traction qui dépassait 250 kilogrammes. Mais on est
rarement obligé d'atteindre ce chiffre. C'est surtout pour les luxations
coxo-fémorales que l'on peut avec avantage employer une traction
médiocre et soutenue pendant longtemps.
Un certain nombre de luxations du fémur peuvent même exiger
l'emploi des procédés de force les mieux combinés. C'est dans des
cas semblables qu'Hippocrate, pour tirer sur le membre allongé, atta-
chait les lacs extenseurs, l'un au bas de la jambe, un autre au-dessus
du genou, et les lacs contre-extenseurs l'un autour de la poitrine et
sous les aisselles, le second dans l'aine du côté lésé. Puis il enroulait
ses lacs autour du pieu vertical, du treuil ou du banc qui portent son
nom. Quand les tractions directes des aides avaient ramené la tête au
niveau de ses cavités, le chirurgien, à l'aide d'un levier vertical im-
planté dans l'un des trous de la machine, s'efforçait de repousser la
tête en dehors et en dedans, pendant qu'un aide retenait le bassin
avec un levier semblable du côté opposé et que l'on favorisait le mou-
vement en portant en dehors le genou affecté.
Depuis Hippocrate, bien des modifications ont été proposées. Les
uns, comme A. Paré, conseillèrent de coucher le malade sur le ventre,
ou, comme J.-L. Petit, de l'incliner sur le côté sain. D'autres, avec
Fabre, imaginèrent de placer le lacs extenseur dans l'aine du côté
sain, pour éviter de repousser les muscles internes de la cuisse, ou,
comme Desault, de l'appliquer sur le cou-de-pied. Enfin Pouteau éle-
vait la cuisse h angle droit et tirait dans cette position avec la machine
de J.-L. Petit dont l'arc-boutant portait sur le pli de l'aine.
Or, le nombre même de ces modifications prouve que les chirur-
260 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
giens étaient pou d'accord sur la nature de la lésion qu'ils avaient
à combattre. Aujourd'hui que les renseignements fournis sur le dia-
gnostic sont plus précis, il convient, quand on doit user des procédés
de force, de se dire, une fois décision prise, que l'excès de prudence
peut tout faire manquer et qu'il faut savoir oser pour atteindre le Lut.
Si donc la luxation résiste aux procédés de douceur, il ne faudra pas
hésiter à recourir aux manœuvres de force el à se servir, conformé!
menl aux préceptes que nous avons exposés dans nos généralités, de»
moufles ou d'appareils puissants, tels que ceux de Javis ou de M. Bi-
gelow.
Nous ne dirons rien ici du premier, dont nous avons précédemment
parlé. Quant au second, il a pour but de faire l'extension sur la jambe
et la cuisse fléchie, à angle droit, le malade étant couché sur le sol
horizontalement, pendant que la contre-extension se fait au-dessous
du bassin par un bandage en T, qui l'entoure et vient se fixer au
plancher sur lequel repose le patient. L'extension s'opère à l'aide de
moufles, qui, d'une part, sont attachées à un trépied placé à une
assez grande hauteur au-dessus du malade, et d'autre part, au genou,
sur une gouttière coudée qui enferme la jambe et la cuisse. Or, c'est
avec ce point d'appui résistant pour les manœuvres que néces-
site la traction, que les aides opèrent sur le membre fléchi à angle
droit, en môme temps que le chirurgien dirige les manœuvres de la
coaptation.
On a remarqué, dans certaines réductions obtenues avec des mou-
fles, que l'os reprend sa place sans produire aucun bruit. Il faut que le
chirurgien soit prévenu de ce fait, pour ne point prolonger inutilement
les tractions. Si le changement qui s'est opéré dans le rapport des os
peut lui faire présumer que la réduction est obtenue, il doit comman-
der aux aides de cesser l'extension,» et rechercher si le fémur a con-
servé sa position vicieuse ou s'il a repris sa place normale.
Après la réduction, on a également noté que le membre parait plus
long que celui du côté opposé, excès de longueur qui ne tarde pas à
disparaître. J'ai pu m'assurer que ce phénomène manque souvent.
La capsule ayant été largement déchirée, le membre doit d'abord
être maintenu dans un repos absolu; il est même prudent d'attendre
plusieurs semaines avant de confier le poids du corps au membre ab-
dominal. On aura donc soin, dès que la réduction sera obtenue, ou
d'appliquer un appareil amidonné et ouaté qu'on ne fendra que le
quinzième jour, ou, comme le conseille M. Ghassaignac, d'unir les deux
pieds solidement et parallèlement ensemble au moyen d'une bande
disposée en huit déchiffre. Pendant la troisième semaine on exercera
le membre à l'aide de mouvements communiqués, et le malade ne
sera abandonné à lui-même que vers le vingtième jour.
LUXATIONS DU UENOU.
261
ARTICLE XXV.
LUXATIONS DU GENOU.
Trois os concourent à former l'articulation du genou,, le fémur, le
tibia et la rotule; de Là plusieurs espèces de luxations. Nous décrirons :
1° sous le nom de luxation de la rotule les déplacements dans lesquels
cei osa seul perdu ses rapports normaux avec le fémur ; 2° sous le nom
de luxation du tibia les déplacements de cet os par rapport au fémur.
§ I. — Luxations de la rotule.
Les luxations de la rotule sont fort rares; Boyer et A. Cooper en
avaient vu chacun un seul cas ; Dupuytren, dans son immense pratique
ne l'avait observée que trois fois. Il n'est donc point étonnant que les
opinions les plus contradictoires aient été professées sur une affection
que la pratique n'offre qu'à de si longs intervalles; aussi lorsqu'on lisait
les descriptions de cette maladie, restait-on convaincu qu'elles avaient
été déduites théoriquement des données anatomiques plutôt que de
l'observation clinique. En 1836, Malgaigne, frappé de ce vice radical,
dont étaient entachés tous les traités classiques, réunit tous les faits
que la science possédait à cette époque, et put faire à l'aide d'une
analyse rigoureuse une description qui avait l'avantage d'être établie
sur l'observation (1).
Nous aurons à étudier successivement :
1° Les luxations en dehors, complète et incomplète ;
2° La luxation en dedans ;
3° Les luxations de champ ou verticales, interne et externe.
Nous n'avons pas compris dans cette classification les prétendues
luxations en haut et en bas. Les premières sont généralement décrites
sous le nom de rupture du ligament rotulien. Quant aux secondes,
elles ne sauraient avoir lieu sans une rupture préalable ou plutôt une
division profonde des muscles de la région antérieure de la cuisse ; ces
lésions s'éloignent trop de ce que l'on entend sous le nom de luxation
pour pouvoir être décrites comme une variété de cette maladie. Il en
est de même des déplacements de la rotule qui accompagnent les luxa-
tions du tibia sur le fémur. Enfin quelques auteurs faisaient encore
mention d'une luxation sens dessus dessous, dans laquelle la rotule com-
plètement retournée présenterait en avant sa face postérieure, et en
(1) Mémoire sur la détermination des diverses espèces de luxations de la rotule,
Vf traitement et leurs signes {Gazelle médicale, 1836),
262 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
arrière sa face cutanée ; mais L'existence de ces déplacements ne peut
Être admise, et Malgaignc, après avoir examiné avec soin tous les faits
publiés sous ce titre par Sue, Hevin, Coze et Wolff, les a regardés
comme des luxations de champ, et a expliqué l'erreur de ces chirurgiens
par l'obscurité qui régnait alors sur l'histoire de ces déplacements.
Notions anatomiques . — La rotule s'articule avec la poulie intercon-
dylienne par une surface convexe que divise en deux parties une saillie
médiane. De ces deux facettes, l'une, externe, est concave ; l'autre se
trouve subdivisée en deux facettes secondaires, dont l'une, la plus
petite et la plus interne, vient, dans le mouvement de flexion du genou
à angle droit, s'articuler avec le bord du condyle interne, tandis que
dans la demi-flexion elle s'éloigne de ce condyle, qui alors n'est plus
en rapport qu'avec la facette moyenne. Il résulte de cette disposition
que le bord interne de la rotule paraît avoir une épaisseur beaucoup
plus considérable que le bord externe, circonstance qui, jointe à la
saillie moindre en dedans de la gouttière intercondylienne, tend à
expliquer comment la rotule est plus accessible par son côté interne
aux violences extérieures que par son côté externe.
Les condyles fémoraux sont réunis par la gouttière intercondylienne,
surmontée par une dépression assez profonde, dépression sus-condy-
lienne, qu'il est important de connaître pour bien comprendre quel-
ques-uns des faits relatifs à la luxation.
La rotule se trouve fixée dans sa position normale : 1° par le liga-
ment rotulien et le tendon du crural antérieur, insérés, l'un à son som-
met, l'autre à sa base ; 2° par des faisceaux fibreux, ligaments latéraux
de la rotule, qui s'insèrent sur ses bords et vont se fixer aux tubéro-
sités des condyles : ces ligaments latéraux sont recouverts par les ex-
pansions fibreuses du triceps (fig. 68 et 69).
Les rapports des os dans les différentes positions de la jambe sont
les suivants : dans l'extension, la rotule déborde la poulie fémorale
par plus delà moitié de sa hauteur, de telle sorte que les angles de cet
'os se trouvent au niveau d'une ligne qui passerait transversalement par
le milieu de la dépression sus-condylienne ; dans la flexion à angle
droit, et mieux encore dans la flexion forcée, la rotule vient s'engager
profondément entre les condyles.
1° Luxations en dehors. — A. Complète. C'est la plus fréquente des
.luxations de la rotule ; Malgaigne avait pu en découvrir onze observa-
tions dans les annales de la science. Dans cette espèce, la rotule aban-
donne complètement la surface cartilagineuse des condyles du fémur,
et va se placer au côté externe de cet os. Boyer, A. Cooper, croient que
cette lésion ne peut survenir uniquement à la suite de violences exté-
rieures ; ils supposent qu'une déformation préalable du genou ou un
LUXATIONS DU GENOU. 263
relâchement des ligaments doit toujours favoriser le déplacement. Celte
prédisposition, dépendant de L'état de l'articulation, ne nous parait pas
Indispensable. Ne voyons-nous pas tous les jours les ligaments les plus
Fie. 68. — Articulation du genou (face
antéro-postérieure) .
A, fémur. — B, tibia. — C, rotule. — 1, tendon
du muscle droit antérieur de la cuisse. — 2, liga-
ment rotulien. — 3, ligament interne de la ro-
tule. — 4, ligament latéral interne de l'articula-
tion. — 5, fibres ligamenteuses se rendant au
cartilage semi-lunaire.
Fig. 69. — Articulation du genou (coupe
antéro-postérieure) .
A, fémur. — B, tibia. — C, rotule. — 1, syno-
viale de l'articulation fémoro-tibialo. — 2,
glande adipeuse. — 3, synoviale prérohi-
lienne. — \, synoviale prélibiale. — 5, liga-
ment rotulien. — 6, tendon de la portion
intérieure du triceps (droit antérieur) .
résistants être rompus par la violence qui produit la luxation ? Pourquoi
n'en serait-il pas de môme pour la rotule ?
Causes et mécanisme. — Deux ordres de causes peuvent être assi-
gnés à la luxation de la rotule en dehors : 1° une violence extérieure ;
2° la contraction musculaire.
La disposition de l'articulation de la rotule avec le fémur rend
26/l AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
compte de la fréquence de relie luxation relativemenl à la luxation on
dedans. A la vérité, Le condyle externe du fémur forme une saillie plus
considérable que le condyle interne, ce qui rend plus difficile 1" glisse- ,
nient de la rotule en dehors; mais, d'un autre côté, l'absence de saillie
du condyle interne, l'épaisseur plus considérable de la rotule en
dedans, donnent plus de prise aux agents extérieurs, et rendent la
luxation en dehors plus facile.
Si Ton étudie les rapports de la rotule avec le fémur dans les diverses
positions de la jambe, on voit que, dans la flexion, la rotule est forte-
ment appliquée sur le fémur, qu'elle se cache pour ainsi dire entre les
condyles ; que son bord interne ne présente plus une surface suffisante
à l'action des violences extérieures qui, alors, agissant à la fois sur le
fémur et sur la rotule, ne produiront pas la luxation. Dans l'extension,
au contraire, la rotule très-mobile peut être facilement déplacée laté-
ralement, et elle offre par son bord interne plus de prise aux agents
vulnérants. Il est à remarquer cependant que, sur le cadavre, il est dif-
ficile de produire des luxations de la rotule, la jambe étant dans l'exî
tension, sans avoir préalablement divisé les ligaments latéraux, parce
que, dans ce cas, l'extrême laxité des ligaments s'oppose à leur dé-
chirure, par conséquent à un déplacement permanent. La luxation se
produit plus facilement dans le cas où la jambe est légèrement fléchie,
disposition qui, tendant les ligaments latéraux, leur permet de se dé-
chirer, tandis que le bord interne de la rotule,donne encore une prise
suffisante à l'action des violences extérieures. C'est ainsi que Ton dit
avoir vu se produire ce déplacement dans la rencontre de deux ca-
valiers lancés au galop et venant se heurter le genou en sens contraire.
Une chute peut également causer le même accident.
Les expériences nombreuses que M. Péan a laites sur le cadavre
en 1856, alors qu'il était interne à l'hôpital Saint-Louis, et les observa-
tions cliniques qu'il a recueillies depuis cette époque, lui ont démontré
que le corps étranger qui produit la luxation agit mieux lorsque sa-
surface est arrondie et porte d'un même coup et sur le bord interne de
la rotule el sur la portion de la face antérieure qui lui correspond que
si la surface d'action est trop étroite. Or, il est à remarquer que dans
ce cas, lorsque la rotule est chassée en dehors de sa cavité de ré-
ception, elle subit, de même que le triceps et le tendon rotulien. un
mouvement de torsion qu'on peut expliquer par la résistance des liga-
ments qui s'insèrent sur Ja face antérieure et sur les bords latéraux de la
rotule.
La contraction musculaire peut-elle produire une luxation complète
de la rotule? Cela a été admis d'après une observation de Chrétien,
rapportée par Malgaigne. Mais l'observation de Chrétien nous parait
être une luxation incomplète en dehors. En effet, il y est dit que «la
LUXATIONS UU GENOU. 265
Bftt„le nlacéeà la partie antérieure de la tubérosité du condyle externe
h i fémur faisait une saillir considérable. » Or, ce n'est pas là, quoi
u,en ait dit Malgaigne, le caractère d'une luxation complète, mais bien
lune luxation incomplète. Il serait bien difficile de comprendre qu'une
contraction spasmodique bornée au vaste externe, le vaste interne res-
tent inactif, intervînt pour entraîner la rotule en dehors. Ce qui est
Lonnable à penser, c'est que la contraction musculaire contribue
nour sa part, quand l'axe du membre inférieur a été dévié par quelque
violence aux déplacements de la rotule, et que les luxations en dehors
sont plus fréquentes à cause de la prédominance d'action du vaste
externe dont la puissance est bien plus considérable que celle du vaste
interne. , .
Anatomie pathologique. - La rotule, qui a quitte la lace antérieure
Fig. 70. — Luxation latérale externe et complète de la rotule.
Sur celte figure qui représente une luxation ancienne, on voit que la face inlerno de la rolule, tournéo
en dehors, était presque complètement masquée par un tissu fibreux, d'aspect périostiquo, qui avait
fait croire au premier abord qu'elle n'était autre que la face externe
descondyles du fémur, est venue se placer en dehors, dételle sorte que
sa l'ace articulaire est quelquefois appuyée sur le condyle externe.
Mais le plus souvent M. Péan a constaté que la face articulaire ou
266 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
cartilagineuse do cet os vient se mettre en contact avec la peau, tandis
que la l'ace non articulaire ou antérieure de cet os s'adosse au con-
dyle. C'est là du moins ce qu'il a eu l'occasion de constater dans ses
expériences, et chez six malades qu'il a observés depuis cette époque
dans plusieurs services des hôpitaux. C'est là ce qu'il est possible de
constater sur la figure ci-contre (fig. 70). Si donc Malgaigne, auquel
M. Péan avait présenté, il y a plusieurs années, une pièce de luxation
ancienne sur laquelle cette disposition était non moins évidente que dans
cette dernière, avait nié tout d'abord le fait, comme contraire à son opi-
nion, il fut obligé ensuite de reconnaître que ce qui l'avait induit en
erreur, c'est que, par le fait de l'ancienneté de la lésion, la face articu-
laire de la rotule qui est venue se met Ire en contact avec la face profonde
du derme change légèrement déforme et se laisse dépouiller de son car-
tilage, qui se laisse résorber pour faire place à un tissu d'aspect périos-
tique, lequel se continue lui-môme avec les fibres du tendon du triceps
et du ligament rotulien, dont la torsion, avec le temps, devient de moins
en moins apparente. Il suffira donc dorénavant que le chirurgien soit
prévenu delà possibilité de cette méprise pour éviter de la commettre.
L'axe de la rotule n'est pas parallèle à celui du fémur, mais un peu
oblique en arrière et en bas. Les muscles rotuliens, surtout le vaste
interne, fortement tendu, et le ligament rotulien se tendent sous la
peau et forment une saillie oblique. Les ligaments latéraux de la ro-
tule, surtout le ligament latéral interne, sont déchirés.
Symptomatologie. — Le genou est déformé ; il est aplati d'avant
en arrière, et plus large qu'à l'état normal. Si l'on promène la main
autour de l'articulation fémoro-tibiale, on sent en avant une dépres-
sion considérable qui correspond à la gouttière intercondylienne; en
dehors, une tumeur dure, peu mobile, formée par la rotule, appliquée
un peu obliquement contre la face externe du condyle externe du
fémur, sa face antérieure regardant en dedans, son bord antérieur sou-
levant la peau en avant et un peu en dedans. Au-dessus des condyles
fémoraux, on sent une corde tendue obliquement en dehors, et formée
par le vaste interne; au-dessous de ces condyles, une saillie formée par
le ligament rotulien, qui se porte en dehors et en haut, pour aller à la
rencontre du sommet de la rotule. La jambe est quelquefois dans l'ex-
tension sur la cuisse, mais ordinairement fléchie. Quelques auteurs ont
prétendu que la jambe était toujours dans l'extension ; mais l'observa-
tion a démontré que souvent aussi elle était fléchie à angle obtus sur la
cuisse. Malgaigne, qui a rapporté un cas de luxation avec extension de
la jambe, pense avec raison que ce symptôme est exceptionnel. En
effet, la rotule étant portée en dehors, les muscles extenseurs de la
jambe ne peuvent plus agir assez énergiquement pour contre-balanccr
l'action des fléchisseurs, et la jambe est entraînée dans la flexion. C'est
LUXATIONS DU GENOU. 267
en effet ce qui arrive flans la plupart des luxations complètes en dehors
el ce qu'on observe dans les luxations qui n'ont pas été réduites.
Les mouvements actifs sont impossibles; les mouvements communi-
ques sont peu étendus et très-douloureux.
Diagnostic. — Cette luxation ne peut-être confondue avec aucun
autre déplacement de la rotule; il n'y aurait d'erreur possible que dans
le cas où il existerait un épanchement considérable autour de l'articu-
lation, et c'est précisément ce qui arriva dans le cas vu par Malgaigne,
le gonflement masquant tellement les parties que Ton crut d'abord à
une luxation incomplète.
Pronostic. — Le pronostic est peu grave même sans réduction, et
il est presque toujours assez facile de l'obtenir quand la luxation est
récente ; mais il est à craindre qu'il n'y ait récidive, ce qui a été sou-
vent observé. Quand la luxation n'a pas été réduite, le malade, dans la
plupart des cas, finit par marcher presque aussi bien qu'avec le mem-
bre sain.
Traitement-. — Pour réduire cette luxation, Avicenne recommandait
de faire poser le pied du malade à plat sur le sol, et de refouler l'os en
place avec les mains. J. L. Petit voulait que la jambe fût ramenée à
l'extension complète, puis qu'on poussât en bas les muscles rotuliens
pour les relâcher et faciliter l'action de la main sur la rotule. Mais la
seule méthode sur laquelle on puisse compter est celle qui a été con-
seillée par Valentin. Voici en quoi elle consiste : le malade est couché
sur un lit ; le chirurgien saisit le talon du membre blessé, et élève gra-
duellement la jambe jusqu'à ce qu'elle soit dans l'extension sur la
cuisse ; il continue à soulever le membre jusqu'à ce que la cuisse fasse
un angle obtus avec le tronc, afin de relâcher les muscles extenseurs ;
confiant alors le membre à un aide, il saisit de ses deux mains le genou
malade, et, pressant avec les pouces sur le bord externe de la rotule,
il la refoule en avant, puis en dedans : une seule main pourrait suffire
pour la réduction; la main serait alors appliquée, à plat, et la rotule
serait repoussée par le pouce et l'éminence thénar.
On a vu aussi la réduction se produire spontanément. M. Ad. Richard
cite un cas de luxation complète que le blessé s'était faite en enjambant
brusquement plusieurs marches d'un escalier de théâtre et qui se ré-
duisit sous la seule influence d'une forte contraction du triceps. Mais
il est vrai que c'était la seconde fois que l'accident se produisait.
Dans le cas au contraire où la contraction du triceps semblerait faire
obstacle à la réduction, l'emploi du chloroforme poussé jusqu'à la pro-
duction de la résolution complète serait une ressource que nous ne
saurions trop recommander.
L'opération terminée, le malade sera maintenu couché pendant
trente à quarante jours, afin de prévenir la récidive ; le genou sera
268 AFFECTIONS 1JIÏS ARTICULATIONS.
entouré par un bandage de Scultet ou un appareil inamovible : il sera
bon, lorsqu'on fera lever le malade et qu'on l'aura soumis à l'usage
des appareils à mouvements, de lui soutenir le genou avec une ge- ,
nouillère. On a môme essayé pour les cas où les récidives se répètent, de
divers appareils que doitporter constamment le blessé. Ainsi, Itard, qui
avait surtout remarqué, cbezun de ses malades, un allongement ci
dérable du tendon rotulien, fit construire un appareil qui embrassai!
la moitié supérieure de la rotule cl attirait cet os en bas à l'aide de
deux lanières élastiques. Mais, malgré l'application soigneuse de cet
ingénieux appareil, il se produisit une nouvelle luxation en dehors.
Peut-être une simple genouillère étroitement serrée autour du genou
et appliquant au côté externe de la rotule un coussinet résistant, eût-
elle mieux réussi.
B. Luxation en dehors incomplète. — Cette luxation paraîtrait devoiij
être plus fréquente que la précédente. Boyer professait cette opinion ;
mais Malgaigne a rassemblé des faits qui tendent à démontrer que
cette lésion est, au contraire, beaucoup plus rare.
Anatomie pathologique. — On avance généralement que, dans la
luxation incomplète, la facette interne de la rotule vient se mettre en
contact avec la partie externe de la poulie articulaire, le bord interne de
la rotule répondant au fond de la poulie ; mais Maigaigne a fait remar-
quer avec raison qu'un semblable déplacement ne saurait être perma-
nent; et d'ailleurs, si les rapports des deux os étaient tels qu'on l'in-
dique, la jambe serait légèrement fléchie sur la cuisse. Or, l'observation
a appris que, dans les luxations incomplètes, le membre est dans l'ex-
tension. Suivant le môme auteur, ce n'est point le bord interne delà
rotule, qui se trouve placé entre les condyles, et qui la fixe dans sa po-
sition nouvelle; c'est son angle supérieur et interne qui, retenu dans
le creux sus-condylien d'une manière plus ou moins solide, forme le
principal obstacle à la réduction ; la face antérieure de la rotule regarde
en avant et surtout en dedans, en sorte qu'il donne à ce déplacement
le nom de luxation oblique.
Causes et mécanisme. — Les causes de la luxation incomplète sont
les mômes que celles de la luxation complète, un choc, une chule sur
le genou; la contraction musculaire a été invoquée également pour la
production de ce genre de déplacement. Le mécanisme delà luxation
par contraction musculaire a soulevé quelques discussions que nous
croyons devoir résumer. Selon Robert, « la jambe, formant avec la
» cuisse un angle obtus saillant en dedans, le ligament rotulien, qui
» est placé suivant l'axe de la jambe, et la résultante du muscle triceps
» et droit antérieur, qui répond à l'axe de la cuisse, forment également
» un angle obtus. Pendant la contraction des muscles extenseurs, la
LUXATIONS DU GENOU. 269
» rotule doit être portée plus ou moins en dehors, suivant la résultante
» de ces deux lignes obliques. Une expérience bien simple, et que j'ai
» souvent répétée, m'a prouvé que les choses se passent ainsi : lors-
» qu'on place la main sur la rotule d'un individu maigre et bien mus-
» clé, et que Ton fait contracter brusquement les muscles extenseurs,
» on sent la rotule se porter manifestement en dehors.... Toutefois j'a-
» jouterai qu'un peu d'étroitesse des condyles fémoraux ou de laxité
» du ligament rotulien, ou qu'une courbure très-prononcée de la
» jambe, m'a plusieurs fois paru coïncider avec ce déplacement très-
» étendu de la rotule dans les expériences que j'ai faites. »
Malgaigne pensait que jamais, dans une articulation bien conformée,
la résultante de la direction du ligament rotulien et de l'action des
muscles ne s'écarte assez de la poulie articulaire pour porter la rotule
en dehors du condyle externe ; il supposait que la théorie de Robert ne
serait applicable qu'au cas de récidive; il admettait, comme dans le
cas de luxation complète, que ce déplacement serait causé par la seule
contraction du vaste externe.
Symptomatologie. — Le genou est déformé; il offre en dehors une
saillie qui paraît d'autant pius considérable qu'elle est opposée à une
dépression qu'on remarque en dedans, au niveau du condyle interne du
fémur; on sent ce condyle sous la peau; le bord externe de la rotule
saillant en avant et en dehors: sa face postérieure déborde le condyle
externe, et peut être également sentie en arrière ; la jambe est dans
l'extension sur la cuisse; dans une seule observation, rapportée par
Monteggia, la jambe était dans la flexion; mais Malgaigne explique ce
fait, dans lequel il y a eu d'ailleurs réduction spontanée, par la laxité
des ligaments du genou. Les mouvements actifs sont impossibles, les
mouvements passifs très-douloureux.
Le diagnostic de cette affecLion est facile; elle ne pourrait être con-
fondue qu'avec la luxation complète; mais il suffit, pour éviter l'er-
reur, d'examiner la position de la rotule, et si Sabatier hésita d'abord
dans le cas de Boyer, c'est qu'il n'avait jamais vu de lésion pareille.
Pronostic. — Il est moins grave encore que pour la luxation précé-
dente, en ce que la déchirure des ligaments est moins considérable ;
que le malade est moins exposé à la récidive ; qu'il faut moins de temps
pour obtenir la consolidation que dans les cas où la réduction n'a pas
été faite : les fonctions du membre se sont presque complètement ré-
tablies; mais il est à remarquer que la luxation incomplète est plus dif-
ficile à réduire que la luxation complète.
Traitement. — Nous venons de dire qu'il est souvent plus difficile de
réduire les luxations incomplètes que les luxations complètes. Mal-
gaigne nous semble avoir complètement expliqué ce phénomène, qui,
d'abord, parait extraordinaire. Dans la luxation incomplète, disait ce
270 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
chirurgien, la rotule, arrêtée au milieu du fémur dans une position
oblique, vient se loger par son bord interne dans le tissu adipeux qui
recouvre le creux sus-condylien ; il creuse un sillon, où il reste engagé ,
comme un coin, et où la tuméfaction du tissu adipeux vient raffermir
encore. On conçoit, que, dans ce .cas, la méthode de Valentin sera im-
puissante pour remettre l'os en place. C'est ce qui est arrivé à Sabatier,
qui a échoué une fois; à Boyer et à Herbert Mayo, qui n'ont pu réduire
qu'avec de grandes difficultés. Voici le procédé qu'il faudrait suivre dans
ce cas : au lieu d'étendre la jambe sur la cuisse ; on la fera fléchir
brusquement, afin de dégager l'angle interne de la rotule et de le faire
descendre sur la poulie cartilagineuse, qui, offrant une surface arron-
die, solide, glissante, ne lui permettra pas de garder l'équilibre dans
sa position oblique, et la forcera, l'action musculaire aidant, à bascu-
ler et à reprendre sa direction normale. Il convient d'ajouter que
Hoskings, ayant tenté ce procédé, ne put arriver qu'à la demi-flexion,
et cela en produisant une douleur telle qu'il fut obligé de s'arrêter
sans avoir rien obtenu.
Les soins consécutifs seront les mêmes que pour la luxation complète.
2° Luxation en dedans. — Malgaigne a fait remarquer avec juste
raison que la luxation complète en dedans, admise pour la première
fois par A. Paré, et décrite ensuite par les auteurs les plus recomman-
dables, a peut-être été adoptée sans preuves suffisantes. Il combattait
l'opinion de Bell et de Gallisen, qui la regardaient comme étant plus
commune que la luxation en dehors. En effet, ses recherches ne lui
ont fait découvrir qu'un seul fait qui pût appartenir aux luxations en
dedans; c'est celui qui est rapporté dans le Muséum anatomicum de Wal-
ther. C'était là, à ses yeux, le seul cas que nous possédions d'une luxa-
tion complète en dedans. Cependant, après avoir médité sur le texte de
Walther, nous ne saurions partager la manière de voir de Malgaigne.
Nous croyons qu'il s'agit là d'une luxation incomplète, car il y est dit
que la rotule a pris une position plus oblique ; que son sommet, dirigé
en dedans, s'est creusé une surface articulaire sur le condyle interne
du tibia; que sa base est dirigée en dehors; que sa surface postérieure
ne s'articule qu'avec le condyle interne du fémur ; que le condyle
externe a perdu son poli ; qu'il est rugueux (1).
A la vérité, Malgaigne a allégué à l'appui de son opinion que la
(1) « A luxatione quœ in tenera œtate accidit, patella situm magis obliquum oblinuit ;
» apex nimirum introrsum versus inlernum tibiœ condylum sibi faciem articularem pa-
» ravit; basi extrorsum vergit; superficies posterior cum condylo iuterno femoris arli-
» culalionem tantum iniit Condylus externus tenions non polilus sed asper est.» Muséum
anaiom. de Walther, 2476, n° 678.)
Nous convenons, avec Malgaigne, que la position de la rotule n'est pas indiquée avec
LUXATIONS DU GENOU. 271
[flmbeétail fléchie à angle droit sur la cuisse, symptôme qui, selon lui,
ne saurait appartenir qu'à une luxation complète. Mais celte luxation
datait de l'enfance ; on ignore les circonstances au milieu desquelles
elle a été produite; quelles sont les complications, telles que ruptures
tendineuses et musculaires, qui ont pu se rencontrer, et qui auraient
permis la flexion du membre; on ignore si, après la production de cette
luxation, le genou n'a point été atteint d'affections qui auraient pu déter-
miner une luxation graduelle; enfin, Monteggia n'a-t-il pas vu, dans un
cas exceptionnel à la vérité, la flexion de la jambe, bien que la luxation
de la rotule fût incomplète? Nous nous croyons donc autorisés, jusqu'à
ce que l'observation soit venue infirmer notre opinion, à rejeter l'exis-
tence des luxations complètes delà rotule en dedans. Quant à la luxa-
tion incomplète, son existence nous paraît démontrée par le fait que
nous venons de discuter. On a bien encore cité comme un exemple
de ce déplacement une observation empruntée à Asthon-Key; mais,
pour apprécier le peu de valeur de cette observation, il suffit de savoir
que le malade n'a été vu que par un élève attaché au service, qui ré-
duisit immédiatement la luxation. Quant à l'autopsie, elle n'est pas
plus probante, car le malade succomba un mois après l'accident, par
suite d'une vaste suppuration du genou, qui, en détruisant les parties,
a dû jeter du doute sur l'espèce de déplacement qui avait existé.
Nous ne croyons pas devoir exposer la symptomatologie de cette lé-
sion, qui se bornerait à une paraphrase du fait de Waltber. Nous évite-
rons ainsi de tomber dans le reproche tant mérité que Malgaigne a
adressé à la plupart des auteurs classiques, de créer de toutes pièces
une symptomatologie souvent imaginaire. Quant au cas de double
luxation en dedans observé par M. Putégnat, chez une jeune fille de
treize ans et demi qui se luxait et se réduisait les rotules plus de cent
fois par heure, l'auteur dit lui-même que les ligaments étaient si relâ-
chés que les muscles ne parvenaient pas à étendre complètement la
une très-grande précision; cependant il nous semble que la description précédente dési-
gne suffisamment une luxation incomplète ; car s'il s'agissait d'une luxation complète,
le sommet de la rotule s'inclinerait obliquement en dehors pour aller s'articuler avec la
tubérosité interne du tibia, tandis que la base serait tournée en dedans : or, nous voyons
qu'il existait précisément une disposition inverse. Pour interpréter ce texte comme le fait
Malgaigne, il faudrait supposer que l'auteur désigne par les mots inlrorsum et extrorsum
le centre ou la superficie du membre ; en accordant môme ce point, il y aurait encore
dans ces mots cum condylo inlcrno femoris arliculationem tantum iniit une raison pour
croire que la face postérieure de la rotule n'a pas abandonné complètement la surface
articulaire du fémur, mais qu'elle ne s'articule plus qu'avec un seul condyle ; il s'agit
ici, en effet, d'une articulation, articulalionem iniit, et non d'un simple contact, comme
cela aurait lieu dans une luxation complète. Enfin, en admettant que la luxation fût
complète, on comprendrait difficilement que le condyle externe eût seul perdu son poli.
272 AFFECTIONS DI5S ARTICULATIONS.
jambe. iNous n'avons donc pas à compter cette observation parmi les«i
eas de luxation traumatique, et pour terminer l'histoire problématique
de la luxation de la rotule en dedans, nous dirons seulement qu'il est i
présumable que cette luxation serait caractérisée par des symptômes i
analogues à ceux des luxations incomplètes en dedans. Les moyens de
réduction seraient également les mêmes que pour ces luxations.
3° Luxations verticales ou de champ. — Jusqu'au commencement;
de ce siècle, l'existence de ces luxations était niée par la plupart des>
auteurs classiques. On ne saurait maintenant la révoquer en doute, carr
la science possède un assez grand nombre de laits, non-seulement pour
rendre incontestable l'existence de cette lésion, mais encore pour per-
mettre de la décrire.
Dans cette luxation, la rotule se place de champ en avant du fémur;;
un de ses angles se loge dans le creux sus-condylien, l'autre soulève en i
avant les téguments de la partie antérieure du genou ; les deux faces •
sont dirigées, l'une en dedans, l'autre en dehors. Dans un cas observé
par Payen, le déplacement était tellement complet que la surface arti- •
culaire de la rotule était légèrement inclinée en avant et la face anté- •
rieure en arrière. Lorsque l'angle externe de la rotule appuie dans le :
creux sus-condylien, l'angle interne fait saillie sous la peau, la face •
postérieure de l'os est dirigée en dedans, l'antérieure est en dehors, .
la luxation est dite verticale interne; si, au contraire, c'est l'angle in-
terne qui est logé dans le creux sus-condylien, les rapports des parties
sont inverses, la luxation est appelée verticale externe. On a rencontré
la luxation verticale interne aussi fréquemment que la luxation verti-
cale externe.
Il est difficile de se faire une idée du mécanisme d'un semblable dé- ■
placement; toutefois on a invoqué la contraction musculaire; Malgai-
gne en a rapporté quelques cas; mais la cause la plus fréquente est ,
une chute ou l'action d'une violence extérieure.
La déformation du genou dont le diamètre antéro-postérieur est .-cul
augmenté, est le signe qui frappe d'abord; il est beaucoup plus saillant
en avant, la main, promenée en avant de l'articulation, sent le bord
tranchant que forme un des bords latéraux de la rotule ; de chaque
côté, on trouve deux dépressions profondes; le membre est dans l'ex-
tension ; la flexion est impossible.
Il est quelquefois difficile de reconnaître si la luxation est verticale
interne ou verticale externe, l'épaisseur, l'engorgement des tissus, s'op-
posant à ce que l'on puisse facilement reconnaître les bords et les faces
de l'os déplacé ; mais le chirurgien sera facilement mis sur la voie par
le sens de la torsion du ligament rotulien et du tendon du droit anté-
rieur. Enlin, le bord externe de la rotule est beaucoup plus mince
LUXATIONS DU GENOU. 273
et tranchant que l'intérieur, taillé en biseau sur la troisième facette.
Cette luxation est souvent difficile à réduire, ce qui rend dans ces cas
le pronostic plus fâcheux. Si on la réduit facilement, le malade recou-
vre rapidement les fonctions de son membre; si la luxation ne pouvait
être réduite, il pourrait arriver, ainsi que cela a été observé, que la
luxation se réduisît plus tard : il y aurait néanmoins à craindre que
souvent la terminaison ne fût pas aussi heureuse.
Pour réduire cette luxation, on devra, le membre étant dans l'exten-
sion, relever la jambe, et fléchir la cuisse sur le bassin pour relâcher les
muscles extenseurs, soulever la rotule pour la dégager de la place
qu'elle occupe et la refouler en bas.
Si ce procédé était insuffisant, la flexion forcée, telle que nous l'avons
conseillée pour la luxation incomplète en dehors, pourrait amener un
bon résultat. Dans un cas où ces manœuvres avaient échoué, Payen,
pour dégager l'angle de la rotule fixé dans la dépression sus-condy-
lienne, engagea le malade à contracter les muscles extenseurs, de ma-
nière à entraîner la rotule en haut. La réduction fut alors facile. Si
ces deux procédés venaient à échouer, devrait-on, ainsi que l'a con-
seillé Cuynat, se servir de l'élévatoire ? Nous pensons qu'il y aurait
imprudence à utiliser cet instrument. Peut-être vaudrait-il mieux, à la
rigueur, s'aider ici du cachet et du petit maillet dont nous avons préco-
nisé l'emploi à propos des luxations de l'épaule... Quant à la section
des ligaments du droit antérieur et du ligament rotulien, que Wolff a
employée une fois, nous repoussons un pareil moyen, qui a entraîné
la perte du malade dans le seul cas où il a été appliqué.
§ II. — Luxations du tibia.
Les luxations du tibia sur le fémur, qu'il serait peut-être plus ration-
nel de décrire, à l'exemple d'Hippocrate, sous le nom de luxations de
l'extrémité inférieure du fémur, sont peut-être encore plus rares que
les luxations de la rotule, et l'observation a démontré qu'on les ren-
contre le plus souvent chez les adultes du sexe masculin. Une seule fois
Bonnet a pu observer une de ces luxations sur une enfant de douze ans.
Ces luxations sont le plus souvent incomplètes. Comme le contact des
surfaces articulaires se trouve établi sur une plus grande étendue dans
le sens transversal que dans le sens antéro-postérieur, il était permis
d'établir à priori que les déplacements qui se feront, soit en dedans,
soit en dehors, se montreront plus fréquemrncntincomplets que ceux qui
auront lieu en arrière ou en avant. Ici encore les faits confirment cette
induction tirée de l'anatomie ; car il n'existe aucun exemple authenti-
que de luxation latérale complète ; il n'en est pas de même pour les
luxations antéro-postérieures.
NÉLATON PATH. CHIR. 1)1. — 18
376 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
Les recherches de Velpeau (1) et celles de Malgaigne (2) oui établi
que les luxations en avant et en arrière sont tantôt complètes, tantôt
incomplètes. D'accord sur ce fait général, ces auteurs ont émis, sur la
fréquence relative des deux variétés de déplacement antéro-posté-
rieur, des opinions sensiblement différentes. Tandis que Velpeau
regarde les luxations complètes comme presque constantes, et les incom-
plètes comme extrêmement rares et presque impossibles, Malgaigne
conclut de l'examen attentif des faits connus que les premières sont
exceptionnelles, et les secondes incomparablement plus fréquentes.
Pour concevoir cette divergence d'opinions, il faut remonter à l'époque
où furent publiées les recherches de ces deux chirurgiens. En 1836,
on admettait généralement, avec Boyer, que les luxations complètes
du genou en arrière étaient impossibles, et avec Duverney que les dé-
placements complets en avant n'avaient jamais été observés; en un
mot, on niait l'existence des luxations complètes, soit dans le sens
antéro-postérieur, soit dans le sens latéral. Ce fut à l'époque où régnait
cette opinion que Velpeau, après avoir compulsé les annales de la
science, annonça que non-seulement les luxations complètes du genou
existaient, mais qu'elles étaient fréquentes relativement aux luxations
incomplètes. Cette proposition, déduite de l'examen de vingt et une
observations, venait renverser une erreur accréditée dans la science et
constituait un véritable progrès. Dans la plupart de ces observations,
on signalait un raccourcissement de la jambe qui variait de 5 à 10 cen-
timètres. En présence de ce signe, il était difficile de ne pas admettre
une luxation complète : toutefois cette conclusion n'était pas aussi
rigoureuse qu'on pouvait le penser. Malgaigne chercha à établir que ce
raccourcissement était simplement apparent, ainsi que nous aurons
occasion de le démontrer dans la symptomatologie; qu'il était dû à la
position oblique que prennent la rotule et le ligament rotulien lorsque
la tête du tibia se porte en arrière ou en avant des condyles du fémur;
et que, dans la plupart des faits cités par Velpeau, la longueur du mem-
bre abdominal n'avait subi aucune altération : l'expérimentation cada-
vérique et l'observation clinique vinrent à l'appui de cette opinion,
qu'une critique rigoureuse de tous les faits connus acheva de faire
prévaloir.
Les recherches faites jusqu'à ce jour sur les luxations du genou nous
conduisent donc à admettre : 1° que ces luxations peuvent être com-
plètes et incomplètes; 2° que les premières sont rares et n'ont été ob*
servées que dans le sens antéro-postérieur ; 3° que le tibia peut se luxer
(1) Dictionnaire de médecine en 30 vol. in-8, article Genou, t. XIV, 1836.
(2) Lettre à M. Velpeau sut les Luxations fémoro-tibiales, par J. F. Malgaigne. (Archives
générales de médecine avril et juin 1837.)
LUXATIONS DU GENOU. 275
sur le fémur, en se portant en arrière, en avant, en dedans et en dehors.
A ces quatre variétés principales quelques faits permettent d'en réunir
deux autres dont l'existence n'est cependant pas aussi clairement dé-
montrée. De ces deux dernières variétés, Tune se produirait pendant
la rotation de la jambe autour de son axe, le fémur étant immobile ;
l'autre résulterait du déplacement de l'un des fibro-cartilages interarti-
culaires. On pourrait enfin accorder une mention spéciale à la combi-
naison du déplacement en arrière avec la rotation du tibia en dehors.
Mais il est facile de concevoir que tout peut arriver, qu'il n'est pas de
rapports, même les plus bizarres, qu'on ne puisse observer, et que c'est
déjà beaucoup que ih ou 15 variétés de déplacements pour la même
articulation.
Anatomie pathologique. — 1° Luxations en arrière. — Ces luxations
sont plus rares que les luxations en avant. Douze cas seulement avaient
été réunis par Malgaigne. Elles sont complètes ou incomplètes.
A. Luxation incomplète. — Dans la luxation incomplète en arrière, le
tibia, repoussé en arrière, correspond par le bord antérieur de ses sur-
faces articulaires à la partie postérieure des condyles fémoraux; ceux-ci,
suivant Malgaigne, appuient sur l'extrémité antérieure des fibro-carti-
lages inter-articulaires, qu'ils dépriment sans les déplacer, ou bien ils
refoulent ces fibro-cartilages en avant et se placent entre le bord anté-
rieur des cavités du tibia et l'extrémité correspondante du disque fibro-
cartilagineux ; d'autres fois, l'un des condyles surmonte le disque qui
lui correspond, tandis que le condyle opposé repousse en avant celui sur
lequel il appuie. Selon Velpeau, les fibro-cartilages ne seraient pas pla-
cés au-dessous ou en avant des condyles fémoraux, mais immédiatement
en arrière ; de telle sorte que ces condyles reposeraient alors sur le
bord antérieur des cavités tibiales, où ils seraient fixés par la saillie de
ces cartilages, qui les empêcherait de se reporter en avant. Le liga-
ment postérieur et la partie postérieure de la capsule se déchirent, les
ligaments latéraux sont fortement distendus et incomplètement rom-
pus; le ligament rotulien s'étend horizontalement au-dessous del'é-
chancrure intercondylienne, en attirant en bas et en arrière le sommet
de la rotule, qui s'incline en bas et en avant sous un angle de 48°. Les
muscles jumeaux et poplité sont soulevés et tendus à leur insertion
condylienne, mais non rompus ou déchirés.
B. Luxation complète. — Dans les luxations complètes en arriére, les
tubérosités du tibia subissent un mouvement de recul plus considérable.
La différence qui existe sous ce rapport entre les déplacements complets
et incomplets est de 2 centimètres environ. Ce n'est plus immédiatement
au-dessous de la partie supérieure de ces condyles que se place la par-
tie antérieure des tubérosités tibiales, mais en arrière de leur extré-
mité arrondie, sur laquelle elle glisse de bas en haut en remontant
AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
vers l'attache des jumeaux et du poplité, qui alors se rompent le plus
souvent. Les désordres qu'on observe dans les liens articulaires à la
suite de ces déplacements diffèrent peu des précédents; les ligaments
latéraux subissent des déchirures plus considérables; le ligament rotu-
lien est plus tendu, sans présenter cependant aucune rigidité, ainsi que
Ta très-bien établi Malgaigne par l'expérience suivante : « Prenez une
» articulation fraîche; détruisez les ligaments croisés, latéraux et pos-
» térieur ; puis fléchissez la jambe au plus haut degré, et fixez soigneu-
» sèment la rotule dans la place qu'alors elle occupe. Si ensuite vous
» renversez la jambe en avant sans que la rotule ait changé de place,
» vous obtiendrez un écartement si complet des deux os qu'il y aura
» de k à 6 lignes de distance entre le bord antérieur des cavités tibiales
n et le point le plus postérieur des condyles du fémur. La rotule peut
» donc être ramenée de k à 5 lignes plus en avant que dans la flexion
» forcée, et la luxation complète être encore possible ; d'où il suit que
» l'appareil rotulien ne subira jamais dans ce cas de tiraillements. »
2° Luxations en avant. — A. Incômplète. Dans la luxation incomplète
du tibia en avant, cet os correspond à la partie moyenne des condyles
fémoraux ; ceux-ci reposent sur la partie postérieure des fibro-cartila-
ges interarticulaires et des cavités tibiales ; le ligament rotulien est
relâché; la rotule, inclinée en haut et en avant; le ligament croisé
antérieur, déchiré, ainsi que le ligament postérieur de l'articulation du
genou ; les ligaments latéraux sont aussi déchirés en partie; les jumeaux
et le poplité présentent également des ruptures partielles.
B. Complète. Si la luxation antérieure est complète, les tubérosités
tibiales répondent par leur bord postérieur à l'extrémité antérieure des
condyles du fémur; la jambe, glissant de bas en haut sur ces condy-
les, soulève plus complètement la rotule et son ligament, qui prend
une position horizontale en s'appliquant sur l'extrémité supérieure du
tibia. Les ligaments croisés, latéraux, et le ligament postérieur, sont en
grande partie rompus ; le poplité est déchiré entièrement. Roger (de la
Haute-Marne) a vu un cas où les deux os de la jambe étaient remontés
bien au-dessus de la poulie fémorale.
3° Luxations latérales. — Lorsque le tibia se déplace latéralement,
Tune de ses tubérosités cesse d'être en contact avec le condyle qui lui
correspond normalement, et l'autre entre en rapport avec ce même
condyle. Ainsi, dans les luxations en dedans, la tubérosité interne du
tibia devient libre, et la tubérosité externe reçoit le condyle interne;
dans la luxation en dehors, c'est la tubérosité interne du tibia qui
entre en rapport avec le condyle externe; l'autre devient libre et sous-
cutanée, ainsi que le condyle interne.
W Luxation par rotation. — Ces déplacements n'ont pas encore été
bien rigoureusement démontrés ; ils paraissent extrêmement difficiles;
LUXATIONS DU GENOU. 277
Duverney a commis une grave erreur en avançant que ce mode de dé-
placement était celui qu'on observait le plus habituellement : les mou-
vements de rotation de la jambe sont le plus souvent opérés par une
force qui porte le pied, soit en dedans, soit en dehors, et agit sur lui
comme sur un bras de levier; mais alors ce mouvement triomphe bien
plus facilement de la résistance des malléoles, et surtout delà malléole
externe, qu'elle ne rompt les ligaments de l'articulation du genou. Il
semblerait que la rotation imprimée seulement à la jambe dût pro-
duire plus facilement cette luxation; cependant les expériences de
Bonnet ont démontré que par cette manœuvre, on fracture quatorze
fois sur quinze le tibia, l'articulation restant intacte. Suivant que la ro-
tation s'accomplira de dehors en dedans ou de dedans en dehors, le
déplacement portera sur la tubérosité externe ou sur la tubérosité
interne du tibia, l'autre restant en contact avec le condyle correspon-
dant du fémur.
Causes et mécanisme. — Les condyles décrivent une courbe si éten-
due, que les tubérosités du tibia entrent en contact par leurs bords
postérieurs avec la face correspondante du fémur, lorsqu'elles se meu-
vent d'avant en arrière ; l'exagération du' mouvement de flexion ne
saurait en aucune manière amener un déplacement permanent; ce
mouvement est donc sans influence sur la production de la luxation
fémoro-tibiale.
Pour que les tubérosités du tibia se portent en avant ou en arrière,
en dedans ou en dehors, soit d'une manière complète, soit incomplè-
tement, une violence extérieure doit agir directement tantôt sur la
partie supérieure de l'os de la jambe, tantôt sur la partie inférieure
de l'os de la cuisse, tantôt sur ces deux os simultanément, mais en
sens inverse. Ainsi, pendant là station verticale, le tibia pourra se
luxer en arrière '.à la suite d'un choc violent sur sa tubérosité an-
térieure si un obstacle situé à la partie postérieure de la cuisse main-
tient le fémur dans l'immobilité; la tête du tibia se portera au con-
traire en dehors si le choc est transmis à sa tubérosité interne pendant
que le fémur est soutenu par sa face externe : des conditions in-
verses présideront aux luxations latérales internes. Les déplacements
du tibia en avant paraissent possibles par le même mécanisme; cepen-
dant les faits recueillis jusqu'à ce jour semblent plutôt démontrer que,
lorsque les tubérosités tibiales se portent au-devant des condyles, le
déplacement ne s'opère pas par l'impulsion imprimée à l'os de la jambe
d'arrière en avant; ce sont les condyles qui se dirigent en arrière,
consécutivement à un choc communiqué à leur partie antérieure : ces
luxations consécutives aux mouvements imprimés à l'extrémité infé-
rieure du fémur peuvent aussi avoir lieu en arrière et latéralement pen-
danl l'immobilité delà jambe ; niais, dans ces trois dernières variétés,
278 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
il est beaucoup plus fréquent de voir le déplacement se produire par le
glissement du tibia sur le fémur que par celui du fémur sur le tibia.
La luxation en arrière peut aussi avoir lieu pendant la demi-flexion
de la jambe. Que, dans une cbute sur le genou, la partie supérieure du
tibia vienne seule heurter contre un obstacle, d'une part la tête du tibia
sera chassée de bas en haut avec une force égale au poids du corps
multiplié par la vitesse de la chute, de l'autre la partie inférieure du
condyle sera chassée de haut en bas avec la mime puissance ; les cavi-
tés tibiales, sollicitées alors par l'action des fléchisseurs, pourront se
porter en arrière des condyles : cette luxation est la seule qui soit favo-
risée par l'action musculaire.
Lorsque l'une des tubérosités tibiales se déplace seule, la luxation
succède le plus souvent, ainsi qu'Asti. Cooper l'a observé, et que Bon-
net l'a constaté par ses expériences, à un mouvement de rotation de la
jambe, dans lequel la tubérosité en voie de déplacement tourne autour
de Faxe du membre. Cet axe répondant à l'épine du tibia, il semble-
rait que, tandis que l'une des tubérosités de l'os delà jambe se porte en
avant, l'autre devrait se diriger en arrière : c'est en effet ce qui a lieu,
mais d'une manière inégale; de telle sorte que les deux condyles n'a-
bandonnent pas simultanément les deux cavités que leur présentent les
flbro-cartilages interarticulaires : l'un de ces condyles quitte d'abord
sa cavité, et le mouvement de rotation étant difficile, s'épuise ordinai-
rement après la production de ce premier déplacement. Il importe
d'ajouter que cette variété de luxation incomplète, qui paraît se con-
fondre avec celle que Velpeau désigne sous le nom de luxation des
fibro-cartilages, ne semble possible que lorsque les ligaments périphé-
riques de l'articulation du genou sont affectés de relâchement, ce qui
arrive fréquemment à la suite de Fhydarthrose du genou.
Symptomatologie. — 1° Luxations en arrière. — A. Luxation incomplète.
— La jambe, vue en avant, paraît raccourcie; cependant, si le malade
prend la position verticale ou si l'on a recours à la mensuration du mem-
bre inférieur, il est facile de constater que ce raccourcissement est seule-
ment apparent et produit par le déplacement du ligament de la rotule,
qui, en échangeant sa position verticale contre une position horizontale,
semble diminuer la longueur de la jambe de toute celle qui lui est
propre. Cette illusion reconnaît pour cause Fhabitude que nous avons
de mesurer la longueur de la jambe par l'espace compris entre la base
de la rotule et le pli du cou-de-pied ; tandis que cette longueur a pour
mesure réelle l'étendue du tibia. — La rotule est abaissée ; sa face anté-
rieure s'incline en bas et en avant sous un angle de 45°; en arrière de
son angle inférieur, le genou se continue avec la face antérieure de la
jambe par une concavité dans laquelle on peut sentir sous les tégu-
ments la saillie des condyles fémoraux et l'échancrure qui les sépare.
LUXATIONS DU GENOU. 279
Vue par sa face postérieure, la jambe présente sa longueur normale ;
les tubérosités du tibia font saillie dans la région poplitée, refoulent les
jumeaux ainsi que les troncs vasculaires, et compriment quelquefois
ces derniers au point d'interrompre le cours du sang et de suspendre
les pulsations de l'artère pédieuse. Au-dessus de la saillie formée en
arrière par l'extrémité du tibia est une dépression qui correspond à
l'extrémité inférieure du fémur. Les malades chez lesquels cette luxa-
tion n'est pas réduite conservent la faculté de marcher avec peu de
claudication. Malgaigne a observé à l'hôpital Saint-Louis une luxation
de cette nature qui existait depuis douze ans ; le malade qui en était
atfecté pouvait faire plusieurs lieues par jour sans se fatiguer ; il ne boi-
tait pas.
B. Luxation complète. — Il n'en existe peut-être pas d'exemple bien
authentique dans la science, en sorte que les signes qu'on peut lui assi-
gner sont déduits plutôt de l'expérimentation cadavérique que de l'ob-
servation clinique. L'articulation du genou présente en avant la môme
disposition que dans la luxation incomplète : seulement la saillie que
forment les deux condyles est un peu plus prononcée; la rotule re-
garde directement en bas par sa face antérieure ; le ligament rotulien
dissimule en partie l'échancrure intercondylienne; les tubérosités du
tibia proéminent fortement en arrière, et compriment les vaisseaux
poplités en les allongeant de manière à déterminer tantôt la rupture
des deux tuniques internes de l'artère, et tantôt la dilacération com-
plète des troncs artériels et veineux. Desprès a observé une luxa-
tion du tibia en arrière qui fut suivie de la déchirure de la veine
poplitée. En comparant la situation relative des cavités tibiales et des
condyles du fémur, on constate que les premières occupent une place
plus élevée. De ce caractère découlent deux phénomènes importants
pour le diagnostic des luxations complètes en arrière : d'une part,
l'agrandissement du diamètre antéro-postérieur du genou, dont l'éten-
due est doublée et varie de 12 à 13 centimètres; et, de l'autre, le rac-
courcissement réel de la jambe, qui est de 2 ou 3 centimètres seule-
ment. Quelques auteurs, confondant le raccourcissement apparent, qui
est de k centimètres environ, avec le raccourcissement réel, qui atteint
à peine 3 centimètres, ont accusé des raccourcissements de 6 à 8 centi-
mètres; cette erreur résulte de ce qu'ils ajoutaient l'un à l'autre ces
raccourcissements.
En résumé, les luxations complètes en arrière se distinguent des
luxations incomplètes : 1° par la situation horizontale, et non plus
oblique, de la face antérieure de la rotule, la jambe étant dans l'ex-
tension; 2° par la grande étendue du diamètre antéro-postérieur du
genou, qui est presque double; 3° par le raccourcissement réel de la
jambe.
'280 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
2u Luxations en avant. — A. Luxation incomplète. — La jambe, dans l'ex-
tension, ou légèrement lléchie, conserve le plus souvent la l'acuité de se
porter en avant et en arrière ; mais ces mouvements sont quelquefois
douloureux; elle paraît légèrement raccourcie, car les tubérosités du
tibia se rapprochant delà rotule, le ligament rotulien perd une partie
de sa longueur apparente; le tibia fait saillie au-dessous descondyles; les
cavités glénoïdesqui surmontent son extrémité supérieure peuvent être
senties à travers les téguments; la rotule regarde en haut et en avant
par sa face antérieure ; son ligament, ainsi que le muscle extenseur de
la jambe, est dans le relâchement; lescondyles du fémur, saillants en
arrière, soulèvent les jumeaux, les muscles et les vaisseaux poplités,
ainsi que le nerf sciatique poplité interne, qui seréfugientdans l'échan-
crure intercondylienne, devenue libre par la rupture du ligament pos-
térieur de l'articulation.
B. Luxation complète. — La jambe est étendue, mobile, et raccourcie
de 3 centimètres ; la saillie que forme au devant descondyles les tubéro-
sités du tibia est double de celle qu'elles constituent dans les luxations
incomplètes; le ligament rotulien s'infléchit à angle droit sur les cavi-
tés qui surmontent ces tubérosités, et se couche horizontalement d'a-
vant en arrière sur les surfaces articulaires; la rotule, devenue aussi
horizontale, repose par sa face postérieure sur l'épine du tibia et l'en-
foncement qui est situé en arrière de cette épine. La saillie volumineuse
que forme la tubérosité du tibia en devant des condyles est séparée de
la face antérieure de la cuisse par un sillon demi-circulaire à concavité
inférieure. L'extrémité inférieure du fémur occupe la partie supérieure
du mollet, qui paraît atrophié; le diamètre antéro-postérieur du genou
offre une étendue de ll\ à 15 centimètres.
En comparant les signes qui distinguent les luxations complètes et
incomplètes du tibia en avant, on voit donc que les premières diffè-
rent des secondes : 1° par le raccourcissement de la jambe ; 2° par la
situation horizontale de la rotule et de son ligament, et enfin, 3° par
l'agrandissement du diamètre antéro-postérieur du genou.
3° Luxations en dedans. — Les signes qui appartiennent à ces luxa-
tions sont peu nombreux et faciles à constater; sur le côté interne du
genou, le tibia forme une saillie dont le volume est mesuré par celui
de sa tubérosité ; de la présence de cette saillie résulte une dépression
angulaire qui regarde en haut et en dedans : sur la partie inférieure de
cette dépression, on peut sentir à travers les téguments la cavité glé-
noïde de la tubérosité interne. Sur le côté opposé du genou on voit une
dépression semblable, tournée en bas et en dehors, et dont le côté
supérieur est formé par le condyle externe. La rotule et le ligament
rotulien s'inclinent obliquement en bas et en dedans.
L\° Luxations en dehors. — Les caractères qui leur sont propres sont
LUXATIONS DU GENOU. 281
inverses des précédents : ainsi il existe au côté externe du genou une
dépression qui regarde en haut et en dehors, et qui est formée inférieu-
rement par la cavité glénoïde de la tubérosité externe, et, au côté in-
terne de cette même articulation, une autre dépression regardant en bas
et en dedans, constituée supérieurement parle condyle interne devenu
sous-cutané.
Complications. — Les condyles du fémur et la tête du tibia présen-
tent un volume si considérable, que Ton conçoilà peine queles ligaments
périphériques et les téguments ne soient pas constamment déchi-
rés dans les luxations complètes de cette articulation ; cet accident cepen-
dant paraît être extrêmement rare si l'on en juge par le petit nombre
de faits que la science possède sur ce sujet. Lorsqu'il a lieu, une arthrite
traumatique et toutes les conséquences alarmantes qu'elle entraîne à sa
suite se développent presque inévitablement, si le chirurgien tente la
conservation du membre après avoir opéré la réduction ; aussi l'am-
putation immédiate est-elle habituellement conseillée dans cette cir-
constance.
Un accident plus fréquent des luxations du genou est la blessure de
l'artère poplitée ou la rupture de ses tuniques interne et moyenne ;
d'autres fois c'est la veine poplitée qui devient la source d'une hémor-
rhagie. Les plaies de ces vaisseaux sont toujours très -fâcheuses. On
a vu à leur suite survenir plusieurs fois la gangrène partielle ou
totale du pied et de la jambe. Si la veine n'est pas blessée, mais seule-
ment comprimée par la saillie du fémur ou du tibia, la stase du sang
veineux peut bien donner lieu à l'engorgement du pied, de la jambe
et du genou; mais la réduction dissipe facilement cette tuméfaction en
rétablissant le cours du sang dans les vaisseaux poplités.
Les luxations du genou peuvent aussi se compliquer d'une fracture
de l'extrémité supérieure du tibia ou bien de l'extrémité supérieure
du péroné; mais cette solution de continuité intéresse plus souvent,
soit la rotule, soit l'extrémité inférieure du fémur, soit surtout l'un des
condyles de cet os.
Pronostic. — Les luxations simples et incomplètes du genou n'en-
traînent pas ordinairement de suites fâcheuses, lorsque le chirurgien
rétablit promptement les surfaces articulaires dans leurs rapports natu-
rels; la plupart des malades, après un repos dont la durée varie de
quelques jours à plusieurs semaines, ont recouvré le libre usage de
leur membre sans que la marche entraînât ni douleur ni claudication.
Toutefois, ainsi que l'a fait observer Malgaigne, bien que les laits rap-
portés par les auteurs semblent établir l'innocuité ordinaire de ce dé-
placement, ils sont loin d'être tout à fait concluants ; trop souvent le
chirurgien, après avoir perdu de vue son malade, croit h une guérison
radicale; dans le petit nombre de circonstances où les blessés ont été
282 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
soumis à un examen attentif plusieurs années après l'accident, on a
constaté clans l'articulation du genou de la roideur, quelquefois de la
douleur et une légère claudication, ou bien seulement un peu de fai-
blesse.
Les luxations complètes du genou sont toujours plus fâcheuses que
les luxations incomplètes : d'une part, parce qu'elles s'accompagnent
d'une déchirure des liens articulaires, d'où résulte, après la guérison,
une plus grande faiblesse de l'articulation ; et de l'autre, parce que ces
déplacements deviennent pour les vaisseaux poplilés une cause dtf '
tiraillement souvent funeste.
Les luxations compliquées de solution de continuité des téguments
avec ouverture de l'articulation condamnent le malade à la perte du
membre affecté.
Traitement. — La luxation du genou a paru, à quelques auteurs,
une lésion tellement grave qu'ils n'ont pas hésité à lui opposer l'ampu-
tation immédiate de la cuisse : tel était le conseil de Heister. Percy re-
commandait également cette pratique, et pensait qu'en suivant une
autre méthode on s'exposait à perdre cent malades pour en sauver un.
Larrey avance que le mode de terminaison le plus heureux que puisse
obtenir le chirurgien est l'ankylose du genou. Velpeau, après avoir
interrogé l'histoire de la science, et constaté que la réduction de ces
déplacements avait été le plus souvent suivie du retour et de la conti-
nuation du mouvement de l'articulation, s'éleva le premier contre une
thérapeutique aussi fatale pour le malade, et posa en principe la ré-
duction de ces luxations dans toutes les circonstances où elles sont
simples, réservant l'amputation : 1° pour les cas où il y a rup-
ture des vaisseaux poplités ; 2° solution de continuité des téguments
et communication de l'articulation avec l'air extérieur; 3° infiltra-
tion sanguine considérable et menace de gangrène. Malgaigne, par
l'analyse des mômes faits, arriva à formuler les mêmes préceptes;
mais il alla un peu plus loin, en démontrant que non-seulement la
réduction du genou donne des résultats analogues à ceux qu'on obtient
en réduisant les déplacements dont les autres articulations sont le
siège, mais que ces luxations non réduites peuvent n'entraîner aucune
des conséquences qu'on leur avait attribuées. Le malade qui fut soumis
à son observation, et qui portait depuis douze ans une luxation du tibia
en arrière, n'avait éprouvé ni inflammation, ni gangrène, ni arthrite,
ni ankylose, ni claudication ; bien plus, il pouvait faire plusieurs lieues
par jour sans se fatiguer.
La réduction des luxations du genou est en général facile. Pour
l'opérer, le chirurgien se place en dehors du membre luxé, et fait
maintenir le bassin par un aide, tandis que l'extension est pratiquée
sur le pied ou sur la partie inférieure de la jambe. S'il y a luxation en
LUXATIONS DU GENOU. 283
avant, la coaptation sera opérée en refoulant d'une part en haut et en
avant'les condyles du fémur, et de l'autre en bas et en arrière les tubé-
rosités du tibia. Lavalette a décrit avec précision le manuel de cette
réduction; il s'est exprimé ainsi : «Je fis exercer l'extension sur la
» jambe et sur le pied, tandis que je saisis la cuisse avec mes deux
» mains vers la partie inférieure, de manière que les quatre doigts de
» chaque main fussent en arrière appuyés sur les condyles du fémur,
» et les deux pouces en avant sur l'extrémité supérieure du tibia ; mes
» deux mains ainsi disposées, j'exerçai la contre-extension, et contri-
» buai à l'extension par mes pouces placés sur le tibia, que je repous-
» sai en bas; je jugeai en même temps, par la position de ces deux
» doigts, du chemin que l'extension exercée parun aide faisait parcourir
» à l'extrémité déplacée du tibia. Lorsque je crus cette extension suf-
» fisante, je poussai fortement en avant les condyles du fémur, qui, en
» reprenant leur place naturelle, firent un bruit entendu par les assis-
» tans : alors le genou reprit ses formes ordinaires, la rotule se plaça
» convenablement, et l'articulation put exécuter sans douleur les raou-
» vements de flexion et d'extension. »
Si la luxation du tibia a lieu en arrière, on procédera de la môme
manière à la coaptation ; seulement, dans ce cas, les deux pouces du
chirurgien s'appliqueront sur les condyles fémoraux pour les repousser
en haut et en arrière, tandis que les autres doigts de chaque main sui-
vront les tubérosités en avant. Si la luxation s'est opérée en dedans, les
deux pouces reposeront sur le côté interne de la tubérosité interne du
tibia, et les quatre derniers doigts sur la face externe du condyle ex-
terne du fémur; par une application inverse des mômes doigts, on ré-
duira la luxation incomplète en dehors.
Soins consécutifs. — Après la réduction, des compresses trempées
dans une liqueur résolutive, et maintenues en place par un bandage
modérément compressif, seront appliquées sur l'articulation, qui sera
soumise à une complète immobilité.
Lorsque la douleur, l'engorgement et l'irritation déterminés par le
déplacement des surfaces articulaires sont dissipés, ce qui a lieu au
bout de quelques jours, convient-il, pour prévenir la roideur qui pour-
rait déterminer l'immobilité, de faire exécuter au genou de légers
mouvements de flexion et d'extension? ou bien est-il préférable de
prolonger cette période d'immobilité trente, quarante ou cinquante
jours, comme le recommandait Malgaigne? En parcourant rapidement
les faits de luxations que nous possédons, on voit que la plupart des
malades ont guéri après un repos de deux ou trois semaines et ont pu
reprendre alors leurs travaux habituels. On serait donc tenté de suivre
le précepte donné par Velpeau et de soustraire les malades aux incon-
vénients qu'entraîne une longue immobilité de l'articulation. Cette
28A A KKEGTIONS |»Ks ARTICULATIONS.
conduite pourrait n'être pas aussi avantageuse qu'on serait disposé à le
penser. Malgaigne, en examinant plus attentivement lesgnérisons con-
signées dans les divers auteurs, a reconnu que les malades qui n'avaient
pas été perdus de vue par le chirurgien, et qui ont pu être interrogés
plusieurs années après leurs accidents, avaient conservé dans l'articu-
lalion luxée une faiblesse qui rendait la marche plus difficile, d'où ré-
sultait souvent un peu d'irritation, de douleur et de claudication ; en
présence de ces guérisons beaucoup moins radicales que les faits rap-
portés ne le laissaient supposer, on pourrait admettre que Pexercice
trop précoce de l'articulation du genou rend plus difficile la cicatrisa-
tion des parties fibreuses divisées, que les liens articulaires tiraillés à
une époque où ils n'offrent pas une résistance suffisante s'allongent et
maintiennent imparfaitement la contiguïté des surfaces osseuses. Telles
sont en effet les raisons qui ont déterminé Malgaigne à considérer
comme funestes pour le malade les mouvements qu'il exécute avant
l'époque où les liens articulaires auront retrouvé leur inextensibilité
primitive, et à prescrire un repos de trente à cinquante jours.
§ III. — Luxation de la jambe par rotation. Luxation des fibro-cartilages
interarticulaires .
Les luxations consécutives au déplacement des ménisques interarti-
culaires sont toujours incomplètes et ne paraissent possibles que sous
l'influence d'un relâchement, soit de ces fibro-cartilages, soit des liga-
ments périphériques ; c'est cette variété de déplacements qui a été dé-
crite par Hey sous le titre de Dérangement intérieur de l'articulation du
genou, par Asti. Cooper sous celui de Luxation partielle du fémur sur
les cartilages semi-lunaires, et par Velpeau sous le nom de Luxation des
fibro-cartilages inter articulaires.
L'expérimentation cadavérique a permis à Bonnet d'observer les ca-
ractères anatomiques de ce mode de déplacement : sur les quinze ten-
tatives qu'il fit pour luxer le tibia sur le fémur à l'aide d'un mouvement
de rotation imprimé au premier de ces os, il réussit une fois à produire
cette luxation ; la jambe, ayant été portée dans la rotation en dehors,
conserva cette position après avoir décrit un quart de cercle environ.
Pour détruire la luxation ainsi déterminée, il suffisait de ramener le
tibia dans l'extension sur l'os de la cuisse; mais en renouvelant le mou-
vement de rotation, on reproduisait le déplacement. Afin d'étudier la
situation relative des surfaces articulaires dans cette luxation, Bonnet
enleva la rotule et son ligament, et put alors constater que latubérosité
interne du tibia et le ménisque qui la recouvre avaient passé au devant
du condyle interne du fémur, lequel appuyait par conséquent sur le
'LUXATIONS DU PÉRONÉ! SUR LE TIBIA. 283
bord postérieur de cette tubérosilé et repoussait en avant le Ilbro-cat-
tilage correspondant; le condyle et la tubérosité externes avaient con-
servé leurs rapports naturels. Les traducteurs de l'ouvrage d'A. Cooper,
MM. Chassaignac et Hichelot, ont observé un mode de déplacement
inverse du précédent : ce n'était pas le condyle qui avait passé en ar-
rière du flbro-cartilage correspondant, mais le condyle externe qui
s'était porté en avant du ménisque externe; on comprend au reste que
les deux cartilages peuvent se déplacer simultanément, l'interne pas-
sant au devant du condyle interne, et l'externe en arrière du condyle
externe; il suffirait, pour ce double déplacement, d'un mouvement un
peu plus prononcé de rotation de la jambe en dehors.
Ces déplacements se produisent le plus souvent à la suite d'un mou-
vement qui porte la pointe du pied en dehors, et c'est la tubérosité
interne du tibia qui est le plus ordinairement luxée. Dans cette variété
de luxation, le pied et la jambe sont fixés dans la rotation en dehors ;
la jambe est dans un état de demi-flexion sur la cuisse; la tubérosité
interne du tibia fait saillie au devant et au dessous du condyle corres-
pondant du fémur ; en arrière ce même condyle peut être senti dans
le creux poplité ; le diamètre antéro-postérieur du genou offre plus d'é-
tendue sur le côté interne de l'articulation que sur le côté externe.
Ces déplacements seront réduits le plus ordinairement par un mou-
vement d'extension brusque imprimé à la jambe. 11 pourrait l'être
encorej comme cela eut lieu dans le cas cité par MM. Dubreuil et
Martellière, par une traction légère aidée d'un effort de rotation.
ARTICLE XXVI.
LUXATIONS DU PÉRONÉ SUR LE TIBIA.
Le mode d'articulation du péroné avec le tibia,, la solidité des liens
qui réunissent ces deux os à leur articulation supérieure et inférieure,
la résistance du ligament interosseux inséré dans presque toute leur
longueur, le peu de prise que le péroné offre à l'action des agents ex-
térieurs, doivent rendre ces lésions extrêmement rares. Toutefois, nous
en connaissons quelques cas. Dans le plus ancien, c'est la facette supé-
rieure du péroné qui était déplacée : ce cas appartient à Sanson ; dans
un autre rapporté par Boyer, le péroné aurait éprouvé un déplacement
de totalité en se portant de bas en haut, et se serait par conséquent
luxé simultanément dans ses articulations supérieure et inférieure;
j'en ai moi-même observé un dans le service de Gerdy, à l'hôpital
Saint-Louis : il consistait, en un déplacement de la malléole externe,
qui s'était portée en arrière, comme nous le verrons en parlant des
luxations du pied.
286 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
En ISUk, Dubreuil a observé une luxation de l'extrémité supérieure
en arrière. En 1851, Thomson et Jobard ont publié deux cas de luxa-
tion de cette même extrémité en avant. Un autre cas de luxation en , I
avant a été communiqué par Savournin à Goyrand. Enfin M. Péan a
recueilli un exemple de luxation de l'extrémité inférieure en dehors
compliquée de plaie, pendant qu'il remplaçait par intérim Jarjavay,
en 1865, à l'hôpital Beaujon. De l'analyse de tous ces faits il ré-
sulte qu'il existe trois principales espèces de luxation du péroné :
1° luxation de l'extrémité supérieure ; 2° luxation par glissement de bas
en haut, dans laquelle les deux articulations péronéo-tibiales seraient luxées
simultanément; 3° luxations de la malléole externe : a. en dehors; b. en
arrière. Cette dernière espèce ne peut exister sans qu'il y aitécartement
de l'extrémité inférieure du tibia et du péroné, lésion que l'on ren-
contre quelquefois dans les luxations de l'articulation tibio-tarsienne.
1° Luxation de l'extrémité supéiieure du péroné. — Cette luxation ne
peut avoir lieu que par l'effet d'une violence directe, comme le pas-
sage d'une roue de voiture. Dans le cas de Sanson, voici ce qui a été
observé : « Les ligaments étaient rompus, et la tête de l'os avait une
mobilité telle qu'en la poussant d'arrière en avant et d'avant en
arrière, on pouvait lui faire facilement dépasser dans les deux sens le
niveau de l'articulation ; mais aussitôt qu'on l'abandonnait à elle-même,
elle reprenait sa place ordinaire. Il est plus que probable que la tête
du péroné avait été complètement luxée au moment de l'accident, et
que la réduction s'est opérée d'elle-même. » Dans le cas de Dubreuil,
un homme de trente-deux ans, en sautant, contracta subitement ses
muscles et porta avec force la jambe droite dans l'abduction. Au même
moment, une douleur très-vive se fit sentir au niveau de l'articulation
péronéo-tibiale supérieure. On trouva que la tête du péroné était rejetée
en arrière à un pouce de la tubérosité externe du tibia, et formait sous
la peau un relief considérable ; le pied était déjeté en dehors, et toute
la région latérale externe de la jambe était prise de froid et d'engour-
dissement. Dubreuil plaça la jambe en demi-flexion, et parvint à ré-
duire en pressant la tête de l'os d'arrière en avant. Mais le membre
ayant été mis en extension, une récidive se produisit plus diflicile à
réduire que la luxation même. Après douze jours, pendant lesquels le
malade muni d'une genouillière dut garder un repos obsolu, quelques
mouvements furent essayés, et bientôt^ certaine tendance qu'avait la
jambe à s'incliner en dehors ayant complètement disparu* la guérison
fut défini tive*
Dans les cas de Jobard, de Savournin et de Thomson les phénomènes
les plus frappants sont la saillie de la tête du péroné en avant, plus ou
moins rapprochée de la crête du tibia, au niveau de l'insertion du liga-
ment rotulien. En même temps un vide existe au siège normal de la
LUXATIONS DU PÉRONÉ SUR LE TIBIA. 287
tôte luxée, la direction du péroné a été viciée et le tendon du biceps
décrit une courbe d'arrière en avant pour suivre son point d'attache.
Les blessés peuvent fléchir et étendre la jambe, mais ils ne peuvent s'ap-
puyer dessus. Enfin le pied est un peu dans l'adduction, attitude pres-
que opposée à celle qu'a signalée Dubreuil pour la luxation en arrière;
toutefois il n'y avait aucun désordre du côté de l'extrémité inférieure
de la jambe. Nous pensons que les choses devront presque toujours se
passer ainsi. D'ailleurs on obtiendra facilement la réduction en pous-
sant la tête du péroné dans le sens opposé au déplacement.
2° Luxation du péroné dans ses deux articulations avec le tibia. — Boyer
dit avoir observé une fois cette luxation, avec luxation du pied en
dehors (1). « Ces deux luxations, dit-il, furent réduites en même temps
en ramenant le pied dans sa rectitude naturelle : le péroné rentra aussi
en sa place accoutumée. <> Boyer est frappé de la singularité de ce dé-
placement, qui exigerait un relâchement des ligaments qui entourent
les articulations supérieure et inférieure du péroné, et une direction
presque verticale des surfaces de contact de l'articulation péronéo-
tibiale supérieure; mais il est facile de comprendre que les conditions
exigées par Boyer ne sont pas encore suffisantes : il faut en outre que
le ligament interosseux soit déchiré dans presque toute son étendue ;
aussi n'aurions-nous pas hésité . à rejeter un semblable déplacement
s'il s'agissait d'une simple citation , et si Boyer n'affirmait qu'il "
l'a vu.
3° Luxation de la malléole externe. — A. Luxation en arrière. — Celle que
nous avons observée avait été produite par une roue de voiture passant
obliquement à la partie inférieure de la jambe, de manière à repousser
directement la malléole en arrière; celle-ci se trouvait presque en con-
tact avec le bord externe du tendon d'Achille; la face externe de l'astra-
gale, abandonnée par le péroné, pouvait facilement être reconnue par le
loucher dans presque toute son étendue; le pied avait conservé sa rec-
titude normale, ce qu'il faut attribuer à l'intégrité du ligament latéral
interne. Le malade se présenta à l'hôpital trente-neuf jours après son
accident. Gerdy jugea, d'après- la fixité des os, que toute tentative de
réduction serait inutile. Le malade marchait assez bien, mais en pre-
nant cependant certaines précautions, lors de sa sortie de l'hôpital.
Bans son Traité des fractures et des luxations, Malgaigne s'est cru
obligé de confesser que le fait précédent lui laissait des doutes violents.
Il ne comprend pas une pareille luxation sans déplacement de l'astra
gale, à moins de rupture des ligaments péronéo-astragaliens. Il ne com-
prend pas davantage qu'avec la rupture de ces ligaments le sujet pût
(1) 11 est probable qu'il y a là une erreur^ et que Boyer veut dire un renversement
du pied en dehors;
-8« AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
marcher, à moins de soudure de l'astragale avec le tibia; enfin il ne
connaissait pas un seul cas de disjonction de la malléole péronière,
sans fracture de l'os, ou luxation de son articulation supérieure. Si
l'illustre théoricien pouvait encore nous lire, nous lui ferions remar-
quer que n'ayant trouvé ni fracture de l'os, ni luxation de son extré-
mité supérieure, nous n'avions eu à noter ni l'un ni l'autre de ces phé-
nomènes, et quant à la faculté de marcher qu'il reproche à notre
malade, il aurait pu, en lisant mieux notre observation, s'assurer que
le blessé ne marchait que lors de sa sortie de l'hôpital. Au reste, nous
n'avons pu obtenir sur ce fait aucun renseignement ultérieur. Mais
nous aurons occasion de citer, en parlant des luxations du pied, un
autre exemple de déplacement en arrière de la malléole externe.
B. Luxation en dehors. — Cette variété, dont M. Péan a recueilli un
exemple remarquable qu'il a fait figurer, a été observée par ce chirur-
gien à l'hôpital Beaujon, en 1865, chez une femme âgée de soixante-dix
ans, à la suite d'une chute faite de la hauteur d'un premier étage sur
un sol irrégulier. A son entrée dans le service, on voyait que le péroné,
détaché de tous ses ligaments, était seul luxé et faisait saillie à travers
une plaie très-étroite des téguments. Le tibia, au contraire, était resté
à la place qu'il occupe normalement; son extrémité malléolaire seule
était fracturée à l'insertion du ligament latéral interne de l'articula-
tion tibio-tarsienne. Celle-ci, par l'intermédiaire de la plaie faite aux
téguments, communiquait avec l'air extérieur : or, celte dernière com-
plication, jointe au mauvais état de santé et à l'âge avancé de la ma-
lade, rendit inévitable l'amputation sus-malléolaire de la jambe, qui
fut pratiquée par le procédé oblique elliptique de M. Marcellin-Duval,
et suivie d'un prompt succès. L'examen de la pièce confirma d'ailleurs
l'exactitude du diagnostic.
Complications. — Les luxations du péroné compliquées de fractures
du tibia sont assez rares. Néanmoins deux cas ont été observés, l'un
par M. J. Cloquel, l'autre par Foucher. Dans le cas cité par Foucher, le
tibia avait été fracturé à la réunion des deux tiers supérieurs avec le tiers
inférieur par une cause directe, et le péroné, au lieu de se briser, se
luxa au niveau de sa facette articulaire supérieure de telle sorte que la
tète de cet os formait une saillie manifeste en avant de l'articulation
péronéo-libiale. Dans ce cas, la mobilité du péroné pouvait être aisé-
ment exagérée en totalité, ce qui, joint à d'autres symptômes, indi-
quait que l'articulation péronéo-tibialc inférieure était le siège d'un
diastasis.
LUXATIONS DU l'IED.
289
ARTICLE XXVII.
LUXATIONS DU HED.
Nous désignerons sous ce nom les luxations de l'astragale sur les os
de la jambe, l'astragale ayant conservé ses rapports sur les os du pied.
Hippocrate disait très -clairement
que ce n'est pas l'astragale qui se
luxe sur les os de la jambe, mais que
c'est la jambe qui se luxe sur le pied.
Ses successeurs abandonnèrent cette
opinion (voyez le Machlique et le livre
Des articles). Plus tard Celse embrouilla
la question et A. Paré consacra deux
chapitres différents, l'un aux luxa-
tions du tibia sur l'astragale, et l'autre
aux luxations de l'astragale sur le
tibia. Plus tard encore, Denys, Four-
nie!' et Verduc se prononcèrent défi-
nitivement pour la luxation de l'astra-
gale, et toute l'École française adopta
cette opinion. En Angleterre seule-
ment A. Cooper revint à l'idée d'Hip-
pocrate, et décrivit les mômes faits
sous le titre de luxation de la jambe
sur le pied.
Si l'on entend par luxation simple
du pied celles qui sont caractérisées
par le déplacement de l'astragale,
sans aucune autre complication que
celles qui accompagnent les autres
luxations, telles que la déchirure des
ligaments, la contusion et le tirail-
lement des parties molles qui entou-
rent l'articulation, on conçoit que
cette lésion doit être fort rare. En
effet, il est une complication presque
constante, inhérente, pour ainsi dire,
à la luxation du pied, c'est la fracture
du péroné et souvent celle de la partie
inférieure du tibia : aussi considére-
rons-nous comme luxations simples du pied toutes celles qui ne présen-
NKI.ATON. — PATI1. CHIR. III. — 19
Fig. 7d. — Luxation externe du pied.
(A. Richard.)
290 AFFECTIONS DES AHT1CULATIONS.
tcront que cel ordre de lésions, réservant le nom de luxations compli-
quées à celles qui, par la nature des lésions concomitantes, peuvent
présenter des indications spéciales. Mais, même ainsi envisagée, la >
luxation du pied est encore une luxation assez rare, quoi qu'en ait
dit Dupuytren, qui prétendait en avoir observé l/iO cas en treize ans.
En l'espace de sept ans, et sur 143 cas de fractures du péroné, Malgai-
gne n'a rencontré que 11 cas, où il y eut luxation tibio-tarsienne.
Nous décrirons six espèces de luxations du pied : 1° la luxation en
dedans ; 2° la luxation en dehors; 3° la luxation en arrière ; h" la luxation
en avant; 5° la luxation en haut; 6° la luxation -par rotation.
Pour distinguer les luxations du pied, les chirurgiens n'ont pas tous
adopté le même principe de nomenclature. Les uns, avec Desault, ne
considéraient que la position du pied. Ainsi, la plante du pied était-
elle tournée en dedans, la luxation était dite en dedans ; la luxation en
dehors était caractérisée par une position inverse. Boyer et la plupart
des chirurgiens français prennent pour point de départ de leur classi-
fication les rapports de l'astragale avec la mortaise péronéo-tibiale.
Cette nomenclature, conforme aux principes que nous avons exposés
dans nos généralités, sera celle que nous adopterons. Ainsi, pour nous
la luxation en dedans sera celle dans laquelle la poulie de l'astragale
sera tournée en dedans; par conséquent la plante du pied tournée en
dehors, etc. Asti. Cooper suppose, dans sa description, que c'est le
tibia qui se déplace sur les os du tarse : aussi donne-t-il le nom de
luxation en avant à celle que nous désignons sous le nom de luxation
en arrière, et réciproquement. La même remarque est applicable à ses
luxations en dedans et en dehors.
Anatomie pathologique. — Malgré le grand nombre d'observations
qui ont été publiées sur les luxations du pied, nous sommes forcés de
convenir que nous n'avons que des notions fort peu précises sur l'ana-j
tomie pathologique de ces lésions. La plupart des auteurs se bornent à
dire que le pied était luxé en dedans, en dehors, en avant, en arrière,
sans rien nous apprendre sur l'étendue de ces déplacements et sur les
rapports exacts que présentaient les os : il serait à désirer que des ob-
servations plus précises vinssent compléter la lacune que présente cette
partie de la science.
Dans la luxation en dedans, l'astragale a éprouvé un mouvement de
rotation, de telle sorte que sa face supérieure est devenue interne, s»
face externe supérieure, tandis que sa face interne regarde presque
directement en bas. Le ligament latéral interne est complètement dé-
chiré, à moins que la malléole tibiale n'ait été arrachée par le tissu
fibreux : la malléole externe est presque toujours, sinon toujours frac-
turée, soit vers sa base, soit au niveau du rétrécissement qui la sur-
monte, de sorte que la mortaise péronéo-tibiale se trouve privée de
LUXATIONS DU L'Itil). 291
l'une ou de l'autre, ou même de ses deux saillies latérales. Quelque-
fois, cependant, les malléoles résistent, ce qui, à la vérité, est fort
rare.
Dans la luxation en dehors, on trouve un déplacement analogue à
celui que nous venons de décrire, mais en sens inverse ; les désordres
qu'ont éprouvé les parties qui concourent à former l'articulation, les
os, les ligaments, etc., sont les mêmes. Nous citerons ici, comme un
fait fort rare, la luxation sans fracture des malléoles dont M. Alex.
Thierry a publié une observation extrêmement curieuse (1).
Dans la luxation en arrière, la partie antérieure de la poulie de l'as-
Fig, 72. — Luxation du pied en arrière. Rapports des os.
A, coupe du tibia ; B, bord postérieur delà surface articulaire du tibia; C, scaphoïde; D, pre-
Sga1e°U 6 5 d0Uxiinle cunéiforme i E- extrémité antérieure du deuxième métatarsien ; H, as-
tragale est venue se placeren arrière du bord postérieur de la mortaise;
il s'est formé entre les deux os un engrènement qui constitue les diffi-
cultés de la réduction dans cette luxation; pour le détruire, il faudra
porter le pied dans une flexion forcée et exercer des pressions méthodi-
(1) Expérience, t. IV, Des luxations complètes du, pied, par A. Thierry.
292 AFFECTIONS DUS ARTICULATIONS.
ques sur la partie postérieure de l'astragale et du calcanéum. Le tibia
repose donc sur le col de l'astragale, il a empiété môme sur le scà*
phoïde ; comme dans les luxations précédentes, les ligaments sont dé-
chirés, mais les malléoles sont plus souvent intactes.
Dans les luxations en avant, au contraire, le bord postérieur de la
poulie astragalienne correspond au bord antérieur de la mortaise ; le
bord postérieur du tibia repose sur la partie la plus reculée du cal-
canéum.
La luxation en haut exige à la fois une fracture du péroné et une
disjonction de son extrémité inférieure d'avec le tibia; l'astragale a
conservé sa direction normale, mais il s'est élevé en s'enclavant entre
les deux os.
Dans la luxation par rotation en dehors observée par M. Huguier, le
pied avait éprouvé un mouvement de torsion en vertu duquel sa pointe
se dirigeait en dehors, le talon en dedans; la malléole externe était
repoussée en arrière, de sorte que l'astragale, placé presque transversa-
lement au-dessous du tibia, présentait en avant sa face interne et sa
face externe en arrière.
Causes et mécanisme. — Les luxations du pied reconnaissent assez
souvent pour cause l'action directe d'un corps contondant qui agit
sur l'articulation tibio-tarsienne : d'autres fois elles sont produites
indirectement par une cbute sur les pieds. La direction du corps, la
position du pied, déterminent le sens du déplacement.
Supposons que le blessé tombe d'un lieu élevé, et que l'un de ses
pieds vienne rencontrer le sol par sa plante, il y a tendance au renver-
sement du pied en dehors et à la production d'une luxation en dedans;
car, à l'état normal, le pied, appuyant sur le sol presque exclu-
sivement par son bord externe, tandis que son bord interne est à peine
soutenu, éprouve un mouvement de rotation autour d'un axe antéro-
postérieur; mais ce mouvement de rotation est bientôt borné parla
résistance du ligament calcanéo-astragalien, et surtout du ligament
latéral interne. Si ce dernier ligament vient à céder ou si la malléole
interne est rompue, le bord interne de l'astragale peut alors s'abaisser,
sortir de la mortaise, et la luxation est produite. Si la puissance conti-
nue à agir, la face externe du calcanéum, pressant à la fois de bas en
haut et de dedans en dehors sur la malléole externe, celle-ci pourra se
rompre et permettre un déplacement encore plus étendu.
La luxation en dehors se produit dans des circonstances opposées,
c'est-ii-dire dans le renversement du pied en dedans. Les ligaments
latéraux externes sont rompus ou bien ils arrachent la malléole externe,
et celle-ci est alors entraînée par l'astragale. On peut voir que, dans ce
cas, comme dans le précédent, il est nécessaire, pour que la luxation
du pied se produise, que le ligament calcanéo-astragalien résiste pour
LUXATIONS DU PIED. 293
imprimer à l'astragale son mouvement de torsion. La luxalion en dehors
est plus rare que la luxation en dedans, ce dont on se rend facilement
compte en considérant que, lorsqu'on cherche à porter le pied dans
l'abduction et dans la rotation en dehors, il résiste, présente un tout
rigide et forme un levier donc l'action est facilement transmise à l'as-
tragale tandis que, dans la rotation en dedans et dans l'adduction, le
pied s'enroule, pour ainsi dire, sur lui-môme, s'infléchit sur son bord
interne, de sorte qu'il y a plutôt tendance à la production d'une entorse
que d'une luxation tibio-tarsienne.
Le plus souvent aussi il arrive, dans ce renversement violent du
pied en dedans, que la malléole cède et qu'il y a fracture du péroné.
Que si la malléole résiste et que le ligament calcanéo-astragalien
vienne à se déchirer, il se fait une luxation sous-astragalienne.
Pour que le déplacement se produise en arrière, quelques chirur-
giens ont pensé que le pied devait être fortement fléchi ; mais Boyer a
combattu cette doctrine ; voici comment il s'exprime : u On dit com-
» munément que la luxation en arrière arrive dans une forte flexion du
» pied. Pourtant, si l'on fait attention que, dans ce mouvement, le
» bord antérieur de la cavité articulaire du tibia rencontre le bord de
» l'astragale avant que le centre de la poulie articulaire de ce dernier
» ait dépassé en arrière la cavité du premier, on s'apercevra que la
» flexion du pied ou celle de la jambe sur le pied ne peut jamais être
» portée assez loin pour produire la luxation de l'astragale en arrière;
» elle ne peut guère arriver que dans une chute ou dans un saut, lors-
» que le pied étant fortement étendu, la plante, au lieu de porter sur
» une surface plane et de ne toucher cette surface que par sa partie
» antérieure, appuie, au contraire, sur un plan incliné et dans toute
» son étendue. Dans cette circonstance, si le poids du corps se porte
» beaucoup plus sur un pied que sur l'autre, et que le tronc, la cuisse,
» la jambe, gardent une rectitude qui rejette le centre de gravité des
» parties supérieures sur la poulie articulaire de l'astragale, le tibia,
» dont l'axe est alors fort oblique, par rapport à cette poulie, pourra
» glisser en bas et en devant et l'abandonner entièrement. C'est de
» cette manière que se fit la seule luxalion de l'astragale en arrière que
» j'aie eu occasion d'observer. »
Asti. Cooper assigne pour cause à cette lésion la chute du corps en
arrière tandis que le pied est retenu. Il ajoute qu'elle peut encore sur-
venir lorsqu'une personne saute d'une voiture qui roule avec rapidité,
si elle tombe la pointe du pied dirigée en avant. Il est facile de com-
prendre que les causes assignées par A. Cooper à la luxalion en arrière
rentrent tout à fait dans la théorie exposée par Boyer.
La luxation du pied en avant se produit par un mécanisme analogue,
le pied étant fortement fléchi : nous avons vu une luxation produite
294 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
d'apiês ce mécanisme sur une jeune femme qui lui jelée par une
fenêtre du quatrième étage, et tomba sur les pieds de manière à lou-
cher le sol par les talons. Dans ce cas, le bord antérieur de la mortaise
tibiale avait été séparé, et les aspérités de l'os résultant de la fracture,
ayant glissé d'avant en arrière sur la poulie de l'astragale, avaient im-
primé sur son cartilage des sillons que l'on put facilement reconnaître
à l'autopsie, et qui ne pouvaient laisser aucun doute sur la succession
des mouvements qui avaient précédé la luxation.
La luxation en haut n'est, pour ainsi dire, qu'une variété de la luxa-
tion en dehors, dans laquelle le péroné, au lieu de se rompre, se sé-
pare de l'extrémité inférieure du tibia, de manière à permettre à l'as-
tragale de se loger entre les deux os de la jambe. Enfin, dans la luxation
par rotation, que nous avons indiquée d'après M, Huguier, la jambe
étant maintenue, le pied avait été porté dans la rotation forcée en
dehors. Ce déplacement n'est, pour ainsi dire, que l'exagération du
mouvement par lequel se produit la fracture du péroné par divulsion3
mécanisme qui a été si bien exposé par M. Maisonneuve.
Symftomatologte. — A. Luxation en dedans. — Dans cette luxation,
la plante du pied est tournée en dehors, son bord interne regarde en
bas, tandis que le bord externe est devenu supérieur; les doigts, pro-
menés autour de l'articulation, rencontrent en dedans une saillie con-
sidérable formée par la malléole interne qui soulève la peau, et au-
dessous de celle-ci la saillie formée par la poulie de l'astragale. Si l'on
imprime des mouvements à l'articulation, on reconnaît souvent à la
mobilité latérale et à la crépitation la fracture de l'une ou de l'autre
malléole.
B. Luxation en dehors. — La plante du pied regarde en dedans, le
bord externe du pied est inférieur, l'interne est supérieur ; on sent en
dehors deux saillies considérables, la supérieure formée par la mal-
léole externe, l'inférieure par l'astragale; en dedans, la malléole interne
ne peut être que difficilement atteinte par les doigts; elle est, en effet,
cachée au fond de l'angle qui résulte de la jonction du pied avec la
jambe. Nous avons dit que cette luxation, en se produisant, pouvait
fracturer le péroné. Mais alors, si le pied est dévié en dedans, il ne
reste plus fixe dans la position que nous avons décrite ; la déviation est
bien moins considérable : on retrouve les signes de la fracture du
péroné avec déviation du pied en dedans.
C. Luxation en arrière. — Le pied n'a subi aucune déviation, mais il
paraît beaucoup moins long qu'à l'état normal, ce qui dépend du rac-
courcissement de sa partie antérieure ; le tibia forme une saillie sur le
tarse ; il existe entre le tendon d'Achille et les os de la jambe une large
dépression due h Là projection du talon en arrière. Si le péroné est
fracturé, la malléole ne suit pas le mouvement du tibia, et reste en
LUXATIONS DU PIED. 295
arrière, conservant presque ses rapports avec l'astragale ; le fragment
supérieur est porté en avant.
1). luxation en avant. — La partie antérieure du pied a augmenté de
longueur; on reconnaît par le toucher la face postérieure de l'astra-
gale; le tibia touche le tendon d'Achille; les malléoles se trouvent recu-
lées vers le talon.
Fig. 73. — Luxation du pied en arrière (d'après un moule déposé
au musée Dupuytren) .
E. Luxation en haut. — Le pied n'est pas dévié ; l'astragale , saisi
entre le tibia et le péroné, ne peut être mû dans aucun sens ; l'espace
intermalléolaire est considérablement élargi ; les saillies formées par
les malléoles sont descendues vers la plante du pied et touchent presque
le sol.
F. Luxation par rotation. — Dans le cas rapporté par M. Huguier, la
pointe du pied était tournée complètement en dehors, et formait un
angle droit avec un plan mené par la ligne médiane du corps; la mal-
léole externe était, par conséquent, en arrière du pied.
Complications. — Outre la fracture simple du péroné, les luxations
du pied sont accompagnées de nombreuses complications sur lesquelles
AFFECTIONS DES AUTICW.ATIONS.
il est important de fixer l'attention. Dans le mouvement de torsion du
pied nous avons vu que l'astragale pressait sur la malléole externe ou
sur la malléole interne; il arrive quelquefois que les os, au lieu de se
fracturer, résistent, les ligaments qui unissent le tibia et le péroné
cèdent, et il y a alors écartement entre ces deux os : cette complica-
tion, désignée sous le nom de diastasis de l'articulation péronéo-tibiale
inférieure, doit être reconnue, afin que l'on puisse rapprocher de
bo nne heure les deux os et remédier à l'écartemcnt des deux mal-
léoles, car dans ce cas l'articulation du pied perdrait après la guérison
la plus grande partie de sa solidité.
Des fractures comminutives du tibia et de l'astragale compliquent
souvent d'une manière très-fâcheuse les luxations du pied; on recon-
naîtra ces lésions à une crépitation étendue. On conçoit que de sem-
blables complications, surLout si elles sont accompagnées d'une inflam-
mation considérable, peuvent entraîner des accidents fort graves tels
que la gangrène du pied et de la partie inférieure de la jambe.
Asti. Gooper, Robert et Mathieu ont rapporté un très-grand nombre
d'observations de luxations du pied avec plaie des téguments, complica-
tion très-fâcheuse lorsquerairextérieurcommuniqueavec l'articulation;
mais bien plus fâcheuse encore s'il y a en môme temps fracture d'un
ou de plusieurs os, ou si les fragments font saillie à travers. la plaie;
des accidents formidables sont à redouter dans ce genre de lésion.
Nous exposerons plus loin ce qu'il convient de faire en pareille cir-
constance. Enfin, à toutes ces complications peuvent se joindre des
dilacérations considérables des parties molles.
Pronostic. — Les luxations du pied sont graves parce qu'elles ne se
rencontrent qu'après une action violente qui détermine toujours des
délabrements, qui nécessitent un repos longtemps prolongé ; elles le
sont encore parce qu'après la réduction il y a quelquefois lieu de
craindre la claudication ou l'ankylose. Nous venons de voir qu'il existe
souvent des complications fâcheuses ; il n'est pas besoin d'ajouter que
le pronostic variera avec la gravité de ces complications.
Diagnostic. — Sous le nom de luxation complète du pied en arrière
et en haut sans fracture du péroné, on peut confondre la fracture obli-
que de la partie postérieure du tibia et du péroné. C'est la du moins ce
qui résulte de l'examen d'un moule de plâtre que M. Azam a envoyé en
1863 à laSociétéde chirurgie. Lorsque cette fracture a lieu, ce qui arriva
assez souvent dans les chutes à la renverse, le pied étendu, la partie
inférieure des deux os de la jambe se détache de façon que le fragment
tibial forme un coin dont la base correspond à la partie postérieure de
la surface articulaire et dont le bord tranchant est en haut. Le frag-
ment péronier est également postérieur et détaché verticalement aux
dépens de lia malléole externe. Ces deux fragments postérieurs, tibial
LUXATIONS DE PIED. 297
el péronier, remontent en haut en sorte que l'astragale n'étant plus
maintenu dans la partie postérieure de sa trochlée, éprouve un mouve-
ment de bascule qui porte son extrémité postérieure en haut et en
arrière. Les symptômes de cette fracture sont une extension du pied,
la présence d'un creux profond entre le bord antérieur de la surface
aslragalienne du tibia et la partie antérieure de l'astragale qui est
abaissé. Le talon est élevé. Le tendon d'Achille décrit une courbe pro-
fonde dont la concavité regarde en arrière. L'agrandissement de la
malléole externe dans sa direction antéro-poslérieure, dû à l'écarte-
ment du fragment malléolaire, est très-marqué. Et lorsque le gonfle-
ment a disparu, la dépression verticale qui correspond à cet écarte-
ment au niveau de la malléole externe est non moins accusée.
En résumé, cette fracture produit une déformation aussi caracté-
ristique que celle de la fracture de l'extrémité inférieure du radius :
et c'est parce qu'elle s'accompagne toujours d'une subluxation ou
d'une luxation du pied en arrière., comme on peut s'en convaincre
sur les planches dessinées par A. Cooper, sur les pièces déposées au
musée Dupuytren et à la lecture des observations qui ont été publiées
sur ce sujet, qu'elle a pu faire croire à une luxation pure et simple.
Traitement. — Pour réduire les luxations du pied, un aide saisira la
jambe à sa partie inférieure pour opérer la contre-extension ; l'exten-
sion sera faite par un autre aide qui saisira le pied, en embrassant
.d'une main le dos du pied, de l'autre le talon. Pour les luxations en
dedans et en dehors, les tractions seront faites d'abord dans le sens
du déplacement, afin de dégager l'astragale de la place qu'il occupe
sous l'une des malléoles; le pied sera ensuite tourné en sens inverse du
déplacement, afin de le remettre dans sa position naturelle; pendant
ce temps le chirurgien poussera avec ses doigts l'astragale en dehors
ou en dedans, afin de faciliter les efforts de réduction. Si l'extension
exercée par les mains de l'aide et du chirurgien ne suffit point pour
amener la réduction, on peut avec avantage employer un lacs dont le
milieu est placé au niveau de la pointe astragalienne, et dont les deux
extrémités sont ramenées vers le bord opposé du pied, où on les réu-
nit en les tordant ensemble. Il est facile de comprendre que la traction
exercée par ce lacs aura le double effet d'éloigner le pied de la mor-
taise libiale et de lui imprimer un mouvement de rotation en sens
inverse de la luxation.
Si la luxation avait lieu en arrière, l'extension et la contre-extension
seraient laites de la manière indiquée ci-dessus; mais le chirurgien
repousserait le calcanéum en avant pendant que l'aide chargé de l'ex-
tension tirerait sur le pied en le fléchissant graduellement sur la jambe.
Il est quelquefois difficile d'obtenir la réduction de la luxation en
haut de l'astragale; si, contre toute probabilité, les tractions exercées
298 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS,
sur lo talon cl sur la partie antérieure du pied, avec les mains ou avec
des lacs, ne suffisaient pas pour dégager l'astragale, on pourrait peut-
être avec avantage engager le pied, préalablement entouré par un ban-
dage destiné à le garantir contre toute pression douloureuse, dans un '
lire-botte ordinaire, qui donnerait plus de prise à l'extension.
Mais à tous ces préceptes il convient d'ajouter que la réduction est
facile ou difficile, selon qu'on a eu le soin de fléchir plus ou moins la
jambe. On conçoit en effet que la flexion la plus complète de la jambe
ne distend aucun de ses muscles et relâche au contraire les muscles du
mollet. Si bien que d'après Pott et Malgaigne, les luxations les plus
rebelles quand la jambe est tendue, cèdent dans la flexion avec une
incroyable facilité.
L'appareil destiné à maintenir la réduction n'est autre que celui dos
fractures de la jambe. Nous ferons remarquer toutefois que cet appa-
reil doit être appliqué avec soin, afin de combattre l'écartement des
malléoles; il doit rester appliqué pendant un temps assez long, afin de
prévenir les récidives ; enfin, on doit, aussitôt que possible, ainsi que
le conseille Asti. Cooper, faire exécuter des mouvements h l'articula-
tion afin de prévenir l'ankylose.
Une remarque à faire, c'est qu'il a paru dans quelques cas que
l'extension de la jambe, pendant la contention, avait paru solliciter
les récidives ; et, dans l'espoir de mieux maîtriser les muscles, Potl,
Ch. Bell, A. Cooper et Dupuytren ont préféré mettre la jambe en demi-
flexion, couchée sur sa face externe. Malgaigne a même proposé comme
dernière amélioration l'emploi de son double plan incliné. Mais pour
notre compte nous pensons que l'application méthodique de l'appa-
reil dont nous venons de parler suffira à remplir toutes les indi-
cations.
Les fractures comminulives sans plaies extérieures nécessitent les
moyens suivants : réduire la luxation et maintenir les fragments en
rapport; surveiller avec soin l'appareil, afin d'éviter les accidents qui
pourraient résulter du gonflement excessif de l'articulation. S'il exis-
tait une plaie communiquant avec l'articulation, il faudrait encore
réduire et surveiller attentivement, ainsi que cela vient d'être dit. Mais
si à cette plaie se joignaient une dilacération très-étendue, la saillie des
fragments, des fractures comminutives, il serait à craindre qu'il n'y
eût pas possibilité de conserver le membre. A. Cooper rapporte cepen-
dant un très-grand nombre de luxations compliquées de plaie, avec
issue des fragments, dans lesquelles la réduction fut faite, et la guéri-
son eut lieu sans ankylose et sans claudication. Ces faits doivent donc
nous engager à faire des tentatives pour conserver le membre. 11 faut
alors maintenir la réduction, surveiller attentivement la plaie, préve-
nir les accidents par un traitement approprié, tel que le traitement
LUXATIONS DES OS DU TARSE. 299
antiphlogistique, dont il faudra cependant se défier, car il ne faut pas
oublier que !e malade doit suffire à une longue et abondante suppura-
tion. On emploiera également avec succès les irrigations continues. La
réduction peut être impossible, les os se trouvant étranglés par la
plaie des téguments. Dans ce cas, on élargira la plaie, afin de réduire.
Si le tibia ou le péroné sont dénudés à leur partie inférieure, et ont
été longtemps exposés à l'air, il faut en faire la résection : la même
conduite devrait être tenue si ces os ne pouvaient Être remis en place,
malgré les débridements convenables. Le chirurgien devra, après la
résection des extrémités osseuses, favoriser, par un appareil convena-
blement appliqué, le contact des os de la jambe avec l'astragale, afin
que cet os puisse Irouver sur l'extrémi té inférieure de la jambe un point
d'appui assez solide pour que la marche soit encore possible.
Malgré les soins les mieux appropriés, la suppuration e t même la gan-
grène, peuvent se développer. Dans ces cas, il faudrait avoir recours
à l'amputation, opération que l'on a peut-être trop abandonnée dans
ces circonstances, d'après le conseil que donne A. Cooper.
ARTICLE XXVIII.
LUXATIONS DES OS DU TARSE.
§ I. — luxations de l'astragale.
Les auteurs modernes ont seuls véritablement étudié les luxations
de l'astragale : il faut arriver au xvi° siècle pour trouver le premier
jalon de leur histoire. A cette époque Fabrice de Hilden cite une dis-
jonction complète de toutes les articulations de l'astragale, avec expul-
sion de l'os. Beaucoup plus tard, au commencement de notre siècle,
Hey rappelle un autre cas où l'astragale fit encore issue à travers les
parties molles, sans abandonner tous ses rapports articulaires.
Boyer raconte à son tour qu'il a vu la tête de l'astragale luxée sur le
scaphoïde, sans dérangement des autres connexions articulaires.
A partir de 1811 environ, les travaux abondent : Dufaurest, Arnott,
Rognetta, Turner, Macdonnell, Hancock et beaucoup d'autres se sont
occupés de la question. J'ai moi-même en 1835, lors de mon internat
à l'Hôtel-Dieu, appelé l'attention sur ce sujet en présentant à la Société
anatomique un déplacement sous-astragalien parfaitement caractérisé,
et en 18/i9, dans la première édition du présent ouvrage j'ai cherché,
par un exposé méthodique des faits observés, à rendre facile aux élè-
ves l'étude de ces luxations. Enfin en 1852, M. Broca dans un remar-
quable travail où il a analysé plus de 160 cas, s'est efforcé d'établir sur
les bases les plus positives l'histoire de ces luxations.
300 AFFECTIONS W£S ARTICULATIONS.
Sans entrer ici dans la discussion que nous pourrions établir tou-
chant la nomenclature des luxations de l'astragale qui est encore au-
jourd'hui l'un des points les plus obscurs et les plus controversés do la
chirurgie moderne, nous décrirons sous le nom de luxations de l'astra-
gale les déplacements de cet os sur les autres os du pied, avec ou sans -
luxation concomitante, relativement aux os de la jambe. Nous aurons
donc à étudier : l°les luxations dans lesquelles l'astragale a perdu ses»
rapports avec tous les os qui s'articulent avec lui : ce sont des luxa-
tions complètes, dénomination à laquelle il faut, pour le cas particulier:
Fui. 74. — Préparation montrant l'excavation astragalienne entre le bas des os
de la jambe, d'une part; d'autre part, le calcanéum et le scaphoïde.
Astragale extrait île sa cavité par énuc'éalion (A. Richard).
qui nous occupe, indépendamment du sens dans lequel nous l'avon.s
employée jusqu'ici, attacher cette autre idée, à savoir que toutes les arti-
culations astragaliennes sont luxées; 2° les luxations dans lesquelles
l'astragale a conservé ses rapports articulaires normaux avec quelques-
uns des os qui le touchent : ces déplacements nous les désignerons sous
le nom de luscalions partielles. Nous citerons comme exemple les luxa-
LUXATIONS DES OS DU TARSE. 301
Uons de l'astragale sur le calcanéum et le scaphoïde, la poulie astra-
galienne ayant conserve ses rapports avec les os de la jambe.
Notions anatomiques. — L'astragale présente quelques dispositions
importantes à connaître pour bien comprendre ce qui est relatif à ses
déplacements. Parmi tous les os courts, il n'en est aucun qui s'arti-
cule avec les os voisins par des surfaces proportionnellement plus éten-
dues et plus multipliées. Il résulte de cette disposition que cet os ne
peut recevoir les vaisseaux qui servent à entretenir la vie que par un
certain nombre de points très-limités, qui servent également à l'inser-
tion des ligaments. Quant à ces articulations, elles sont disposées de
manière à permettre à la fois des mouvements étendus, tout en assurant
au membre la solidité qui lui est nécessaire. Ainsi, d'une part, la face
supérieure et les faces latérales sont exactement emboîtées dans la
mortaise péronéo tibiale, tandis que les faces postérieure et antérieure
correspondent à une excavation profonde qui résulte de la jonction du
calcanéum avec le scaphoïde, et à laquelle nous donnerons le nom
d'excavation calcanéo-scaphoïdienne. Pour se faire une idée juste de
cette excavation, il faut, sur un pied dont on a préparé toutes les arti-
culations, enlever l'astragale en coupant le ligament sous-astragalien :
on trouve alors une cavité qui résulte de la jonction de deux plans,
dont l'un, bien qu'irrégulier, est généralement oblique de baut en bas
et d'arrière en avant, et se trouve formé parla face supérieure du cal-
canéum; l'autre, presque vertical, par la face postérieure du sca-
phoïde (fîg. 74).
Il résulte de la disposition de ces deux plans que, lorsque le poids du
corps est transmis par les os de la jambe à l'astragale, cet os tend à
7
i
Fig. 75. — Ligaments osseux et synoviales du pied.
J . Ligaments interosseux astragalo-cakanéens. — 2. Ligament cuboïdo-scaphoïdien. — 3. Liga
Hents qui réunissent les cunéiformes entre eux. — 4. Ligament qui réunit le troisième cunéiforme au
Rjiboïde. — 5. Ligaments postérieurs intermétatarsiens. — A. Synoviale calcanéo-astragalionno. —
Li. Synoviale astragalo-calcanéo-scaphoïdionne . ■ — C. Synoviale culcanéo-cunoïdienne. — D. Synoviale
cunéo-scaphoïdienne. — E. Synoviale du premier métatarsien. — F. Synoviale du second et du troi-
sième métatarsien. — G. Synoviale des deux derniers métatarsiens.
■'502 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
gliSâer de haut en bas et d'arrière en avant, et à venir s'enfoncer dans I
l'excavation que lui présente le scaphoïde ; aussi le scaphoïde se trouve- J
t-il fixé par un appareil ligamenteux des plus puissants, qui sert à com- , I
pléter la cavité de réception dans laquelle est contenue la tête de l'as- I
tragale. Ces liens fibreux sont : 1° le ligament astragalo-scaphoïdien, M
disposé en forme de membrane assez lâche, de manière à permettre j
une saillie assez considérable de la tête de l'astragale sur la face dor- -I
sale du pied; 2° le ligament calcanéo-scap/ioïdien externe, généralement j
connu sous le nom de clef de l'articulation (fig. 75); 3° le ligament cal- <:
canéo-scapkoïdien inférieur, qui comble le vide qui existe vers le bord j
Fig. 76. — Ligaments du pied (face inférieure).
1. Ligament aslrngalo-calcanéen interne. — 2. Ligament calcanéo-cuboïdien plantaire. — i. ligament
calcanéo-scapboïdien inférieur. — 4. Ligament cuboïdo-scapboïdien plantaire. — 5. Ligaments cunéo-
scnphoïdicns plantaires. — 0. Ligaments cunéo-cuboïdions. — 1. Ligaments réunissant les cunéi-
formes entre eux. — 8. Ligament allant du cunéiforme au premier métatarsien.
LUXATIONS DES OS DU TARSE. 303
interne du pied, entre le calcanéum el le scaphoïde, et qui se trouve
soutenu par le tendon du jambier postérieur, tendon où Ton voit sou-
vent se développer un noyau cartilagineux, véritable cartilage sésamoïde,
indice des pressions et des frottements réitérés auxquels cette partie
est exposée (flg. 76).
Anatoaue pathologique. — A. Dans les luxations complètes, aussi
nommées énucléations (luxation double de Boyer et de Malgaigne,
luxation triple de M. Dubreuil), l'astragale, chassé de la mortaise péro-
néo-tibiale et de l'excavation calcanéo-scaphoïdienne, vient se loger
sur la face dorsale du tarse ou vers l'un de ses bords, et se trouve re-
Fig. 77. — Luxation complète et ancienne de l'astragale en dehors.
Sur celle pièce qui a clé déposée par l<'oucher au Musée Qupujlren, on voit que l'astragale a exécuté
un mouvement de relation sur place tel, que son extrémité antérieure est venue porter eu dedans, au-
dessous de la malléole interne. En mémo temps le cubnïdo a été luxé en bas sur le dos du métatarse.
On peut également remarquer que les articulations sus- et sous-astragalienne sont le siège d'ankyloses
osseuses, en même lemps .pic les extrémités articulaires tihiales, péronéalcs et aslragalienncs, sont
eomptetemcnl déformées pour s'accommoder ù leurs nouveaux rapports.
couvert par la peau et les tendons extenseurs, lorsque ces parties n'ont
30,1 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
point été déchirées. Sa position peut d'ailleurs varier; tantôt il est
placé presque transversalement (fig. 77); tantôt il est oblique, d'autres
fois incliné sur un de ses bords, quelquefois même renversé sens
dessus dessous.
Dans certains cas beaucoup plus rares encore que les précédents, on
a vu l'astragale s'échapper par la partie postérieure de l'articulation,
et se placer entre le tibia et le tendon d'Achille, ainsi que nous avons
eu occasion de l'observera l'hôpital Saint-Louis, dans un cas que nous
rappellerons plus loin.
De toutes ces positions que peut prendre l'astragale ainsi énucléée on
a conclu aux divisions suivantes que la diversité des faits ne justifie pas
toujours :
Luxations en avant;
Luxations en dedans;
Luxations en dehors (fig. 77);
Luxations en arrière;
Luxations par rotation sur place;
Luxations par renversement.
Malgaigne a môme signalé trois variétés de luxations en arrière :
1° En arrière directement;
2° En arrière et en dehors;
3° En arrière et en dedans.
Enfin à toutes ces classes de luxations complètes de l'astragale il con-
vient de joindre celle que M. Dubreuil a nommée luxation par double
rotation. Dans cette espèce dontGay, Black et Foucher ont fourni des
exemples, l'astragale a obéi à la l'ois à un mouvement de rotation
autour de son axe antéro-poslérieur et un mouvement de rotation
autour de son axe vertical.
Mais il est bon de remarquer avec M. Chassaignac que les seules
espèces de luxations qui puissent avoir lieu primitivement et sans com-
plication de fracture aux malléoles, sont la luxation en avant et la
luxation sens dessus dessous. Les luxations latérales, quand elles ont
lieu sans fracture des malléoles, ne peuvent être considérées que
comme consécutives à la luxation en avant; elles ne peuvent être regar-
dées comme primitives que quand elles ont lieu avec fracture du péroné
ou du tibia.
B. Dans les luxations partielles {luxations sous-astragaliennes des au-
teurs modernes), l'astragale a conservé ses rapports avec la mortaise
péronéo-tibiale, mais il a abandonné presque complètement l'excava-
tion calcanéo-scaphoïdienne. Ce mode de déplacement présente deux
variétés principales : dans la première, l'astragale sort par le côté interne
de l'excavation ; voici alors quels sont ses rapports : la tête de l'astragale
repose surla faceinterne du scaphoïde, dont le bord postérieur etinlerne
LUXATIONS DES OS DU TARSE. 305
est reçu dans la rainure que présente le col de l'astragale. 11 y a donc à
la l'ois déplacement en dedans et en avant'; d'où il résulte que l'extré-
mité postérieure de l'astragale vient se loger dans la rainure qui donne
insertion au ligament sous-astragalien. — Dans la deuxième variété,
l'astragale sort par le côté externe et supérieur de l'excavation; il
éprouve, comme dans le casque nous venons d'examiner, une sorte de
chevauchement; de sorte que sa tôle vient reposer à la face supérieure
et externe du scaphoïde, et empiète même sur le cuboïde (fig. 78).
Fie. 78. - Luxation partielle de l'astragale en avant et en dehors (Musée Dupuytren).
Voici du reste ce que j'avais observé sur le pied que je présentai en
1835 à la Société anatomique. L'astragale s'était porté vers la partie
NÉLATON. — PATH. CHIR. ,„ _ 2Q
306 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
interne du pied, et par suite un peu en avant, de sorte que sa tôle repo-
sait sur la face interne du scaphoïde, la rainure de son col recevait la
partie interne de ce sourcil presque tranchant qui entoure la fosse sca-
phoïdienne; enfin l'angle postérieur du crochet de l'astragale, péné- 1
trait dans la rainure profonde qui sépare l'une de l'autre les deux
facettes articulaires supérieures du calcanéum. Le ligament sous-
astragalien, le ligament astragalo-scaphoïdien étaient rompus ; le liga-
ment calcanéo-cuboïdien présentait une petite éraillure, mais n'était
pas entièrement déchiré.
A ces deux variétés, M. Broca en ajoute une troisième, de sorte
qu'il distingue : 1° la luxation sous-astragalienne en dedans, dans laquelle
le calcanéum et le scaphoïde se portent en dedans de l'astragale;
2° en dehors, dans laquelle ils se portent en sens inverse; 3° en arrièn .
dans laquelle la face inférieure de l'astragale repose sur la face dorsale
de la deuxième rangée du tarse.
Causes et mécanisme. — Ces luxations succèdent presque constam-
ment, sinon toujours, à une pression exercée sur l'astragale par les os
de la jambe; cet os est, pour ainsi dire, chassé du lieu qu'il occupe
par un mécanisme analogue à celui qui détermine l'expulsion d'un
corps glissant qui, étant comprimé, tend à fuir par les points où il
rencontre un vide, un noyau de cerise par exemple pincé entre les
doigts. Tel est, d'une manière générale, le mécanisme de ces déplace-
ments, qu'il est assez difficile d'analyser. Il est cependant permis de
croire qu'il résulte de la succession des mouvements suivants : exten-
sion du pied sur la jambe; abaissement de la partie antérieure du pied,
d'où résulte la tension du ligament astragalo-scaphoïdien, rupture de
ce ligament; saillie de la tête de l'astragale ; pression exercée parle
tibia sur la partie postérieure de l'astragale; propulsion de cet os en i
avant, entraînant la rupture du ligament sous-astragalien ; expulsion
complète. La luxation en arrière exigerait une flexion forcée du pied
sur la jambe.
La luxation partielle en dedans résulte de la déviation du pied en ;
dehors. Le ligament latéral interne est alors fortement distendu; deux
choses peuvent arriver : ce ligament se rompt à sa partie supérieure,
ou il arrache la malléole interne, et il y a luxation du pied en dedans ;
ou bien il se rompt à sa partie inférieure, c'est-à-dire dans la portion
qui s'étend de l'astragale au calcanéum, et il y a luxation partielle de
l'astragale ; car cet os tend à se séparer du calcanéum et du scaphoïde.
mais il reste enclavé dans la mortaise que lui offrent les os de la jambe.
La luxation partielle en dehors arrive lorsque le pied est fortement in-
cliné en dedans et infléchi sur son bord interne. On peut même conce-
voir que, dans ce mouvement, la tête de l'astragale, qui fait une saillie
considérable sur la face dorsale du pied, ne puisse pas reprendre sa
LUXATIONS DES OS DU TARSE. 307
place, lors môme que l'articulation calcanéo-astragalienne reste intacte,
déplacement qui, dans une nomenclature régulière, devrait prendre le
nom de luxation du scaphuïde sur l'astragale.
Symptomatologie. — Les luxations complètes offrent, comme sym-
ptôme pathognomonique, une déformation caractéristique et qui ré-
sulte ordinairement de la présence de l'astragale sur la face dorsale ou
sur l'un des côtés du pied. En effet, le peu d'épaisseur des parties
molles qui occupent cette région, la résistance du plan osseux sur
lequel repose l'astragale, le volume de cet os, doivent permettre de le
reconnaître facilement et même de préciser exactement quelle est sa
position, à moins qu'il n'existe déjà un engorgement considérable.
Inutile de dire que les mouvements du pied sur la jambe sont très-
douloureux ou impossibles. Le diagnostic est encore plus facile s'il
existe une plaie à travers laquelle s'engage une partie de l'astragale.
Fig. 79. — Luxation complète et récente de l'astragale en dedans.
Sur celte pièce, on voit que l'astragale a exécuté un mouvement de rotation sur place de telle
sorte que son extrémité antérieure fait saillie à travers une plaie des téguments de la face interne du
cou-de-pied Cette pièce provient de ma collection, et a été déposée par moi ainsi quo la figure do irrin-
deur naturelle au Musée Dupuytren. ' u *>""'
Pour ce qui est des variétés de ces luxations voici ce qui nous paraît
le plus important à signaler.
Dans la luxation directe en avant, l'astragale fait saillie sur le sca-
phoide et les cunéiformes.
Dans la luxation en avant et en dehors, le pied est dans une forte
308 AFFECTIONS DfiS AHTICULATIONS.
abduction et regarde par sa face plantaire presque directement en
dedans; sa pointe est dirigée en dedans; son bord interne creusé et
raccourci; le tibia s'enfoncerait dans les chairs s'il n'était arrêté par le
calcanéum; en dehors le péroné fait saillie; enfin, en avant et en
dehors on trouve presque sous les doigts la tête et la poulie articu-
laire de l'astragale.
Dans la luxation en avant et en dedans, l'astragale se porte en avant
du tibia.
Dans la luxation en dedans, le pied est dévié en dehors et il existe
un vide considérable sous la malléole externe. Quant à la malléole
interne elle fait une saillie au-dessous de laquelle proémine encore la
poulie astragalienne (fig. 79).
Dans les luxations en dehors, l'astragale renversé présente sa poulie
en dehors; la malléole externe fait saillie.
Dans la luxation directe en arrière, le pied qui n'a subi aucune
déviation paraît seulement un peu raccourci en avant. La dépression
qui existe normalement entre le tendon d'Achille et le tibia s'est effa-
cée et à sa place on trouve une saillie considérable, celle de l'astragale.
En avant du tibia dépression due à la fuite de l'astragale.
Dans la luxation en arrière et en dehors, l'astragale fait saillie der-
rière la malléole externe, à travers une plaie, et présente sa poulie en
dehors.
Dans la luxation en arrière et en dedans, il existe entre la malléole
interne et le tendon d'Achille une saillie osseuse, tandis qu'en avant
et au-dessous de la malléole externe, le doigt s'enfonce dans une dé-
pression profonde.
Dans la luxation par rotation sur place, on reconnaît, mais seu-
lement lorsqu'il y a plaie, que la luxation a eu lieu du côté
interne.
Enfin, dans la luxation par renversement, le tibia et le péroné ont
conservé leurs rapports; il n'y a- ni fracture, ni plaie, et l'on n'observe
d'autres symptômes que ceux d'une luxation incomplète en avant, en
dedans ou en dehors.
C'est encore la déformation qui forme le principal symptôme des
luxations partielles. Dans la luxation de l'astragale en dedans, le pied
rappelle jusqu'à un certain point, dans sa configuration, la forme des
pieds plats, c'est-à-dire que, vers son bord interne, se rencontre une
saillie formée par la tête de l'astragale; puis, au devant d'elle, un
enfoncement qui répond à l'angle formé par le contact de cet os avec
le bord interne du scaphoïde; la voûte du pied est presque effacée et
sa partie antérieure déviée en dehors.
Si la luxation s'est faite en dehors, on constate les dispositions inver-
ses, à savoir : saillie de la tête de l'astragale sur la face dorsale du pied,
LUXATIONS DES OS DU TARSE. 309
incurvation de celui-ci vers son bord interne, uni h un état de flexion
de la partie {intérieure du pied sur la partie postérieure.
Dans l'une et l'autre de ces luxations, les mouvements de flexion et
il 'extension du pied sont conservés, les mouvements d'abduction et
d'adduction sont abolis.
Dans les cas que nous connaissons de luxation de l'astragale en ar-
rière il existait en môme temps une plaie aux parties molles, de telle
sorte qu'on pouvait, par la vue et le toucher, constater la nature de la
lésion.
Complications. — On observe, à la suite des luxations de l'astragale,
une complication consécutive des plus dangereuses, et qui appartient,
pour ainsi dire, en propre à cette luxation : nous voulons parler des
eschares qui se forment sur la peau qui recouvre les saillies de l'os
déplacé. Cette gangrène, résultant de la compression exercée de dedans
en dehors, comprend ordinairement toute l'épaisseur des parties
molles, de sorte qu'après la chute des eschares, les os se trouvent à nu
et l'articulation largement ouverte. Cependant il n'en est pas toujours
ainsi, car nous voyons que, dans une observation de Dupuytren, cette
gangrène se borna aux téguments et respecta le tissu cellulaire sous-
cutané. Nous ne ferons que rappeler ici les accidents qui résultent de
l'ouverture et de l'inflammation suppurative d'une articulation aussi
vaste que celle qui unit l'astragale à la jambe ainsi qu'aux os du pied.
(Voy. Plaies des articulations.) Ajoutons enfin que l'on a quelquefois
observé, après une longue suppuration, l'exfoliation et la sortie au
dehors de portions considérables de l'astragale.
Traitement. — Le traitement des luxations de l'astragale présente
des indications qui varient avec l'étendue du déplacement et la nature
des complications. Nous allons essayer de tracer la conduite que doit
tenir le chirurgien dans chaque cas particulier.
1° Luxations non compliquées de plaie. — La luxation est ou complète
ou partielle. A. Si la luxation est complète, faut-il réduire? J'avais pensé
que, dans la plupart des cas, pour ne pas dire tous, la réduction
ne devait pas être tentée. En effet, l'astragale est un os dont presque
toutes les faces sont articulaires, il ne reçoit de vaisseaux que par des
points très-peu étendus, par conséquent, lorsqu'il est déplacé en tota-
lité, il est à craindre qu'ayant perdu tout moyen de vivre, il ne se con-
duise comme un véritable corps étranger, qu'il se nécrose et donne
lieu à une inflammation des plus graves de l'articulation et des parties
qui l'entourent. En consultant les auteurs qui ont tenté la réduc-
tion dans cette circonstance, on voyait que, dans la plupart des cas,
cette réduction avait été très-difficile, sinon impossible; on voyait
qu'il avait fallu, pour remettre l'os en place, exercer une pression ti'ès-
violente sur les parties molles déjà distendues par les saillies osseuses;
310 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
n'avait-on pas à craindre la destruction de la peau, qui a déjà beau-
coup de tendance à se mortifier? La théorie indiquait donc formelle-
ment, dans ce cas, l'extirpation de l'astragale. Mais depuis l'époque où
j'ai exprimé celte opinion, il a été établi que sur 78 faits de luxa-
tion complète sans plaie, réunis par M. Droca 19 fois, la réduction a pu
être obtenue; que sur 12 autres faits, rassemblés par M. Dubreuil,
5 fois la réduction a été facile. Ces diverses proportions de succès sont
assez notables pour que nous en tenions compte et que, sans aban-
donner complètement notre première opinion, nous engagions les chi-
rurgiens à tenter désormais, sur la foi des faits ci-dessus énoncés, les
chances de la réduction.
B. Si la luxation est partielle, il faut tenter la réduction. Pour re-
mettre l'astragale en place, voici les manœuvres qu'il convient de faire :
le malade est couché ; un ou plusieurs aides saisissent la jambe à sa
partie inférieure, pour la contre-exiension; d'autres aides font l'ex-
tension sur la partie antérieure du pied, tandis qu'avec ses doigts le
chirurgien repousse la tête de l'os dans le sens opposé à celui du dé-
placement. Malgré les manœuvres les mieux dirigées, il est souvent
impossible d'obtenir la réduction. Les auteurs ont assigné diverses
causes à ce phénomène : Rognetta l'attribue à la conservation d'une
partie du ligament astragalo-calcanien qui maintient l'os dans sa nou-
velle position, et à l'enclavement de la tête de l'astragale entre le sca-
phoïde et le bord interne du calcanéum. La cause que Dupuytren assi-
gne à l'impossibilité de la réduction nous paraît bien plus puissante ;
il pense que l'espèce de bec que présente l'astragale en arrière vient
s'interposer dans la rainure qui sépare les deux facettes articulaires du
calcanéum. Enfin, Desault pense que l'étroitesse que présente l'ouver-
ture du ligament astragalo-scaphoïdien supérieur, étrangle le col de
l'astragale et empêche l'os de reprendre sa place; aussi a-t-il conseillé
de couper les ligaments qui s'opposent à la réduction.
Quelle serait la conduite à tenir s'il n'y avait pas moyen de remettre
les os en place? Faudrait-il, à l'exemple de Desault et de Nanulal
couper les ligaments? Outre que cette opération ne sera pas toujours
suivie de succès, car cette cause est bien loin d'être a seule qui s'op-
pose à la réduction, il serait à craindre qu'une plaie faite aux téguments
ne vînt ajouter à la lésion première une complication excessivement
grave, celle de l'ouverture de l'articulation. Les mômes objections se-
raient applicables à la résection de la tôte de l'astragale.
L'amputation delà jambe a été préconisée par M. Chassaignac. Mais
sur cinq amputations immédiates pratiquées dans ces circonstances
par ce chirurgien, 3 ont amené la mort, tandis qu'il a lui-même obtenu
par l'extraction de l'astragale un succès sur deux cas.
Quand il est établi que des tendons étranglent l'os déplacé, on peut
LUXATIONS DES OS DU TA USE. 811
pratiquer la section de ces tendons, et sur U cas do lénotomic réunis
par M. Broca, on compte 2 succès.
La méthode à laquelle Dupuytren donnait la préférence clans le cas
que nous supposons consistait à laisser tout en place et à combattre les
accidents inflammatoires. Dans le cas de Thierry, cité par Malgaigne,
il n'y eut pas d'accident et à la longue la marche s'effectua sans dou-
leur, ni claudication. Enfin des observations dues à Philipps, d'autres
appartenant à Foucher montrent que dans des cas où la réduction n'a
pas été obtenue, aucune complication consécutive ne s'est produite.
Toutefois on a objecté contre cette pratique la formation d'eschares
au niveau des saillies de l'astragale ; mais la peau ne se gangrène pas
constamment, et d'ailleurs n'a-t-on pas vu des eschares se limiter à la
peau et laisser intact le tissu cellulaire sous-cutané? La déformation du
pied, la difficulté de la marche, ne sont pas très-considérables après
un déplacement partiel. Les inconvénients attachés à cette manière
d'agir seraient beaucoup moins graves que ceux qui résulte-
raient de l'ouverture de l'articulation, de la section des ligaments,
de la résection ou de l'extirpation de l'os. S'il survenait des eschares,
et si après leur élimination on trouvait l'articulation ouverte, on pour-
rait encore extirper l'astragale. Asti. Cooper l'a fait deux fois avec-
succès dans cette circonstance, et sur 30 cas d'extraction consécutive
pour des luxations irréductibles, réunis, soit par M. Broca, soit par
M. Dubreuil, 29 fois la guérison a été obtenue.
2° Luxations compliquées de plaie. — a. La luxation est-elle complète,
il faut toujours extraire l'astragale. Sur trois malades, chez lesquels
j'ai dû pratiquer cette opération, j'ai eu trois succès. Or, pour les
raisons que nous avons données ci-dessus, il y aurait d'autant moins
à hésiter dans ce cas qu'il existe déjà une plaie avec ouverture de l'ar-
ticulation.
B. La luxation est-elle partielle : si la réduction est possible, il faut
remettre les os en place; si elle est impossible, on peut, d'après le
conseil de Desault, faire la section des ligaments, et réduire, si cette
opération préliminaire le permet ; mais nous avons vu que ce ne sont
pas toujours les ligaments qui s'opposent à la réduction, il ne sera
donc pas étonnant que les tentatives de réduction viennent à échouer.
Nous ferons remarquer cependant que si l'on était forcé de diviser pres-
que tous les ligaments qui unissent l'astragale aux parties voisines,
comme ce serait une cause presque inévitable de nécrose, il vaudrait
mieux pratiquer tout de suite l'extirpation de l'astragale que de tenter
encore la réduction.
Lorsqu'en même temps que la luxation de l'astragale il se présente
une fracture comminutive de la malléole interne, on peut, à l'exemple
de M. Séddlot, extraire l'astragale et réséquer en même temps les exlré-
312 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
mités articulaires du péroné et du tibia, opération qui a pour résultat
de combattre l'inflammation, source d'accidents immédiats, etderendr^
au pied, pour l'avenir, la rectitude qui lui est nécessaire pendant la
marche.
Le procédé que l'on emploie pour extraire l'astragale est le suivant :
tantôt l'astragale est très-mobile, c'est ce qui arrive surtout dans les
luxations complètes : il suffit alors de saisir l'os avec des pinces à pan-
sements et de l'extraire par la plaie des téguments. II faut agrandir
la plaie, si celle-ci n'est pas assez grande ; s'il n'existe pas de plaie, on
fait une incision longitudinale au niveau de la partie la plus saillante
de l'os; si l'astragale est assez adhérent pour qu'il y ait impossibilité
de l'extraire avec la pince, on peut appliquer un lacs sur son col, tirer
cet os en haut, et couper au fur et à mesure les parties fibreuses qui
s'opposent à l'extirpation.
Lorsque l'astragale sera extrait, le membre sera mis dans un appa-
reil à fractures de jambe, la plaie sera soignée comme toutes les plaies
des articulations; les irrigations continues seront employées avec
succès. On pourra aussi, comme le conseille M. Ad. Richard, couvrir
la plaie d'un pansement par occlusion, appliquer l'appareil amidonné
avec beaucoup de soin et l'ouvrir le troisième jour.
3° Bien que certains chirurgiens, parmi lesquels nous devons citer
M. Ad. Richard, s'opposent d'une façon absolue à l'amputation immé-
diate, quels que soient les désordres produits parle traumatisme, et
pense qu'il vaut mieux attendre qu'il se soit écoulé deux ou trois jours,
les délabrements qui accompagnent les luxations de l'astragale sont
quelquefois tellement considérables, que cette opération est la seule
ressource que l'on ait à opposer à cette blessure. Lorsqu'il existe une
plaie très-étendue, que les parties molles sont déchirées, les tendons
rompus, les vaisseaux et les nerfs dilacérés, il ne faut pas songer à con-
server le pied, sous peine de voir des accidents formidables survenir au
bout d'un temps même très-court; il en serait de même d'une fracture
comminutive des os du pied et de la jambe, avec dénudation et contu-
sion profonde ; enfin, de vastes épanchements sanguins, des décolle-
ments de la peau, rendent inévitable une suppuration de mauvaise
nature, et indiquent d'une manière positive l'amputation de la jambe
qui peut être alors considérée comme ressource ultime.
§ IX. — Luxation de la deuxième rangée des os du tarse sur la première.
(Luxation médio-tarsienne.)
Entre l'astragale et le calcanéum, d'une part, le scaphoide et le cu-
boïde, d'autre part, existe un interligne articulaire dans lequel se pas-
sent des mouvements assez étendus de llexion, d'extension et de rota-
LUXATIONS DES OS DU TARSE. 313
tion. Lorsqu'une cause quelconque tend a exagérer ces mouvements,
les ligaments, d'ailleurs assez forts, qui réunissent la première rangée
des os du tarse à la deuxième, cèdent, et la luxation a lieu. La luxation
tMi bas, observée deux fois par J. L. Petit, avait été deux fois produite
par l'engorgement de la partie antérieure du pied au-dessous d'une
barre de fer, le corps tombant à la renverse. Dans un autre cas observé
par Asti. Cooper, le blessé avait reçu une pierre très-lourde sur le bord
interne du pied; dans ce mouvement, le côté externe se trouvant sur
un plan résistant, les ligaments cédèrent et la partie antérieure du pied
vint faire saillie en dedans.
Un quatrième cas a été observé en 1860 par M. Chassaignac et décrit
par lui sous le nom de luxation sous-scaphoïdienne de l'astragale, tandis
que pour M. Broca il ne serait autre chose qu'une luxation du scaphoïde
en haut, et pour M. Dubreuil, une luxation pré-astragalienne anté-
rieure. Or, le malade de M. Chassaignac était un homme qui s'était
jeté d'un cinquième étage et chez lequel les deux pieds supportèrent
dans leur portion tarsienne toute la violence du choc. Le pied
gauche présentait une luxation de l'astragale avec fracture multiple
de l'os. Au pied droit on trouvait une véritable luxation sous-sca-
phoïdienne de l'astragale : le scaphoïde, suivi des deux premiers cu-
néiformes et des deux premiers métatarsiens, avait passé au-dessus de
la tête de l'astragale et reposait par le bord inférieur de sa face arti-
culaire sur le col de l'astragale. La tête de l'astragale avait déchiré
complètement le ligament calcanéo-scaphoïdien et s'était enclavée dans
une situation tout à fait fixe, à la place de ce ligament entre le calca-
néum et le scaphoïde. Dans un cinquième cas observé par M. Thomas,
de Tours, pendant son internat dans le service M. Denonvilliers, et pu-
blié en 1867 dans les Mémoires de la Société médicale d' Indre-et-Loire,
il existait, au moment de l'entrée du malade à l'hôpital, un gonfle-
ment considérable, et l'on avait diagnostiqué une fracture du col
de l'astragale. A l'autopsie on trouva l'articulation tibio-tarsienne
et l'articulation calcanéo-astragalienne intactes. Mais les ligaments anté-
rieurs de l'articulation médio-tarsienne étaient déchirés; la tète de
l'astragale et la surface cuboïdiennedu calcanéum formaient,au-dessus
de la seconde rangée des os du tarse, une saillie anormale très-pro-
noncée. Ces os n'étaient plus en rapport avec les surfaces articulaires
correspondantes du scaphoïde et du cuboïde, et étaient directement
recouverts par les tendons des muscles extenseur et jambier antérieur
et les faisceaux du muscle pédieux. Le scaphoïde avait été fracturé
d'avant en arrière, son fragment externe faisait une saillie à la face
plantaire. L'astragale reposait sur la l'ace supérieure de cette portion du
scaphoïde. Le cuboïde était séparé de toute la moitié supérieure de la
facette articulaire du calcanéum. Enfin les ligaments supérieurs dcl'ar-
"4 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
ticulation médio-tarsienne, le ligament en Y avaient été rompus elles
insertions du ligament calcanéo-scaphoïdicn interne avait été arrachées
en partie. Seul le ligament calcanéo-cuboïdien inférieur avait résisté.
Enfin dans un sixième cas relaté par M. B. Anger dans son traité ico-
nographique des fractures et luxations, on constata à l'autopsie que la
tête de l'astragale était au-dessus et en avant du scaphoïde; la facette
cuboïdienne du calcanéum se trouvait située sur la face supérieure du
euboïde. Les ligaments calcanéo-scaphoïdien supérieur et calcanéo-
cuboïdien interne étaient rompus et arrachés à leur insertion anlô-
Fig. 80. — Luxation médio-tarsienne (Anger).
rieure. Le déplacement était difficile h réduire, même après la dissec-
tion. 11 n'y avait de fracture qu'en un point : c'était à la partie antérieure
du scaphoïde, dont le tubercule était presque totalement arraché
(fig. 80). Pendant la vie le pied avait présenté un léger aplatissement
de la voûte du pied, ainsi qu'un gonflement ecchymotique et bientôt
inflammatoire assez considérables. Il n'y avait d'accessible à la palpa--
tion aucune tumeur osseuse anormale et point de crépitation. Le ma-
lade, qui mourut d'érysipèle, était tombé d'une hauteur qu'il ne peut
déterminer, en s'enfuyant pour échapper à un incendie.
Les symptômes qui caractérisent ces luxations sont : pour la luxation
LUXATIONS DES OS DU TA USE. 315
on bas, une déformation considérable du pied, les os de la première
lancée du tarse viennent faire saillie en haut: en avant de ceux-ci on
trouve une grande dépression. La plante du pied est effacée. Dans
le cas de J. L. Petit, la réduction fut facilement obtenue en faisant
l'extension sur la partie antérieure du pied, la contre-extension sur la
jambe; le repos acheva laguérison.
Dans la luxation en dedans, la déformation du pied porte surtout
sur ses bords ; le bord interne est raccourci, la pointe du pied est di-
rigée en dedans, se rapprochant du calcanéum de manière à repré-
senter un pied bot interne. La réduction fut obtenue facilement en
portant le pied dans le sens opposé au déplacement.
§ III. — Luxation du grand cunéiforme.
A. Cooper a vu deux fois le grand cunéiforme séparé de toutes ses
articulations et luxé en dedans; la première fois, à la suite d'une chute
d'une grande hauteur; la seconde, par une chute de cheval dans
laquelle le pied s'était trouvé pris entre le cheval et le rebord du trot-
toir. Dans les deux cas, l'os faisait une forte saillie en dedans, et était
en môme temps légèrement tiré en haut par l'action du jambier anté-
rieur. La réduction ne fut point obtenue. Quelques semaines après ce
traitement infructueux, l'un des deux malades offrait une très-légère
claudication qui ne paraissait pas devoir persister.
Nous avons eu, pour notre compte, occasion d'observer une luxation
du grand cunéiforme produite par le passage d'une roue de voiture
sur le pied ; il existait une plaie correspondant à l'union de cet os avec
le scaphoïde. Par cette plaie sortait l'angle postérieur et inférieur du
cunéiforme, qui avait d'ailleurs éprouvé un mouvement tel qu'il était
venu se coucher transversalement sur le petit cunéiforme. La réduc-
tion fut impossible; nous pratiquâmes l'extirpation de l'os déplacé, et
le malade guérit complètement, malgré une inflammation assez vive,
suivie d'une suppuration fort abondante.
§ IV. — Luxation du deuxième cunéiforme.'
Chez un malade du service de M. Laugier, on a diagnostiqué, à la
suite d'une chute sur le pied, une luxation en haut du deuxième cunéi-
lorme; c'était certainement une énucléation très-incomplète, puisque
l'os ne faisait pas saillie de plus d'un centimètre et peut-être y avail-il
fracture car quelque crépitation fut observée. La réduction tentée par
des pressions considérables ne réussit pas complètement et une petite
tumeur subsista sur le dos du pied-
316
AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
§ v- — luxation det deuxième et troisième cunéiformes.
A. Key a vu le deuxième et le troisième cunéiformes à demi luxés
en haut avec une énorme déchirure des téguments. L'accident avait
été causé par le passage sur le pied d'un lourd truk de chemin de fer.
Ce chirurgien opéra la réduction. Mais plus lafd la peau du dos du
pied se sphacéla et la guérison définitive n'eut lieu qu'après plusieurs
mois.
§ VI. — Luxation simultanée des trois cunéiformes.
Monteggia paraît avoir observé plusieurs fois la luxation simultanée
des trois cunéiformes : «Ces os, dit-il, s'élaient élevés presque en tota-
» litésur le dos du pied, où ils faisaient une saillie distincte et consi-
» dérable, laquelle disparut en repoussant les os à leur place, avec
» un bruit sec, avec et môme sans extension préalable sur le pied. Une
» compresse et un bandage suffirent à les maintenir, et le blessé fut
» en état d'appuyer sur le pied quelques jours après. »
On trouve aussi dans London Médical Gazette, 1831, vol. VII, p. 704,
une luxation incomplète des trois cunéiformes qui fut observée à l'hô-
pital de Londres. Les trois os faisaient saillie en haut; le grand cunéi-
forme surtout, séparé du scaphoïde, se portait en haut et en dedans.
On fit une extension sur les orteils, et sous l'influence d'une pression
méthodique, les os luxés se' réduisirent avec un bruit manifeste. Une
vive inflammation qui suivit la réduction fut combattue par les réfri-
gérants et une émission sanguine locale. Le malade ne commença &
marcher qu'au bout de plus de six semaines.
En 1857 M. Bertherand a publié dans les Bulletins de la Société de
chirurgie, une nouvelle observation de luxation simultanée des trois os
cunéiformes sur le scaphoïde. Le malade avait fait une chute de
3 mètres dont le principal effort avait porté sur la plante du pied
droit. Deux ans après cet accident les trois premiers métatarsiens et
les trois cunéiformes étaient soulevés et constituaient un plan supé-
rieur au reste de la face dorsale du pied. Au côté externe de ce soulè-
vement osseux on sentait distinctement la face externe du troisième
cunéiforme, séparé d'avec le cuboïde. Au côté interne se trouvait une
dépression qui augmentaitbeaucoup en cet endroit l'excavation normale
de la voûte plantaire. En arrière, existait une autre dépression, due à
ce que la face supérieure du scaphoïde se trouvait plus basse que le dos
de la mortaise cunénnne; dans cette cavité on percevait plus rigides,
plus saillants et, plus détachés, les tendons des muscles jambier anté-
rieur, en dedans; extenseur du gros orteil et grand extenseur des
orteils, en dehors. En comparant le pied malade avec le pied sain, on
LUXATIONS DES OS DU MÉTATARSE. 317
constatait une véritable atrophie, manifestement produite par le dé tant
d'exercice de cette portion du membre, carie malade ne marchait pins
que sur le talon. Aussi les articulations du tarse et du métatarse étaient-
elles presque tout à fait ankylosées. En outre la rétrocession des trois
cunéiformes sur le scapboïde avait raccourci de 15 millimètres environ
la longueur du bord interne du pied. Enfin l'application exacte de la
plante du pied sur le sol ne pouvait être obtenue que par une llexion
prononcée de la jambe sur le pied, qui, dans la station et surtout dans
la marche détruisait les conditions d'équilibre.
§ VII. — Luxation du cuboïde.
Dans trois cas, la luxation du cuboïde accompagnait celle de l'as-
tragale ou du calcanéum ; dans le premier de ces cas, l'os était forte-
ment déprimé en bas; dans le second légèrement dévié en dehors;
dans le troisième projeté en totalité du môme côté. Dans ce dernier
cas, la luxation fut immédiatement réduite à l'aide d'une pression di-
rectement appliquée sur l'os énucléé.
ARTICLE XXIX.
LUXATIONS DES OS DU MÉTATARSE.
Les luxations du métatarse sont extrêmement rares ; aussi les anciens
auteurs les ont-ils passées sous silence, ou n'en ont-ils fait mention
que pour dire qu'ils ne les ont jamais observées, et qu'elles doivent se
produire très-difficilement. Ces difficultés existent sans le moindre
doute; il suffira pour le comprendre de considérer les rapports et les
moyens d'union des os qui composent l'articulation tarso-métatar-
sienne; mais de ces difficultés, conclure à la non-existence de ces luxa-
tions, à leur non-possibilité, ainsi que l'a fait Boyer, ce serait tirer d'un
fait réel une conclusion que n'autorisent ni le raisonnement ni l'expé-
rience. La science, en effet, possède aujourd'hui un assez grand nom-
bre de cas bien authentiques de luxations métatarsiennes. Le premier
de ces cas a été observé par Monteggia et deux autres ensuite par
Dupuytren; le premier volume, page 184, à es Bulletins de la Société
anatomique en renferme un quatrième qui est dû à Delort ; un cinquième
est consigné dans la Gazette médicale, année 1860, dont Robert Smith
a présenté les dessins à la Société de chirurgie de Dublin; un sixième
et des plus intéressants, puisque l'autopsie a confirmé le diagnostic, a
été présenté a la Société anatomique par Mazet. L'observation de ce
dernier cas se trouve consignée dans les Bulletins de cette Société,
année 18M. Un septième a été observé par Decaisnc (Revue médico-
318 AFFECTIONS DES AHTICULATIONS.
chirurgicale, I8/1O), d'autres encore par .M. Laugier {Bulletin chirurgi.
cal, p. 379), par M. Letcnneur (Sociélé de chirurgie, 1801), par Mal-
gaigne, qui en a relaté quatre, par Refile (Mémoires de médecine et de
chirurgie militaires, 1861), par Liston, par Brault, par M. Demarquay, ,
par Béraud, par M. Ch. Hardy, par M. Verneuil, etc., etc.
La luxation du métatarse peut être complète ou partielle; elle est:
complète lorsque tous les métatarsiens ont quitté leurs rapports arti-
culaires naturels; partielle, lorsqu'un seul ou seulement quelques-
uns d'entre eux sont déplacés. Ainsi, dans un des deux cas observés
par Dupuytren, les quatre derniers métatarsiens avaient été luxés, le
premier seul ne l'était pas, et l'on a observé de même la luxation d'un
seul métatarsien, celle des deux derniers, des trois premiers, des
deuxième, troisième et quatrième, celles des quatre premiers.
Anatomie pathologique. — Dans quel sens s'opère le déplacement?
C'est ordinairement en haut et en arrière, l'extrémité postérieure des
Fig. 81. — Luxation des os du métatarse.
Pièce déposée au musée Dupuytren par Mazot. — On voit que la partie antérieure du pied est luxés
sur la postérieure.
métatarsiens se portant sur la partie supérieure des os qui constituent
la deuxième rangée du tarse. Toutefois la luxation peut être mixte,
témoin le cas de Mazet, dans lequel le premier métatarsien n'avait
point suivi les autres dans leur chevauchement sur le tarse, mais s'é-
tait placé a la face interne du premier cunéiforme, et celui deMalgaignj
LUXATIONS DES OS DU MÉTATARSE. 319
qui a vu les trois premiers déplacés en bas et le quatrième en haut. Il
est inutile d'ajouter que ces luxations, comme toutes les autres, peu-
vent être simples ou compliquées de fracture, de déchirures des par-
ties molles qui entourent ou avoisinent l'articulation malade. L'auto-
psie a permis de vérifier l'état des parties luxées dans le cas de Mazet
pg. 81). Aussi puiserons-nous directement dans son observation les
détails qui suivent :
Tous les métatarsiens étaient luxés, mais dans des directions diffé-
rentes. Ainsi, comme nous l'avons déjà dit, le premier avait son extré-
mité postérieure appliquée contre la face interne du premier cunéi-
forme, sens dans lequel elle attirait le tendon du long péronier latéral,
qui se trouvait fortement tendu; le cinquième avait tourné sur son
axe, de telle sorte que sa face interne était devenue supérieure. Les
trois autres métatarsiens s'étaient déplacés en masse; leur extrémité
reposait sur la partie supérieure des cunéiformes. La direction des
quatre premiers métatarsiens était oblique d'arrière en avant et de
dehors en dedans, ce qui expliquait l'angle rentrant en dedans que
présentait le pied. L'écartement considérable qui existait entre le pre-
mier et le deuxième métatarsien, entre le quatrième et le cinquième,
avait occasionné la déchirure des muscles placés dans le premier et le
quatrième espace interosseux, en sorte qu'il y avait non-seulement
luxation du métatarse sur le tarse, mais encore luxation des métatar-
siens entre eux. Le cinquième métatarsien était fracturé à l'union de
son quart antérieur avec les trois quarts postérieurs ; le fragment anté-
rieur était resté articulé avec le petit orteil, et le fragment postérieur,
contourné sur son axe, comme nous l'avons indiqué, avait son extré-
mité antérieure libre.
Une ^utre autopsie faite par Malgaigne a montré les deuxième, troi-
sième et quatrième métatarsiens luxés en haut et en arrière, de telle
sorte que le deuxième recouvrait tout son cunéiforme, et que le troi-
sième chevauchait d'environ un centimètre; de plus ils s'étaient
portés un peu en dedans ; le quatrième appuyait sur le troisième
cunéiforme, et son bord externe répondait à la rainure qui sé-
pare ce dernier du cuboïde; en conséquence, le cinquième suivait
les autres et était à demi luxé en dedans sur le cuboïde, ce qui, sur le
vivant, avait échappé à l'observateur. Enfin le premier métatarsien, tout
à fait séparé des autres, était resté uni au premier cunéiforme ; mais
celui-ci semblait avoir été renversé en dedans , et débordait le scaphoïde
en ce sens d'un demi-centimètre.
A ces examens nécroscopiques, il convient d'ajouter les résultats de
recherches expérimentales faites sur le cadavre par M. Ch. Hardy tou-
chant la luxation isolée du premier métatarsien. Suivant cet auteur,
lorsqu'on a luxé le premier métatarsien par une torsion dirigée de d cdans
3-0 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
en dehors, l'extrémité postérieure du premier métatarsien repose par
son boni inférieur sur l'inlerslice articulaire qui sépare le sommet du
premier cunéiforme du deuxième métatarsien ; les ligaments supé-
rieurs sont complètement déchirés, le tendon du muscle jambier se '
trouve divisé en deux portions : une qui reste au cunéiforme, l'autre
qui suit le métatarsien ; les fibres -ligamenteuses qui unissent les deux-
premiers métatarsiens sont rompues. Le ligament cunéo-métatarsieij
inférieur reste intact et prend une direction oblique de bas eu haut et
d'arrière en avant poursuivre le déplacement du premier métatarsien ;
les tendons des muscles extenseurs du gros orteil se placent l'un en
dedans, l'autre en dehors de l'extrémité du métatarsien qui passe entre
eux comme à travers une boutonnière; les os de la deuxième rangée
du tarse sont écrasés au niveau de leurs surfaces articulaires anté-
rieures; les articulations tarso-métatarsiennes sont tiraillées et les
ligaments qui unissent les deuxième et troisième cunéiformes aux
métatarsiens correspondants sont quelquefois rompus.
Quand on produit la luxation en haut et en dehors, on observe les
mêmes lésions ; seulement, la déchirure du tendon du jambier est plus
étendue, quelquefois même le tendon est complètement séparé de ses
attaches au métatarsien; les tendons des muscles extenseurs restent
en dedans de l'extrémité postérieure du métatarsien.
Quand enfin on essaye de déterminer la luxation en bas, si grandes
que soient les violences appliquées, elles ne tendent qu'à redresser
l'angle formé par le cunéiforme d'une part et le métatarsien d'autre
part. Ce dernier os se brise mais ne se luxe pas.
Causes et mécanisme. — Pour comprendre le mécanisme de ces
luxations, il est nécessaire de connaître les circonstances dans lesquel-
les elles se sont produites. Dans les deux cas de Dupuytren, et dans
beaucoup d'autres, notamment dans celui de Béraud, dans celui de
Delort, les blessés étaient tombés d'un lieu élevé sur la pointe du pied ;
le malade de Mazet et celui de M. Ch. Hardy n'avaient point fait de
chute sur les pieds, mais étaient tombés à la renverse, ayant le pied pris
sous la roue d'une voiture pesamment chargée. Dans le cas de Robert
Smith et de plusieurs autres, la cause n'est pas indiquée. Or, voici com-
ment les choses ont dû se passer dans les premiers cas que nous avons
cités. Le blessé est tombé, avons-nous dit, d'un lieu plus ou moins
élevé sur la pointe du pied; son articulation tarso-métatarsienne s'est
trouvée un instant comprise entre deux puissances diamétralement op-
posées, le poids du corps et la résistance du sol, la première tendant à
opérer l'abaissement du tarse, la deuxième ayant pour effet de porlcf
en haut les os métatarsiens ou simplement de les retenir. Mais dans
cas de Mazet et dans ceux qui lui sont analogues, les choses se sonl
passées différemment, si le mécanisme qu'en donne M. Chassaignac
LUXATIONS DES OS DU MÉTATARSE. 321
est exact, comme nous sommes porté à l'admettre. La roue fixant soli-
dement contre le sol l'extrémité antérieure des métatarsiens, pendant
que le blessé tombait à la renverse, le poids du corps a dû imprimer au
pied un mouvement forcé d'extension, en vertu duquel la surface dor-
sale de celui-ci devint bombée outre mesure. Dès lors on conçoit com-
ment les articulations tarso-métatarsiennes ont éclaté à leur partie su-
périeure, se sont ouvertes et ont donné lieu à la luxation des trois
métatarsiens moyens. Quant à la luxation en dedans du premier méta-
tarsien, elle aura été produite par une impulsion directe imprimée par
le mouvement progressif de la roue. Le chevauchement que présen-
taient les os du métatarse, dont le premier anticipait notablement sur
le bord interne du tarse, et les trois suivants sur sa face supérieure,
nous paraît devoir être attribué à l'action musculaire qui s'exerça après
la production du premier déplacement opéré par la violence extérieure,
et entraîna ultérieurement les os dans les directions indiquées.
Sïmptomatologie. — Ce qui frappe de prime abord, c'est la diffor-
mité du pied. Celui-ci, en effet, infléchi sur son axe, présente dans la
plupart des cas une courbe à concavité interne et inférieure; cette
forme vicieuse est très-tranchée sur la pièce que Mazet a déposée au
musée Dupuytren, et qui présente aussi au plus haut degré les autres
caractères de ces luxations, à savoir : 1° la diminution du diamètre
Intéro •postérieur ; le pied, en effet, est raccourci déplus d'un centi-
mètre, ce qui résulte du chevauchement des os luxés, et peut-être
aussi de la direction oblique des métatarsiens; 2° l'augmentation du
diamètre vertical ; sur la face dorsale du tarse existe une saillie de 2 ou
3 centimètres de hauteur, saillie formée par l'extrémité postérieure
des os déplacés, et, par conséquent, beaucoup plus prononcée en de-
dans qu'en dehors; 3° l'augmentation du diamètre transversal du pied,
lorsqu'un des os est luxé en dedans, comme cela avait eu lieu dans le
cas de Mazet; k" la dépression notable qui existe derrière cette saillie,
et qui peut loger un doigt placé en travers; 5° l'effacement complet de
la concavité du pied, dû à l'abaissement des os du tarse ; 6° enfin, la
saillie des tendons des extenseurs qui se dessine fortement à travers la
peau et soulève les orteils.
Si à tous ces signes qui varient bien entendu avec le nombre des os
luxés et les divers sens dans lesquels peut avoir lieu le déplacement,
nous ajoutons la connaissance de la cause qui a déterminé la lésion,
l'impuissance accidentelle du membre et l'immobilité presque absolue
des parties luxées, nous aurons l'ensemble des signes à l'aide desquels
cette luxation peut être reconnue.
Diagnostic — Ce n'est guère qu'à une fracture des os du métatarse
qu'on peut songer au premier abord, en présence d'une semblable
lésion ; ce fut du moins là l'idée qui se présenta tout de suite à l'esprit
NÊI.ATON. — TATIt. CH1R. ,,,, 21
322 AFFECTIONS DliS ARTICULATIONS.
de Dupuytren quand il vit son premier cas de luxation; mais l'absence
de crépitation et de mobilité anormale de ces parties, le genre de dé-
formation qu'il avait sous les yeux, ne lardèrent pas à l'éclairer. Une
question quelquefois plus difficile à résoudre est celle qui se présente
quand il s'agit de déterminer quel est le nombre des os luxés. Noui
avons vu, en parlant de l'anatomie pathologique, qu'une autopsie in-
firma à ce sujet un diagnostic porté par Malgaigne.
Nous verrons en outre, en parlant de la luxation du gros orteil, qui
s'accompagne souvent de l'issue hors des téguments de la tête du pre-
mier métatarsien, qu'il est parfois impossible de dire, dans la plupart
des cas, si le premier métatarsien ainsi déplacé à son extrémité anté-
rieure l'est aussi à son extrémité postérieure, comme l'ont observé
Barbier et M. Laugier. On conçoit dès lors de quelles obscurités peut
s'envelopper le diagnostic.
Pronostic. — Abandonnée à elle-même, celte luxation peut devenir
irréductible en très-peu de temps, à cause de l'inflammation intense
que produit le plus souvent le désordre occasionné par le déplace-
ment des parties, les promptes adhérences que celles-ci peuvent con-
tracter, et le peu de prise qu'elles offrent aux moyens de réduction.
C'est, en effet, ce qui arriva au deuxième malade observé par Dupuy^
tren, qui, étant venu au bout de trois semaines réclamer les secours
du chirurgien, se vit forcé de quitter l'hôpital après de vaines Lenla-
tives de réduction et une compression directe exercée pendant plusieurs
jours. Au reste, ce malade, malgré ses difformités, marchait encore
assez bien, et c'est ce qui est arrivé dans la plupart des cas semblables.
A la suite d'une luxation mal réduite de la totalité du métatarse, et au
vingt-cinquième jour de l'affection, un médecin qui rapporte lui-même
sa propre observation, M. Lacombe, voyant qu'il ne pouvait se tenir
debout sur le pied nu, se fit faire un brodequin fendu et lacé sur le
dos du pied, avec une semelle de bois modelée sur la face plantaire et
sur laquelle celle-ci s'appuyait dans touteson étendue. A l'aide de ce
brodequin, M. Lacombe put reprendrel'exercice de sa pénible pro-
fession.
Traitement. — La première indication à remplir, c'est la réduction.
Voici comment Dupuytren s'y prit pour l'obtenir et l'obtint, en effet,
chez un de ses malades.
Le malade étant convenablement placé sur un lit, et la jambe fléchie]
on disposa à la partie inférieure de celle-ci un drap plié en cravate,
dont les chefs, ramenés en arrière, devaient servir pour la contre-
extension. On fit l'extension au moyen d'un lacs fixé aussi bien que
possible à la partie antérieure du pied. Quand les mouvements com-
mencèrent à se faire sentir, l'opérateur pressa de ses deux mains et en
sens opposé sur les os luxés, qui ne tardèrent pas à rentrer dans leurs
LUXATIONS DES OS 1)11 MÉTATARSE. 323
rapports naturels. La réduction opérée, Dupuytren lil placer le membre
(lemi-fléchi sur un oreiller, l'entoura d'une compresse imbibée d'une
liqueur résolutive, et d'un bandage roulé un peu serré.
La conduite de Dupuytren en cette circonstance résume, comme on
le voit, à peu près tout le traitement de celte luxation. Est-il nécessaire
Rajouter que s'il survenait, après la réduction, des accidents inflam-
matoires, on devrait les combattre par tous les moyens appropriés?
Devons-nous aussi réprouver à nouveau l'emploi du poinçon ù l'aide
duquel Malgaigne cherchait à repousser les facettes articulaires dépla-
cées? Les accidents trop funestes qui suivaient cette pratique auraient
dû lui en montrer les dangers, en même temps que le peu de succès
obtenu aurait pu l'éclairer sur son inutilité.
Notons encore qu'en certains cas la réduction n'est obtenue que
partiellement. C'est là ce qui arriva à M. Lacombe et à M. Demarquay,
lequel, sur quatre métatarsiens luxés ne put en réduire qu'un.
Terminons enfin en relatant un procédé qui réussit à M. Brault dans
une luxation en haut et en arrière du deuxième métatarsien. Plusieurs
tentatives de réduction ayant échoué, môme celles où l'opérateur s'é-
tait aidé de la pression d'un tourniquet dont la bande embrassait la
surface plantaire comme un sous-pied, M. Brault eut l'idée de placer
entre l'extrémité luxée et la pelote du tourniquet un petit cylindre de
bois dur bien garni de charpie. La réduction, dès lors facile, fut com-
plétée à l'aide des doigts.
S'agit-il de la luxation isolée du premier métatarsien, la réduction,
d'après M. Ch. Hardy, s'obtient assez facilement, sans qu'on ait besoin
de recourir au chloroforme. Un aide fait l'extension sur les orteils, en
tirant la pointe du pied en bas et en dehors ; un autre fait la contre-
extension en saisissant le cou-de-pied avec les deux mains et le chi-
rurgien applique les pouces sur l'extrémité du métatarsien luxé et le
repousse en avant et en bas.
Aussitôt la réduction obtenue, il faut appliquer un appareil, car la
luxation se reproduit avec grande facilité. Il convient même de laisser
longtemps cet appareil en place. Une mobilité anormale, un défaut de
solidité dans l'articulation sont en effet les seuls accidents à redouter ;
l'ankyloseméme,si elle venait à se produire, n'apporterait aucune gêne
dans les fonctions du pied.
32a
AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
ARTICLE XXX.
LUXATIONS MÉTATAUSO-riIALANGIENNES.
Sur 22 observations connues de luxations métatarso-phalangiennes, ,
19 portent sur le gros orteil et 3 sur tous les orteils à la fois. Nous étu-
dierons d'abord les luxations métatarso-phalangiennes du gros orteil.
§ I. — Luxations métatarso-phalangiennes du gros orteil.
Les 19 cas observés l'ont tous été chez des hommes, la plupart chez :
des sujets de vingt à trente ans. C'est en effet le plus souvent une
chute de cheval ou le passage d'une roue de voiture qui causent cet
accident, et il semble alors que l'orteil ait été violemment redressé jus- ■
qu'à s'infléchir sur le dos du pied. Mais il peut arriver aussi que ce soit :
le métatarsien qui obéisse à la force vulnérante et qui se déplace. Nous
verrons à l'article Complications à quels désordres peut conduire ce:
mécanisme plus fréquent peut-être que ne l'ont dit les observateurs.
Dans la plupart des cas, la phalange luxée se porte directement en
haut; mais elle peut aussi se jeter en haut et en arrière, en haut et en
dedans, en haut et en dehors; jamais en bas. Chacun de ces déplace-
ments peut être plus ou moins complet. Si la luxation est complète,
s'il n'y a pas de gonflement, et si les tendons déplacés ne font pas
obstacle à l'examen, il est possible de reconnaître à travers les téguments
toute l'étendue de l'extrémité phalangienne faisant une saillie dorsale et
la tête du métatarsien faisant pareillement une saillie plantaire. On
conçoit dès lors qu'il y ait un raccourcissement du pied : celui que
l'on constate habituellement est d'un centimètre. L'orteil peut en outre
être déjeté en dehors, ce qui augmente encore le raccourcissement;
il peut aussi être fléchi ou plus ou moins relevé dans le sens de l'ex-
tension. Dans tous les cas, les mouvements volontaires sont abolis,
et, chez un malade observé par Michon, il était facile d'imprimer à la
phalange des mouvements de latéralité très-caractérisés. Enfin, sur un
sujet qui présentait une luxation en haut et de dedans, Notta a trouvé
au bord interne de la phalange, près de sa face plantaire, une saillie
osseuse constituée par les os sésamoïdes.
La réduction est ici aussi capricieuse que celle des luxations ruéla?
carpo-phalangiennes du pouce : tantôt si facile qu'il suffit de tirer un
peu en appuyant sur les saillies déplacées pour que tout se remette e|
place; tantôt d'une difficulté telle qu'on en est venu, après des efforlf
inouïs et l'essai de tous les procédés, à la section des tendons des
extenseurs et du ligament interne, le tout inutilement.
LUXATIONS M ÉTATAHSQ-PHA L ANCIENNES. 325
Après la réduction, les suites sont du resLe fort simples, et, dans la
plupart des cas où elle a été facilement obtenue, quelques jours de
pepos ont suffi.
Complications. — La complication la plus ordinaire de la luxation
jûétatarso-phalangienne du gros orteil est l'issue de la tête du métatar-
sien à travers les téguments. En 1S/|0, dans un mémoire intéressant,
M. Laugier consignait dix exemples dont quatre lui étaient personnels.
Nous connaissons aujourd'hui quatre nouveaux faits semblables obser-
vés par MM. H. Larrey (Société de chirurgie, 1857), Letenneur (Société
de chirurgie, 1861), Bryon {Mémoires de méd. et chir. militaires, 1863),
Demarquay (Gaz. hebd., 1869).
Dans les cas observés, ces luxations avaient été produites par la chute
d'un corps pesant sur le pied, un coup de pied de cheval, une chute
dans laquelle le gros orteil avait supporté seul le poids du corps accru
par la vitesse du mouvement. Onze fois sur quatorze la luxation s'était
produite à la suite d'une chute de cheval, le cavalier ayant la jambe
prise entre le sol et l'animal. Beaufils, qui a publié le premier cas de
ce genre, s'est rendu le compte suivant du mécanisme de la luxation
qu'il observait : « La pointe du pied se trouvant plus basse que le talon,
» a appuyé la première contre le sol, et le talon a supporté toute la
» masse du cheval. Un poids si énorme, quoique brisé par les articu-
» lations du tarse, a dû agir avec l'énergie la plus grande dans les en-
» droits les plus résistants, et a produit un tel effort autour du point
» fixe, que la tête du premier métatarsien, abandonnant dans son tiers
» interne la cavité de la phalange, s'est ouvert un passage par la dila-
» cération des ligaments et des téguments et a fait une plaie large de
» plus d'un pouce. »
C'est ordinairement en dehors que la luxation s'opère; la tête du
premier métatarsien déchire les téguments vers le côté interne de l'ar-
ticulation métatarso-phalangienne, et vient faire saillie dans ce sens.
Par suite du déplacement très-étendu qu'éprouve la base de la pre-
mière phalange, les tendons extenseurs et fléchisseurs du gros orteil
sont fortement entraînés en dehors; ils se séparent du métatarsien, et
laissent un vide dans lequel le sang s'épanche aisément.
Ces lésions présentent quelquefois une gravité que ne pourrait faire
soupçonner, à priori le peu d'étendue de l'articulation. En effet, sur
cinq cas qu'il a pu observer, M. Laugier a vu trois fois un phlegmon in-
|nse s'emparer de la face dorsale de la région métatarsienne et des
abcès se former. Un de ses malades eut la face dorsale du pied dénudée
par suite de la gangrène de la peau de cette région. Un autre succomba
aux suites d'une infection purulente.
En présence d'accidents aussi graves, quelle doit être la conduite du
chirurgien? Faut-il se borner à réduire l'os déplacé ? Faut-il pratiquer
S2fi AKKKCTIONS DES ARTICULATIONS.
la résection de la tôle du métatarsien ou môme la réseotion de la tota-
lité de l'os? M. Laugler, sans rejeter la résection d'une manière abso-
lue, donne la préférence à la réduction; mais l'expérience lui ayant
appris qu'à la suite d'une semblable blessure on a le plus souvent à
craindre le développement d'un phlegmon de la l'ace dorsale du pied
et d'une suppuration, qui donnent à la blessure beaucoup de graviléj
il pense qu'il faut pratiquer sur le dos du pied un large débridemenlj
une sorte d'incision préventive, afin de vider les foyers sanguins, et do
livrer une issue facile au pus si un abcès vient à se former. Dans un cas
où il se conduisit d'après ces principes, son malade guérit dans un
temps fort court, tandis que sur trois autres blessés chez lesquels on
s'était borné à faire la réduction, deux ne guérirent qu'après avoir été
exposés aux plus grands dangers; le troisième succomba par suite d'une
infection purulente. Tel fut aussi le sort d'un malade à qui ce chirurgien
s'était borné à faire la résection delà tête du premier métatarsien. Cette
opération, à laquelle on peut, en outre, objecter qu'elle enlève à l'ex-
trémité antérieure du pied son principal point d'appui, devra donc être
généralement repoussée. Quant à la résection totale du métatarsien,
qui a été pratiquée par Barbier, Larrey et M. Demarquay, elle laisse à
sa suite une véritable difformité. L'opéré de Barbier, après la cicatri-
sation de la plaie, avait l'orteil rapproché jusqu'à six lignes du cunéi-
forme, inutile à la progression et même un peu nuisible ; celui de
Larrey avait la marche gênée et celui de M. Demarquay a quitté la
Maison municipale de santé dans l'état suivant : difformité notable,
vide entre le gros orteil et le cunéiforme; la marche, assez facile, se
faisait sur le bord externe du pied, avec un certain degré de claudication.
§ II. — Luxations métatarso-phalangiennes des autres orteils.
Les trois cas dont nous avons déjà parlé sont dus : le premier
à A. Cooper, le second à Pailloux (1826), et le troisième à Josse
(Mélanges de chirurgie pratique). Dans le cas de A. Cooper, les quatre
derniers orteils, chez les blessés de Pailloux et de Josse, les cinq orteils
avaient été luxés. Nous nous contenterons de retracer quelques détails
empruntés à la plus récente de ces trois observations, la seule du
reste qui soit un peu complète.
Un dragon avait eu le pied pris sous son cheval abattu. Tous les
orteils étaient luxés en dehors, et à travers une plaie interne sortait la
tête du premier métatarsien. Après tentative de réduction, on réséqua
la tète du métatarsien. La réduction se fit alors et les derniers orteils
reprirent presque d'eux-mêmes leur position normale. Au quarantième
jour le dragon, qui avait conservé tous les mouvements du gros
orteil, put reprendre son service,
LUXATIONS DES OS SÉSAMOÏDES.
327
ARTICLE XXXI.
LUXATIONS 1MIALANGIENNES DES ORTEILS.
Deux cas seulement ont été décrits, l'un par M. Broca, l'autre par
M. Pinel.
Dans le cas de M. Pinel, l'homme avait eu le pied pris sous son che-
val abattu. La phalangette du gros orteil, en luxation complète, était
renversée en dedans. Les téguments étaient déchirés et la tête de la
phalange faisait issue. A travers la déchirure, on voyait distinctement
•les tendons intacts et le ligament latéral externe rompu. On redressa
graduellement la phalangette qui, après s'être exfoliée, s'ankylosa. Le
malade ne put marcher qu'au bout de deux mois.
Dans le cas de M. Broca, le sujet s'était luxé la deuxième phalange
du troisième orteil en lançant un coup de pied à un chien. Un examen
attentif fit sentir à la face dorsale de l'orteil la saillie de la phalangine,
tandis que la phalange proéminalt à la face plantaire. La réduction
facilement obtenue fut maintenue à l'aide de petites attelles en carton, et
au vingt-sixième jour la guérison était complète.
Enfin, chez un troisième malade qui a été récemment traité par
M. le docteur "Vivier, la seconde phalange du pouce se luxa sur la face
dorsale de la première avec une telle force qu'il y eut une ouverture
de l'articulation du côté de la face plantaire. 11 fallut endormir le
malade au moyen du chloroforme pour obtenir la réduction, et la gué-
rison fut obtenue assez promptement à l'aide de pansements alcoolisés.
ARTICLE XXXII.
LUXATIONS DES OS SÉSAMOÏDES.
Quatre cas sont connus, mais les trois premiers assez mal observés.
Notons cependant que dans ceux-ci la lésion avait déterminé, suivant
James et Pouteau, des accidents spasmodiques qui, deux fois, entraî-
nèrent la mort, et même que, dans l'un d'eux, les accès convulsifs ne
cédèrent qu'à l'amputation du gros orteil.
Le quatrième cas appartient à M. Piédagnel qui est lui-même le sujet
de son observation. L'accident était arrivé pour la première fois sans
cause connue, pendant la marche. M. Piédagnel ressentit une très-vive
douleur, et trouva que l'os sésamoïde du deuxième orteil avait glissé
en dehors sous le troisième. Pour remettre l'os en place, il suffit de
remuer le pied de côté et d'autre. Mais de fréquentes récidives se pro-
duisirent. Après dix années de souffrances, M. Piédagnel eut l'idée de por-
ter des chaussures très-étroites, et dès lors le déplacement ne revint plus.
32»
AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
ARTICLE XXXIII.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LES LUXATIONS CONGÉNITALES-
Nous avons décrit, dans les chapitres qui traitent des tumeurs
blanches, les déplacements qui dépendent de ces affections, déplace-
ments que nous avons proposé de désigner sous le nom de luxations
graduelles; nous avons exposé ensuite l'histoire des luxations causées par
violence extérieure, luxations traumatiques. Il nous reste à parler main-
tenant d'un troisième ordre de déplacements articulaires, qui se mon-
trent dès la naissance et que l'on connaît sous le nom de luxations ori-
ginelles ou congénitales.
Avant d'aborder la description de cette classe de maladies, nous
allons donner quelques détails qui seront utiles pour faire comprendre
l'ordre qui sera suivi dans les divers chapitres. En premier lieu, disons
pourquoi nous ne nous arrêterons pas à la classification qui, adoptée
en 1851 par Robert, dans sa thèse sur les vices de conformation congéni-
taux des articulations, a servi en quelque sorte de programme à un au-
teur des plus estimables, M. Bouvier. Cette classification est la suivante :
Vices de conformation congénitaux :
1° par ankylose ;
2° par diastasis ;
3° par absence d'une des extrémités articulaires ou de la totalité
d'un os;
U° par déviation, subluxation ou luxation.
Pour ce qui concerne l'ankylose congénitale, elle a été observée au
bassin par Nœgelé qui la considérait comme une cause de déformation
dont il faut tenir compte au moment de l'accouchement; au tarse ; au
carpe; et même une fois au coude par Robert. Enfin, Bush l'a vue gé-
néralisée à toutes les articulations du corps et portant obstacle à l'ac-
couchement.
Le diastasis congénital n'a été constaté qu'aux os du crâne ou aux
symphyses du bassin, et le plus fréquemment à celle du pubis ; il
est ordinairement accompagné, dans ce dernier cas, d'exstrophie de
la vessie.
L'absence congénitale d'une épiphyse articulaire ou môme de la
totalité d'un os est moins rare que les lésions précédentes. C'est ainsi
qu'on a noté l'absence de la téte et du col du fémur, d'un ou de
plusieurs os du tarse ou du carpe, des rotules, du radius et du péroné.
Mais, outre que les descriptions qui ont été tracées de ces divers états
pathologiques, ankylose, diastasis, absence de la totalité d'un os ou
d'une épiphyse, manquaient de détails dans la plupart des cas, nous
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LES LUXATIONS CONGÉNITALES. 329
devons ajouter que ces désordres se rencontrent simultanément chez le
même sujet et qu'il est d'ailleurs difficile de tirer des symptômes des
données différentes pour le traitement.
Quant aux déviations ou subluxations congénitales, sur la descrip-
tion desquelles plusieurs écrivains se sont plus longuement étendus,
ce n'est là, à vrai dire, qu'un premier degré des luxations dont nous
allons parler. Toutes ces raisons expliquent pourquoi nous ne ferons
pas pour chacun de ces états morbides des chapitres séparés et pour-
quoi nous nous bornerons à l'ordre suivi dans la première édition de
cet ouvrage, en prenant le soin de signaler, chemin faisant, parmi ces
vices de conformation, ceux qui nous paraîtront devoir offrir au lecteur
quelque intérêt.
Nous nous proposons même d'aller plus loin. Un certain nombre
de luxations, sans être apparentes au moment de la naissance, ont
avec les luxations congénitales une telle analogie que, pour éviter des
redites, nous les rapprocherons dans une description commune, bien
convaincu qu'il sera toujours facile au lecteur de voir en quoi ces
affections se différencient, relativement à leur mode d'apparition ou
à la cause qui a présidé à leur manifestation.
Les luxations congénitales, sous le nom de luxations de naissance,
avaient été signalées par Hippocrate, qui les considérait comme faciles
h guérir lorsqu'elles étaient traitées de bonne heure ; mais ces pre-
mières notions étaient tout à fait tombées dans l'oubli lorsque Am-
broise Paré, et plus tard Verduc notèrent de nouveau l'existence de
ces déplacements. Ce dernier fit même remarquer que les tentatives
faites pour les réduire ne peuvent servir qu'à montrer l'ignorance du
chirurgien.
Chaussier, à la suite du Procès-verbal de la Maternité pour l'an-
née 1812, donne la description du squelette d'un fœtus sur lequel on
voyait plus de cent fractures, et en outre deux luxations congénitales,
l'une de l'articulation de l'épaule, l'autre de la hanche : il désigne ces
luxations sous le nom de spontanées. En outre, il fit recueillir tous les
cas de difformités congénitales observées à la Maternité sur 23 293 en-
fants nés ou déposés en cinq années à cet hospice, et sur ce nombre
on en trouve 37 affectés de pieds bots, 1 affecté de diastasis du dos
et 1 portant neuf luxations à la fois.
Ce fut seulement en 1820 que Paletta donna la première description
des luxations congénitales du fémur (1). En 1826 parut le mémoire de
(1) Exercilaliones palhologicœ. Dans ses Advmaria anatomica, publics en 178S,
il signale parmi les causes de claudication, certaines manifestations de la hanche, dont
plusieurs doivent être sans doute rapportées aux luxations congénitales, mais dont le
véritable caractère lui avait échappé.
8$Q Al'FKCTIONS DES ARTICULATIONS.
Dufiuytpen (i), qui ignorait le travail de I'alctta. Cette œuvre surtouù
romarquable au point de vue pratique, attira fortement l'attention dé
tous les savants sur une infirmité dont les médecins négligeaient dj
.s'occuper. La science s'enrichit alors de nouvelles observations, de '
travaux importants, parmi lesquels nous signalerons les recherches de
Breschet, faites sous la direction de Dupuytren et publiées dans le
Répertoire danatomie et de physiologie, et celles de Vopp qui continua
à l'hospice des Enfants trouvés, à Saint-Pétersbourg, la statistique que
Chaussier avait commencée à la Maternité.
Mais on ne s'était, jusqu'à cette époque, occupé que de l'exposé des
symptômes et de l'étiologie de cette affection. Une lésion dont l'ori-
gine remontait à la vie intra-utérine semblait, par cela môme, devoir
être incurable; aussi la plupart des chirurgiens avaient-ils a peine sou-
levé la question de la réductibilité de ces luxations : à peine parlait-on
de quelques tentatives faites dans ce sens par Duval et Lafond, lorsque
Humbert et Jacquier vinrent annoncer qu'ils étaient parvenus h obte-
nir la réduction de ces luxations réputées jusqu'alors incurables. Mais
les faits publiés par ces auteurs furent soumis à une critique judicieuse
et approfondie, qui laissa des doutes sur la réalité des faits qu'ils avaient
annoncés. Ce fut dans ces circonstances que Pravaz, sans se laisser décou-
rager par les tentatives infructueuses de ses prédécesseurs, consacra
tous ses soins au traitement d'une difformité aussi pénible. Nous aurons
occasion, en traitant spécialement des luxations congénitales du fé*
mur, de faire voir comment, par une sage combinaison des moyens
mécaniques et d'une hygiène appropriée, il crut obtenir d'heureux
résultats.
Jusque-là les luxations congénitales du fémur, à l'exception du cas
rapporté par Chaussier, avaient seules fixé l'attention des chirurgiens.
Cependant il en existe d'autres. Smith signale des luxations originelles
de l'épaule dans le Journal d'Édimbourg, tome XV, 1839. Dans la
Clinique de Dupuytren, on trouve une observation de luxation origi-
nelle de l'extrémité supérieure du radius, luxation déjà indiquée par
Hippocrate; mais ce ne sont pas là les seules articulations dans les-
quelles de pareils déplacements ont été observés. Nous donnons ci-
dessous un tableau assez complet des diverses espèces de luxations
congénitales que nous empruntons à une leçon publiée en 1840, dans
la Gazette médicale, par M. Jules Guérin.
. „ c ., .• In\ . C«. En arrière.
1° Subluxation (2)occi-\
pito-atloïdienne. K En avant.
Observée sur deux monstres anencé-
phalcs.
Sur un enfant de trois mois.
(1) Déplacement originel ou congénital de la tête du fémur.
(2) M. Guérin désigne sous le nom de subluxations les luxations incomplètes.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR. LES
o« Subluxation dans d'autres régions de la colonne
vertébrale.
30 Luxation complote de la mâchoire dans la fosse
zvsoniatique.
ia. En dedans et en avant.
6, Eu dedans et en haut.
c. En arrière (incom-
plète).
50 Luxation de l'extrémité scnpulaire de la clavi-
cule en haut et en dehors.
a. En bas,
, b
G0 Luxation scapulo-hu-
mérale. j
f c
En dedans, complète
d'un côté et incom-
plète de l'autre.
En haut et en dehors
(incomplète).
7° Subluxation cubito-
humérale.
8° Luxation de la
du radius.
tête
1 En arrière.
En haut et en avant.
9° Luxation du poignet.
10° Luxation du bassin.
11° Luxation
morale.
coxo-fé-.
' a. En avant.
b. En arrière et en haut.
, c. En arrière et en dehors
a. Sacro-iliaque en haut
et en arrière.
6. Diastase du pubis.
a. En haut en dehors.
b. Directement en haut.
c. En avant et en haut.
d. En arrière et en haut,
(incomplète).
a. Incomplète en avant.
b. Incomplète en arrière.
c. Incomplète en dedans
et en arrière.
d. En arrière et en de-
hors,
' a. Tibio-astragalienne in-
complète.
, Calcanéo-astragalienne
incomplète.
13° Luxation du pied. Je. Astragalo-scaphoïdien-
ne.
d. Calcanéo-cuboïdienne.
e. Phalango-métatarsien-
ne.
12° Luxation du genou.
LUXATIONS CONGÉNITALES. 3IS1
Sur un des monstres précédents.
Sur un fœtus dérencéphale (1).
Sur une jeune fille de huit ans.
Sur une jeune fille de quatre ans.
Sur un fœtus symèle (2).
Sur un enfant de trois mois.
Sur un jeune homme de dix ans.
Sur un jeune homme de quinze ans.
Sur un fœtus symèle, la luxation était
double.
Sur une demoiselle de quinze ans.
Sur un jeune homme de quatorze ans.
Sur des monstres symèles.
Sur une jeune fille de sept ans.
Sur un enfant et deux adultes.
Sur un enfant de six ans.
Sur une jeune fille de onze ans.
Chez un fœtus agénosome (3).
Le fœtus agénosome.
Le même.
Deux exemples chez un fœtus symèle.
Jeune fille de quatorze ans.
Enfant de deux ans.
Apparaît fréquemment après la nais-
sance.
Depuis les travaux de J. Guérin, d'autres auteurs ont publié des
(1) De Jspïi, cou, xécpaXYi, tête : nom donné à un genre de monstres comprenant ceux
qui ont un très-petit cerveau enveloppé dans les vertèbres du cou.
, (2) De tôt, avec, (as'Xo;, membre. Monstre chez lequel les deux membres d'une môme
paire sont confondus ensemble.
(3) A privatif, foveiv, engendrer, ct&jak, corps-, nom donné aux monstres dont la paroi
abdominale est incomplètement développée.
AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
recherches fort importantes sur les luxations congénitales. C'est ainsi
que M. Bouvier, dans ses leçons Sur les maladies de l'appareil locomo-
teur (1), s'est occupé avec fruit des luxations de la hanche et de la
colonne vertébrale ainsi que du pied bot, et que M. Duchennc (de '
Boulogne) a donné une bonne description des luxations sous-épi-
neuses et a bien étudié le mécanisme du pied bot en général (2).
Nous utiliserons ces travaux.
On voit que le tableau de M. J. Guérin renferme plusieurs vices de
conformation que l'on ne range pas habituellement parmi les luxations
congénitales : tels sont les mains et les pieds bols. Cependant on ne
peut se dissimuler que ces affections appartiennent bien réellement à
cette même classe. Nous en donnerons donc la description à la suite
des luxations congénitales, description que nous compléterons pour
ne pas séparer des choses qui ont entre elles beaucoup de rapport, par
l'histoire du pied bot accidentel. Nous ne nous proposons pas cepen-
dant de décrire en détail chacune des luxations que nous avons men-
tionnées dans notre tableau : la science bien qu'elle se soit beaucoup
enrichie depuis ces dernières années, ne possède pas encore un assez
grand nombre de faits pour permettre une description complète;
nous nous arrêterons seulement à celles qui présentent le plus d'im-
portance pour en faire l'histoire détaillée; mais auparavant nous cher-
cherons à formuler un certain nombre de propositions générales,
applicables à l'ensemble de ces luxations.
Anatomie pathologique. — Il n'est pas rare de trouver plusieurs
luxations congénitales sur le même sujet; fort souvent même les deux
membres congénères sont affectés d'une même luxation : c'est ainsi
que l'on remarque très-fréquemment deux luxations du fémur, deux
luxations de l'épaule; notion dont on trouve une utile application. On
possède là, en effet, en comparant les deux côtés, un moyen de déter-
miner si telle difformité que présente une articulation est le résultat
d'une violence extérieure ou d'un vice originel.
Il arrive aussi dans quelques circonstances que l'on rencontre d'autres
vices de conformation souvent incompatibles avec la vie. Le tableau
ci-dessus nous montre en effet que plusieurs de ces luxations ont été
observées chez des fœtus monstrueux.
Les altérations articulaires qui accompagnent les luxations congéni-
tales sont extrêmement variables; cependant il est probable qu'au
début de la maladie elles sont souvent identiques. « En effet, dit
-> M. Parise, les caractères primitifs d'une maladie se modifient d'autant
» plus profondément qu'elle s'éloigne davantage de son début, et il
(1) Bouvier, Maladies do l'appareil locomoteur.
(2) Duchenne (de Boulogne), Physiologie des mouvements.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LES LUXATIONS CONGÉNITALES. 333
» arrive une époque où les altérations que l'on rencontre ne pourraient
» même faire soupçonner la lésion primitive, si clans quelques cas ces
» lésions elles-mêmes n'étaient mises sous nos yeux. Pour la luxation
» congénitale, il ne nous a pas été donné de la voir s'effectuer. Lorsque
» nous l'observons, elle existe depuis longtemps, par conséquent les
» lésions primitives qui l'ont produi te, favorisée ou simplement accom-
» pagnée, sont d'autant plus modifiées que le sujet est plus avancé en
» âge. C'est donc chez les jeunes sujets qu'il faut chercher les carac-
» tères essentiels des déplacements congénitaux; c'est à cet âge qu'ils
» sont le moins changés; or, voici ce que l'on trouve dans les obser-
» vations recueillies sur des sujets nouveau-nés ou plus avancés en
» âge. »
Les extrémités articulaires des os présentent une disposition qui
s'éloigne un peu de l'état normal. Les capsules articulaires, les liga-
ments, n'offrent pas de solution de continuité; ils sont seulement
relâchés, distendus à des degrés variables, suivant l'étendue du dépla-
cement. Quelquefois la synovie est en plus grande abondance et il peut
même arriver, comme l'a vu M. Verneuil, qu'elle soit remplacée, par
un liquide sanieux et que le ligament rond présente un certain degré
de ramollissement. M. Broca l'a trouvé à peu près complètement
détruit et les vestiges qu'on en trouvait dans la tête fémorale étaient
très-ramollis. Mais à une époque plus avancée de la vie, les surfaces
articulaires subissent des modifications importantes : elles se déforment,
certaines apophyses- disparaissent quelquefois presque complètement;
les liens fibreux présentent des changements en rapport avec le dépla-
cement des extrémités articulaires, allongés dans certains points,
lorsque leurs insertions sont écartées, raccourcis dans des conditions
opposées. Des cavités articulaires de nouvelle formation se développent
pour faciliter les mouvements de l'os déplacé. Ces cavités nous ont
paru différer sous quelques rapports de celles qui se développent à la
suite des luxations traumatiques; elles sont en général moins profondes;
ce sont, pour ainsi dire, des surfaces plutôt que des cavités articulaires;
leurs bords présentent rarement ces productions osseuses stalacli-
formes qui végètent, en si grand nombre, autour des cavités qui se
creusent à la suite des luxations produites par les violences extérieures.
Tous les os appartenant au membre luxé éprouvent, suivant la remarque
d'Hippocrate, un arrêt, dans leur développement, de sorte que les leviers
qui correspondent aux diverses sections du membre sont à la fois
moins longs et moins volumineux. Les muscles présentent une allé-
ration analogue à celle des os, altération d'autant plus prononcée qu'à
l'arrêt de développement dépendant du vice de conformation se joint
celui qui résulte de l'exercice incomplet de l'action musculaire.
Etiologib. — 11 est peu de points de la pathologie chirurgicale qu:
J>W AFFECTIONS DIÎS AUT1CULATI0NS.
oient donné lieu à autant de controverses que Pétioîogle des luxation*
Congénitales. Cependant, à côté d'hypolhôses ingénieuses imaginées ■
pour expliquer ce phénomène, se placent quelques faits sanctionnés I
par l'expérience, et par cela môme à l'abri de toute contestation. A ce !
titre, nous citerons : 1° l'influence de l'hérédité, qui le plus souvent!
s'exerce d'une génération à celle qui la suit immédiatement, d'autres ■
fois, ce qui est plus rare, à la seconde : des faits très- curieux et tiés-
probants à cet égard ont été réunis pnr Robert, Zwinger, Vital, Morniat,
Marjolin, Duval, etc., et déjà bien avant ces observateurs A. Paré avait
remarqué que les boiteux engendrent les boiteux, non pas toujours, mais le-
plus souvent ;T l'intluence des sexes : l'expérience a démontré, en effet, .
que le sexe féminin constitue une prédisposition à ces sortes de dépla-
cements.
Quelques auteurs ont vu dans ces luxations des déplacements ana-
logues aux luxations traumatiques et les ont attribués tantôt à des-
tractions imprudentes exercées sur les membres de l'enfant pendant t
l'accouchement (A. Paré, J.-L. Petit, Smellie, Capuron, Langstoff, etc.);
tantôt, avec Châtelain et Rluberg, à des violences extérieures agissant t
sur le fœtus encore contenu dans le sein de la mère; tantôt à des-
pressions exercées par les organes maternels : telles seraient, parr
exemple, les contractions de l'utérus ou des parois de l'abdomen,
agissant sur les extrémités des leviers que présentent les os des membres.
A cette explication se rattache naturellement l'hypothèse, mise en faveur
par M. J. Cruveilhier, de la luxation par suite de la position vicieuse1
du fœtus dans la cavité utérine, ou de l'absence de l'eau de l'amnios ;
permettant aux parois utérines d'agir d'une manière plus immédiate
sur le fœtus, ou enfin d'une compression extérieure, en excluant!
toutefois les chocs portés sur le ventre de la mère.
D'autres auteurs, et Delpech en particulier, pensent que les défor-
mations congénitales reconnaissent habituellement pour cause une
altération primitive des os.
Rudolphi, au contraire, considérant que les convulsions déter- •
minent fréquemment des déviations des pieds et des mains dans le
jeune âge, avait pensé que la même cause peut aussi bien agir sur le
fœtus, et avait formellement attribué le pied bot congénital à des con-
vulsions intra-utérines. Cette opinion a été soutenue avec talent pat1
M. J. Guérin et quelques auteurs. Suivant le premier, ces luxations •
seraient causées par la rétraction active des muscles dépendant elle*
même d'une altération du système nerveux, explication séduisante qu'il
formule sous forme de loi générale applicable à toutes les difformités
articulaires. Il appuie d'ailleurs sa démonstration sur les considérations
suivantes : Chez certains monstres il existe une destruction partielle ou :
totale des centres nerveux, associée à une rétraction plus ou moins
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUll LES LUXATIONS CONGÉNITALES • 335
générale du système musculaire et à des luxations plus ou moins nom-
breuses. En outre, l'extrême tension des muscles, les traces d'avulsion
ou même de fractures que présentent les os montrent bien à quelles
violences les uns et les autres ont été soumis. Enfin il invoque les rap-
ports remarquables qu'on peut observer d'une part entre les lésions du
Système nerveux et les luxations, d'autre part entre ces mêmes luxa-
tions et la rétraction musculaire, les os étant toujours entraînés du côté
des muscles rétractes.
De même que M. Guérin, MM. Duchenne et Bouvier pensent que,
dans la très-grande majorité des cas, les déformations congénitales des
articulations ont pour cause un trouble dans l'équilibre des muscles
antagonistes, c'est-à-dire qu'elles apparaissent soit à la suite de con-
tractures qui se manifestent pendant la vie intra-utérine, soit con-
sécutivement à des paralysies ou à des atrophies. Suivant eux, en
effet, lorsqu'on examine les altérations congénitales des os, on voit
qu'elles ont lieu au niveau des surfaces articulaires qui sont mises en
contact par les muscles contracturés, et que les altérations de ces
surfaces osseuses ressemblent à celles que l'on voit se produire après
la naissance sous l'influence des contractures ou de la paralysie
spinale.
Les causes que nous venons de rappeler supposent toutes un état
d'intégrité de l'appareil articulaire; mais les luxations que nous voyons
se produire, même chez les adultes, sans le concours d'aucune violence
extérieure, ne doivent-elles pas conduire à rechercher s'il n'en serait
pas de même pour les luxations congénitales? Tel est le point de départ
de M. Sédillot, qui, reprenant l'hypothèse rejetée par Dupuytren ,
admet un relâchement de l'appareil ligamenteux; de Malgaigne et de
M. Parise, qui, allant plus loin encore, expliquent ce relâchement par une
hydropisie articulaire. En effet, M. Parise, chez trois enfants de 15, 25
et 75 jours dont l'un portait une luxation coxo-fémorale double, trouva
la capsule évidemment dilatée et contenant plus de synovie qu'à l'état
normal; et dans les cas où l'on n'a pas trouvé d'hydarthrose , on a
observé, comme déjà l'avait signalé Paletta, un gonflement du tissu
adipeux cotyloïdien qui, remplissant plus ou moins la cavité, semblait
en avoir chassé la tête du fémur.
Enfin nous citerons comme ayant eu plus de vogue que d'utilité les
théories empruntées à l'évolution embryonnaire et d'après lesquelles
on attribue ce vice de conformation : 1° à un arrêt de développement,
ce qui recule la production des luxations aux premiers temps de la
grossesse ; 2° à une aberration de la force formatrice, du nisus formativus;
3° à une altération primitive des germes, opinion qui fut exprimée
pour la première fois par Dupuytren. Nous aurons occasion de revenir
sur ces divers points en traitant des luxations du fémur;
ÔÔQ AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
Marche et développement. — A la naissance, le déplacement est I
ordinairement assez peu avancé, les muscles peu tendus; il est presque!
toujours assez facile de ramener le membre à sa direction et de réduire
les os luxés (Malgaigne, Billroth). Toutefois, nous n'appliquerons pasul
cette proposition aux luxations congénitales du fémur, dont nous ne-1
connaissons, ainsi que M. Bouvier, aucun exemple de réduction immé--l
diatement après la naissance.
Mais dès que le système musculaire a eu quelques efforts à faire,.)
et surtout, si la luxation porte sur les membres inférieurs, dès qu'ils J
ont eu à supporter le poids du corps, la difformité tend à s'accuser r|
davantage et à devenir irréductible. En outre, comme nous l'avons»!
déjà signalé, l'articulation luxée étant peu exercée, le membre vail
s'affaiblissant et s'atrophiant. La jointure finit môme, en certains cas,,|
par contracter une raideur de plus en plus marquée, et les muscles,.!
parce qu'ils sont dans un état de raccourcissement continu, serétrac--l
tent, comme il arrive dans les luxations traumatiques anciennes. EnJ
d'autres cas au contraire, c'est une mobilité anormale qui va s'exa--fl
gérant et rendant les fonctions du membre de plus en plus incer-J
laines. Toutefois et malgré cette tendance à l'aggravation des désor—l
dres, il peut se produire une amélioration toute spontanée et même
une guérison définitive. C'est ainsi que M. Laugier a vu disparaître
sans traitement un talus des plus prononcés cbez un enfant nouveau-
né. De son côté, M. Bouvier a observé que le talus guérit assez sou-
vent de lui-même quand il n'est pas porté trop loin et que cela arrive
quelquefois pour le varus quand il est très-léger. Et encore n'y avait-il I
peut-être dans ces cas qu'une de ces flexions passagères et exagérées •
du pied que présentent quelquefois les nouveau-nés.
Diagnostic. — Cbez les nouveau-nés, si quelque difformité appelle'
l'attention, il faut rechercher si l'on a affaire à une pseudo-luxation ouài
une luxation réelle, et, dans ce dernier cas, si la luxation date de la vie'
intra-utérine, ou si elle est due aux manœuvres de l'accouchement. Or,,
la seule règle générale qui puisse être posée ici, et qui permette d'af-
firmer qu'on n'a pas affaire à une pseudo-luxation, c'est de s'assurer:
de la présence et de la régularité des extrémités articulaires. Quant à i
la question de savoir si la luxation est ou n'est pas obstétricale, il!
vaut mieux avoir présidé soi-même à l'accouchement que de s'en fier 1
à des commémoratifs trop souvent infidèles.
Mais le plus souvent la luxation reste ignorée jusqu'à l'âge d'un oui
deux ans, et à cette époque on peut se demander si la luxation est;
traumatique, pathologique ou congénitale. Il convient alors de s'en- •
quérir avec soin des chutes qu'a pu faire l'enfant, de la façon plus ou i
moins vicieuse dont on procédait à l'einmailloUement. H convient:)
aussi de ne pas prendre la luxation congénitale pour une arthralgie et
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SDR LES LUXATIONS CONGÉNITALES. 337
ffô ne pas condamner inutilement l'enfant, comme cela est souvent
arrivé, à plusieurs années de repos au lit, aux cautères, aux moxas, etc.
Plus tard, le diagnostic est peut-Cire encore plus délicat, puisqu'on
n'a plus alors pour se guider que les souvenirs plus ou moins lointains
des parents, souvenirs quelquefois encore travestis par le récit du
malade.
Pronostic. — La gravité est tout entière dans l'ancienneté de la
lésion. S'il était possible, dès la naissance, d'instituer un traitement
régulier, la guérison serait la règle. Elle est au contraire l'exception
quand l'âge du développement s'est écoulé dans une coupable incurie.
Et c'est alors qu'à la lésion primitive viennent se joindre celles qui en
découlent fatalement, l'atrophie et la faiblesse du membre, les roideurs
articulaires, les difformités de compensation telles que pour les luxa-
tions congénitales du membre inférieur, les déviations du rachis néces-
saires soit à ramener le centre de gravité dans la base de sustentation,
soit à contre-balancer la claudication, etc., etc.
Traitement. — S'il est facile, à la naissance, d'obtenir la réduction
de certaines luxations, il n'est pas moins facile d'en perdre immédia-
tement le bénéfice, car on conçoit aisément combien il est impossible,
à cet âge, d'imposer une contention durable.
Cependant il faut avoir soin de traiter dès la naissance toutes les
luxations qui n'offrent pas de contre-indication spéciale à la réduction.
Quant aux autres, ce n'est que plus tard et quand déjà la réduction est
plus difficile, qu'il convient d'instituer un traitement régulier, et
comme ce traitement est d'autant mieux supporté que le sujet a acquis
plus de forces, on a dû se demander jusqu'à quelle époque la réduc-
tion est possible. Les orthopédistes sont, on le conçoit facilement,
peu d'accord sur cette question et c'est à qui aura guéri les sujets les
plus âgés. Mais ce qui est raisonnable à penser c'est que, pour assurer
la contention, il ne faut pas attendre que la réduction soit impossible.
Quand cette limite est dépassée, il convient de se restreindre à un
traitement purement palliatif qui consiste à favoriser les mouvements
des membres, tout en constatant les progrès du déplacement.
Nous terminons là nos considérations générales sur les luxations
congénitales. Nous pensons, en effet, que ces diverses luxations étant
très-différentes entre elles, il serait à peu près impossible d'échapper
au double écueil, ou bien de présenter comme générales des proposi-
tions qui ne s'appliqueraient qu'à une seule d'entre elles, ou de se tenir
dans l'énoncé de quelques propositions tellement vagues qu'elles ne
seraient, par cela môme, d'aucune utilité.
NlÎLATON. - PATH. CUIR.
III. — 22
338
AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
ARTICLE XXXIV.
LUXATIONS CONGÉNITALES DU FÉMUR.
Les luxations congénitales du fémur ayant été mieux étudiées que
celles des autres articulations, nous exposerons d'abord leur histoire,
à laquelle nous pourrons renvoyer le lecteur, aûn d'éviter des répéti-
tions inutiles.
Ces luxations, plus communes chez les filles que chez les garçons,
sont complètes ou incomplètes; elles n'existent que d'un seul côté, ou
bien elles sont doubles.
Anatomie pathologique. — Hippocrale connaissait les luxations con-
génitales 'du fémur ; mais c'est Paletta qui, à la fin du XVIIIe siècle,
a donné la première observation anatomique de luxation congénitale
du fémur et est tombé du premier coup sur l'espèce la plus rare. Du-
puytren, qui ignorait ce fait, crut, pendant plusieurs années, avoir fait
connaître la première autopsie détaillée. Mais les premières observa-
tions dans lesquelles l'état de l'articulation soit complètement décrit sont
celles deMercer Adam, Ghaussier, Delpech, MM. Sédillot, J. Cruveilhier
et Levieux. M. Jules Guérin en a vu plusieurs ; mais chez des monstres,
ce qui en diminue l'intérêt.
C'est ordinairement dans la fosse iliaque externe que l'on trouve la
tête du fémur; M. Guérin parle bien à la vérité d'autres déplacements,
mais ceux-ci n'ont été observés que sur des foetus monstrueux. La tête
fémorale se place dans la fosse iliaque externe au-dessus et en arrière
de la cavité cotyloïde; il existe donc dans l'immense majorité des cas
une luxation iliaque.
Les altérations anatomiques ne sont pas les mêmes à toutes les épo-
ques de la vie. Chez le fœtus, et même pendant les premières années
de la vie, la cavité cotyloïde est à peine modifiée dans sa forme et dans
sa capacité, de sorte qu'elle peut fàcilement recevoir la tête du fémur;
mais le bourrelet fibreux qui la borde est déprimé à sa partie supérieure
et externe, de manière à représenter le rudiment d'une cavité de nou-
velle formation. Le fond de la cavité articulaire est quelquefois occupé
par une masse plus ou moins volumineuse de tissu adipeux, ainsi que
l'ont vu Paletta, Vrolick et M. Parise. La tète du fémur, appuyée sur
l'os des iles ou sur le bourrelet cotyloïdien, est très-peu déformée;
elle ne présente qu'un léger aplatissement dans le point qui corres-
pond à l'os iliaque. La capsule et le ligament rond sont intacts et pré-
sentent leurs insertions normales ; ils sont seulement allongés. La
apsule est repousséc en haut par la tête du fémur, qu'elle sépare de
f
LUXATIONS CONGÉNITALES DU FÉMUH. 339
l'os iliaque. M. Parise a fait remarquer que souvent l'articulation était
remplie par une assez grande quantité de synovie.
Mais à mesure que l'on avance en âge, les déformations deviennen
plus profondes et les déplacements plus étendus. Une luxation qui,
pendant l'enfance, était incomplète, peut alors devenir complète,
par suite de la pression que le poids du tronc exerce pendant la
ojarche sur l'extrémité supérieure du fémur. Chez les adultes, la
cavité cotyloïde est rétrécie, en partie obstruée par du tissu adipeux
ou dos productions cartilagineuses. Le rétrécissement qui se prononce
surtout en bas, tandis que la partie supérieure du cotyle s'agrandit,
augmente avec l'âge, mais peut être très-prononcé dès la naissance et
ne va jamais jusqu'à oblitérer complètement la cavité; celle-ci con-
serve môme une capacité assez grande, suivant Pravaz, sinon pour
contenir la tête du fémur, du moins pour la maintenir en place après
la réduction. Cette cavité est en général d'une forme triangulaire :
a 11 semble, dit M. Parise, que dans quelques cas cette déformation
» résulte de la pression de la tôte du fémur en dehors du bord coty-
» loïdien ». Quelquefois même la tête du fémur, en comprimant l'os
iliaque y détermine une dépression et celle-ci coïncide avec une saillie
arrondie qui proémine dans la fosse iliaque interne.
La tète du fémur perd de son volume : de sphérique qu'elle était, elle
i devient conique ou aplatie à son sommet; elle disparaît même quel-
quefois presque complètement. L'atrophie delà tête fémorale est un phé-
nomène remarquable dont on se rend facilement compte dans les luxa-
tions congénitales de la hanche. En effet, à moins que les extrémités
articulaires ne soient soumises à des pressions considérables, on ne ren-
contre point dans les autres articulations d'atrophie aussi notable à ,1a
j suite des déplacements congénitaux; mais le fémur se trouve dans des
conditions anatomiques particulières, qui nous ont paru rendre raison
! de ce phénomène. La tête du fémur reçoit presque tous ses vaisseaux
ï nour riciers par sa partie supérieure ;. ce sont les artères qui vont se ra-
. mifier dans son tissu en passant à travers le ligament rond, car dans
I l'enfance la tête fémorale n'étant pas soudée avec le col de l'os, les
vaisseaux propres à ce col ne peuvent se rendre à la tête fémorale,
dont ils sont séparés par la lame cartilagineuse épiphysaire. Si donc à
I cette époque le ligament rond est tiraillé, comprimé, détruit parle fait
du déplacement, la tête du fémur ne reçoit plus assez de vaisseaux
pour suivre toutes les phases de son développement; de là cette
atrophie fort remarquable en ce qu'elle s'observe seulement dans les
f luxations congénitales. Dans les luxations traumatiques, au contraire,
la téte du fémur conserve son volume normal, car celle-ci a pu recevoir
: tous les matériaux nécessaires à son développement complet. On ne doit
donc point considérer l'atrophie de la tête du fémur comme un résultat
3-'lO AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
immédiat du déplacement, mais comme dépendant d'un obstacle
apporté à la circulation dans l'hémisphère articulaire.
Le col du fémur est plus court qu'à l'état normal; il est inséré sur le
corps de l'os en formant un angle plus droit; plus rarement il est re- !
dressé vers le grand trochanter.
Il est question dans Paletta d'une absence du col et de la tête du fé-
mur avec développement d'une exostose clans la cavité cotyloïde. Celte
prétendue exostose ne serait-elle pas la tête du fémur elle-même, qui
se serait soudée avec le fond de la cavité cotyloïde, au lieu de se réunir
avec le col? La fréquence des décollements épiphysaires chez les en-
fants nouveau-nés donnerait quelque vraisemblance à cette explication.
Les modifications que l'on rencontre dans la disposition de la .
capsule et du ligament rond sont fort remarquables. Allongée par le
fait du déplacement, la capsule ne tarde pas a présenter une étendue
beaucoup plus grande qu'à l'état normal ; mais bientôt elle se rétrécit :
à sa partie moyenne formant une espèce de sablier, dont les deux bases i
seraient tournées l'une vers les insertions iliaques de la capsule, l'autre i
vers ses insertions fémorales; ces deux parties communiquent par un
canal étroit qui donne passage au ligament rond; celui-ci est aminci, ,
considérablement allongé.
Dans certains cas, nous devrions même dire dans tous les cas où
elle s'allonge, la capsule fibreuse, pressée entre la tète du fémur et l'os •
des iles, s'atrophie, se perfore dans un point rapproché de l'ancien co- •
tyle, et permet à la tête du fémur de se mettre en contact presque !
immédiat avec la fosse iliaque externe; disposition qui présente une
grande analogie avec ce que l'on observe dans toutes les luxations ■
traumatiques. Une fausse articulation tend alors à s'organiser: tantôt ;
on voit une surface osseuse légèrement élevée au-dessus du niveau des S
parties voisines; tantôt, au contraire, une excavation peu profonde à il
la vérité, entourée par quelques végétations osseuses. Ces parties sont :
d'ailleurs recouvertes par une légère couche fibreuse et une membrane
synoviale, à moins que, par suite des progrès de l'âge et des frotle- i
ments multipliés, les surfaces osseuses mises en contact n'aient subi la
transformation éburnée. En résumé, la luxation congénitale du fémur
se présente dans deux clats différents et essentiellement distincts : tan-
tôt il y a formation d'une articulation nouvelle, tantôt cette pseudar-
throse n'existe pas. La capsule est perforée ou bien elle reste entière ■
et permet un éloignement plus ou moins considérable de la tête du fé-
mur; dans ce dernier cas la luxation est dite complète quand la capsule i
présente un certain allongement, et incomplète lorsque cet allonge-
ment est nul et que la capsule est simplement refoulée, c'est-à-dire i
qu'il reste toujours un certain contact entre les surfaces articulaires.
Quand à côté de l'ancienne cavité il en existe une nouvelle, les deux
LUXATIONS CONGÉNITALES DU FÉMUR, 3/|l
cavités sont ordinairement séparées par une arête plus ou moins appa-
rente et la capsule embrasse ces deux cotyles. Mais il peut arriver aussi
que les deux cotyles aient été convertis en une seule cavité dans
laquelle joue la tôte fémorale. La capsule, dans ce dernier cas, se
couvre de trousseaux fibreux plus courts et plus serrés qui appliquent
plus exactement l'un contre l'autre L'iléum et le fémur.
La structure de la capsule est modifiée de telle sorte que quelques-
uns de ses faisceaux sont atrophiés tandis que les autres sont épaissis.
Ces derniers correspondent, surtout au ligament deBertin et à celui de
Weber, de telle sorte que les faisceaux de renforcement paraissent être
entrecroisés en X et disposés de façon que les premiers limitent l'ab-
duction du membre et les seconds s'opposent à l'ascension du fémur.
Le ligament rond qui existe généralement dans les luxations par
allongement et qui contribue à maintenir ouverte la partie libre delà
capsule, est le plus souvent allongé et aminci. Quelquefois cependant
il est aplati dans les points où il est comprimé par la tête du fémur :
il éprouve alors le même sort que la capsule, et lorsque celle-ci est
détruite, il se trouve lui-même séparé en deux portions,, l'une adhé-
rente à la cavité, l'autre à la tête du fémur.
Peut-on dire à quel âge l'ancien cotyle ou cotyle normal commence
à revenir sur lui-même et quand le passage de la tête fémorale ne pour-
rait plus s'effectuer ? Les observations sont peu nombreuses pour tran-
cher cette question. Elles démontrent cependant : 1° qu'il existe sous
ce rapport de nombreuses variétés individuelles; 2° que c'est probable-
ment à une époque rapprochée de la naissance que les dimensions
de la capsule permettent le libre retour de la tête vis-à-vis de l'ancien
cotyle, quoique chez plusieurs enfants âgés de moins de 12 ans la tête
fémorale soit déjà invariablement fixée dans ses nouveaux rapports.
Les muscles qui avoisinent l'articulation et dont les rapports varient
suivant la position de la tôte du fémur sont, les uns relâchés, les autres
tendus suivant le sens du déplacement; ceux qui sont dans un état
complet d'inaction s'atrophient et peuvent même passer à l'état grais-
seux; ceux au contraire qui sont dans un état de tension et qui se sont
groupés autour de la capsule de façon à la fortifier, se convertissent,
en partie du moins, en tissu fibreux.
Le bassin éprouve aussi quelques changements importants; les mo-
difications qu'il présente, fort bien étudiées par Vrohk (1), MM. Sé-
dillot, Lefeuvre, Chanoine etGuéniot, diffèrent assez lorsque la luxation
est unique ou lorsqu'elle est double, pour que nous examinions sépa-
rément chacun de ces deux cas.
(1) Essais sur les effets produits dans le corps humain par la luxation congénitale cl
accidentelle non rCduile du fémur. Traduit du hollandais. Amsterdam, 1839.
342 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
Lorsque la luxation n'existe que d'un seul côté, la déformation est
plus sensible que lorsqu'elle est double. — Le bassin est abaissé du
côté correspondant; l'iléon, mince, atropbié, moins excavé qu'à l'état •
normal, se rapproche de la direction verticale, ce qui, suivant Vrolik, '.
dépend du défaut d'antagonisme des moyen et petit fessiers d'une part, .
et, d'autre part, du psoas iliaque; les premiers se trouvant relâchés
par suite du mouvement ascensionnel qu'a éprouvé le fémur, tandis •
que les seconds sont au contraire dans un état de tension. La dépres- •
sion qui sépare l'éminence iléo-pectinée de l'épine iliaque antérieure ;]
et inférieure est extrêmement profonde et semble porter l'empreinte 1
de la pression que doit exercer dans ce point le tendon du muscle ;
psoas iliaque, dont l'insertion au petit trochanter est fortement en*- «I
traînée en arrière. L'ischion est déjeté en dehors et semble avoir été il
attiré dans ce sens par les muscles, qui du bassin vont s'insérer à la il
partie supérieure du fémur. En raison de cette double déviation, les $1
détroits supérieur et inférieur du bassin perdent la régularité de leurs ;
contours. Si l'on mène un plan vertical dans l'axe antéro-postérieur du il
bassin, plan qui passerait par le milieu du corps des vertèbres lom- •
baires, on voit que le bassin est divisé en deux parties inégales dont .
l'une, plus large, correspond au membre luxé; de telle sorte que le plan i
dont nous venons de parler, au lieu de correspondre à la symphyse •[
du pubis, vient couper la branche horizontale du côté sain et que le
détroit supérieur prend une disposition oblique ovalaire. Cette défor- •
mation peut rendre l'accouchement plus difficile et nécessiter l'inter-
vention de l'art. Toutefois il existe de nombreux exemples de luxations i
qui n'ont pas fait obstacle à la parturition et on n'a cité que le fait de
M. Paccoud dans lequel l'accouchement, bien qu'heureux, dut être ter-
miné par les moyens artificiels.
Lorsque la luxation est double, les deux moitiés du bassin partici- •
pent à la déformation, de telle sorte que celui-ci peut, au dire de quel-
ques auteurs, ne pas cesser en quelques cas d'être symétrique. Cepen-
dant, contrairement à cette opinion, M. Bouvier prétend l'avoir con-
stamment trouvé asymétrique ; seulement, il était plus évasé, moins
haut; les ischions étaient écartés, les ilions relevés, le diamètre du dé-
troit inférieur augmenté, l'axe du détroit supérieur plus incliné en avant
et son diamètre transverse, notablement diminué. On voit, par cette
description rapide, que la luxation double doit exercer sur l'accou-
chement une influence un peu moins grande que la luxation d'un
seul côté.
Tous les os qui appartiennent au membre luxé, en y comprenant
même l'os des iles, éprouvent une atrophie plus ou moins marquée.
Cette atrophie pour l'os des iles se traduit par le peu de développe-
ment, l'amincissement de la crête iliaque, de la branche horizontale du
LUXATIONS CONGÉNITALES DU FÉMUR. 3&3
pubis, de l'arcade pubienne, etc. Pour le fémur, outre les petites
dimensions que présentent les parties qui constituent son extrémité
supérieure, on peut remarquer, ainsi que cela a déjà été signalé par
Hippocratej an défaut de longueur qui peut aller jusqu'à 6 ou 8 centi*
mètres. Les os de la jambe, ainsi que ceux du pied, offrent aussi un
développement incomplet; cela n'est cependant pas aussi marqué que
pour le fémur. 11 a même été démontré que les os de toute la moitié
du corps correspondante à la luxation, portent des traces plus ou moins
notables de l'atrophie qui est si évidente pour le fémur.
Étiologie. — On a assigné aux luxations congénitales du fémur un
assez grand nombre de causes; l'hérédité et le sexe féminin, causes
prédisposantes de toutes les luxations congénitales, doivent surtout
être mentionnées à l'occasion de celles du fémur : nous n'y reviendrons
pas. Les autres causes peuvent être rangées sous cinq chefs principaux,
qui sont : 1° les violences extérieures exercées sur le fœtus: 2° une alté-
ration des centres nerveux; 3° certaines maladies articulaires dévelop-
pées chez le fœtus pendant la vie intra-utérine ; k" un arrêt de développe-
ment de la cavité cotyloïde ; 5° une altération primitive des germes ou une
aberration de la force formatrice.
1° Violences extérieures. — Les violences extérieures capables d'agir
sur le fœtus encore contenu dans l'organe gestateur sont les chutes,
les coups, les pressions dont l'acte s'exerce sur les parois abdominales
delà mère; la contraction énergique de l'utérus lui-même, qui s'ap-
plique avec force sur la saillie que présentent les genoux du fœtus ra-
menés en avant par la flexion des membres abdominaux : c'est ainsi
que Cruveilhier expliquait une'doublepseudarthrose qu'il avait observée
chez un fœtus ; les tractions imprudentes exercées sur les membres
pelviens pour terminer un accouchement laborieux. Mais toutes ces
causes sont plutôt capables de produire une fracture qu'une luxation.
On sait, en effet, que les luxations par suite de causes traumatiques
sont d'autant plus rares qu'on les recherche à une époque plus rap-
prochée de la naissance. D'ailleurs la coexistence fréquente des luxa-
tions doubles, et l'influence bien reconnue de l'hérédité, semblent nous
démontrer que les violences extérieures ne peuvent jouer qu'un rôle
bien secondaire dans la production des luxations congénitales. Remar-
quons, en outre, que la pression exercée sur les genoux par l'utérus
aurait pour effet, vu l'extrême flexion des cuisses sur le bassin, de faire
sortir la tête du fémur par la partie postérieure et inférieure de la cavité
cotyloïde, tandis que l'observation a fait reconnaître que celle-ci sort
par la partie supérieure de cette cavité.
2" Altération primitive du système nerveux. — Ghaussier et, plus tard,
Delpecb avaient attribué certaines luxations congénitales à une altéra-
tion primitive du système nerveux; c'est la même opinion qui a été
3fr'l AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
reproduite, développée et généralisée par M. J. Guérin. Suivant
Ehaussier, les déplacements congénitaux reconnaîtraient pour cause
une rétraction musculaire active bien différente de la rétraction
musculaire passive qui résulte du simple rapprochement des deux
points d'insertion d'un muscle, comme cela s'observe, par exemple,
lorsqu'une cicatrice vicieuse a déterminé la flexion permanente d'un
membre et que les muscles fléchisseurs sont revenus graduellement
sur eux-mêmes. Ce chirurgien fondait son opinion sur l'observation de
certains faits d'après lesquels il croyait pouvoir admettre l'existence
de convulsions intra-utérines.
M. Guérin tire ses preuves des données tératologiques qu'il a re-
cueillies et qui établissent la coïncidence assez fréquente d'altéra-
tions matérielles du système nerveux et de luxations congénitales.
En effet, ses nombreuses recherches semblent démontrer que ces
altérations ne sont pas sans influence sur leur production, tout en
laissant encore une assez large part aux autres causes que nous allons
examiner. MM. Duchenne et Verneuil pensent également que les luxa-
tions congénitales peuvent succéder à la paralysie et à l'alrophie es-
sentielle de différents groupes musculaires, telles qu'on en observe
à certaines époques de la vie et notamment dans l'enfance.
Cette opinion, soutenue par M. Verneuil à la Société de chirurgie en
1866, était basée par lui sur trois faits dont deux au moins, suivant
M. Broca, qui rejette cette'opinion, seraient étrangers au sujet. M. Broca
objecte môme que chez le troisième, l'opinion du chirurgien était dis-
cutable, puisque la luxation n'était survenue qu'à l'âge de quatre ans
à la suite d'une maladie aiguë et de convulsions. Dans ce cas, la tête du
fémur rentrait et sortait à volonté de son cotyle. Quoi qu'il en soit, la
plupart des observateurs ont reconnu que les luxations congénitales
ne sont pas habituellement précédées des symptômes si tranchés qui
surviennent presque toujours au début des paralysies essentielles:
fièvre, convulsions suivies d'une paralysie ordinairement très-étendue.
De plus, la dissection a démontré que les muscles fessiers au lieu
d'être atrophiés et paralysés chez les adultes atteints de luxations con-
génitales présentent souvent un volume remarquable. Enfin, M. Broca
ajoute que la luxation peut être constatée à une époque où les muscles
sont h peine formés et qu'on n'a jamais trouvé à la naissance une
rigidité des muscles suffisante pour expliquer l'altération articulaire.
3° Affections articulaires développées pendant la vie intra-utérine. — On
sait que le fœtus contenu dans le sein maternel est exposé aux mêmes
maladies qu'après la naissance; il était donc rationnel de supposer
que les maladies qui, chez l'adulte, produisent la luxation spontanée,
peuvent chez le fœtus déterminer la luxation congénitale ; théorie dont
on retrouverait facilement l'idée dans les anciens et que professent
LUXATIONS C0NGKN1TALES DU FÉMUR. 345
maintenant plusieurs auteurs modernes. Parmi eux, nous citerons
Gerdy, Pravaz, Malgaigne et M. Sédiilot; mais c'est surtout M. J. Parise
qui a le plus contribué par ses travaux à taire admettre comme un
lait démontré cette doctrine qui naguère encore n'était acceptée que
comme une ingénieuse hypothèse. Suivant M. Sédiilot, ces luxations
dépendent d'un relâchement de l'appareil ligamenteux ; mais ce relâ-
chement n'est- lui-même qu'un effet dont il faut rechercher la cause.
Cette cause, suivant M. Parise, serait une hydropisic de l'articulation
coxo-fémorale, d'où résulterait l'expulsion de la tôte du fémur d'après
le mécanisme que nous avons exposé au chapitre De la coxalgie. « Pour-
» quoi n'admettrait-on pas, dit cet auteur, que quelques décigrammes
» de liquide puissent être sécrétés dans l'articulation de la hanche,
» quand on sait que, parmi les maladies qui atteignent le fœtus, les
j hydropisies sont les plus fréquentes?... L'hérédité de la luxation dans
i quelques cas se conçoit tout aussi bien d'une hydarlhrose que d'un
j vice de développement; il existe des observations qui prouvent que
» plusieurs membres d'une même famille ont été atteints d'hydro-
» pisies, de luxations spontanées, etc. Dans cette hypothèse, il faut
» admettre que, la luxation une fois produite, l'hydropisie disparaît et
» que la capsule dilatée revient sur elle-même; quelquefois, sur de
» jeunes sujets, elle a été trouvée plus dilatée et contenant plus de
» synovie que dans l'état naturel; mais qu'elle soit déjà revenue à ses
» conditions presque normales à la naissance, cela ne doit pas étonner
» ceux qui connaissent l'énergie de la force assimilatrice et la rapidité
» des révolutions nutritives (Gerdy) pendant la vie fœtale. » A ces raisons
déjà plausibles, on peut ajouter cette remarque très-importante de
Pravaz, à savoir qu'aussitôt après la naissance, l'établissement de la
circulation et de la respiration pulmonaire appelle vers la poitrine une
quantité considérable de sang qui reflue ainsi des extrémités vers le
centre, et peut produire sur l'articulation supposée malade un effet
analogue à celui qui résulte d'une augmenlation de pression atmo-
sphérique sur un point limité du corps; or il résulte des expériences
de cet habile observateur qu'une augmentation de pression équiva-
lant à un tiers d'atmosphère, et agissant sur une articulation affectée
d'hydropisie, y détermine, dans un temps très-court, l'absorption du
liquide.
Cependant une objection grave a été faite par Dupuytren à l'opinion
qui attribue le déplacement à une affection coxalgique : c'est que l'on
ne trouve habituellement ni trace de carie, ni trajets fistuleux, ni cica-
trices, comme on le voit si fréquemment chez les adultes à la suite des
luxations spontanées. Voici comment M. Parise répond à cette objec-
tion : « Ce qui rend si graves les affections coxalgiques de l'adulte, c'est
» l'extension de l'inflammation du tissu osseux voisin : delà résultent les
3^fi AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
» caries, la suppuration, .les listules. Or il ne peut en être de môme chez
» le fœtus dont la cavité cotyloïrlc, la tête et le col du fémur sontcar-
» lilagineux à la naissance. Nous ne connaissons môme aucun fait de
» coxalgie terminée par abcès chez des enfants d'un a deux ans, quoi-
» que à cet âge l'ossification soit, déjà avancée. »
Plus récemment encore celte question a été reprise par Morel-La-
vallée et par MM. Verneuil, Broca et Padieu. M. Verneuil a trouvé la
synoviale fongueuse, épaissie et un liquide séro-purulent dans l'articu-
lation; il n'y avait pas d'altération osseuse, mais la capsule allongée
avait permis à la tôle de se loger au-dessus du sourcil cotyloïdien. La
suppuration était encore plus évidente et les autres altérations encore
plus considérables dans les cas de Morel-Lavallée. A ces chirurgiens
qui regardent la coxalgie comme la cause des luxations congénitales,
on a objecté, non sans raison, que ces pièces prouvent seulement que
l'articulation peut devenir malade à l'époque de la naissance, mais
qu'elles ne démontrent pas 1° que les luxations débutent de la même
manière chez les fœtus moins âgés, 2° que les luxations congénitales
ont toutes la même origine, puisqu'il est fort rare de trouver à la nais-
sance les traces d'une coxalgie antérieure.
Enfin d'autres auteurs ont accusé le gonflement du tissu graisseux
qui occupe le fond de la cavité cotyloïde. Mais, pour M. Bouvier comme
pour nous, ce gonflement n'est que secondaire, attendu que la graisse
ne s'accumule ordinairement que là où il y a un vide à combler.
U° Arrêt de développement de la cavité cotyloïde. — Breschet rattache les
luxations congénitales aux lois qui président aux évolutions embryon-
naires, et les considère comme un résultat d'un arrêt de développement
de la cavité cotyloïde. On sait en effet que le bassin se développe tardi-
vement, que la cavité cotyloïde se forme par trois points qui se réu-
nissent à son centre. La loi d'évolution centripète, généralement ad-
mise de nos jours, indique en outre que la tête du fémur est une des
parties du. membre abdominal qui doivent se former les dernières ;
cette théorie d'un arrêt de développement s'appliquerait donc parfai-
tement aux cas dans lesquels on a constaté l'absence de la tête fémo-
rale et du cotyle. Mais ce ne sont pas là les cas les plus ordinaires. Le
plus souvent, en effet, la tête fémorale et la cavité cotyloïde sonl régb*
lièrement conformées au moins pendant les premières années de la vie.
Un arrêt de développement de la cavité cotyloïde entraîne avec lui
l'idée d'un défaut de réunion des trois pièces qui la composent; celles-
ci devraient donc laisser entre elles ou un intervalle plus grand, ou
une perforation comme cela se voit chez les oiseaux. Or, nous ne pen-
sons pas que des faits semblables aient été observés; d'ailleurs, nous
sommes frappés de la justesse de cette observation de M. Parise, à
savoir que, si la cavité cotyloïde osseuse se trouve formée par trois
LUXATIONS CONGÉNITALES DU FÉMUR. 3f|7
points qui marchent à la rencontre l'un de l'autre, il n'en est peut-
être pas de môme pour la formation primitive de cette cavité. Suivant
M., T. Cruveilhier,un os apparaît à l'état cartilagineux dans tousses points
à la fois et jamais par points isolés; à quelque époque qu'on examine
l'articulation de la hanche, on trouve la tête du fémur renfermée dans
une cavité qui, aux dimensions près, ressemble à celle d'un enfant
naissant. Si l'on suppose que la cavité s'arrête dans son développement,
tandis que la tête fémorale, continuant à s'accroître, est obligée d'en
sortir, on ne pourra expliquer les cas dans lesquels il y a développement
à peu près égal de la tête et de la cavité.
5° Altération primitive des germes, aberration de la force formatrice. —
Cette théorie a été déduite de la coexistence fréquente de plusieurs
difformités observées sur des fœtus monstrueux. Nous ne voyons,
comme Gerdy, dans cette doctrine autre chose que l'expression du
fait : or, parmi les objections les plus sérieuses apportées à cette théo-
rie, il en est une, d'une assez grande valeur, qui se tire de l'identité
presque complète qu'on observe dans les luxations congénitales et
dans les luxations accidentelles non réduites, quant aux altérations
anatomo-pathologiques.
En résumé, toutes les causes que nous venons de passer en revue
préparent sans doute la luxation lorsqu'elles ne l'effectueut point, et
trouvent le poids du corps comme auxiliaire dès que l'enfant commence
à se livrer à la marche. Ce qu'il y a donc de plus vraisemblable, c'est
que les luxations congénitales ne sont pas le produit d'une cause
unique; qu'elles peuvent être la suite tantôt d'un vice de développe-
ment originel, tantôt d'une maladie embryonnaire, d'autres fois d'une
influence mécanique combinée avec des contractions musculaires
anormales.
Svmptomatologie. — Nous examinerons successivement les défor-
mations apparentes à la vue et celles que l'on reconnaît par le toucher;
nous terminerons par l'exposé des troubles fonctionnels qui résultent
du déplacement. Les cas dans lesquels un seul fémur est luxé devront
d'abord nous occuper, puis nous ferons connaître les différences que
l'on constate dans les cas de luxations doubles.
Dans le cas de luxation unique, ce qui frappe d'abord, c'est une dé-
formation notable qui porte sur la hanche. Si l'on cherche ù analyser
cette déformation, on reconnaît les symptômes suivants : La hanche
du côté correspondant à la luxation est plus abaissée que celle du côté
opposé; la colonne vertébrale s'infléchit au contraire vers le côté sain
pour ramener le centre de gravite dans la base de sustentation. Le grand
trochanter est plus saillant, plus écarté de l'axe du corps, plus relevé
et très- rapproché de la crête iliaque; il est aussi porté sur un point pos-
térieur à l'ancien cotyle et cette projection en arrière est en rapport
3/l 8 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
avec la rotation du membre en dehors; de là résulte une saillie et une
rondeur inaccoutumée de la partie supérieure et latérale de la fesse,
tandis qu'elle 'est déprimée en arrière et en bas. Le pli de l'aine est
plus profond , plus déprimé que celui du côté sain. Le bord vulvaire
correspondant au côté luxé est légèrement dévié et entraîné en haut et
en dehors. Le pli fessier est plus élevé. Tout le membre abdominal
présente un raccourcissement variable, suivant l'étendue du déplace-
ment. Dupuylren professait qu'il était facile de rendre au membre sa
longueur, en exerçant sur lui une traction de haut en bas; mais cette
proposition a été assez vivement combattue par plusieurs auteurs, entre
autres par M. Bouvier, qui affirme avoir constaté que la capsule main-
tient des rapports constants entre les os et que l'immobilité du fémur
est complète lorsque l'on prend toutes les précautions convenables
pour fixer solidement le bassin. Gerdy, qui a approfondi toutes les ques-
tions relatives à la symptomatologie de ces luxations, pense avec
M. Bouvier que l'on s'est très-souvent laissé induire en erreur par un
mouvement imprimé au bassin ; cependant il ne nie pas d'une manière
absolue l'existence du mouvement indiqué par Dupuytren. Pravaz, qui
a eu plusieurs fois occasion de constater ce signe, a noté que, dans
certains cas de luxations doubles, on peut par une traction faire des-
cendre simultanément les deux membres, ce qui empêche de supposer
que ce mouvement dépende uniquement d'un abaissement de l'un des
côtés du bassin. Il insiste en outre sur ce fait que les tractions diminuent
la saillie du grand trochanter en même temps qu'elles Féloignent de la
crête iliaque. Si, au lieu d'exercer une traction, on repousse le membre
de bas en haut, on ne rencontre pas une résistance analogue à celle
qui résulte du contact de deux corps solides, mais bien une certaine
élasticité qui permet de refouler le membre vers sa racine. Quoiqu'il
en soit, l'étendue proportionnelle du raccourcissement augmente à
mesure que le sujet se développe, et on peut le constater à la vue et
à la mensuration en prenant la précaution que nous avons indiquée
à l'article Coxalgie.
Le membre est plus grêle que celui du côté opposé, ce qui dépend
d'un arrêt de développement qui porte à la fois, comme nous l'avons
vu, sur les parties molles et sur les os. La cuisse est plus oblique en
bas et en dedans et tend à venir croiser celle du côté opposé ; la jambe
au contraire, tend à se porter en dehors et forme avec la cuisse un
angle plus ou moins ouvert en dehors, de sorte que le genou présente
à sa face interne une saillie exagérée ; quant au pied, tantôt il se place
dans l'extension forcée pour remédier au défaut de longueur du
membre, tantôt il conserve sa direction normale : nous verrons plus
lard par quel artifice les deux membres arrivent, dans ce dernier cas,
à présenter la môme longueur apparente.
LUXATIONS CONGÉNITALES DU FÉMUR. 3/|9
Si, après avoir constaté les signes précédents, on explore les parties
profondes à l'aide d'une palpation attentive, on peut observer, en im-
primant à la cuisse un mouvement de flexion sur le bassin, que la
tête du fémur, au lieu de tourner sur son axe, décrit un are de cercle
dont le centre paraît être à l'union de son col avec le grand trochanler.
Ce signe qui a été indiqué pour la première fois par Després, est, sans
doute, d'une grande valeur ; cependant on comprend qu'il doit man-
quer lorsque la tête du fémur n'existe point, ou bien encore lorsqu'elle
offre de petites dimensions, ou que son col n'a que peu de longueur ;
mais, dans les cas contraires, il est facile de sentir la tête fémorale for-
mant une tumeur dure, arrondie, suivant les mouvements imprimés à
la cuisse. Pravaz insiste avec raison sur un signe pour ainsi dire inverse
du précédent, et qui consiste clans la vacuité du pli inguinal, dans
lequel il est impossible de sentir la tête du fémur. Voici le mode d'ex-
ploration qu'il conseille pour percevoir ce signe : appliquez à la partie
supérieure de la cuisse tournée en supination, les quatre derniers doigts
étendus à la partie externe du membre et prenant un point d'appui sur
le grand trochanter, le pouce placé transversalement au niveau du pli
de l'aine, un peu en dehors du point où Ton sent les battements de
l'artère fémorale; imprimez alors au membre abdominal un mouve-
ment de rotation en dehors, et vous sentirez la tête du fémur rouler
sous le pouce, si elle est dans sa situation normale. L'absence de cette
sensation d'un corps arrondi et roulant sous le doigt est un signe cer-
tain du déplacement. Si l'on cherche, comme nous l'avons indiqué à
l'occasion des luxations traumatiques, c'est-à-dire après avoir fléchi à
angle droit la cuisse sur le bassin, quelle est la position exacte du
grand trochanter, on reconnaît que le sommet de cette apophyse, au
lieu de correspondre à la ligne qui passerait par l'épine iliaque anté-
rieure et supérieure et le point le plus saillant de la tubérosité de
l'ischion, se porte au contraire beaucoup en arrière de cette ligne. Nous
croyons que ce signe, qui avait échappé aux auteurs, est de nature a
éclairer le diagnostic dans les cas difficiles.
Pendant la station, certains sujets ne touchent le sol que par les
orteils et la ligne des articulations métatarso-phalangiennes, suppléant
ainsi au défaut de longueur du membre par l'extension du pied; d'autres
touchent le sol par toute l'étendue de la plante du pied : c'est alors le
membre sain qui se fléchit au niveau de l'articulation du genou pour
s'accommoder à la brièveté du membre luxé. Le tronc est renversé en
arrière, la région lombaire excavée à sa partie postérieure, l'abdomen
légèrement proéminent. Si l'on étudie les mouvements que permet
l'articulation malade, on reconnaît que la rotation du fémur s'exécute
à peu près comme dans l'état normal, ainsi que l'adduction et l'exten-
sion; que l'abduction, au contraire, s'exerce d'une manière très-incom-
350 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
plèle; quant il la flexion, elle est très-étendue, et, suivant la remarque
de Pravaz, certains malades jouissent d'un mouvement de flexion tel
que la jambe étendue sur la cuisse pourrait venir toucher la partie
antérieure»de l'épaule : tous ces mouvements d'ailleurs s'exécutent sans
déterminer la moindre douleur.
Pendant la marche, le tronc s'infléchit d'abord vers le membre luxé;
celui-ci semble, pour nous servir de l'expression de Pravaz, s'enfoncer
dans le flanc, ce qui produit un mouvement d'abaissement el d'éléva-
tion alternatifs de la hanche, d'où résulte un balancement très-disgra-
cieux de tout le tronc. Quelques sujets touchent le sol par l'extrémité
du pied, comme il arrive dans la station, d'autres, au contraire, par
toute la face plantaire, et alors la claudication est plus prononcée. Une
marche un peu prolongée ne tarde pas à provoquer de la fatigu*1, et
môme de la douleur dans la hanche.
La claudication se trouve en grande partie dissimulée pendant la
course, la danse, ce qui tient à ce que l'extrémité supérieure du fémur
se trouve fixée solidement par la contraction énergique des muscles de
la fesse.
Le saut à cloche-pied est à peu près impossible, ce qui se comprend
aisément, car, suivant la comparaison très-ingénieuse de Pravaz, le
sujet affecté d'une luxation congénitale se trouve dans une condition
analogue à celui qui voudrait exécuter ce mouvement, en prenant son
point d'appui sur un sable mouvant.
Lorsque la luxation est double les deux membres peuvent être symé-
triquement placés, de même longueur et également développés;
mais ils présentent, relativement à la hauteur du tronc, une brièveté
choquante.
La pointe du pied est quelquefois tournée en dedans, mais le plus
souvent elle est fortement déviée en dehors.
La station dessine mieux l'anomalie des formes; elle exagère la saillie
des deux trochanters et celle des ischions qui paraissent comme
décharnés.
Les changements de rapport des surfaces articulaires amènent dans
la station verticale des modifications dans les conditions d'équilibre,
telles que le tronc tendrait à tomber en avant, s'il n'était retenu par
l'action musculaire, et que la flexion du bassin est souvent considérable.
« Observés durant la progression, les sujets ainsi conformés présen-
» tent en quelque sorte, dit Pravaz, une double claudication ; lorsqu'ils
» se disposent à marcher, on les voit se soulever sur la pointe de%
» pieds, incliner la partie supérieure du tronc vers le membre qui doit
» supporter le poids du corps, et détacher l'autre avec effort pour le
» porter en avant. Dans ce moment l'un des trochanters, celui qui cor-
» respond à la colonne de sustentation, parait se rapprocher de la crête
LUXATIONS CONGÉNITALES DU FÉMUR. 351
» iliaque d'une manière plus sensible que dans la station sur les deux
» pieds. De cette mobilité dans le sens vertical naissent des oscillations
» du tronc qui rendent la démarche aussi pénible que disgracieuse.
» Ces oscillations sont souvent accompagnées d'une crépitation assez
» forte pour être entendue à plusieurs pas de distance. »
Les diflicultés de la marche, variables suivant les sujets, croissent
généralement avec l'âge, et finissent par rendre indispensable l'usage
d'un appui.
Diagnostic. — Dans son mémoire sur la claudication congénitale,
Paletta parle de plusieurs vices de conformation qui peuvent simuler la
luxation congénitale; telles sont: une grandeur exagérée de la cavité co-
tyluïde permettant une vacillation de la tête du fémur; une déformation
de L'extrémité supérieure de cet os dont la tête et le col, en partie atro-
phiés et soudés à la base du grand trochanter, sont dépassés par elle
de près de 3 centimètres ; la production d'une exostose. développée
dans le fond du cotyle, coexistant avec la déformation que nous venons
de décrire; une atrophie portant simultanément sur la moitié du bassin
et sur le membre abdominal correspondant.
Delpech signale l'atrophie d'une des moitiés du sacrum et de Fos
iliaque comme pouvant faire croire à l'existence d'une luxation con-
génitale.
Gerdy a décrit diverses anomalies de l'extrémité supérieure du fémur
consistant en une insertion du col de cet os à une distance plus ou
moins grande du grand trochanter, et dans une direction variable,
tantôt oblique en avant, tantôt oblique en arrière, disposition qui en-
traîne la claudication que l'on pourrait confondre avec celle que déter-
mine une luxation congénitale.
Les luxations qui peuvent être produites pendant les manœuvres de
l'accouchement peuvent ressembler plus tard aux luxations congéni-
tales.
Toutes ces maladies peuvent en effet simuler la luxation qui nous
occupe, mais elles s'en distingueront parce qu'aucune d'elles ne per-
mettra de sentir par le toucher la tête du fémur roulant derrière la
lavité cotyloïde sous les muscles fessiers, tandis qu'il sera possible de
la retrouver dans son lieu normal en palpant, comme nous l'avons
indiqué, la région inguinale.
Notons, en outre, avec Dupuytren et M. Bouvier, que la grande
étendue des mouvements, quand elle existe, constitue un excellent
signe diagnostique. Ajoutons encore que la brièveté des cuisses, facile
à constater à la vue, peut fournir des données importantes, surtout si
on la compare à la longueur des jambes. Suivant M. Bouvier, il existe
à l'état sain une difiérence de 1 centimètre à l'avantage de la cuisse.
Quelquefois la ditlérence est énorme, la longueur des cuisses pouvant
352 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
être réduite de 10 centimètres chez les enfants, c'est-à-dire d'un peu
plus du quart.
Mais, d'une façon générale, il est vrai de dire que le diagnostic est
plus embarrassant dans les luxations doubles, parce que l'on manque
des renseignements tirés de la comparaison des deux membres.
Peut-on distinguer, dans tous les cas, la luxation congénitale des
luxations traumatiques ou pathologiques anciennes? Il est permis de
croire que la luxation est congénitale lorsqu'il y a hérédité, lorsque la
luxation est double, lorsque les parents affirment que la claudication
date de l'enfance, lorsqu'il n'existe aucun état douloureux du membre,
et qu'aucune chute n'a été suivie de raccourcissement ou de claudica-
tion. C'est à tort que Malgaigne a voulu nier la valeur de ces signes
fournis pai* Dupuytren, en prétendant que quelques-uns de ces carac-
tères ont pu échapper aux familles. On comprendrait difficilement que
les parents -n'aient point remarqué dans le bas âge les douleurs et les
troubles fonctionnels sur lesquels on les interroge. C'est donc surtout
lorsque les antécédents font défaut que l'on est en droit de s'abstenir
bien qu'il soit arrivé, plusieurs fois même, dans les sociétés savantes,
à des chirurgiens, d'être obligés, pièces en main, de renoncer à établir
le diagnostic.
La contracture des muscles adducteurs et fléchisseurs peut, en pro-
duisant une rotation en dedans des membres inférieurs, simuler aussi
une luxation congénitale; mais cette attitude vicieuse ne s'accompagne
pas de l'ensellure lombaire.
La paralysie des muscles fessiers, qu'on voit survenir consécutive-
ment à la paralysie spinale quelques années après la naissance, peut,
lorsque tous ces muscles sont atrophiés d'un ou des deux côtés, au
point de ne plus répondre à l'exploration électrique, produire une
laxité des ligaments et un éloignement des surfaces articulaires tels
qu'à chaque pas on entend un claquement, un bruit sec et osseux.
Toutefois, M. Duchenne, qui a bien étudié ces faits, n'a pas vu cette
laxité s'accompagner de luxation ni même empêcher les enfants de
sauter en retombant sur les jambes. Lorsque la paralysie est limitée
au grand fessier, le même auteur n'a pas vu de trouble apparent dans
les mouvements de la cuisse sur le bassin. Il n'en est pas de même
pour la paralysie des moyen et petit fessiers : en effet, chez un enfant
que j'ai vu avec lui et qui présentait cette affection, nous avons pu
constater tout d'abord que la cuisse, et conséquemment le pied, étaient
maintenus en rotation en dehors, ce qui s'expliquait facilement, puis-
que les seuls rotateurs de la cuisse en dedans sont les portions anté-
rieures de ces muscles, et qu'alors les muscles rotateurs en dehors
(jumeaux, pyramidal, obturateurs, etc.) n'avaient plus d'antagonistes!
En outre, l'affection avait produit une atrophie osseuse du bassin sur
LUXATIONS CONGÉNITALES DU FÉMUR. 353
le côté correspondant, et par suite uno diminution de ses diamètres.
Or nous n'avons pas trouvé dans ce cas trace de luxation. De son côté ,
contrairement h l'opinion erronée sans doute de quelques auteurs,
M. Duchenne n'a jamais observé de subluxation dans des cas sem-
blables.
Quant à la paralysie des muscles antérieurs et postérieurs du tronc,
elle offre au contraire, pendant la marche et la station, une ensellure
très-prononcée et une saillie considérable du ventre, dues à ce que le
malade, pour éviter de tomber en avant, renverse fortement le tronc
en arrière. Mais, dans ce cas, au lieu de la concavité générale de la
région lombaire qui caractérise la luxation, on trouve une flexion
brusque de la portion inférieure du rachis.
Enfin, si la paralysie portait sur la totalité d'un membre pelvien, et
qu elle fût tellement incomplète qu'on la reconnût à peine, on ne la
confondrait pas néanmoins avec la luxation, lors même qu'il y aurait
claudication, attendu que les symptômes de déplacement de la tête du
fémur feraient défaut.
Pronostic — D'après la description que nous venons de faire du
déplacement congénital du fémur, on comprend que la luxation double
présente plus de gravité et gêne beaucoup plus la locomotion que celle
qui n'affecte qu'une articulation; toutefois, il n'en est pas toujours de
même au point de vue de la parturition, pour les raisons dont nous
avons précédemment parlé, en raison de la déformation spéciale
du bassin. Nous examinerons, à l'occasion du traitement, la question
de curabilité, qu'on pourrait aborder également à l'occasion du pro-
nostic.
Traitement. — Lorsque le déplacement congénital des fémurs était
i encore réputé incurable, la thérapeutique de cette difformité se rédui-
sait à l'emploi de quelques moyens propres à donner plus d'énergie à
la contraction des muscles pelvi-fémoraux. L'expérience avait, en effet,
démontré que la claudication est d'autant plus prononcée que le sys-
j tème musculaire est plus faible. C'est ainsi que Dupuytren conseillait
I les bains froids, les frictions, l'exercice répété, la marche cadencée.
| Ces moyens, auxquels on peut adjoindre l'usage d'une chaussure à talon
I élevé et d'une ceinture qui maintienne l'extrémité supérieure du fémur
| appliqué contre le bassin, peuvent être conseillés comme d'utiles pal-
i liatifs. Nous avons aussi, à ce point de vue, retiré de grands avantages
!1 de l'appareil à extension et à contre-extension continues de M. Mathieu,
I que nous avons déjà décrit à l'occasion de la coxalgie et des appareils
i en cuir moulé construits par MM. Robert et Gollin sur les indications
| de M. Bouvier. Ces appareils qui nécessitent, pour leur construction,
de prendre préalablement le moule en plâtre du bassin depuis le pé-
bj rinée jusqu'au-dessus des crêtes iliaques supérieures, se composent :
NÉLAT0I4. — PATU. CUIR. . III. _ 23
'Ô5U
AÏTECTIONS DES ANTICIPATIONS.
1° de ceintures cnveloppanl très-exactement le bassin, et se laçant en
avant sur l'abdomen ; 2° de bandes de renforcement en acier trempé
passant derrière les hancbes, sur lesquelles elles pressent à la manière
d'un ressort; 3° de cuissards lacés sur le devant et munis au debors
d'une courroie qui vient s'attacher à la ceinture; W au besoin, de tu-
A. Ceinture en cuir moulé. B. Bande de A. Ceinture en cuir moulé sur le bassin. —
teurs latéraux surmontés de croissants axillaires. — Les appareils de
MM. Robert et Gollin ont seulement pour but : 1° de fixer parfaite-
ment la tête du fémur de chaque côté, dans la fausse articulation, afin
de l'empêcher de monter et descendre pendant la marche ; 2° de cor-
riger Pensellure au moyen de tuteurs et d'une traverse postérieure
qui, s'appuyant sur les omoplates, poussent la partie supérieure du
tronc en avant.
I/appareil de M. Mathieu possède, en outre, un mécanisme destiné
à pratiquer l'extension et la contre-extension et à rapprocher la tête
luxée de la position qu'elle devrait normalement occuper. Toutefois les
faits sur lesquels s'appuient les chirurgiens qui, à l'aide de ces appareils,
prétendent avoir obtenu des succès, mériteraient d'être mieux démon*
tréSi
B
Fig. 82. — Appareils de MM. Robert et Collin.
renforcement en acier trempé. — D. D. Deux
cuissards en cuir, munis chacun au côlé externe
d'une courroie C venant se boutonner sur la
ceinture A et passant en dehors de l'articulation
coxo-fémorale. Ces cuissards sont destinés à
empêcher la ceinture de remonter et sont pré-
férables aux sous-cuisses qui coupent le périnée.
B. B. Bande de renforcement trempée en res-
sort. — C C Tuteurs latéraux surmontés de
croissants axillaires. — D. Traverse en troii
parties, avec coulisse pour l'agrandir ou la
diminuer.
LUXATIONS CONGÉNITALES UU FÉMUll. 565
Enfin, on est allé plus loin, et malgré le pronostic désespérant porté
par nos devanciers, plusieurs chirurgiens n'ont pas craint, depuis un
certain nombre d'années, d'entreprendre la réduction complète des
luxations congénitales. Les premières tentatives qui furent faites dans
cette voie sont dues à Lafond et Duval (1). Elles ne furent point heu-
reuses. Malgré ces insuccès, Humbert et Jacquier renouvelèrent les
mêmes essais avec persévérance, et publièrent en 1835 un assez grand
nombre de faits établissant, ainsi qu'ils le pensaient du moins, la réduc-
tibilité de ces luxations réputées incurables. Mais une analyse rigou-
reuse de ces observations ne tarda pas à faire reconnaître qu'elles
n'étaient point assez probantes pour démontrer d'une manière certaine
le fait de la réduction. On admit généralement alors, avec Richard (de
Nancy) et Pravaz, que ces auteurs s'étaient laissé induire en erreur, et
qu'ils avaient pris pour une réduction réelle la transformation d'une
luxation iliaque en une luxation dans l'échancrure sciatique. Quoi qu'il
en soit de cette explication, qui ne paraît pas avoir été suffisamment
démontrée par les faits, il n'en reste pas moins établi que cette
transformation présente quelques avantages : ainsi, la difformité de la
hanche est moins prononcée, le membre luxé recouvre une partie de
sa longueur; mais, avant toute chose, il acquiert plus de fixité, l'extré-
mité supérieure du fémur venant arc-bouter dans le sinus de l'échan-
crure sciatique, où il se creuse une pseudarthrose.
M. Bouvier va cependant jusqu'à nier que ni Richard, ni Pravaz, ni
Humbert, aient jamais obtenu la transformation dont nous venons de
parler; suivant lui, la restitution partielle de la longueur du membre
ne dépendrait que d'un abaissement du côté correspondant du bassin.
Il affirme, pour avoir vu, dit-il, les malades traités par ces chirurgiens,
que, dans tous les cas, la luxation était restée iliaque, et que le rétré-
cissement éprouvé par la capsule, non moins que la résistance des fais-
ceaux fibreux insérés à la base du col du fémur, s'opposerait d'une ma-
nière absolue à tout mouvement de glissement de bas en haut de la
part de cet os. Tout en convenant avec M. Bouvier que les auteurs, et
Dupuytren en particulier, ont singulièrement exagéré l'étendue et la
fréquence de ce mouvement, nous ferons remarquer qu'il ne s'agit
point ici d'une réduction instantanée, mais d'un déplacement lent,
graduel, qui s'opère en plusieurs semaines, plusieurs mois même. Or,
ce que nous savons de l'extensibilité du tissu fibreux sous l'influence
d'une foule de causes, pathologiques à la vérité, mais qui paraissent
agir d'une manière toute mécanique, nous porte à croire qu'une trac-
(1) J'ai entendu dire plusieurs fois à Duval que l'idée d'entreprendre la réduction des
luxations congénitales lui avait été suggérée par Dupuytren.
350 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS-
tion soutenue peut également produire l'extension des liens fibreux
qui fixent le fémur et permettre son déplacement.
C'est en se fondant sur ces données que Pravaz entreprit à son tour
de réduire certaines luxations congénitales. A l'aide d'appareils méca- , j
niques mieux combinés que ceux de ses prédécesseurs, de moyens
gymnasliques, d'une hygiène spéciale, il s'ingénia à obtenir cette
réduction tant désirée. Les observations furent recueillies très-nom-
breuses et très-concluantes; la plupart des malades avaient été vus
avant et après le traitement par un grand nombre de médecins les plus
distingués de Lyon et de Paris. Les résultats annoncés à la fin du trai-
tement furent constatés de nouveau après plusieurs années; ces faits
présentaient donc toute l'authenticité désirable. Ajoutons que ce n'était
point à titre d'exception que la réduction se présentait dans les obser-
vations de Pravaz; sur 19 malades mis en traitement, il l'avait obtenue
1 7 fois. La réduction des luxations congénitales du fémur devait donc
être considérée, dès cette époque, comme une méthode générale dont
il ne restait plus qu'à préciser les cas d'application.
Les conditions qui permettaient d'espérer un heureux résultat étaient
les suivantes : le sujet devait être encore dans l'enfance ou dans la
première période de l'adolescence; l'âge de douze à quatorze ans for-
mait à peu près la limite au delà de laquelle il n'était plus permis de
tenter la réduction ; il fallait que la santé générale fût bonne, pour que
e sujet put supporter le séjour au lit, cause puissante de dérangement
des principales fonctions. Mais la condition la plus importante de toutes
était qu'il ne se fût pas encore établi une fausse articulation entre la
tête du fémur et l'os iliaque. Or, on pouvait soupçonner l'existence d'une
pseudarlbrose si, pendant le mouvement de flexion et d'extension, l'ex-
trémité supérieure du fémur ne décrivait pas le mouvement de bascule
dont nous avons parlé; si les mouvements de flexion et d'adduction,
bien que non douloureux, ne présentaient pas une étendue exagérée;
enfin s'il n'était pas permis d'imprimer au fémur un mouvement de
ulissement, d'abaissement et d'élévation à la surface externe de l'os
iliaque. Lorsque toutes les conditions défavorables que nous venons
d'énumérer ne se rencontraient pas, on pouvait entreprendre le trai-
tement curatif. Celui-ci comprenait trois phases bien distinctes, qui
étaient : 1° l'extension préparatoire, 2° la réduction, 3° la consolidation
des nouveaux rapports articulaires.
L'extension préparatoire avait pour but de donner à la capsule arti-
culaire et aux muscles l'étendue nécessaire pour permettre à la lête
du fémur de rentrer dans la cavité cotyloïde. On l'exerçait à l'aide
d'un système de moufles adapté à un lit mécanique, sur lequel se
trouvait solidement fixé le bassin du sujet. L'extension devait être
faible d'abord, continuée autant que possible sans interruption. Elle
LUXATIONS CONGÉNITALES DU FÉMUR. 357
durait un temps variable, deux, trois, cinq, six mois. On reconnais-
sait qu'elle était suffisante quand la tête du fémur était descendue
un peu au-dessous de l'épine iliaque antérieure inférieure. Le grand
troShanter était alors moins saillant, la courbure des lombes se
trouvait elfacée.
Lorsque l'on était parvenu à ce point, le chirurgien procédait à la
réduction proprement dite. C'était encore à l'aide de moufles prenant
leur point d'appui à un pivot du lit mécanique, que les tractions étaient
opérées; celles-ci n'avaient pas toujours besoin d'être bien énergiques.
Le chirurgien secondait leur action en exerçant une sorte de coapta-
tion par des pressions qui refoulaient de haut en bas et d'arrière en
avant l'extrémité supérieure du fémur. Gomme dans les luxations
traumatiques, une sorte de soubresaut et la bonne conformation du
membre indiquaient que la réduction venait de se produire.
Pour consolider les nouveaux rapports articulaires, la première chose
a faire était de maintenir la réduction. Pour cela, on appliquait autour
du bassin une espèce de ceinture à pression latérale, qui s'opposait â la
sortie de la tête fémorale hors du cotyle, et au mouvement d'ascension
dufémur, qui se trouvait attiré dans ce sens par la tension des muscles
fessiers. Au bout de quelques semaines, on commençait à imprimer au
membre des mouvements qui avaient pour but de faire prendre aux
surfaces articulaires des formes qui s'adaptaient réciproquement; bien-
tôt ces mouvements devenaient plus étendus, les malades y em-
ployaient une certaine force en manœuvrant avec leurs pieds le lit
gymnastique; enfin, lorsque tous ces exercices se faisaient avec liberté,
on commençait à laisser marcher les malades avec des béquilles.
Pendant ce traitement, dont la durée était nécessairement assez
longue, on avait soin de recourir à divers moyens pour ranimer les
fonctions digestives devenues languissantes par suite du long séjour
au lit. Les moyens qui rendaient les plus grands services dans cette
circonstance étaient, suivant Pravaz (1), le bain d'air condensé à 12 ou
15 centimètres de pression; une bonne nourriture, l'habitation dans
un lieu sec, bien aéré. Tels étaient les auxiliaires indispensables des
moyens mécaniques que nous avons exposés.
Lorsque la réduction venait d'être opérée, il se développait ordinai-
rement dans toute la hanche des douleurs accompagnées de chaleur, de
gonflement, qui auraient pu inspirer des craintes; mais ces symptômes,
(1) Voyez, pour plus de détails, le mémoire de Pravaz, Traité théorique et pratique
des luxations congénitales du fémur. Lyon, 1847, un volume in-à, avec dix planches.
On y trouve des figures où sont représentés les divers appareils qui servent à tous les
temps du traitement. La vue de ces planches en apprendra plus qu'une description fort
longue et très-difficile à comprendre.
AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
pénibles pour le malade, étaient pour le médecin l'indice de l'appari-
tion de ce travail organo-plastique qui présidait à l'établissement de la
nouvelle articulation, et imprimait aux parties circonvoisines les modifi-
cations qui leur étaient nécessaires pour qu'elles pussent maintenir
solidement la tête articulaire dans sa nouvelle position. Cette inflam-
mation articulaire était ordinairement accompagnée d'accélération
du pouls, de sécheresse de la peau, de soif vive, de dysurie. Tous ces
symptômes n'étaient pas combattus au delà d'une certaine mesure; ils
se dissipaient ordinairement au bout de quelques semaines.
Lorsque, parvenu au terme du traitement, le malade commençait
à marcher, on agissait sur les muscles de la hanche et on cherchait
à activer leur action par le massage, les douches alcalines, l'électro-
puncture.
Suivant Pravaz, les avantages de la réduction ainsi obtenue sont
incontestables, car elle fait disparaître une difformité choquante, et
rend en partie à l'une des principales fonctions la régularité dont la
prive le vice de conformation. Il ne faut pas croire, cependant, que sous
ces deux rapports le résultat soit complètement atteint. Il n'en est
point ainsi, et cela se conçoit aisément lorsqu'on se rappelle que tout
le membre inférieur a souvent éprouvé un arrêt de développement, d'où
il résulte un raccourcissement qui entretiendra toujours une légère
claudication.
Mais cette réduction est préférable à la transformation de la luxation
iliaque en une luxation dans l'échancrure sciatique, parce que, dans
le dernier cas, le point d'appui que les fémurs offrent au bassin étant
très-rapproché du plan postérieur du bassin, celui-ci bascule en avant,
d'où résulte la cambrure exagérée de la région lombaire.
M. Bouvier, malgré cet ensemble de preuves, affirme que dans les
cas de Pravaz, la luxation a persisté. En 1841, Pravaz ayant présenté
à l'Académie un jeune malade qu'il croyait guéri, M. Bouvier, d'accord
avec la commission de l'Académie dont il faisait partie, trouva la tête
du fémur dans la fosse iliaque externe, là où il l'avait trouvée avant
tout traitement. Déjà M. Bouvier avait observé un fait semblable sur un
malade présenté par Pravaz à l'Académie dans les mômes conditions.
Il avait môme démontré que ce chirurgien s'était fait illusion en croyant
réduite une luxation qui ne l'était pas, et qu'il était incapable de
reconnaître la situation exacte de la tôte du fémur. Pravaz, de môme
que Henri, et la plupart des chirurgiens, n'auraient, suivant M. Bou-
vier, produit qu'un abaissement de la tête du fémur, mais non la
réduction. En résumé, dans le premier rapport que M. Bouvier fit à
l'Académie au sujet des malades traités par Pravaz père, et dans un
second rapport qu'il fit à la Société de chirurgie au sujet de nouvelles
communications faites sur ce sujet par M. Pravaz fils, M. Bouvier con-
LUXATIONS CONGÉNITALES J1E L'HUMÉRUS. 359
clut : 1° qu'il n'a jamais vu aucun exemple de guérison authentique de
luxation fémorale congénitale ; 2° que, jusqu'à ce jour, ces luxations
demeurent incurables, On sait tout le prix que nous attachons à l'opi-
nion d'un chirurgien aussi compétent que M. Bouvier sur ce sujet;
cependant nous ne partageons pas aussi complètement que lui ce
découragement : nous pensons que les tentatives qui ont été faites
sont ordinairement peu nuisibles, et qu'elles peuvent être utiles en
permettant à la tête de se creuser une nouvelle place moins défavo-
rable, sinon de reprendre sa position sur l'ilium.
Fidèle à sa théorie de la rétraction musculaire active, M. J. Guérin
avait conseillé, pour obtenir la réduction, de diviser par une section
sous-cutanée les muscles qui s'insèrent au grand trochanter, ainsi que
la capsule fibreuse. Quelques chirurgiens prétendent qu'à l'aide de ces
sections ils sont parvenus, sinon à réduire, du moins à produire quel-
que amélioration, surtout dans les cas où certains muscles s'étaient
manifestement raccourcis.
ARTICLE XXXV.
LUXATIONS CONGÉNITALES DE L'HUMÉRUS.
La luxation congénitale de l'humérus est fort rare. La première men-
tion qui ait été faite de cette maladie se trouve dans le Journal de Du-
blin, où William Smith publia sa première observation. Plus tard, en.
18&7, le même auteur rechercha les faits relatifs à cette affection, et
parvint à en rassembler cinq dans son Traité des fractures. On trouve,
dans les Mémoires de l'Académie de médecine (1841) , une observation de
luxation sous-épineuse par Gaillard, chirurgien de l'Hôtel-Dieu de
Poitiers. Un autre fait relatif à la même variété de luxation numérale
se trouve dans la Revue des spécialités de Duval (1841), et M. J. Guérin
en cite quelques autres qui n'ont point été décrits, et dont Malgaigne
conteste l'authenticité. Lorsque je publiai la première édition de cet
ouvrage, j'avais eu moi-même l'occasion d'en observer un cas que j'avais
rapporté avec quelques détails. Depuis cette époque, nous en avons
observé quelques exemples nouveaux dans la pratique. Nous les utili-
serons dans cet article, ainsi que plusieurs autres cas non moins re-
marquables que nous avons eu l'occasion de traiter avec M. Duchenne
(de Boulogne).
Deux espèces de luxations congénitales de l'épaule ont été observées:
1° la luxation sous-coracoïdienne, 2° la luxation sous-épineuse. Ces deux
luxations étaient-elles complètes ou incomplètes? Il n'est pas facile
de le dire d'après les descriptions, et même d'après les dessins qu»
3C)fl AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
nous 011L été donnés. Comme tous les déplacements congénitaux, ces
luxations existaient souvent des deux côtés en môme temps.
Les symptômes qui caractérisaient le plus grand nombre des vices de
conformation que nous avons eu l'occasion d'observer sont les suivants :
le côté de la poitrine correspondant à la déformation est plus étroit
que celui du côté sain; tout le membre est pendant sur le côté du
tronc, il paraît osciller dans tous les sens à la moindre impulsion, il
semble suspendu plutôt qu'attaché à l'épaule. L'épaule etle bras présen-
tent une atrophie remarquable; il n'en est pas de môme de l'avant-bras
•et de la main, dont les muscles ont un développement à peu près nor-
mal. Le moignon de l'épaule a perdu sa saillie et sa rondeur; il est
aplati par suite de l'abaissement de la tête humérale. et de l'atrophie
du muscle deltoïde. La voûte acromio-coracoïdienne forme une saillie
au-dessous de laquelle se trouve une dépression demi-circulaire, limi-
tée inférieurement par la présence de la tête de l'humérus descendue
au dessous du lieu qu'elle occupe normalement. Si l'on saisit d'une
main l'extrémité supérieure de l'humérus, on voit que la tête de cet os
obéit à l'impulsion qu'on lui communique : on peut lui imprimer un
mouvement d'élévation qui la remet en contact avec la voûte acromio-
coracoïdienne ou bien un mouvement dans le sens antéro-postérieur, qui
la ramène vers la cavité glénoïde. La déformation que nous venons de
décrire et par conséquent les signes de la luxation ont alors disparu;
si l'on abandonne le membre, ils reparaissent aussitôt. Si, au lieu de
ramener la tête de l'humérus vers la cavité glénoïde, on cherche, au
contraire, à exagérer le déplacement, la tête humérale obéit encore à
cette impulsion, et l'on peut alors facilement sentir par le toucher la
cavité glénoïde, qui n'est plus recouverte que par le muscle deltoïde
atrophié.
Nous avons dit que le membre était pendant et cédait à toute im-
pulsion ; cette inaction trouve son explication dans l'état des muscles
du bras. En effet, le deltoïde, le triceps, le biceps, le coraco-brachial,
le brachial antérieur, sont paralysés. Le membre n'est cependant pas
privé de tout mouvement actif: le sujet qui présente ce vice de confor-
mation conserve encore la faculté de fléchir l'avant-bras sur le bras,
mais ce mouvement s'exécute à l'aide d'un mécanisme tout particulier.
Les fléchisseurs normaux de l'avant-bras sur le bras, c'est-à-dire le
biceps et le brachial antérieur, étant paralysés, la flexion ne peut être
opérée que par quelques-uns des muscles de l'avant-bras. Ces muscles
sont le long supinateur, le premier radial, le rond pronateur, le grand
et le petit palmaires, le fléchisseur superficiel, le cubital antérieur. Mais
il est facile de voir que ces muscles sont disposés d'une manière très-
défavorable pour produire la flexion, car, étant dirigés presque parallè-
lement au radias et au cubitus, ils se bornent, si le membre est dans l'ex-
LUXATIONS CONGÉNITALES DE l'iU'MÉIU S. vi61
tension ;\ appliquer les os de l'avant-bras contre l'extrémité inférieure
de l'humérus; il faut, pour qu'ils agissent comme fléchisseurs, que les
axes de ces deux sections du membre supérieur cessent d'être paral-
lèles c'est-à-dire qu'un commencement de flexion ait déjà été commu-
niqué à l'avant-bras. Or, voici par quel artifice cette flexion prélimi-
naire est obtenue : le malade imprime à son épaule un mouvement de
projection en avant, de manière à lancer, pour ainsi dire, tout le
membre supérieur dans le même sens ; lorsque cette impulsion est don-
née, il contracte subitement le grand pectoral et le grand dorsal qui arrê-
tent brusquement l'humérus; l'avant-bras continue h se porter en
avant en vertu de l'impulsion première; mais comme il se trouve
arrêté par son articulation avec le bras, sa partie inférieure obéit seule
à ce mouvement, et il en résulte une flexion toute passive d'abord, à la-
quelle succède immédiatement la contraction des muscles que nous
avons indiquée.
Le sujet sur lequel nous avons pu observer le premier cas de luxa-
tion congénitale de l'épaule est bien connu de la plupart des médecins
de notre époque : c'est le nommé Gaspard, qui s'était acquis une cer-
taine célébrité à l'époque où il était garçon d'amphithéâtre de Béclard. Il
affirmait que le vice de conformation dont il était atteint n'avait été
produit ni par violence extérieure, ni par une affection de l'épaule dont
il ait conservé le souvenir; on lui avait toujours dit que l'infirmité
datait de la naissance. Les symptômes qu'il présentait répondaient très-
exactement à la description que nous avons tracée, d'après Smith, de
la luxation sous-coracoïdienne.
Voici, en effet, ce qu'il nous avait été permis de constater par l'examen
du membre difforme : le bras droit, l'épaule et la moitié correspondante
du thorax ont un développement incomplet, qui se traduit à la pre-
mière vue par une différence considérable dans la longueur des leviers
osseux, et par l'atrophie des masses musculaires.
Les différences de longueur et de volume que la mensuration fait
reconnaître entre ces parties sont les suivantes : humérus à droite,
25 centimètres; à gauche, 30 centimètres; clavicule à droite, 13 1/2
centimètres; à gauche, 16 centimètres; la demi-circonférence delà
poitrine mesurée un peu au-dessus du mamelon, à droite, 34 1/2; à
gauche, 37.
Cette atrophie est portée à un tel point sur les muscles du bras luxé
que sa circonférence a 10 centimètres de moins que du côté sain
(0,16 cent, à droite, 0,26 cent, à gauche).
Mais ce qui rend surtout très-curieux cet arrêt de développement,
c'est qu'il reste exclusivement borné aux parties que nous venons d'in-
diquer; ainsi à un bras grêle et décharné se trouve appendu un avant-
bras ayant son volume et sa longueur normale,
362 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
Si l'on cherche à analyser la déformation de l'épaule, on reconnaît
que la région deltoïdienne a perdu sa rondeur; elle est aplatie en
arrière et on dehors, plus bombée, au contraire, en avant que dans
l'état normal. La fosse sus-épineuse présente une excavation profonde; '
le bord externe et l'extrémité de l'acromion se dessinent fortement au-
dessus des téguments qu'ils soulèvent. Au-dessous de cette apophyse
se voit une gouttière demi-circulaire dirigée d'avant en arrière, et qui
la sépare de la tête de l'humérus.
Par le toucher, on reconnaît que la tète humérale est venue se placer
au-dessous de l'apophyse coracoïde, où elle forme une tumeur arrondie
qui suit les mouvements imprimés à l'humérus. Derrière cette saillie
osseuse, on trouve, en déprimant le deltoïde, le bord postérieur de la
cavité glénoïde de l'omoplate. Si l'on saisit le bras vers sa partie supé-
rieure et que l'on cherche à imprimer à la tête de l'humérus des mou-
vements en divers sens, on voit que celle-ci obéit à l'impulsion qu'on lui
communique ; on peut l'élever et la mettre en contact avec la voûte
acromiale, l'abaisser, la porter en arrière de manière à la*replacer dans
la cavité cotyloïde. Pendant que ce dernier mouvement s'opère, l'apo-
physe coracoïde devient extrêmement saillante; mais on ne parvient pas,
comme le prétend Smith , à toucher le bord antérieur de la cavité
glénoïde. Et, en effet, cette cavité n'a pas, pour ainsi dire, de bord an-
térieur; car c'est précisément dans le point où il devrait exister que
s'est creusée la nouvelle cavité articulaire. Ainsi que nous l'avons dit,
les signes de la luxation disparaissent lorsque l'on a, par la manœuvre
que nous venons d'exposer, rétabli les rapports normaux des parties
articulaires.
L'épaule a conservé tous ses mouvements de totalité ; elle peut être
élevée, abaissée, portée en avant et en arrière. Le bras a perdu com-
plètement le mouvement d'abduction ; quant aux mouvements en avant
et en arrière, ils existent à peine, l'extension active de l'avant-bras sur
le bras est impossible, et si le membre thoracique est habituellement
étendu, cela tient à son propre poids qui tend à le faire pendre verti-
calement le long du tronc. La flexion de l'avant-bras est possible,
mais elle se produit par le mécanisme que nous avons indiqué plus
haut. La main et les doigts jouissent de tous les mouvements nor-
maux.
Les troubles fonctionnels que nous venons de passer en revue sont
les conséquences de la paralysie de plusieurs des muscles du bras. On
remarque, en effet, que le deltoïde, le sus-épineux et le sous-épineux,
le biceps, le coraco-brachial, le brachial antérieur sont paralysés,
tandis que tous les muscles de l'épaule, le grand pectoral, le grand :
dorsal, et tous les muscles de l'avant-bras et de la main, ont conservé
leur action.
LUXATIONS CONGÉNITALES DK L'HUMÉRUS. 3Ô3
Dans la luxation sous -épineuse, la déformation consiste en un apla-
tissement de la région deltoïdienne en dehors et en avant. La partie pos-
térieure de Tépaule est au contraire arrondie, plus bombée qu'on ne
l'observe dans l'état normal, ce qui tient à la présence de la tête de
l'humérus au-dessous de l'épine de l'omoplate. Dans cette variété,
comme dans la précédente, le côté du thorax correspondant au dépla-
cement, ainsi que les os qui forment l'épaule et le bras, ont un dévelop-
pement incomplet. Le bras est dans la rotation en dedans, l'avant-bras
et la main sont dans la pronation, et ne peuvent que très-difficilement
être ramenés dans la supination. Il ne nous est pas permis de formuler
sur les symptômes de cette luxation un très-grand nombre de propo-
sitions générales, car les observations, bien qu'aujourd'hui plus
multipliées, ne sont pas encore assez nombreuses, et les détails
que nous y trouvons ne concordent pas. Ainsi, dans l'observa-
tion de Gaillard, la tête numérale semblait jouir d'une certaine mobi-
lité, tandis qu'elle était fixe et comme ankylosée avec l'omoplate dans
le fait observé par Biéchy. Dans la première de ces observations, il est
dit que les mouvements d'élévation et de rotation sont impossibles, que le
bras est inerte; les mouvements, bien que limités, étaient possibles
dans la seconde. Mais dans les deux cas le bras était dirigé en dehors,
éloigné du thorax ; il était, au contraire, rapproché dans le cas de
Smith.
L'affection que nous venons de décrire diffère à plusieurs points de
vue des autres déplacements congénitaux. En effet, dans la luxation
congénitale de l'humérus la laxité des liens articulaires permet presque
toujours de replacer momentanément les extrémités articulaires dans
leurs rapports normaux. Ce qui constitue le caractère essentiel de cette
affection ne serait donc pas le déplacement articulaire, mais la para-
lysie des muscles du bras, la luxation n'étant qu'une conséquence.
A la vérité, chez les adultes qui viennent à être frappés d'hémiplégie,
on ne voit point de luxation se produire ; mais il 'est facile de com-
prendre que chez ces sujets l'abolition du mouvement est rarement
complète, et que la paralysie se montre à une époque de la vie où les
liens fibreux articulaires ont acquis une grande force de résistance ,
tandis que dans les luxations congénitales la paralysie est elle-même
congénitale, qu'elle est complète, et qu'elle est bornée aux muscles du
bras. Cette dernière circonstance nous paraît capitale. En effet, les
sujets atteints de ce vice de conformation, conservant le libre exercice
des muscles de la main et de l'avant-bras, se servent de leur membre;
ils peuvent lever des fardeaux, attirer les corps qu'ils saisissent avec la
main. Dans ces divers mouvements, l'humérus n'étant point maintenu
par la contraction de certains muscles du bras, tels que le deltoïde, le
coraco-brachial, le sus-épineux, la traction s'exerce sur la capsule arti-
364 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
culaire, qui cède peu à peu el permet le déplacement. Dans plusieurs
des cas que nous avons observés, la conservation des mouvements des
grand pectoral, grand rond et grand dorsal, rendrait assez bien compte
du déplacement en dedans, c'est-à-dire au-dessous de l'apopbyse cora- 1
coïde. 'On comprendrait également que le déplacement dût s'opérer
vers la fosse sous-épineuse, si la paralysie affectait le grand pectoral,
tandis que le grand rond, le grand dorsal, le petit rond, le sous-épi-
neux, auraient conservé leur action.
Chez la plupart des malades que nousavons observés avecM. Duchcnne,
la luxation congénitale n'était pas paralytique ; elle était due aux manœu-
vres de l'accouchement: d'où le nom de luxation infantile obstétricale,
donné par cet auteur aux exemples dont il doit rapporter les observations
dans la deuxième édition de son Traité de l'éleclrisation localisée. Dans
ces cas, le plexus brachial avait été comprimé ou tiraillé au point qu'il
en était résulté des paralysies variées qui portaient tantôt sur les mus-
cles auxquels se distribue le nerf radial, tantôt sur ceux qui reçoivent
du nerf cubital. Il en résultait des déformations qui devenaient incu-
rables et qui offraient des particularités remarquables, surtout à la
main. L'un de ces exemples, comme l'indique la figure, montre en eifet
que la main peut prendre la forme d'une griffe par suite de la paraly-
sie du nerf cubital. Dans ce cas, les premières phalanges étaient dans
une extension tellement exagérée qu'elles étaient subluxées sur les
métacarpiens, tandis que les deux dernières étaient maintenues dans la
flexion. En outre, par le fait de la paralysie des muscles radiaux, la
main demeurait dans . une flexion continue sur l'avant-bras.
Chez d'autres malades la luxation avait apparu dans l'enfance con-
sécutivement à certaines paralysies spinales de forme atrophique. Chez
ces derniers, nous avons vu l'atrophie s'emparer des muscles moteurs
du bras sur l'épaule, et ceux-ci, par suite de la paralysie, devenir
incapables de maintenir solidement la tête dans ses rapports avec la
cavité glénoïde. Quand alors le sous-scapulaire était atrophié ou para-
lysé, le muscle sous-épineux et la longue portion du triceps brachial
entraînaient souvent la tête numérale clans la fosse sous-épineuse. On
pouvait d'ailleurs distinguer ces cas des précédents par l'absence de
mouvements physiologiques dans les muscles atrophiés, et par la diffé-
rence de l'attitude du bras, qui disparaissait dès qu'on réduisait la
luxation.
Enfin, chez quelques sujets, nous avons vu se produire, peu de temps
après la naissance, à partir de l'âge de deux ans, une subluxation en
bas de l'humérus consécutive à la paralysie des muscles moteurs du
bras sur l'épaule, et en particulier du deltoïde et du sous-épineux. Les
symptômes de la luxation étaient d'autant plus nets que les muscles
étaient plus atrophiés. On trouvait au-dessous de l'acromion une dé-
LUXATIONS CONGÉNITALES DE l'HUMÉIIUS. 365
pression qui permettait d'y introduire l'index ; le bras avait conservé
son attitude normale.
En regard des luxations obstétricales dites congénitales dont nous
avons précédemment parlé, nous mentionnerons ici, au point de vue
du diagnostic, les paralysies obslétricales qui frappent certains mus-
cles moteurs de l'épaule, principalement le deltoïde, les sus- et
sous-épineux, quelquefois le sous-scapulaire, et ordinairement les flé-
chisseurs de l'avant-bras sur le bras, sans que la tête humérale se luxe
consécutivement. M. Duchenne, qui a bien voulu nous faire une com-
munication orale à ce sujet, soigne actuellement quatre enfants affec-
tés de paralysies semblables à la suite des manœuvres faites au mo-
ment de l'accouchement parles plus habiles praticiens. Les symptômes
sont ceux qui appartiennent en propre à la paralysie de ces divers
muscles : pour le deltoïde, l'absence de l'élévation du bras; pour le
sous-épineux, la rotation de l'humérus en dedans, et l'inverse pour le
sous-scapulaire. La rotation permanente de l'humérus en dedans, qu'on
observe chez ces malades, change les reliefs de l'épaule, et pourrait
faire croire à une luxation sous-épineuse; mais l'examen attentif montre
que les rapports de la tête humérale sont normaux, et de plus qu'il est
facile, dans ces cas, de maintenir le coude rapproché du thorax. Disons
en passant que ces paralysies peuvent être incurables.
Les cas où la luxation est accompagnée d'une paralysie des muscles
du bras, et auxquels s'appliquent les précédentes observations, sont
habituellement faciles à réduire, et se réduisent même quelquefois
sous l'influence de la volonté seule du sujet. C'est ce qui a lieu à la
suite de certaines paralysies spinales de l'enfance ; mais ces cas nous
paraissent exclure toute espèce de traitement. Ceux, au contraire,
qui ne présentent pas cette fâcheuse complication ne repoussent
peut-être pas toute tentative de réduction : c'est du moins ce qui
résulte de l'observation extrêmement intéressante publiée par Gaillard,
et de plusieurs exemples de luxations infantiles que nous avons
vues survenir par le fait des manœuvres obstétricales. Nous voyons
en effet que ce chirurgien a pu réduire une luxation congénitale de
l'humérus chez une jeune fille de seize ans, et que cette opération a
rendu à la malade toute la liberté et presque toute l'énergie des mou-
vements du bras, mouvements qui jusqu'à cette époque ne s'étaient
accomplis que d'une manière très-imparfaite. Cette réduction a d'ail-
leurs été obtenue par des procédés qui ont beaucoup d'analogie avec
ceux que nous avons décrits à l'occasion des luxations congénitales du
fémur. La malade fut soumise à une extension préparatoire, graduelle-
ment exagérée pendant plusieurs séances. La réduction fut enfin obtenue
et maintenue à l'aide d'un appareil. Des accidents inflammatoires, qui
se montrèrent alors, furent combattus et se dissipèrent au bout de
366 AFFECTONS DES ARTICULATIONS.
quelques mois. Quant aux luxations infantiles obstétricales que nous
avons eu l'occasion de traiter, nous les avons presque toujours trouvées
réductibles jusqu'à l'âge de sept à huit ans; mais leur réduction nous
a toujours offert de grandes difficultés.
ARTICLE XXXVI.
LUXATIONS CONGÉNITALES DE LA MACHOIRE, DE LA CLAVICULE, DU COUDE
ET DES ARTICULATIONS DU GENOU.
Nous nous bornerons presque à mentionner les luxations de la mâ-
choire observées par Smith et par M. Guérin, celles du coude indiquées
par Dupuytren, celles de la clavicule et du genou; ces luxations sont
en effet extrêmement rares.
Pour ce qui concerne la luxation congénitale de la mâchoire, il suffit
de savoir que le condyle maxillaire peut se trouver dès la naissance placé
au-devant de la cavité glénoïde, et que ce déplacement, qui coïncide
ordinairement avec un développement incomplet de la face, n'apporte
qu'une gêne médiocre à la mastication.
La luxation du coude, observée par Chaussier, Robert, Malgaigne,
Masse, Bouvier, J. Guérin, Smith, Verneuil, Duchenne, et plusieurs
fois par nous, se borne, soit à une légère subluxation en arrière de
l'avant-bras sur le bras, soit à un déplacement de l'extrémité supérieure
du radius, qui se porte en dehors de l'épicondyle; les mouvements de
flexion, d'extension, de pronation et de supination, sont faciles, mais
n'ont point toute l'étendue normale. Quelquefois même ces deux der-
niers mouvements sont complètement abolis, surtout quand existe,
ainsi qu'on l'a noté, une ankylose huméro-cubitale ou une soudure à
diverses hauteurs des deux os de l'avant-brr.s. Pour y suppléer, le
sujet est obligé de compléter ces deux derniers mouvements par la
rotation de l'articulation scapulo-humérale. En effet, pour que ces
mouvements puissent, normalement et physiologiquement, s'exécuter,
il est nécessaire, ainsi que M. Duchenne l'a démontré, que l'extrémité
inférieure des deux os exécute un arc de cercle : or, l'arc exécuté par
le cubitus nécessite l'extension et la flexion du coude. Celte luxation
est complètement irréductible, chez les adultes du moins, car alors le
col du radius a pris un développement exagéré en longueur, et les
vestiges de la tête radiale sont maintenus par un appareil ligamenteux
qui ne représente plus que très-imparfaitement les ligaments latéral
externe et annulaire. A propos d'un cas de luxation double de l'extré-
mité supérieure des doux radius, où l'on trouva la partie supérieure de
LUXATIONS CONGÉNITALES DE LA MACHOIRE. 367
l'olécrâne très-élargie et la tête du radius également hypertrophiée,
quelques auteurs ont exprimé l'opinion que ces sortes de luxations ne
pouvaient être congénitales, et qu'il convenait de rattacher l'hypertro-
phie des épiphyses articulaires au rhumatisme et à l'arthrite sèche. Des
faits ultérieurs viendront sans doute décider la question.
La luxation de l'extrémité interne ou de l'extrémité externe de la
clavicule, observée dès 1675 par Martin (de Bordeaux), se reconnaît de
prime abord à la saillie qui se dessine sous les téguments. Ce vice de
conformation n'apporte généralement que peu de gêne au libre exer-
cice des mouvements; cependant il constitue une difformité qui, chez
les femmes principalement, peut être assez grave pour les engager à se
soumettre à un traitement particulier. C'est surtout pour la luxation de
l'extrémité interne que nous avons eu l'occasion d'y recourir. Chez plu-
sieurs de ces malades, la réduction une fois obtenue, nous sommes
parvenu à empêcher la tête de sortir de la cavité sternale, en exerçant
sur elle une compression douce, à l'aide d'un appareil semblable à celui
que nous avons décrit à propos des fractures de la clavicule (voy. t. II).
Nous avons aussi retiré de grands avantages des appareils en cuir con-
struits d'après un moule en plâtre pris sur la région du cou, pendant
que la luxation était réduite. L'appareil établi de la sorte est facilement
toléré et prévient tous les déplacements.
Il n'est pas rare de voir certains sujets, appelés cagneux, dont les
genoux présentent une saillie assez considérable en dedans, sans qu'ils
aient, à proprement parler, de luxation. Mais si cette disposition est
exagérée, voici ce qu'on observe : lorsque le malade fléchit la jambe
sur la cuisse, la rotule, au lieu de rester dans la poulie intercondylienne,
vient se jeter en dehors et s'appliquer sur le condyle externe du fé-
mur; il se produit une véritable luxation de la rotule que la défor-
mation de la partie et surtout le toucher font facilement reconnaître.
Un semblable vice de conformation n'apporte pas à la marche autant
d'entraves et de difficultés qu'on pourrait le supposer; cependant,
comme il constitue toujours une difformité choquante, le médecin doit
chercher à la combattre. Lorsqu'il a affaire à des enfants, une sorte
de genouillère, ou mieux un appareil orthopédique, permettent de
rendre au membre sa rectitude naturelle, et s'opposent par cela même
à la luxation de la rotule.
Il est beaucoup plus rare d'observer une déformation du genou con-
sistant en une saillie angulaire en dehors, la partie interne présentant,
au contraire, un angle plus ou moins obtus en dedans; une genouillère
articulée serait également applicable à ce cas s'il s'agissait d'un en-
fant.
Blandin avait prétendu que la flexion constante du genou, chez les
culs-de-jatle, était due à une luxation de la rotule, le plus souvent con-
368 AFFECTIONS DES AHT1CULATIONS.
génitale. Béclard, disait-il, l'avait prouvé par une dissection. Mais
Bérard et Malgaigne ont recherché cette luxation chez plusieurs culs-
de-jattc sans pouvoir la rencontrer.
Quant aux luxations fémoro-tihialcs proprement dites, on en a
décrit quatre variétés :
Dans la luxation en avant, observée par Châtelain, Kluherg, Bard,
MM. J .Cruveilhier, J. Guérin et Bouvier, la jambe est fortement fléchie en
avant sur la cuisse, si bien que la région poplitée devient la partie la
plus inférieure du membre : on voit au niveau de ce genou retourné,
d'abord l'extrémité articulaire du tibia, puis plus en arrière une dépres-
sion transversale, et plus en arrière encore les deux condyles du fémur ;
la peau fortement tendue sur ces saillies osseuses est relâchée au-dessus
de l'article, et forme de grands plis à la partie inférieure et antérieure
de la cuisse.
Dans la luxation en arrière dont Chaussier et M. J. Guérin rapportent
chacun un cas, l'extrémité supérieure du tibia se trouve située derrière
la face poplitée du fémur, et il y a flexion permanente de la jambe sur
la cuisse. La luxation incomplète en arrière peut être consécutive à la
paralysie des muscles extenseurs de la jambe sur la cuisse, ainsi que
nous avons eu occasion de l'observer, à partir de l'âge de trois ou
quatre ans, dans la paralysie atrophique spinale de l'enfance. Dans ce
cas, la subluxation est la conséquence de la paralysie des muscles ex-
tenseurs de la jambe sur la cuisse, et, par suite, de la rétraction pro-
gressive des muscles fléchisseurs ou antagonistes (demi-tendineux et
demi-membraneux). On voit alors la surface articulaire du tibia se
subluxer en arrière sur les condyles, et par suite les points de la sur-
face articulaire du fémur, qui ne sont plus en rapport avec le tibia,
s'hypertrophier, tandis que ceux qui restent en contact s'atrophient,
suivant une loi générale admise par M. Duchenne. Cette rétraction des
muscles fléchisseurs, jointe à la résistance opposée par les ligaments
raccourcis et par les surfaces osseuses hypertrophiées, explique, sui-
vant le même auteur, pourquoi ces luxations sont si difficiles et même
si dangereuses à réduire brusquement. Dans des cas semblables, nous
sommes parvenus à obtenir cette réduction, en six mois ou un an, à
l'aide d'une extension lente, graduée et surtout élastique, au moyen
d'appareils excellents que nous avons fait construire par MM. Mathieu,
Guéride et Bobert. M. Duchenne, qui a eu souvent l'occasion d'ob-
server cette affection, a obtenu également de très-beaux résultats à
l'aide d'un appareil économique et très-peu compliqué. Cet appareil
représente une gouttière embrassant le membre de la cuisse au talon,
articulée au genou. A ce niveau, se trouvent des ressorts métalliques
placés en avant du genou, se fixant en haut aux attelles fémorales, en
bas sur l'appareil au-dessus des malléoles. Ces appareils ont pour but
bu MED BOT. 369
de permettre aux malades de marcher, tout eu cherchant à obtenir, à
l'aide de l'élasticité des ressorts ou des courroies, une extension lente,
en même temps que la flexion est limitée par des marteaux.
On a décrit aussi des subluxations latérale*. Robert a vu un homme
qui avait dès sa naissance le genou droit fortement déjeté en dedans, le
gauche en dehors, et M. J. Guéri n raconte qu'il a opéré un jeune en-
fant pour une subluxalion en dedans et en arrière, avec rotation de la
jambe en dedans. Mais il y aurait beaucoup à dire sur ces observations.
Enfin M. Bouvier a observé la luxation en dedans, et Robert en a cité
un fait qui paraît assez probant : chez une petite fille de quatre ans, venue
au monde avec les deux genoux roides et dans l'extension, le condyle
interne du fémur était porté en arrière où il remplissait le creux du
jarret, en sorte que le condyle externe seul paraissait en rapport avec le
tibia, si bien que le fémur était fortement tourné en dedans tandis que
la jambe était en rotation externe et se fléchissait à peine, quoiqu'elle eût
conservé des mouvements latéraux très-étendus. Quant à la rotule, elle
était immobile, luxée en dedans, et comme soudée à* la place qu'elle
occupait.
ARTICLE XXXVII.
DU PIED BOT.
Bien que cette difformité ait été signalée à l'attention des médecins
par les livres hippocratiques, elle avait été à peine étudiée jusqu'au
commencement de notre siècle. Elle était, en général, abandonnée
aux soins des rebouteurs et des charlatans, qui faisaient un secret de
leur méthode. En 1798, un jeune médecin, Wantzel, ayant été guéri
d'un pied bot congénital par Venel, fit connaître, dans sa Dissertation (1),
les moyens qui avaient été mis en usage, pour le guérir, moyens qui
consistaient en des machines propres à redresser le pied. A partir de
ce moment, cette méthode fut généralement employée, à la vérité
d'une manière empirique, jusqu'au moment où Scarpa publia son
mémoire sur le pied bot (2).
Alors commença une nouvelle période : les notions précises d'ana-
tomie pathologique, en faisant mieux comprendre la nature des dépla-
cements éprouvés par les os, permirent de les combattre avec des
appareils plus simples et à la fois plus efficaces.
(1) Disserlatio, De talipedibus varis. Tubingre, 4
(2) Mémoire sur la torsion congénitale dus pieds des enfants, aie. Traduction rie
Lcvrillc. Paris, 1804.
NÉLATON. — PATII. CUIK. j,j _ 24
370 AFFECTIONS JJKS ARTICULATIONS.
Cependant on ne tarda pas à s'apercevoir que les muscles raccourcis
opposaient une résistance puissante au redressement des membres;
dès lors l'idée de pratiquer la section de ces muscles dut se présenter
à l'esprit, mais on conçoit ce qu'il fallut de hardiesse au premier chi-
rurgien qui osa l'entreprendre. Ce fut en 1786 que celte opération fut
pratiquée pour la première fois, sous les yeux de Tilénius, médecin
des environs de Francfort; puis, en 1811 et 1812, par Michaelis et Sai-
torius. Toutefois ces faits avaient à peine fixé l'attention des chirur-
giens, lorsque Delpech (1), en 1816, pratiqua cette opération, dont il
avait posé nettement les indications et régularisé le manuel opératoire.
Malgré la grande autorité dont jouissait la parole du célèbre chirurgien
' de Montpellier, il ne put entraîner les esprits, ainsi que le démontre la
polémique quelquefois violente qu'il eut à soutenir jusqu'au moment
où parurent les observations de Stromeyer (2). Enfin, les mémoires de
MM. Bouvier (3), J. Guérin (U), Scoutetten (5), firent prendre à la téno-
tomie le rang qu'elle doit occuper dans la science.
De nos jours, à l'aide de la faradisation localisée et de l'observation
clinique, M. Duchenne (de Boulogne) a bien étudié la physiologie des
muscles moteurs du pied, et ses recherches ont montré le parti qu'on
peut tirer de l'excitation électrique pour 1a guérisonde certaines variétés
de pied bot (6).
Toutes les déviations persistantes du pied sont connues sous le nom
générique de pied bot (7).
Gomme elles correspondent aux quatre principaux mouvements phy-
siologiques du pied, qui sont : l'extension, la flexion, l'abduction et
l'adduction, on les divise en quatre classes, et on les distingue par
les noms de :
1° Pied équin, celui dans lequel le pied, étant dans l'extension
forcée, ne touche le sol que par les orteils ou l'extrémité des méta-
tarsiens ;
2° Talus, celui dans lequel le pied est dans la flexion forcée et touche
le sol seulement par le talon ;
3° Varus, celui qui est caractérisé par la déviation du pied en dedans,
celui-ci appuyant pendant la marche sur son bord externe;
(1) Clinique chirurgicale de Montpellier, 1823. Mémoire sur le pied bot.
(2) Archives générales de médecine, lS?>ù, t. IV, p. 100. Traduction de M. Richelot.
(3) Bulletin de l'Académie de médecine, 1836-1837, t. I, p. 304, 408.
(ti) Bulletin de VAcadérnie de médecine, 1836, t. 1, p. 32, 199, 823, 953.
(5) Gazette médicale, 1838-183!).
(6) Mémoire sur la cure radicale du pied bol, 1838.
(7) L'adjectif bot, dans l'ancien français, signifiait obtus, tronqué. C'est donc à tort
que quelques élymologistes pensaient que par cette expression on entendait pied botté:
DU PIED BOT. 371
U° Valgtis, la déviation du pied en dehors, le bord interne du pied
offrant seul un point d'appui.
La déviation du pied en dessous, de Duval, ne paraît être qu'une
forme de pied équin : les orteils et les mélatarsiens sont fortement
fléchis; lé cuboïde et les cunéiformes servent de point d'appui.
Scoutelten appelle le pied équin pied bot phalangien; le talus,
calcanien; le varus et le valgus, pied bot en dedans, en dehors.
Bonnet reconnaissait deux espèces de pied bot, selon qu'ils sont dus
à la rétraction des muscles auxquels vont se rendre les filets du nerf
sciatique poplité interne, ou sciatique poplité externe; de là deux
grandes classes, le pied bot poplité interne, le pied bot poplité externe.
A chacune de ces espèces il distinguait cinq degrés :
Pied bot poplité externe. Pied bot poplité interne.
*
1er degré. Élévation du talon. 5e degré. Abaissement du talon.
2e — Flexion antéro-postérieure du ûe — Extension forcée du pied su
pied sur lui-même. lui-même.
3e — Adduction de l'avant-pied. 3e — Abduction de l'avant-pied.
4e — Renversement du talon en de- 2e — Renversement du talon en
dans. dehors.
5e — Augmentation de la courbure 1er — Diminution de la courbure trans-
transversaledelaplantedupied. versale de la plante du pied.
Le 1er et le 2e degré du pied bot poplité interne correspondent au
pied équin; le 3e, au pied équin varus; le Ue et le 5e, au varus.
Quant au pied bot poplité externe, on voit, d'après le tableau, que
les changements qui doivent en établir les diverses variétés sont en
ordre inverse. Le 1er degré correspond au pied plat, les 2°, 3e et 4e cor-
respondent au valgus, et le 5e, s'il existait seul, serait le talus, dont
Bonnet niait l'existence. Voici comment il s'exprimait : « Les cinq
» variétés de pied bot poplité externe que je viens de décrire compren-
r> nent toutes les variétés connues de talus. La seule qui ne puisse y
a rentrer est celle où le pied serait directement fléchi sur la jambe sans
» avoir subi aucune altération dans sa forme, et que l'on désigne sous
» le nom de talus ; mais ce cas n'a été décrit ou dessiné jusqu'à pré-
» sent que d'après des observations inexactes ou des conceptions
» à priori. Ma théorie me conduit à en nier l'existence. »
Suivant Bonnet, la déformation qui caractérise un degré entraîne
nécessairement l'existence de la difformité aux degrés précédents
Ainsi, par exemple, l'adduction de l'avant-pied, qui constitue le
3e degré du pied bot poplité interne, serait nécessairement accompagnée
de la flexion du pied dans sa continuité au niveau de l'articulation mé-
372 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
tatarsierine (2° degré), et de l'élévation du talon qui appartient au pre-
mier degré.
On a cité quelques faits qui semblent mettre en défaut cette classifi-
cation si séduisante de Bonnet; ces faits ont-ils été observés avec toute
la précision désirable? C'est ce qu'il est encore impossible de décider
aujourd'hui. Aussi reproduirons- nous la classification ancienne, et
décrirons-nous : 1" le pied équin; 2" le talus; 3" le varus; h" le valgus.
Mais, à ces quatre variétés, nous ajouterons, avec quelques auteurs,
et notamment avec MM. Bouvier et Duchenne :
le pied large ou plat, et le pied creux ou étroit.
Il est bien entendu d'ailleurs qu'il serait diffi-
cile de retrouver dans la pratique les cas types
que. nous allons décrire. Le plus souvent, les
formes élémentaires du pied bot se combinent
entre elles de façon à produire ces variétés
nombreuses sur lesquelles certains spécialistes
nous semblent encore peu d'accord, et dont la
description nous entraînerait hors du cadre
d'un ouvrage élémentaire.
Anatomie j'Atiiologioue. — Nous étudierons
successivement: 1° les rapports des os du pied
entre eux; 2° leur configuration ; 3° l'état des
muscles.
A. fi apport, des os. — 1° Pied équin. Il est,
ainsi que nous -l'avons dit. caractérisé par l'ex-
tension forcée du pied: c'est donc dans l'ar-
ticulation libio- tarsienne que se passe le prin-
cipal mouvement. La poulie articulaire de
l'astragale, après avoir abandonné la mortaise
péronéo-tibiale, est presque sous-cutanée; sa
partie postérieure est seule en rapport avec
les deux os de la jambe. Le calcanéum suit le
môme mouvement que l'astragale, son extré-
mité postérieure se relève, et on l'a vu venir
se mettre en contact avec le péroné avec le-
quel il s'articulait. A un degré plus prononcé,
le pied éprouve un mouvement de flexion
dans sa continuité au niveau de l'interligne
qui sépare la première d'avec la seconde ran-
gée des os du tarse : le scàpboïde et le cuboïde se portent vers la
plante du pied et laissent à sa face dorsale la saillie formée par la tête
de l'astragale (fig. 83).
2° Tàlus. C'est, comme dans l'espèce que nous venons de décrire, dans
Fie. 83. — Pied bot équin
chez un adulte. La plu-
part des muscles ont subi
l'altération graisseuse,
(D'après la pièce déposée
au Musée Dupuytren ,
n°551.) i
DU ITED BOT.
l'articulation tibio-tarsiennc que se passe le déplacemept; la partie
postérieure de la mortaise péronéo-tibiale se porte en avant, de sorte
que L'astragale est en partie luxée en arrière (iig. 85). Il est à remar-
quer que l'immobilité à laquelle sont condamnés les os de la deuxième
rangée du tarse, du métatarse et des orteils, doit être une cause fré-
quente d'ankylose : fait qui a été vérifié par M. Bouvier sur le pied d'une
vieille femme morte à la Salpètrière.
3" Varus. Dans le varus, ainsi que l'a démontré Scarpa, c'est dans
les articulations médio-tarsiennes que s'opère le déplacement. Le sca-
FlO. 84. — Pieil bot varus chez un Fie. 85. — Squelette d'un pied bot, talus et
enfant. Cette pièce a été recueillie ;'i valgus. On voit que les os sont atrophiés,
la naissance. On voit que la défor- (Musée Dupuytren, n° 52.)
mation des os ost Irès-prononcée.
(Musée Dupuytren. n° 548, 1!.)
phoïde et le cuboïde se dévient vers le bord interne du pied : le premier
de ces os abandonne en grande partie la tête de l'astragale, il se porte
en dedans, puis en arrière, de telle sorte que son extrémité interne s'arti-
cule avec le calcanéum, quelquefois même avec la malléole interne; le
cuboïde est entraîné comme le précédent; il glisse de dehors en dedans
sur la facette articulaire que lui présente le calcanéum, et peut même,
dans un degré extrême, l'abandonner complètement.
Bien que le principal déplacement ait lieu dans les articulations que
nous venons de citer, l'astragale ne reste pas cependant immobile ; il
éprouve un léger mouvement de rotation en vertu duquel la poulie;
37/| AFFECTIONS HES ARTICULATIONS.
s'incline légèrement en dehors, tandis que la l'ace inférieure devient
interne (fig. 86).
Le calcanéum suit l'astragale dans sa déviation, su face externe di-
rigée en bas repose sur le sol.
U° Valgus. Cette variété présente des déplacements inverses de ceux
du varus; la poulie articulaire de l'astragale est tournée en dedans,
sa facette articulaire externe regarde en dessus, le cuboïde et le sca-
phoïde sont tournés en dehors. L'absence de quelques-uns des os de la
seconde rangée du tarse peut coïncider avec celte déviation, ainsi que
Charcellay l'a fait voir à la Société anatomique sur deux pièces. Sur
l'une, le scaphoïde et les deux cunéiformes manquaient ; sur le mem-
bre de l'autre côté, l'affection existait à un degré moindre, il ne man-
quait que le scaphoïde et deux cunéiformes.
Les divers déplacements que nous venons de décrire se combinent
souvent entre eux; c'est ainsi que l'on voit fréquemment l'élévation
du talon avec la flexion du pied sur son bord interne, ce qui constitue
le pied êquin varus.
Dans les diverses variétés de pied équin (équin direct, équin varus,
équin valgus, équin dorsal, plantaire, plat ou creux, équin en des-
sous, etc.), les déformations osseuses participent le plus souvent
tantôt de celles du varus, tantôt de celles du valgus; quelquefois
aussi, surtout daus le pied équin direct, elles présentent quelques
caractères spéciaux. Ainsi, l'astragale devenu presque vertical peut
s'articuler par sa face inférieure avec la face antérieure du calca-
néum. Le calcanéum, dans les degrés extrêmes d'extension, peut
se trouver en contact, non-seulement avec le tibia, mais encore
avec le péroné. MM. Chassaignac et Bouvier l'ont vu articulé avec la
partie postérieure du péroné. L'articulation médio-tarsienne peut aussi
s'infléchir vers le sol. Le scaphoïde se porte en bas et le cuboïde s'in-
cline de la môme manière sur le calcanéum. Les métatarsiens qui po-
sent sur le sol par leur face inférieure sont étalés, aplatis, élargis par
l'effet de la pression.
Comme nous l'avons dit, les os sont primitivement moins altérés
dans le talus que dans les autres pieds bots, et surtout que dans le
varus. Cependant, avec les progrès de l'âge, quelques déformations se
font remarquer. M. Bouvier possède un calcanéum d'adulte dont la
grosse tubérosité s'est déprimée à ses limites supérieures, comme si
elle avait cédé à la pression du tendon d'Achille: tout l'os parait allongé
et affecte en arrière la forme conique.
B. Déformation des os. Dans le varus et le valgus, suivant Scarpa, la
forme des os du pied n'est presque pas changée , tout le vice de con-
formation se réduit pour lui à un déplacement de la première rangée
des os du tarse sur la seconde ; cette manière de voir se trouve en effet
DU PIED BOT. 375
[justifiée par l'exameri des pieds bots des enfants. Mais à une époque
plus avancée de la vie, les os en contact avec les surfaces qui ne sont
point disposées pour les recevoir, soumis à des pressions, à des trac-
tions insolites, s'atrophient dans certains points, s'hypertrophienl dans
d'autres, et de là résultent des changements plus ou moins marqués
dans leur eouliguration : le scaphoïde subit une atrophie assez pro-
noncée, une diminution assez considérable de volume; il en est de
même du cuboïde; les faces articulaires de ces deux os, ayant aban-
donné l'astragale et le calcanéum dans une grande étendue, sont ré-
duites à de très-petites dimensions. L'astragale est celui des os du pied
sur lequel la déformation est le plus prononcée: sa tête a perdu le poli
articulaire; elle est petite, atrophiée, excepté dans le cas où elle vient
appuyer sur le sol ; la poulie articulaire perd sa régularité. Le calca-
néum, quoique moins déformé que l'astragale, éprouve une certaine
augmentation de courbure antéro-postérieure , et une torsion .suivant
son axe; il est atrophié dans sa partie postérieure ; sa grande apophyse
est souvent hypertrophiée, recouverte de végétations osseuses ; enfin,
il s'articule quelquefois en arrière avec le tibia, quelquefois aussi
en dedans avec la malléole interne, plus rarement il s'articule avec le
scaphoïde. Mais une altération du calcanéum qu'on observe assez fré-
quemment dans le varus congénital consiste dans l'absence de la grosse
tubérosité : elle est si imparfaitement développée, qu'un tubercule à
peine saillant remplace la saillie du talon. Les malléoles ont ordinaire-
ment augmenté de volume; quelquefois, cependant, l'interne est plus
courte, atrophiée, et présente à son sommet une facette pour s'articuler
soit avec le scaphoïde, soit avec le calcanéum. Les os de la jambe peu-
vent aussi subir certaines déformations : ainsi, on a vu le tibia se tordre
sur lui-même, et la rotule ne plus répondre à l'intervalle des mal-
léoles.
Tout ce que nous venons de dire des déformations osseuses qu'on
observe dans le varus pourrait être répété pour le valgus, avec cette
seule différence qu'il faudrait tenir compte de la direction opposée de
la déviation et qu'en outre l'ankylose est assez fréquente dans le
valgus.
C. Etat des muscles. Les muscles sont généralement atrophiés, ce
qui dépend soit des entraves qu'apportent à leur action les déplace-
ments articulaires, soit d'une altération des centres nerveux qui prési-
dent à leur nutrition; ils subissent quelquefois totalement et le plus
souvent partiellement la transformation graisseuse, ainsi que l'a signalé
M. J. Gruveilhier, et ainsi que nous l'avons observé nous-même, ce qui
se voit surtout, quand l'affection est ancienne, ou lorsqu'elle est con-
sécutive à une paralysie spinale.
Suivant quelques auteurs, certains muscles subiraient aussi, dans le
W A.FFECÏI0N5 liKS AHTiCl'LATIONS. .
pied bot, la transformation fibreuse. Mais c'est sans doute sur des
monstres que cette observation aura été faite. Là, en effet, les muscles
n'ayant peut-être jamais existé, pouvaient se trouver remplacés par du
tissu fibreux.
Déjà, en 1842, M. Bouvier disait à l'Académie de médecine : «J'ai dis-
séqué un certain nombre de muscles affectés de contracture ancienne;
j'affirme que je n'ai jamais vu la transformation de la partie charnue
en fibreuse ou tendineuse. J'ai vu les muscles s'atrophier à la longue,
pâlir, s'amincir, disparaître en partie, mais jamais ils ne deviennent
fibreux. »
Depuis cette époque, les faits de Foucher, Deville, W. Adams, Little
etBroca, sont venus appuyer cette manière de voir.
Les muscles présentent, en outre, soit un allongement, soit un rac-
courcissement, en rapport avec les diverses espèces de déplacement :
ainsi dans le pied équin, les muscles gastrocnémiens sont raccourcis,
ils sont au contraire allongés dans le talus; dans le varus, outre la ten-
sion des gastrocnémiens, on constate que le jambier antérieur est
raccourci, tandis que les péroniers sont allongés. Une disposition
inverse se remarque dans le talus.
Les ligaments sont toujours moins rétractés que les muscles. Cepen-
dant, quand l'affection est ancienne, et que les articulations sont pro-
fondément modifiées, la différence dont nous parlons va en s'effaçant, et
dans le pied bot congénital elle est presque nulle. Les ligaments sont
allongés dans un sens, raccourcis dans l'autre, disposés de manière
à fixer les os dans leurs situations anormales, et présentent, des chan-
gements de direction assez notables pour modifier leurs fonctions.
C'est ainsi qu'on voit se transformer le ligament deltoïdien de l'ar-
ticulation tibio-tarsienne, les ligaments calcanéo-scaphoïdiens in-
terne et inférieur, le ligament calcanéo-cuboïdien inférieur et d'autres
encore.
Au point de vue de la rigidité, les ligaments présenteraient, suivant
M. Lannelongue, une différence bien marquée entre les deux grandes
classes de pied bot varus congénital et de pied bot équin : dans la pre-
mière,les ligaments sont épais, tendus, résistants, et apporten l un obstacle
à la réduction; dans la deuxième, les ligaments sont plus minces, plu»
lâches, plus faibles, et souvent la réduction est facile. — Pour notre
eompte,nous ne pensons pas qu'on puisse établir, dès maintenant, cette
opinion sur des preuves bien solides, et nous attendrons que l'observation
vienne l'affirmer.
L'aponévrose plantaire peut être normale comme il arrive dans le
talus pied plat et l'équin valgus. Mais dans le varus congénital de
l'adulte elle est toujours raccourcie, et elle peut l'être aussi chez l'enfant
à divers degrés. Enfin, souvent elle est plus épaisse, plus dure, et le<
du pied bot. :;77
cloisons fibreuses qui en partent pour se diriger vers le squelette sont
plus résistantes. Quant aux aponévroses d'enveloppe du pied ou de la
jambe, on dit les avoir trouvées amincies.
Le calibre des artères est, a-t-on dit, moindre qu'à l'état normal.
Mais il importe de rappeler ici que les dissections de W. Adams ont
infirmé c ette manière de voir. Quant aux veines, pour M. J. Guérin,
elles deviendraient llexueuses et tortueuses; elles ont été trouvées
normales par M. Verneuil. Les nerfs conservent ainsi l'intégrité de
leur structure. Le seul changement à noter a trait aux rapports des
vaisseaux avec les tendons : le paquet vasculo-nerveux suit en effet la
déviation des tendons et conserve, par rapport à eux, la place qu'il
occupait auparavant.
Etiologie. — La discussion dans laquelle nous sommes entré en
décrivant les luxations congénitales du fémur pourrait se reproduire
ici tout entière, car les causes qui ont été assignées aux luxations con-
génitales du fémur l'ont été aussi au pied bot. Nous nous contenterons
donc de rappeler rapidement les causes qui ont déjà été l'objet de notre
examen, renvoyant à l'article des luxations congénitales du fémur, pour
plus de détails ; nous ne nous arrêterons que sur certains points qui
paraissent appartenir au pied bot d'une manière plus directe.
Le pied bot peut être congénital ; il peut être accidentel.
Le pied bot congénital a été constaté par plusieurs observateurs dès
le troisième mois de la vie intra-utérine; mais c'est seulement à des
époques postérieures que les altérations ont été étudiées et décrites.
Voici, d'après M. Robin, ce qu'il a pu observer chez un fœtus abortif de
trois mois et demi, et qui n'avait que lit centimètres du vertex aux
talons: « l'un des pieds était tourné en dehors, tandis que l'autre était
tourné en dedans, comme à l'ordinaire; et tandis que le pied normal,
facilement redressé, ne revenait que lentement à la position fœtale du
côté difforme, le pied redevenait valgus dès qu'on l'abandonnait;
la jambe était grêle, le bord interne du pied convexe, et l'autre
bord concave. La dissection montra le cuboïde aplati d'avant en ar-
rière, offrant un bord externe plus court que le bord interne, ce qui
lui donnait la forme d'un coin à tranchant externe. Le cartilage du
scaphoïde et celui des trois autres pièces de la deuxième rangée du
tarse étaient sensiblement plus minces du côté interne. Les muscles
de la jambe étaient grêles; leurs faisceaux striés en voie d'évolution
étaient étroits, à stries pâles. Les faisceaux des péroniers, des ju-
meaux, de l'extenseur des orteils et du jambier antérieur, formaient
corde lorsque l'on tendait à redresser le pied. Les éléments des nerfs
étaient, comme on l'observe à cet âge, grisâtres et demi-transparents,
et rien d'anormal n'a pu être constaté ni à la moelle, ni au cerveau. »
A cette description, nous pourrions ajouter celles qu'uni données
3i/ÎP AFFECTIONS JJIÎS AltTICULATJONS.
LiUle, Tourluol, W. Adams, de pieds bots observés depuis le cinquième
mois jusqu'à la naissance. Mais rien n'a él.6 noté qui soit en désaccord
avec ce qu'on trouve après la naissance, et nous renvoyons pour cette
élude à l'article anatomie pathologique, où nous avons trouvé le tableau
des désordres qui .caractérisent chacune des principales variétés du
pied bot.
Nul doute que l'hérédité ne soit une cause xlu pied bot congénital;
mais est-ce une cause fatale? et faudrait-il imiter ce vannier qui, père
de trois enfants pied bot, et pied bot lui-même, accusait sa femme d'in-
fidélité parce qu'elle venait de donner le jour à un quatrième enfant qui
ne portait pas trace de déviation? A côté de l'hérédité, il est juste de pla-
cer la consanguinité des unions qui, suivant les slalistiques de Boudin,
serait une cause fréquente de pied bot. On rencontre, en effet, vingt-
trois fois plus de pieds bots dans cette condition fâcheuse que dans
les conditions ordinaires. Quoi qu'il en soit, la coïncidence du pied bot x
avec d'autres vices de conformation permet de supposer que l'arrêt de
développement doit entrer en ligne de compte; c'est ainsi que nous
avons vu un double valgus dans lequel il y avait absence de plusieurs
os de la seconde rangée du tarse.
La pression exercée par la matrice sur le fœtus, déjà invoquée par
Hippocrate, et même la pression du fœtus sur lui-même que l'on a
invoquée plus tard, ont soulevé une longue discussion sur laquelle
nous ne reviendrons pas; nous dirons cependant que M. J. Cruveilhier.
a figuré, dans son Anatomie pathologique, un fœtus affecté de deux pieds
bots et chez lequel les pieds se trouvaient arc-boutés sous le menton
dont la pression paraissait les avoir renversés en dehors. M. Bouvier
rejette cette explication et n'admet pas que la pression de l'utérus puisse
produire une application forcée des parties du fœtus les unes contre les
autres.
Suivant quelques embryologistes, le pied, quand il se développe, est
dans l'extension forcée; lorsqu'il forme un angle avec la jambe, il de-
meure contourné de manière que sa face plantaire regarde en dedans;
or, suivant eux, s'il reste dans la première position, le fœtus aura un
pied équin; s'il reste dans la seconde, il aura un varus ; mais en admet-
tant môme que ces deux états soient normaux chez le fœtus, ce qui
est loin d'être prouvé, il resterait à faire connaître les causes qui le
font habituellement cesser.
L'enroulement du cordon ombilical autour de la jambe, attesté par
la présence de sillons circulaires très-apparents à la naissance, pour-
rait, au dire de certains auteurs, produire le pied bot en déterminant
des contractions musculaires irrégulières. Mais d'autres causes que col
enroulement pourraient aussi produire des sillons identiques.
La rétraction musculaire dépendant d'une altération primitive du
DU PIED ISOT. 379
Système nerveux est la cause à laquelle les orthopédistes ont attaché
le plus d'importance; cette cause a été aussi invoquée pour expliquer
les déviations chez les fœtus affectés de monstruosités encéphaliques
ou spinales, et chez ceux qui ont souffert de contractions intra-utérines
spasmoiliques; nous en avons déjà parlé assez longuement.
Nous ferons remarquer que, dans le pied bot congénital, certains
muscles sont raccourcis, et qu'il suffit souvent de les étendre ou de les
diviser pour rendre au pied sa direction normale ; ce qui parait démon-
Irer pourquoi certains auteurs ont cherché la cause de la déviation
du pied dans le système musculaire plutôt que dans le système ner-
veux.
Dans l'excellente thèse de concours qu'il vient de soutenir ,
M. Lannelongue a cherché à démontrer que chaque tissu se dévelop-
pant indépendamment des autres, et que les centres nerveux apparais-
sant les premiers tandis que le système nerveux périphérique ne pro-
cède pas de ces mêmes centres, il est difficile d'admettre que chez le
fœtus une maladie des centres nerveux pût influencer les muscles au
point d'occasionner une malformation telle que le pied bot. A l'appui
de son opinion, il invoque ce fait que le squelette précède l'apparition
des muscles, et il en conclut que ceux-ci ne peuvent conséquemment
déformer celui-là; il ajoute que, chez les fœtus d'animaux, le pouvoir
d'un courant galvanique est à peine sensible et que, pour obtenir une
contraction musculaire, il faudrait un courant d'une intensité qui n'est
nullement en rapport avec ce qu'on voit chez l'adulte. Toutefois cet
observateur distingué nous semble oublier que c'est du fœtus parvenu
à une organisation assez avancée qu'il s'agit le plus souvent, quand on
recherche si quelque affection des centres nerveux a pu réagir sur la
périphérie, et non des fœtus à peine organisés. Il ne faut pas d'ailleurs
oublier qu'il y a quelque différence entre l'action d'un courant galva-
nique et ce qu'on est convenu d'appeler l'influx nerveux. Enfin, ce n'est
pas une raison, parce qu'elle est plus ou moins lente, pour nier com-
plètement l'action des centres nerveux sur la périphérie.
Le pied bot accidentel reconnaît, pour causes toutes celles qui peu-
vent produire, d'une manière graduelle et permanente, des change-
ments dans les rapports des surfaces articulaires du pied. Telle serait
la paralysie de certains muscles de la jambe, comme celle que l'on
observe chez l'enfant à la suite de la paralysie atrophique graisseuse
(spinale) de l'enfance et plus rarement à la suite des paralysies céré-
brales ou des contractures de certains muscles. Suivant MM. Duchesne
et Bouvier, les pieds bots congénitaux seraient, dans la très-grande
majorité des cas, consécutifs à la méningite cérébro-spinale : ce sérail
l'inverse pour les pieds bots qui surviennent après la naissance et qui
seraient dus, presque toujours, à une lésion anatomique de la moelle
360 AFFECTIONS HKS ARTICULATIONS.
éîpinièra, et môme, d'après les pechèr/ches modernes, à l'atrophie ou
à la destruction d'une partie ou de la totalité des éléments anatomiques.
des cornes antérieures. Suivant eux, en effet, c'est dans les muscles
qu'il faudrait rechercher l'étiologic des pieds bots congénitaux et acci-
dentels.
D'autres chirurgiens ont voulu ranger, parmi les causes du pied bot
accidentel, les affections articulaires intlammatoires de la région tar-
sienne, et ont même décrit sous le nom de tarsalgie ce que M. J. Guérin
avait jadis nommé vaigus pied plat douloureux. En suivant cette voie*
on pourrait admettre encore parmi les causes du pied bot accidentel,
les arthrites chroniques, et môme les tumeurs blanches de la région
tarsienne. Encore faudrait-il distinguer avec soin les cas où l'affection
débute très évidemment par un processus inflammatoire articulaire
de ceux où l'affection ayant commencé, soit par une paralysie, soit par
une contracture des muscles, les symptômes inllammatoires ne se ma-
nifesteraient que secondairement. Personne n'ignore, en effet, que
certaines affections inflammatoires des articulations du pied peuvent
amener la contracture, puis la rétraction des muscles moteurs de ces
articulations, qu'il s'ensuit quelquefois des déviations du pied, que
ces déviations peuvent subsister même après la guérison ou la sédation
de l'affection articulaire et présenter alors des symptômes comparables
à ceux des autres variétés de pieds bots accidentels.
Cette opinion a été discutée par M. Cabot, interne distingué des
hôpitaux, dans la thèse qu'il a soutenue à Paris en 1865.
Dans cette thèse, l'auteur cite une autopsie sur laquelle M. Gosselin
s'est appuyé pour montrer que dans un cas de pied plat valyus doulou-
reux, l'affection avait débuté accidentellement par une inllammation
des surfaces articulaires. La lecture même de cette observation montre
que le fait est réel : toutefois, M. Duchenne (de Boulogne) affirme qu'il
est exceptionnel et que, dans cette variété, il est constant de voir l'ar-
thrite survenir secondairement à l'affection musculaire.
Le raccourcissement de l'un des membres inférieurs des os de la
jambe, et surtout du fémur, a pu, dans certaines circonstances, déter-
miner la formation du pied équin: en effet, le malade, voulant par
l'extension habituelle du pied suppléer au défaut de longueur du mem-
bre, ne p'eut bientôt plus fléchir le pied sur la jambe, et le pied bot
linit par se déclarer. Suivant M. Duchenne, on trouve ordinairement,
dans ce cas, une affection des nerfs ou des muscles qui président aux
mouvements du pied.
Enfin les névralgies calcanéennes ou plantaires, la rétraction de la
peau, des tissus fibreux et aponévrotiques, comme on le voit à la suite
des cicatrices et des plaies, des ulcères et des brûlures, peuvent encore
déterminer ce genre de difformité; il en serait de môme d'une lésion
DU PlEB HOI'. U8d
qui aurait déterminé une affection des os, telle que la carie, ou des liga-
ments du pied, comme on l'observe dans le rhumatisme et la goutte.
I e mécanisme de plusieurs variétés de pied bot accidentel est assez-
bien connu aujourd'hui, grâce aux savantes recherches de M. Duchenne
qui, s'aidant de la faradisation localisée, est parvenu à étudier l'action
isolée de chacun des muscles de la jambe et du pied à l'état patholo-
gique et le rôle qu'il remplit dans la synergie musculaire.
C'est ainsi qu'il a pu démontrer par des expériences ingénieuses, con-
trôlées d'ailleurs par de nombreuses observations, que le triceps crural
étend l'arriëre-pied et le bord exterrïe du pied comme une seule pièce,
grâce au ligament calcanéo-cuboïdicn, tandis que le bord interne du
pied est retenu dans l'élévation par le jambier antérieur, d'où résulte
un èquin varies; que le long péronier latéral est le seul muscle abaissent-
de l'extrémité antérieure et interne de l'avant-pied; qu'il est aussi le
seul muscle antagoniste du jambier antérieur, dont l'action agit en sens
contraire sur les mômes articulations et que Y extenseur propre du gros
orteil et l'extenseur commun des orteils étendent seulement les premières
phalanges.
D'après le même auteur, la courbe plus ou moins prononcée de la
voûte plantaire augmente ou diminue suivant qu'augmente ou diminue
l'énergie des contractions. du long péronier latéral; et si ce dernier
vient à faiblir ou même à cesser d'agir, le jambier antérieur prédomi-
nant à son tour, le pied devient nécessairement plus ou moins plat.
Mais à mesure que s'élève le bord interne et antérieur de l'avant-pied
et qu'il est difficile ou même impossible d'abaisser la saillie sous-méta-
tarsienne du gros orteil, l'avant-pied, devenu varus, n'appuie plus sur
le sol que par son bord externe. Alors ce faux point d'appui agit sur
l'articulation sous-astragalienne de manière a produire un valgus, et
comme le jambier antérieur est lui-même incapable de résister à ce
mouvement pathologique, les surfaces de l'articulation sous-astraga-
lienne, refoulées en dehors l'une contre l'autre par la station et par la
inarche, finissent par devenir douloureuses. Ces douleurs elles-mêmes
provoquent à la longue certaines contractures qui, à leur tour, exa-
gèrent le valgus et amènent cette variété de pied bot qu'on désigne
sous le nom de pied plat valgus douloureux. Tout au contraire, la con-
tracture du long péronier latéral produit nécesssairement, et par un
mécanisme analogue, un pied creux valgus.
Mais lorsqu'ils s'associent à d'autres muscles moteurs du pied, le long
péronier latéral et le jambier antérieur ne produisent plus qu'une par-
tie des mouvements qui leur sont propres. C'est ainsi que le long
péronier latéral et le triceps sural se contrariant ensemble, le long
péronier cesse d'être abducteur du pied ; il n'est plus qu'extenseur du
pied et abaisseurdu premier métatarsien.
3S2 AFFECTIONS DES All'JTCUJ.ATIONS.
Par l'eirel de ce consensus entre le triceps sural et le long péronier,
le pied est maintenu dans la déviation qu'il a qualifiée pied équin di-
rect. Il y a alors égalité d'action entre les deux muscles : l'un, le triceps
sural ferait porter le pied sur le côté externe de la saillie sous-méta-
tarsienne ; l'autre, le 1 ong péronier. abaisserait et tournerait en dehors
le premier métatarsien et ies os qui le supportent. Mais ces deux actions
obliques se maîtrisant l'une par l'autre, le pied tout entier est directe-
ment tiré en arrière dans le sens de l'extension.
Le long péronier, au contraire, redevient abducteur et abaisseur du
bord interne, tout en cessant d'étendre le pied, si c'est l'extenseur
commun des orteils qui se contracte en même temps que lui. Quant au
jambier antérieur, dès qu'il s'unit au triceps sural, il perd ses proprié-
tés de fléchisseur et reste seulement abducteur et releveur du premier
métatarsien. Il redevient au contraire fléchisseur et élévateur du méta-
tarsien s'il combine son action à celle de l'extenseur commun des or-
teils. Delà, on le conçoit, de grandes variétés dans la disposition des
difformités consécutives, soit à la paralysie, soit à la contracture de
plusieurs muscles associés ou antagonistes.
V oici, en effet, comment M. Duchenne classe les trois variétés de pied
creux : 1° le pied creux, par contracture du long péronier latéral; 2° la
griffe pied creux par excès d'action des extepseurs des premières pha-
langes, consécutif à la paralysie des muscles inlerosseux, fléchisseur
et abducteur du gros orteil; 3° le talus pied creux, par inflexion de l'a-
vant-pied sur l'arrière-pied, consécutive à la paralysie ou a l'atrophie
du triceps sural. Mais l'étude de toutes ces divisions nous conduirait
trop loin, et nous nous en tiendrons, dans le cours de cet article, à celles
dont nous avons précédemment parlé.
Quant au pied plat valgus douloureux qui' survient accidentellement
chez des sujets fatigués par la marche ou la station, nous pensons
que son mécanisme peut être rapproché de celui de l'affection si connue
et si bien décrite sous le nom de crampe des écrivains. Et, bien que dans
cette crampe du pied, il y ait quelquefois une douleur au niveau des
articulations, et qu'on ne trouve pas toujours dans les muscles con-
tracturés les vives souffrances qu'on observe communément chez les
sujets atteints de l'affection dite crampe des écrivains, nous pensons que
la ressemblance des désordres fonctionnels, des causes et de la marche
des deux maladies, permet d'établir entre elles quelques points de com-
paraison, et autorise, dans une certaine mesure, cette manière de voir.
Mais il convient, bien entendu, de distinguer dans cette crampe du
pied deux variétés qui diffèrent essentiellement entre elles: Tune coïn-
cidant avec la contracture fonctionnelle du long péronier, l'autre avec
l'impotence fonctionnelle de ce même muscle; l'une produisant un
valgus pied creux, l'autre un valyus pied plat; l'une guérissant par
nu PIED BOT. 383
la ténotomie du muscle contracturé , l'autre par sa faradisation.
Symptomatologie. — Pied équin. 1° Pied équin direct. Le pied est dans
l'extension. On conçoit que l'on peut trouver un très-grand nombre
de variétés : une légère élévation du talon en est le premier degré;
l'extension absolue du pied constitue le pied équin le plus prononcé.
D'après M. J. Guérin, le pied équin au premier degré serait caractérisé
par un défaut de longueur des muscles du mollet (triceps sural seul ou
associé au long péronier), qui permettrait encore au talon de toucher
le sol, mais qui empêcherait la flexion du pied.
Considéré dans son ensemble, le pied n'est pas profondément modi-
fié ; c'est surtout dans ses rapports avec Taxe de la jambe que l'on
trouve de notables changements.
Le talon est raccourci, élevée et pour ainsi dire appliqué contre la
partie inférieure de la jambe ; la plante du pied, beaucoup plus concave
qu'à l'état normal, regarde en arrière; sa face dorsale, plus ou moins
bombée, regarde en avant ; son extrémité antérieure pose sur le sol,
de telle sorte que les articulations métatarso-phalangiennes offrent
seules un point d'appui au membre : les orteils sont dirigés en avant,
leur face dorsale regardant en haut, ils se renversent même sur le
métatarse, de sorte qu'à la concavité exagérée de la plante succède
l'exagération de la convexité antérieure, et le pied, vu de côté, offre à
peu près la forme d'un S.
Toujours aussi il existe une extension forcée de la première phalange
du gros orteil, en même temps qu'une flexion de la seconde; et quand
les autres orteils présentent cette môme disposition, ce qui arrive quand
l'extenseur commun des orteils et l'extenseur propre du gros orteil se
trouvent dans un état d'élongation extrême, le pied bot offre l'appa-
rence d'une griffe, comme dans certaines variétés de main bot : on voit
alors la voûte plantaire augmenter considérablement par le fait de la
subluxation en haut et en arrière de la première phalange qui déprime
la saillie sous-métatarsienne. D'autres fois, mais plus rarement, lors-
que les extenseurs des orteils sont paralysés, la rétraction des fléchis-
seurs des orteils et de l'aponévrose plantaire renversent les orteils, de
telle sorte qu'ils sont repliés sous la plante du pied et qu'ils touchent
le sol par leur face dorsale ; c'est alors que le pied tout entier se roule
de haut en bas sur lui-même : d'où le nom de pied équin en dessous, ou
replié par lequel cette variété a été désignée. Enfin, dans certains cas,
les orteils et les métatarsiens sont écartés, et de là résulte cet élargis-
sement de la partie antérieure du pied, qui a, dans l'origine, fait
comparer celte difformité au sabot du cheval.
Chez tous ces sujets, quand la déviation du pied a détermmé un
allongement du membre, il arrive que la jambe, pendant la station
debout, s'infléchit sur la cuisse.
3H/| AFFECTIONS 1>12S ARTICULATIONS.
2° Pied èquin vams, Le pied équin se Irouve compliqué d'une dévia-
tion en dedans de la région plantaire et de l'avant-pied ; le pied
repose alors sur les articulations métatarso-phalangiennes des dernieis
orteils. La main, promenée sur le dos du pied, sent la saillie de la tôle
de l'astragale, l'extrémité antérieure du calcanéum, la poulie astraga-
lienne qui soulève la peau par sa partie antérieure. Les muscles su-
perficiels de la partie postérieure de la jambe sont fortement tendus;
la marche est gênée, les malades ne pouvant prendre sur le sol qu'un
point d'appui peu étendu. Cette gêne devient plus considérable lorsque,
à la longue, le pied équin varus est arrivé à un degré tel que le point
d'appui se fait en même temps sur le bord externe et sur la face dor-
sale du pied. L'augmentation de la longueur du membre apporte une
gêne considérable dans la progression, car les malades ne peuvent
marcher qu'en fléchissant la jambe sur la cuisse, ou bien en faisant
décrire au membre un détour circulaire.
Talus. Le pied est dans la flexion sur la jambe ; il est peu déformé.
Comme dans l'espèce précédente, toute la difformité consiste dans les
changements de rapports de la poulie astragalienne avec la mortaise
péronéo-tibiale. La face dorsale du pied, dirigée en arrière, regarde la
face antérieure de la jambe; la plante est tournée en avant, les orteils
sont dirigés en haut et le talon en bas, de telle sorte que le talon sup-
porte seul le poids du corps. Le membre inférieur n'ayant pas changé
de longueur, on ne remarque rien de particulier dans les articulations
de la hanche et du genou.
Assez souvent cette variété de pied bot est compliquée d'une dévia-
tion en dehors; alors la plante du pied regarde dans ce sens.
La partie postérieure de la poulie de l'astragale peut être sentie en
arrière de l'articulation tibio-tarsienne, en avant du tendon d'Achille.
Si Ton essaye d'étendre le pied, on ne peut vaincre la résistance qu'op-
posent les muscles jambier antérieur, extenseur des orteils et péronier
antérieur raccourcis; il arrive même, ainsi que nous l'avons dit plus
haut, que les articulations des métatarsiens et des phalanges sont
ankylosées.
La gêne de la progression lient surtout au peu d'étendue de la base
de sustentation fournie exclusivement par le talon.
Il arrive le plus souvent que l'avant-pied, au lieu de suivre la direc-
tion de l'astragale et du calcanéum, se replie en bas et reporte vers le
sol la région métatarso-phalangiennc ; mais cette variété, qui a. été
décrite sous le nom talus pied creux, n'est pas congénitale. On croyait
qu'elle était constamment consécutive à une paralysie, soit des fléchis-
seurs du pied, soit du long péronier, soit des longs fléchisseurs des
orteils. Or, suivant M. Duchenne, ces derniers muscles sont complè-
tement impuissants sur l'articulation tibio-tarsienne, et la paralysie
DU PIED BOT. 385
progressive du triceps sural serait constamment la véritable cause de
ce talus pied creux- : ce serait là rétraclion progressive des fléchisseurs
du pied qui l'emporterait sur le muscle paralysé pour produire d'abord
le talus, et il ne deviendrait creux que secondairement par la contrac-
tion des muscles fléchisseurs des orteils qui agissent sur l'avant-pied.
Alors l'aponévrose plantaire finirait par se rétracter et par maintenir
la déformation d'une façon permanente.
]'arus. Le pied est dévié en dedans ; il est considérablement déformé.
Il existe un assez grand nombre de variétés de varus qui peuvent être
considérées comme autant de degrés de la même difformité. C'est, en
effet, ce que Ton remarque, si Ton suit la ligne de gradation depuis
la simple déviation en dedans jusqu'à ce cas observé par Duval, dans
lequel la face dorsale du pied était dirigée en bas et sa face plantaire
en haut et en dedans.
Souvent le talon est dirigé en haut, de sorte que le varus est dans ce
cas compliqué d'un pied équin.
Le varus que nous décrirons est celui qui tient le milieu entre les
deux extrêmes que nous venons de mentionner; c'est, en effet, le plus
commun.
L'axe du pied forme avec celui de la jambe un angle droit, et son
extrémité antérieure se dirige en dedans ; par cela même la face dor-
sale du pied est dirigée en avant, sa face plantaire en arrière et en
dedans; celle-ci est extrêmement concave. Cette concavité est due
à la flexion de l'avant-pied sur les os de la première rangée du tarse,
et à une espèce de rapprochement des métatarsiens et des orteils. Les
orteils sont dirigés en dedans, et le talon, un peu élevé, a conservé sa
direction normale. Le bord externe du pied repose sur le sol; il est
convexe, son bord interne regarde en haut.
Si l'on promène la main sur le dos du pied, on sent dans Taxe de la
jambe une première saillie formée par la poulie de l'astragale en partie
sortie de sa cavité ; puis une seconde éminence formée par la tête du
même os. En dehors, on trouve la malléole externe plus saillante, mais
non déformée; en bas, une très-forte saillie due à l'extrémité cuboï-
dienne du calcanéum, rendue très-apparente par le fait delà déviation
du pied, et considérablement augmentée de volume. C'est surfout sur
cette tubérosité que repose le pied dans la station et la marche.
Les muscles jumeaux et soléaire, les fléchisseurs des orteils, les jam-
bière antérieur et postérieur sont rétractés; il en est de même des
muscles de la plante du pied et de l'aponévrose plantaire; les péroniers
sont très-allongés.
On remarque souvent chez les enfants nouveau-nés cette forme de
pied bot à un degré peu avancé; mais on voit plus tard la marche aug-
menter la déformation. Le point d'appui que trouve le corps sur la
NÉLATON. — PATH. CH1R. III 25
386 AFFECTIONS pBS AHTICULATI0NS.
saillie du calcanéum et sur le bord externe, du pied est suffisant pour
que la progression ne trouve de gêne que dans le défaut de flexion du
pied sur la jambe; mais comme il n'est pas rare de rencontrer deux
varus chez le même sujet, les malades ne peuvent en marchant porter
leur membre directement en avant; ils sont forcés de faire passer le
pied qui est en arrière par-dessus celui qui est en avant, mode de pro-
gression très-fatigant. En outre, M. Duchenne a observé que la pointe
du pied se porte complètement en dedans et quelquefois en arrière
lorsqu'à cette difformité se joint une contracture des muscles rota-
teurs de la cuisse en dedans et principalement du tiers antérieur du
moyen fessier.
Valgus. Le pied est dévié en dehors. Cette espèce est beaucoup plus
rare que les précédentes. La déviation est inverse de celle que l'on
observe dans le varus; l'axe du pied forme donc avec celui de la jambe
un angle ouvert en dehors; sa face dorsale regarde en avant; sa face
plantaire, moins concave, est dirigée en arrière; le bord interne du
pied est convexe et touche le sol ; son bord externe concave regarde
en haut.
La moitié antérieure du bord interne du pied est celle qui offre
le point d'appui le plus considérable. Duval a observé que la base
de sustentation était augmentée par l'écartement qui existe entre le
premier métatarsien et le premier cunéiforme , ou bien entre le pre-
mier cunéiforme et le scaphoïde, ou même entre le scaphoïde et l'as-
tragale.
La contracture ou la rétraction des péroniers est considérable ; les
jambiers sont au contraire allongés. Dans cette espèce on ne remarque
pas d'élévation du talon; par conséquent, on observe rarement la
tension du tendon d'Achille.
Non loin des pieds bots valgus proprement dits il convient de
placer, comme nous l'avons fait pressentir, certaines anomalies de
conformation du pied qui ont, avec les précédentes, quelque ana-
logie : nous voulons parler des pieds plats et des pieds creux qui, d'a-
près M. Duchenne, lorsqu'ils sont congénitaux, se développent sous
l'influence de la prédominance d'action de la force tonique ou du
jambier antérieur ou du long péronier latéral sur le muscle antago-
niste et qui, après la naissance, se produisent consécutivement à la
paralysie ou à l'impotence fonctionnelle ou bien à la contracture du
muscle Jong péronier latéral.
Dans le pied plat congénital, avant que l'enfant ait marché, le pied
est large et dépourvu de concavité, sa plante regarde en dedans dès
qu'il marche, le pied posant sur le sol est dans l'attitude du valgus : la
malléole interne forme une saillie considérable et l'externe est effacée.
Quand il n'appuie pas sur le sol, le valgus disparaît à la longue. Mais
UU l'IEIl 110T. o87
le valgus lia ient permanent, et l'on remarque dans ce cas, lorsque le
sujet arrive à l'adolescence et à l'âge adulte, une saillie considérable,
une rétraction du tendon du muscle jambier antérieur et souvent une
rétraction du court péronier latéral : alors aussi l'extension du pied
sur la jambe est limitée. A une période très-avancée, le bord interne
fin pied devient convexe en dedans el un peu en bas. Parmi les indi-
vidus qui présentent cette conformation, quelques-uns supportent bien
la marche, mais chez la plupart le valgus provoque de vives douleurs
en avant et au-dessous de la malléole externe, et souvent aussi au-
dessous et en avant de la malléole interne, c'est-à-dire au niveau de
l'articulation astragalo-scaphoïdienne.
La conformation congénitale contraire ne produit qu'une courbure
exagérée qui ne saurait être considérée comme un état pathologique.
Loin de là, au point de vue de l'esthétique, cette conformation est
belle : son seul inconvénient est de prédisposer le sujet à des entorses.
Le pied plat valgus qui survient après la naissance présente une
déformation qui est toujours consécutive, soit à la paralysie du long
péronier latéral, soit à l'impotence fonctionnelle de ce muscle, et cette
dernière s'observe en général dans l'adolescence. Dans la paralysie du
long péronier latéral, on observe d'abord les symptômes du pied plat
accidentel, c'est-à-dire l'effacement de la voûte plantaire alors môme
qu'il ne repose pas sur le sol, et pendant la station les symptômes du
valgus ci-dessus décrits. Plus tard enfin, après une marche un peu pro-
longée, le valgus devient douloureux et l'on voit survenir des contrac-
tures réflexes, ordinairement du court péronier latéral ou de l'exten-
seur commun des orteils, contractures qui, à la longue, deviennent des
rétractions. Dans l'impotence fonctionnelle, le valgus et le pied plat
n'apparaissent que momentanément après la marche, disparaissent par
le repos, puis plus tard surviennent des contractures douloureuses et
môme la rétraction des muscles ci-dessus nommés.
Le pied creux valgus qui survient après la naissance est occasionné
par la contracture du long péronier latéral, contracture dont il est
facile de constater la présence. Dans cette variété de pied creux,
on trouve, suivant M. Duchenne, un abaissement de la saillie sous-
métatarsienne et une augmentation plus ou moins marquée de la vous-
sure plantaire; une diminution du diamètre transverse de l'avant-pied,
au niveau des têtes des métatarsiens, et une torsion de l'avant-pied
sur l'arrière-pied, qui produisent à la face plantaire du pied des plis
obliques de la peau; un mouvement de valgus dans l'articulation
calcanéo-astragalienne; une saillie du tendon du long péronier latéral
au-dessus de la malléole externe; enfin une contracture du court
péronier et du long extenseur des orteils qui compliquent quelque-
fois la contracture du long péronier latéral.
388 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
Lorsqu'il y a contracture du long péronier latéral chez un sujet affecté
du pied plat congénital, le premier métatarsien s'abaisse peu à peu et
finit par se luxer sur le premier cunéiforme. Mais c'est la seule articu-
lation du bord interne du pied qui puisse céder; et les autres, dont
les ligaments dorsaux sont rétractés, résistent à l'action du long péro-
nier. 11 arrive alors que le pied cesse d'être plat, sans qu'il y ait cepen-
dant la voussure ordinaire au pied creux par contracture du long péro-
nier : il y a simplement flexion du premier métatarsien sur le premier
cunéiforme.
Diagnostic — Nous n'aurons que peu de chose à dire sur le diagnostic
du pied bot congénital ; les antécédents du malade le feront connaître,
nous ne nous y arrêterons pas. Il est extrêmement difficile, soit à la
vue, soit au palper, de reconnaître a la saillie de leurs tendons, der-
rière la malléole, si dans certaines formes de valgus, l'un ou l'autre
des deux péroniers ou si les deux muscles à la fois sont contrac-
turés. Mais à l'aide de la faradisation localisée, on peut le constater
facilement. En effet, la faradisation du court péronier produit-elle le
soulèvement et la tension de son tendon au niveau de son attache mé-
tatarsienne et en même temps l'abaissement du pied sans abaissement
de la saillie sous-métatarsienne, c'est qu'il n'était pascontracturé; mais
s'il arrive que par la faradisation du long péronier le bord interne de
l'avant-pied s'abaisse et que le pied se porte ensuite dans l'abduction,
c'est que le long péronier était lui même dans le relâchement.
Suivant M.Duchenne, Bonnet, qui s'est beaucoup occupé de l'espèce
de valgus désignée par M. J. Guérin sous le nom de pied plat valgus
douloureux, avait cru à tort à une contracture du long péronier tandis
que ce muscle était paralysé, et cette erreur de diagnostic le con-
duisit à sectionner du même coup derrière la malléole les tendons des
deux péroniers. Dans un cas semblable, observé dans mon service
à l'hôpital des Cliniques, la section isolée du court péronier qui
était contracturé suffit pour obtenir la réduction du valgus, et la
faradisation du long péronier, qu'on s'était gardé de sectionner,
rétablit en quelques semaines la voûte plantaire ainsi que la fonction du
muscle essentiel à la marche et à la station debout tout en faisant cesser
les douleurs articulaires.
11 importe aussi de ne pas confondre le pied creux valgus par con-
tracture du long péronier latéral avec le valgus pied plat. Si l'on se
contente d'examiner pendant la station ou pendant la marche les
sujets affectés de valgus par contracture du long péronier, le bord
interne du pied semble toucher le sol dans toute sa longueur, parce
que le poids du corps et la résistance du sol diminuent la courbure
de la voûte plantaire; en pressant sur ses deux extrémités, on ne
manquerait pas de diagnostiquer l'existence d'un pied plat valgus.
OU PIKD BOT. 389
Mais en examinant le pied pendant qu'il est suspendu et que les
muscles sont au repos, on découvre bientôt que le pied plat n'est
qu'apparent et qu'on a affaire à un pied creux valgus par contracture du
long péronier.
Le pied creux produit par la contracture du long péronier latéral
doit être soigneusement distingué de la griffe pied creux consécutif à
la paralysie des muscles interosseux, adducteur et court fléchisseur du
gros orteil, car dans ces deux cas la voussure plantaire est a peu près
semblable. Or, tandis que dans la griffe pied creux la tête du premier
métatarsien a été refoulée de haut en bas par la première phalange du
gros orteil subluxée en haut par le premier métatarsien, dans le pied
creux par contracture du long péronier, le métatarsien, en môme
temps qu'il est abaissé, est porté de dedans en dehors, ce qui diminue
le diamètre transversal de l'avant-pied et place le pied dans l'abduction.
Enfin l'on n'observe pas dans la griffe pied creux la saillie tendineuse
du long péronier latéral, et Ton ne trouve dans le pied creux par con-
tracture aucune trace de cette disposition toute spéciale des orteils qui
est comme le signe pathognomonique de la griffe pied creux.
Il serait difficile de confondre le talus pied creux qui résulte de la
paralysie ou de l'atrophie du triceps sural avec le pied creux par con-
tracture du long péronier latéral. Il s'en distingue par la chute du talon,
par l'inflexion de l'avant-pied sur l'arrière-pied au niveau de l'articu-
lation médio-tarsienne, par l'impossibilité de faire saillir le tendon
d'Achille, quelque effort que fasse le malade pour étendre le pied.
Enfin le pied creux par contracture du triceps sural se distingue du
pied creux par contracture du long péronier latéral par l'équinisme,
par la résistance du tendon d'Achille à la flexion du pied sur la jambe
et par l'absence des autres signes propres à la contracture du péronier
latéral.
Pronostic. — Le pied bot constitue une difformité pénible ; auss
n'est-il pas étonnant que souvent les personnes qui en sont affectées
recourent aux gens de l'art. Nous devons faire remarquer cepen-
dant que, considéré en lui-même, il ne compromet en rien la santé;
mais il en est quelques-uns qui compromettent, d'une manière sé-
rieuse, la progression. Nous verrons bientôt qu'on le guérit assez
facilement chez les enfants; il n'en est pas de môme chez les
adultes.
Complications. — Doit-on donner le nom de complication aux affec-
tions diverses ou même aux difformités qui peuvent s'associer au pied
bot? Il n'est certes pas rare de rencontrer le pied bot chez des sujets
atteints de spina-bifida, d'absence des os du pied ou de la jambe, de
bec-de-lièvre, d'imperforation du rectum, etc., etc. Mais nous pensons
qu'il ne faut voir là, au lieu de véritables complications, qu'une con-
•'}9u AFFECTIONS DKS ARTICULATIONS.
séquence de celte loi générale que les imperfections ou arrêts de déve-
loppement tendent à s'associer. C'est
ainsi que le pied bot est très-commun
chez les monstres, même en dehors de
toute lésion des centres nerveux.
Nous pourrions relater un très-grand
nombre de faits semblables, mais cela
nous entraînerait trop loin. Nous nous
contenterons ici de citer, parmi les exem-
ples les plus curieux de ce genre, les deux
suivants : 1° celui qui a été récemment
déposé au musée Dupuytren et dont nous
avons fait représenter le squelette ci-
contre (fig. 86), et 2° celui d'une jeune
malade âgée de huit ans qui vint consul-
ter l'un de nous en 1868, présentai]!,
entre autres vices de conformation, un
squelette pelvien double, une duplicité
des organes génito-urinaires et trois
membres inférieurs. Deux de ces mem-
bres servaient à la marche, qui était assez
facile, bien que le gauche fût affecté de
varus, et le troisième, assez bien con-
formé d'ailleurs, était seulement un peu
atrophié par le défaut d'exercice. Or, on
pouvait constater que le pied de ce troi-
sième membre était également le siège
d'un varus congénital. Dans ce cas,
comme dans bien d'autres, la nature
a ses caprices ; car chez un Portugais âgé
de 1 8 ans, que nous avions vu quelques
années plus tôt, les mêmes anomalies
existaient quant au bassin, aux organes
génitaux et aux membres inférieurs; iMiS
ces derniers étaient exempts de pied bot.
La photographie de la première malade a
été donnée par nous à M. Montméja, au-
teur d'un excellent atlas pathologique,
pour qu'elle fût placée dans cet ouvrage
en regard de celle du jeune Portugais.
Toutefois, parmi les complications ordi-
naires qui se présentent chez les sujels
affectés de pied bot à la naissance, nous rangerons les maladies do
FiG. 86. — Squelette présentant
plusieurs imperfections et ar-
rêts de développements congé-
nitaux des membres.
Ces vices do conformation sont plus
prononcés aux mombres supérieurs,
dont on découvre à peine quelques ves-
tiges, qu'aux inférieurs, où existent
deux pieds bots varus.
DU DfEÎ) BOT. 391
centres nerveux qui produisent soit des paralysies, soit des contrac
tures plus ou moins généralisées des membres supérieurs, de la face
et quelquefois des globes oculaires ou môme des troubles intellec-
tuels, tels que l'idiotie (Duchenne).
Traitement. — Les principaux moyens employés pour combattre le
pied bot congénital sont : 1° les moyens mécaniques ; 2° la section des
tendons et dés muscles; mais il ne faut pas oublier que ces moyens
concourent au même but, c'est-à-dire à ramener le pied dans la direc-
tion normale, en allongeant les parties rétractées, ou bien en détrui-
sant, par leur section, l'obstacle qu'elles apportent au redressement
du pied. Nous avons dit plus haut qu'il y avait aussi une déformation
des surfaces articulaires ; nous avons même fait remarquer que des
changements de rapport très-importants existaient dans les articula-
tions du pied; il est donc évident que la ténotomie ne pourrait, chez
la plupart des malades, produire un résultat utile si elle n'était aidée
de l'action des machines.
•Il est des cas où ces machines seules peuvent guérir les pieds bots :
c'est ce que l'on voit chez les très-jeunes sujets ou dans les déviations
très-récentes, lorsqu'il n'existe qu'une légère difformité. M. Stoltz a
même observé un jeune garçon qui, en exerçant les muscles de son
pied, et en le redressant très-fréquemment avec la main, arriva à se
guérir lui-même; et M. Bouvier cite un cas où le pied varus fut trans-
formé en pied équin par les mêmes manœuvres. Cet emploi de la main,
qui est un instrument intelligent, doué tout à la fois de douceur et de
puissance, aurait un grand avantage sur les autres procédés méca-
niques, si son action n'était nécessairement intermittente, et s'il n'exi-
geait la présence presque constante de personnes aussi éclairées que
dévouées. Il faut noter cependant ici que, d'après les faits tout dernière-
ment énoncés par M.Lannelongue,il serait arrivé à lui-même, en tentant
d'obtenir à l'aide de la main seule la réduction des pieds bots congéni-
taux chez des nouveau-nés, de faire céder les malléoles et d'en provo-
quer l'écartement. Il faut songer, en effet, que ce n'est pas une soudure
qui existe entre l'épiphyse et la diaphyse à cette époque de la vie, mais
une simple juxtaposition, et qu'il n'y a pas d'autre résistance que celle
que présente la continuation du périoste avec le périchondre. Les points
d'ossification des malléoles n'apparaissent, comme on le sait, qu'à l'âge
de deux ans, et la soudure osseuse de ces épiphyses avec le corps du
tibia et du péroné n'a lieu qu'entre seize et dix-neuf ans.
Chez les nouveau-nés, et pendant les cinq ou six premières années
de la vie, alors que les muscles offrent une résistance peu consi-
dérable, que les os du pied ne sont encore arrivés qu'à un développe-
ment fort incomplet, les appareils, même peu compliqués, sont à la
rigueur suffisants. C'est ainsi, quand il est possible de ramener le pied
392 AFFECTIONS UlîS ARTICULATIONS.
avec la main clans sa direction normale, qu'il suffit quelquefois, pour
maintenir le membre dans la rectitude, d'appliquer une attelle flexible
et quelques tours de bande pour obtenir la guérison. De nombreux
bandages ont été proposés à toutes les époques, et diversement modi-
fiés par la plupart des chirurgiens. Citons pour mémoire le bandage
roulé de Brùchner, l'appareil composé d'Hippocrate, les bandelettes
albuminées de Cheselden, l'attelle coudée et reliée à une semelle de
bois employée par Guersant, les bandages amidonnés de M. Seutin,
dextrinés de Velpeau, plâtrés de Dieffenbach, et enfin les plaques de
gutta-percha, utilisées par M. Giraldès :. une bottine même solidement
construite, un appareil inamovible suffisent presque toujours. Très-
rarement la résistance est trop considérable, et il est nécessaire d'em-
ployer des appareils qui tirent graduellement l'avant-pied dans le sens
opposé au déplacement à l'aide d'un mécanisme convenablement dis-
posé. Ces appareils ont beaucoup varié, depuis le brodequin en cuir
bouilli d'Ambroise Paré, et les lames de fer de Fabrice de Hilden, jus-
qu'aux machines plus ou moins ingénieuses, simples ou compliquées,
venues de tous les pays, et qui ont figuré à notre dernière exposition.
Parmi les modifications les plus heureuses qui avaient été faites autre-
fois, nous citerons le levier de Venel, tige ou tringle plus ou moins
courbée qui redressait à volonté une chaussure en fer qu'on a appelée
le sabot de "Venel.
F. Martin fixait le pied sur une simple semelle et c'est par l'habileté
avec laquelle il disposait des courroies autour du pied, qu'il obtint,
sans autre contention, de remarquables succès. Viennent ensuite les
appareils articulés qui ont été perfectionnés de nos jours par nos habiles
fabricants d'instruments de chirurgie. Ceux auxquels nous donnons
actuellement la préférence, ont été construits sur nos indications par
MM. Charrière, Mathieu et Guéride. Ils se composent, comme l'indi-
quent les figures ci-contre (flg. 87 et 88), d'une ou de deux tiges latérales
internes ou externes qui sont fixées à une semelle rigide et qui obéit,
au moyen d'engrenages, aux mouvements que le chirurgien lui com-
munique. L'appHcation de ces appareils exige l'emploi d'une guêtre
spéciale destinée à assujettir isolément la pied.
Lorsque la difformité est légère, il arrive souvent qu'à l'aide d'un
semblable appareil on peut guérir le pied d'un adulte; mais si la résis-
tance est trop grande, si les tractions exercées par l'appareil font
éprouver des douleurs trop vives, en un mot, si les muscles sont rétrac-
tés, la section des tendons est indiquée. Cette ténotomie est même
indiquée dans l'enfance aussi bien que chez l'adulte toutes les fois
que le traitement préconisé devrait avoir une trop longue durée, car
elle abrège considérablement le traitement et rend la guérison plus
solide et plus à l'abri des récidives. Disons d'une manière générale que
DU PIED BOT. 398
les tendons de ces muscles rétractés se reconnaissent à la tension
qu'ils présentent lorsque l'on cherche à ramener le membre à sa po-
sition normale.
La section du tendon d'Achille suffit ordinairement dans le pied
équin, dans le varus et dans le varus équin. Dans d'autres cas de varus
Fie 87. — Appareil- pour pied bot.
(Modèle Mathieu.)
Cet appareil, à double mouvement, étend le
pied sur la jambe et porte le bord interne
en dehors. Il se compose d'une seule tige
latérale, interne ou externe, qui est fixée
à une semelle rigide et qui obéit au moyen
d'un double engrenage aux mouvements
communiqués.
L'application de cet appareil exige l'emploi
d'une guêtre spéciale munie de courroies
correspondant aux différents boulons placés
sous la semelle, afin que le pied soit inva-
riablement assujetti.
FiG. 88. — Appareil à engrenage pour
pied bot, varus, équin, valgus et talus.
(Modèle Charrière.)
équin assez fréquents, il faut couper également le jambier antérieur.
On dit aussi l'avoir sectionné avec succès dans le valgus équin; mais
c'est surtout la ténotomie de l'un ou l'autre ou des deux péroniers la-
téraux, suivant les indications, et plutôt celle du court péronier, qui
est efficace dans cette variété de pied bot.
Dans le talus, la section devrait porter sur les tendons qui passent
au-devant de l'articulation tibio-tarsienne. Si le pied a éprouvé une
sorte d'enroulement qui paraisse tenir à la rétraction de l'aponévrose
plantaire et des muscles longs et courts fléchisseurs des orteils, ce sont
ces parties qui devront être divisées, et, dans ce cas, les tendons de ces
muscles devront être coupés le plus haut possible.
29/| AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
La méthode de ténotoinie à laquelle on devra donner la préfé-
rence est sans contredit la méthode sous-cutanée de Slromeyer. Après
avoir pratiqué l'opération, le pied et la jambe sont enveloppés d'dliàtfl
et mis dans un appareil destiné à maintenir le pied dans une posi-
tion telle, que les deux portions du tendon ne puissent être réunies
que par la production d'un tissu intermédiaire qui augmente sa lon-
gueur.
Cette opération, ordinairement exempte de danger, a donné des
résultats assez satisfaisants. Toutefois, dans les guérisons même les plus
complètes, surtout quand la déviation était congénitale, le pied garde
certaines traces de la difformité primitive. Lé pied varus simple ou
équin ne perd qu'en partie sa déformation; le pied équin creux con-
serve une partie de sa courbure et la déviation en dehors du valgus
ne disparaît presque jamais complètement. Quant aux mouvements
du pied, ils sont loin de redevenir tout à fait normaux : il reste dans
le membre une faiblesse provenant de l'élongatioti et de l'atrophie des
antagonistes des muscles contracturés. Mais, quoi qu'il en soit, le ma-
lade retire de notables avantages du traitement que nous avons indi-
qué ; il marche mieux, ne boite plus ou presque plus, et enfin il
échappe aux conséquences plus ou moins inquiétantes qu'entraînait,
pour l'avenir, sa difformité.
Il ne faut pas croire qu'il suffise, après avoir pratiqué la ténotomie,
d'appliquer pour un temps court un des appareils dont nous avons
précédemment parlé. Il faut, pour rendre au pied le mieux possible sa
forme normale, non-seulement vaincre les résistances dues aux liga-
ments, aux brides fibreuses de nouvelle formation et aux surfaces
articulaires déformées, mais encore avoir soin de laisser ces appareils
en permanence pendant un temps assez long pour que ces résistances
soient vaincues et que les surfaces soient revenues à leur conformation
normale. M. Duchenne a même vu, dans le pied équin, se reproduire
l'équinisme plusieurs années après la guérison, parce qu'on n'avaii
pas eu soin de faire porter, pendant la nuit, un appareil qui maintînt
le pied dans la flexion à angle droit sur la jambe. Il cite des cas dans
lesquels l'opération a dû être refaite plusieurs fois pour avoir négligé
de prendre cette précaution. Enfin, pour mieux obtenir un résultat
favorable, il est utile, lorsque les antagonistes sont affaiblis et atrophiés,
de les soumettre à l'électrisation.
Depuis que cet auteur a appliqué la faradisation localisée au
traitement de certaines formes de pied bot, soit accidentel, soit con-
génital, il a pu noter quelques résultats qui nous paraissent dignes
d'être mentionnés : ainsi seize cas d'impotence fonctionnelle du
long péronier latéral, c'est-à-dire seize cas de pied plat valgus dou-
loureux ont guéri par la faradisation du muscle paralysé. Chez onze de
DU TIED BOT. 395
ces malades qui lui avaient été adressés par nous et que nous avons
revus après le traitement, la douleur provoquée par la station ou
la inarche avait disparu rapidement sous l'influence de la faradi-
sation du long péronier latéral. Les malades appuyaient sur le sol la
saillie sous-métatarsienne du gros orteil, et il était apparu au niveau
de cette saillie un épaississement de l'épiderme. Dans plusieurs cas
même, chez de jeunes sujets, le traitement faradique avait développé
à la longue la courbure de la voûte plantaire. Nous avons vu, chez
l'un d'eux, le pied bot, d'ailleurs très-prononcé, maintenu par la
rétraction du court péronier latéral et de l'extenseur des orteils. La
làradisation, dans ce cas, n'avait pas fait disparaître le valgus, mais
elle avait fait cesser les douleurs, de telle sorte que le malade pût
se servir sans difficulté du membre déformé.
Ces succès sont d'autant plus remarquables, que Bonnet faisait
uniquement constater le traitement du pied plat valgus douloureux
dans la ténotomie simultanée des deux péroniers latéraux. Or, Bonnet,
par son procédé, redressait le membre, mais il ne parvenait pas à gué-
rir la douleur et la difficulté de la marche; de telle sorte que ses ma-
lades étaient condamnés, après l'opération, à porter des appareils
pendant plusieurs années, parfois môme, à perpétuité. En l'état pré-
sent des choses, il nous semble plus rationnel, pour les raisons précé-
demment, indiquées, de ne jamais couper le tendon du long péronier
puisqu'il est paralysé ou impotent.
Mais quand le chirurgien se trouvera en présence d'un valgus pied
plat et que ses efforts de redressement sembleront rencontrer une
égale résistance dans le court péronier rétracté, il devra le diviser
au niveau de l'attache de ce muscle au cinquième métatarsien, comme
nous l'avons pratiqué pour la première fois à l'hôpital des Cliniques.
Si le redressement n'est pas plus facile après cette section, l'opération
sera complétée par la section de l'extenseur des orteils qui est souvent
contracturé dans l'espèce.
Lorsqu'il y a le pied creux valgus accidentel, par contracture du long
péronier latéral, que nous avons décrit sous le nom de crampe du
pied, affection qui, du reste, cause moins de souffrance que le valgus
pied plat, on peut, à l'exemple de M. Duchenne, constater que la
faradisation du jambier antérieur, antagoniste du long péronier, est
habituellement impuissante. C'est dans ce cas que nous avons pratiqué
grec succès, chez un assez grand nombre de malades, la ténotomie du
long péronier.
AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
ARTICLE XXXVIII.
LUXATION CONGÉNITALE CUNKO-MÉTATARSIENNE.
M. Ch. Hardy, dans son excellent travail sur les luxations cunéo-
métatarsiennes du gros orteil (1), rapporte l'observation suivante :
« Un jeune homme de vingt-cinq ans, étudiant en droit, d'une bonne
constitution, présente sur les deux pieds une demi-luxation en bas
du premier métatarsien sur le grand cunéiforme. Cette déformation est
congénitale et héréditaire. Le père en était affecté à peu près au même
degré. Chez ce jeune homme, on remarque à la face dorsale du pied,
au niveau de l'articulation cunéo-métatarsienne du gros orteil, en avant
du grand cunéiforme, une dépression considérable qui permet de sentir
à travers la peau la face antérieure de cet os. L'extrémité supé-
rieure du cunéiforme fait sous la peau une saillie très-prononcée, qui
oblige le malade à porter des chaussures spéciales. Entre la peau et
cette saillie osseuse, il s'est formé une bourse muqueuse accidentelle,
qui s'enflamme de temps en temps et augmente beaucoup la déforma-
tion. Le premier métatarsien, au lieu d'être oblique de haut en bas et
d'arrière en avant, est tout à fait horizontal. A la région plantaire, on
trouve un aplatissement sans saillie osseuse, mais si l'on déprime les
parties molles, on arrive facilement à sentir la tête du métatarsien.
Le bord interne du pied a sa forme régulière et ne présente rien à
noter. Les mouvements du pied sont faciles, mais la marche est pé-
nible, et la déformation oblige le malade à porter des chaussures très-
larges. »
Pour terminer ce qui a trait aux luxations congénitales du pied, il
nous resterait à parler des luxations des orteils sur les métatarsiens et
des phalanges entre elles. On trouve dans nos musées, et dans quelques
ouvrages spécialement consacrés à cette étude, un assez grand nombre
de luxations semblables produites accidentellement par des chaussures
trop étroites. Mais ces sortes de luxations n'étant pas congénitales, nous
nous contenterons de les mentionner ici, nous réservant, en raison de
leur importance, d'en parler plus longuement aux chapitres consacrés
aux maladies propres aux orteils.
(1) Paris, 1860.
DÉVIATION DE LA MAIN (MAIN BOT).
397
ARTICLE XXXIX.
DÉVIATIONS DE LA MAIN (MAIN BOT).
L'articulation radio-carpienne peut, comme celle qui unit le pied
à la jambe, présenter une forme de luxation qui a été désignée sous
le nom de main bot. La luxation peut être complète ou incomplète.
! On a admis pour la main bot, comme pour le pied bot, deux
variétés : l'une congénitale, l'autre accidentelle. En outre, dans cha-
cune de ces variétés, les os du carpe peuvent se porter vers la face
palmaire ou dorsale de l'avant-bras, vers son bord radial ou cubital ; de
là quatre espèces de déplacements, que l'on a distinguées par les
épifhèles assez bizarres de mains bots éguins, talus, varus et valgus.
Nous les désignerons sous les noms de déviation en avant ou vers la
face palmaire, en arrière ou vers la face dorsale de l'avant-bras, en
dedans et en dehors.
Les déplacements congénitaux de l'articulation radio-carpienne sont
assez rares. Il en est cependant fait mention dans Ambroise Paré.
Un autre cas est cité par Zoerg, en 1816, dans le Journal de Leipzig.
M. J. Cruveilhier en décrit deux cas dans son Anatomie pathologigue,
et en a présenté un troisième en 1828 à la Société anatomique : à ce
propos, M. Manec a parlé d'une pièce qu'il possédait dans sa collec-
tion. MM. Prestat et Davaine en ont également observé chacun un cas.
Smith (1) a fait sur cette difformité un article assez long et en rapporte
plusieurs observations. Robert cite dans sa thèse de concours un autre
fait observé par Follin. Quelques exemples ont été mentionnés, en
1841, dans la Gazette médicale, par M. J. Guérin. Trois pièces, également
dignes d'intérêt, ont encore été présentées à la Société de biologie par
M. Legendre et à la Société anatomique par MM. Rombeau et Ledru.
Notons en passant que cette dernière a fourni à M. Liégeois l'occasion
de faire sur ce sujet un bon rapport. Malgaigne, dans un chapitre trop
incomplet pour être pris en considération, a contesté l'authenticité de
plusieurs de ces faits. Pour lui, le seul cas où la congénialité soit in-
discutable est celui qui est cité par Morrigues [Journal de médecine,
1755, t. II, p. 31). Un autre fait très-remarquable est celui dont parle
M. Bouvier dans ses Leçons cliniques. Ce cas, dont nous parlerons plus
loin, est jusqu'à ce jour unique dans la science.
Enfin, pour être complets, nous signalerons les pièces conservées
au musée Dupuytren et dont une partie a été mentionnée par M. Houel
dans son Manuel d\matomie pathologigue .
(1) A Irealise on fractures, by William Smith. Dublin, 1847.
398 AFFECTIONS JJiiS AKTICLiLATIONS.
Les déplacements accidentels de l'articulation radio-carpienne sont
plus fréquents que les congénitaux ; on les observe à la suite d'affections
qui, en déformant les os du carpe et de l'avant-bras, en relâchant les
liens qui unissent ces parties entre elles, peuvent produire une subluxa-
tipn. C'est ainsi qu'à la suite de tumeurs blanches du poignet, de frac*
turcs comminutives du radius ou du cubitus, il n'est pas très-rare de
rencontrer une déviation accidentelle de la main. La difformité consé-
cutive à la mauvaise consolidation d'une fracture de l'extrémité infé-
rieure du radius est remarquable par la disposition en z que présente
l'axe du poignet. Ce même accident peut encore se montrer à la suite
de maladies des parties molles, de plaies, d'ulcérations et surtout de
brûlures; enfin une paralysie des muscles extenseurs ou fléchisseurs
peut entraîner la main dans une direction vicieuse.
C'est ainsi que M. Duchenne, de Boulogne, a montré : 1° qu'à la suite
de la paralysie du premier radial, qui est le plus important des muscles
extenseurs de la main, il se produit une déformation de l'articulation
du poignet, déformation qui maintient celui-ci dans une adduction qui,
exagérée et irréductible à la longue, gêne et même annule quelques
fonctions de la main; 2° que l'inverse a lieu consécutivement à la pa-
ralysie du cubital postérieur, affection qui est également assez com-
mune, et qui ne détermine pas de troubles fonctionnels d'une haute
gravité.
Anatomie pathologique. Les faits de mains bots accidentelles sont in-
suffisants pour en faire ici l'étude anatomo-pathologique. Il n'en est
pas de même des déviations congénitales. M. P. Bouland, qui a fait
sur ce sujet de nombreuses recherches qu'il a bien voulu nous com-
muniquer et que nous mettons à contribution pour la rédaction de cet
article, rattache avec juste raison toutes les observations connues
jusqu'à ce jour à trois variétés : 1° La déviation existe avec un sque-
lette complet et bien conformé ; 2° avec un squelette complet, au
moins du côté de l'articulation radio-carpienne, mais mal conformé;
3° avec l'absence d'un ou de plusieurs des os qui concourent à former
cette articulation. Cette variété, beaucoup plus souvent que les pré-
cédentes, est accompagnée d'autres vices de conformation.
Première variété. Nous n'en connaissons que trois exemples : le pre-
mier est celui de Morrigues : il s'agissait d'une luxation intra-uté-
rine, observée sur un enfant mort-né. Le radius était fortement écarté du
cubitus par en bas; et dans leur intervalle s'était logée toute la pre-
mière rangée des os du carpe, retenue par de forts ligaments dans une
direction parallèle au bord interne du radius. La main était donc
déviée, ou selon l'expression de l'auteur, crochue en dedans; le cu-
bitus était comme jeté du côté externe de l'avant-bras.
Un second exemple conservé dans le musée Dupuytren montre
DÉVIATION DE LA MAIN (MAIN BOT). 39U
un déplacement analogue au précèdent, mais à un degré moindre, et
permet de constater que les muscles, les vaisseaux et les nerl's n'ollïenl
aucune anomalie digne d'être signalée.
Enfin, un troisième cas a été observé par M. J. Guérin, chez une
jeune fille âgée de quatorze ans et dont les deux mains étaient déviées
en dehors. Cette déviation était consécutive à une luxation congénitale
de l'extrémité supérieure du radius sur l'humérus.
Deuxième variété. Dans cette seconde variété, qui comprend cinq
cas observés par MM. Gruveilhier, Shmith, Follin, Robert et Legendre,
deux l'ois le carpe était en avant et en dehors, et trois l'ois en arrière et
en dehors. La lecture de ces observations semble démontrer que, dans
les premières, la luxation était plus accusée que dans les autres, si bien
que la surface articulaire normale du radius n'existait pas et qu'elle
était remplacée par une néarthrose située sur la face inférieure du
radius au-dessus ou au niveau du bord antérieur de l'extrémité car-
pienne de cet os. Celui-ci offre en outre de particulier : 1° qu'il est
souvent plus épais et plus court que le cubitus, ce qui expliquerait
l'incurvation qu'ils présentent habituellement; 2° que dans deux cas
l'extrémité supérieure du radius faisait défaut et était en partie 'rem-
placée par un fibro-cartilage. Dans un cas où l'autopsie a été faite, le
ligament triangulaire était conservé. Quant aux muscles de l'avant-
bras, ils étaient généralement complets, ou bien certains d'entre eux
présentaient un raccourcissement qui coïncidait avec l'élongation des
antagonistes, raccourcissement qui portait plus spécialement sur le
grand palmaire, les fléchisseurs superficiels et profonds ; dans d'autres
cas, tous les muscles étaient atrophiés, et cette atrophie était plus pro-
noncée sur quelques-uns d'entre eux, en particulier sur les pronateurs,
les supinateurs, les radiaux et les cubitaux. Sur le sujet dont Follin
a publié l'autopsie, le biceps et le brachial antérieur étaient raccourcis
au point de déterminer une flexion de l'avant-bras sur le bras.
Troisième variété. Celle-ci est de toutes la plus fréquente. En effet,
M. Bouland a pu en rassembler une quinzaine de cas ; dix fois la dévia-
tion était accompagnée de l'absence complète du radius; trois fois
cet os manquait dans les trois quarts au moins de son extrémité infé-
rieure. Dans cette variété, le cubitus, est ordinairement peu arqué
et volumineux ; tantôt sa partie inférieure est renflée et rappelle par
sa forme et sés dimensions celle du radius dont il remplit les usages;
plus rarement elle conserve son volume normal et présente une cavité
articulaire du côté de sa face externe ou de sa face interne. Dans un
cas, M. Bouland n'a trouvé aucune trace de surface articulaire et le
carpe était relié au cubitus par une masse fibro-graisseuse et résis-
tante. Chez presque tous les sujets, le carpe était complet. Les os qui
manquaient le plus souvent étaient le scaphoïde, le semi-lunaire et le
•'lOD AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
trapèze. Plusieurs métacarpiens, le premier surtout, peuvent également
manquer. Tantôt alors les doigts restent normaux, tantôt le pouee fait
défaut; quant aux autres doigts, ils n'ont guère présenté d'anomalies
que chez les fœtus monstrueux.
Enfin, dans le cas observé par M. Bouvier, il s'agissait d'une main
bot par absence complète du carpe. Les os de l'avant-bras étaient nor-
maux, et l'on voyait le métacarpe manifestement articulé avec l'extré-
mité inférieure des os de l'avant-bras. La main était renversée dans
une extension exagérée et un peu inclinée sur le bord cubital.
Pour ne rien omettre, nous dirons que dans celte variété il n'est pas
rare de trouver l'humérus plus court, plus volumineux, surtout vers
son extrémité cubitale, dans le membre qui est le siège de la déviation ;
que les ligaments sont modifiés et que les muscles de l'avant-bras le
sont aussi dans leur nombre, leur volume et leurs attaches. Tantôt, en
effet, plusieurs d'entre eux ou même la presque totalité manque,
comme cela eut lieu sur la pièce de M. Prestat sur laquelle il n'a trouvé
qu'un muscle cubital distinct; souvent ils sont très-atrophiés, bien
qu'on n'ait pas constaté leur dégénérescence graisseuse; d'autrefois
leurs tendons isolés ou confondus ensemble sont attachés aux os ou
aux ligaments qui avoisinent le carpe; enfin, chez un certain nombre
de sujets, on constate la présence de la plupart des muscles radiaux,
bien que le radius fasse entièrement défaut. Quant aux muscles de la
main, ils ne présentent ordinairement aucune modification notable,
hormis les cas où le nombre des métacarpiens et des doigts est in-
complet. L'artère cubitale conserve habituellement son volume, tandis
que la radiale est à l'état rudimentaire; enfin, dans certains cas, les
nerfs ne présentent rien d'anormal, tandis que d'autres fois le radial est
atrophié et se perd au niveau du coude dans les faisceaux muscu-
laires qui s'attachent à l'épicondyle, ou bien le médian et le cubital
se réunissent, à partir du tiers inférieur du bras, pour suivre le trajet
de ce dernier nerf jusque dans la région palmaire où ils reprennent
leur mode régulier de distribution.
Symptomatologie. Nous n'insisterons pas longuement sur les symp-
tômes que présentent les variétés de mains bot congénitales en raison
de l'étendue de la description que nous venons de donner.
Il suffit de savoir que dans la première variété il est plus facile de
reconnaître à la v«ie et surtout au toucher la saillie des os de l'avant-
bras, entre lesquels le carpe est placé, que dans la seconde; que le
déplacement du carpe en arrière ou vers la face dorsale est caractérisé
par la flexion extrême de la main, tandis que le déplacement du
carpe en avant coexiste plus souvent avec la llexion qu'avec l'exten-
sion forcée; circonstance propre aux déplacements congénitaux; que
pareille chose a lieu pour les déplacements latéraux, c'est-à-dire que
DÉVIATIONS r>E LA. MAIN (MAIN BOT). Ml
la main s'incline du côlé opposé au sens du déplacement. On sait
d'ailleurs que ce changement de direction de la main résulte plus
souvent de l'obliquité de la surface articulaire du radius que du dépla-
cement du carpe; enfin, dans la troisième variété, il est habituellement
FiG. 89. — Main bot congénitale
facile de constater l'absence du radius, tandis qu'il est plus difficile,
parfois même impossible de reconnaître celle du carpe. C'est ce qui
eut lieu chez le malade dont M. Bouvier a recueilli l'observation.
La seule chose véritablement importante à envisager sur une
main qui présente la déviation dont nous parlons, c'est la cause qui la
produit. Est-elle due à une paralysie? à une rétraction musculaire?
à la division des muscles? à une cicatrice vicieuse? à un déplacement
traumatique ou graduel des surfaces articulaires, etc.? Telles sont les
données d'où doivent découler le pronostic et les indications théra-
peutiques.
Ce que nous avons dit du traitement du pied bot est presque entière-
ment applicable à la déviation des mains ; si l'on avait lieu de présumer
que le déplacement fût produit par la rétraction des muscles grand
palmaire, petit palmaire, cubital antérieur ou postérieur, on pourrait
en pratiquer la section ; mais si les tendons fléchisseurs des doigts
paraissent être les agents du déplacement, il faut, d'après les préceptes
tirés de la grande discussion qui eut lieu en 1842 à l'Académie de
médecine, se garder de couper les tendons enfermés dans une gaîne
séreuse, car la réunion des deux bouts sectionnés étant très-difficile,
on priverait la main déjà difforme du peu de mouvement qui lui reste
encore.
Les cicatrices vicieuses seront divisées, la main ramenée à sa position
normale par un appareil convenable, dont l'usage sera continué long-
temps encore après la cicatrisation complète.
NÉLATON. — PATH. CHIR. m. 26
/|02 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
Quant à la déformation produite par la paralysie partielle du premier
radial externe, dont nous avons dit quelques mots, nous renvoyons
à l'ouvrage de M. Duchenne pour l'exposé des moyens prothétiques à
l'aide desquels l'ingénieux expérimentateur a obtenu plusieurs fois la
réduction du déplacement, la restauration des surfaces articulaires et
le rétablissement des fonctions de la main.
ARTICLE XL.
LUXATIONS CONGÉNITALES DES ARTICULATIONS MÉTACARPO-PHALANGIENNES,
DES ARTICULATIONS PDALANGIENNES DU POUCE ET DE CELLES DES
AUTRES DOIGTS.
Chaussier a rencontré, sur un fœtus qui portait en même temps des
luxations aux cuisses, aux genoux et aux pieds, la luxation métacarpo-
phalangienne des trois derniers doigts de la main gauche du côté de
la face palmaire; et c'est là le seul exemple que l'on connaisse d'une
luxation congénitale des doigts.
Quant aux luxations ou subluxations consécutives aux diverses paraly-
sies partielles ou combinées des extenseurs, des fléchisseurs des doigts,
ries interosseux, des muscles propres du pouce, elles ont été très-bien
étudiées, au moins au point de vue étiologique, par M. Duchenne. C'est
ainsi qu'il importe de signaler les faits suivants : 1° que la paralysie des
interosseux produit la griffe de la main et qu'à la longue les premières
phalanges se subluxent en arrière sur la tête des métacarpiens, ce qui
abolit l'usage de la main ; 2° que la paralysie du court abducteur du pouce
ne permet pas d'opposer la dernière phalange de celui-ci aux dernières
phalanges de l'index et du médius, s'ils sont dans l'extension : etconsé-
quemment les usages principaux de la main, comme porter la plume,
l'aiguille, etc., s'en trouvent gênés sinon abolis; 3° que la paralysie des
fléchisseurs profonds et sublimes entraîne à sa suite l'extension con-
tinue des premières et des secondes phalanges et à la longue leur renver-
sement sur la face dorsale des secondes et des troisièmes phalanges;
qu'alors le sujet ne peut saisir les objets avec force qu'entre le pouce
et les premières phalanges; 4° que la paralysie des extenseurs des
doigts abolit seulement l'extension des premières phalanges, et que
celles-ci étant maintenues relevées par un appareil, le sujet peut
étendre ces deux dernières quand l'usage de la main est rétabli;
5° que la paralysie du long fléchisseur du pouce empêche de tenir so-
lidement les objets entre le pouce, l'index et les deux premiers
doigts, ce qui rend impossibles les travaux manuels délicats, comme
écrire ou travailler à l'aiguille, et produit à la longue un renversement
DÉVIATIONS DU HACHIS. /|03
de la face palmaire de la deuxième phalange sur la face dorsale de la
première. Ces paralysies ou ces atrophies ont été observées principa-
lement dans l'atrophie musculaire progressive, dans l'atrophie spinale
de l'enfance, à la suite de la paralysie saturnine pour l'extenseur et les
radiaux, à la suite de chutes sur le pouce ou de blessures sur la ter-
minaison du nerf médian.
La griffe de la main et l'atrophie de l'éminence thénar s'observent
aussi dans la lèpre. On voit encore, à la suite de l'arthrite sèche des
phalanges, des déformations des articulations en tous sens avec
subluxation. On trouvera dans les ouvrages de M. Duchenne des dé-
tails sur toutes ces maladies et ces déformations, auxquelles nous
regrettons de ne pouvoir donner place dans cet ouvrage.
Les luxations congénitales des articulations phalangiennes sont peut-
être encore plus rares que les précédentes. Néanmoins il convient d'en
citer quelques cas observés par A. Bérard, Malgaigne et Robert. Ce
dernier chirurgien trouva chez une petite fille de six ans une luxation
congénitale de la phalangette de l'index qui était déviée en dehors à
angle obtus. On pouvait, dit-il, constater à travers la peau une légère
atrophie du condyle externe de l'extrémité inférieure de la phalangine ;
le condyle interne au contraire était saillant. La brièveté du ligament
latéral externe rendait cette déviation permanente, et s'opposait à ce
qu'on ramenât la phalange à la rectitude. Robert pratiqua la section
sous-cutanée du ligament. Mais, malgré l'application d'appareils, la dif-
formité résista à l'opération.
ARTICLE XL1.
DÉVIATIONS DU RACHIS.
On entend par déviations du rachis, courbure de l 'épine, gibbo-
sité , etc., les déformations de la colonne vertébrale, résultant d'une ou
plusieurs inflexions anormales de cette tige osseuse, sans altération
organique primitive des os ou de leurs ligaments. Ces déviations sont
moins des maladies dans le sens ordinaire de ce mot que de simples
difformités, comme les autres luxations congénitales que nous venons
de décrire.
On a divisé ces déviations qui, du reste, dérivent souvent des cour-
bures physiologiques du rachis, en trois genres, suivant que la con-
vexité de la courbure est dirigée en arrière, cyphose (1), en avant,
(1) De xu'fbç, courbé.
404 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
lordose (1), ou de côté, scoliose (2). Les cyphoses et les scolioses sont,
comme on le voit, comprises dans un plan antéro-postérieur ; les sco-
lioses se font d'un côté à l'autre. Cette classification, tracée déjà par
Galien, est aujourd'hui généralement adoptée.
Parmi les auteurs qui, depuis les temps reculés jusqu'à ce jour, se sont
le plus occupés de ces déviations nous citerons : A. Paré, qui les a souvent
observées; Vésale, Fallope, Margagni, qui ont constaté, à l'autopsie,
les diverses altérations du squelette; Audry, qui, au xvme siècle, a fait
connaître dans son Traité d'orthopédie plusieurs appareils assez ra-
tionnels, Levacher et Venel, qui en ont proposé d'autres, beaucoup
trop compliqués. Au commencement de ce siècle, Shaw publia en
Angleterre un travail remarquable, orné de planches, dans lequel il
s'est attaché à démontrer l'influence des courbures du rachis sur la l'orme
de la cavité thoracique et sur les fonctions des organes que renferme
celte cavité; en même temps il proposa, pour y remédier, plusieurs
moyens orthopédiques. A peu près à la même époque, apparurent les
travaux de Bamfield, de Pravaz et de Delpech. Tous les trois s'accordent
à reconnaître que les moyens mécaniques sont insuffisants pour cor-
riger les difformités du rachis et qu'il faut, pour combattre ces der-
nières, avoir recours aux modificateurs généraux, en particulier à la
gymnastique et aux bains froids. Un peu plus tard apparurent les tra-
vaux de M. J. Guérin (3), dans lesquels il s'attache à démontrer l'in-
fluence delà rétraction musculaire dans l'étiologie des difformités en
général et de celle du rachis en particulier. Mentionnons encore en
France les consciencieuses recherches de M. Bouvier, consignées dans
ses Leçons cliniques sur les maladies de l'appareil locomoteur, celles de
M. Duchenne, de Boulogne (a), de M. P. Bouland (5j, et en Allemagne
les Traités de Neumann (6) et Eulenbourg (7). Ces derniers se sont
surtout attachés à vulgariser la méthode imaginée par le Suédois Ling,
méthode qui, comme on le sait, consiste à utiliser pour la thérapeu-
tique le jeu des forces musculaires.
Anatomie pathologique. — 1° La déviation à convexité postérieure, ou
(1) De XopciWt;, courbure.
(2) De uacAiMat;, dérivé de axoXio;, incliné.
(3) Gazelle médicale, 1832, 1835, 1836, 1840 et 1841.
(ti) Éledrisation localisée. Paris, 3e édition, et Physiologie du mouvement. Paris.
1867.
(5) Bulletins de l'Acad. des sciences, 1866, et Traitement physiologique de la scoliose,
dans Bulletins de la Soc. de médecine pratique de Paris, 1868.
(6) Traité des mouvemenls du corps humain, 1850.
(7) Mémoire sur les déviations latérales du rachis (Journal des maladies des en-
fants, 1862).
DÉVIATIONS DU RACllIS. M>5
ryp/wse, incurvai ion, excurvation tic quelques auteurs, voussure pour
certains autres, est habituellement partielle eL a pour siège ordinaire
la région dorsale : on la rencontre quelquefois aussi à l'union de cette
dernière avec la région cervicale ou avec la région lombaire. Elle n'est
le plus souvent que l'exagération de la courbure dorsale physiologique.
Quand la déformation est générale, toute la tige rachidienne forme
un arc à concavité antérieure. Dans certains cas, la flexion forme une
courbe assez étendue ; mais dans d'autres, la colonne est comme pliée
en deux à l'union de la portion dorsale et de la portion lombaire, les
autres parties conservant leur direction habituelle. Celte dernière
variété se rencontre principalement chez les enfants rachitiques et
chez les vieillards, d'où le nom de sénile sous lequel elle a été généra-
lement désignée.
Dans la cyphose, les corps des vertèbres et les ligaments inter-
vertébraux sont déprimés et presque atrophiés à leur partie anté-
rieure; ils sont, au contraire, plus épais en arrière où la nutrition,
suivant l'expression de Delpech, « semble s'être rejetée » ; par contre,
les apophyses épineuses et transverses sont plus écartées, et les liga-
ments qui doivent les maintenir rapprochées sont allongés proportion-
nellement à leur écartement et quelquefois ossiiiés, comme on peut le
voir sur la colonne vertébrale de Séraphin, qui toujours courbé dans
son petit théâtre d'ombres chinoises, finit par arriver à une cyphose
des plus remarquables. M. Bouland a remarqué que chez les enfants
rachitiques les faces articulaires des corps des vertèbres sont plus
bombées qu'elles ne le sont ordinairement à cet âge, et présentent cette
forme exagérée au point que la portion centrale des faces articulaires
n'est quelquefois séparée que par un intervalle de deux à trois dixièmes
de millimètre. En outre, le noyau du disque fibro-cartilagineux, au
lieu d'être central, est rejeté en arrière vers la circonférence. Cette
déformation est due à la portion cartilagineuse des corps vertébraux,
qui est plus épaisse en avant qu'en arrière, bien plus qu'à celle du
noyau central d'ossification qui, au contraire, est plus haut en arrière
qu'en avant.
Lorsque l'incurvation occupe la région dorsale, les côtes se rappro-
chent les unes des autres et tendent à devenir rectilignes sur les par-
ties latérales pendant que leur courbure postérieure s'exagère; en
même temps, elles perdent de leur largeur et s'arrondissent; elles
peuvent même se souder au rachis. Le sternum, sur lequel le menton
vient s'appuyer, présenle tantôt une concavité, tantôt une convexité an-
térieure, suivant qu'il est entraîné en arrière par sa partie moyenne ou
par ses extrémités. Les omoplates glissent sur les côtés aplatis de la
poitrine ; leur partie supérieure se porte en avant et s'éloigne de la
colonne vertébrale ; leur angle inférieur, au contraire, s'en rapproche
/|06 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
et fait saillie sous les téguments; elles sont, comme on dit, ailées : sca-
pulœ alatœ.
Lorsque la courbure a son siège très-bas, l'angle sacro-vertébral est
presque effacé, ce qui explique la rapidité de l'accouchement chez cer-
taines femmes contrefaites ; mais quand cette courbure occupe la région
lombaire ou dorsale, ou môme dorso-cervicale, on constate un redres
sèment du bassin, qui d'oblique en avant tend à devenir horizontal.
Dans ces diverses déformations, les muscles des gouttières vertébrales
sont pâles et atrophiés, par suite des tiraillements qu'ils éprouvent
et de l'inaction à laquelle ils sont réduits.
Enfin, dans les cas de cyphose dorsale, le diamètre de la poitrine
étant allongé dans le sens antéro-postérieur et diminué dans le sens
transversal, il s'ensuit que les poumons et le cœur doivent se trouver
comprimés. De plus, comme l'incurvation du corps en avant amène
nécessairement une diminution de la hauteur du ventre, les viscères
abdominaux sont refoulés vers la poitrine, et l'aorte ainsi que la veine
cave doivent subir de nombreuses flexuosités pour s'accommoder à ce
raccourcissement.
2° Déviation antérieure ou lordose. — Dans les cas assez rares que la
science possède, la difformité existait dans la région lombaire ; quelque-
fois seulement elle a été observée à la région dorsale. On comprend
que les changements dans la forme des vertèbres doivent être en sens
inverse de ceux que nous avons indiqués dans les cas de cyphose. Ici,
en effet, les corps des vertèbres sont inclinés en arrière, écartés et
proéminents en avant, tandis que les apophyses transverses et épi-
neuses sont rapprochées en arrière; fort souvent même ces apophyses
sont soudées entre elles par des ossifications accidentelles. Quand la
difformité est ancienne et considérable, les muscles du dos sont rac-
courcis tandis que ceux de la partie antérieure se trouvent allongés.
Suivant que la lordose affecte les lombes ou la poitrine, on observe
des désordres graves au bassin ou au thorax. Ainsi, dans un cas de ce
dernier genre, Delpech a vu le sternum et le rachis faire une saillie
exagérée à l'intérieur de la poitrine et gêner notablement les organes
de la respiration et de la circulation. Dans un cas de lordose acciden-
telle que nous avons traité il y a quelques années à l'hôpital des Cli-
niques, le sternum était tellement rapproché du rachis qu'il y avait
à peine entre eux un intervalle de 3 centimètres. La pièce déposée au
musée Dupuytren avait été recueillie chez un homme qui était affecté
d'un éléphantiasis énorme de la peau au niveau de la région antérieure
du thorax, Le poids de cette tumeur obligeait le malade à prendre
l'attitude de la lordose dorsale. Cet aplatissement était aussi prononcé
dans un cas de lordose dorso-lombaire observé par M. Duchenne chez
un garçon de huit ans qui, depuis plusieurs années, avait une rétraction
DÉVIATIONS Dli RACHIS. LlQl
des fléchisseurs des cuisses sur le bassin et qui, pour marcher, était
obligé de se redresser d'une façon exagérée. Dans le cas de lordose
lombaire, le bassin s'incline fortement en avant, de manière que la face
antérieure du pubis et les épines iliaques regardent presque directe-
ment en bas, pendant que le sacrum et les ischions sont relevés en
arrière. Maisonnabe (Journal des difformités, n° 2, 1825) rapporte deux
cas dans lesquels la lordose de gestation persistait après l'accouche-
ment : il y avait des douleurs dans la région des lombes, et une incli-
naison du corps en arrière qui rendait l'équilibre difficile et détermi-
nait des chutes fréquentes sur le dos.
3° Déviation latérale, ou scoliose. — Cette déviation, de toutes la plus
fréquente, est ordinairement multiple. Les courbures, en effet, sont en
général au nombre de trois, et affectent une disposition en S, ce qui a
fait donner à cette forme commune de scoliose le nom de serpentine.
D'autres formes ont été comparées au Ç des Grecs, au vilebre-
quin, etc. La courbure supérieure a le plus souvent sa convexité à
gauche; elle comprend les dernières vertèbres cervicales et les deux
ou trois premières dorsales; la moyenne est la plus considérable, elle
a sa convexité à droite, et est formée par les vertèbres dorsales; enfin,
la dernière, à convexité gauche, est constituée par la dernière dorsale
et les vertèbres lombaires. Cette disposition n'exprime que la géné-
ralité des faits, elle ne doit pas être considérée comme invariable; car,
parmi ces inflexions, l'une peut manquer, l'autre commencer un peu
plus haut que le point indiqué, et celle-là être plus prononcée qu'à
l'ordinaire.
Dans un travail qui date aujourd'hui de plus de trente ans, M. Bou-
vier avait porLé à cinquante-trois le nombre des variétés de scoliose ;
mais il en a encore observé beaucoup d'autres depuis cette époque. Il
est bien entendu que ces variétés ne représentent, pour la plupart,
que les divers degrés d'une même espèce.
En général, les courbures sont situées sur les côtés opposés d'une
ligne représentant l'axe normal du rachis; mais souvent, surtout chez
les sujets à muscles débiles, elles se trouvent toutes trois en dehors
de l'axe. Cela tient à ce que, dès l'origine de l'affection, la compensa-
tion qu'on observe le plus souvent ne s'est pas faite ou ne s'est faite
qu'imparfaitement. A un âge avancé, cette forme de scoliose se com-
plique presque toujours de cyphose.
Le degré de l'incurvation est variable; on a vu des sujets sur les-
quels le rachis est comme plié en deux. Sur des pièces de M. Bouvier,
les deux extrémités de la courbure, dirigées en sens contraire, prennent
chacune de leur côté une direction presque horizontale et se rapprochent
du parallélisme. On a même dit que chez certains sujets la courbure
est si prononcée, qu'il n'existe plus qu'une distance de l\ à 5 centi •
'l08 AFFECTIONS DUS AHTICULATIONS.
mètres entre ses deux extrémités. Mais ces cas ne peuvent se rencontrer
que dans les scolioses produites par le rachitisme ou par les caries ver-
tébrales.
Les vertèbres ont éprouvé sur leur axe vertical un mouvement de
rotation qui porte leurs corps vers la convexité de la courbure et leurs
apophyses épineuses vers la concavité; en sorte que, vus antérieure-
ment, ces os paraissent décrire une spirale par leur superposition. En
outre, chaque vertèbre, prise individuellement, éprouve une espèce
d'inflexion sur son axe antéro-poslérieur, de telle sorte que le corps
se rapproche de l'apophyse transverse située du côté correspondant à
la convexité. Leurs corps sont comme écrasés du côté concave de la
courbure au point, quelquefois, d'être réduits à un bord mince; plus
saillants du côté convexe, ils ont la forme de ces pierres nommées
voussoirs et qui servent à construire les voûtes, ou d'un coin dont le
sommet est en dedans et la base en dehors. Cette atrophie, dans le
sens de la concavité, est surtout très-marquée à la partie moyenne
de la courbure; elle va en diminuant à mesure qu'on se rapproche des
extrémités, et les corps vertébraux les plus déformés sont ordinaire-
ment ceux des septième et huitième dorsales.
Enfin celles des vertèbres qui sont placées entre deux courbures
inverses qu'elles séparent, présentent la forme rhomboïdale : leur face
supérieure étant attirée d'un côté, leur face inférieure est retenue en
sens inverse.
Des apophyses qui répondent à la concavité sont écrasées de
même et comme atrophiées, surtout chez les rachitiques ; les apo-
physes articulaires finissent par disparaître, et l'union ne se fait
plus entre les vertèbres contigues que par des facettes articulaires
creusées sur les lames et sur la base des apophyses transverses.
Celles-ci se trouvent fortement rapprochées et quelquefois réduites à
un tubercule osseux à peine saillant, tandis que par suite de l'atrophie
de toute une moitié de chaque vertèbre, elles se sont fortement portées
en avant de la courbure. Enfin, par la même raison, les apophyses épi-
neuses sont entraînées vers la concavité et acquièrent une direction
plus ou moins transversale. Des phénomènes inverses se passent du
côté de la convexité. Les trous de conjugaison agrandis, allongés du
côté convexe, sont rétrécis du côté concave, et quelquefois même obli-
térés. On conçoit alors l'effet que cette diminution de leur diamètre
peut produire sur les vaisseaux et les nerfs qui les traversent, et sur
les muscles auxquels se rendent ces nerfs et ces vaisseaux. Mais quel-
quefois aussi les trous de conjugaison sont agrandis, même du côté con-
cave, par l'atrophie des pédicules qui fait plus que compenser le rétré-
cissement produit par l'écrasement des corps vertébraux.
Les fibro-cartilages intervertébraux sont épaissis vers la convexité.
DÉVIATIONS W HACHIS. 109
Il amincis du côté opposé; ils peuvent même disparaître compléte-
jbenfc. Suivant M. Bouland, le grand surtout ligamenteux qui recouvre
h face antérieure des corps vertébraux s'épaissit du côté de la con-
cavité, tandis que le ligament qui recouvre leur face postérieure
s'épaissit du côlé opposé. Quant aux ligaments des articulations apo-
physaires et des lames, ils suivent dans leurs modifications les diffé-
rentes pièces osseuses. Cependant les ligaments jaunes conservent
hendant longtemps leur couleur et leur consistance normales; dans
tous les cas ils auraient de la tendance à s'épaissir du côté de la con-
vexité.
Lorsqu'on examine, chez un sujet jeune et dont la scoliose est
peu avancée, les modifications qui ont lieu dans le corps et dans les
disques vertébraux, on constate, comme l'a signalé M. Bouland,
qu'ils sont plus épais du côté de la convexité que de celui de la con-
cavité, et que ces changements ont lieu surtout dans la portion non
encore ossifiée.
Sous l'influence d'un état pathologique spécial , il se fait entre toutes
ces parties déviées un travail d'ossification qui détermine entre elles
de véritables ankyloses. Ces ossifications, rares dans les disques, sont
surtout marquées dans les portions apophysaires du côté concave de la
courbure et dans les points où la déviation est le plus considérable.
Par suite du mouvement de rotation du rachis sur son axe et du
changement de direction que les déformations du rachis impriment
aux côtes, on comprend que les côtes subissent également des défor-
mations. La poitrine se trouve aplatie latéralement, saillante en ar-
rière du côté convexe; en avant du côté concave. Ainsi, au niveau de
la convexité dorsale, la face postérieure du thorax est bombée landis
qu'elle est aplatie et déprimée en avant; c'est le contraire pour le côté
correspondant à la concavité dorsale, c'est-à-dire que le thorax est
aplati et déprimé en arrière et qu'il est voûté en avant. De là résulte
un déplacement considérable des seins chez la femme. Ajoutons à cela
cette autre cause qui concourt aux changements de forme du thorax :
le raccourcissement du diamètre vertical de la poitrine. Par suite de
ce changement de position les poumons sont aplatis, comprimés par la
saillie des corps vertébraux, et l'angle formé par les côtes devient de
plus en plus aigu. Le droit affecte, en certains cas de courbures
exagérées, la forme d'un sablier à base età sommet renflés. Le gauche,
moins réduit que le droit, l'est cependant d'avant en arrière, par l'apla-
tissement des côtes, et par leur déplacement en avant. 11 est aussi
diminué de volume dans le sens latéral, et en général la dépression est
surtout marquée vis-à-vis de la crête baillante formée par les côtes les
plus déplacées. Quant à la réduction en hauteur, duc à l'ascension du
diaphragme, elle est, dans les cas les plus ordinaires, commune aux
MO AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
deux poumons, quoique plus grande du côté droit. Le cœur est
ordinairement hypertrophié et rejeté vers la partie concave; tou-
tefois, chez un sujet de soixante-dix-neuf ans, atteint d'une scoliose
dorsale gauche très-prononcée, M. Bouvier a trouvé cet organe à
peine déplacé. Dans les déplacements très-étendus du diaphragme,
le cœur est habituellement rejeté à droite. L'aorte est quelquefois
atrophiée, et, comme la veine cave, suit le plus ordinairement les
sinuosités du rachis. C'est ainsi que si la concavité de la courbure
dorsale est à gauche, les phénomènes ci-dessus décrits ont nécessai-
rement lieu en sens inverse ; en outre, l'aorte thoracique reste accolée à
cette concavité en décrivant un arc concentrique à la courbure verté-
brale. Quelquefois au lieu de rester à gauche des vertèbres, elle se
'transporte au devant d'elles. Arrivée à la région lombaire, si les
vertèbres se dirigent fortement à gauche, l'aorte se trouve placée en
avant sur leur côté antéro-droit et la veine cave, de son côté, abandonne
les vertèbres pour se diriger tout à fait à droite : l'œsophage seul tend
à conserver sa direction normale. Plus rétractile, moins adhérent au
rachis que l'aorte, il s'écarte du milieu de la courbure à mesure que
celle-ci se prononce davantage, tend à former la corde de l'arc qu'elle
représente, et se raccourcit à la façon d'un muscle dont les points
d'insertion se rapprochent sans que néanmoins ce raccourcisse-
ment soit tel qu'on risque de le rompre en cherchant à redresser la
courbure.
Le scapulum est soulevé et fortement reporté en arrière de la con-
vexité par la saillie des côtes; la clavicule, par suite de ce mouvement
de rétrocession, se trouve nécessairement déprimée. Du côté de la
concavité, l'omoplate est abaissée, et exécute autour d'un axe fictif pas-
sant par le milieu de son corps un mouvement de bascule qui rejette
en dedans son angle inférieur, tandis que son angle antérieur et su-
périeur est refoulé en avant, et avec lui la clavicule, qui devient plus
apparente que de coutume.
Le bassin, sauf le cas où la déviation est due au rachitisme, ne subit
pas de modification très-importante à signaler. Une saillie plus notable
de l'angle sacro-vertébral, ou au contraire un effacement de cet angle,
quelquefois une incurvation du sacrum, à laquelle peut participer le
coccyx, voilà tout ce que l'on observe.
Quant à la cavité abdominale, elle se trouve rétrécie et par le rac-
courcissement de la colonne et par la saillie que les vertèbres font dans
son intérieur. De là la déformation, le changement de position des
viscères, tels que le foie, les reins, etc., et le refoulement des intestins
dans les régions où les parois de l'abdomen peuvent subir une ami
pliation, comme on le voit sur la figure 90, que nous avons prise dans
le bel atlas de M. Bouvier.
DÉVIATIONS DU RACDIS. 411
Le volume du foie peut être notablement diminué, mais il est le
Fig. 90. — Scoliose au troisième degré. (Figure empruntée à l'atlas de M. Bouvier.)
Courbure dorsale droite principale; sujet duj[sexe féminin, âgé de vingt-cinq ans]; viscères thoraciqucs
et abdominaux.
La figure représente le premier plan ; le poumon gauclie est revenu sur lui-même, mais l'espace vido
qu'il a laissé dans le Ihorax permet de juger de son volume réduit par l'élévation du diapliragmo
ainsi que par le rapprochement du cœur et des côtes gauches.
Le poumon droit a beaucoup perdu en hauteur par l'ascension du diaphragme.
Le coeur, auquel le péricarde est fort adhérent et dont le volume est normal, a été refoulé jusqu'à la
partie supérieure du thorax.
C'est le foie, trcs-voluminoux et à peine déformé, qui a ainsi déplacé ou comprimé los organes
précédents.
La raie, très-développée, surtout on longueur, est située plus bas qu'à l'ordinaire et logée on partie dans
la fosse iliaque gauche.
plus souvent très-augmenté, et alors il peut prendre, suivant le cas,
412 AFFECTIONS DES AH'J'ICULATIONS.
les configurations les plus bizarres, en se moulant exactement sur les os
qui l'entourent. On a vu la crôle iliaque elle-même reçue dans une
profonde gouttière creusée a sa face inférieure. La rate, plus mobile
que le foie, fuit plus aisément la pression; elle se déplace et on l'a vue
descendre jusque dans la fosse iliaque gauche. Parfois aussi elle subit
l'inlluence des pressions voisines. On l'a trouvée réduite à une simple
languette et complètement atrophiée. Les reins suivent le plus souvenj
les déviations de l'axe vertébral . et celui qui répond à la convexité des
fortes courbures, pressé entre les vertèbres et les côtes, s'allonge,
s'effile, s'amincit, et finit même par s'atrophier. Celui qui, au contraire,
est compris dans la concavité de la courbure et qui est pressé de baut
en bas, se raccourcit et s'élargit. Enfin l'un et l'autre peuvent se creuser
de dépressions ou de sillons, se diviser en lobes, affecter une forme
plus ou moins conique, surtout à la partie supérieure.
Les muscles subissent des modifications analogues à celles que nous
avons notées en parlant de la cyphose et de la lordose. M. Bouland
a trouvé, du côté de la concavité, quelques-uns de leurs faisceaux
comme plissés. Ce plissement disparaissait au moment de la traction
et reparaissait aussitôt qu'on la cessait. Du côté de la convexité ils
sont amincis, grêles et contiennent une grande proportion de tissu
celluleux. Ils semblent même, dans quelques points, avoir perdu leur
nature musculaire et avoir subi une transformation graisseuse.
Quant à la moelle, elle s'accommode aux différentes courbures du
rachis, et comme celles-ci ne sont pas brusques et anguleuses, elle ne
subit aucune compression.
Symptomatologie. — 1° Dans la cyphose il existe ordinairement une
bosse plus ou moins marquée en arrière; la tête est comme enfoncée
dans les épaules, qui sont retirées et rapprochées en devant; la poitrine
paraît rétrécie à sa partie antérieure et plus large à sa partie postérieure.
Quand la cyphose occupe la région cervicale, elle s'étend bientôt à tout
le reste de la colonne; la tête, alors portée en avant, est renversée
en arrière, et le menton proémine sur la poitrine, ce qui donne aux in-
dividus une physionomie particulière. Les désordres fonctionnels, dans
la déviation en arrière, ne sont pas très-graves; les vieillards simple-
ment voûtés conservent encore leur équilibre : il leur suffit de porter
le bassin en arrière par la demi-flexion des cuisses et du genou; mais
quand la difformité est portée loin, la progression n'est plus possible
sans l'usage d'un bâton.
Chez les enfants, lorsque la cyphose tient au rachitisme, et que l'af-
fection est peu avancée, il n'existe d'abord qu'une courbure par flexion
qui disparaît complètement quand on renverse avec précaution le bas-
sin en arrière; mais bientôt, et même suivant M. Bouland, dès 11
début de la maladie, quelques corps vertébraux et quelques disques
DÉVIATIONS DU HACHIS. M3
Intervertébraux ayant perdu de leur épaisseur eu avant, il s'établit une
courbure par déformation qui persiste au inoins eh partie quand on
renouvelle la manœuvre que nous venons d'indiquer.
Chez les adolescents, la cyphose porte plus souvent sur la région
cei vico-dorsale que sur la région cervicale et surtout que sur la région
lombaire dont la courbure physiologique s'exagère même quelquefois
pour rétablir l'équilibre. Le cou s'incline et se tend en avant. Le menton
s'abaisse sur le sternum. Les moignons des épaules se rapprochent
eu avant et semblent rétrécir le thorax. Enfin, chez les sujets dont la
cyphose est déjà ancienne, on trouve le plus souvent une scoliose dor-
sale droite.
2° Dans la lordose, lorsqu'elle est cervicale, la face est dirigée en
haut, le cou paraît allongé et le larynx fait relief; l'occiput, au contraire,
semble s'enfoncer en arrière; la tête, en un mot, est renversée de ce
côté. Les mouvements de rotation et de latéralité sont notablement
gênés.
La lordose dorsale détermine habituellement une dyspnée, de la
toux, une expectoration sanguinolente et des phénomènes d'engorge-
ment pulmonaire.
Quand la courbure est dorso-lombaire, il y a exagération de la cour-
bure naturelle de cette partie du tronc; le ventre est proéminent, les
fesses forment une saillie considérable, le dos et les épaules sont portés
en arrière et la tête en avant. La marche et l'habitude du corps rappel-
lent celles des ascitiques ou des femmes enceintes. Chez ces dernières,
la lordose lombaire peut être la cause d'accidents sérieux à cause de
l'obliquité du bassin, de l'antéversion de l'utérus, qui en est la consé-
quence, et de la proéminence de l'angle sacro-vertébral. Dans quelques
cas rares signalés par M. Bouland, la lordose lombaire s'étendait jus-
qu'au milieu de la région dorsale, et compliquait une scoliose sans
cyphose ou courbure de compensation cervico-dorsalc. Ces exemples
se rattachaient sans doute à la lordose consécutive à la paralysie des
muscles de l'abdomen, décrite par M. Duchenne. En effet, suivant cet
auteur, dans cette variété de lordose les fesses sont saillantes et très-
développées: il existe une véritable ensellure constituée par le bassin
fléchi sur les fémurs, par les vertèbres lombaires, et par les dernières
dorsales; la ligne de gravité du tronc, comme on peut s'en convaincre
à l'aide d'un fil à plomb, se porte Irès en avant du promontoire; le
ventre très-développé, alors même qu'il y a émaciation générale, décrit
une courbe dont la convexité antérieure répond à la concavité de l'en-
sellurc lombaire. Dans la lordose consécutive à la paralysie des muscles
sacro-lombaires, les vertèbres des lombes présentent une flexion brus-
que, une sorte d'angle arrondi, au-dessus duquel le rachis forme une
ligne presque droite, fortement inclinée en arrière ; la ligne de gravité
Uik AFFECTIONS DliS ARTICULATIONS.
du tronc passe très en arrière du promontoire; il n'y a pas, à propre-
ment parler, d'ensellure; le bassin est très-étendu sur les fémurs, et'
il y a effacement des fesses. M. Duchenne (de Boulogne), qui a le pre-
mier signalé ces courbures paralytiques, a du reste montré que l'atti-
tude et la conformation du tronc changent pendant la station verti-
cale. Quand la force des muscles fléchisseurs des vertèbres lombaires,
c'est-à-dire des muscles de l'abdomen est diminuée, alors le bassin
s'incline davantage en avant sur les fémurs afin de faire supporter le
poids du tronc par les muscles spinaux extenseurs des mêmes vertè-
bres, c'est-à-dire par les muscles sacro-lombaires. Si, au contraire, les
muscles sacro-lombaires sont affaiblis ou atrophiés, le sujet redresse
le bassin sur les fémurs de manière à faire porter le poids du tronc par
les muscles de l'abdomen.
3° Scoliose. Nous prendrons pour type de notre description la sco-
liose caractérisée par une courbure à convexité gauche de la région
lombaire, à convexité droite des vertèbres dorsales, et dans la plupart
des cas, une courbure également à convexité gauche des dernières
vertèbres cervicales et des premières dorsales.
Au début, il y a proéminence en haut et en arrière de l'épaule droite,
dépression de l'épaule gauche , et en faisant croiser les bras sur la poi-
trine, on peut s'assurer que cette différence n'est due qu'à la forme du
thorax ; en même temps, la hanchegauche paraît plus grosse etplus sail-
lante. Vu par sa face postérieure, le tronc a cessé d'être symétrique. En
effet, le côté droit du thorax estbombéetun peu déjetéen arrière. L'inter-
valle qui sépare les fausses côtes gauches de la crête iliaque est diminué,
et il y a excavation, dépression au-dessus de la hanche du même côté.
A gauche, on oberve une disposition inverse. Vu par devant, le torse
offre un contraste frappant avec la partie postérieure; ainsi, la poitrine
semble proéminer davantage en avant et à gauche ; la clavicule de ce
côté est plus saillante qu'à droite à son extrémité sternale, oblique
en bas et en avant, tandis que celle du côté droit reste presque hori-
zontale. En même temps, le sein droit est plus éloigné que le gauche de
la ligne médiane, et ce dernier se trouve placé sur un plan plus posté-
rieur. Ajoutons que tous ces traits extérieurs de la difformité sont
encore exagérés par les attitudes des sujets.
L'exploration directe du rachis fait découvrir que les apophyses épi-
neuses, au lieu d'être superposées en ligne droite , suivant l'axe du
corps, forment une double ondulation en forme de S allongée. On ap-
précie facilement la valeur de ces ondulations en tendant un fil de la
septième apophyse épineuse cervicale à la crête médiane du sacrum, et
en mesurant la distance de cette ligne aux apophyses les plus déviées, ce
qui donne la flèche des Courbures. L'écartement des apophyses épi-
neuses de l'axe du rachis n'indique pas le degré de la déviation; car
DÉVIATIONS DU RACIIIS. kl 5
nous avons vu que les vertèbres subissent un mouvement de rotation
qui, éloignant le corps de la ligne médiane, en rapproche les apo-
physes épineuses. Au premier degré de la scoliose, le corps des ver-
tèbres a déjà subi un mouvement de torsion sur son axe et en sens in-
verse dans les différentes régions, alors même que les apophyses
épineuses se trouvent encore placées sur la ligne médiane. A ce moment,
la voussure dorsale commence à se prononcer et le flanc droit commence
à se creuser. Aussi, telle déviation faible observée par derrière sur
le squelette devient plus apparente quand on l'examine par devant. En
général les flèches des courbes décrites par les corps et par les apo-
physes ne sont égales que dans des cas exceptionnels de scoliose légère.
Dans tous les autres, la flèche de la courbure des apophyses n'égale
que les deux tiers, la moitié, le tiers, quelquefois le quart et même la
cinquième partie de la flèche de la courbure des corps vertébraux. La
différence entre ces deux courbures est d'ailleurs d'autant moins
grande que la scoliose est plus prononcée.
Enfin, nous devons ajouter que les faisceaux du muscle long dorsal,
refoulés par cette rotation des vertèbres, font une saillie notable
surtout dans la région lombaire sous la peau du côté convexe. A
FiG- 91. Fig. 92.
Garçon âgé de quinze ans affecté de scoliose et traité par M. P. Bouland. — La figure 91
a été prise avant le traitement. — La figure 92, après le traitement.
mesure que la déviation fait des progrès, ces caractères se dessinent
beaucoup plus fortement; c'est au point que les fausses côtes
peuvent toucher et même recouvrir l'os iliaque; la hanche rentre
tout à fait, le thorax est Irès-aplati sur les côtés, etc. Alors le
M 6 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
Ironc a notablement diminué de hauteur; la tûte est enfoncée dans
les épaules, |(! menton proémine au devant de la poitrine, le nez
est effilé, les pommettes anguleuses et saillantes. Cette diminution de
longueur du tronc, les membres ayant conservé leurs proportions nor-
males, fait paraître ces derniers beaucoup trop longs relativement au !
rachis. Cette disproportion est surtout sensible pour le bras et la jambe
gauches, à cause de l'abaissement de l'épaule correspondante, et de la
nécessité où sont les bossus de rejeter sur la cuisse du môme côté le
poids du corps, tandis qu'ils tiennent le genou droit plié. C'est aussi a
cetLe dernière période de la scoliose que se montre la gibbosité propre-
ment dite, formée aux dépens d'une grande partie du thorax tout à fait
déformé. Cette gibbosité, fortement proéminente et comme détachée
de la surface du tronc, d'abord arrondie, puis de plus en plus anguleuse
par suite de la flexion de l'angle des côtes, est tantôt globuleuse,
tantôt allongée en forme de côte de melon. L'épaule correspon-
dante la recouvre d'abord et en forme le point culminant; mais,
plus tard, l'omoplate est rejetée sur son côté externe. Par sa base qui
comprend quelquefois la région cervicale, cette protubérance se con-
fond en dedans avec les apophyses épineuses dont elle suit les sinuo-
sités. En même temps, la face antérieure du thorax subit une défor-
mation remarquable, devient très-oblique de bas en haut et d'avant en
arrière, et sa partie inférieure fait une grande proéminence en avant.
Il en résulte que le thorax forme une bosse antérieure dont l'exagé-
ration représente assez bien celle de la bosse dite de polichinelle. Dans
cette variété d'altération, l'abdomen paraît déprimé.
Nous avons supposé le cas le plus ordinaire de scoliose; mais celle-ci
peut présenter de nombreuses variétés. Ainsi, pour n'en citer que les
plus communes, la convexité dorsale, au lieu d'être tournée à droite,
peut regarder à gauche ; clans ce cas, on aura des dispositions inverses
de celles que nous avons vues dans le cas précédent. Chez quelques
individus, la principale courbure existe aux lombes, et alors la con-
vexité a généralement lieu du côté gauche ; le tronc est déjeté de ce
côté, et c'est la hanche droite qui devient saillante; la déviation dor-
sale est peu considérable et la poitrine moins déformée. Enfin, c'est
quelquefois à la région cervicale que se trouve la principale courbure,
et nous retrouvons dès le début les dispositions de la tète que nous
avons déjà fait connaître.
Nous avons parlé jusqu'à présent de courbure principale, sans défi-
nir ce que nous entendions par ce mot. Parmi les courbures latérales
qui constituent la scoliose, il n'y en a réellement qu'une qui soit pri-
mitive, essentielle; les autres sont secondaires, analogues aux courbures
dites de compensation, d'équilibre, dont nous avons parlé en traitant du
rachitisme.
DÉVIATIONS DU tUCIttS. /il 7
On comprend que, par suite des déformations; des déplacements que
ses déviations font éprouver aux viscères contenus dans le thorax et
['abdomen, ces derniers éprouvent des désordres plus ou moins graves.
Nous mentionnerons l'état de dyspnée commun chez les bossus, état
qui s'exagère au moindre mouvement actif, dans tout effort muscu-
laire un peu prolongé, le cri, lo chant, etc., leur prédisposition aux
baaladies pulmonaires, telles que la bronchite chronique et la pneu-
monie avec des recrudescences fréquentes; l'hypertrophie ou l'étal
graisseux du cœur, la gène de la circulation qui détermine un aspect
pAle, violacé du visage, l'œdème des membres inférieurs, etc. Les
fonctions digestives sont également en souffrance, une douleur persis-
tante siège à Pépîgastre ; il y a souvent de la diarrhée; et cet état influe
sur la nutrition ; aussi le sujet est-il habituellement amaigri et débile.
■Le côté correspondant à la convexité de la déviation est plus faible que
l'autre ; enfin, chez les jeunes personnes qui se trouvent à la période
de menstruation, celte fonction ne s'établit pas régulièrement, et il
serait même imprudent, dit Delpech, de provoquer l'apparition des
règles avant que le redressement de la taille ait rétabli l'équilibre
fonctionnel : ce serait, suivant lui, faire perdre inutilement du sang à
des personnes déjà anémiées, chlorotiques ; de plus, chez celles qui
sont déjà réglées, la menstruation se dérange en raison directe de la
déviation.
La compression des nerfs entre les vertèbres ou les côtes, le froisse-
ment des chairs par le tassement des os du tronc, donnent très-souvent
lieu à des douleurs permanentes vers la base du thorax ou des crêtes
iliaques, quelquefois môme à des névralgies le long du trajet des nerfs
qui émergent des paires lombaires et sacrées ou de leurs plexus.
Nous n'avons rien de précis à dire sur la marche de la scoliose.
Tantôt lente, tantôt rapide, elle s'arrête promptement ou progresse
d'une manière indéfinie.
Diagnostic. — La déviation en arrière ou cyphose peut être con-
fondue avec une gibbosité dépendant du mal de Pott. On l'en distin-
guera cependant à l'absence des signes suivants, qui se trouvent dans
cette dernière : saillie anguleuse d'une ou de plusieurs apophyses épi-
neuses, au niveau de la partie la plus prononcée de la courbe, douleur
locale, douleur épigastrique, douleur provoquée par le renversemenl
du tronc en arrière, abcès, paraplégie, etc. En outre, dans la cyphose,
la courbure est habituellement allongée; elle s'exagère dans la station
assise ; et, à un degré peu avancé, elle diminue, disparaît ou môme peut
être remplacée par une courbure en sens contraire, quand on renverse
le bassin.
La lordose ne sera pas considérée comme sympfoniatique d'une
carie vertébrale lorsqu'il y aura coexistence d'une cyphose.
NÈI.ATON. — PÀTH. CHiR. 111. 27
M S AFFECTIONS IJ15S ARTICULATIONS.
La scoliose accidentelle et réelle peut être confondue avec une sorte
de scoliose apparente produite par la contracture unilatérale du carré
des lombes et peut-être des intertransversaires lombaires. M. Duchenne
a rapporté trois cas dans lesquels il a vu cette contracture n'apparaître
que pendant la station debout. Les malades l'attribuaient à un travail '
forcé ou à une chute. Voici, suivant cet auteur, les symptômes princi-
paux qui distinguent cette scoliose apparente de la vraie : le tronc s'in-
lléchissait sur l'un des côlés, au niveau de la région lombaire et la
colonne vertébrale décrivait deux légères courbures, l'une lombaire
dont la convexité regardait à gauche, l'autre dorsale en sens contraire
par compensation. Les efforts que l'on faisait pour redresser le tronc
provoquaient de la douleur et une résistance invincible dans la région
lombaire du côté infléchi. De ce côté, le corps était déjeté et la hanche
effacée, et du côté de la flexion latérale et dorsale, l'épaule était abais-
sée. Dans la station assise, on observait les mêmes incurvations en sens
contraire. Quand on couchait le malade sur l'abdomen, la colonne
vertébrale reprenait sa rectitude, mais la hanche droite était plus élevée
que la gauche et il était impossible de l'abaisser même alors que la
malade était chloroformisée. Enfin, l'une de ces malades après avoir
été soumise à la faradisation des muscles sacro-lombaires et carré
des lombes du côté opposé à la contracture pendant une tren-
taine de séances, guérit de cette courbature et par suite de sa scoliose
apparente.
La contracture du rhomboïde donne à l'omoplate une attitude
qui offre quelque analogie avec celle de la scoliose à la première pé-
riode. Mais dans cette contracture outre qu'il n'y a pas de changement
dans la direction des apophyses épineuses et qu'il y a absence de vous-
sure dorsale correspondant aux côtes au niveau de l'omoplate déformé,
on ne constate également aucun changement dans la configuration de
la hanche et du flanc. (Duchenne, loc. cit.)
La scoliose est quelquefois simulée. Voici les caractères que donne
M. J. Guérin pour reconnaître la fraude. Dans la scoliose simulée, la
courbure est toujours unique, elle comprend un grand nombre de
vertèbres dorsales et lombaires; il n'y a pas de torsion dans les ver
tèbres éloignées de l'axe, et par conséquent saillie égale des fais-
ceaux des muscles extenseurs ; jamais de gibbosité. Les rides trans-
versales de la peau qu'on trouve ordinairement au niveau du thorax,
du côté concave, se trouvent ici au niveau du flanc : il y a une incli-
naison considérable du tronc, dont l'extrémité supérieure s'éloigne de
la verticale, à cause de l'absence des courbures compensatrices. Enfin,
la hanche. du côté concave est la plus élevée, le sujet marche sur la
pointe du pied, son membre paraît raccourci, il y a claudicalion appa-
rente.
DÉVIATIONS DU UAC111S. M 9
Los mêmes signes feront reconnaître l'inclinaison produite dans un
but intéressé par des individus qui, s'étant soumis à l'usage de corsets
et de machines, ont déterminé ainsi une courbure vicieuse qui linil
par acquérir un certain degré de permanence. Il y a de plus, dans ce
cas, au-dessus et au-dessous de la déviation principale, une légère
courbure de compensation qui disparaît dès qu'on essaye de redresser
le tronc.
Il importerait aussi de distinguer de la vraie scoliose les autres vices
de direction du rachis, tels que les attitudes vicieuses que M. Bouvier
appelle scolioses par flexion, et qui, suivant lui, disparaîtraient dès qu'on
place le su jet dans la position horizontale ou dans la station assise, comme
itIu a lieu lorsque l'attitude vicieuse est causée par l'irrégularité de lon-
gueur des membres inférieurs. Suivant M. Bouland, ce signe serait
d'ailleurs loin d'être pathognomonique, attendu qu'il l'a rencontré
même chez des enfants rachitiques et chez lesquels la scoliose était
déjà fort avancée. Quant aux flexions dues à une contraction invo-
lontaire des muscles causée par la douleur, elles peuvent ne pas dis-
paraître dans le décubitus, mais alors le diagnostic est fondé sur la
résistance que l'on rencontre à redresser le rachis. Cette résistance
douloureuse, en effet, n'existe pas au début de la vraie scoliose. Le
rachis, dans ce dernier cas, ne peut se redresser, mais le sujet ne
résiste pas et ne se plaint que des efforts qu'on lui fait subir.
Il suffit de noter, pour établir le diagnostic de la scoliose d'avec
la déformation qui survient dans l'hémiplégie ou dans la prédominance
originelle ou acquise d'une moitié du corps, que le développement des
muscles d'un seul côté n'est pas, comme la saillie musculaire de la
scoliose, borné à une région : il s'étend à toute la longueur de l'épine
et, de plus, il est commun à toute une moitié du système musculaire.
Enfin il peut arriver que la présence ignorée d'une scoliose devienne
la cause d'erreurs de diagnostic assez singulières. C'est ainsi que nous
avons vu quelquefois le mal de Pott latéral simuler, au point de trom-
per même un œil exercé, une scoliose simple, et que dernièrement
une femme âgée, soignée antérieurement par plusieurs chirurgiens,
fut envoyée dans le service de l'un de nous comme affectée d'un vaste
abcès froid qui aurait pris naissance, soit dans la colonne vertébrale,
soit dans l'épaule sous l'omoplate du côté droit. Il suffit d'une explora-
tion attentive pour faire voir qu'il n'y avait au contraire qu'un abcès
pMegmoneux, et grande fut la surprise quand on démontra que la
saillie, qui paraissait d'autant plus grande que le côté opposé était
profondément excavé, provenait uniquement d'une scoliose qui datait
de l'enfance.
Etiologie. — Les causes varient avec les différents genres do dévia-
tions. 1° La cyphose affecte spécialement les jeunes enfants et les vieil-
U20 A.FPEÛTIONS DES AI1TICUI.ATI0NS.
lards. La colonne vertébrale esL faible chez les premiers ; dès lors, si
l'enl'ant n'est pas soutenu, s'il est hydrocéphale, si les muscles posté-
rieurs du dos, sous l'influence d'une faiblesse native, d'une croissance
rapide ou d'une longue maladie, ont perdu leur énergie naturelle, le
poids des parties antérieures et supérieures l'emporte sur la résistance
opposée par ces muscles, et il en résulte une courbure du rachis en
avant. Ajoutons à ces causes, cbez les sujets de dix a quinze ans, l'habi-
tude de se tenir le corps penché en avant, et chez les jeunes filles, qui
y sont plus exposées que les garçons, l'absence de mouvements vio-
lents et répétés qui rendent aux muscles la force d'action qu'une crois-
sance rapide tend k leur faire perdre.
Chez les vieillards, l'exercice d'une profession qui demande une
flexion permanente en avant, la faiblesse des muscles extenseurs ou
leur atrophie (Duchennc), des douleurs rhumatismales qui s'oppo-
sent à la contraction de ces muscles, ou la rétraction des muscles
antérieurs; enfin, les contusions violentes, des efforts musculaires
exagérés : telles sont les causes auxquelles la cyphose doit être
attribuée. '
Au point de vue étiologique, la cyphose peut être spontanée ou
symptomatique. Chez les enfants, elle est presque toujours sympto-
matique du rachitisme quand elle ne dépend pas du mal vertébral de
Pott, et siège à l'union des régions dorsale et lombaire. C'est là, en
effet, que se trouve le point du rachis le plus mobile après la région
cervicale, et celui qui, tout en ayant à supporter un poids considérable,
n'a pas encore, chez l'enfant, cette large base de sustentation que les
vertèbres lombaires présentent chez l'adulte par le grand développe-
ment de leur corps. Cette cyphose rachitique n'est d'ailleurs, au début,
qu'une courbure par flexion; c'est seulement plus tard que quelques
corps vertébraux, quelques disques articulaires perdant de leur épais-
seur en avant, elle devient une courbure par déformation. Mais le rachi-
tisme n'est pas la seule cause qui produise la cyphose chez les enfants.
Quand il sont faibles, les muscles sacro-spinaux, incapables de main-
tenir la rectitude du tronc, surtout dans la station assise, laissent le
bassin basculer en arrière. Pour maintenir l'équilibre, la partie supé-
rieure du tronc s'infléchit en avant, et si le décubilus horizontal ne vient
pas combattre cette attitude vicieuse, il s'établit peu k peu une cour-
bure d'abord réductible, mais bientôt permanente.
Chez les adolescents, la cyphose, qui n'est que l'exagération de la
légère voussure dorsale qui s'établit dans la période de développement
du corps, reconnaît pour cause la plus habituelle la rapidité de la crois-
sance, l'élévation de la stature, la gracilité des formes, la faiblesse de
la constitution. La débilité consécutive à une affection chronique, la
convalescence même d'une affection aiguë peuvent aussi causer la
DÉVIATIONS DU RAC1IIS. A21
cyphose, surtout chez les filles, toujours moins robustes que les garçons.
Dans toutes ces diverses circonstances, c'est le défaut de tonicité mus-
culaire qui favorise la déformation. Mais cette déformation peut au
contraire résulter des contractures musculaires, comme une attitude
pins ou inoins vicieuse. C'est ainsi qu'en se penchant en avant pour
lire, écrire, dessiner, broder, etc., cela d'une façon trop prolongée et
continue, les jeunes sujets, surtout ceux qui ont la vue courte, s'expo-
sent à une cyphose rapide. On a dit aussi qu'une disposition hérédi-
taire, soit par une conformation spéciale du squelette, soit par un mode
particulier de l'action musculaire, peut prédisposer à la cyphose. On a
enfin signalé ce fait, qu'une souffrance viscérale, môme légère, peut à
tout âge, lorsqu'elle se prolonge, produire ^une cyphose très-caracté-
risée.
Chez les vieillards comme chez les enfants, la cyphose reconnaît sur-
tout pour cause l'affaiblissement musculaire, affaiblissement qui est,
du reste, ou combattu ou aidé parles habitudes prises. Ainsi tandis que
les militaires restent droits jusqu'à un âge avancé, les laboureurs, les
vignerons, les gens de bureau se courbent de très-bonne heure. Pour
les femmes, c'est le plus souvent au moment où elles cessent l'usage
du corset qu'elles voient, comme Winslow et Portai l'avaient fait re-
marquer, se produire la voussure sénile.
Lorsque la cyphose est symptomatique, elle peut dépendre de paraly-
sies, de contractures ou d'accidents rhumatismaux. Nous ne dirons
rien des paralysies qui produisent le plus souvent la lordose et que
nous allons retrouver tout à l'heure. Quant aux contractures, on a cité
quelques cas où les muscles fléchisseurs de la tête et du tronc, où les
muscles abdominaux ont pu déterminer une cyphose persistante. Mais
ce sont encore là des faits exceptionnels qui ne doivent pas nous arrê-
ter. Le rhumatisme, au contraire, soit musculaire, soit articulaire, est
une cause fréquente de cyphose. Lorsqu'il est musculaire, il peut agir
soit à la manière des contractures, soit parce que les malades pren-
nent, pour éviter d'exercer les muscles douloureux, de fausses atti-
tudes. Lorsqu'il est articulaire, il peut ou se limiter à un petit nombre
des articulations vertébrales ou se généraliser; il peut même, à la
longue, amener l'ankylose de la colonne vertébrale ; mais c'est là un
fait rare et qu'il ne faut pas confondre avec ces ossifications séniles
qui, sous l'influence de l'immobilité prolongée et d'une sorte de
pléthore calcaire, se produisent si fréquemment.
2° La lordose se produit souvent comme courbure de compensation
dans la cyphose dorsale. Dans les autres cas, on l'observe principale-
ment chez les individus faibles, débilités; chez les femmes qui se
tiennent fortement et habituellement cambrées en arrière, comme les
marchandes des rues qui portent des éventaires, ou les ascitiques.
422 AFFECTIONS DES ARTICUliATIONS.
3° Parmi les causes de la scoliose, les unes sont prédisposantes, les
autres efficientes.
Parmi les premières, nous mentionnerons : le jeune âge, c'est de
sept à treize ans que se manifestent le plus souvent les déviations
latérales; le sexe, elles sonl plus communes chez les filles ; le tem-
pérament lymphatique, bien qu'on ait dit qu'on rencontre peu de
scrofuleux parmi les scoliotiques (Bouvier); l'hérédité, qui peut, comme
l'a vu Portai, frapper un grand nombre de membres de la même famille,
et qui peut aussi sauter une génération ; la convalescence d'une longue
maladie, une affection des centres nerveux primitive ou consécutive,
un travail de dentition, une croissance très-rapide, l'inégalité de dé-
veloppement des muscles moteurs du rachis(Duchenne), l'inaction pro-
longée, la masturbation, de mauvaises conditions hygiéniques, etc.
Enfin l'inflexion normale de la région dorsale à convexité droite, qui
reconnaît elle-même pour cause la présence de l'aorte au côté gauche
du rachis, pourrait être considérée, suivant M. Bouvier, comme le point
de départ de la difformité. Il s'établirait, dit-il, pendant la période de
développement, une sorte de lutte entre la force d'accroissement du
côté gauche et la pression de la colonne sanguine artérielle à la sur-
face de la colonne vertébrale. Si la force plastique du rachis ne résiste
pas assez, les vertèbres dorsales comprimées se courbent au-delà
de la courbure normale, et une scoliose s'établit. Toutefois, nous devons
faire observer que, d'après les recherches de M. Bouland, les corps
vertébraux, du côté concave, ne subissent qu'un simple aplatisse-
ment, et que, dans aucun cas, excepté chez les sujets très âgés, ils
ne perdent de leur hauteur. Il est bien entendu que ces recherches
ont été faites sur des sujets non rachitiques.
Parmi les causes prédisposantes delascoliose,nous venons de citer une
croissance trop rapide et l'inaction prolongée : ce sont là en effet deux
des conditions qui influent le plus évidemment sur le mode de produc-
tion de la scoliose. Parmi les nombreux exemples que nous avons ren-
contrés, nous en citons deux seulement que nous venons d'observer et
qui sont véritablement remarquables. Chez un jeune homme âgé de seize
ans, l'accroissement des membres inférieurs s'était fait avec une telle
rapidité, qu'il existait une disproportion singulière entre leur longueur et
la hauteur du tronc, et que bientôt les genoux pliant sous le poids du
corps se dévièrent en dedans au point que l'emploi de tuteurs prothéte
ques devint indispensable. Sous l'influence d'un traitement bien dirigé,
les genoux reprirent leur rectitude et leur solidité, mais la croissance
continuant, ce fut le tronc qui devint le siège d'une scoliose des plus
caractérisées. D'autre part, chez un enfant âgé de dix ans et affecta
d'une tumeur blanche suppurée du genou, que nous eûmes à traiter
dernièrement, le repos au lit étant devenu indispensable, nous vîmes
dkviations ne HACUIS. '|23
qu'il s'était développé une scoliose dont les courbures s'étaient exacte-
ment moulées sur des coussins mal disposés. Il fallut, pour combattre
les progrès de la déformation, user d'un traitement des plus actifs.
Parmi les causes efficientes, nous citerons la claudication, quelle
qu'en soit la cause, et dans ce cas la convexité de la courbure répond
toujours au membre le plus court, qui est aussi celui vers lequel penche
le bassin, l'habitude déporter des fardeaux pesants d'un seul côté, les
attitudes vicieuses que prennent la plupart des jeunes personnes quand
elles sont assises et qu'elles se livrent au dessin, à la broderie, etc.,
l'usage des corsets; et quelquefois, chez les hommes, les professions
qui exigent des efforts avec un seul bras. — Diverses maladies du cou,
torticolis, engorgements des ganglions sous-maxillaires, peuvent dé-
terminer une inclinaison qui, à la longue, entraîne une incurvation de
la colonne cervicale. Le rétrécissement d'un côté du thorax qui succède
à la résorption d'un épanchement pleurétique, ne peut guère avoir lieu
sans que l'épine soit inclinée du même côté. Enfin, parmi les causes
admises à peu près par tous les auteurs, nous rangerons les douleurs
rhumatismales, qui peuvent déterminer des attitudes vicieuses et les pa-
ralysies partielles du tronc. Dans ces dernières, les muscles restés sains
font incliner la colonne de leur côté, et finissent par lui faire perdre sa
rectitude.
Il est un certain nombre de causes dont l'action a été vivement con-
testée, et que nous nous contenterons d'énumérer, sans entrer dans
une discussion qui nous conduirait trop loin. Ainsi, on a dit qu'un
premier accouchement était souvent suivi de déviation spinale. Glisson
pensait que la courbure vient de ce que les matériaux nutritifs se dis-
tribuent inégalement aux deux côtés des vertèbres. Mayow admettait
de son côté que la scoliose est le résultat d'un développement dispro-
portionné des os relativement aux muscles : ceux-ci, arrêtés ou re-
tardés dans leur accroissement pendant que les vertèbres croissent en
hauteur, forceraient ces dernières à s'incliner. Méry à son tour a étendu
et quelque peu modifié l'explication de Mayow, en admettant que les
muscles de l'épine, contractés avec force d'un seul côté, produisent
sa courbure latérale, et Morgagni ajoute que cette contraction des
muscles d'un seul côté peut dépendre, soit de convulsions, soit d'une
plus grande force naturelle de ces muscles, soit encore d'une paralysie
ou d'un affaiblissement des muscles antagonistes. — Delpech a signalé
le gonflement et l'hypertrophie des fibro-cartilages ou mieux ligaments
intervertébraux comme une cause fréquente des déviations latérales.
Il faut rapprocher de cette étiologie la suivante, émise par Duval, sa-
voir, le ramollissement par suite de subinllammation d'un seul côté des
fibro-cartilages des vertèbres et même de la substance osseuse de ces
dernières. Enfin la rétraction musculaire consécutive à une affection
hïk AÏFECTIONS DES ARTICULATIONS.
des centres nerveux, déjà indiquée par Morgagni et par Méry, a été
généralisée par M. Guérin, qui la considère comme l'origine de presque
toutes les difformités du système osseux. Cette opinion a rencontré de
vives oppositions au sein de l'Académie de médecine et au dehors, de
la part de tous les chirurgiens qui se sont occupés sérieusement de ces
difformités; aussi compte-t-elle aujourd'hui très-peu de partisans. Les
objections qui lui ont été adressées se trouvent résumées dans un ar-
ticle d'Ollivier (d'Angers). Nous ajouterons que ces objections nous ont
paru suffisantes pour nous décider à proscrire comme méthode exclu-
sive de traitement la section des muscles rétractés. Il est encore une
cause admise par quelques auteurs et qui paraît devoir être prise en
considération, c'est l'atrophie d'une moitié ou d'une partie seulement
du corps de quelques vertèbres. Enfin M. Bouland prétend n'avoir ja-
mais rencontrer à l'autopsie une scoliose commençante sans qu'il y ait
une déformation plus ou moins appréciable du squelette.
Pronostic. — La cyphose infantile peut laisser à sa suite une dif-
formité incurable; mais souvent aussi elle s'efface d'elle-même à
mesure que les os prennent plus de solidité. Chez les adolescents, la
cyphose tend à s'accroître avec l'âge et à atteindre des proportions peu
favorables au jeu des organes importants, tels que le cœur, les pou-
mons, l'estomac, etc. La lordose dorso-lombaire à un degré peu pro-
noncé n'est pas considérée comme une déformation : c'est une simple
cambrure qui, en esthétique, a même été considérée comme un
caractère de beauté; témoin la vénus Callipyge. D'après les recher-
ches de M. Duchenne, cette conformation est héréditaire et constitue
un caractère de race et même de famille; c'est ce qui explique pour-
quoi on l'observe assez fréquemment dans l'enfance. Suivant lui, cette
conformation serait habituellement due à une faiblesse relative des
muscles de l'abdomen et dans certaines circonstances aurait des incon-
vénients qu'il importe de signaler ici. Elle prédisposerait à un embon-
point précoce, et chez la femme elle favoriserait une relaxation consi-
dérable des parois abdominales après l'accouchement. Enfin, lorsque
l'embonpoint devient considérable, l'abdomen devient de plus en plus
saillant, ce qui augmente encore l'ensellure; alors la station prolongée
et la marche provoquent de la douleur et de la fatigue dans la région
lombaire; en outre, le décubitus dorsal provoque les mêmes douleurs
et les femmes ne peuvent garder cette position qu'en soutenant celte
région à l'aide de coussins. Les lordoses par atrophie des muscles de
l'abdomen occasionnent une iufirmité analogue. Mais comme elles se
rattachent toujours à l'atrophie musculaire progressive, nous n'insister
rons pas sur la gravité de ces désordres qui offrent relativement peu
d'importance comparativement à la maladie qui les produit. Quant à
la lordose par atrophie des sacro-lombaires, elle entraîne de graves
DEVIATIONS DU HACHIS. 625
conséquences. En effet, le tronc dans la station verticale arrive quelque-
fois à un degré de renversement en arrière tel que, dans certaines cir-
constances, il peut occasionner une paraplégie par compression de la
moelle épinière au niveau de la région lombaire, ou môme, à la suite
d'un mouvement brusque, une rupture ou une luxation de la
colonne vertébrale.
Les déviations latérales de l'épine n'empêchent pas les individus
qui en sont affectés d'arriver à un âge assez avancé. Néanmoins la
vie moyenne est certainement plus courte chez les scoliotiques.
« 11 est arrivé, dit Mippocrate dans son traité des articulations,.
» que plusieurs ont porté sans peine et sans maladie leur gïbbo-
n sité jusqu'à la vieillesse; cependant, même parmi ceux-là, peu ont
» dépassé soixante ans, et la plupart n'y vont pas. » Et Galien ajoute
judicieusement que ceux qui vieillissent le doivent à leur nature forte, à
la douceur du mal et au régime de vie qu'ils observent. La gravité des
déviations latérales du rachis consiste surtout dans les troubles qu'elles
apportent dans les fonctions des organes thoraciques et abdominaux.
Lorsque la difformité est récente, on peut s'opposer à ses progrès et
même la faire disparaître ; mais il n'en est pas de même lorsqu'elle
est ancienne, que les ligaments sont indurés ou ossifiés même, les
vertèbres ankylosées, et l'accroissement du sujet déjà terminé.
Marche. — Plusieurs circonstances intluent sur la marche, les pro-
grès et la durée de la scoliose, telles sont : une prédisposition hérédi-
taire, le sexe féminin, le bas âge, les approches de la puberté, la ra-
pidité de la croissance, la faiblesse de la constitution, les maladies de
l'enfance et de la jeunesse, les accouchements répétés, le repos trop
absolu et aussi les travaux pénibles et assidus, ceux surtout qui obligent
à une action irrégulière des muscles. Mais, en général, la déviation
reste stationnaire après la fin de l'accroissement, vers trente ans, pour
se prononcer ensuite davantage quand arrive l'âge mûr. Dans la vieil-
lesse, les progrès de la difformité n'ont plus d'autres limites que celles
que leur imposent la rencontre des parties solides étagées les unes sur
les autres et l'ankylose des articulations vertébrales.
Traitement. — Il faut : 1° combattre les causes sous l'influence des-
quelles se forment ces déviations ; 2° attaquer directement ces der-
nières par des moyens mécaniques, et 3° par les moyens dynamiques.
A. Cyphose. — Chez les jeunes sujets, on prescrira à l'intérieur les
toniques de tous genres; on fera des frictions stimulantes sur la région
de l'épine, et l'on soumettra l'enfant aux pratiques d'une gymnastique
appropriée dont le but est de fortifier les muscles extenseurs de la
colonne vertébrale et principalement les longs dorsaux. Ces exercices
ont été étudiés avec le plus grand soin au commencement de ce
siècle en Suède par Ling, d'où le nom de méthode suédoise qui leur
426 AFFECTIONS DBS AHTICIJUTIONS.
a été appliqué, et plus tard en Allemagne et en Angleterre par ses
élèves. Le principe sur lequel ils reposent consiste à faire contracter
volontairement les muscles affaiblis pendant qu'on remplace le jeu des
antagonistes par une résistance graduée faite avec la main du chirur-
gien. Les exercices qui ont le plus d'action sont ceux qui rapprochent
le mieux les omoplates delà ligne médiane. M. Duchenne, qui recom-
mande également ces exercices, se fonde sur les ohservations phy-
siologiques suivantes : 1° que si les omoplates sont fortement rappro-
chées de la ligne médiane, la flexion de la colonne vertébrale dans sa
portion dorsale devient très-difficile, sinon impossible; 2° que dans
toute cyphose dorsale les omoplates sont très-éloignées delà ligne mé-
diane; 3° enfin que les mouvements qui consistent à rapprocher l'une
de l'autre les omoplates tendent à redresser la cyphose dorsale. En
même temps, on aura soin de faire coucher l'enfant sur un lit ferme
et horizontal et de le faire travailler à une table convenablement
élevée. — Lorsque la déviation occupe la région cervicale, on peut
employer le moyen conseillé par Andry (1741), et qui consiste à faire
porter sur la tête un corps léger que le sujet doit y maintenir en équi-
libre, ou bien on emploiera, pour redresser la courbure, des courroies,
des bandes, en un mot, les différentes sortes de minerves. — Ces
moyens mécaniques sont rarement applicables aux cyphoses dorsale
et lombaire. — Dans ce cas, on se servira avantageusement des lits à
extension et compression combinées, et aussi de corsets bien con-
struits qui devront agir sur les omoplates en les tirant en arrière et
en pressant sur leurs angles intérieurs, sur la colonne rachidienne
en appuyant sur le sommet de sa voussure, enfin sur le tronc tout
entier, en repoussant en haut et en arrière toute la cage thoracique.
Parmi les moyens dynamiques, l'électricité peut jouer un rôle im-
portant en fortifiant la nutrition des muscles et leur puissance de con-
traction. Elle doit être appliquée sur ceux des régions spinales qui
correspondent à la convexité. En outre, M. Duchenne conseille la fara-
disation des deux tiers inférieurs du trapèze et de la portion hori-
zontale des grands dorsaux pour favoriser le rapprochement de
l'omoplate de la ligne médiane.
B. La lordose ne doit être traitée mécaniquement que lorsqu'elle est
portée au point de rendre la station difficile. Cependant, chez les jeunes
filles prédisposées héréditairement à la lordose dorso-lombaire, M. Du-
chenne conseille de faire porter une ceinture en tissu élastique qui
embrasse le ventre et vienne en aide aux muscles affaiblis. En même
temps, il prescrit les exercices gymnastiques qui exigent la contraction
énergique de ces muscles dans le but d'accroître leur puissance.
Lorsque la lordose est produite par une faiblesse, une atrophie très-
avancée ou une paralysie des muscles de l'abdomen, il prescrit encore
DÉVIATIONS i>n HACHIS. 627
une ceinture abdominale dans le but do soutenir le poids des viscères.
Enfin, si la lordose est consécutive à l'atrophie ou à la paralysie des
sacro-lombaires, il conseille l'usage d'un appareil qui, prenant un
point d'appui en avant sur les cuisses et eh arrière sur le bassin, sou-
tienne le tronc assez pour l 'empêcher de se renverser en arrière d'une
manière exagérée.
C. Scoliose. — Comme traitement général, nous recommanderons les
toniques à l'intérieur, les stimulants extérieurs le long de la colonne,
l'hydrothérapie, les bains de mer et les eaux minérales.
Duvernay dit que « le premier de tous les remèdes est une situation
» convenable, et qu'il importe que l'enfant se tienne au lit dans une
» situation presque horizontale, couché un peu durement sur une es-
» pèce de planche un peu matelassée. »
On fera donc coucher le sujet sur un lit ferme et résistant, dépourvu
d'oreillers et de traversins, et légèrement incliné de la tête aux pieds :
on emploie ordinairement les sommiers élastiques ou de crin piqué;
on remplit encore des sommiers de fougères, de feuilles de noyer, ou
de toute autre plante aromatique (Duval), et l'on place une planche
sous le matelas de dessous. Le malade doit reposer sur ces lits, non-
seulement pendant la nuit, mais encore à plusieurs reprises pendant le
jour, afin de neutraliser l'influence fâcheuse que le poids des parties
supérieures exerce sur les courbures du rachis. Pour la même raison,
on a conseillé l'usage des béquilles.
On corrigera autant que possible les attitudes vicieuses, un corset
simple ou mécanique maintiendra le corps, et l'on changera les occu-
pations auxquelles se livrait l'enfant. Dans le cas d'inégalité de lon-
gueur de l'un des membres, produisant par suite la claudication et sur-
tout une inclinaison du bassin, on en corrigerait les effets à l'aide d'une
béquille ou mieux d'un talon élevé du côté le plus court. Enfin, on com-
plétera l'action de ces différents moyens par une gymnastique ayant
surtout pour objet de soustraire, à l'aide d'une suspension méthodique,
les parties inférieures du tronc au poids des parties supérieures, et
d'accroître l'énergie des muscles postérieurs du tronc ; ainsi, l'ascension
a l'échelle, à une corde, à un mât, la progression à l'aide des mains,
sur les barres parallèles, sur les perches horizontales, rempliront cette
indication. A la fin du traitement, les autres moyens gymnastiques
seront avantageux pour consolider la guérison.
Il faut d'ailleurs comprendre ici sous le nom de gymnastique, non-
seulement les exercices réguliers dont nous venons de parler, mais
encore tous les mouvements capables d'exercer ceux des muscles
extenseurs et rotateurs de la colonne vertébrale qui sont affaiblis et
principalement les muscles sacro-lombaire et transversaire épineux qui
sont situés du côté de la convexité des lombes. Sans entrer dans la
h28 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
description de ces exercices qui serait trop compliquée, nous nous
bornerons à indiquer l'un des principaux qui, suivant M. Duchenne,
aurait pour effet de redresser la courbure lombaire. Le sujet étant de-
bout, on lui fait infléchir progressivement en avant et latéralement le
bassin sur le membre inférieur correspondant à la concavité de la cour-
bure lombaire pendant que le membre inférieur du côté opposé est
détaché du sol et maintenu dans l'extension sur le bassin : en même
temps, le sujet porte en arrière et en dedans le membre inférieur
abaissé du côté correspondant de façon à rapprocher le plus possible
l'omoplate de ce côté de la ligne médiane, tandis que le membre su-
périeur du côté opposé est porté dans l'élévation. Lorsque le malade
est arrivé au plus haut degré de flexion en avant, il se redresse lente-
ment de façon à reprendre la position verticale. Cet exercice est répété
à plusieurs reprises et pendant qu'il s'exécute, un aide soutient avec
les mains la face antérieure du thorax et la face postérieure de la région
lombaire afin de prévenir la chute qui pourrait avoir lieu par suite de
la perte de l'équilibre. Pendant ce mouvement on peut observer que
les muscles de la masse commune qui correspondent à la convexité
lombaire se contractent avec la plus grande énergie et que le mouve-
ment communiqué à l'omoplate a pour effet de déprimer la voussure
thoracique et conséquemment la convexité dorsale. En môme temps,
il convient de faire exécuter des mouvements de torsion du rachis en
sens contraire de celui que produit la déformation dans le but
d'exciter la contraction et de favoriser le développement des muscles
rotateurs affaiblis, tels que les transversaires épineux. M. Bouland,
qui a beaucoup pratiqué les exercices de la gymnastique suédoise,
attache surtout de l'importance aux mouvements volontaires qui ont
pour effet d'incliner le tronc obliquement en arrière du côté de la
convexité.
Il faut éviter avec soin, pendant ces exercices, d'abaisser l'épaule
correspondante et d'imprimer aux membres inférieurs aucun mou-
vement.
11 est bien entendu que la marche, la course, les mouvements spon-
tanés des enfants dans leurs jeux, tant qu'ils sont conformes aux lois
naturelles de l'organisme, ne leur sont pas moins utiles que tous les
exercices des gymnasiarques.
Lorsque ces moyens généraux n'ont pas fait disparaître la difformité,
il faut recourir à des moyens mécaniques spéciaux. L'emploi de ces
machines est indiqué dans le cas où l'affection est récente, dans le
cas où la colonne vertébrale a conservé encore assez de souplesse
pour pouvoir, à l'aide de pressions plus ou moins fortes exercées avec
les mains en sens inverse sur les parois latérales du tronc, reprendre
momentanément sa rectitude. Enfin, il faut, pour employer ces moyens,
DÉVIATIONS DU IUCltlS. V29
que l'individu ait atteint l'âge de puberté; car, dans l'enfance, la
colonne vertébrale est trop souple, et la difformité reparaîtrait après
la suspension du traitement.
Les procédés employés pour opérer le redressement de la taille sont
très-nombreux, mais ils peuvent tous se ranger sous trois chefs prin-
cipaux. Voici cette classification, que nous devons à M. Chassaignac.
Pour ramener à la rectitude un arc quelconque, on a :
1° Des tractions longitudinales dans le sens de la longueur de l'arc:
c'est ce que M. Chassaignac appelle redressement par élongation ;
2° Des pressions exercées sur la convexité de l'arc, les extrémités
étant fixées : c'est le redressement par aplatissement ;
3° Enfin, l'emploi de deux forces qui, appliquées aux deux extré-
mités de l'arc, dans une direction perpendiculaire àla corde de celui-ci,
attirent ses branches en les amenant sur la môme ligne que la convexité,
laquelle est retenue d'une manière fixe : c'est le redressement par ren-
versement de l'arc.
Ces moyens, au reste, se combinent souvent entre eux. Les pièces
employées devront porter sur des points d'appui larges et solides.
Il faut qu'elles embrassent le plus exactement possible les surfaces
sur lesquelles elles doivent agir, et les doubler même de coussins
pour éviter la douleur, sans gêner toutefois les mouvements. Du
reste, on aura soin que l'action de ces machines, d'abord faible, ne
devienne forte et puissante que graduellement. On les surveillera at-
tentivement, surtout chez les sujets maigres, et l'on changera de temps
en temps le siège de la pression, afin de prévenir l'inflammation de la
peau, les excoriations, etc. Malgré toutes ces précautions, nous devons
ajouter qu'il y aura toujours une déperdition de force, à cause des frot-
tements, de l'obliquité des pressions, de l'extensibilité des tissus
vivants à travers lesquels se transmet le mouvement, et enfin à cause
des déplacements presque inévitables des pièces de contention.
Nous ne ferons qu'énumérer les principaux appareils.
1° Appareils à extension. — Ce sont les lits extensifs, tous compa-
rables à celui de Venel, les ceintures ou corsets à tuteurs, les mi-
nerves, le collier de Nuck, les appareils à arbre suspenseur de la tôle,
comme celui de Lerocher, le corselet d'A. Paré, la croix de Lorraine
de Heister, dont on se servait beaucoup autrefois. Il en est un certain
nombre d'autres dont l'usage est aujourd'hui abandonné.
2° Appareils à compression. — On employait autrefois des plaques
rembourrées, des tampons, etc. Mais aujourd'hui on combine la com-
pression, soit avec l'extension continue, soit avec le redressement di-
rect. Ainsi, dans les lits à extension, on comprime au moyen de deux
plaques rembourrées, réunies à l'une de leurs extrémités et séparées à
l'autre par un ressort en spirale. On a aussi des plaques adaptées au
/|30 AFFECTIONS DES ARTICULATIONS.
corset compressif imaginé par Chailly et Godier. 11 y a aussi les gout-
tières de Récamier, de Bonnet, espèces d'auges dans lesquelles on
immobilise les malades.
3° Appareils, à redressement direct. — Nous mentionnerons le lit à
extension sigmoïde, de M. J. Guérin, les lits de Heine, ceux dont se sert
M. Bouvier, armés de pelotes à pression, de bandes de cuir mince, de
ressorts plus ou moins résistants; les ceintures ou corsets à inclinaison
(Delpech, Hossard, Tavernier, etc.). Le grand inconvénient de ces cein-
tures est que, manquant de point d'appui suffisamment résistant, elles
s'inclinent ordinairement dans le sens de la déviation et contribuent
presque toujours à entraîner le buste plutôt qu'à le soutenir. Aussi
leur emploi exige-t-il, pour obtenir un résultat appréciable, une sur-
veillance assidue. Quant aux corsets, ils sont sujets à moins de dépla-
cement parce qu'ils enveloppent le buste tout entier : mais ils doivent
être appliqués dès le début. Parmi ces corsets, ceux auxquels nous
avons donné la préférence sont : a, le corset à barrette. On sait
qu'il est garni en arrière et sur les côtés de tiges d'acier, minces,
verticales, très-rapproebées et reliées entre elles à la face cutanée
par d'autres tiges transversales qui les empêchent de dévier; b, le
Fig. 93. — Cuirasse en cuir moulé, garnie de nervures d'acier et munie de deux
béquillons montés à ressort.
Cotte cuirasse, construite par M. Mathieu, est percée de trous multiples qui permettent la
circulation de l'air.
corset en cuirasse que nous avons fait construire sur nos indica-
tions par M. Mathieu, et que nous avons figuré ci-dessus (fig. 93).
DÉVIATIONS DU HACHIS. 431
Ce corset doit être construit sur un moule en plâtre pris sur le tronc
redressé du malade. Il doit être garni, comme on le voit, de ner-
vures d'acier qui l'empêchent de se déformer, et de deux béquillons
montés à ressort qui soutiennent les épaules à la même hauteur. Celte
cuirasse doit être construite de façon à exercer une compression assez
forte sur la surface dont la convexité est exagérée. Pour mieux obtenir
le résultat, elle peut être armée de plaques ou de pelotes convenable-
ment disposées. Par contre, elle ne doit pas emprisonner de trop près
Fig. 9U. — Corset de M. Duchenne.
les régions aplaties, afin de permettre à ces dernières de reprendre
leur forme normale pendant le cours du traitement; c, le corset
de M. Duchenne (fig. 94). Ce corset diffère des autres en ce qu'il
est composé : 1» de deux moitiés qui sont réunies par une bande
de tissu de caoutchouc d'un travers de doigt de hauteur et située à
A32 Amîr/rtoNs des articulations.
l'union de la courbure lombaire avec la courbure dorsale; 2" d'une
ceinture A reposant sur le bassin et placée par-dessus le corset;
3° de deux tuteurs métalliques D, E, fixés inl'érieurement et pos-
térieurement à la ceinture A, de manière à être inclinés à volonté
latéralement et supérieurement par des courroies attachées à l'un d< s
côtés de la moitié supérieure du corset et au niveau de la partie
moyenne de la convexité lombaire C; k" de bretelles percées de trous
au moyen desquels elles se fixent à des boulons rivés à la ceinture et
ii l'extrémité supérieure des tuteurs. Cet appareil agit sur les con-
vexités dorsale et lombaire et n'exerce que des pressions latérales
sans gêner la respiration.
Parmi les moyens dynamiques qui peuvent être proposés, l'électri-
sation des muscles spinaux correspondant à la convexité doit occuper
le premier rang. M. Bouland se sert de l'électropuncture.
Ce que nous avons dit de la rétraction musculaire, en traitant de
l'étiologie, nous dispense de parler de la myolomie rachidienne, à la-
quelle n'ont pas été favorables les discussions nombreuses soulevées
à l'Académie de médecine il y a quelques années.
En résumé, si les moyens curatifs institués de nos jours contre la
scoliose ne possèdent pas toute l'efficacité désirable, ils sont néanmoins
d'une utilité incontestable, et nous sommes loin du temps où Dionis
écrivait à propos d'une enfant de huit ans qui appartenait à la famille
de Louis XIV, et dont la taille commençait à se dévier, les quelques
lignes qu'on va lire : « On lui fit de petits corsets de baleine et un fauteuil
» où il y avait des cordons qui, passant par-dessous les aisselles, sup-
» portaient toute la charge du corps et soulageaient les vertèbres du
» poids des parties supérieures. Mais on ne put éviter que la taille ne
» fût gâtée. »
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÊTE.
CHAPITRE III.
AFFECTIONS DE LA TÉTE.
ARTICLE PREMIER.
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÊTE (r-LAIES DE LA TÊTE).
La chirurgie n'a peut-être pas de sujet à la fois plus vaste et plus
important. L'extrême fréquence des plaies de la tête, les phénomènes
si variés et les complications quelquefois si graves auxquels elles
peuvent donner lieu, nous expliquent la prodigieuse quantité d'ou-
vrages qui ont été écrits sur cette matière. Mais, dans ces ouvrages, il
a été émis tant d'erreurs, tant d'opinions contradictoires, et ces er-
reurs, ces contradictions, promulguées par les chirurgiens les plus
recommandables, ont trouvé un si facile accès dans les travaux les
plus autorisés, qu'il est indispensable de faire la part rigoureuse du
vrai et du faux, de distinguer autant que possible les doctrines qui
ont reçu la sanction de l'expérience de celles qu'elle n'a point con-
firmées.
Toutefois nous nous attacherons moins à reproduire dans cet article
toutes les opinions qui ont successivement eu cours dans la science,
qu'à donner à nos lecteurs les notions que nous croyons nécessaires
pour répondre aux exigences de la pratique.
Sous le titre d'affections (raumatiques de la tête, nous devrions com-
prendre les lésions de la face et celles du crâne; cependant, pour nous
conformer à l'usage généralement reçu, nous n'étudierons ici que
celles qui sont le résultat immédiat ou consécutif d'une violence
exercée sur cette partie de la tête qui est située au-dessus de deux
lignes demi-circulaires partant de la bosse frontale et allant se re-
joindre à la protubérance occipitale, en passant au-dessus des conduits
auditifs externes : les lésions des organes des sens et des autres par-
ties de la face seront Iraitées dans des chapitres spéciaux.
A l'exemple des auteurs classiques, nous diviserons les affections
traumatiques du crâne en plusieurs classes, suivant les couches qui
auront été intéressées. Ainsi, nous étudierons successivement : 1° les
lésions des parties molles extérieures du crâne; 2° celles des os du
crâne; 3° celles des organes renfermés dans cette cavité. Nous pro-
céderons dans cette étude par subdivisions fondées sur la nature des
NÉLATON. — PATII. CUIR . 111. _~ 28
Uili AFFECTIONS DE LA TETE.
instruments vulnérants : instruments piquants, tranchants, conton-
dants. Nous consacrerons un paragraphe spécial aux plaies par armes
à feu.
§ I. — lésions des parties molles extérieures du crâne.
A. Par instruments piquants. — Elles sont rarement profondes et
étendues, la forme arrondie du crâne ne se prêtant guère à ce que
l'instrument vulnérant, qui est habituellement un clou, un foret, un
couteau, un sabre, une cpée, une baïonnette ou une lance, parcoure
un long trajet. Il arrive, en effet, de deux choses l'une : ou bien l'in-
strument agit perpendiculairement au crâne, et alors il est bientôt
arrêté par l'obstacle que lui présentent les os; ou bien cet instrument
agit dans une direction parallèle à la surface des os du crâne, auquel
cas les téguments sont bientôt traversés de dedans en dehors, sauf
cependant à la région temporale et à la partie inférieure de la région
frontale, dont la forme aplatie lui permet de parcourir un trajet sous-
cutané d'une certaine étendue.
Ces piqûres sont ordinairement simples; tantôt la peau seule est in-
téressée, tantôt la lésion s'étend jusqu'à la couche aponévrotique ou
même au périoste. Mais le plus souvent les plaies guérissent facilement
et rapidement sans donner lieu à des accidents graves. Il suffit d'ap-
pliquer immédiatement quelques compresses imbibées d'eau fraîche,
après avoir toutefois rasé la partie blessée. Ce dernier précepte trouve
son application dans toutes les affections traumatiques de la tête mous
l'érigeons par conséquent tout de suite en règle générale, afin de n'a-
voir pas à l'indiquer de nouveau à chaque occasion nouvelle.
Quelquefois cependant ces piqûres sont compliquées de la lésion
d'une artère, d'une douleur très-vive, d'une inflammation érysipéla-
teuse, et même d'un phlegmon diffus, etc. Mais comme ces accidents
accompagnent aussi les plaies faites par les instruments tranchants et
contondants, nous attendrons, pour en parler, que nous ayons traité
de ces dernières, afin d'éviter des répétitions.
B. Par instruments tranchants. — Elles sont rarement très-étendues,
à moins que l'instrument n'ait été comme promené sur la tête, ou n'ait
une forme recourbée, à concavité du côté tranchant, comme une
serpe ou une faux. Au reste, quelles que soient leur étendue et leur
profondeur, ces plaies, lorsqu'elles sont dirigées perpendiculairement
à la voûte osseuse , sont ordinairement simples, comme les précé-
dentes, et -se comportent, à la tête, le plus souvent comme aux autres
parties du corps. Il est à remarquer en outre que leurs lèvres ont
très-peu de tendance à s'écarter, et qu'on trouve dans cette région
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TETE. &35
toutes les conditions favorables à la réunion immédiate, à savoir :
l'immobilité des parties, la vascularité des tissus, et la facile mise en
œuvre des moyens contentifs qui trouvent sur les os sous-jacenls un
point d'appui des plus favorables.
Ce qui précède indique suffisamment qu'il faudra, après avoir soi-
gneusement débarrassé la tête, à l'aide des lavages à l'eau tiède, de
cette calotte épaisse que forme le sang en se caillant au milieu des
cheveux, et après avoir rasé ces derniers, tenter de réunir ces plaies
par première intention. De simples bandelettes agglutinatives, faisant
une fois et demie le tour de la tête, suffiront pour maintenir réunies
les lèvres de ces plaies, quel que soit leur siège : la suture ne nous pa-
raît devoir être nécessaire que dans les cas très-rares où la plaie est
très-longue, ou bien lorsque le muscle frontal a été coupé en travers
dans une certaine étendue.
Mais quand la direction de ces plaies est oblique, la cicatrisation
est plus lente, parce que ces plaies sont alors plus étendues et que
d'ailleurs il est difficile d'obtenir un rapprochement aussi exact des
surfaces divisées et d'éviter l'irritation produite sur elles par le
contact de l'air et surtout par l'extrémité des cheveux qu'on a rasés,
mais dont la croissance ne s'arrête pas. C'est ainsi que J. L. Petit a
dû, en pareille circonstance, épiler la lèvre de la plaie restée adhé-
rente au crâne.
Ces plaies obliques peuvent aussi s'accompagner de pertes de sub-
stance, et elles guérissent alors plus lentement encore, parce que la
forme convexe du crâne et la résistance des tissus qui le recouvrent
s'opposent à ce qu'on amène en contact les bords de la division. Si
bien qu'il faut tout un travail de réparation pour compléter la cica-
trice.
Nous indiquerons plus loin la conduite à tenir dans le cas de plaies
à lambeaux.
Le pronostic des plaies de tête par instruments tranchants est,
comme nous l'avons dit, habituellement rassurant. Toutefois on a vu
la mort survenir après une opération qui n'avait nécessité qu'une
simple incision du cuir chevelu, et A. Cooper parle dans ses Lectures
d'une dame qui succomba à la suite de l'extirpation d'une tumeur en-
kystée des téguments du crâne.
C. Par instruments contondants. — Les instruments contondants pro-
duisent des effets variés, tels que de simples contusions, des tumeurs
sanguines, des plaies contuses, avec ou sans lambeaux et la dénuda-
tion des os, effets d'une assez grande importance pour devoir être
étudiés séparément.
Nous parlerons ensuite de quelques autres complications que ces
plaies peuvent entraîner avec elles, telles que l'hémorrhagie, l'inflam-
'l36 AFFECTIONS 11 E LA TETE.
malion érysipélateuse et phlegmoneuse de leurs bords, après quoi
nous parlerons du phlegmon diffus sous-aponévrotique. Enfin, comme
nous l'avons annoncé en Léte de ce chapitre, nous terminerons <>n
disant quelques mots des plaies par armes à feu et de quelques compli-
cations qui se rencontrent surtout dans ces sortes de plaies, telles,
par exemple, que la présence de corps étrangers.
Contusions. — Quel que soit l'effet produit, les causes qui produi-
sent les contusions du crâne peuvent être rangées sous deux titres
principaux : tantôt c'est une chute faite d'un lieu plus ou moins élevé
et qui a poussé la tôte sur un ou plusieurs corps durs; tantôt ce sont
des violences ou des chocs agissant sur le crâne, soit libre et mobile,
soit préalablement fixé sur un plan résistant, tel que le sol, un arbre,
une muraille, etc. Dans ce dernier mode de production, le corps con-
tondant est le plus souvent un bâton, une pierre, un marteau, un
corps lourd qui tombe ou qui est lancé, une balle, un boulet ou un
éclat d'obus. On conçoit facilement que l'étude des effets variés pro-
duits par ces causes si diverses n'est pas indifférente au chirurgien.
Aussi prendrons-nous soin, dans le cours de cet article, d'appeler
l'attention du lecteur sur quelques-uns des faits les mieux observés,
Mais une remarque que nous pouvons faire tout de suite, c'est qu'il
n'est pas toujours facile, à l'aspect d'une plaie des téguments du
crâne, de dire si le corps vulnérant est ou non un instrument tran-
chant ou contondant.
En effet, grâce au plan osseux sous-jacent, les corps contondants
peuvent produire une plaie semblable à celle qui aurait été faite à
l'aide d'un instrument tranchant. Ce fait peut avoir quelque impor-
tance au point de vue surtout de la médecine légale.
Tumeurs sanguines. — ■ La contusion des téguments crâniens est ordi-
nairement suivie, au moment même de sa production, d'une tumeur
ou bosse résultant d'un épanchement de sang dans le tissu cellulaire
sous-cutané, ou, ce qui est plus fréquent, entre l'os et le péricràne,
ainsi que le démontrent plusieurs observations de Malaval insérées
dans les Mémoires de l'Académie de chirurgie (Ier vol., p. 207 et suiv.).
Quoi qu'il en soit de leur siège précis, ces bosses se présentent plus
fréquemment au crâne que dans toutes les autres parties du corps, ce
qui tient sans doute à la disposition des parties, au nombre, au vo-
lume des vaisseaux et à leur interposition entre les agents vulnérants et
un plan osseux résistant, à. l'obstacle qu'apporte ce plan osseux
au développement en profondeur des tumeurs et des collections
liquides.
Ces bosses sanguines, d'ailleurs, se forment de préférence au niveau
du frontal ou des pariétaux; elles sont plus rares à la région temporale
et presque inconnues à la surface de l'occiput.
AFFECTIONS THAUMATIQUES DE LA TÈTE. /|37
Elles olfrent (.railleurs à observer des symptômes différents : les
unes sont dures dans tous leurs points; les autres sont dures à leur
circonférence seulement et molles à leur centre. Cette dissemblance
tient à ce que, dans les premières, il y a seulement infiltration de sang
dans le tissu cellulaire, tandis que, dans les secondes, le sang est véri-
tablement épanché.
Il est aussi à remarquer qu'une bosse sanguine, qui d'abord est d'une
dureté uniforme, peut plus tard se ramollir au centre, en conservant à
sa périphérie une sorte d'auréole très-résistante. On a expliqué ce phé-
nomène par l'altération du sang épanché et par les modifications qui
surviennent dans la proportion de ses éléments, soit solides, soit li-
quides.
L'existence d'une dépression au centre de la tumeur sanguine est
un fait important à connaître, car elle pourrait faire croire très-aisé-
ment à une perforation de l'os, ou du moins à un enfoncement. C'est
ce qui arriva à ce chirurgien dont Ruysch releva l'erreur. De plus, si
au fond de ces tumeurs passait une artère, et cela peut avoir lieu à la
région temporale, les pulsations communiquées par cette artère à la
masse liquide pourraient simuler les ballements du cerveau. Voilà une
double cause d'erreur contre laquelle J. L. Petit recommande bien
expressément de se tenir en garde, avouant ingénument qu'il s'y est
trompé lui-môme. Percival Pott fait le même aveu et donne le même
conseil. Il est d'ailleurs assez facile d'éviter cette erreur, puisqu'il suffit
d'exercer une pression soutenue sur le relief de ces tumeurs. Celte
pression expulse le sang infiltré et fait disparaître les inégalités qui
pouvaient simuler la saillie formée par des fragments osseux.
Quelquefois ces collections, dont le volume ordinaire varie depuis
la grosseur d'une petite noix jusqu'aux dimensions du poing, au lieu
d'être limitées, circonscrites, sont vastes, diffuses, et occupent presque
toute la région crânienne. Cela s'observe assez fréquemment chez les
personnes affectées de scorbut.
Quoi qu'il en soit, ces bosses se terminent souvent par résolution
sous l'influence des résolutifs ou de la compression. On peut quel-
quefois arrêler leur développement en pressant sur elles, soit à l'aide
d'une pièce de monnaie, soit à l'aide des pouces, d'un morceau de
bois ou de carton. C'est en multipliant les surfaces absorbantes et
par l'écrasement brusque de la collection sanguine, en transformant
un épanchement en une infiltration, c'est-à-dire une contusion au
deuxième degré en une contusion au premier, qu'agit ce dernier
moyen. Mais quelquefois, quand ces tumeurs sont vastes, la résolution
s'en fait lentement, l'inflammation s'en empare. Boyer, Callisen, don-
nent alors le conseil de les traiter par les émollients, de les couvrir de
sangsues et enfin de les ouvrir largement à leur partie la plus déclive.
'•38 AFFECTIONS DE LA TÊTE.
On évacue le liquide et les caillots à l'aide de pressions doucement
ménagées par les ouvertures multiples qu'il est plus sage de faire, et
l'on peut aussi favoriser le recollement des parois par une compres-
sion proportionnée à l'état des parties.
Il ne faudrait point désespérer d'obtenir la réunion sans exfoliation
si, après l'ouverture de la tumeur, on trouvait l'os détaché du péri-
crâne et complètement dénudé : des observations de Malaval et bien
d'autres autorisent à compter sur un recollement, même assez prompt.
Plaies contuses. — Les plaies contuses des téguments du crâne res-
semblent quelquefois tellement par leurs symptômes, leur marche et
leur terminaison, à celles qui sont produites par des instruments
tranchants, qu'on s'y tromperait souvent, ce qui tient, soit à la den-
sité, à la tension, au peu d'épaisseur des tissus interposés entre le
corps vulnérant et la voûte osseuse, soit à la forme convexe des os du
crâne, soit aux inégalités, aux angles des arêtes du corps contondant.
Dans ce dernier cas, le point lésé est, on le conçoit, très-circonscrit,
et il n'existe autour de lui aucune trace de violence. La conduite du
chirurgien est alors la même que dans les cas de simples divisions.
Toutefois les plaies contuses ne sont pas aussi exemptes de complica-
tions que les plaies par instruments tranchants; il y a quelquefois
mâchure, dilacération des parties. Il faut, même dans ces cas, les
absterger avec soin et les réunir immédiatement, souvent alors elles
ne suppurent qu'à la surface, et se cicatrisent fréquemment au fond
par première intention.
Les plaies contuses peuvent aussi se compliquer d'un décollement
de leurs bords, décollement qui s'étend plus ou moins suivant la di-
rection plus ou moins oblique qu'a prise la force contondante, et qui
porte tantôt sur le cuir chevelu seulement, tantôt et le plus souvent
sur la couche fibro-musculaire, tantôt enfin sur le péricrâne lui-même.
C'est alors qu'il convient, suivant nous, de se défier du précepte de
Boyer, qui conseille de toujours réunir par première intention. Il peut
arriver en effet, comme c'est l'opinion de Dieffenbach et de Lisfranc,
que la guérison ne soit qu'apparente, et que, bien que le cuir chevelu
soit réuni, les parties sous-jacentes restent décollées et ne viennent à
s'enflammer. Pour éviter donc d'avoir plus tard des abcès à ouvrir, il
conviendra de s'en tenir d'abord à des applications émollientes, et de
ne commencer à panser à plat qu'au bout de plusieurs jours, en sur-
veillant de très-près la marche de la cicatrisation. S'il se formait des
abcès, on ferait les contre-ouvertures nécessaires et l'on chercherait,
par la compression, à obtenir le recollement des parties soulevées.
Enfin, pour le cas où la pression aurait été forte, où le coup aurait
porté d'aplomb, il ne serait pas inutile, même en l'absence de tous
symptômes cérébraux, de pratiquer une ou deux saignées du bras.
AFFECTIONS TRAUM A TIQUES DE LA TÊTE. /l39
11 est. bien entendu qu'on devra raser les cheveux : J. L. Petit con-
seille d'étendre cette opération à toute la tête, afin que rien n'échappe
au chirurgien, souvent mal renseigné par le malade, qui, soit parce
qu'il était en état d'ivresse, soit à cause de la soudaineté de l'acci-
dent, n'a pu se rendre un compte exact de ce qui lui est arrive;.
Quand une plaie contuse se complique de bosse sanguine sous-ja-
cente, il faut, si la bosse sanguine communique avec la plaie, faciliter
au besoin, par un débridement, l'écoulement du sang; et si la bosse
sanguine ne s'ouvre pas dans la plaie, mais est plus profonde que
celle-ci, c'est-à-dire placée sous la couche fibro-musculaire, ou même
sous le péricràne, on n'ouvrira le foyer sanguin que s'il est considé-
rable. Dans le cas contraire on pansera la plaie conluse comme s'il
n'y avait pas de bosse sanguine, se contentant de favoriser la résolu-
tion de cette dernière par une douce compression.
Plaies à lambeaux. — Les plaies du cuir chevelu présentent fréquem-
ment des lambeaux de dimensions variables. On a vu de ces lambeaux
partir de la partie supérieure du crâne et retomber sur les yeux. Des
roues de voiture et des machines ont même décollé la presque tota-
lité des parties molles de la voûte du crâne. C'est ainsi que J. L. Petit
a raconté l'observation d'un cocher qui, renversé de son siège, eut la
tête prise entre le pavé et la roue de la voiture, de telle sorte que le
cuir chevelu fut décollé depuis le front jusqu'à l'occiput, où le lam-
beau tenait encore.
On lit aussi dans le Chirurgien d'armée de Ravaton, que chez un
grenadier, à la suite d'un pareil accident, tout le cuir chevelu, avec
l'oreille d'un côté, était rabattu sur le côté opposé, et de La Motte a
observé, sur un couvreur tombé du haut d'une maison, une plaie
qui avait divisé les téguments le long de la suture sagittale : ces tégu-
ments, rabattus à droite et à gauche, recouvraient les deux oreilles.
Les dispositions anatomiques qui expliquent la production fréquente
de ces lambeaux sont les suivantes : d'une part une surface osseuse
très-étendue pouvant donner un point d'appui, et d'autre part la pré-
sence d'un tégument séparé du crâne par une couche très-peu épaisse
de parties molles. En effet, lorsqu'un corps contondant vient à agir
obliquement sur la région crânienne, qu'arrive-t-il? La peau fortement
comprimée est divisée, puis l'agent vulnérant continuant à agir, et
glissant sur le plan oblique que lui offrent les os du crâne, refoule
une des lèvres de la plaie, la pousse devant lui, et le lambeau est pro-
duit. Nous ne dirons rien de l'épaisseur ni des formes très-diverses
que peut présenter ce lambeau; mais nous ajouterons que, suivant
nous, on s'est trop préoccupé, dans le traitement, de la situation de
la base et de la partie libre des lambeaux. Cette situation, en effet,
varie avec les différentes positions du malade. Prenons un exemple:
uau AKKECTIONS DE LA TÊTE.
Un lambeau existe au front; sa base est tournée du coté des yeux et
son sommet atteint le vertex. Évidemment, dans ce cas, si nous suppo-
sons le blessé dans une position verticale, le lambeau aura sa base en
bas et son sommet en haut; mais si le sujet est couché sur le dos, les
rapports de la base et de la pointe du lambeau changeront nécessaire-
ment.
Il est remarquable que ces plaies guérissent très-promptement.
J. L. Petit dit avoir vu plusieurs fois une grande partie de la calotte
crânienne détachée de la voûte osseuse se reprendre en vingt-quatre
heures. Et s'il arrive que le lambeau se tuméfie ou s'enflamme, du
moins est- il à peu près sans exemple, quelle que soit l'étroitesse de la
base de ces lambeaux, qu'ils se mortifient; ce qui s'explique par la
disposition des vaisseaux et nerfs qui alimentent le cuir chevelu, et
par la richesse de leurs anastomoses. Au niveau seulement du sommet
du lambeau la suppuration s'établit et se prolonge quelquefois assez
longtemps. Cela tient en effet à ce que c'est surtout au sommet du
lambeau qu'a porté l'effort contondant : ce sommet peut donc être
atteint dans l'intégrité même de ses parties constituantes et nécessiter,
pour sa cicatrisation, un travail réparateur.
C'est sans doute pour cette raison que d'anciens auteurs avaient
conseillé de retrancher du lambeau la portion mortifiée par le choc.
Pott, qui combat cette pratique déraisonnable, l'admet seulement
pour les cas où l'état des parties sous-jacentes semblerait devoir né-
cessiter plus tard l'application du trépan. Pour nous, nous la rejetons
complètement, sauf pour le cas où les parties sont tellement dilacé-
rées que l'espoir de les conserver est tout à fait nul.
Dans tous les cas on réappliquera le lambeau et on le maintiendra,
soit au moyen de quelques bandelettes agglutinatives. soit à l'aide de
points de suture très-écartés les uns des autres, mais non, comme on
l'a conseillé, à l'aide de serres-fines. Il peut se faire, à sa base, un épan-
chement de sang ou de pus; or, pour prévenir cet inconvénient, sans
abandonner les avantages qui résultent de la réapplication immédiate
du lambeau, J. L. Petit conseille de commencer par faire une incision
à sa base afin de procurer aux liquides un écoulement libre et facile.
Mais nous pensons que cette contre-ouverture ne convient que lors-
qu'on a essayé la compression, faite comme nous allons l'indiquer, et
que celle-ci n'a pu prévenir la formation d'un abcès, auquel cas il est
toujours temps de donner issue au pus, soit en pratiquant une ouver-
ture artificielle, soit en détruisant au moyen d'un stylet mousse une
partie de la cicatrice récemment formée. Pour bien ménager dans ces
cas la compression, il convient de disposer à la base du lambeau une
couche d'ouate en guise de compresse graduée et de placer la pre-
mière bandelette agglutinative de façon à laisser libre, pour l'écoulé-
AFFECTIONS TRAUM ATIQUES DE LA TÊTE. U<\\
ment des liquides, les deux extrémités de la base du lambeau. La
couche d'ouate diminuant d'épaisseur vers le sommet et les bords du
lambeau, on conçoit difficilement l'accumulation du sang ou ta for-
mation d'une collection purulente.
Dénudation des os. — La dénudation des os du crâne est souvent le
résultat de l'action des corps contondants. Elle est aussi quelquefois
due à l'action très-oblique des instruments tranchants. Mais il faut ici
distinguer deux espèces de dénudations : la première, qu'on peut ap-
peler immédiate, est produite instantanément par l'agent vulnérant
lui-même; la deuxième est produite par l'inflammation consécutive.
Dans le premier cas, il f? it procéder sans délai, avant que l'action de
l'air n'ait déterminé la " jcularisation de la surface osseuse, à l'appli-
cation immédiate des . jmbeaux dont la réunion aux parois du crâne
a pu se faire bien des fois, même sans l'intermédiaire des bourgeons
charnus, comme si de la lymphe plastique s'épanchait entre l'os dé-
nudé et le lambeau et qu'il y eût une adhésion immédiate. Desault l'a
obtenue bien que le blessé n'ait été pansé convenablement que douze
heures après l'accident, et même après l'application d'un topique irri-
tant. Pott dit l'avoir également observée, et il ajoute que l'exfoliation
du crâne., dénudé par une violence extérieure, serait beaucoup plus
rare si on ne la regardait pas comme inévitable, et si le traitement
n'était, comme le faisaient les anciens chirurgiens, dirigé précisément
dans l'intention de l'obtenir. Autrefois, en effet, on tenait l'os à décou-
vert afin de laisser la voie ouverte au séquestre, et l'on pansait avec
des bourdonnets de charpie imbibés de liquides irritants. Mortel, chi-
rurgien d'Henri IV, pratiquait même de petites perforations jusqu'au
diploé afin de frayer le chemin aux végétations qui devaient proléger
et recouvrir l'os.
Dans la dénudation consécutive l'exfoliation est chose très-pro-
bable mais non inévitable. On a vu en effet, dans des blessures de ce
genre, la plaie se réunir par seconde intention, et voici comment les
choses se passent alors : L'os est manifestement enflammé au niveau
du point dénudé; il présente à sa surface un grand nombre de taches
rouges, dues à une vascularisation très-grande de son tissu; au niveau
de ces lâches l'os est traversé de dedans en dehors par des bourgeons
charnus qui viennent formera sa surface une membrane granuleuse,
pyogénique, par l'intermédiaire de laquelle s'opère, à la faveur de
Yexfoliation insensible, la réunion secondaire.
Quelquefois cependant la nécrose est cerlaine ; c'est, par exemple,
lorsque la dénudation est opérée par un corps de deux manières: et
mécaniquement, et par sa haute température. Un fer chaud appliqué
sur la tête produit infailliblement la nécrose de la portion de la voûte
osseuse qui a été atteinte.
AFFECTIONS DE LA TÊTE.
Un fait important à noter relativement à la dénudation consécutive
des os du crâne, c'est que l'on observe souvent à la face interne des
os dénudés un décollement de la dure-mère, dont l'étendue semble
exactement calquée sur celui du péricrâne. Polt regardait dans ce cas
le décollement du périoste comme un effet secondaire produit par la
suppuration de la dure-mère. Sans nier qu'il en soit quelquefois ainsi,
nous pensons que le plus souvent il y a là une inflammation suppura-
tive de l'os qui tend à s'isoler de ses deux enveloppes, et quelquefois
une suppuration simultanée de ces trois parties, sous l'influence de la
même cause. Nous reviendrons sur ce fait à l'occasion des épanche-
ments intra-crâniens.
Les complications que nous venons de décrire ne sont pas les seules
que l'on rencontre dans les affections traumatiques des parties molles
extérieures au crâne. Il en est encore trois qui peuvent également se
montrer à la suite des plaies produites par les instruments piquants,
tranchants et contondants, et que pour cette raison nous avons reje-
tées à la fin de ce paragraphe; ce sont :
1° L'hémorrhagie; 2° les douleurs et l'inflammation érysipélateuse
et phlegmoneuse des bords de la plaie; 3° le phlegmon diffus sous-
aponévrotique.
Hémorrharjie. — Plus fréquemment observée dans les plaies par
instruments tranchants, elle provient ordinairement d'une lésion de
l'artère temporale superficielle, des temporales profondes, de l'occi-
pitale, de la frontale, de la sus-orbi taire ou de l'auriculaire posté-
rieure. La position de ces artères, qui se trouvent logées pour la plu-
part à la face interne du derme et presque dans son épaisseur, rend
leur ligature très-difficile et très-douloureuse; aussi y a-t-on rarement
recours, d'autant plus que le sang est facilement arrêté par la com-
pression, à laquelle le crâne prête un point d'appui commode. Cette
compression, faite à l'aide de compresses graduées soutenues par un
bandage circulaire serré, doit être pratiquée entre le cœur et la
plaie, et non directement sur la plaie, afin de ne pas nuire à la cica-
trisation.
Quelquefois on est obligé de recourir à la ligature médiate dans la
continuité de l'artère, comme le faisait A. Paré. C'est par ce moyen
que Dupuytren, en 1830, parvint à arrêter une hémorrhagie de l'artère
temporale que la compression n'avait pu suspendre. Cette ligature
médiate se pratique de la manière suivante : on plonge dans les tégu-
ments une aiguille courbe munie d'un fil, on la fait passer au-dessous
de l'artère et ressortir au delà, on lie sur un petit rouleau de dia-
chylon., de manière à comprendre avec lui dans la ligature l'artère et
les téguments. Si les deux modes de compression et la ligature mé-
diate avaient échoué, on aurait recours à la cautérisation avec, un petit
AFFECTIONS TRAUMATIQEES DE LA TÈTE. 443
cautère rougi à blanc, ou bien à la recherche et à la ligature de l'ex-
trémité de l'artère divisée. Ce dernier procédé est applicable surtout
aux cas où l'hémorrhagie est consécutive et qù l'inflammation des par-
ties éloigne l'idée de toute compression.
Pour éviter la douleur que provoque presque toujours l'emploi du
bandage connu sous le nom de nœud d'emballeur, S. L. Petit plaçait
sur la partie blessée une large compresse, épaisse d'un bon travers de
doigt, solidement maintenue et percée à son centre d'une ouverture
correspondant exactement à la plaie, qui, par cet artifice, échappait
seule à la compression.
Lorsque l'artère est située profondément dans la partie inférieure
de la fosse temporale, au niveau de l'apophyse zygomatique, il peut
arriver que tous les moyens hémostatiques que nous venons de pro-
poser, y compris l'emploi du cautère actuel, échouent; l'hémorrhagie
se renouvelant alors, à diverses reprises, peut mettre la vie du blessé
en danger. Marjolin disait avoir vu mourir à la Salpôtrière, en 1814,
par suite d'hémorrhagies successives, un jeune tambour atteint d'un
coup de baïonnette dans la fosse temporale; le tamponnement immé-
diat avait été fait méthodiquement plusieurs fois. Dans des cas analo-
gues, Herbert Mayo avait proposé de lier à la fois la carotide interne
et la carotide externe, afin d'empêcher le sang de revenir de la première
de ces artères dans la seconde, au moyen des communications vascu-
laires qui ont lieu dans l'intérieur du crâne entre la carotide interne
d'un côté, celle du côté opposé et les vertébrales. Pour le cas que
nous supposons, il serait plus simple, suivant Bérard, de ne com-
prendre dans la ligature que la carotide externe; mais, comme le fai-
sait judicieusement observer ce chirurgien, il y aurait à craindre
qu'on ne prît l'interne pour l'externe. Il pensait donc qu'on remplirait
tout aussi bien l'indication signalée par Herbert Mayo si, après avoir
mis à découvert la terminaison de la carotide primitive, on plaçait une
ligature sur la fln de cette artère et une autre sur une branche quel-
conque de la bifurcation.
Inflammation érysipélateuse et phlegmoneuse des bords de la plaie. —
On voit souvent les bords d'une plaie de la tête se gonfler et devenir
douloureux. Les auteurs ont beaucoup insisté sur cette douleur, qu'ils
ont considérée comme une complication spéciale et qu'ils ont expli-
quée de plusieurs manières. Ainsi ils ont pensé qu'elle était due à une
blessure de l'aponévrose épicrânienne ou du périoste, poussés qu'ils
étaient par cette idée que tous les tissus blancs sont des nerfs. Il n'est
plus nécessaire de montrer ce qu'il y a d'erroné dans cette manière de
voir. Plus tard on attribua ces douleurs à la division incomplète des
nerfs qui se rendent en si grand nombre aux téguments du crâne :
aussi Pigray a-t-il conseillé de rendre complète cette prétendue divi-
ktih affections de la tète.
sion incomplète. Boyer établit même les règles de l'opération dans
son chapitre sur les Plaies de tête. Il faut, dit-il, que la section sotf
perpendiculaire à la direction des nerfs et s'étende jusqu'aux os, et, si
une incision linéaire ne suffit pas, on peut la rendre triangulaire ou
cruciale. Enfin, d'autres auteurs plus modernes ne voient là que des
phénomènes produits par l'étranglement que cause l'aponévrose épi-
crânienne, qui, en vertu de son inextensibilité, s'oppose au gonfle!
ment inflammatoire, inséparable de toute blessure; de là le conseil
d'inciser, de débrider cette lame fibreuse. Quant à nous, nous n'avons
jamais observé ces douleurs indépendantes d'une intlammation. Ce qui
se passe là a lieu dans toutes les autres parties du corps où se trouvent
des plaies enflammées. Nous repoussons donc, comme de vaines sup-
positions, et la théorie de la section incomplète des lilets nerveux et
celle de l'étranglement, car les parties tuméfiées sont extérieures à
l'aponévrose épicrânienne.
Les causes qui déterminent l'inflammation érysipélateuse et phleg-
moneuse des bords de la plaie, fréquente surtout dans les plaies par
instruments piquants et dans les plaies conluses, sont le contact de
l'air, des pansements irritants, la présence de corps étrangers dans la
plaie, la réunion trop intime au moyen de bandelettes agglulinatives
trop serrées, le frottement des cheveux. Il ne s'agit pas seulement ici
des cheveux qui sont situés à la face interne des lèvres de la plaie :
suivant J. L. Petit, en effet, dans les sections obliques du cuir chevelu,
la racine des cheveux fait saillie vers la race profonde des lambeaux,
irrite les lèvres de la plaie, si l'on ne tond pas avec des ciseaux l'espèce
de brosse qu'elle représente. Nous avons môme dit qu'on avait dû, en
certains cas, recourir à l'épilation.
C'est en général vers le septième ou le huitième jour que se déclare
cet érysipèle, qui s'est annoncé dès le troisième ou le quatrième jour
par la douleur, la rougeur, la tuméfaction des bords de la plaie, et qui
ne tarde pas à envahir la totalité des téguments du crâne et même de
la face et du cou. Les parties affectées sont gonflées, œdémateuses;
elles restent ordinairement blanches, à peine rosées, excepté dans les
régions dépourvues de cheveux ou chez les sujets chauves, car alors
l'érysipèle se montre sur le cuir chevelu avec le même aspect que sur
la face. La pression exercée avec le doigt détermine une douleur assez
vive, et laisse une dépression plus ou moins profonde, suivant le degré
de la tuméfaction. Les ganglions lymphatiques cervicaux et maxillaires
s'engorgent et deviennent douloureux. A la face et surtout aux oreilles
et aux paupières, le gonflement est considérable, la rougeur très-pro-
noncée, et assez souvent cernée par le liséré jaunâtre propre à l'érysi-
pèle. Il est aussi fréquent d'observer, surtout au niveau des paupières,
des phlycfènes remplies de sérosité citrine. Le plus souvent cet exan-
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÊTE. M 5
thème s'accompagne de réaction fébrile générale assez vive, d'assou-
pissement, de délire et de symptômes d'embarras gastrique, soif,
nausées, etc.
Les terminaisons de l'érysipèle du cuir chevelu sont variables. Très-
ordinairement il se termine par résolution : la plaie reprend bon
aspect et marche plus ou moins rapidement vers la cicatrisation.
Quelquefois cependant il y a tendance à la supimration: on voit alors
se former des collections purulentes dans le tissu cellulaire sous-cu-
tané qui se détache sous forme de lambeaux grisâtres et gangréneux.
On n'a plus affaire alors à un érysipèle simple, mais à un véritable
érysipèlc phlegmoneux. II est bien rare, dans ces cas, que l'inflamma-
tion sous-cutanée ne se propage pas à la couche sous-aponévrolique
qui devient à son tour le point de départ d'un phlegmon diffus, et
môme au péricrâne en déterminant une nécrose plus ou moins éten-
due. Souvent alors les malades meurent épuisés par l'abondance de la
suppuration ou emportés par une méningo-encéphalite développée
par propagation. Quelques-uns cependant guérissent après une exfo-
liation qui laisse après elle une cicatrice adhérente et enfoncée. Quel-
quefois enfin on voit le cuir chevelu lui-même être frappé de mortifi-
cation. Cependant cette terminaison par gangrène est très-rare, fait que
l'on explique par la présence des artères frontales, temporales et
occipitales dans l'épaisseur de la couche cutanée. Dans un cas de ce
genre, observé par Dupuytren, une artère avait participé à l'inflam-
mation; elle s'ulcéra, et une hémorrhagie vint s'ajouter au phlegmon
diffus. Dans un autre cas observé par les auteurs du Compendium, le
cuir chevelu tout entier formait au-dessus des os une sorte de calotte
parfaitement détachée et mobile, flasque, plissée, trop grande en
apparence pour la boîte osseuse qu'elle recouvrait, vivante cependant,
sensible, et aussi abondamment pourvue de vaisseaux et de nerfs que
toute autre partie du corps. Enfin, à la suite de cet érysipèle, on voit
survenir des méningites, des épanchements intra-crâniens, avec dé-
collement de la dure-mère, soit que l'inflammation se soit propagée
de dehors en dedans par les communications vasculaires nombreuses
qui existent entre les téguments et la dure-mère, soit que cette propa-
gation ait lieu par l'orbite, soit enfin qu'il n'y ait là qu'un phénomène
de voisinage, comme le désignait Gerdy.
Cette complication sera combattue avec avantage par les émissions
sanguines, générales et locales, par des applications émollientes, cata-
plasmes ou compresses trempées clans de la décoction de racine de
guimauve, d'eau de sureau, etc., etc. Les dérivatifs sur le canal intes-
tinal, le tartre stibié en lavage, 1 décigramme dans un litre de véhi-
cule, ont surtout été préconisés par Desault, et constituent peut-être
la médication la plus utile contre l'accident dont nous parlons. Les
/l'ifi AFFECTIONS DE LA TÊTE.
larges vésicatoil'es appliqués sur le cuir chevelu sont maintenant
abandonnés et avec raison. On les a avantageusement remplacés par:
des vésicatoires plus petits, qu'on place à la nuque ou derrière les-
apophyses masloïdes. L'onguent napolitain a, sur les applications émol-
lientes, l'avantage de ne pas mouiller et de ne pas fatiguer le malade,,
tout en étant un excellent résolutif. Disons enfin que souvent M. Péan<
est arrivé à enrayer au début la marche de ces érysipèles en onction-
nant au loin les téguments voisins de la plaie avec l'éther et l'huile
essentielle de térébenthine mélangés à parties égales.
Le débridement des lèvres de la plaie nous a toujours paru inutile ;
ces incisions ne sont indiquées que quand il faut donner issue à une
collection purulente ou préparer un écoulement facile aux liquides qui
séjournent au fond des clapiers.
Phlegmon diffus sous-aponévrotique. — Le siège de cette inflam-
mation n'est pas, comme l'ont indiqué quelques auteurs, dans le cuir
chevelu, mais bien dans le tissu cellulaire sous-aponévrotique.
La disposition anatomique de cette couche celluleuse montre que
le phlegmon, lorsqu'il s'y déclare, affecte une marche différente sui-
vant la région qu'il envahit à la surface du crâne.
Lorsque la plaie qui lui donne naissance intéresse la région pariétale,
frontale ou occipitale, et fait naître dans la couche lamelleuse unesuf-
fusion sanguine ou purulente, celle-ci s'étend immédiatement en sou-
levant la couche superficielle jusqu'aux limites d'insertion des muscles
qui tendent l'aponévrose épicrânienne, c'est-à-dire en dehors jusqu'aux
conduits auditifs externes et à l'insertion des muscles temporaux, en
arrière jusqu'à la ligne courbe occipitale supérieure, et en avant jus-
qu'aux arcades sourcilières, où ils trouvent pendant quelque temps
une barrière presque infranchissable.
Les complications qui appartiennent en propre au phlegmon diffus
du cuir chevelu sont : la fonte purulente de la plus grande partie du
tissu cellulaire sous-aponévrotique, la destruction de l'aponévrose
mortifiée, la disparition, dans certains cas, d'une partie du péricrâne.
De là l'inflammation des portions d'os dénudées et par suite leur né-
crose. Dans quelques cas on voit survenir des complications diverses
du côté du cerveau et de ses membranes, du pus étendu en nappe ou
réuni en abcès circonscrit à la surface des méninges ou même dans la
pulpe cérébrale elle-même. Enfin on peut rencontrer des abcès mé-
tastatiques dans les organes éloignés, lorsque chez eux le phlegmon
donne lieu à l'infection purulente.
Le début du phlegmon sous-aponévrotique de la région crânienne
s'annonce ordinairement par un frisson, un malaise général, une cé-
phalalgie intense, bientôt suivis d'un état fébrile, le plus souvent par-
oxystique, et de troubles digestifs. Vingt-quatre ou trente-six heures
A INFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÊTE. Mil
après le frisson, la douleur augmente et se localise, soit au niveau de la
plaie, soit à une certaine distance, et l'on voit apparaître un délire
tantôt léger, tantôt au contraire violent, quelquefois même des mou-
vements convulsifs ou un état comateux. En môme temps on voit les
bords de la plaie s'endolorir et s'entourer d'un empâtement plus ou
moins considérable.
Si, à cette période, l'inflammation se termine par résolution, on
voit les symptômes locaux et généraux s'amender. Mais le plus souvent
la suppuration survient et tous les symptômes prennent une nouvelle
gravité. Deux cas peuvent alors se présenter : ou bien l'os n'a pas été
dénudé, ou il a été dénudé. Lorsque l'os n'a pas été dénudé, alors môme
que les parties molles ont été décollées, le recollement peut s'opérer.
Lorsque l'os est dénudé, la guérison peut avoir lieu encore par exfolia-
tion insensible, lors même que le péricrâne est complètement détruit.
Les exemples, toutefois, en sont rares, et la maladie a toujours une
durée fort longue. D'autres fois l'a mort survient par suite de l'exaspé-
ration de la fièvre et de l'épuisement consécutif à l'abondance de la
suppuration.
Les symptômes qui permettent de distinguer le phlegmon sous-
aponévrotique de l'érysipèle du cuir chevelu sont : l'absence de rou-
geur, d'oedème des paupières et d'engorgement ganglionnaire, le
gonflement œdémateux et la résistance du cuir chevelu joints à la fluc-
tuation étendue sur une large surface.
Le traitement ponsiste : 1° à pratiquer de bonne heure des incisions
destinées à faciliter l'issue du pus dans les parties les plus déclives, en
particulier au niveau des régions temporo-pariétales et occipitales;
2° à favoriser par des injections stimulantes la sécrétion plastique
unissante, et par une compression méthodique le recollement du cuir
chevelu.
Lorsque les plaies confuses qui ont déterminé la manifestation du
phlegmon diffus ont lieu à la région temporale, ou bien celui-ci reste
superficiel et suit une marche érysipélateuse, ou bien il est sous-aponé-
vrotique et alors il reste rarement limité dans l'épaisseur même des
fibres du muscle temporal. Le plus souvent alors on voit les collec-
tions sanguines et purulentes fuser vers la joue et vers la fosse zygo-
matique en suivant le tendon du muscle temporal.
Il est habituellement facile, chez la plupart des malades, de suivre
la marche du pus, et il convient, pour empêcher celui-ci d'attaquer
le périoste ou d'entraîner la fonte du tissu cellulo-adipeux, de pratiquer
de bonne heure, par la bouche, des incisions dans la région delà joue,
au lieu le plus déclive.
Telles sont les complications que l'on observe ordinairement à la
suite des plaies qui intéressent les parties molles du crâne ; il en est
M 8 AFFECTIONS DE LA TÊTE
d'autres plus rares sur lesquelles nous ne croyons pas devoir insister.
Nous appellerons cependant l'attention sur un fait récemment, observé
par M. Péan, dans son service à l'hôpital Saint-Antoine. L'explication
physiologique de ce fait nous échappe, et c'est dans le but d'exciter sur
ce point de nouvelles recherches que nous le produisons ici.
Il s'agit d'un malade chez lequel une roue de voiture pesamment'
chargée avait écrasé et enfoncé plusieurs côtes du côté gauche, luxé
complètement, en haut, l'extrémité interne de la clavicule du même
côté, et rejeté sur la région temporale correspondante un vaste lam-
beau de parties molles provenant de la région fronlo-pariétale et
comprenant le périoste. Le malade fut assez heureux pour voir dis-
paraître, dès les premiers jours, les symptômes menaçants qui s'étaient
déclarés du côté des poumons, du côté des parties profondes du cou
et des parties molles du crâne avoisinant la plaie.
Vers le onzième jour, alors que la gravité des symptômes avait dis-
paru, on vit apparaître dans le sterno mastoïdien et surtout dans le
trapèze, du côté correspondant à la plaie de tête, une contracture
très-reconnaissable à la vue et au toucher, et tellement intense qu'elle
détermina pour le malade une attitude des plus pénibles. Cette con-
tracture s'accompagna même, le premier jour, d'un léger trismus ;
mais tandis que celui-ci disparut dès le lendemain, celle-là, au con-
traire, se présenta avec la même intensité pendant quatre semaines,
malgré tous les topiques et tous les médicaments mis en usage, et ce
fut seulement après ce temps qu'elle céda peu à peu, si bien qu'un
mois plus tard elle avait permis au malade de remuer la tête dans
tous les sens, et qu'elle n'avait laissé presque aucune trace de son
passage.
Pendant ce temps toutes les fonctions s'exécutaient régulièrement,
et nous n'avons trouvé sur aucun autre point une explication qui nous
permît de savoir à quelle cause rattacher ces accidents survenus,
comme on le voit, sur les muscles animés par le nerf spinal.
D. Plaies par armes a feu. — Ces plaies se divisent, d'une façon
générale, en plaies par balles et plaies par éclats d'obus. Cette distinc-
tion résulte tout naturellement des observations que chacun de nous
a pu faire dans les événements que nous venons de traverser, et l'on
en comprendra toute l'importance devant la nouvelle tactique que les
armées semblent devoir suivre désormais.
Les plaies produites par ces projectiles sont uniques ou multiples.
Celles qui ont lieu par balles peuvent se présenter sous forme de
gouttières ou de sétons.
Celles qui ont lieu par éclats d'obus sont très-variables, suivant la
dimension de ces éclats; lorsque ces éclats sont petits, ils sont le plus
souvent multiples; quand ils restent dans les tissus, on les trouve
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DIS LA TÊTE.
habituellement au voisinage de la plaie; niais, en raison de la l'orme
du crâne, ils peuvent décrire un trajet assez long. Dans tous les cas, ils
donnent lieu a un très-petit nombre de complications, très-rarement
des hémorrhagies, mais toujours des inflammations qui, du reste, sont
en général circonscrites.
Si ces éclats sont volumineux et ne dépassent pas les parties molles,
tantôt ils se bornent à décoller les téguments, tantôt ils déterminent
des pertes de substance.
Les plaies par armes à feu qui ne portent que sur les téguments du
|râne sont, comme on le voit, assez souvent semblables aux plaies
contuses. Comme ces plaies sont accompagnées d'une mortification
qui doit nécessairement amener de la suppuration, il faut se garder
d'en tenter la réunion. Après avoir rasé les bords des plaies en sillon,
on les pansera à plat. Quant aux plaies en sétons, on pourrait avoir la
pensée de les débrider. Mais il est de beaucoup préférable de se con-
trôler de faire au milieu du trajet, s'il est long, une contre-ouverture,
et d'agir surtout à l'aide d'injections dont le premier résultat est de
débarrasser la plaie des cheveux qui peuvent y avoir été entraînés. La
cicatrisation de ces plaies est fort longue : d'une part, à la chute des
esebarcs, les sillons s'élargissent et la réparation modulaire ne comble
que lentement l'intervalle des deux bords; d'autre part, il arrive le plus
souvent que le séton, par la gangrène consécutive de la partie sou-
levée, se convertit lui-même en sillon.
Corps étrangers. — Enfin une dernière complication, assez rare dans
les plaies par instruments piquants ou tranchants, mais assez com-
mune dans les plaies contuses et surtout dans les plaies par armes à
feu, c'est la présence de corps étrangers parmi lesquels on peut citer,
d'une part, un fragment de verre ou de porcelaine, la pointe d'un
couteau, d'un fleuret ou d'une épéc, une balle, un éclat de projectile
creux, en un mot tout ou partie du corps vulnéranf; d'autre part, les
corps étrangers qui peuvent être entraînés dans la plaie par le corps
vulnérant: des cheveux, des lambeaux de la coiffure, etc.; enfin ceux
qu'une chute surle sol peut avoir consécutivement introduits: tels que
sable, gravier, etc. Il convient de procéder immédiatement à leur
recherche et à leur extraction.
Les désordres produits sont habituellement faciles h reconnaître
par le passage ou par le séjour des projectiles. Lorsque la présence
d'un corps étranger est constatée, il importe de l'extraire dès les
premiers jours, s'il est facile à découvrir, sinon il vaut mieux attendre.
Toutefois quelques difficultés peuvent surgir lorsque les corps
étrangers sont logés dans la fosse temporale ou au-dessous de l'arcade
zygomatique. C'est ainsi que des balles mêmes ont pu échapper en pa-
reil cas à l'exploration des chirurgiens. Les signes au moyen desquels
NÉLATON. -- PATH. CUIfi. „, _ 00
&5'.Q AFFECTIONS DE LÀ TÈTE,
on reconnaîtra la présence de corps étrangers dnns ce point sont prin-
cipalement, : une légère tuméfaction de la région, la douleur locale
éprouvée par le malade en serrant les dents, et par suite la difficulté
de la mastication; L'extraction des corps étrangers de la fosse tempo-
rale est de la plus haute importance, en raison des suppurations pro-
fondes et des fusées purulentes qu'ils peuvent déterminer clans la fosse
zygomatique cl au pourtour de l'articulation temporo-maxillaire. Afin
de ne pas léser les artères temporales profondes, si difficiles à lier,
le chirurgien, pour extraire ces corps étrangers, devra pratiquer les
incisions parallèlement à la direction des fibres musculaires.
§ U. — Lésions des os du crâne.
A. Par instruments piquants. — Les plaies des os du crâne par in-
struments piquants sont habituellement produites par des baïonnettes,
des épées, des pointes de sabre, par une pioche, etc., et pour que les
os d'un adulte soient entièrement divisés, il faut que le choc soit d'une
certaine violence. Lorsque la lésion n'intéresse pas toute l'épaisseur
de l'os, ce dont on peut s'assurer, soit à l'aide des commémoratifs,
soit à l'aide de l'inspection directe faite avec un stylet délié, elle diffère
à peine d'une simple piqûre des téguments et ne présente aucune in-
dication spéciale. Si, au contraire, les deux tables ont été traversées
sans qu'il y ait formation d'esquilles, il peut se former un épanche-
ment entre l'os et la dure-mère, comme dans un cas de fracture; aussi
faut-il, dans les cas où toute l'épaisseur de l'os a été intéressée, sur-
veiller attentivement le malade et prévenir, par les moyens que nous
indiquerons plus tard, les accidents si graves auxquels peut donner
lieu une telle blessure.
Mais quelquefois l'agent vulnéranl, agissant à la manière d'un clou
qu'on enfonce dans une planche mince, fait éclater les os et pousse
devant lui de petites esquilles qui font naître dans les organes encé-
phaliques des désordres ordinairement sérieux. A la suite des jour-
nées de juin 1832, Sanson trépana, à l'Hôtel-Dieu, un jeune homme
qui avait reçu à la tête plusieurs coups de baïonnette; l'un d'eux avait
brisé la table interne du crâne et poussé une esquille jusque dans le
cerveau après avoir déchiré la dure-mère. La Irépanation fit découvrir
cette complication. Il est même à remarquer dès maintenant que si
l'instrument piquant a fait son trou dans la voûte crânienne, c'est la
table interne qui ordinairement a le plus souffert, ce dont témoignent
es crânes du Musée Dupuytren et une présentation faite par M. Denon-
villiers à la Société de chirurgie en 18a3 ; si bien que le trou, au
lieu d'être cylindrique, présente un infundibulum dont l'évasement
AFFECTIONS TRAUMATIQUES UE LA TÊTE. Ub\
regarde l'intérieur de la boite osseuse. Tantôt alors les esquilles
adhèrent à la table interne et font souvent saillie du côté du cerveau ;
tantôt elies sont détachées et l'instrument vulnérant les a poussées
plus ou moins profondément dans la cavité du crâne. Il peut encore
arriver que les instruments qui ont pénétré l'épaisseur des os du
FiG. 95. — Crâne présentant une fracture du pariétal gauche, causée par
une baïonnette.
crâne se brisent et y restent implantés, en faisant saillie dans la boîte
osseuse. Ces corps étrangers dans certains cas ne déterminent aucun
accident immédiat; mais tôt ou tard, quelquefois même plusieurs
années après la blessure, le malade est pris des plus fâcheux acci-
dents. C'est dans un cas de ce genre que Dupuytren, après avoir
enlevé par la trépanation la pointe d'une lame de couteau qui s'était
fixée dans la paroi crânienne, voyant les accidents (fièvre, assoupis-
sement, etc.) persister malgré cette extraction, et la paralysie se mon-
trer, incisa la dure-mère. Cette incision ne donnant rien, Dupuytren
plongea un bistouri dans le cerveau et fit jaillir un Ilot de pus. Heu-
reuse audace, digne du génie le plus éminemment chirurgical des
temps modernes, et qui sauva le malade 1
On devra donc, avec le plus grand soin, extraire les extrémités
des instruments piquants qui se seraient cassés dans la plaie, cela
avec des tenailles, s'il y a prise; avec l'élévatoire de Charrière, s'il y a
résistance; enfin à l'aide du trépan, s'il n'y a pas moyen de faire
autrement.
Mais lorsque la plaie est simple et qu'il ne se montre aucun accident
AFFECTIONS DE LA TETE.
du côté du cerveau, il faut réunir et panser simplement. La cicatrisa-
tion obtenue, on devra pendant longtemps surveiller le malade et se
tenir prêt à combattre les phénomènes cérébraux qui pourraient se
produire. Car il est loin d'être toujours possible de compter sur un
diagnostic certain, même en se faisant représenter l'instrument, même
en étudiant sa direction et la force qui l'animait, même en sondant la
plaie, ce qui doit être fait avec les plus grands ménagements.
B. Par instruments tranchants. — Ces instruments peuvent, comme
les précédents, agir superficiellement ou intéresser toute l'épaisseur
de l'os. Ils peuvent aussi, suivant qu'ils agissent dans une direction
oblique ou perpendiculaire, imprimer à la plaie des formes diverses
qui lui ont valu les noms bizarres de hèdra (1), marque superficielle,
eccope (2), section droite ou perpendiculaire, diacopê (3), section plus
ou moins oblique, de aposképarnismos (U), lorsqu'il y a séparation com-
plète {l'une portion de l'os. Enfin il est un dernier cas, celui dans le-
quel une portion d'os et les parties molles sus-jacentes ont été com-
plètement séparées et détachées du crâne.
Dans le premier cas, agir comme s'il y avait simple plaie des parties
molles; dans le second et le troisième, rapprocher seulep.îcnt les bords
de la plaie, malgré l'avis de Delpech et de Gama, sans les affronter
d'une manière très-exacte, car, comme le conseille Boyer, la réunion
par première intention pourrait avoir lieu seulement pour la peau, et
un abcès se former au-dessous de la cicatrice. Dans le quatrième cas,
si l'os tient à peine au lambeau des téguments, il n'y a point à hésiter,
il faut l'enlever pour éviter sa nécrose et réappliquer les parties molles,
en ayant soin de ne pas trop fermer l'extérieur de la plaie, afin que la
suppuration puisse sortir librement. Mais si la portion d'os détachée
adhère encore au lambeau par une large surface, faut-il le détacher et
réappliquer les parties molles, ou bien faut-il le laisser adhérent au
lambeau que l'on replace de manière à combler la perte de substance
qu'a éprouvée le crâne? La science possède plusieurs exemples de réu-
nion dans des circonstances semblables. A. Paré (5), Lamotte, Bellosle,
(1) ÉcTpa, employé par Hippocrate.
(2) ÊnaoïTTi (Galien), de tV.07rrw, j'excise.
(3) AiaKOTTïi (Hippocrate), (te ^tay.owTw, je divise ; Dissectionem profundam significat
(Castelli).
(4) ÀTCoo^ETtapvwfj.ô;, de àjïi et ousitapvcv, hache.
(5) a L'os coronal estoil coupé du tout jusques à la dure-mère, de grandeur el de
» largeur de trois doigts ou environ, tellement qu'il se renversoit sur le visage et ne
» tenoit plus au péricrâne et cuir musculeux environ trois doigts. Puis, j'essuiny le sang
» qui estoit tombé sur la dure-mère, laquelle on voyoil fort mouvoir à l'œil ; puis ren-
» versoy la pièce qui estoit séparée, la posant en son lieu : et pour la mieux retenir,
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÊTE . Z|53
Leaultéj Ledran, en rapportent un certain nombre. Il y en a également
nu de Platner, qui se trouve reproduit dans la Médecine opératoire de
Sabatier. Nonobstant ces succès, Béranger (de Garpi) et Pallope, et,
plus près de nous, Bégin, ont conseillé d'enlever le fragment osseux
pour appliquer le lambeau formé alors seulement par les parties
molles. Nous n'hésitons pas à donner la préférence à cette dernière
pratique, surtout si le fragment est petit, inégalement coupé, brisé ou
dépouillé de son périoste. En effet, en agissant ainsi on réapplique à
la surface de section des os du crâne des parties molles qui pourront
|c réunir immédiatement, comme cela se voit dans les cas de simple
jiénudation des os ; tandis que deux surfaces osseuses, mises en contact
dan< une plaie, ne peuvent se réunir qu'après une suppuration toujours
assez longue, ainsi que nous le voyons chaque jour à la suite des frac-
tures compliquées de plaies communiquant largement avec le foyer de
la fracture. Remarquons bien d'ailleurs que si la rondelle osseuse ne
comprend pas toute l'épaisseur des os du crâne, il n'y a aucun avan-
tage à la conserver, car le crâne est fermé par la table interne qui est
testée intacte; que si, au contraire, elle comprend les deux tables, la
cavité crânienne est alors ouverte, la dure-mère mise à nu, et il pour-
rait être dangereux de mettre en contact avec cette membrane une
portion osseuse, qui aura plus de tendance à se nécroser qu'à se réu-
nir, qui agira sur elle comme un corps étranger et pourra exciter une
inflammation redoutable.
Quand il y a perte de substance non réparée aux parois du crâne, il
faut, au moyen d'un appareil contentif tel qu'une plaque de métal, de
caoutchouc ou de cuir bouilli, prévenir la tendance du cerveau à
faire hernie, et protéger ce viscère contre les pressions extérieures.
Le manque de ces moyens de protection a été nuisible dans plus d'un
cas.
11 est facile de concevoir que, toutes les fois que l'os est complète-
ment divisé, l'ouverture de la cavité crânienne expose les organes im-
portants que renferme cette cavité à recevoir l'impression de l'air et
à s'enflammer; que les vaisseaux du diploé, ceux de la dure-mère dé-
collée ou divisée, peuvent donner lieu à un épanchement intra-crânien;
qu'enfin des esquilles peuvent être détachées et poussées jusque dans
l'épaisseur du cerveau.
Ajoutons qu'indépendamment de leur action propre, les instruments
tranchants peuvent agir comme instruments contondants, s'ils sont
* fuis trois points d'aiguille aux parties supérieures, el mis de petites lentes aux côtés
» de la playe, alin de donner issue à la sanie. Et le tout fut si bien adapté que, par la
» «race de Dieu, il en guérit. » (OEuvres complètes d'Ambroisc Paré, nouv. édit., par
J. F. Mulgaigne. Paris, 1840, t. II.)
k5h AFFECTIONS I)E LA TÊTE.
assez lourds pour cela; or, ils peuvent de celte façon produire des
fractures, un écartement des sutures, etc., accidents dont nous parle-
rons à l'occasion des blessures produites par les corps contondants.
Mais le diagnostic est ici assez facile, car la plaie des téguments
a une certaine étendue; on peut en écarter les bords et explorer
la division de l'os facilement accessible au stylet, puisqu'elle est
habituellement béante et large à la surface. Toutefois le degré de
contusion du tissu osseux n'est pas toujours appréciable, et l'on aura
aussi beaucoup de peine à déterminer l'existence de certaines com-
plications, telles que la présence d'esquilles, le détachement d'un
éclat à la table interne, la formation d'une fissure partie d'un des
angles de la plaie et se propageant à une distance plus ou moins
grande.
Dans le cas où le lambeau mi-partie osseux et mi-partie tégumen-
taire aurait été complètement détaché, devrait-on essayer de lereplacer
après en avoir préalablement détaché la lamelle osseuse? Il ne serait
pas impossible que celte espèce de greffe animale réussît, mais l'expé-
rience n'a pas encore sanctionné cette manière de faire. L'avis des au-
teurs est de panser à plat et de favoriser, par les moyens ordinaires,
le travail réparateur de la nature.
C. Par instruments contondants. — Ces instruments offrent ceci de
particulier, qu'ils peuvent agir sur les os sans diviser les parties
molles. Ils peuvent produire : 1° la dénudation des os dont nous avons
déjà parlé; 2° la contusion du tissu osseux; 3° l'écartement des su-
tures; h" des fractures avec ou sans enfoncement des fragments.
La contusion des os du crâne, avec ou sans lésion des parties molles,
peut entraîner après elle une ostéite, une nécrose. Or ces altérations
sont ordinairement suivies, dans un délai de 12, 15 à 20 jours après
l'accident, selon l'âge des sujets, de suppuration entre la table
interne du crâne et la dure-mère décollée à l'endroit même où a agi
le corps contondant. Aussi a-t-on regardé la trépanation comme étant
ici d'une nécessité pour ainsi dire absolue ; Boyer et Percy notamment
la recommandent avec instance lorsque la contusion a été produite par
une balle et même par ce qu'on appelle une balle morte. Mais à quels
signes reconnaître la contusion de l'os? Au mauvais état des bords de
la plaie, s'il y en a une, au décollement consécutif du péricrâne et à la
couleur livide de l'os? D'après ces signes bien équivoques, signes
auxquels il faut joindre l'œdème des parties molles, le chirurgien est-il
autorisé à trépaner, comme le font aujourd'hui beaucoup de chirur-
giens militaires? Doit-il, s'il n'y a pas de plaie, pour s'assurer de l'état
des os, faire une incision exploratrice, comme le conseillaient les an-
ciens? Nous ne le pensons pas. Ces opérations ne seraient justifiées
que si toute ostéite résultant d'une contusion se terminait nécessaire-
AFFECTIONS TUA UMATIQli ES DE LA TETE. C|55
ment par suppuration; or nous savons qu'il n'en est point ainsi : la
phlegmasie osseuse peut, comme colle de tout autre tissu, se terminer
par résolution, si elle est traitée d'une manière convenable. Nous
avons vu souvent des blessés qui avaient eu les os contus et dénudés
par une balle, et cependant, dans ces cas, la guérison eut lieu sans
qu'aucune parcelle osseuse eût été nécrosée, sans qu'aucun symptôme
pût faire supposer que l'inflammation se fût propagée à l'intérieur du
canal médullaire. Pourquoi désespérerait-on devoir les choses se passer
de même pour les os du crâne? L'incision des téguments, la rugina-
tion des os, la trépanation, ne peuvent-elles pas, a bon droit, être
accusées d'exciter une inflammation suppurative que l'on pourrait
prévenir? En résumé, nous pensons que le traitement antiphlogis-
tique, émissions sanguines pratiquées au bras ou au pied, applications
réfrigérantes en permanence sur le point contus, boissons émétisées,
devront former la base du traitement, sur lequel on insistera d'autant
plus que la forme du corps contondant, la force d'impulsion, sa direc-
tion, les phénomènes présentés par le malade au moment du coup,
auront fourni des probabilités plus alarmantes. Si, malgré ces moyens,
des signes de compression se manifestent, alors le trépan est indiqué,
ainsi que nous le verrons bientôt. Il le serait surtout dans le cas où il
y aurait enfoncement par contre-coup de la table interne à l'endroit
frappé. Mais à quels signes reconnaître cet enfoncement dès le début de
l'accident, et comment se défendre de faire subir inutilement au blessé
les périls de l'opération?
Ajoutons enfin que dans le cas de contusion des os du crâne par
projectile de guerre, les caractères de la plaie des parties molles peu-
vent fournir d'utiles instructions sur la direction du corps conton-
dant. Ainsi, lorsque la plaie des téguments a une forme arrondie,
qu'il y a une sorte de croûte comme un disque de chair brûlée, c'est
que la balle a frappé d'aplomb. Elle a frappé obliquement, au con-
traire, si les téguments présentent une espèce de sillon plus ou
moins allongé.
L'écartement des sutures est une lésion rare; peu de chirurgiens l'ont
observée. Desault en a observé un exemple assez curieux sur un sujet
dont la pièce a été déposée par lui au musée Dupuytren (voy. fig. 96).
Robert en a inséré un cas dans les Atxhives générales de médecine,
Lenoir en a montré un à la Société anatomique, M. Marchai (de
Calvi) a parfaitement constaté le fait sur le crâne du duc d'Orléans, et
M. Legouest a donné le dessin d'un crâne fracassé par une bombe et
dont les sutures ont été notablement disjointes. Enfin ce dernier auteur
a encore publié les dessins de deux autres cas fort remarquables
d'écartement des sutures. Dans l'un de ces cas, toutes les sutures du
temporal ont été disjointes. On a généralement observé cette lésion à
'•56 AFFECTIONS DE LA TÊTE.
ht suture sagiLtalè, d'où un l'a vue s'étendre quelquefois aux sulures
lambdoïde eL fronto-pariétale. Dans lous les cas elle ne résulte jamais
d'une cause qui agit directement, mais d'une cause indirecte. C'est
ordinairement chez les enfants et les adultes qu'on la rencontre, près-
que jamais chez les vieillards; on devine aisément pourquoi. Cependant
Morgagni en cite un exemple observé sur un vieillard de soixante ans.
Fig. 96. — Lésions des os (fractures).
Voùle du crâne sur laquelle ou remarqua trois fêlures : une sur le pariétal droit et deux sur le frontal;
elles sont situées an niveau des deux angles antérieurs et supérieurs des pariétaux. Application do
trois couronnes de trépan. Desault regardait cette pièce comme très-curieuse.
M. Denonvilliers a reconnu que l'écartement des sutures était ordi-
nairement lié à une fracture ; rarement, en effet, on l'observe sans
cette coïncidence. C'est une lésion grave, car elle est toujours accom-
pagnée de la rupture du péricràne, du décollement de la dure-mère,
ainsi que d'un épanchement sanguin entre les os et cette membrane,
par suite de la déchirure des vaisseaux. Poil l'a vue constamment pro-
duire la mort. Quelquefois, cependant, les os séparés se réunissent par
une substance fibro-oarlilagineuse intermédiaire, et, chez les jeunes
sujets, ils peuvent se rapprocher, ainsi que Hévin a eu l'occasion de
l'observer une fois sur un jeune homme de seize ans.
Des inégalités sur le trajet d'une sulure, quelquefois une tumeur
formée par la matière môme de l'épanchemenl, sont les signes ordi-
naires de cette lésion.
Joinls aux symptômes de compression, ils autorisent à faire aux
téguments une incision qui suffit, si l'écartement permet l'issue de la
AFFECTIONS TltAUMATIQUES DE LA TÊTE. fi 5 7
matière épanchée ; mais si la matière de l'épanohement est diliiçile-
ment évacuée, l'opération du trépan est indiquée.
Enfoncement des os du crâne sans fracture. — A. Paré admettait celle
lésion chez les enfants. Ces enfoncements, disait-il, ont lien aux os mol-
lets des enfants, sans fracture ni division, ainsi que la bosselure en
vaisseaux d'élain ou de cuivre, sans qu'ils soient rompus. De nos jours,
les chirurgiens sont peu d'accord sur la réalité de cette lésion : Chaus-
sier et Ve*lpeau prétendaient avoir observé qu'au moment de l'accou-
chement de tels enfoncements auraient été produits par les pressions
maternelles; Bégin a rapporté un cas d'après lequel il semble positif
que l'accident s'était produit chez un homme déjà âgé ; enfin Platner
(Institutioneschirurg., p. 98, note 6) avait raconté le fait suivant: «Un
homme étant tombé d'un troisième étage perdit le sentiment et
resta dans un état de stupeur. Les cheveux étant rasés, on vit un enfon-
cement large et profond du crâne, sur lequel la peau n'était nulle-
ment lésée. Le malade, s'étant réveillé et craignant qu'on ne lui fît
une incision, dit que cet enfoncement n'était point un accident de sa
chute, et qu'il le portait depuis son enfance. 11 n'éprouva aucun sym-
ptôme et se rétablit promplement. »
Tels sont les seuls éléments sur lesquels devrait s'appuyer l'histoire
que nous pourrions faire de l'enfoncement des os du crâne sans frac-
ture. Toutefois, hâtons-nous d'ajouter qu'il résulte de plusieurs au-
topsies faites sur les nouveau-nés h la maison d'accouchement de Paris
en 1865 par M. Péan, que ces enfoncements coexistent toujours avec
des fractures de la table interne du crâne, et quelquefois même des
deux tables. Ces fraclures sont surtout reconnaissables lorsqu'on
enlève avec soin la dure-mère qui recouvre les os au niveau de l'en-
foncement.
Fractures du crâne. — Causes et mécanisme. — Ces fractures sont
le plus habituellement le résultat de l'action de corps contondants,
quoiqu'elles puissent être produites par un instrument piquant ou
tranchant, et il est bien entendu que les eli'els produits sont les
mêmes, soit que la tète ait frappé contre un corps dur, soit qu'elle en
ait été frappée. Les fractures du crâne sont aussi très-souvent le ré-
sultat de l'action des projectiles de guerre. Tantôt la fracture a lieu
clans le point môme où le coup a porté, elle est dite directe; tantôt
le point frappé résiste au choc; mais celui-ci se communique aux
parties voisines et fracture celles qui offrent moins de résistance. Ce
sont ces fractures, ayant lieu dans un autre point que celui qui a été
frappé, qu'on appelle indirectes ou par contre-coup.
nuciques auteurs ont nié l'existence de ces dernières fractures, se
fondant sur ce que les sutures doivent arrêter la transmission du mou-
vement; mais l'observation journalière en atteste la possibilité, et la
458 AFFECTIONS DE la TÊTE.
physique en montre le mécanisme. Deux conditions sont nécessaires ù
la production d'une fracture par contre-coup.
1° 11 faut que le corps contondant agisse sur le crâne par une large
surface. Une expérience de Bichat le démontre parfaitement. Si l'on tient,
en effet, d'une main l'extrémité d'une planche assez longue, et si l'on
frappe avec un marteau sur l'autre extrémité, on troue le point Frappé
sans rien ressentir dans la main qui soutient la planche. Mais, au con-
traire, si Ton emploie un marteau à téte large et plate, il arrivera
qu'au lieu frappé aucun effet ne sera produit, tandis que la planche
se rompra dans un autre endroit plus ou moins éloigné ; si la planche
ne casse pas, le coup retentira dans la main, l'avant-bras, et y causera
un engourdissement très-douloureux. Il est facile de faire au crâne
l'application de celte expérience.
2° Il faut encore, comme cela est en effet, que les os n'aient pas, sur
toute l'étendue de la sphère crânienne, le même degré de résistance,
car si le coup n'était pas assez fort pour produire une fracture en ce
point, il n'aurait pas non plus la force de la produire dans tout autre
point qui offrirait autant de résistance. Une autre expérience de
physique montre bien ce qui se passe en pareil cas : Frappez sur la
portion d'un matras de verre qui présente des parties minces; si le choc
est bien calculé, le matras se brisera là où il est mince, et non pas là
où il aura été frappé. Les vibrations imprimées par le choc se sont
instantanément transmises à toute la sphère, et elles en ont brisé les
parois à l'endroit où la résistance a été insuffisante.
Il y a plusieurs espèces de fractures par contre-coup ; tantôt la
fracture a lieu dans un point diamétralement opposé à celui où le
coup a porté, ainsi à l'occiput, quand c'est le front qui a été frappé;
d'autres fois elle se produit sur l'os qui est articulé avec celui qui a
reçu le choc; d'autres fois encore, c'est le même os qui a été frappé
et fracturé, mais fracturé dans un autre point, à une certaine distance
de celui qui a été atteint. Enfin, l'agent vulnérant peut laisser intacte
la table externe et retentir sur la table interne, où il produira une
solution de continuité. L'existence de cette dernière espèce de frac-
ture n'est plus mise en doute aujourd'hui ; elle a été plusieurs fois
anatomiquement démontrée. A. Paré lui-même l'avait très-bien indi-
quée et vue. S. Cooper raconte que, croyant agir sur un épanchement,
il trépana et trouva une esquille longue d'un pouce environ enfoncée
dans le cerveau.
L'observation autorise donc à admettre des fractures par contre-
coup ; cependant il faut reconnaître avec Aran, qui avait publié sur ce
sujet un mémoire très-bien fait (1), que ces fractures sont beaucoup
(i) Recherches sur les fractures de la base du crâne. (Arch. génér. de méd., oct. 1844.
AFFECTIONS THAUMATIQUES DE LA TÊTE.
plus rares qu'on ne le croit généralement. Les fractures si fréquentes
que l'on observe à la base du crâne, et que l'on cite comme des exem-
ples de fractures par contre-coup, ne sont le plus souvent que des
suintions de continuité qui se sont propagées de la voûte à la base du
crâne; il y a dans ces cas extension d'une fracture dans un point plus
ou moins éloigné, mais non fracture par contre-coup, car ce mot im-
plique l'idée d'une absence de fracture des os du crâne, dans le point
qui a été soumis à la percussion. Voici les résultats qu'a obtenus Aran
dans une série d'expériences faites clans le but d'étudier le mode de
production de ces fractures.
1° Il n'a jamais observé de fracture de la base sans fracture au point
percuté, autrement dit jamais de fracture par contre-coup de cette
région (1) ;
2° Les fractures de la voûte gagnent ordinairement par irradiation
la base du crâne, môme à travers les sutures qui ne s'opposent nulle-
ment à cette propagation ;
3° Ces fractures arrivent à la base par le chemin le plus court, c'est-
à-dire en suivant la courbe du plus court rayon;
4° Elles s'y circonscrivent ordinairement à certaines régions et sui-
vant une direction particulière; c'est ainsi que les fractures consécu-
tives à des percussions ou à des fractures de la région frontale abou-
tissent à l'étage supérieur de la base, c'est-à-dire aux voûtes orbitaires
el à la région elhmoïdale; celles de la région occipitale à l'étage infé-
rieur, c'est-à-dire aux fosses cérébelleuses; celles des régions tempo-
rales à* l'étage moyen (fig. 97); entin les fractures qui partent du
sinciput peuvent suivre une de ces trois directions, mais elles se por-
tent plus particulièrement dans les fosses moyennes.
5° Elles coïncident quelquefois avec des fractures indépendantes de la
base (c'est-à-dire sans communication avec la fracture que l'on observe
dans le lieu percuté), mais seulement dans le cas où il y a eu un
ébranlement très-considérable et des fractures très-multipliées.
Doit-on compter au nombre, des fractures par contre-coup, comme
l'ont fait certains auteurs, celles qui, tout en siégeant au point frappé,
ne portent que sur la table interne, si justement nommée, à cause de
sa plus grande fragilité, lame vitrée ? Nous ne le pensons pas. Pour
nous, ces fractures exceptionnelles ne sont que des accidents particu-
liers de la fracture directe (2).
Ces fractures présentent de nombreuses variétés, mais avant de
(1) Il existe au musée du Val-de-Grâce une pièce déposée par M. Maurice Perrin, où
l'on voit une fracture de la selle turcique et de l'apophyse basilaire, obtenue par pré-
cipitation de la tête sur le vertex, sans lésion au point frappé.
(2) A. Paré, Bilguer et G. Cooper ont parfaitement établi l'authenticité de ces frac-
4
/|60 AFFECTIONS DE LA TÈTE.
passer h l'étude de ces variétés disons un mot de leur étiologie.
Dans ces fractures, le choc peut être transmis de Las en haut (chutes
sur le menton, sur les tuhérosités sciatiques, sur les genoux, sur les
pieds), de haut en bas (chocs de corps pesants sur le sommet de la
tête), d'avant en arrière, d'arrière en avant ou d'un côté à l'autre, la
tête étant libre ou Qxe. Y a-L-il lieu, ainsi qu'on a voulu le faire;
d'assigner à chacun de ces modes d'application de la force conton-
dante un résultat qui, toujours identique avec lui-môme, permettrait au
clinicien de fonder un diagnostic certain sur l'examen de ces données?
Malgré les faits cités par Marmy, Robert et quelques autres obser-
vateurs, nous pensons qu'il est difficile d'affirmer qu'une chute* sur
les pieds, par exemple, a donné lieu à une fracture de la lame criblée
ou de Pethmoïde, de préférence à tout autre point de la boite crâ-
nienne.
Variétés. — Les deux espèces de fractures, directes et par contre-
coup, présentent un certain nombre de variétés. Ainsi, tantôt elles
sont rectilignes, tantôt elles présentent des ondulations et décrivent
des sinuosités plus ou moins étendues. Quelquefois la fracture est
unique et sans embranchement; d'autres fois elle est dite rameuse et
présente une ligne principale d'où partent d'autres fentes secondaires ;
ou bien, quoiqu'on ait nié cette disposition, d'un point central s'écha-
pent, comme en rayonnant, un certain nombre de fêlures, qui don-
nent à la fracture une apparence étoilée. Il peut encore arriver que
plusieurs branches d'une fracture directe se réunissent et isolent
dans leur intervalle un ou plusieurs fragments qui ne tiennent plus
au reste du crâne que par la pression qu'ils éprouvent de la part
des parties environnantes. La fracture est dite alors comminuLive.
Tantôt ces fragments restent en place, tantôt ils se déplacent de ma-
nière à produire des enfoncements à fond solide ou mobile, ou des
saillies extérieures.
Une. différence de la plus haute importance découle de l'état de sim-
plicité ou de complication de la fracture. Nous traiterons plus loin
de ces complications qui constituent à elles seules presque tout le dan-
ger de ces lésions.
lures. Voici au reste ce que raconte le dernier de ces auteurs : « J'ai pratiqué à Bruxelles
l'opération du trépan pour un cas qui avait déterminé des symptômes assez graves. Je
relirai du cerveau un fragment de la table interne qui avait plus d'un pouce de long; je
vis aussitôt le malade recouvrer la sensibilité et les mouvements volontaires. La portion
du crâne sur laquelle la couronne du trépan fut appliquée ne présentait aucune frac-
Uue, et ce ne fut que parce que les téguments offraient dans ce point les traces de
violence extérieure que je donnai la préférence à ce point. Je croyais plutôt rencontrer
un épanchement de sang à la surface du cerveau qu'un enfonccuienl de ta table interne
des os du crâne. »
AFFECTIONS TRAUMATIQTJES DE LA TÊTE. '|61
Ces fractures occupent ic plus souvent la voûte du crâne; assez fré-
quemment, cependant, on les voit à la base et sur les parties latérales,
^ |a voûte de l'orbite, au rocher, malgré la solidité de ce dernier qui
est peut-être plus apparente que réelle, l'intérieur de cette apophyse
étant creusé de cavités qui lui font perdre beaucoup de force.
Fig. 97. — Fracture de la base du crâne, le cerveau étant enlevé.
A. Ligne de fracture.
B. Coniimialion de la ligne do fracture dans lu selle lurciqnc.
C. Partie du temporal enfoncé.
Les fracLures directes ont été vues dans tous les points du crâne, à
la voûte et à la base. Il semble cependant que cette dernière, placée à
la partie inférieure de la boîte osseuse, et protégée par la face et le
cou, devrait être soustraite à. l'action directe des causes fracturantes ;
mais l'orbite, les fosses nasales, le pharynx, sont autant de voies ou-
vcrles par lesquelles les corps étrangers peuvent encore atteindre la
base du crâne.
Les fractures du crâne sont rares dans l'enfance, époque a laquelle
les os présentent une grande flexibilité et peuvent d'ailleurs, en jouant
les uns sur les autres, céder à l'influence du choc. Mais, avec les pro-
grès de l'âge, l'ossification atteignant peu à peu la circonférence des
/|6'2 AFFECTIONS DE LA TETE.
os, envahissant ensuite les sutures, les fractures du crâne deviennent
plus fréquentes : c'est là un fait que montre bien l'examen de la col-
lection réunie au musée Dupuytren ; la plupart des crânes fracturés
présentent une ossilication plus ou moins avancée des diverses su-
lures.
Les complications des fractures du crâne sont: la rupture des vais- 1
seaux sanguins, des sinus du diploé, de l'artère méningée moyenne
(Béclard et Dubois), l'épanchement de sang, le décollement partiel et
la déchirure du péricrftne et de la dure-mère. Mais ces phénomènes
tirent eux-mêmes de leur siège un caractère de gravité et deviennent
des complications ou plutôt des maladies nouvelles, beaucoup plus
inquiétantes que la lésion dont elles sont la conséquence, maladies
qui exigent une description spéciale et que nous nous bornerons à
indiquer ici ; ce sont : la compression du cerveau par le sang, le pus,
les fragments osseux, la lésion du cerveau ou de ses membranes par
des esquilles ou des instruments fracturants, et par suite l'inflam-
mation des méninges ou de l'encéphale lui-môme.
Les fractures directes, quand elles portent sur la voûte du crâne,
tantôt se bornent à la table externe, tantôt intéressent toute l'épais-
seur de l'os. C'est surtout clans les points du crâne où un grand inter-
valle sépare les deux tables, comme les sinus frontaux ou les cellules
mastoïdiennes, qu'on observe le premier cas dont nous parlons. Le
sang s'infiltre dans les lames brisées du diploé et la suppuration est
presque inévitable. Dans le second cas, ou bien la fracture affecte la
forme d'une fissure plus ou moins longue, ou bien il s'est produit un
grand fracas, et alors on trouve les os brisés en plusieurs fragments
plus ou moins mobiles et plus ou moins déplacés.
Souvent ces fragments sont très-petits et ne peuvent guère compter
que pour de simples esquilles. C'est ce qui arrive quand le corps vul-
nérant a frappé par une surface peu étendue : un coup de bâton, de
barre de fer, agissent alors à la manière des projectiles de guerre et
poussent les esquilles au dedans de la cavité crânienne.
Mais il peut arriver, comme le raconte Percy à propos d'un portefaix
qui avait reçu une coup de croc sur la tête, qu'un fragment assez con-
sidérable de la table interne soit détaché. Les auteurs du Compendium
ont montré en août 1843, à la Société de Chirurgie, le crâne d'un indi-
vidu sur la tête duquel était tombée du haut d'une maison une tuile
qui avait vraisemblablement agi par un de ses angles : la table externe
présentait un trou assez étroit, au fond duquel se voyaient quelques
débris de tuile mêlés à bon nombre de morceaux de la table interne.
Et ce qui est très-important à noter en pareil cas, c'est qu'assez fré-
quemment le fragment détaché de la table interne est d'une étendue
plus considérable que la solution de continuité extérieure. Pour se
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÊTE,
rendre compte île ce phénomène, il suffit de comprendre que le corps
vulnérant, après avoir perforé la table externe, n'a plus la vilesse suffi-
sante pour trouer à son tour la table interne. Celle-ci se soulève seu-
lement et se brise aux alentours du point frappé.
Fie. 98.
Voûte du crâne sur laquelle 011 remarque une fracture avec enfoncement des pièces osseuses situées vers
la partie moyenne gauche de la suture fronto-pariélale. La portion déprimée présente quatre frag-
ments principaux. La suture fronto-pariétale n'est point écartée.
Lorsque enfin les corps vulnérants sont d'un très -grand volume, très-
denses et animés d'une extrême vitesse, il se produit des enfonce-
ments plus ou moins étendus et plus ou moins profonds ; tantôt alors
les fragments, enfoncés directement et à plat, glissent, en se dépla-
çant, au-dessous des bords de la solution de continuité : c'est là ce
que les auteurs anciens appelaient embarrure; tantôt l'un des côtés de
la fracture est plus déprimé que l'autre et il y a chevauchement des
bords; tantôt, enfin, les fragments adhèrent tous par leur base à une
circonférence osseuse restée intacte, et, par leurs sommets conver-
gents et tout à fait mobiles, s'enfoncent dans la cavité crânienne.
Parmi les nombreuses variétés de fractures du crâne que nous ve-
nons d'énumérer, il convient encore de citer celles qui, bien qu'elles
présentent des enfoncements notables et une mobilité irrécusable des
fragments, ne sont pas pénétrantes dans la cavité crânienne : telles
sont les fractures qui siègent au niveau de l'arcade orbitaire, de l'apo-
physe mastoïde ou des sinus frontaux.
Fractures par armes à feu. — Quant aux projectiles de guerre, ils
produisent le plus souvent des fractures directes d'autant plus nettes
et d'autant mieux circonscrites que ces projectiles sont animés d'une
force plus considérable et sont d'un plus petit volume. Les gros pro-
htih A FFEGTI0N6 DE LA TÈTE.
jecLilos, au contoaipe, donnent lieu à des fractures multiples, h des
perles de substance parfois très-étendues, un vrai fracas des os. « Les
balles, dit M. Legouest, qu'elles soient anciennes ou nouvelles, c'est-
à-dire sphériques ou cylindro-coniques, ont, sur les os du crâne, un '
mode d'action dépendant de l'angle d'incidence sous lequel elles les
frappent et de la quantité de mouvement dont elles sont douées.
Arrivant obliquement sur les os et animées de peu de force, elles
peuvent ne faire qu'une contusion; dirigées moins obliquement et
avec plus de force, elles creusent des sillons plus ou moins profonds
qui n'intéressent que la table externe et une partie du diploé, ou qui
enlamcnt l'os dans toute son épaisseur. Tantôt elles bornent leur
action au trajet qu'elles parcourent et ne donnent lieu qu'à une perte
de substance ; tantôt elles fracturent l'os au voisinage du sillon dans
une étendue variable ; tantôt, en creusant un sillon régulier sur la
table externe, elles produisent des fractures de la table interne dont
les fragments restent en place; tantôt, enfin, elles enlèvent, comme
nous l'avons dit, une portion de la table interne en même temps que
l'externe.
» Quand les projectiles agissent perpendiculairement aux os du
crâne ou suivent une direction voisine de la perpendiculaire, ils déter-
minent, selon la force d'impulsion qui les anime, des contusions, des
fractures simples directes, des enfoncements, des perforations, des
fractures simples à distance. La dépression des enfoncements repré-
sente assez exactement la forme des projectiles; les bords sont à peu
près réguliers, le fond est composé de fragments libres ou adhérents,
selon que le projectile agit avec plus ou moins de force, et l'étendue
de la fracture est généralement plus grande sur la table interne que
sur la table externe de l'os. Les perforations ont aussi, comme les
enfoncements, une forme se rapprochant de celle des projectiles.
Elles se présentent habituellement comme un trou dans lequel on
peut introduire le doigt, et où l'on rencontre des esquilles libres de
petit volume appartenant a la table externe de l'os et au diploé, et des
esquilles plus volumineuses appartenant à la table interne, dont les
unes sont libres et les autres adhérentes. Il est rare que la fracture de
la table interne ne soit pas plus considérable, que celle de la table
externe, et il arrive très-souvent que les esquilles qui en dépendent
ont une grande étendue. Dans la plupart des cas, l'ouverture faite à la
table externe de l'os est d'un diamètre plus grand que celui du
projectile ; elle lui est quelquefois égale; quelquefois même, on
s'étonne de la pénétration possible du projectile dans le crâne. L'os,
après avoir cédé sous le choc, semble être revenu sur lui-même en
vertu d'une certaine élasticité. Un projectile pénétrant dans le crâne
et y demeurant ne fait qu'une perforation ; s'il conserve une impulsion
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÈTE. U&5
suffisante pour sortir de la cavité, il fait une seconde perforation.
Cette seconde ouverture, l'ouverture de sortie, est généralement plus
grande que la première, l'ouverture d'entrée, et la fracture de la table
externe est ici plus grande que celle de la table interne ; l'épaisseur
différente des os à l'entrée et à la sortie du projectile peut faire varier
ces résultats.
» Les éclats de projectiles creux, lorsqu'ils sontvolumincux, produi-
sent des effets analogues à ceux des gros projectiles; lorsqu'ils sont de
petit volume, ils donnent lieu à des fractures moins régulières, mais
cependant analogues à celles que déterminent les petits projectiles. »
Parmi les fractures indirectes qui se propagent à la base du crâne
celles du rocher méritent une attention toute spéciale en raison de la
Fie. 99. — Fracture du rocher.
On voit que la solution de continuité est perpendiculaire à la base de cet os, et se continuait avec une
fracture de l'occipital. (Richct, Soc. de chirurg., t. IV, p. 410.)
forme qu'elles revêtent et des complications auxquelles elles peuvent
donner lieu. Quelques chirurgiens ont fait observer avec juste raison
que le rocher, bien que dense et solide en apparence, était constitué
par un tissu fragile et cassant ; d'autres ont fait observer qu'il était
placé à la base du crâne à la manière d'un coin, et qu'il est favorable
ment disposé pour ressentir les effets de l'ébranlement qui se trans-
met à son niveau.
Quoi qu'il en soit, les faits démontrent que les fractures du rocher
NÉLATON. — PATH. CHIR. In _ o0
'»66 AFFECTIONS DE I.A TÈTE.
diffèrent entre elles es unes sont parallèles à l'axe du rocher, comme-
on le voit sur la figure 99; es autres, au contraire, sont transversales
ou perpendiculaires par rapport à l'axe rie cet os, comme on le voit
sur la figure 100; il est vrai, comme l'indique là première de ces figu-
res, que les fractures parallèles sont ordinairement compliquées d'au-
tres fractures transversales situées plus ou moins près du sommet du
rocher, et qu'elles peuvent s'étendre des deux côtés en se propageant
vers les régions voisines. On conçoit que toutes ces variétés peuvent
donner lieu à des complications assez différentes les unes des autres;
c'est ainsi que les fractures, comme l'a indiqué M. Houel à propos de
la description des pièces du musée Dupuytren, passent en avant ou au
niveau du trou auditif externe qu'elles peuvent légèrement intéresser
pour aller joindre l'hiatus de Fallope, suivre la gouttière du petit nerf
pétreux et aboutir au trou déchiré antérieur. Le rocher se trouve
ainsi divisé en deux parties inégales, dont l'une contient l'oreille
Fig. 100. — Lésions des os (fractures).
Fraclure linéaire divisant la base du crâne en deux moitiés, l'une antérieure, et l'autre postérieure-.
Celte solution de continuité paraît être le contre-coup d'un choc porté sur le sommet de la tète.
(Ane. Acad. roy. de chirurg.)
moyenne et le conduit auditif externe, et dont l'autre renferme le
canal de Fallope, une partie de l'oreille moyenne et la totalité de l'o-
reille interne. Lorsqu'elle est unilatérale, cette fracture peut se limiter
à l'un des sinus caverneux; quand elle est bilatérale, elle peut traver-
ser la selle turcique et suivre une direction identique, bien qu'en sens
inverse, sur le bord antérieur du rocher opposé. En passant sur la
selle turcique, elle traverse habituellement la base de la lame qua-
drilatère et le sinus sphénoïdal qui se trouve, dans ce cas, largement
ouvert.
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÈTE. 'l67
Quant aux fractures transversales, on en voit quelques-unes siéger
près du sommet, en dehors du trou auditif interne; elles intéressent
alors le vestibule et le limaçon; mais le plus ordinairement, elles sont
situées au niveau de la base du rocher; dans cette variété elles sont
obliques de haut en bas et de dehors en dedans, dans le sens de la
membrane du tympan.
A ce niveau, des désordres assez importants peuvent se produire,
non-seulemeut du côté de la dure-mère qui lui est est adhérente en ce
point, mais encore du côté de l'oreille moyenne et du sinus de
veine jugulaire; il peut se faire des écartements qui établiront une
sorte de communication, par l'intermédiaire des voies auditives,
entre l'intérieur et l'extérieur du crâne. C'est grâce à ce siège, grâce
à ces désordres, que les auteurs ont cherché à expliquer l'existence
de quelques-uns des symptômes qui accompagnent assez souvent la
fracture du rocher, en particulier l'écoulement de sérosité par l'oreille,
la paralysie temporaire ou définitive du nerf facial, des troubles de
l'équilibre, etc.
Symptomatologie. — Pour faire connaître avec méthode et précision
les signes des fractures du crâne, nous supposerons, à l'exemple de
Bichat, quatre états différents, en procédant, pour ainsi dire, du simple
au composé.
Il y a : 1° dénudation des os fracturés; 2° plaie sans dénudation des
os ; 3° contusion sans plaie ; d" il n'y a nulle trace sensible de lésion
aux téguments.
Dans le premier cas, la vue et le toucher suffiront pour faire con-
naître tout de suite la lésion. Cependant une suture, suivant la re-
marque d'Hippocrate, la déviation de la suture sagittale, mentionnée
par Yan-Swiéten et par Quesnay, la disposition accidentelle d'un os
wormien qui a failli tromper Saucerotte (1), le sillon destiné au trajet
d'une artère, ou l'impression produite par le corps vulnérant, pour-
raient être confondus avec une fracture ; mais cette méprise pourra
être évitée à l'aide des connaissances anatomiques dans le premier cas;
dans les autres cas, on a donné le conseil de ruginer l'os; mais, outre
que, si la rugine peut faire disparaître un sillon artériel, elle laisse
subsister la. suture, c'est là un moyen qui n'est pas sans danger et
dont remploi est loin d'être justifié par la nécessité de reconnaître la
(1) Un ecclésiastique avait fait une chute sur l'occiput ; on avait déjà incisé les tégu-
ments, découvert l'occiput qui présentait une division transversale : on allait trépaner
quand Novielle s'y opposa, disant qu'il y avait là un os wormien. Le malade guérit et ne
fut pas trépané ; aussi légua-t-il son crâne à Novielle. Ce crâne figurait dans la collec-
tion de Saucerotte. L'os wormien occupait la place de l'angle supérieur de l'occipital;
il avait vingt-deux lignes dans un sens et autant dans l'autre.
468 AFFECTIONS DE LA TÊTE.
fracture. On a conseillé aussi de badigeonner l'endroit soupçonné avec
de l'encre que l'on essuie ensuite ; si l'encre reste, il y a fêlure
Si l'encre s'efface, ce n'est qu'un sillon simulant une fêlure. Pott
fait remarquer que le péricrâne est habituellement détaché sur le
trajet d'une fente ou d'une fracture, qu'il est adhérent le long d'un
sillon artériel ou d'une suture. Notons que toutes les fois qu'il y
a écartement des fragments, le chirurgien est en droit de supposer
que la fracture qu'il a sous les yeux se prolonge plus ou moins
loin.
Dans le deuxième cas, ou la fracture est avec écartement considé-
rable, esquilles, enfoncement, et le toucher la fait alors aisément re-
connaître, ou c'est une simple fêlure, et alors il n'existe pas de signes
actuels. Les inductions s'appuient, dans ce cas, sur le mauvais état de
la plaie, qui ne se cicatrise pas du côté de la fracture, tandis que tous
les autres points guérissent. Le péricrâne se décolle consécutivement:
les bords de la plaie sont tuméfiés, douloureux, mous, flétris ; ils
fournissent une sérosité sanieuse plus abondante que ne semble le
comporter son étendue; enfin, le malade est pris de fréquents accès
de fièvre. Ces symptômes, observés par Fabrice d'Aquapendente,
manquent néanmoins quelquefois, ou bien ils sont déterminés, non
par une fracture, mais par un décollement de la dure-mère, une con-
tusion de l'os, etc. ; néanmoins, quoiqu'ils soient loin d'être pathogno-
moniques, ils ne doivent pas être perdus par le chirurgien. Dans un
cas de plaie de tête par un coup de sabre, rapporté par M. Boinet à
la Société de Chirurgie, en 1871, ce fut la persistance d'un petit trajet
fistuleux longtemps après la cicatrisation du reste de la plaie, qui fit
soupçonner à ce chirurgien l'existence d'une fracture du crâne, con-
firmée plus lard par le développement des symptômes cérébraux
graves et en particulier d'une aphasie. Il appliqua le trépan et retira
plusieurs esquilles de la table interne du pariétal gauche.
S'il y a contusion sans plaie, la fracture ne peut être reconnue que
s'il y a écartement considérable, esquilles, enfoncement, crépitation ;
mais il faut prendre garde de s'en laisser imposer par une conforma-
tion particulière du crâne, qui peut présenter une dépression comme
dans le cas curieux noté par Platner, et que nous avons rapporté plus
haut. Velpeau en a cité un analogue : la dépression siégeait à la bosse
frontale. Il y a encore d'autres causes d'erreur, c'est la fracture avec
enfoncement de la paroi externe des sinus frontaux, la table interne
étant intacte; ou enfin les simples bosses sanguines, ainsi que nous
l'avons déjà vu.
Lorsqu'il n'y a ni contusion, ni plaie, comment reconnaître la frac-
ture? Ce n'est pas évidemment par l'examen direct. Il faut de toute
nécessité recourir à d'autres signes, appelés signes rationnels. Nous
AFFECTIONS TRAIMATIQUES DE LA TÊTE. 469
allons exposer ces signes en môme temps que nous discuterons leur
valeur.
La forme de l'instrument, son poids et sa direction, ainsi que la force
avec laquelle il a été mû, la hauteur d'où la chute a été faite peuvent
hien faire soupçonner une fracture du crâne, mais ne sauraient en
donner la certitude. On a vu des corps pesants tomber sur le crâne
d'un lieu très-élevé, et ne causer aucun dommage à la boîte osseuse,
dans d'autres cas, au contraire, un coup beaucoup moins violent
asséné sur la tête a produit une fracture. C'est ainsi que, suivant
Quesnay, un moellon du poids de vingt livres tomba d'aplomb sur la
tête d'un homme sans produire de fracture, tandis qu'un coup de
poing lancé sur la tempe en causa une qui fut suivie d'un épanche-
ment mortel.
La connaissance du point sur lequel s'est exercée l'action de la cause
fournira encore des présomptions, mais des présomptions seulement,
pas de certitude. Ainsi, qu'un coup d'épée ait traversé la face obli-
quement de bas en haut, il est probable que les voûtes orbitaires ou
la région ethmoïdale auront été intéressées. Qu'une chute ou une
percussion violente ait porté sur la région temporale, il est à pré-
sumer que la base du crâne présentera une solution de continuité.
Enfin, il sera bon de songer au degré de l'épaisseur de l'os au point
frappé.
Les éblouissements, les étourdissements, la perte de connaissance,
les vertiges, les déjections involontaires, etc., appartiennent moins à
la fracture qu'à la lésion du cerveau : or, comme cette dernière peut
exister indépendamment de toute lésion des parties dures, il s'en-
suit que ces symptômes ne peuvent nous être ici d'un grand secours.
Le son de pot cassé entendu par le malade au moment même de
l'accident peut-il être considéré comme un signe de fracture? Quesnay
le croyait, et Lamotte, sur cette seule indication, a opéré une fois avec
succès; mais ce signe est loin d'être infaillible. Combien de malades,
en effet, ont éprouvé cette sensation, qui n'avaient pas de fracture, et
combien d'autres, en retour, ont eu des fractures sans avoir entendu
ce bruit, ou sans en avoir gardé le souvenir ! Quand cette circonstance
commémorative n'a pour garantie que l'assertion du blessé, elle ne
mérite donc aucune importance ; mais elle en acquiert, suivant Aran,
du moment que ce son a été perçu par les personnes présentes au mo-
ment de l'accident. Ses expériences sur le cadavre ne lui laissent aucun
doute sur la coexistence de ce bruit avec la production d'une fracture
très-étendue, gagnant par irradiation la base du crâne.
Une douleur locale, augmentée parla pression, renouvelée par des
secousses imprimées par le chirurgien soit à un mouchoir serré entre
les dents du patient, soit à la tige d'un végétal fixée de la même façon,
470 A FKECTIONS DE LA TÈ'J'IC.
en provoquant des mouvements automatiques de la part du malade,
qui porte involontairement la main vers le point douloureux, a été
considérée avec raison comme un bon signe. Il ne faut pas toutefois
exagérer la valeur de ce symptôme, car il peut dépendre aussi d'une
lésion bornée aux parties molles. Celte douleur peut êlre aussi déter-
minée par l'acte de la mastication. Faut-il avec les uns le rapporter à
la contraction du muscle temporal, ou invoquer avec Bichat l'ébranle-
ment imprimé à la mâchoire supérieure, puis transmis au reste de la
tête? Cette dissidence mérite de nous arrêter, car le signe lui-même
est très-infidèle, et Boyer n'hésite pas à le rejeter. A. Paré dit
l'avoir vu manquer dans les cas où la fracture était visible même à
l'œil nu.
Souvent il survient, au lieu où siège la fracture, un empâtement
œdémateux, qu'on rend plus évident encore à l'aide d'un cataplasme
émollient. Ce symptôme mérite quelque attention, bien que nous
l'ayons vu produit par un simple décollement consécutif du péricrâne,
sans fracture.
Le décollement consécutif du péricrâne a été lui-même signalé par
plusieurs chirurgiens, et notamment par Pott, comme révélant la
présence d'une fracture. Mais l'examen des faits montre surabondam-
ment que ce phénomène peut avoir lieu sans qu'il y ait la moindre frac-
ture et même, malgré l'affirmation de Pott, qui regardait les deux
symptômes comme absolument connexes, sans que la dure-mère ait
subi le même décollement.
Parmi les signes qui peuvent encore annoncer une fracture de la
base du crâne, il faut signaler une amaurose simple ou double, une
surdité, une paralysie de la face.
Mais un autre signe plus important que les précédents, presque pa-
thognomonique d'une fracture de la base du crâne, consiste dans l'ap-
parition, vingt-quatre ou trente heures après l'accident, d'une ecchy-
mose qui se montre dans un point de la tête qui n'a pas été soumis à
une violence directe. Telle est l'ecchymose de la région mastoïdienne,
celle de la paroi supérieure du pharynx, celle encore de la conjonctive
et des paupières qui, lorsque le globe oculaire n'a reçu aucune con-
tusion directe, dénote une fracture de la base du crâne, et plus spé-
cialement d'un ou de plusieurs des os qui entrent dans la composition
de l'orbite, et un épanchement dans cette cavité.
Chez quelques malades, M. Péan a constaté à l'ophthalmoscope la
présence d'ecchymoses dans la rétine ou dans la choroïde qui coexis-
taient ou non avec l'ecchymose conjonctivale et qui, chez plusieurs
d'entre eux, ont laissé à leur suite des altérations de ces membranes
capables d'entraîner l'amblyopie ou même la cécité.
Velpeau a signalé plus particulièrement l'ecchymose de la paupière
AFFECTIONS TKAUMATIQUES DE LA TÊTE. Uli
inférieure comme signe presque certain de fracture du crâne. Mas-
lieurat-Lagémard a fait remarquer que, pour que ce signe ait quelque
valeur, il faut que son apparition soit précédée d'un autre signe aussi
important, c'est-à-dire de l'ecchymose de la conjonctive oculaire. En
effet, le sang qui arrive dans la cavité orbitaire s'infiltre, dit-il, avec
une grande facilité, dans le tissu cellulaire lâche et lamelleux qui
entoure le globe de l'œil, et ce tissu cellulaire communiquant direc-
tement avec le tissu cellulaire sous-conjonctival, les plus légères traces
de sang apparaîtront dans ce dernier. Or, comme une aponévrose
particulière, qui s'insère par sa grande circonférence à tout le pour-
tour de l'arcade orbitaire et par sa petite aux cartilages tarses qu'elle
semble continuer, établit une espèce de barrière entre le tissu sous-
conjonctival et le tissu cellulaire des paupières, il suit de là que celles-
ci ne présenteront l'ecchymose que quand le sang aura traversé par
imbibition cette lame fibreuse ; mais alors l'infiltration ne se fera que
•consécutivement et de dedans en dehors. En outre, la teinte ne sera
jamais aussi prononcée. Lorsque Fépanchement qui se fait dans la
•cavité orbitaire est très-abondant, il n'y a pas seulement ecchymose,
mais l'œil peut être chassé en avant et entouré d'un cercle brunâtre,
indice d'un épanchement de sang au-dessous de la conjonctive.
L'ecchymose du pharynx, quand elle est très-apparente, atteste éga-
lement, comme l'a fait observer M. Dolbeau, l'existence d'une fracture
de la base du crâne, lorsque celle-ci a été produite par contre-coup.
L'écoulement de sang parle nez, l'oreille ou la bouche, au moment
•de l'accident, sans être un signe décisif, constitue un excellent carac-
tère. Ce qui donne de l'importance à ces hémorrhagies, c'est leur con-
tinuité et surtout leur durée, ainsi que l'a fort bien établi Aran ; car,
lorsque l'écoulement sanguin est dû à la lésion des parties extérieures,
il est peu abondant et s'arrête promptement; mais, clans les fractures
de la base du crâne, des vaisseaux volumineux peuvent être intéressés,
ou bien la fracture peut faire communiquer un épanchement qui s'est
fait dans l'intérieur du crâne avec l'extérieur de celui-ci, et l'on com-
prend dès lors qu'on devra avoir un écoulement continu et d'assez
Oongue durée.
On peut rapprocher du symptôme précédent l'écoulement d'un
liquide séreux par l'oreille et même par le nez. C'est là un des signes
les plus importants des fractures de la base du crâne, signe sur lequel
Laugier a appelé le premier l'attention des praticiens. On lit bien
dans Bérenger de Carpi une phrase qui semble se rapporter à cet
écoulement séreux (aliqua sanies subtilis resudat à fissura cranii) (1),
(1) De fraclurd cranii (Liber aureus, editio nova. Lugduni Batavorum, 1715,
f>. 65).
/i72 AFFECTIONS DE LA TÊTE.
mais ces quelques mots, perdus dans un long traité sur les fissures I
du crâne, n'avaient attiré l'attention d'aucun auteur jusqu'à l'époque 1
où Laugier publia son mémoire (1), et il est probable que, sans , I
l'éveil donné par M. Laugier, ces mots eussent continué, comme de-
puis plus d'un siècle, à passer inaperçus. J'en dirai autant d'une obser-
vation de Stalpart Van der Wiel, observation dans laquelle il faut 1
l'avouer, ce signe est exposé de manière à ne pouvoir être méconnu.
Voici le résumé de cette observation : Anna Paul, habitant à la Haye,
reçut sur le pariétal gauche un coup de quille tellement violent, qu'elle
tomba tout à coup, privée de sentiment et de mouvement, en rendant
par l'oreille gauche une petite quantité de sang. Ayant été appelé auprès
d'elle avec Jacques Sena, médecin, et Arnold Wilde, chirurgien, nous
constatâmes une contusion du cuir chevelu, sans fracture. Après avoir
été soignée et traitée comme le comporte une semblable blessure, la
malade revint peu à peu à elle ; mais pendant quatre ou cinq jours,
elle présenta sans interruption, par l'oreille gauche, un écoulement de
liquide séreux tellement abondant, que nous croyons pouvoir l'évaluer
à quatre cotyles par jour (quatuor cotylas) (2). Cette femme ne tarda
pas à guérir complètement (3). Mais il ne suffisait pas d'avoir signalé
ce phénomène pathologique, il fallait lui donner une signification ; là
était toute la découverte, et c'est ce qu'a fait Laugier. Sa première
observation remonte à l'année 1835.
Un jeune maçon de vingt-cinq ans fait, d'une hauteur de vingt-cinq
pieds, une chute sur la tête. Résolution complète des membres, que le
blessé peut cependant mouvoir par intervalle. Sensibilité conservée.
Écoulement de quelques gouttes de sang par le nez et les oreilles, qui
cesse peu d'instants après l'arrivée du malade à l'hôpital. Le lende-
main soir, on remarque, pour la première fois, l'écoulement d'une
assez grande quantité d'un liquide transparent contenant quelques
stries de sang par l'oreille droite. La tête de l'oreiller en est mouillée,
et il est possible d'en recueillir environ une once en trois heures ;
(1) Bulletin chirurgical, 1840.
(2) Le cotyle, d'après les indications que l'on trouve dans Facciolati, répond au demi-
setier romain et celui-ci à une mesure actuelle de 300 grammes d'eau, c'est-à-dire un
peu plus d'un quart de litre.
(3) C. Stalpartii Van der Wiel, Observaticnum rariorum centuria prior, observalio xv.
Multum aquœ post caput gravius ictum ex aure emissum. — Cette observation est
suivie d'un commentaire assez long, dans lequel l'auteur cherche quelle peut être la
source de cet écoulement séreux, et il se range à l'opinion de Plater et de Melchior
Sebésius, qui l'attribuent à une exsudation opérée par la membrane qui tapisse le
conduit auditif externe. Mais il est facile de voir que ces auteurs confondirent l'écoule-
ment traumatique dont nous parlons avec l'otorrhée chronique.
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÊTE. U1Z
oreille gauche est sèche. Cet écoulement, dont la matière ne paraît
pas contenir d'albumine, continue le troisième et le quatrième jour,
et le malade meurt dans la matinée du cinquième. A l'autopsie, on
constate une fissure partant de la suture fronto-pariétale, dirigée en
bas et en arrière, passant derrière la grande aile du sphénoïde et ga-
gnant la partie moyenne du rocher, au bord postérieur duquel elle se
termine. Cette fracture étroite pénètre dans la caisse du tympan dont
]a membrane est détruite. Entre la dure-mère et les os existe un
épanchement de sang formant un caillot épais de six lignes qui occupe
toute la fosse temporale et est limité en bas par le rocher. Dure-mère
intacte ; cerveau sain.
Laugier observa itérativement en 1838 et en 1839 ce phénomène à
l'aide duquel il diagnostiqua la fêlure du rocher, diagnostic dont
l'autopsie permit bientôt de constater l'exactitude. L'attention dès
lors fut en éveil, et aux observations de Laugier nous pouvons
joindre celles publiées par MM. Robert, Diday, Chassaignac. Nous-
même, nous avons eu l'occasion d'observer plusieurs fois ce sym-
ptôme.
Dans tous les cas dont nous venons de faire mention, c'est quelques
heures après l'accident, et consécutivement à une hémorrhagie, que
s'est fait cet écoulement d'un liquide aqueux, d'abord teint de sang,
mais bientôt parfaitement limpide et incolore, ne donnant par la cha-
leur et les réactifs aucune trace de flocons albumineux. Ce liquide a
coulé plusieurs jours et en quantité variable depuis quelques grammes
jusqu'à près d'un litre. L'écoulement avait eu lieu d'une manière con-
tinue, et s'accélérait lorsqu'on faisait moucher le malade et qu'on l'en-
gageait à faire une expiration prolongée. Enfin, on a noté la conser-
vation au moins momentanée de l'ouïe du côté malade, malgré la
déchirure du tympan, la fracture de l'étrier et son arrachement de la
fenêtre ovale, et môme malgré la fracture des parois du vestibule.
Cet écoulement peut avoir lieu non-seulement par l'oreille, mais
encore par les narines, ainsi que Robert l'a observé dans un cas où la
fracture, également disposée en simple fêlure, intéressait la selle tur-
cique, au niveau de laquelle les membranes étaient déchirées. Blan-
din, Foucart citent des faits analogues. Il peut également se faire par
une plaie répondant à la voûte crânienne, si une fracture se trouve
au fond de cette plaie. Une observation du docteur Hofling, analysée
dans les Archives générales de médecine, numéro de novembre 1837,
paraît justifier notre proposition. L'auteur la donne, il est vrai, comme
un exemple d'hydrocéphalie chronique guérie par une fracture du
crâne, mais la lecture de l'observation ne peut laisser aucun doute.
D'ailleurs d'autres faits plus probants ont été observés par de Lamotte
et par Robert, et trois faits nouveaux, publiés par M. Guilbeau dans
Mb . AFFECTIONS DE LA. TÊTE.
sa thèse inaugurale (Paris, 1870), confirment pleinement notre ma-
nière de voir. Chez ces blessés, il fut démontré que, au niveau de la
voûte du crâne fracturée, l'espace sous-arachnoïdien se trouvait en
communication avec le foyer de la fracture, mais que les téguments
restant intacts, le liquide céphalo-rachidien était venu à sourdre goutte
à goutte à travers la solution de continuité des os, sans pouvoir se
faire jour au dehors, en formant peu à peu une collection au-dessous
des téguments. L'un d'eux, observé par M. R. Marjolin, en 1862, était
un enfant de seize mois qu'il présenta à la Société de Chirurgie (Voir
les comptes rendus de la Société de Chirurgie et la thèse de M. Daix:
Considérations pratiques sur quelques symptômes des fractures du crâne,
Paris, 1863). Le deuxième était un enfant de sept mois qui fut ap-
porté, dans le service de M. Potain, à l'hôpital Necker. Enfin, le troi-
sième a été traité depuis en Angleterre par le docteur J. Warrington
Haward [The Lancet, 17 juillet 1 869).
Quelle est la source de ce liquide ? Cinq théories sont en présence.
Nous allons les faire connaître et les discuter en peu de mots.
D'après ces diverses théories, le liquide épanché serait : 1° le liquide
de Cotugno ; 2° la sérosité d'une certaine quantité de sang épanché
entre les os et la dure-mère ; 3° un suintement séreux fourni par les
vaisseaux restés béants à la surface de la fracture ; W la sérosité arach-
noïdienne; 5° le liquide céphalo-rachidien.
Marjolin et Robert ont admis d'abord que le liquide de l'oreille
interne fournissait cet écoulement; mais la quantité énorme du
liquide écoulé, comparativement à celle du liquide labyrinthique, est
une de ces objections auxquelles il n'a jamais été répondu d'une ma-
nière satisfaisante. Au reste, Robert lui-même a renoncé à celte expli-
cation, du moment qu'il a vu cet écoulement se faire, non-seulement
par l'oreille, mais encore par les narines. Cette dernière circonstance
est, en effet, une raison sans réplique.
Ce liquide n'est-il, ainsi que l'admettait Laugier lors de ses pre-
mières recherches, que la partie séreuse d'un épanchement de sang
entre les méninges et l'os? Cette explication est séduisante, et, de,
plus, quelques faits militent en sa faveur. On a constaté plusieurs fois
à l'autopsie les restes fibrineux d'un épanchement sanguin, on a trouvé
une fêlure du rocher, et il était permis de supposer que par cette issue
se serait écoulée la sérosité du sang. Mais cette théorie soulève les
objections suivantes :
a. L'épanchement de sang entre les os et la dure-mère n'a pas été
observé dans tous les cas ; or, son existence étant ici la condition
indispensable de l'écoulement séreux, il devrait y avoir coïncidence
constante de ces deux faits.
b. Les restes de cet épanchement, alors môme qu'il a été constaté,
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÈTE. U15
se sont présentés sous la forme d'une petite plaque fibrineuse, large
comme une pièce de 2 francs ou de 5 francs ; or, il n'y a pas de rela •
tion proportionnelle entre la quantité du liquide écoulé et la quantité
de matière solide restante.
c. Un épanchement de sang assez considérable pour fournir tout le
liquide qui s'est écoulé, et s'étant opéré brusquement, devrait amener
des symptômes de compression ; or, ces symptômes ne se sont pas
montrés dans un bon nombre de cas.
d. Enfin, la différence de composition chimique ne permet plus
d'hésiter, l'albumine manque dans ce liquide écoulé, et le muriate de
soude s'y rencontre en proportion double de celle que les chimistes
ont trouvée dans le sérum du sang. Cette analyse a été faite par Cha-
tin, et Laugier en a admis les résultats.
Cette explication n'est donc plus admissible ; son auteur lui-même
l'a reconnue insuffisante, puisque, dans un travail ultérieur, Lau-
gier invoque le concours simultané de l'extravasation. de la sérosité
fournie par les vaisseaux déchirés à la surface de la fracture et des
parties molles voisines. Mais, de quelque part qu'elle vienne, cette, sé-
rosité devrait se présenter avec tous ses caractères chimiques, elle de-
vrait contenir de l'albumine ; or, c'est ce qui n'a pas lieu.
M. Chassaignac, considérant les nombreuses connexions du rocher
avec le système veineux intra-crânien, et l'adhérence de ces vaisseaux
aux aspérités osseuses de l'os, admet que, dans les fractures fis&uraires
de la base du crâne, les parois veineuses s'éraillent et donnent issue à
la partie incolore du sang. Ce sang, continuant à circuler dans le sinus,
et les parois de celui-ci restant continuellement béantes, à cause de la
disposition anatomique de ses parois qui sont collées à la surface
osseuse et nettement tendues, serait la source inépuisable de cet écou-
lement. Mais l'objection tirée des analyses chimiques suffit à elle seule
pour renverser la théorie de M. Chassaignac, et nous dispense de re-
produire ici les autres objections qui lui ont été faites.
Guthrie a émis l'opinion que ce liquide pourrait bien venir de la
cavité de l'arachnoïde. Mais aucun fait n'appuie cette opinion, émise
d'ailleurs, comme on le voit, sous une forme dubitative.
Nous arrivons, par voie d'exclusion, à la cinquième hypothèse, celle
suivant laquelle le liquide qui sort de la fracture ne serait autre que
le liquide céphalo-rachidien ; cette hypothèse, nous l'acceptons pour
notre compte, non-seulement à cause de l'impuissance des auteurs à
expliquer ce singulier phénomène, mais encore à cause des raisons
suivantes :
a. La composition chimique du liquide écoulé est la môme que celle
du liquide céphalo-rachidien.
Voici, en effet, quelle était la composition chimique du liquide re-
^76 AFFECTIONS DE LA TÊTE.
cueilli chez le sujet observé par M. R. Marjolin, et celle du liquide
céphalo-rachidien d'après Lassaigne :
Observation de M. l\. Marjolin.
Eau 97,560
Matières organiques, mucus et
matière organique appréciable
par l'alcool 0,960
Albumine, fibrine, sang traces.
Matière organique indéterminée. 0,840
Cendres
Chlorure de sodium 0,426
Phosphate et carbonate de chaux. 0 , 0 i 8
Sels non-déterminés... 0,196
100,000
Analyse du liquide céphalo-7'ac/tidien ,
d'après Lassaigne.
Eau 98,564
Albumine 0,08&
Osmazone 0,474
Matière animale et phosphate de
chaux libre 0,036
Carbonate de soude et phosphate
de chaux 0,017
Chlorure de sodium et de potas-
sium 0,801
99,980
b. La facilité et la rapidité avec lesquelles se reproduit ce liquide
après qu'il a été évacué rendent compte jusqu'à un certain point de
la continuité de l'écoulement et de sa quantité.
c. Robert a fait remarquer, dans un article inséré dans les Archives
de médecine, que dans les observations où Ton a minutieusement noté
les lésions anatomiques, on trouve que celles-ci étaient telles qu'elles
pouvaient permettre l'écoulement du liquide céphalo-rachidien. Une
de ces observations nous est propre, et, en effet, elle justifie l'observa-
tion de Robert.
d. Il y a plus, Robert a essayé de reproduire ces lésions anatomi-
ques sur le cadavre, et il a vu sourdre le liquide céphalo-rachidien.
e. Enfin, dans les cas connus jusqu'ici, où un liquide séreux s'est
également écoulé par les narines, on a trouvé les conditions anatomi-
ques favorables à l'écoulement duliquide céphalo-rachidien : ainsi, dans
l'observation de Robert, les méninges étaient déchirées au niveau de
la selle turcique et du prolongement que l'arachnoïde envoie autour de
la tige pituitaire; cette déchirure, étant placée dans une région où le
liquide cérébro-spinal se trouvait assemblé en grande quantité, a dû.
donner facilement issue à ce liquide. Vis-à-vis de la portion déchirée
des méninges, la base du crâne offrait une solution de continuité péné-
trant dans les sinus sphénoïdaux, et principalement dans le droit ; la
membrane muqueuse qui tapisse ces sinus était déchirée ; or, une
lame osseuse, mince et fragile, séparant seule, en cet endroit, la ca-
vité du crâne de celle du sinus, il est évident que le liquide cérébro-
spinal a pu s'échapper très-facilement par cette voie, et pénétrer dans
le sinus sphénoïdal du cAté droit qui, s'ouvrant lui-môme dans le
AFFECTIONS TUAUMATIQUES DE LA TÈTE. Ull
méat supérieur correspondant des fosses nasales, a dû le verser dans la
narine.
Une autre Question se présente maintenant : Par quelle voie, de-
mandera t-on, le liquide céphalo-rachidien est-il arrivé au niveau de
la fracture pour s'écouler au dehors par celle-ci? Il faut de toute né-
cessité que les membranes aient été déchirées. Or, si cette déchirure
a élé constatée dans certains cas, il faut avouer aussi que, dans d'au-
tres cas, toutes les recherches faites dans le but spécial de la décou-
vrir ont été sans résultats. Et, dans un cas, nous avons poussé des
injections d'eau dans les cavités où se trouve ce liquide ; les mem-
branes cérébrales se tuméfiaient au niveau de l'ouverture circulaire
que nous avions préalablement pratiquée à la voûte crânienne ; mais
jamais le liquide n'a reflué par l'oreille. Dans ce cas, il est probable,
suivant la remarque d'A. Bérard, que la déchirure existait au niveau
du cul-de-sac arachnoïdien qui accompagne le nerf auditif dans le
conduit auditif interne. L'examen de quelques pièces pathologiques
a déjà démontré cette déchirure dont les bords étaient ecchymosés et
gonflés.
Nous mentionnerons, pour mémoire seulement, l'explication de Bodi-
nier, qui admet que le liquide traverse par exosmose les enveloppes du
cerveau et s'échappe ensuite par la fracture. Ses expériences, répétées
avec toutes les précautions nécessaires par Laugier et par Robert,
n'ont rien fourni d'analogue aux, résultats annoncés par Bodinier.
I Nous avons donné à l'histoire de cet écoulement beaucoup de déve-
loppements, car ces théories ne sont pas simplement spéculatives,
elles ont une application directe à la pratique. Qu'un partisan du tré-
pan, dans tous les cas où il y a épanchement intra-crânien, accepte,
par exemple, l'explication de Laugier, il ouvrira le crâne pour en
retirer une cause de compression qui ne peut pas exister.
Au reste, nous ne nous flattons pas de connaître le dernier mot de
la question. Malheureusement, ce que nous savons de plus certain sur
cet écoulement, c'est sa signification pronostique. Souvent les indi-
vidus qui l'ont présenté, ont succombé avant la fin du premier septé-
i naire. M. Chassaignac cependant rapporte l'observation d'un malade
i.qui a survécu à cet accident, et moi-même j'en ai vu un cas suivi de
I guérison à l'hôpital Saint-Louis. Est-ce à cause de l'écoulement ou de
la fracture que la mort a lieu? Il est difficile de le dire. Il est pro-
bable cependant que l'écoulement a dû ajouter aux dangers de la
fracture déjà très-grave par elle-même, puisqu'elle peut donner accès
à l'air dans la cavité arachnoïdienne.
Dans les cas rares où le liquide céphalo-rachidien, au lieu de s'é-
couler au dehors, se fait jour par une fracture de la voûte crânienne et
donne naissance à une tumeur formée au-dessous des téguments par
l\18 AFFECTIONS LE LA TÊTE.
le liquide céphalo-rachidien sur l'un des points de la voûte du crâne, le
volume de cette tumeur, bien que variable, ne dépasse pas celui d'une
orange. Elle s'accroît rapidement, surtout au début. Quand elle est
arrivée à un certain développement, elle est généralement indolente, ■
offre une base large et appliquée sur les os, une forme ovoïde ou glo-
buleuse, une surface lisse ou bosselée; parfois aussi on peut reconnaître
sa transparence ; sa tension est habituellement assez considérable, et
sa fluctuation manifeste. Cependant il est rare, en la pressant, que les
doigts arrivent jusqu'aux os sous-jacents, ce qui rend fort difficile la
constatation de la solution de continuité. Au pourtour de la tumeur,
on sent presque toujours un bourrelet dur, plus ou moins régulier.
Dans aucun des cas qui ont été observés, on n'a pu faire rentrer la
tumeur dans la cavité crânienne ; on peut donc la considérer comme
irréductible, ce qui, du reste, s'explique naturellement par le peu d'é-
cartement des os d'une part, et la quantité relativement considérable
de liquide d'autre part. En étreignant la tumeur avec la main, on peut
arriver à percevoir un mouvement d'expansion isochrone au pouls.
Dans l'observation rapportée par M. R. Marjolin, la seule, du reste,
où l'auscultation ait donné quelques résultats, on entendait un bruit
de souffle profond et prolongé, isochrone aux battements artériels et
surtout sensible vers la base de la tumeur.
La peau qui la recouvre ne présente généralement aucun change-
ment dans sa coloration, à moins qu'elle ne porte encore les traces
d'une violence extérieure; mais chez l'enfant qui fait le sujet de l'ob-
servation rapportée par M. Marjolin, et chez lequel la peau n'offrait
aucune altération dans sa coloration, on a constaté deux ecchymoses,
l'une à la paupière supérieure droite, sans ecchymose conjonctivale, et
l'autre dans la région mastoïdienne du môme côté. Ce fait est de la
plus haute importance au point de vue du diagnostic de la fracture.
Parmi les nombreuses complications auxquelles peuvent donner
lieu les fractures du rocher; il nous faut mentionner des phénomènes
particuliers tels, par exemple, que des troubles de l'équilibre, accom-
pagnés ou non de mouvements giratoires. Sans parler ici de cette
affection spéciale désignée sous le nom de maladie de Menière (1),
dont ce phénomène constitue l'un des symptômes les plus impor-
tants, affection purement médicale dont nous n'avons pas à nous
occuper ici, une simple fracture du rocher traversant de chaque côté
le labyrinthe peut produire les mêmes effets. Ce fait est d'ailleurs
démontré par des expériences bien connues de Flourens, dont voici
en quelques mots les résultats: Si le canal demi-circulaire horizontal
(1) Paul Menière, Sur les lésions de l'oreille interne donnant lieu à des symptômes
de congestion cérébrale apopleclif or me {Gazette médicale, 1861).
AFFECTIONS TRAUMA.TIQUES DE L/V TETE. ^79
est divisé d'un seul ou des deux côtés à la fois, la tête et souvent même
le corps tout entier de l'animal exécutent des mouvements rotatoires
de droite a gauche ou de gauche à droite. Si, .d'autre part, on n'a
intéressé qu'un seul canal vertical de chaque côté , l'animal tient
constamment sa tête en haut ou en bas et tend à tomber en avant ou
en arrière. Enfin, si on a divisé plusieurs canaux demi-circulaires, les
mouvements sont désordonnés. La division des canaux demi-circu-
laires osseux sans lésion des canaux membraneux ne détermine pas
ces mouvements anormaux. La destruction seule des canaux demi-
circulaires n'entraîne pas la perte de l'ouïe; mais si les limaçons seuls
sont détruits, celle-ci est entièrement perdue, et l'on n'observe aucun
trouble dans l'équilibre. La plupart des physiologistes ont confirmé
ces expériences, et Goltz a même cru en trouver l'explication dans
les fonctions différentes de chacun des faisceaux du nerf auditif. On a
d'abord pensé que ces mouvements rotatoires avaient toujours lieu du
côté malade vers le côté sain; mais des faits de Trousseau, de Signol
et de Vulpiansont venus démontrer qu'il n'en était pas toujours ainsi.
De violents traumatismes du crâne peuvent aussi donner lieu à cer-
tains phénomènes qui sont considérés comme des symptômes de la
maladie de Menière, sans qu'il existe aucun indice de fracture du
rocher. M. Duplay, qui en a observé un exemple remarquable, sup-
pose dans ce cas que, sous l'influence de l'ébranlement du crâne, il se
produit dans les cavités labyrinthiques des déchirures des parties mem-
braneuses, suivies d'épanchement sanguin. Il se fonde, pour admettre
cette supposition, sur ce que l'on constate des lésions semblables du
côté de l'œil dans les mêmes circonstances. Au reste, Toynbee et
Moos ont rapporté des faits démontrant la réalité d'épanchements
sanguins intra-labyrinthiques produits par contre-coup.
Disons, en terminant ce qui a trait aux signes rationnels, qu'on
pourra utiliser pour le diagnostic des fractures de la base du crâne la
lésion des nerfs qui sortent par les trous de cette base, et que le signe
le plus irrécusable qu'on puisse invoquer est la sortie de la substance-
cérébrale par une ouverture accidentelle ou naturelle, en communica-
tion avec la base du crâne. Gislain et Guillemain ont vu la matière céré-
brale s'échapper par le conduit auditif externe, et Pigné a constaté
chez une petite fille l'issue de la même substance par le nez.
Fractures avec enfoncement ou dépression. — Les fractures de ce
genre ne présentent pas constamment les mêmes symptômes.
Chez certains individus, la fracture se consolide, |la dépression sub-
sistant; chez certains autres, dit-on, les mouvements du cerveau re-
lèvent les fragments et les ramènent à leur position normale; chez
quelques-uns enfin, la lésion cause la perte de [l'intelligence, amène
l'épilepsie et quelquefois même la mort.
USO AFFECTIONS DE I.A TÊTE.
Pronostic. — La solution de continuité des os du crâne n'est pas
par elle-même une lésion grave ; la gravité de cette blessure lient
uniquement aux complications qui peuvent se présenter. Ces compli-
cations sont les épanchcments de sang ou de pus dans la cavité crâ-
nienne, la méningite, l'encéphalite, la commotion et la compression
cérébrales dont nous parlerons dans le paragraphe suivant. On a remar-
qué que ces accidents peuvent se présenter dans le cas où il existe une
simple fissure, et devenir promptement mortels, tandis qu'on a vu,
nombre de fois, des fractures multiples et très-étendues ne produire
que de légers accidents et se terminer d'une manière heureuse, si
bien que la gravité du pronostic semble être en raison inverse de la
la gravité apparente des désordres produits. Mais tout s'explique si l'on
songe qu'il y a moins de chances de compression par épanchement
quand la boîte osseuse est largement ouverte.
Teaitement. — Il fut un temps où toute fracture du crâne était
considérée comme exigeant impérieusement l'application du trépan :
cette doctrine, professée par l'Académie de chirurgie et par les prati-
ciens les plus éminents du siècle dernier, a été vivement combattue
par Desault, et surtout par Bichat. Plus récemment, Malgaigne a même
cherché à établir que la nécessité de l'opération du trépan est peut-
être encore plus rare que ne le croyait l'école de Desault.
Nous aurons occasion de nous expliquer plus au long sur la valeur
de l'opération du trépan dans les divers accidents qui accompagnent
les plaies de tête ; nous ne voulons, pour le moment, qu'aborder
la question d'opportunité de cette opération dans les fractures du
crâne.
Ces fractures peuvent se présenter dans deux conditions très-ditl'é-
rentes : 1° elles existent sans plaies; 2° avec une plaie des parties
molles extérieures au crâne, communiquant avec le foyer de la frac-
ture. Dans le premier cas, soit qu'il existe une simple fêlure, soit qu'il
y ait des fractures multiples, soit enfin que les fragments soient enfon-
cés vers la cavité crânienne, s'il n'y a aucun accident offrant un carac-
tère grave et de quelque durée, il faut s'abstenir de toute opération ;
le traitement sera alors purement préventif, il consistera en émissions
sanguines plus ou moins abondantes, en applications réfrigérantes sur
la tête et en dérivatifs sur le canal intestinal, à l'effet d'empêcher le dé-
veloppement d'une phlegmasie encéphalique. L'expérience a, en effet,
démontré que, même dans le cas où les fragments sont déprimés, la
guérison peut avoir lieu. Mais si ces fractures sont accompagnées d'ac-
cidents cérébraux, quelle devra être la conduite du chirurgien? La
plupart des auteurs donnent le conseil de trépaner, s'il existe sur la
région crânienne quelque signe local qui puisse faire reconnaître dans
quel point du crâne se trouve la cause immédiate de ces accidents.
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÈTE, 481
Nous ne partageons pas complètement cette opinion ; on ne saurait,
en effet appliquer un traitement identique à des accidents aussi diffé-
rents que ceux de la compression du cerveau et des phlegmasies encé-
phaliques, qui peuvent l'une et les autres suivre une fracture du crâne.
S'il se montre des accidents de compression, paralysie, assoupissement,
survenus sans fièvre peu de temps après la blessure, que cet accident
résulte soit d'un épanchement de sang intra-crânien, soit de l'enfon-
cement d'un fragment osseux, il est certain que l'application d'une cou-
ronne de trépan pourra donner un moyen d'évacuer le liquide épan-
ché, de relever une esquille. Mais cette opération, peu dangereuse si
l'on n'a égard qu'à l'action qu'elle exerce sur les os, n'aurait-elle pas
d'autres dangers ? Personne n'ignore combien sont graves toutes les
fractures, lorsque leur foyer communique avec l'air extérieur; les
dangers, sans être toujours aussi redoutables, n'en sont pas moins réels
pour les solutions de continuité du crâne que pour les autres fractures.
Cette circonstance nous ferait déjà craindre, dans ce cas, l'opération
du trépan; mais l'ouverture d'un foyer sanguin dans la cavité crânienne,
l'ouverture de l'arachnoïde, si la dure-mère est déchirée, constituent
encore des complications qui exposent le blessé à des dangers beau-
coup plus grands que ceux qui résulteraient de la compression du cer-
veau. En effet, les expériences tentées sur les animaux et l'observa-
tion clinique semblent démontrer que la compression du cerveau,
lorsqu'elle n'est point excessive, n'est pas par elle-même une cause de
mort. C'est ainsi que Hennen, Dupuytren, Malgaigne, citent des cas de
guérison malgré des enfoncements de 15, 18 et 20 lignes de profon-
deur. Chez le malade de Malgaigne, on pouvait loger une cuillère ordi-
naire dans la dépression qui avait 10 pouces de largeur sur un pouce
et demi de profondeur. La compression ne devient fatale que parce
qu'elle est le point de départ d'une phlegmasie intra-crânienne. Les
symptômes qui la caractérisent peuvent rester stalionnaires ou s'a-
mender d'une manière graduelle, car le foyer sanguin pourra dispa-
raître par la résorption ; les fragments osseux pourront, ainsi que
nous l'avons dit plus haut, se relever. Et d'ailleurs, n'est-il pas con-
stant que le cerveau s'accoutume peu à peu à la présence de l'agent
qui le comprime? C'est pourquoi, dans cette circonstance, nous ne
craignons pas de proscrire le trépan. On a, il est vrai, cité des cas où
un cal difforme aurait causé l'épilepsie et même l'aliénation men-
tale ; mais ces observations, outre qu'elles sont peu nombreuses,
nous semblent peu concluantes dans la plupart des cas, et démontrent,
dans d'autres, que ces accidents ne sont pas toujours persistants et
sont susceptibles de guérison.
S'il survient quelques-uns des accidents propres aux phlegmasies
encéphaliques (délire fébrile, contracture, convulsions, apparaissant
KÉLATON. — PATII. CII1R. Iu> 3j[
A82 AFFECTIONS DE LA TÉ TE.
plusieurs jours après la blessure), si cette inflammation a été causée et
est encore entretenue par la présence d'une esquille enfoncée dans le
cerveau ou par un épanchement assez considérable de sang et de pus,
dans ce cas le trépan pourrait être utile. Mais, pour agir avec certi-
tude, il faudrait pouvoir diagnostiquer la présence de cette esquille ou
de cet épanchement. Souvent, avouons-le, il sera impossible de poser
un diagnostic certain; dans le doute, cependant, quelle devra être la
conduite, du chirurgien ? Nous conseillons de trépaner. En effet, si l'on
trouve une esquille, on l'enlèvera; si l'on trouve un foyer purulent
entre la dure-mère et les os du crâne, on aura par celte opération
procuré une issue au liquide; et si l'on ne rencontre ni l'une ni l'autre
de ces deux causes pour expliquer les accidents, on aura sans doute
fait une opération inutile, mais qui ajoutera peu aux dangers que l'en-
céphalite ou la méningite, existant au moment de l'opération, fait
courir au malade. Il est inutile de dire que nous ne conseillons l'opé-
ration que dans les cas où il existe un signe local qui indique le lieu
où se trouve la cause présumée des accidents.
La conduite du chirurgien sera plus nettement tracée s'il existe aux
téguments une plaie communiquant avec le foyer de la fracture. Ici,
en effet, il n'est plus retenu par la crainte de faire communiquer ce
foyer ou un épanchement sanguin avec l'air extérieur, d'ouvrir la ca-
vité arachnoïdienne ; le trépan n'aura donc plus l'inconvénient de
changer le caractère de la blessure et d'aggraver la position du ma-
lade. Or, nous avons posé en principe que, comme lésion osseuse, le
trépan ne présentait que fort peu de gravité ; il ne s'agit donc plus
que de déterminer dans quel cas il sera utile, dans quelle circonstance
son application pourra porter quelques fruits. Il est évident que l'on
devra s'abstenir si la fracture n'est compliquée d'aucun accident, s'il
n'existe pas d'enfoncement devenu inaccessible aux instruments, car
l'opération ne remédierait à rien; mais s'il se présentait quelques acci-
dents de compression, malgré l'absence de tout enfoncement, il n'y
aurait pas lieu d'hésiter à appliquer une couronne de trépan. S'il exis->
tait un enfoncement, il faudrait relever les fragments ou même appli-
quer une couronne de trépan, quand bien même il n'y aurait pas
d'accidents, car on est en droit de supposer que ces fragments en-
foncés vers le cerveau pourront être une cause d'inflammation que
l'on préviendra par la trépanation. Enfin, dans le cas de fracture mul-
tiple, s'il y avait mobilité prononcée d'un fragment, on pourrait en-
lever ce fragment. Suivant Vidal, la perte de substance qui en résulte-
rait serait favorable à l'issue du sang épanché sur la dure-mère et
pourrait faire l'office d'un débridement. Mais, d'autre part, dans le
cas d'enfoncement profond, étroit, avec chevauchement des os, on
devra s'abstenir de la trépanation, et cela quand même les symptômes
AFFECTIONS TR A UMATIQUES DE LA TÈTE. ft83
cérébraux dont nous avons parlé sembleraient impératifs. En effet, ce
chevauchement ne peut guère avoir lieu, sans qu'il y ait une contusion
du cerveau telle qu'il n'est raisonnable de risquer les chances d'aucune
tentative chirurgicale. Mieux vaudrait un enfoncement plus profond
encore, comprimant davantage, mais à plat, les parties sous-jacentes
et les irritant par les pointes de fragments ou par leurs parties tran-
chantes.
Nous avons dit tout à l'heure que s'il y a enfoncement, il convient
de relever les fragments. Le pourra-t-on faire toujours sans difficulté et
surtout sans craindre de les enfoncer davantage? Ces fragments laissent
en général peu d'espace entre eux/ et plus ils sont enfoncés, plus ils
sont serrés et chevauchants. De cette circonstance découle une indica-
tion du trépan que nous ne pouvions passer sous silence : grâce à l'ap-
plication d'une couronne de trépan, le redressement et l'extraction
•des esquilles les plus enclavées deviendraient des plus faciles.
Les considérations que nous venons de donner relativement aux
indications du trépan restent les mêmes lorsque la fracture du crâne
est produite par une plaie d'arme à feu. Toutefois il semble résulter
de la discussion qui a eu lieu à ce sujet, en 1868, à la Société de chi-
rurgie, discussion à laquelle MM. Legouest et Larrey ont pris part,
que les chirurgiens anglais et américains pratiquent volontiers la tré-
panation, et qu'elle a été fréquemment appliquée pendant la guerre de
sécession des Etats-Unis.
Voici, d'après M. Legouest, les résultats qui ont été obtenus avec
•cette opération dans les armées américaines, comparés à ceux de a
pratique des chirurgiens anglais et français, pendant la guerre de
Crimée.
En Crimée, toutes les blessures de la tête, sans distinction, ont
donné, dans l'armée française, la proportion de 27 morts pour 100.
Dans l'armée anglaise, elles ont donné 20 morts pour 100. En Amé-
rique, pendant- la guerre de la sécession, les blessures de tête n'ont
donné que la proportion de 26 morts pour 100. Dans lia cas connus
de fracture du crâne, avec perforation, pénétration ou enfoncement,
•et dans lesquels on a enlevé des esquilles ou des corps étrangers, sans
trépanation, il y a eu 53 morts pour 4 00, et 107 cas de trépan ont
-donné 50 morts pour 100. D'où il résulte que l'ensemble des cas
traités par une opération, trépan, extraction d'esquilles ou de corps
étrangers avec les pinces ou l'élévatoirc, ont donné 5k morts pour
100, tandis que sur ^83 cas connus, traités par l'expectation, les morts
se sont élevés à 80 pour 100. En d'autres termes, la différence des
guérisons en faveur de l'intervention chirurgicale est de 26 pour 100
environ.
Il y aurait lieu de discuter plus longuement la valeur de ces docu-
U8U AFFECTIONS DE LA TÈTB.
ments; toutefois nous nous bornerons à faire observer, d'après l'im-
pression générale qu'ils produisent, que les chirurgiens qui ont prati-
qué la trépanation paraissent avoir été plus heureux dans leurs résul-
tats que ceux qui ne l'ont que peu ou point pratiquée.
§ III. — Iiéiions de l'encéphale et de ses enveloppes.
Nous comprenons sous ce titre les lésions du cerveau proprement
dit, de la protubérance, du bulbe rachidien et du cervelet, c'est-à-
dire de tous les organes intra-crâniens.
A. — Par instruments piquants.
Les instruments piquants, parmi lesquels on a cité en première
ligne les esquilles osseuses, puis les baguettes de fusil, les baïon-
nettes, les poignards, lès flèches, les piques, les lances, les poin-
çons, le trépan perforatif, etc., etc., n'atteignent le cerveau et ses
membranes qu'à la condition d'une perforation du crâne. On a
observé plusieurs fois la perforation de la voûte orbitaire et des fosses
nasales, qui sont constituées par des lames osseuses très-minces. La
gravité de la lésion varie suivant son siège. A la base du crâne, elle
est très-dangereuse, sinon mortelle; au cervelet, à la moelle allongée,
elle est toujours mortelle, et quelquefois sur-le-champ : le blessé
tombe, agite ses membres et meurt. Les piqûres des autres points
sont moins graves et guérissent quelquefois. Il faut dire cependant que
l'on voit souvent survenir une inflammation du cerveau et de ses mem-
branes, et que l'étroitesse de la plaie s'opposant à l'issue des liquides
épanchés, constitue pour ces plaies une condition très-défavorable.
En outre, elles peuvent être compliquées de !a présence du corps qui
les a faites et qui s'est rompu au niveau de l'os. Ce corps fait-il saillie
au dehors, il est en général facile de l'extraire à l'aide d'une tenaille,
d'un davier, ou môme d'un élau à main. Offre-t-il une réelle résis-
tance, au lieu de chercher à l'ébranler par des oscillations et des mou-
vements de rotation qui, communiqués à la portion pénétrant dans le
crâne, pourraient déchirer l'encéphale, il convient d'appliquer une
couronne de trépan le plus près d'eux possible, ou de les circonscrire
par plusieurs traits de scie, pratiqués avec la scie à molette. S'est-il
rompu au niveau de la surface du crâne, l'application d'une couronne
de trépan lui correspondant centre pour centre donnera moyen de
l'extraire. Que si la couronne de trépan n'était pas assez large pour
circonscrire le corps vulnérant, elle serait encore appliquée le plus
près possible du corps à extraire. Mais la voie faite dans les os par une
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÊTE. 485
ou plusieurs couronnes de trépan, par les diverses espèces de scies, par
la gouge et le maillet, doit toujours être assez large pour que l'extrac-
tion se fasse sans violenter la substance cérébrale. On trouve cité dans
tous les livres le fait rapporté par Beausoleil, chirurgien d'Angouléme,
qui enleva un morceau de bois du pariétal d'un tailleur; celui de Percy
père, qui parvint à extraire la lame d'un couteau dont un soldat ivre avait
frappé au front la servante d'une auberge. Quelquefois, suivant Larrey,
une tige pointue peut pénétrer dans le crâne et s'y enfoncer à un ou
deux pouces de profondeur, sans léser le cerveau ; elle s'insinue entre les
deux hémisphères en suivant le trajet de la faux du cerveau. Il peut
arriver dans ce cas, si le corps étranger traverse une grande partie
du crâne, que l'extraction soit impossible, malgré les tentatives les
plus sérieuses. C'est ce qui eut lieu chez un malade observé par
le chirurgien dont nous venons de parler. Le crâne de ce sujet
est conservé au musée Dupuytren sous le n° 430. Dans ce cas, la
tête fut traversée d'avant en arrière par une portion de baguette de
fusil, sans qu'il y ait eu blessure du cerveau : le frontal avait été perforé
entre les deux bosses sourcilières, un peu plus près de la droite que
de la gauche ; puis la partie postérieure des sinus frontaux avait été
traversée; de là le projectile s'était dirigé d'avant en arrière, de haut
en bas et de droite à gauche, de façon à enlever l'apophyse crista-galli ;
s'engageant ensuite entre le sommet du rachis et le bord gauche de
l'apophyse basilaire, il était venu sortir par le trou condylien posté-
rieur, sans avoir lésé d'autre organe important que le nerf grand
hypoglosse.
B. — Par instruments tranchants.
Les instruments tranchants intéressent exclusivement la voûte du
crâne; ils offrent une issue plus large et plus facile aux liquides, comme
on le voit sur la figure ci-contre. Les plaies par instruments tranchants
peuvent, comme les précédentes, être suivies d'une méningite, d'une
méningo- encéphalite. Paroisse donne l'observation collective de
vingt-deux blessés qui eurent le vertex emporté par des coups de
sabre à la bataille de Landrecies, « où une mesure prise par la Con-
vention avait défendu de faire des prisonniers, de sorte qu'on s'y
battit avec un acharnement incroyable ; presque toutes les blessures
y furent faites à l'arme blanche. Douze de ces vingt-deux blessés
avaient au sommet de la tête une plaie large comme la paume de la
main, avec perte de substance à la fois aux téguments, aux os, à la
dure-mère et au cerveau. Ces plaies avaient été faites par des coups
de sabre portés horizontalement. Chez les dix autres, la plaie était un
peu moins étendue. Tous ces blessés, avant d'être pansés, firent plus
UHb AFFECTIONS DE LA TÈTE»
de trente lieues, tantôt à pied, tantôt dans de mauvaises charrettes, et
n'éprouvèrent aucun accident jusqu'au dix-septième jour ; ils conser-
vèrent, dit Paroisse, l'appétit, leurs forces, leur air guerrier même. A
celte époque, les douze plus gravement blessés commencèrent à pa-
raître seulement plus tristes, particulièrement le soir; le lendemain,
ils perdirent l'odorat, les jours suivants la vue et le goût. Enfin, ils tom-
bèrent dans un état de somnolence ou plutôt de sommeil calme et pai-
sible comme dans l'état de santé, sans fièvre. Cependant, du côlé du
cerveau, on n'observa rien de particulier, si ce n'est un léger abais-
sement et un peu de mollesse de cet organe. La dure-mère semblait ri-
dée, presque desséchée; la pie-mère et l'arachnoïde semblaient ne pas-
adhérer au cerveau, sans cependant en être séparées. Tous les douze
Fig. 101. — Section de la partie postérieure du crâne. Fracture des deux pariétaux
le long de la suture lambdoïde, produite par un coup de sabre.
moururent du vingt au vingt-deuxième jour, et à l'autopsie on constata s
une très-grande mollesse de la pulpe cérébrale, avec une diminution :
notable de cette pulpe; pas de traces de sérosité dans les ventricules;
la substance de l'organe paraissait sensiblement desséchée ; elle ne*
présentait ni foyer, ni collection d'aucune espèce. Le volume des nerfs-:
optiques avait diminué de moitié; la dure-mère était décollée et
l'arachnoïde détruite en partie par la suppuration. Les dix autres -
n'éprouvèrent aucun accident et guérirent très-bien.
« Chez aucun de ces blessés, il n'y eut ni primitivement, ni consé-
cutivement, les symptômes qui caractérisent la commotion et l'épan-
chement ; cela n'étonnera point, si l'on ne perd pas de vue que ces-,
blessures furent faites par des instruments qui coupaient très-bien,
(c'étaient des sabres appelés cobourgs), et que ces coups ont été portés
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÈTE. A87
horizontalement ; tontes circonstances qui n'ont pu déterminer une
forte commotion, et donner à la plaie une forme, une situation qui
pouvaient permettre l'issue des liquides, et s'opposaient par consé-
quent à l'épanchcment. »
Nous avons reproduit cette observation parce qu'elle est très-impor-
tante pour faire l'histoire générale des plaies par instruments tran-
chants, d'autant plus importante qu'ici la lésion fut exempte de toute
complication. On peut rapprocher de cette observation celle du dra-
gon de Lamotte, qui eut les deux pariétaux profondément divisés par
un coup de sabre, chez qui les membranes encéphaliques, le sinus
longitudinal et le cerveau lui-même furent entamés, et qui guérit à
merveille en deux mois et demi.
Ces plaies ne sont pas aussi graves qu'on pourrait le supposer quand
elles ne pénètrent pas jusqu'aux parties centrales de l'organe. On a
plusieurs fois pratiqué des incisions du cerveau pour évacuer un foyer,
et l'on n'a pas remarqué que ces incisions aient aggravé les symptômes ;
loin de là, elles ont été quelquefois utiles. C'est surtout l'inflammation
qui est à craindre, et c'est elle qu'il faut s'attacher à combattre.
Notons toutefois, avecBauchet, que l'instrument tranchant peut, s'il
n'est pas très-acéré et s'il porte à faux, agir comme corps contondant,
déterminer une fracture et pousser devant lui un os ou plusieurs
esquilles. Il peut enfin, de même que l'instrument piquant, rester
dans la plaie et devenir la cause de désordres consécutifs plus ou
moins variables.
C. — Par instruments contondants.
Les corps contondants présentent dans leur mode d'action ceci de
particulier, qu'ils peuvent agir sur les organes contenus dans le crâne
sans produire aucune lésion des parties molles extérieures à la boîte
crânienne ou des os eux-mêmes. Cette action consiste soit en un
ébranlement de la masse encéphalique désigné depuis J. L. Petit sous
le nom de commotion, soit en une contusion.
Nous allons décrire séparément ces accidents. Nous parlerons en-
suite de l'encéphalite traumatique, et nous serons conduits tout natu-
rellement à faire l'histoire de la compression du cerveau et de quel-
ques autres accidents qui offrent une moindre importance, tels que la
douleur fixe, l'épilepsie, la polyurie, la glycosurie, les arthropathies,
l'anosurie, l'amblyopie, la diplopie et les troubles de l'audition.
Commotion cérébrale.
Causes et mécanisme. — La commotion cérébrale, distinguée pour
la première fois des autres lésions de l'encéphale par Boircl (1677), est
488 AFFECTIONS DE LA. TÉTE.
le résultat de l'action d'un corps contondant sur la tête, soit que le
corps contondant vienne frapper le crâne, soit que celui-ci vienne se
heurter contre un plan résistant. Quelquefois cependant, elle est pro- ,1
duite par un instrument tranchant, mais lourd et peu acéré, un sabre
par exemple. Certains corps, bien qu'ils ne présentent pas de dureté,
peuvent, lorsqu'ils sont pesants et mus avec beaucoup de vitesse, im-
primer à la tête un mouvement d'où résulte la commotion : ainsi une
botte de foin, un oreiller, un matelas, tombant d'une certaine hauteur,
ont pu produire cet accident; on parle de commotion produite par la
chute faite dans l'eau d'un lieu élevé, mais nous douions que cette
assertion repose sur des faits bien observés.
Jusqu'ici nous n'avons indiqué que les causes dont l'action a été !
directement appliquée sur le crâne ; mais il est des cas où la commo- [
tion survient à la suite d'un choc éprouvé par d'autres parties du
corps, comme un coup de poing sur le menton, une chute sur les
pieds, les genoux ou les fesses. Tout le monde sait qu'un des exercices
de gymnastique les plus étudiés consiste dans le saut d'un lieu élevé
sur les pieds, tout en évitant la commotion.
Quel est le mécanisme de la commotion? Les notions de physique
nous l'expliquent. Ce serait ici le lieu de rappeler l'expérience de la I
planche citée plus haut, ainsi que celle de la bille d'ivoire qu'on laisse •
tomber sur un plan, et dont les diamètres se raccourcissent et s'allon- •
gent alternativement. « Cerebrum, dit Morgagni, agitatum versus capui
durum et retropulsum per illud, subit uno momento duos motus conlrarios; ;
si cranium non frangitur, totus impetus percussionis dirigitur in cere--\
brum. » Gama, professeur au Val-de-Grâce, a essayé de démontrer ce;
mécanisme par une expérience fort ingénieuse : il a rempli un ma--
tras d'une dissolution de gélatine dans laquelle étaient disséminés des
fils colorés, et il a observé qu'en exerçant une percussion à la surface !
du matras, la gélatine s'écartait des parois ; il en conclut que la même
chose se passe dans le crâne et que le cerveau doit se trouver com-
primé dans le sens du diamètre qui ferait suite à la direction du coup. !
Il est extrêmement probable, en effet, que les choses se passent;
ainsi ; cependant nous avons cherché à répéter l'expérience de Gama,
en nous mettant dans les conditions qu'il a indiquées lui-même ; cette
expérience n'a pas répondu à ce que nous attendions. Il nous fut im-
possible de constater la moindre oscillation, le plus léger mouvement,
dans la masse gélatineuse. Ne voulant pas nous en rapporter à notre
seule observation, nous avons prié notre collègue et ami, Denon-
villiers, de vérifier avec nous le résultat de cette expérience, et il ne
fut pas plus heureux que nous ne l'avions été nous-même.
Quoi qu'il en soit, l'observation a démontré que la commotion, rela-
tivement rare chez les enfants, se produit d'autant plus facilement que
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÊTE.
le crâne offre plus de résistance, et que le corps vulnérant vient le
frapper par une plus large surface ; car, dans le cas contraire, il y a
une fracture et l'action du corps contondant tend à se borner dans le
point soumis à la percussion. Chez les jeunes enfants, les sutures n'é-
tant pas complètes, une grande portion de l'effort est perdue par Je
déplacement des pièces osseuses les unes sur les autres.
Anatomie pathologique. — Si l'on consulte ce qu'ont écrit les au-
teurs sur les lésions propres à la commotion, on trouve que dans les
rares circonstances où ils ont pu étudier l'état du cerveau chez des
individus morts dans un état de commotion simple, sans complication
aucune, l'autopsie n'a révélé aucun désordre matériel appréciable.
Ainsi Littre a ouvert le crâne d'un jeune criminel qui, pour échapper
au supplice, s'était élancé avec force contre les murs de sa prison, la
tête la première, et était mort immédiatement. Or, ce chirurgien n'a
pu découvrir dans le cerveau aucune altération; seulement il croyait
avoir remarqué que le cerveau ne remplissait, pas la totalité de la boîte
osseuse. Mais cette diminution de volume de l'organe contenu dans le
crâne supposerait qu'un vide peut se former dans cette cavité: suppo-
sition inadmissible; et d'ailleurs ne sait-on pas que le liquide céphalo-
rachidien, qui baigne la surface du cerveau, peut s'écouler pendant
une autopsie, de manière à faire croire que le cerveau s'est affaissé et
a diminué de volume?
L'observation de Littre a en outre été contredite de la façon la plus
positive par les expériences de M. Fano, expériences faites sur des
chiens de diverses tailles et à la suite desquelles cet observateur n'a
jamais trouvé que le cerveau ne remplît pas exactement la cavité crâ-
nienne. En certains cas, il fallut même, pour en soulever les lobes,
introduire un manche de scalpel entre la circonférence cérébrale et
les parois du crâne.
Enfin Larrey a voulu démontrer expérimentalement qu'il peut se
produire dans la commotion un tassement de la pulpe cérébrale : pour
ce faire, il remplissait un matras de sable et le percutait doucement;
le sable, se tassant, finissait par ne plus remplir complètement le ma-
tras. Mais on voit facilement que c'est là une expérience plus défec-
tueuse encore que celle de Gama.
Sanson, qui étudiait avec une sorte de prédilection toutes les ques-
tions relatives aux plaies de tête, a signalé le premier une altération
delà substance cérébrale, qu'il nous a montrée un certain nombre de
fois sur des sujets qui avaient succombé après avoir présenté tous les
signes d'une simple commotion. Cette altération consiste en de petits
épanchements sanguins, gros comme la lûte des plus petites épingles,
qui se trouvent disséminés dans la substance cérébrale. Depuis que
notre attention a été attirée sur ce point, nous avons pu retrouver dans
M)0 AFFECTIONS DE LA TÊTE.
les mômes condi Lions ces petits épanchements miliaires, que l'on peut
confondre, si l'on n'est prévenu, avec les peliLes gouttelettes de san]
qui viennent se montrer à l'orifice des vaisseaux, lorsque l'on enlève
une tranche de la substance cérébrale. Mais on évitera facilement cette
méprise ; car, dans le premier cas, on peut enlever avec la pointe d'un
bistouri le petit caillot sanguin, tandis que dans le second c'est du
sang lluide qui vient se montrer à l'extrémité du vaisseau ; et d'ailleurs
il est possible d'enlever la petite tache de sang et d'en faire reparaître
successivement plusieurs dans le môme point, en comprimant légère-
ment la pulpe cérébrale. La recherche d'une lésion aussi délicate exige
sans doute beaucoup de soins; cependant elle échappe rarement à
l'observateur qui a la patience d'enlever d'abord la pie-mère et de
diviser la substance cérébrale en lamelles fort minces. On la trouve
vers la périphérie et vers le centre de l'organe ; elle se montre égale-
ment dans le point qui a été soumis à la percussion, dans les points
voisins et dans d'autres plus ou moins éloignés. Ces petits épanche-
ments, quelquefois assez nombreux, sont d'autres fois plus rares, et
l'on n'en trouve que cinq ou six disséminés dans toute la substance cé-
rébrale. Disons, pour terminer ce qui est relatif à ce caractère anato-
mique de la commotion, que nous l'avons souvent cherché sur des
sujets dont le crâne n'avait été soumis à aucune violence extérieure,
et que nous ne l'avons jamais rencontré ; exceptons cependant les cas
dans lesquels il existait dans la substance cérébrale un foyer sanguin
appartenant à cette variété de l'hémorrhagie cérébrale que M. Cruveil-
hier a désignée sous le nom d'apoplexie capillaire. Si l'on considère
que l'altération que nous venons de décrire se rencontre constamment,
ainsi que nous le verrons bientôt, dans la contusion cérébrale, ne sera-
t-on pas en droit de regarder la commotion comme une contusion à
un faible degré ? Opinion qui a été professée par Velpeau. Est-ce à dire
que cette lésion doive se rencontrer nécessairement dans toutes les
commotions? Nous ne le pensons pas. Une contusion pourrait être
assez forte pour rompre quelques fibres nerveuses, sans cependant
rompre les vaisseaux ; et d'ailleurs il faut remarquer que nous n'avons
pu étudier la lésion propre à la commotion que dans les cas les plus
graves, les autres s'étant terminés d'une manière heureuse. Nous
serions donc disposés à admettre que, dans certains cas, la substance
cérébrale, soumise à un ébranlement moléculaire violent et subit, ne
présente aucune altération appréciable à nos moyens d'investigation.
Il semble même qu'en certains cas la commotion ait agi sur l'encé-
phale à la manière, de l'électricité, de la foudre.
Mais parce que l'observation nécroscopique n'a toujours pu décou-
vrir de lésion appréciable à nos sens, ou parce que des expériences
faites dans le but de reproduire constamment les lésions observées
AFFECTIONS THAUMATIQUBS DE LA TÈTE. UOl
n'onl pas réussi, est-ce une raison pour dire qu'il n'y a pas de com-
motion? Suivant certains auteurs, en effet, l'état morbide décrit sous
le nom de commotion du cerveau n'existe pas, et les phénomènes rap-
portés à la commotion ne sont que ceux des épanchements sanguins
ou de la contusion du cerveau. Pour notre compte, nous avons assez
souvent observé la commotion à ses divers degrés pour être bien et dû-
mentassurés que les phénomènes dont nous avons été témoins n'appar-
tenaient ni à la compression ni à la contusion du cerveau, mais à cette
lésion particulière si bien décrite parDupuytren, S.Cooper et tant d'au-
tres, et vulgairement connue sous le nom de commotion cérébrale. En-
fin, nous dirons avec Bauchet qu'il est une distinction qui nous semble
avoir été trop négligée: toutes les fois que les épanchements miliaires
que nous avons décrits existent sans altération de la substance encé-
phalique, ils constituent une des variétés de la commotion; toutes
les fois, au contraire, que la pulpe cérébrale est altérée dans sa
texLure, ils rentrent dans la catégorie des désordres attribués à la con-
tusion,
Symptomatologie. — Les symptômes de la commotion présentent
quelques différences, suivant l'intensité de la cause qui l'a produite.
Aussi a-t-on admis d'après Dupuytren différents degrés de com-
motion.
Premier degré. — Commotion légère; elle est caractérisée par un
étourdissement de courte durée, accompagné d'éblouissement pendant
lequel le blessé voit des flammes, des langues de feu, des étincelles,
de tintements d'oreille avec bruits confus et bourdonnements, d'une
résolution subite du système musculaire. Au bout de quelques mi-
nutes, le blessé, qui a chancelé sans tomber, revient à lui, et le plus
souvent il a perdu tout souvenir des circonstances de son accident.
Quand il y a coma, cet état dure très-peu, une demi-heure au plus.
Quelquefois, pendant le collapsus, il y a émission involontaire des
urines et des matières fécales; quelquefois aussi des vomissements,
dans le cas surtout de réplétion de l'estomac au moment de l'ac-
cident.
Deuxième degré. — C'est celui que l'on observe le plus souvent. Comme
dans le degré le plus léger, on constate dans celui-ci une perte de
connaissance instantanée et ordinairement passagère. Le blessé tombe
sans pousser une plainte, sans jeter un cri : sa physionomie, sans être
profondément altérée, présente une pâleur extrême; il reste immo-
bile, dans un état de résolution complète. Souvent, dans ces premiers
instants et comme au premier degré, l'urine et les matières fécales
s'échappent de leurs réservoirs, soit qu'il y ait contraction de ceux-ci ou
relâchement des sphincters. Si l'accident est arrivé peu de temps après
le repas, il y a encore ici des vomissements. La respiration et la circu-
/|{J2 AFFECTIONS DE LA TÊTE.
lation se font d'une manière régulière, quoique avec un peu de len-
teur; chez certains blessés, elles sont notablement ralenties, et le pouls
ne bat que trente et même vingt fois par minute : le malade semble
alors plongé dans un profond sommeil. Cet état subsiste pendant un
temps plus ou moins long. Si l'on cherche à interroger les principales
fonctions, on reconnaît bientôt qu'il n'y a pas une perte absolue de
l'intelligence, que le malade comprend encore les questions qu'on lui
adresse ; mais, si on le presse de répondre, ce n'est qu'avec peine que
l'on obtient quelques paroles souvent inintelligibles, une sorte de gro-
gnement par lequel il manifeste son impatience, et il retombe immé-
diatement dans le sommeil. La sensibilité et la myotilité sont intactes,
ainsi qu'on le constate facilement en pinçant légèrement la peau;
les organes des sens ont conservé leur action ; la pupille, assez sou-
vent dilatée, présente quelquefois son diamètre normal ; elle se con-
tracte sous l'influence de la lumière. Dans deux cas observés à six mois
de dislance sur le môme sujet et pour deux chutes, toutes deux faites
d'un troisième étage, on a noté de la diplopie. Enfin, si l'on cherche,
après avoir ouvert la bouche du blessé et en versant quelque* gouttes
de liquide dans le fond de la gorge, à amener un acte de déglutition,
cet acte s'accomplit quelquefois, mais il peut arriver que rien ne
puisse le déterminer.
Ph. Boyer raconte qu'une femme, frappée de commotion, accoucha
sans en avoir conscience ; et, après qu'elle fut sortie de son sommeil
léthargique, elle n'avait aucun souvenir de ce qui était arrivé.
Les symptômes que nous venons de décrire persistent à peu près au.
même degré pendant quatre, cinq, rarement plus de huit jours ; puis
ils commencent à décroître, le malade semble mieux comprendre les
questions qu'on lui adresse, ses réponses sont plus nettes; enfin il
semble complètement revenir à la santé, conservant seulement un peu
de céphalalgie, un peu d'hébétude avec perte de la mémoire. Telle est
la marche la plus ordinaire de la commotion simple. Aussi J. L. Petit
a-t-il pu dire avec raison que cette lésion, portée tout de suite à son
summum d'intensité, tend à décroître d'une manière graduelle jusqu'à
disparition complète de tous les symptômes. Disons cependant qu'il
n'en est pas toujours ainsi : quelquefois, en effet, les symptômes
s'aggravent; un coma profond, l'abolition complète de l'intelligence,
une gêne excessive de la respiration, annoncent une terminaison fu-
neste qui ne larde pas à arriver. D'autres fois, on voit apparaître, au
bout de quelques jours, les symptômes d'une phlegmasie encéphalique,
un délire bruyant, de l'agitation, une fièvre intense, et le malade suc-
combe. Plusieurs auteurs, Delpech et Gama en particulier, ont parlé de
paralysies partielles qu'auraient présentées quelques sujets à la suite
d'une commotion : n'est-il pas probable que dans ces cas un point
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÈTE. &93
de la masse encéphalique a éprouvé une atteinte plus profonde,
qu'elle a subi une sorte de désorganisation, lésion qui rentrerait
par conséquent dans la contusion cérébrale dont nous parlerons plus
loin? C'est là probablement ce qui arriva au malade de M. Gos-
selin, dont parle Bauchet, et qui présenta des accidents de diplopie.
Notons enfin que Marjolin insistait sur la paresse des mouvements de
l'intestin, persistant pendant un temps assez long à la suite de la com-
motion cérébrale.
La succession des symptômes que présente, en général, une commo-
tion se trouve assez bien indiquée par la division en trois périodes
établie par Abernethy. Ces périodes sont caractérisées, la première
par la perte de la connaissance, la seconde par le retour de l'intelli-
gence, la troisième par le retour vers la santé. On verra l'importance
de celte division pour le traitement.
Dans le troisième degré, c'est-à-dire dans la commotion la plus in-
tense, dite aussi commotion foudroyante, le blessé tombe privé de senti-
ment et de mouvement, presque sans pouls, respirant à peine ; il rend
involontairement les urines, les fèces et quelquefois le sperme, puis il
meurt. Tantôt la mort est instantanée, tantôt elle se produit au bout de
quelques instants, tantôt au bout de quelques heures.
Diagnostic — La commotion du cerveau peut être confondue avec
la contusion ou la compression de cet organe ; nous reviendrons avec
quelques détails sur le diagnostic de ces affections, lorsque nous les
aurons décrites : nous nous bornerons ici à indiquer que la com-
motion se distingue de ces deux dernières maladies par la marche
généralement décroissante des symptômes qui la caractérisent. Tou-
tefois, si la commotion a été violente, il peut survenir quelques phé-
nomènes de congestion et même d'encéphalite ou de méningo-encé-
phalile. Mais, en général, cette complication, à quelque époque
qu'elle survienne, ne peut faire commettre d'erreur de diagnostic
qui soit de longue durée, parce qu'elle cède à l'emploi des antiphlo-
gisliques.
Est-il possible de distinguer le cas où telle partie de la masse encé-
phalique serait plus profondément lésée que les parties voisines? M. le
docteur Castan {Montpellier médical, 1868) a rapporté un cas où, sui-
vant lui, il était possible d'assigner à une commotion cérébelleuse les
accidents d'incoordination des mouvements des membres inférieurs,
accidents accompagnés, à la suite d'une chute sur l'occiput, de vomis-
sements persistants, de douleur occipitale, d'intégrité des fonctions
intellectuelles, de conservation de la mémoire. Mais on conçoit facile-
ment que ce fait, qui vient si heureusement confirmer les recherches
des physiologistes modernes, est une exception, et que dans la majo-
rité des cas où les membres sont dans la résolution, on ne pourra
UQU AFFECTIONS DE LA TETE.
invoquer l'incoordination tics mouvements pour localiser la commo-
tion clans le cervelet.
A ce sujet, nous citerons un passage d'un mémoire lu, en 1867, par
Laugier, à l'Académie des sciences :
« Pourquoi, dit Laugier, certaines parties du cerveau subissent-
elles moins la commotion, bien que leur situation par rapport aux os
du crâne soit la même? La protubérance annulaire repose sur l'apo-
physe basilairede l'occipital; il semble qu'elle devrait recevoir l'ébran-
lement par vibration des os du crâne, plus encore dans les chutes sur
le siège ou les pieds, que les hémisphères cérébraux qui répondent à
la voûte crânienne. Il n'en est rien pourtant, et dans une pareille
chute, ce sont encore ceux-ci qui, d'après les symptômes, sont le
siège le plus évident de la commotion.
» On peut trouver des raisons assez plausibles de ce fait : 1° la con-
sistance de la protubérance, plus ferme que celle de la substance
grise périphérique, doit la préserver davantage des effets de l'ébranle-
ment ; 2° les noyaux de la substance grise de la protubérance, c'est-
à-dire son centre d'activité, situés dans son épaisseur à une distance
notable de sa surface, sont, pour cela même, moins à la portée des
vibrations du crâne.
» Dans les hémisphères, au contraire, la substance grise, siège prin-
cipal de l'intelligence et de l'activité cérébrale intentionnelle, est à la
surface du cerveau.
» Il n'est donc point exact de dire que la commotion occupe à la
fois tout l'encéphale ; elle a pour siège constant et à peu près unique
les hémisphères cérébraux et peut-être même seulement leur sub-
stance grise.
» Par contre, l'isthme du cerveau en paraît exempt dans l'immense
majorité des cas, en supposant même qu'on doive faire une réserve
pour le fait très-rare de mort immédiate. »
Pronostic. — • Le pronostic de la commotion se trouve implicitement
compris dans ce que nous avons dit de la marche de cette lésion; est-il
besoin d'ajouter qu'il variera suivant l'intensité de la lésion, et par con-
séquent suivant la puissance de la cause vulnérante et la résistance des
parois du crâne? Aussi le pronostic doit-il être réservé toutes les fois
qu'il y a eu trouble de l'intelligence ou perle de connaissance, même
très-fugitive.
Quant aux conséquences ultimes de la commotion, il n'est pas pos-
sible de promettre à l'avance la disparition complète des accidents
nerveux ; il peut rester des troubles de l'intelligence, de la mémoire,
des névralgies plus ou moins rebelles. Boyer rapporte l'histoire d'un
enfant de trois ans, qui, à la suite d'une violente commotion, resta
pendant plusieurs mois comme hébété, et sans pouvoir prononcer une
AFFECTIONS TBAUMATIQUBS DE LA TÈTE. 495
syllabe, quoiqu'il parlât très-bien auparavant; ce ne fut qu'au bout de
ce temps qu'il commença à s'exprimer par oui et par non, et la parole
ne lui revint entièrement que par degrés. D'après Gama, cependant, le
père Mabillon, qui était d'une intelligence très-faible pendant sa pre-
mière enfance, fut trépané après une chute violente, et devint, après
cette opération, l'orateur qu'a célébré l'histoire. Le même auteur cite
enfin l'exemple d'un fou qui dut le retour à la raison à une violente
commotion.
Traitement. — Il doit varier avec les périodes. Dans la première,
les excitants sont avantageux. Samuel Cooper, Magendie et Gama ont
fait des expériences tendantes à faire ressortir les avantages qu'on re-
tirerait d'une pile dont un pôle serait mis en contact avec la nuque, et
l'autre avec la base du tronc. Mais ce moyen se trouve rarement à la
disposition des chirurgiens, et d'ailleurs son efficacité peut être con-
testée. On fera prendre au malade quelques cuillerées d'une potion
excitante ; mais il faut être prudent dans les tentatives faites pour le
faire boire, et s'assurer surtout que ce liquide ne descend pas dans les
.voies aériennes. Il serait également avantageux de faire quelques fric-
lions sur tout le corps, notamment à la région précordiale, de pro-
mener sur le tronc et les membres de nombreux sinapismes, de faire
inspirer au malade des substances qui stimulent fortement la mu-
queuse pituitaire, comme de l'ammoniaque liquide, d'administrer un
lavement purgatif avec trois ou quatre gouttes d'huile de croton ; on
pourrait même, à la région précordiale, au lieu de frictions, pratiquer
des cautérisations telles que les a préconisées M. Faure, soit avec le
fer rouge, soit avec une allumette ou une pipe allumée. On pourrait
enfin avoir recours aux excitants diffusibles : acétate d'ammoniaque,
musc, teinture d'arnica, etc. Ces moyens devront être continués tant
que la réaction ne se montrera pas. Mais, lorsque le malade commen-
cera à respirer plus facilement, que le pouls se rapprochera de son
rhythme normal, il faut laisser ce traitement et aborder celui de la
deuxième période.
Le moyen alors le plus utile, c'est la saignée pratiquée au bras.
C;est à cette seconde période, et non à la première, qu'il ne faut pas
hésiter à ouvrir la veine; car dans la première période la saignée
pourrait amener une syncope qui, ajoutée à la commotion, tuerait
le malade.
Desault et Bichat conseillaient de ne pas pousser trop loin les émis-
sions sanguines ; ils pensaient qu'une ou deux suffisaient. Mais, de nos
jours, les praticiens reconnaissent les avantages des émissions san-
guines fréquentes plutôt qu'abondantes.
Les applications de sangsues, les ventouses scarifiées à la nuque,
sèches à la région précordiale ou le long de la colonne vertébrale, ne
/l96 AFFECTIONS DE LA TÈTE.
nous paraissent guère devoir être employées dans les premiers instants
parce que leur action est bien moins efficace que celle de la phlébo-
tomie ; mais elles sont utiles si, malgré les émissions sanguines géné-
rales, le coma persiste et semble accompagné de turgescence sanguine 1
vers l'encéphale.
Les vomitifs nous paraissent plus nuisibles qu'utiles. Ils détermi-
nent, en effet, à la suite des efforts qu'ils provoquent, un état de con-
gestion vers le cerveau. Desault lui-même y avait renoncé, après les
avoir fortement préconisés. Il n'en est pas de même des purgatifs, et
notamment des purgatifs salins et des drastiques, dont l'action révul-
sive sur le tube intestinal préconisée par Marjolin est très-avanta-
geuse. Le chirurgien peut être embarrassé sur le choix des moyens à
employer, lorsque, peu de temps après l'accident, il survient du délire
et qu'il manque de renseignements sur les circonstances de l'événe-
ment. Ce délire, en effet, est-il le résultat de l'ivresse dans laquelle était
le malade au moment où il a été frappé? Est-il le premier symptôme
d'une encéphalite commençante? Si la réaction est vive et qu'il y
ait des signes de congestion à la face, on sera autorisé à pratiquer une
saignée; car, dans le cas d'ivresse, cette saignée ne saurait être d'un
grand inconvénient, et l'expectation serait nuisible si l'on avait affaire
à une encéphalite à son début.
Dans la troisième période, on recommandera au malade d'éviter les
excès de toute espèce. Si quelques-uns des symptômes que nous avons
indiqués persistaient encore, on emploierait avec avantage les dérivatifs
sur le canal intestinal, et les révulsifs cutanés, parmi lesquels, à l'exem-
ple de Desault et de Velpeau, nous citerons, comme des plus efficaces,
les larges vésicatoires appliqués sur le crâne préalablement rasé.
Contusion cérébrale.
Nous avons vu que l'action des corps contondants sur la tête peut
produire un ensemble de symptômes immédiats que l'on a désigné
sous le nom de commotion ; et nous avons fait observer qu'au point de
vue purement anatomique, la commotion pourrait être considérée \
comme un faible degré de la contusion, contusion diffuse de toute la I
masse encéphalique. Mais il est d'autres cas où, sous l'action des corps !
contondants, la pulpe cérébrale a subi une attrilion plus ou moins
profonde, plus ou moins étendue et ordinairement circonscrite. C'est 1
cette lésion du tissu encéphalique qui avait été entrevue par Sabouraud
et que Dupuytren a étudiée exclusivement sous le nom de contusion,
la séparant ainsi de la commotion, avec laquelle elle avait été con- >
fondue par presque tous les auteurs.
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TETE. £|97
Pour que la substance cérébrale éprouve une contusion, il n'est pas
nécessaire qu'il y ait au crâne une solution de continuité, c'est là un
fait que l'expérience de chaque jour nous démontre; un ébranlement
violent et subit, se communiquant des parois du crâne à la niasse
encéphalique, peut causer dans la substance cérébrale une sorte
d'attrition circonscrite qui correspond à la partie du crâne qui a été
frappée (contusion directe), tantôt à un point plus ou moins éloigné,
quelquefois même à un point qui lui est diamétralement opposé (con-
tusion par contre-coup). La lésion est plus ou moins étendue ; elle
occupe, en effet, quelquefois la moitié d'un lobe, et môme davantage,
mais elle est en général circonscrite là où les saillies de la base du
crâne, bord postérieur de l'apophyse pétrée, bord postéro-externe
des petites ailes du sphénoïde, apophyse crista-galli, sont disposées
de façon à êlre heurtées par le cerveau qu'un contre-coup a violem-
ment déplacé.
Anatomie pathologique. — Dans la substance cérébrale, comme
dans les autres tissus organiques, la contusion peut se présenter à
différents degrés. Dans le premier, la pulpe cérébrale n'est pas com-
plètement désorganisée, elle présente seulement dans son intérieur une
foule de petits épanchements miliaires d'un rouge foncé, entièrement
semblables à ceux que nous avons signalés pour la commotion ; mais
ces petits foyers sanguins, au lieu d'être disséminés dans tout le cer-
veau, sont groupés dans un espace circonscrit, peuvent présenter le
volume d'une lentille, et sont réunis en si grand nombre, qu'ils forment
ordinairement, à la surface des circonvolutions, sous forme de piquetés,
une tache d'une couleur violacée. Si l'on incise le cerveau dans ces
points, on reconnaît que sa substance a éprouvé un léger degré de
ramollissement, sans que pourtant elle se désagrège sous l'action d'un
filet d'eau et qu'elle présente, après cette expérience, une autre nuance
qu'une teinte gris rosé plus ou moins franche, coupée de quelques
stries rougeâtres. A ce degré, la pulpe cérébrale résiste encore à des
frottements répétés avec le manche d'un scalpel. Lorsque la contusion
est plus profonde, la pulpe cérébrale est réduite, dans le point qui
correspond au centre du foyer de la contusion, en une sorte de bouillie
lie de vin comparable à une portion de rate ramollie. Cette masse dif-
fluente contient souvent dans son épaisseur quelques caillots sanguins
peu volumineux; elle est facilement enlevée par un courant d'eau, et le
foyer qui la contenait présente alors; une excavation plus ou moins
profonde, limitée par la substance cérébrale ramollie, violacée et
présentant une quantité innombrable de ces petits foyers sanguins
que nous avons déjà plusieurs fois signalés, et qui deviennent d'au-
tant moins confluents, que l'on s'éloigne davantage du foyer central.
L arachnoïde et la pic-mère sont quelquefois déchirées au niveau du
NÉLATON. — PATH. CUIR. In. — \V1
AFFECTIONS DE LA TÊTE.
point contus; quelquefois la pie-mère présente des plaques, soit d'un
rouge carmin, soit d'un rouge framboisé, plaques dont un courant
d'eau n'altère pas la couleur ; mais, dans tous les cas, les vaisseaux
de la pie-mère sont injectés, une légère couche de sang est infiltrée
dans celte membrane et s'étend plus ou moins à la surface du cer-
veau. Tel est l'état dans lequel se présentent les parties, lorsque les-
malades ont succombé peu de temps après leurs blessures. Dans le
cas contraire, la substance cérébrale qui entoure le foyer est ramollie,
jaunâtre, quelquefois infdtrée de pus.
Symttomatologie. — Dupuytren, qui, le premier, essaya de tracer
l'histoire de la contusion cérébrale, professait que cette lésion n'est
annoncée d'abord par aucun symptôme, et que les signes qui la carac-
térisent apparaissent seulement vers le cinquième ou. sixième jour
après la blessure; cette doctrine, longtemps acceptée par la plupart
des chirurgiens, a été réfutée avec avantage par Sanson. Ce chirurgien
avait remarqué depuis longtemps que la commotion cérébrale se-
montrait sous deux formes différentes; que tantôt elle était caracté-
risée par un sommeil plus ou moins profond, tantôt, au contraire,
par une agitation continuelle, accompagnée de mouvements convulsifs;
mais il ne tarda pas à reconnaître que ces deux formes symptomatiques
répondent à deux états différents du cerveau, la première à la com-
motion, la seconde à la contusion de la substance cérébrale. De ce
fait découle naturellement cette proposition contraire à la doctrine de-
Dupuytren, à savoir : que la contusion donne lieu à des symptômes
qui apparaissent dès sa production. Ces symptômes, nous les avons
déjà indiqués en partie ; ce sont : une agitation continuelle, la perte de
connaissance, la respiration lente, profonde, mais non stertoreuse,
une contracture plus ou moins forte dans les membres; dans les cas i
les plus légers, la contraction d'une pupille, la chute ou le resserre- i
ment d'une paupière, le mouvement spasmodique des lèvres ou seule-
ment de quelques muscles de la face, la difficulté de prononcer cer-
tains mots. Ces symptômes persistent sans mouvement fébrile pendant i
quatre ou cinq jours ; puis surviennent les signes d'une phlegmasie (
encéphalique ; la fièvre s'allume, le délire, les convulsions apparais- i
sent, puis une paralysie plus ou moins complète du sentiment et du. j
mouvement ; enfin la mort arrive du huitième au dixième jour. La mort
est-elle toujours la terminaison de la contusion cérébrale? Nous ne le i
pensons pas. En effet, si l'on considère Fidentité de la lésion élémen- i
taire propre à la commotion et à} la contusion cérébrales, ne sera-t-on |
pas disposé à croire que l'absorption de petits foyers sanguins et la (
guérison que l'on observe à la suite de la commotion, peuvent égale- j
ment s'opérer après une contusion? Ce qui rend en outre cette opinion
très-fondée, c'est que pendant longtemps les auteurs ont attribué à la \
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÊTE. Û99
commotion des symptômes qui appartenaient évidemment à la con-
tusion; d'ailleurs on nous accordera, sans doute, que les paralysies
partielles que l'on a plusieurs fois observées à la suite de prétendues
commotions reconnaissent probablement pour cause une désorganisa-
tion partielle circonscrite de la substance cérébrale, ainsi qu'on l'ob-
serve dans les contusions.
On a voulu décrire à part les symptômes des différents degrés de la .
contusion; mais, pour éviter des répétitions inutiles, nous nous con-
tenterons de noter les principaux éléments à l'aide desquels on peut
établir, pendant la vie, qu'on a affaire à tel ou tel degré de contusion.
Ainsi contusion au premier degré, quand le blessé a perdu connais-
sance seulement pendant un temps très-court ; second degré , s'il
y a eu des mouvements convulsifs ou de la contracture; troisième
degré, si le malade conserve, après avoir recouvré connaissance, des
troubles marqués de l'intelligence ; enfin, quatrième degré, quand les
sujets ne recouvrent pas connaissance.
Quant à l'étendue ou au siège précis de la contusion, nous dirons
seulement que si la contusion est limitée, les désordres seront peu
prononcés au début et les phénomènes inflammatoires prendront une
forme insidieuse. Si, au contraire, la contusion est très-étendue, on
verra se produire de la contracture, des mouvements brusques, con-
vulsifs, violents. Lorsque enfin la contusion occupe la base de l'encé-
phale, elle est rarement à l'état de simplicité ; elle s'accompagne le
plus souvent d'un épanchement qui comprime le bulbe ou la protubé-
rance. Si la compression est suffisante, la mort est instantanée. Si
Fépanchement n'a pas été tout d'abord assez considérable pour pro-
duire cette compression, des mouvements convulsifs se manifestent :
le blessé tombe et se relève pour retomber aussitôt ; son visage se
contracte, ses mains se crispent, ses bras se tendent. Il succombe
enfin après une lutte tétanique plus ou moins prolongée.
La complication la plus ordinaire de la contusion du cerveau con-
siste en des épanchements sanguins siégeant, soit en dehors, soit en
dedans de la dure-mère, soit à la fois en dehors et en dedans de cette
membrane. Nous reviendrons bientôt sur cette complication au cha-
pitre des épanchements de sang à l'intérieur du crâne.
Diagnostic. — La contusion du cerveau peut être confondue avec la
commotion et les épanchements de sang provenant d'une violence
exercée sur la tête ; nous nous bornerons pour le moment à indiquer
le diagnostic des deux premières lésions, nous réservant de faire
connaître plus tard les signes qui les distinguent des épanchements
sanguins.
Nous avons vu que la commotion et la contusion se ressemblent
beaucoup au point de vue anatomique, et même dans certains cas qui
500 AFFECTIONS DE LA TÊTE.
se trouvent, pour ainsi dire, sur la limite de l'une et de l'autre affec-
tion, la lésion cérébrale est telle que l'on pourrait être embarrassé
pour lui assigner sa place : de semblables cas n'admettent pas, pour
ainsi dire, de diagnostic différentiel; il en est de même des cas dans
lesquels l'altération propre à la contusion cérébrale se remarque
d'une manière bien tranchée sur certains points du cerveau, tandis
que l'on trouve disséminés dans divers points de la masse encépha-
lique de petits épanchements capillaires comme dans la commotion.
Mais dans les cas où l'on a affaire à l'une ou à l'autre de ces altéra-
tions sans aucune complication ou combinaison, il est généralement
possible et même utile d'établir le diagnostic. J. L. Petit avait remar-
qué que les symptômes de la commotion apparaissent tout à coup,
qu'ils sont portés tout de suite à leur summum d'intensité, et qu'ils
tendent à décroître d'une manière graduelle jusqu'à la guérison. Nous
avons, au contraire, fait remarquer, d'après Dupuytren, que les sym-
ptômes de la contusion, bien différents d'ailleurs, au début, de ceux
de la commotion, présentent une exacerbation qui correspond au
quatrième ou cinquième jour. La différence entre l'une et l'autre
lésion paraît donc bien tranchée ; mais les choses ne se passent pas
toujours ainsi. Nous avons vu, en effet, que dans certains cas les sym-
ptômes de la commotion s'aggravent de jour en jour au lieu de dé-
croître, tandis que, d'autre part, l'état de certains malades présentant
des signes primitifs de la contusion, a pu s'amender d'une manière
graduelle au bout d'un temps assez court. C'est là ce qui laisse toujours
quelque doute relativement au diagnostic. On peut dire cependant
d'une manière générale que la contusion est caractérisée à son début
par des symptômes primitifs très-différents de ceux de la commotion,
tels qu'une extrême agitation, des mouvements désordonnés, de la con-
tracture, une paralysie partielle, des convulsions, du délire. La com-
motion, au contraire, produit la somnolence. Au bout de quelques
jours, les symptômes indiquant l'apparition d'une encéphalite seront
un indice presque certain de l'existence de la contusion. Je dis pres-
que certain, car cette encéphalite peut également se montrer à la
suite d'une commotion, quoique beaucoup plus rarement, tandis
qu'elle est presque inévitable à la suite de la contusion.
Il est inutile de parler ici des cas où la plaie des parois permet l'in-
spection directe de la lésion du cerveau, ni des cas où il y a issue de la
matière cérébrale broyée. Là le doute n'est pas possible, et le chirur-
gien a pour asseoir son diagnostic sur des bases certaines toute la série
des signes sensibles.
Pronostic. — Une contusion du cerveau est toujours une lésion
fort grave ; la mort est sa terminaison presque constante. On conçoit
cependant qu'une contusion, bornée à une très-petite partie de l'en-
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÈTE. !>01
céphale, présentera des chances de guérison qu'on ne saurait espérer
si l'altération était plus profonde.
Traitement. — Au début, s'il existe des phénomènes de commotion
cérébrale, on les traitera ainsi que nous l'avons dit dans le paragraphe
précédent ; lorsque la réaction sera établie, le chirurgien devra réunir
tous ses efforts dans le but de prévenir l'encéphalite consécutive à la
contusion ; les émissions sanguines générales et locales doivent ici
occuper le premier rang. Sanson préconisait beaucoup l'emploi de la
saignée locale appliquée d'une manière continue ; il faisait poser des
sangsues derrière chaque oreille, en ayant soin de les mettre en petit
nombre et de les faire remplacer à mesure qu'elles se détachent. Les
applications réfrigérantes sur la tête, les dérivatifs sur le canal intes-
tinal, compléteront le traitement préventif. Quant au traitement cu-
ratif, il sera généralement impuissant, s'il est purement médical. Il
faut donc en venir aux larges vésicatoires volants préconisés par De-
sault et Velpeau. Nous avons, du reste, décrit l'emploi de ce moyen
au paragraphe de la commotion. Enfin le malade sera tenu dans un
calme parfait, à une diète sévère ; on éloignera de lui toute émotion
morale ou peine physique , et on lui interdira tout travail intel-
lectuel.
Plaies conluses du cerveau.
Étiologie. — Les plaies contuses du cerveau sont produites le plus
souvent par des esquilles ou par des fragments d'os détachés du crâne,
et enfoncés par un corps contondant dans la substance cérébrale.
D'autres fois la plaie de l'encéphale est produite par un corps vulné-
rant, par une balle, un biscaïen, un éclat de projectile creux. Tantôt
ce corps vulnérant a traversé le crâne et le cerveau et est ressorti, ou
bien il n'a pas complètement traversé la tôte.
Symptomatologie. — De semblables plaies impliquent nécessaire-
ment une solution de continuité des méninges. Elles donnent lieu à
des phénomènes très- différent s, suivant l'étendue de la désorganisation
et la partie de l'encéphale qui a été atteinte. Le plus souvent, lorsque
la déchirure et la contusion sont considérables, le blessé tombe à
l'instant même dans un état de résolution complète, avec abolition
de l'intelligence et de la sensibilité : respiration lente, pouls petit,
extrémités froides et livides; cet état dure quelques minutes ou
quelques heures, et la mort arrive. Si la blessure est moins éten-
due, et si en même temps elle n'intéresse que la superficie des
lobes cérébraux, les malades présentent à peine quelques troubles
fonctionnels ; état qui persiste pendant toute la durée de la maladie,
à moins qu'il ne survienne des accidents d'encéphalite traumatique,
affection que nous décrirons plus loin.
502 AFFECTIONS DE LA TÈTE.
Diagnostic. — Il serait dangereux de croire qu'il soit facile de
metlrc en regard la nature de la lésion et les signes qui la traduisent
au chirurgien ; car le plus généralement les symptômes cliniques sont
loin d'être en rapport parfait avec les désordres anatomiques, et, à moins '
que l'instrument n'ait intéressé des organes dont la lésion peut donner
lieu à des signes pathognomoniques bien caractérisés, le diagnostic
est, dans la plupart des circonstances, des plus embarrassants.
Parmi les signes locaux qui sont alors à invoquer et que nous avons
décrits ailleurs, il en est un qui a été signalé par M. Roser (Zur Trépana-
tion lehre), et qui nous paraît devoir être noté : c'est, dans le cas d'ou-
verture de la dure-mère, un bruit de souffle qui peut être perçu, soit par
les assistants, soit par le malade lui-même, et qui correspond à l'en-
trée et à la sortie de l'air, suivant que le cerveau s'abaisse ou s'élève.
Pronostic. — La perte d'une partie de la substance cérébrale
n'implique pas nécessairement l'abolition de quelques-unes des fonc- I
tions. C'est ainsi qu'il n'est pas rare de rencontrer des sujets guéris
sans accident, bien qu'une portion du cerveau se soit trouvée sé-
parée du reste de la masse encéphalique, ou par l'action du corps con-
tondant, ou par instrument tranchant, lorsqu'une partie de la pulpe
cérébrale faisant hernie à travers la solution de continuité a dû être
retranchée. Dans sa thèse Sur les plaies de tête, M. Chassaignac rap-
porte qu'un jeune garçon âgé de quinze ans, blessé au front parles
éclats d'un canon trop chargé auquel il mettait le feu, perdit plus de
deux cuillerées à soupe de substance cérébrale. Le malade guérit et a
toujours conservé sa raison. Ajoutons encore qu'une balle a pu tra-
verser le crâne et le blessé guérir sans accident.
Traitement. — Le traitement général des plaies contuses sera le
même que celui de la contusion; nous l'avons exposé plus haut. Nous
décrirons plus loin les soins qui seraient nécessaires s'il'survenait une
hémorrhagie, une encéphalite ou toute autre complication.
Quant au traitement local, il faudrait pour favoriser la sorlie des li- •
quides, donner au malade une position convenable, ou môme appli- •
quer une couronne de trépan.
Lorsqu'une portion du cerveau a été mise à découvert ou même •
emportée par un corps contondant qui a détruit à sa surface une il
portion plus ou moins étendue des os et des téguments, M. Péan i
a posé en principe qu'il importe, pour faciliter la guérison, d'ernpê- ■
cher, pendant le temps nécessaire à la cicatrisation, la substance >
cérébrale lésée de rester à découvert. Dans ce but il conseille, ou
bien de réappliquer à la surface de cette substance le lambeau de
parties molles décollées, s'il a été seulement rejeté au loin, après avoir
pris soin d'exciser toutes les esquilles plus ou moins adhérentes et
les dentelures de l'orifice osseux dont les pointes pourraient entretenir
AFFECTIONS THAUMATIQUES DE LA TÊTE. 503
quelque irritation ; ou bien, si les téguments eux-mêmes ont été dé-
truits à ce niveau, de tailler dans les parties molles voisines un lambeau
susceptible d'être mobilisé afin de recouvrir largement toute cette
perte de substance et de mettre le cerveau à l'abri des agents dont le
contact pourrait nuire à son tissu si délicat. C'est ce qu'il fit chez un
malade qu'il a présenté à l'Académie de médecine (voy. Gaz. des hôp.,
1871, p. 550). Ce malade, jeune homme de vingt-quatre ans, avait été
blessé sous les murs de Paris par un éclat d'obus, lequel avait réduit
■en fragments la plus grande partie du frontal, détaché la dure-mère
et une portion des lobes antérieurs du cerveau jusqu'à la profondeur
de 2 centimètres et rejeté les téguments sur la région temporale du
côté droit. Parmi les symptômes fonctionnels qui apparurent, aucun
n'offrit de réelle gravité. Toutefois des esquilles secondaires durent
être extraites en assez grand nombre, et leur élimination donna lieu à
une suppuration abondante. Ce malade sortit du Val-de-Grâce, où
il avait été soigné, conservant entre les deux orbites seulement une
'fistule aérienne que Ton se proposait ultérieurement de faire dispa-
raître par l'autoplastie.
A côté de ces plaies produites par des instruments contondants, on
pourrait décrire quelques variétés de plaies beaucoup plus rares pro-
duites par les scies mues par la vapeur. Un exemple de ce genre,
observé dernièrement dans le service de M. Péan, montre que ces
plaies aussi peuvent guérir lors même qu'elles ont intéressé sur une
grande longueur le cerveau et toutes les parties molles et dures
•qui le protègent normalement. Le malade dont il est ici ques-
tion, un homme de quarante ans, portait au crâne une plaie lon-
gitudinale, intéressant d'avant en arrière les parties molles et les os
de la région fronto-pariétale gauche, la dure-mère et la substance
cérébrale elle-même dans une longueur de plusieurs centimètres.
L'étendue et la gravité de ces désordres faisaient craindre, comme on
le conçoit, qu'une méningo-encéphalite des plus graves ne vîntpromp-
tementà se manifester; il n'en fut rien : la plaie fut pansée avec des
émollients, quelques émissions sanguines furent pratiquées, quelques
'boissons stimulantes furent prescrites, et le malade guérit en quelques
semaines sans avoir présenté aucun symptôme digne d'être mentionné.
Complications. — Corps étrangers. — La présence de corps étran-
gers dans le cerveau constitue une complication grave des plaies con-
tuses. Ces corps étrangers, outre qu'ils occasionnent habituellement
des phénomènes de compression et qu'ils troublent les fonctions de
l'encéphale, des organes des sens, et qu'ils déterminent des sym-
ptômes de contracture, de paralysie, de congestion, donnent encore
Heu a des accidents consécutifs : inflammations, abcès, névralgies.
Le diagnostic doit alors être établi à l'aide des commémorais, de
50i AFFECTIONS DE LA TÈTE.
la connaissance de l'instrument vulnérant et de l'examen de la plaie.
Quant au pronostic, il est d'autant plus grave, que le corps étrangeï
sera d'un volume plus considérable, qu'il aura pénétré plus profondé-
ment et qu'il sera plus rapproché de la base de l'encéphale. Il est ce-
pendant juste de dire que le séjour de certains corps étrangers, surtout
celui des balles, n'est pas toujours suivi d'accidents. Th. Bartholin, Zac.
Lusitanus, Anel, Mangin, Lejeal, Robert Hughes, Cunninghain, Bigelow,
et bien d'autres, citent nombre de cas où le corps étranger a séjourné
des mois et môme des années dans le cerveau, sans causer d'acci-
dents.
Un fer de zagaie entra obliquement dans la fosse temporale droite,
traversa la grande aile du sphénoïde, pénétra dans le crâne, et alla enfin
s'implanter dans la protubérance occipitale interne. Le malade sur-
vécut, d'après Larrey, vingt et un jours à sa blessure.
Nous allons maintenant poser quelques indications sur la conduite
qui devra être tenue.
En général, les esquilles pourront être facilement enlevées par la
plaie ; mais si elles avaient été repoussées assez profondément par
une balle, leur extraction serait plus difficile, et nécessiterait peut-être
l'agrandissement de la solution de continuité que présente le crâne.
Si la balle, qu'elle soit ronde ou cylindro-conique, n'a pas traversé
le crâne, celle-ci peut être enclavée par sa demi-circonférence, l'autre
moitié restant au dehors; on la relire en agissant obliquement à l'aide
d'un tire-fond ou d'un élévatoire. Si elle a plus de la moitié de son-
diamètre enfoncé dans le crâne, il faut alors appliquer centre pour
centre une couronne de trépan sans pyramide.
Si elle est entrée dans le crâne et si elle a fait un assez long trajet
entre l'os et la dure-mère, on explore avec grande précaution au
moyen d'une sonde de gomme élastique ou d'un stylet mousse volu-
mineux, et, après qu'on s'est bien assuré de sa position, on la retire
par une contre-ouverture. C'est ainsi que se comporta Larrey : la balle,
entrée par le front, fut retirée près de la suture lambdoïde.
Enfin, si la balle a pénétré dans la substance cérébrale elle-même,
on la rétire par l'ouverture d'entrée agrandie.
Mais si le projectile s'est perdu dans l'épaisseur du cerveau, que
faut-il faire? Quelques observations prouvent bien que des malades ont
pu vivre quelque temps avec des balles perdues dans le cerveau, mais
n'est-il pas presque certain que la présence de ces corps étrangers
provoque des accidents d'encéphalite?
Percy parle de balles aplaties comme une pièce de monnaie et adhé-
rentes à la surface de la dure-mère; il se demande, à celte occasion,
s'il ne faudrait pas allendre que la suppuration les détachât, ou enlever
du même coup la balle et la portion de méninge à laquelle clic adhère.
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÈTE. 50.r>
11 se décide pour celte dernière opinion, se fondant sur ce que la
suppuration doit détruire cette membrane et que l'on peut être forcé
d'en venir à cette excision pour vider un abcès situé au-dessous. Nous
ne comprenons pas comment une balle peut être adhérente à la dure-
mère, au point qu'il ne soit pas possible de l'enlever sans couper cette
membrane. Si l'obstacle tient à ce que la balle se trouve enclavée entre
la dure-mère et les os du crâne, il faut agrandir l'ouverture qui aura
été faite aux os. Si la balle est enclavée dans une ouverture faite à la
dure-mère, nous ne voyons pas pourquoi on n'agrandirait pas la solu-
tion de continuité, afin d'enlever ce corps étranger.
Il peut aussi arriver que les projectiles frappent obliquement le
crâne et se divisent sur l'arête de la fracture qu'ils déterminent. Cette
division des projectiles peut être incomplète et le projectile rester à
cheval sur l'arête de la fracture, mi-partie à l'extérieur du crâne et
mi-partie à l'intérieur ou dans l'épaisseur de l'os. Si, au contraire, la
division est complète, une portion du projectile reste enclavée dans
l'os ou pénètre dans la cavité crânienne à une certaine distance, et
l'autre portion continue son trajet dans une étendue plus ou moins
considérable au-dessous des téguments. Enfin la division du projectile
peut être multiple et portée au point que le plomb semble avoir été
tamisé à travers les aréoles du tissu osseux. Dans certains cas, la frac-
ture, bien qu'ayant donné passage à quelques portions du projectile,
ne consiste parfois qu'en une fente assez étroite (Legouest).
Issue de la matière cérébrale. — D'autres accidents peuvent encore
compliquer les plaies contuses de l'encéphale, et parmi ces accidents
il convient de noter l'issue au dehors de la matière cérébrale. A. Paré,
Larrey, Bauchet, Baudens, M. Fano, et la plupart des chirurgiens
d 'armée, rapportent des exemples curieux de ce genre de lésion qui ne
semble pas devoir fatalement entraîner la mort, puisque le plus grand
nombre des blessés, malgré la perte d'une notable quantité de sub-
stance cérébrale, ont naturellement guéri. Nous-même avons vu des
plaies énormes de la tête, avec mortification d'une partie du cerveau,
guérir, après la fonte ou l'élimination de la portion exubérante, à la
faveur des bourgeons charnus qui s'élèvent sur la pulpe cérébrale elle-
même.
S'il y a simplement hernie du cerveau, il n'est pas utile de retran-
cher les portions de l'organe qui font saillie : il convient seulement de
les maintenir par une compression douce, facilement obtenue à l'aide
d'un bandage approprié.
506
AMEUTIONS DE LA TÈTE.
De l'inflammation traumatique du cerveau et de ses enveloppes.
Nous réunissons dans un même chapitre l'inilammation du cerveau
et de ses membranes, car ces affections présentent dans leurs causes,
leurs symptômes et leur traitement, de tels rapprochements, qu'il nous
paraît difficile de les étudier isolément ; non-seulement nous serions
exposé à des répétitions inutiles, mais encore il nous serait impossible
d'indiquer des différences qui motiveraient deux chapitres distincts.
Étiologie. — Toutes les blessures de la léte, depuis les plus légères
jusqu'aux plus graves, peuvent déterminer l'inflammation du cerveau
et de ses membranes; cependant il en est quelques-unes à la suite des-
quelles l'inflammation est non-seulement probable, mais presque iné-
vitable.
Une plaie aux téguments du crâne peut être suivie d'érysipèle, de
phlegmon diffus du cuir chevelu, de méningite ; mais c'est surtout
à la suite de plaies compliquées de la présence de corps étrangers
irréguliers, anguleux, tranchants ou pointus, que l'encéphalite se dé-
veloppe. Les fractures du crâne sont quelquefois suivies d'encéphalite.
En effet, il survient souvent à la suite de ces solutions de continuité
un épanchement de sang qui ne se résorbe pas, s'altère, provoque dans
les parties circonvoisines une inflammation qui s'étend aux méninges
et au cerveau. Mais c'est plutôt lorsqu'il y a une contusion quell
l'inflammation se manifeste, et principalement lorsque le corps con-
tondant a enfoncé les parois du crâne et repoussé des esquilles dans la
substance cérébrale. La présence de projectiles lancés par la poudre à ca-
non pourra aussi déterminer une encéphalite. Enfin, il peut arriver
que la méningo-encéphalite n'ait d'autre cause qu'une commotion
cérébrale, soit après que les symptômes de la commotion ont disparu
ou sensiblement diminué, soit lorsqu'ils ont encore toute leur inten-
sité. Dans tous ces cas l'inflammation est générale ou locale, mais lors-
qu'elle se produit à la suite d'une contusion, c'est le plus souvent au
niveau du point frappé que débutent les accidents.
Anatomie pathologique. — Le phénomène qui intéresse ici le plus
vivement le chirurgien est la formation du pus. Or la suppuration peut
se présenter sous la forme collectée ou diffuse, occuper la surface ou
la profondeur de la masse encéphalique.
Lorsque la suppuration est diffuse, tantôt le pus imprègne la sub-
stance cérébrale, tantôt la substance nerveuse a perdu sa consistance
et subit des modifications profondes qui donnent l'idée d'une sorte de
trituration avec le pus. Toutefois il ne faut, suivant M. Chassaignac,
accepter l'infiltration purulente de l'encéphale comme démontrée
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÊTE. 507
qu'autant que le microscope a permis de constater les caractères
propres aux globules du pus.
Lorsque la suppuration est collectée, elle est contenue, soit dans de
véritables kystes, soit dans des espèces de poches formées par la sub-
stance encéphalique elle-même. Les collections non enkystées ont une
étendue variable. Elles peuvent occuper un hémisphère presque tout
entier ou un espace de quelques lignes. Le pus qu'elles renferment
est tantôt jaunâtre, bien lié, filant comme celui qui se forme dans le
tissu cellulaire, tantôt floconneux et d'une odeur infecte. Suivant
M. Hayem (thèse de Paris, 1868), les parois de ces abcès sont limitées
par la prolifération de tissu conjonctif, et le pus qu'ils contiennent
subit quelquefois, en partie du moins, la transformation graisseuse. Les
parois de l'abcès constituées par la substance cérébrale sont piquetées
de points rouges ou jaunâtres. Parfois elles sont à peine dissemblables
de la substance cérébrale la plus saine.
Les parois des abcès enkystés sont en général tomenteuses, douces
au toucher et comme villeuses à leur surface interne, unies et serrées
comme les membranes séreuses à leur surface externe ; des vaisseaux
sanguins les parcourent. Quelquefois elles sont perforées et font com-
muniquer le foyer enkysté avec certaines cavités voisines, telles que
l'oreille interne. Le plus souvent la couche de substance cérébrale
sous-jacente aux parois du kyste présente des altérations plus ou
moins accusées (Chassaignac, Traité de la suppuration).
Symptomatologie. — Les symptômes qui annoncent que le cerveau
s'est enflammé ne se manifestent que cinq, huit, quinze jours après
l'accident; on a môme vu l'encéphalite ne se développer qu'après un
temps beaucoup plus long (méningo-encéphalite consécutive). Aussi
n'est-il pas rare de voir des blessés reprendre leurs occupations, revenir
en apparence à la santé, et présenter tout à coup, sans causes connues,
quelquefois à la suite d'un écart de régime, des accidents formi-
dables (1). Mais ces symptômes peuvent se produire presque aussitôt
après l'accident, et l'affection prend alors le nom de méningo-encépha-
lite primitive. C'est en se plaçant à des points de vue analogues qu'on
a décrit une méningo-encéphalite aiguë et une méningo-encéphalite
chronique ou latente.
Décrivons d'abord les symptômes locaux : Si le blessé n'a éprouvé
qu'une simple contusion, la partie contuse se tuméfie légèrement, de-
vient douloureuse, surtout au toucher. Si l'on divise les téguments avec
(1) « Toutefois, dit Paré, tu noteras que les anciens ont écrit, ce qu'on voit souvent
» par expérience, que les fractures du crâne ne sont hors de péril jusqu'à cent jours
» après la blessure ; surtout fais avec ton patient bon guet, tant en son boire, manger,
» repos, coït et autres choses. »
508 AFFECTIONS DE LA TÈTE.
le bistouri, on trouve le péricrâne détaché de l'os et séparé de celui-ci
par une matière ichoreuse, noirâtre : l'os est moins rouge qu'à l'état
normal, et, au bout de quelques jours, il ressemble à un os nécrosé.
Si, à l'aide d'une couronne de trépan, on enlève une portion d'os, on 1
trouve la dure-mère décollée dans une étendue à peu près égale à celle
du péricrâne ; elle a perdu sa coloration nacrée, et se trouve séparée de
l'os par un liquide purulent. Si avant le développement de l'inflamma-
tion il existait une plaie aux téguments, cette plaie suit d'abord la mar-
che ordinaire des plaies simples ; elle peut même présenter un com-
mencement de cicatrisation. Mais dès que la céphalalgie se fait sentir, la
plaie devient pâle, livide, ne fournit plus qu'une sanie décolorée; le
péricrâne se sépare de l'os, et les mômes symptômes que nous avons
signalés plus haut se manifestent du côté des os et de la dure-mère.
Boyer professait que si la plaie correspond à une suture, on voit cette
suture s'écarter et donner passage à une masse spongieuse.
Quelques auteurs, en effet, prétendent avoir observé, chez les jeunes
sujets, ce phénomène singulier à l'occasion duquel Pott rappelle cette
proposition aphoristique, empruntée à Archigène : « Suturas tempore
curationis disjungi grave est. » Pour notre compte, nous pensons avec
Denonvilliers, qu'on s'en est laissé imposer par l'inflammation sup-
purative, qui s'empare en effet quelquefois des sutures ébranlées au
voisinage des plaies de tête, et y détermine un dépôt de matière puru-
lente de forme oblongue, sorte de bourrelet élastique qu'on a pu
prendre pour une masse fongueuse ou pour le cerveau interposé aux
os disjoints. C'est un phénomène comparable à ce que P. Pott raconte
de certaines fêlures du crâne compliquées de plaie, sur le trajet des-
quelles se forme, par l'effet du décollement et du soulèvement du
périoste, une espèce de sinus plus ou moins étendu, communiquant
avec la solution de continuité, et dont la pression fait sortir une
matière ichoreuse ou purulente.
Mais s'il existe une plaie avec fracture du crâne, déchirure des mé-
ninges, on voit quelquefois la substance cérébrale se faire jour entre les
fragments, venir se boursoufler à l'extérieur sous la forme d'un cham -
pignon mollasse, grisâtre, qui se sépare par fragments et se trouve
éliminé. Après la chute de ces portions de cerveau, on voit quelquefois
une membrane pyogénique se développer au-dessous de l'eschare
cérébrale, et se transformer graduellement en une cicatrice.
A côté de ces symptômes locaux se rencontrent des symptôme -
généraux sur lesquels nous allons nous arrêter.
Mais, avant d'entrer dans le détail de ces symptômes, nous ferons
remarquer que toutes les descriptions de l'encéphalite traumatique
présentent une confusion inévitable et qui résulte de l'extrême diversité
des symptômes propres à cette affection. C'est ainsi que nous verrons
AFFECTIONS THAUMATIQUES DIS LA TÊTE. 509
les phénomènes morbides, pour ainsi dire les plus opposés, se présenter
chez le même sujet. C'est là ce qui empêche de reconnaître un groupe
de symptômes franchement caractéristiques de cette affection et de
porter un diagnostic certain. Les différences que nous venons de
signaler tiennent sans doute à des états différents du cerveau et de ses
membranes, à la coexistence de l'inflammation dans l'un etdans l'autre,
à la prédominance de la phlegmasie de l'une de ces deux parties, au
lieu qu'elle occupe spécialement, etc., etc., toutes choses que la pensée
permet d'entrevoir et sur lesquelles la science n'est point encore
fixée.
Nous distinguerons dans l'exposition des symptômes généraux deux
périodes: l'une de ces périodes appartient à l'inflammation proprement
dite, l'autre à l'une des terminaisons de l'affection, la suppuration.
Nous désignerons la première sous le nom de période inflammatoire, la
seconde sous le nom de période de suppuration ou de compression du
cerveau.
Première période. — L'inflammation du cerveau et de ses membranes
présente les symptômes suivants: 1° Céphalalgie, qui se fait d'abord
ressentir dans le point qui a été blessé, et qui va en s'irradiant dans
toute l'étendue de la tête; 2° prostration; 3° somnolence; k° lenteur
dans les idées, qui restent cependant justes, ainsi que le témoignent
les réponses qu'on parvient à obtenir du malade. Quelquefois cependant
il y a perte de mémoire, et spécialement de la mémoire de certains
mots, tels que les substantifs. C'est alors que l'on voit les blessés
témoigner, par l'expression de leur physionomie, qu'ils comprennent
les questions qu'on leur adresse, et chercher à y répondre en proférant
quelques mots sans suite et à peine articulés. 5° Contracture, résis-
tance musculaire, bornées à quelques muscles, ou s'étendant à une
région, à tout un membre, à une des moitiés du corps, ou même à la pres-
que totalité du système musculaire; 6° convulsions qui peuvent égale-
ment être générales ou partielles, souvent bornées à l'une des moitiés
de la face, presque continues ou revenant par accès épileptiformes qui
s'accompagnent parfois de grincements de dents. A côté de ces troubles
fonctionnels, en rapport direct, pour ainsi dire, avec l'altération céré-
brale, se montrent des phénomènes sympathiques qui ont une certaine
importance. Tels sont les nausées, les vomissements. Ajoutons, pour
terminer ce tableau, qu'à tous les symptômes que nous venons d'énu-
mérer viennent se joindre des signes de réaction générale, tels que la
chaleur de la peau, la coloration de la face, l'animation des yeux,
l'accélération et le développement du pouls.
Tels sont les symptômes normaux, pour ainsi dire, de l'encéphalite
traumatique ; mais nous avons déjà fait pressentir qu'ils sont loin d'être
constants. C'est ainsi qu'au lieu de la prostration, de la somnolence et
510 AFFECTIONS DE LA TÊTE.
de rabattement, c'est au contraire l'agitation extrême, du délire avec
loquacité, sensibilité exaltée des organes des sens et insomnie, qu'on
observe; au lieu des contractures et des convulsions, c'est une paralysie
qui se montre ; enfin, la réaction fébrile peut manquer totalement, le
pouls ayant, contrairement à ce que nous avons dit précédemment, '
une lenteur extrême et une mollesse inaccoutumée.
Seconde période. — Cette période est caractérisée par les symptômes
qui indiquent la formation du pus, quel que soit le lieu où il est pro-
duit, tels que des alternatives de chaleur et de sueur, des frissons irré-
guliers; bientôt apparaissent lecoma, la paralysie, indiquant ordinaire-
ment la formation d'un abcès; puis toutes les conséquences de la
paralysie elle-même, telles que l'incontinence ou la rétention d'urine,
l'évacuation involontaire des matières fécales lorsqu'elles sont liquides.
Les auteurs indiquent, en outre, comme appartenant spécialement à la
période de suppuration, l'émaciation, l'apparition d'eschares sur les
points du corps soumis à la pression, une odeur spéciale exhalée par
le malade, et que Lallemand a comparée à l'odeur de la souris, mais
qui serait simplement, suivant d'autres observateurs, l'odeur due à
l'urine que le malade perd involontairement.
Des auteurs parlent aussi d'embarras gastrique, de symptômes
biliaires, de phlébite, d'abcès des sinus, d'abcès métastatiques du foie,
des poumons, compliquant l'encéphalite; mais ces accidents ne nous
paraissent autre chose que des phénomènes d'infection purulente.
Nous ne nous y arrêterons pas.
Les phénomènes que nous venons de décrire s'accomplissent généra-
lement dans l'espace de dix, douze, quinze jours au plus. Cependant il
n'est pas rare de voir l'encéphalite se développer très-rapidement, et les
malades succomber en vingt-quatre heures. D'autres fois, après un coup I
à la tête, le blessé n'éprouve que des accidents très-légers, qui attirent
à peine l'attention du chirurgien ; de la somnolence, une douleur fixe I
vers le point blessé, sont les seuls symptômes que l'on observe, avec I
quelques vomissements sympathiques. Du reste, pas de lésion du côté I
de la sensibilité, de la motilité et de l'intelligence. Ce n'est qu'au bout
d'un temps assez long, quelquefois deux ou trois mois, que l'on ob- I
serve les symptômes qui peuvent faire soupçonner la présence d'un
abcès, à savoir, des convulsions épileptiformes, une paralysie plus ou
moins étendue. C'est alors le plus souvent sous l'influence de la fatigue,
du coït, d'excès de table, d'une émotion, que la lésion préventive,
après avoir déterminé une irritation persistante de l'encéphale, fait
explosion.
Diagnostic. — A la première période, l'inflammation du cerveau et
de ses membranes peut être confondue avec la commotion, la contu-
sion, la compression du cerveau. Cependant on pourra, en général, la
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÊTE. 511
distinguer de ces dernières maladies en tenant compte de l'époque de
son invasion, l'encéphalite ne se manifestant pas d'ordinaire immédia-
tement après la blessure. Quelques auteurs ont insisté sur la marche
irrégulière de l'encéphalo-méningitc; d'autres ont même affirmé que
l'examen ophthalmoscopique de l'œil pouvait servir à. différencier les
diverses affections : c'est ainsi que, dans la méningo-encéphalite, la
papille serait le siège d'un œdème péripapillaire, d'ecchymoses et. de
dilatations veineuses, tandis que dans la contusion et clans la compres-
sion, ces symptômes seraient moins prononcés, et qu'ils feraient
même entièrement défaut dans la commotion. Or, suivant nous, ces
symptômes sont le plus souvent inhérents à la gravité du traumatisme
primitif, et par suite sont loin d'avoir la valeur dont on a voulu les
doter ; mais le signe le moins incertain de la phlegmasie encépha-
lique est tiré de la réaction fébrile. Il faut surtout prendre garde de se
laisser tromper chez les enfants qui, dans la crainte d'être grondés, ne
révèlent pas l'accident. Si l'enfant est trop jeune pour parler lui-
même, il y a, comme nouvelle cause d'erreur, ce point que les servi-
teurs chargés de la garde de l'enfant, pour ne pas être chassés, dissi-
mulent la cause véritable du mal. J. L. Petit et Boyer ont montré
qu'on peut ainsi être amené à prendre pour le prodrome d'une fièvre
éruptive, pour des accidents d'une affection nerveuse ou du travail
de dentition, les symptômes d'une encéphalite traumatique. Le con-
traire peut aussi avoir lieu, quand, l'enfant ayant fait une chute, les
maladies susdites débutent par des symptômes cérébraux. Deux fois
J. L. Petit arrêta la main de l'opérateur qui allait trépaner : la pre-
mière fois il s'agissait d'accidents cérébraux dépendants de la den-
tition, la deuxième fois d'accidents cérébraux préludant aune érup-
tion varioleuse.
A la seconde période, il est habituellement plus facile de diagnosti-
quer l'encéphalite des autres affections traumatiques du cerveau. Par
contre, lorsqu'on croit à la présence d'un abcès, est-il possible, par
l'étude seule des symptômes, de préciser le siège de la collection puru-
lente? Nous ne le pensons pas. Néanmoins, voici, d'après les recher-
ches de la physiologie moderne, quelques règles dont le chirurgien
pourra chercher à profiter.
Parmi ces dernières, la seule incontestable est celle de l'action
croisée des hémisphères cérébraux sur la myotilité et la sensibilité;
mais les suivantes sont moins confirmées.
La lésion des lobes antérieurs du cerveau, celle des lobes moyens,
détermineraient la perte de la mémoire, notamment celle des
substantifs, des chiffres, des noms propres et la perte de la parole.
Voici un fait qui vient à l'appui des doctrines physiologiques pro-
fessées par M. Bouillaud. Nous avons eu l'occasion de l'observer sur un
512 AFFECTIONS LE LA TÈTE.
jeune garçon qui avait eu la face inférieure du lobe antérieur gauche
labourée par une balle; mais nous ne connaissons aucun fait aussi con-
cluant que le suivant, que nous devons à l'obligeance de Cullerier. Un
homme en état d'ivresse fut apporté à l'hôpital Saint-Louis quelques
instants après s'être tiré un coup de pistolet dans la tête : la balle avait
frappé la racine du nez, et avait enlevé et comme désarticulé le coro-
nal; l'extrémité des lobes antérieurs du cerveau était à nu. Ce blessé
parlait beaucoup, et il répétait incessamment les mots cœur, carreau,
trèfle, pique, atout. L'un des médecins qui lui prodiguaient des soins,
voulant constater la densité de la portion découverte du cerveau, la
comprima du doigt dans une certaine étendue : à l'instant même la
parole cessa. Cela nous frappa, dit Cullerier, et nous recommençâmes
l'expérience, soit avec le doigt, soit avec une spatule. Quand on ne
comprimait qu'un seul côté, il n'y avait qu'une légère diminution dans
la force de la voix; quand on comprimait les deux lobes en même
temps et brusquement, non-seulement on arrêtait la parole, mais on
coupait brusquement un mot: ainsi, s'il disait trèfle, il était facile de
l'arrêter au milieu, et l'on n'entendait que trè; de même pour carriau,
pour atout, on lui faisait dire à peu près à volonté car, at. L'autopsie
fut faite judiciairement, sans qu'il fût possible à Cullerier de vérifier
quelle était l'étendue des lésions.
D'autre part, on a vu quelquefois une portion assez importante des
lobes antérieurs enlevée sans qu'il y ait eu de troubles de la parole.-
C'est ce qui eut lieu chez le malade présenté par M. Péan à l'Académie ■
de médecine (voy. p. 503). Ce malade guérit rapidement en conservant,
toutes les fonctions du cerveau; la parole demeura facile, l'intelligence •
elle-même était assez nette pour que, dès le second jour, il pût écrire ■
de longues lettres; à peine put-on noter un léger trouble de lat
mémoire. Enfin, M. A. Guérin a observé (Société de chirurgie, 20 1
février 1867), chez un homme dont le crine avait subi une perteî
de substance considérable, que le lobe antérieur droit du cerveau î
avait pu, pendant vingt-trois jours, rester exposé à l'air, perdre sa»
consistance et être frappé de gangrène, sans que la mémoire et les*
autres facultés intellectuelles, celles du langage en particulier, parus-
sent affectées. Il est vrai que pour ce qui est de la faculté du langage,
on a soutenu que la troisième circonvolution du côté gauche y pré-
sidait seule et que chez le malade de M. Guérin, c'était le côté droit
qui était atteint.
La coordination des mouvements semblerait résider dans le cervelet:
les lésions de cet organe ont quelquefois donné lieu, soit à une ten-
dance au recul, soit au désordre des mouvements, soit à l'érection du
pénis, soit à des vomissements. Le principe du mouvement des metn-
bres supérieurs a été placé dans les couches optiques, et celui dessi
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÊTE. 5.13
membres inférieurs dans les corps striés : cette localisation, admise
par quelques observateurs, a été rejetée par d'autres. 11 paraît plus
certain que la lésion des corps striés détermine le mouvement de pro-
pulsion en avant ; celle des couches optiques, ou des pédoncules céré-
braux, le mouvement de manège; celle des pédoncules cérébelleux
moyens et des fibres transverses et superficielles de la protubérance,
le mouvement de rotation sur l'axe longitudinal du corps. Les épan-
chemenls dans les ventricules semblent produire les contractures; les
lésions directes de la protubérance sont caractérisées par une hémi-
plégie faciale d'un côté et une paralysie des membres du-côlé opposé
(paralysie alterne de Gubler), par le nystagmus, le strabisme, et par la
déviation conjuguée des yeux s'effectuant du côté opposé à la lésion;
celles de la protubérance, au voisinage du bulbe, de la base du
cerveau et des pédoncules cérébraux, déterminent la paralysie géné-
rale; les lésions du bulbe amènent immédiatement la mort.
D'autres aperçus enfin sont tout à fait contestés, et par les physiolo-
gistes, qui ne sont pas du tout d'accerd à leur endroit, et par les clini-
ciens, qui en demandent en vain la confirmation aux faits quils ont
sous les yeux.
Ainsi on a cru devoir rapporter à un certain degré de compression
exercée sur la substance nerveuse les phénomènes de résolution; les
contractures aux épanchements siégeant dans les ventricules; les con-
vulsions et l'hyperesthésie à l'irritation et à l'éréthisme des centres
nerveux; le tremblement à la contusion cérébrale; les convulsions
encore à l'inflammation des méninges de la voûte; le coma à celle des
méninges de la base, etc., etc.
Mais nous ne saurions trop mettre en garde les jeunes praticiens
contre ces tentatives ingénieuses que l'observation des faits renverse
plus vite encore qu'elle ne les a suscitées.
Car si chez quelques malades les progrès de la physiologie moderne
permettent d'établir une relation entre le siège de la lésion encépha-
lique et les phénomènes cliniques, par contre il en est d'autres très-
bizarres qui échappent à l'analyse, parmi lesquels nous choisirons les
deux suivants :
Un sous-officier se précipite sur une bombe enflammée dont il veut
éteindre la mèche. La bombe éclate... Mais le courageux soldat ne
reçoit aucune blessure... Seulement l'ébranlement est tel, qu'il est
depuis cette époque sourd et muet.
Tourmenté par une hémiplégie accidentelle et persistante, un homme
se tire un coup de pistolet dans la bouche. La voûte palatine est em-
portée; la balle a traversé l'encéphale et est venue sortir au niveau
de la suture Iambdoïde. Le blessé guérit de son suicide et de son
hémiplégie.
NÉLATON. — PATU. CMR. m M
514 AEEECTIONS DE LA TETE.
Pronostic. — L'encéphalite traumatique est une ail'eciion fort grave
presque constamment mortelle, et la mort peut avoir lieu dans la
période d'excitation de la maladie, aussi bien que dans la période de
coma et de paralysie. Nous devons dire cependant que l'on a observé
quelques guérisons, môme dans des cas qui paraissaient désespérés, 1 I
et môme après l'élimination de parties assez considérables du cerveau;
mais malheureusement ces cas sont assez rares. 11 arrive quelquefois
que, pendant le cours de la maladie, un mieux évident se manifeste,
les symptômes s'amendent, la fièvre tombe; le chirurgien doit encore
se tenir sur ses gardes, et user de grandes précautions, car il n'est pas
rare de voir les accidents devenir plus graves que jamais, et la mort
survenir à une époque où l'on croyait pouvoir considérer la guérison
comme certaine.
M. Legouest dit être peu porté à admettre la compression du cer-
veau par des épanchements de pus : d'une part, suivant cet auteur, la
compression du cerveau par le pus, si elle existe, est lente, graduée
ou disséminée, et, par conséquent, supportée; d'autre part, tous les :
chirurgiens ont rencontré des cas où de vastes collections purulentes
n'ont déterminé aucun symptôme, tandis qu'ils ont vu de très-petits
abcès donner lieu aux phénomènes les plus graves. Ce serait alors
plutôt comme corps étranger que comme corps comprimant que le j
pus révélerait sa présence.
Traitement. — Le traitement de l'encéphalite traumatique doit varier
avec les diverses périodes de la maladie : pendant la première période,
on s'attachera à combattre l'inflammation; l'indication spéciale de la
deuxième période sera l'évacuation du pus.
Première période. — Le traitement antiphlogistique le plus éner-
gique devra être mis en pratique dès que les premiers symptômes
d'encéphalite apparaîtront. Ainsi, dès qu'aux accidents de commotion
ou de contusion cérébrale se joindront de la douleur de tête et de la i
réaction fébrile, on ne devra pas hésiter à tirer du sang en grande-
abondance, de façon même à provoquer la syncope. De larges saignées
seront faites matin et soir, autant que les forces du malade le per-
mettront. On ne devra pas renoncer à l'emploi de ce moyen tant que la
plénitude et la fréquence du pouls persisteront (1). Des sangsues
seront appliquées aux régions mastoïdiennes, et d'une manière con-
stante, ainsi que le prescrit Sanson, afin d'obtenir un écoulement de
sang permanent, ou bien sur la plaie, comme le prescrivent Gama, Bé-
gin et Malgaigne. Ces émissions sanguines, locales ou générales, seront
(1) A. Paré tira vingt-sept palettes de sang, et J. L. Petit, ayant fait, malgré deux de
ces officiers de santé qui s'élèvent moins par leur savoir que par leur politique ou I
leur bassesse, une septième saignée, sauva son malade.
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÊTE. M T.
continuées aussi longtemps que la maladie semblera résister, pendant
quinze jours s'il le faut, et ne seront suspendues que graduellement et
avec les plus minutieuses précautions. L'émétiquc en lavage si heu-
reusement employé par Desault, le calomel à dose altérante, des laxa-
tifs, seront administrés pour exercer une dérivation sur le canal
intestinal s'il est resté sensible ; des rubéfiants, vésicatoires, sinapisme-,
seront appliqués sur les membres inférieurs; on devra en outre pos> i
un lar°e vésicatoire à la nuque et un autre sur toute la tête, vésacatoire
que Ton fera suppurer pendant quelques jours, et que l'on remplacera
aussitôt qu'il sera sec.
Les réfrigérants seront employés avec la plus grande précaution, dans
la crainte de déterminer une réaction funeste, et si cette réaction se
manifestait, il faudrait être prêt à de nouvelles émissions sanguines.
Quant aux vomitifs, ils devront être rigoureusement repoussés, en raison
des congestions vers la tête qu'ils pourraient déterminer, et aussi en
raison de leur inefficacité probable à produire le vomissement.
Si l'on avait quelques raisons pour soupçonner la présence d'une
esquille ou de tout autre corps étranger, on devrait procéder à
l'extraction de ce corps étranger, en se conduisant d'ailleurs d'après
les préceptes que nous avons tracés en traitant des fractures du crâne.
Une diète sévère, le repos le plus absolu, seront recommandés au
malade.
Seconde période. — Dès que des symptômes de suppuration se mani-
festent, le malade est voué à une mort certaine, si, à l'aide de l'opération
du trépan, on ne facilite la sortie du pus, qui est tantôt réuni en foyers
de volume très-variable et situé plus ou moins profondément dans
l'épaisseur du cerveau, tantôt étalé en couches plus ou moins épaisses
à la surface de l'organe; mais malheureusement l'opération du trépan
•est rarement suivie de succès. Il ne faut pas oublier que le trépan
est pratiqué ici pour une affection extrêmement grave, et, bien que
cette opération ne soit pas dangereuse par elle-même, il n'est pas
étonnant que les chirurgiens, effrayés par le trop grand nombre d'in-
succès, aient hésité à la pratiquer. Une autre circonstance vient encore,
dans beaucoup de cas, rendre cette opération très-incertaine. En effet,
on croit à l'existence d'un abcès dans le cerveau, mais on ne peut
préciser le siège de cet abcès, ni dire dans quel point le crâne devra
être perforé. A la vérité, grâce aux travaux de M. Bouillaud, de
Flourens, Fouille, Pinel-Granchamp, Caze, etc., on peut avoir quel-
ques données sur le siège de la suppuration; mais, comme nous
l'avons dit plus haut, ces données ne permettent pas toujours d'arriver
•d'une manière certaine sur le point malade. Dans cette circonstance,
mous ne saurions taxer de timidité le chirurgien qui hésiterait â appli-
quer une couronne de trépan , mais nous ne blâmerions pas la bar-
.~>1() AFFECTIONS l»E LA TÊTE.
diesse de celui qui aurait percé le crâne, fûl-il même tombé sur un
point autre que celui qui est le siège de la suppuration.
Lorsque sous la plaie dos téguments on trouve le péricrâne décollé,
l'os comme nécrosé, il est probable que la dure-mère est décollée au-
dessous, et que là est le foyer purulent ; s'il existe une fracture dJ
os du crâne, c'est encore dans ce point qu'on peut appliquer une cou-
ronne de trépan ; il en sera de môme si la douleur est fixe en un point
du crâne.
La perforation du crâne n'est pas toujours suffisante pour évacuer [rt
foyer sanguin; l'épanchcment peut se trouver sous la dure-mère, et
dans certains cas on pourra sentir la fluctuation : cette membrane
sera incisée. Enfin, le bistouri pourra môme être porté dans la substance
cérébrale : c'est ce que fit Dupuylron dans un cas que nous avons
déjà cité.
Si une portion du cerveau s'engage dans l'intervalle que laissent les
fragments d'une fracture ou dans l'ouverture qui résulte de l'application
<Lune couronne de trépan, il faut bien se garder de faire à sa surface
aucune application irritante, sous prétexte de bâter la cbute des parties
mortifiées de cet organe ; il suffira d'avoir recours à des fomentations
émollientes.
Quand, par bonheur, le malade échappe au pronostic si grave de la
méningo-encéphalite, il est d'observation que la convalescence est
rapide. Mais si franche que puisse être cette convalescence, il faut
se garder d'abandonner le malade à lui-même.
Irritation cérébrale. — Comme complément de l'histoire de l'encé-
phalite traumatique, nous devons faire connaître en quelques mots
certains effets des blessures de la tète, auxquels Velpeau avait donné
le nom d'irritation : « L'irritation cérébrale est annoncée par un senti-
ment de piqûre, par des élancements profonds, par une douleur vive
et rayonnante, par des mouvements convulsifs et des symptômes irré-
guliers de paralysie, qui augmentent et diminuent alternativement de
manière que le malade paraisse tour à tour menacé d'une mort pro-
chaine, ou sur le point de recouvrer la santé. L'intelligence est en
général conservée, seulement les fonctions de quelques sens peuvent
être altérées. 11 n'y a ni coma, ni stupeur, ni léthargie. — Lorsqu'on
observe soit l'ensemble, soit au moins les plus tranchés de ces signes,
et qu'il existe une blessure à la tête, le cerveau est irrité par quelques
corps étrangers venus du dehors ou formés à l'intérieur. » (De l'o/» ra-
tion du trépan dans les plaies de tête, par Velpeau, thèse de concours,
1834, page 112.) Le même chirurgien conseillait, dans ces cas, de pra-
tiquer l'opération du trépan, et il faisait remarquer que, du reste, les
symptômes que nous venons d'indiquer ont quelquefois cédé à la tré-
panation, alors qu'on n'avait pas trouvé de corps étrangers, et même
AFFECTIONS TRAUMA.TIQUES DK LA TÈTK. 517
Sùoique l'opération n'eût pas été terminée. [1 cite à ce dernier sujet
deux cas, l'un tiré de Loysean(0/«. mëd.-chir., 1617, page88),et l'autre
qui lui avait été communiqué verbalement par M. Monod.
Compression du cerveau.
La compression du cerveau est un accident que l'on observe a^sc/.
fréquemment à la suite des blessures de la tête : en effet, il y a com-
pression toutes les l'ois que les os du crâne fracturés sont enfonces,
qu'uncorpsétrangerséjournedans
la boite crânienne, qu'un vaisseau
ouvert par le fait d'une lésion de la
tête a déterminé un épanchement;
enfin, lorsque la suppuration du
cerveau a donné naissance à un
abcès. Quatre causes peuvent donc
être assignées a la compression du
cerveau, considérée comme acci-
dent consécutif aux plaies de la
tète: 1e l'enfoncement des os du
crâne ; 2° les corpsétrangers; 3° les
épanchements de sang; k°l'épan-
chement du pus. Les phénomènes
qui accompagnent l'enfoncement
des os du crâne on t été décrits avec
les fractures ; la compression par
le pus a trouvé place dans l'histoire
de l'encéphalite traumalique; celle
qui est déterminée par la présence
de corps étrangers a été étudiée au
chapitre des complications des Fie. 102
plaies contuses du cerveau: nous
n'aurons donc à nous occuper ici
que des épanchements de sang.
Kl'ANCUIÏMENT DE SANG A L'INTÉ-
RIEUR DU CRANE. — ÉTIOLOGIE. —
Plusieurs ordres de causes peu-
vent amener la division d'un vaisseau sanguin, et déterminer un épan-
cuement. Nous allons passer ces diverses causes en revue.
Les fractures du crâne sont assez souvent suivies d'épanchement ; en
«et les va.sseaux du diploé, les veines émissaires de Santorini, peuvent
' ne rompus, etlesangpeul s'échapper cnlrc la table interne du crâne el
Fracture du crâne, épancliemenl
sanguin consécutif à la lésion de l'artère
méningée moyenne.
A. Ligne de fracture. — B. Articulation du pariétal
et du temporal. — C. Dure-mère. — D. Epanch<-
ment sanguin décollant la dure-mère et tenant à mit
lésion de la méningée moyenne. — (Pièce recueillie
par M. B. Anger, à l'amphithéâtre des hôpitaux.)
AFFECTIONS JJE LA TÊTE.
la dure-mère, qu'il décolle; à plus forte raison l'épanchement se pro-
duira-t-il si une pointe osseuse est venue percer un des sinus, blesser»
l'artère méningée moyenne (voy. fig. 102), déchirer les enveloppes du.
cerveau ou cet organe lui-môme. On a même vu dans deux cas, excep-
tionnels il est vrai, la veine jugulaire et l'artère carotide interne blessées
et donnant lieu aux épanchements dont nous parlons. Mais les blessures
les plus communes sont celles des artères ethmoïdales, occipitales,
pharyngiennes inférieures, sphéno-épineuses, vertébrales, qui, péné-
trant dans le crâne, se distribuent aux méninges ; celles des artères
mêmes du cerveau, cl des diverses terminaisons delà carotide interne.
La contusion du cerveau, en déterminant la déchirure des capillaires
ramifiés dans la pulpe cérébrale, donne au détritus qui résulte de la
désorganisation une teinte rouge brun, une coloration lie de vin qui a
déjà été signalée plus haut. Cette coloration est due à une certaine
quantité de sang sortie des capillaires ; on conçoit que si la quantité de
sang versée devient plus considérable, outre la contusion, on aura
affaire à un épanchement; toutefois cette complication ne se mani-
feste que lorsqu'il existe une solution de continuité assez étendue de
la pulpe cérébrale. Comme les épanchements causés par les fracturer-,
ceux-ci peuvent avoir pour siège, soit le point même qui a été frappe,
soit le point de la sphère cérébrale diamétralement opposé. Ils peuvent
aussi être doubles et occuper les deux extrémités du même diamètre.
Les plaies pénétrantes du crâne sont encore suivies d'épanchement
lorsqu'un vaisseau a été blessé ; cet accident est d'autant plus à craindre
que la plaie des os et des téguments est plus étroite : aussi une plaie pat-
instrument piquant amène-t-elle un épanchement que l'on n'observe
pas s'il existe une large solution de continuité aux os du crâne. Dans ce
dernier cas, en effet, le sang, trouvant une issue facile, sort par la
plaie, et il ne s'accumule pas dans la cavité crânienne. Pour qu'on ait
lieu de craindre la formation d'un épanchement, il faut que la plaie
ait peu d'étendue ou de largeur, et que l'instrument qui l'a produite
soit aigu et de petit calibre . Ces conditions sont le phas souvent rem-
plies clans les plaies de l'orbite. Néanmoins elles peuvent l'être encore
dans certaines plaies de la voûte du crâne. C'est ainsi que Morgagni a
vu, chez un paysan qui avait reçu à la tête un coup de sabot pointu, le
sinus longitudinal supérieur divisé, le cerveau traversé, et le ventricule
latéral gauche ouvert et rempli de sang coagulé. Gulhrie rapporte
aussi l'observation d'un enfant de quatre ans sur lequel le sinus lon-
gitudinal supérieur avait été ouvert par une dent de râteau qui avait
pénétré près de la fontanelle antérieure. Mais ce sont les plaies par
armes à feu qui fournissent le plus d'exemples de ces sortes d'épan-
chements.
; Citons encore les épanchements qui se forment à la suite d'une chute
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÈTE. Ô19
l'aile d'un lieu élevé sur les pieds ou sur les genoux. On conçoit facile-
ment que si, en pareille circonstance, on a pu observer des fractures
du crâne causées par le contre-coup, la môme action puisse produire
des déchirures de vaisseaux et par suite des épanchements.
Variétés. — Les symptômes qui annoncent à l'observateur la forma-
lion d'un épanchementne se manifestent pas toujours immédiatement
jtprès l'accident; c'est ce qui a fait diviser les épanchements en pri-
mitifs et consécutifs. Nous ne saurions admettre cette distinction: en
effet, qu'un vaisseau volumineux soit blessé, que le sang s'épanche
dans des parties peu résistantes et où sa présence comprime les por-
tions du cerveau les plus importantes, à la base du crâne par exemple,
les symptômes de l'épanchement se manifesteront tout à coup; mais
si des vaisseaux peu nombreux, d'un petit calibre, versent lentement
le sang à la surface du cerveau, les accidents n'apparaîtront que plus
tard, ou même l'épanchement pourra se résorber sans qu'aucun sym-
ptôme soit venu déceler sa présence cet épanchement n'en est pas
moins primitif. Quant à cette espèce d'épanchement consécutif déter-
miné par le déplacement d'un caillot à la période de suppuration, on
en conçoit à la rigueur la possibilité, mais ce fait n'a jamais été démon -
tré. Comment d'ailleurs reconnaître, à cette époque, si la compression
est déterminée par le pus ou par le sang? Nous rejetons donc cette
division des épanchements en primitifs et consécutifs comme purement
hypothétique, l'apparition des symptômes de l'épanchement ne pou-
vant être suffisante pour la justifier.
Anatomie pathologique. — La quantité de sang épanché peut varier
depuis k à 5 grammes jusqu'à 200 grammes, et môme davantage. Mais
les cas où cette quantité dépasse 250 grammes sont rares, et il faut
alors invoquer le refoulement du liquide sous-arachnoïdien dans le
canal vertébral et le tassement de la matière cérébrale pour expliquer
la formation de collections aussi considérables dans une cavité close et
à parois inextensibles. Cette quantité de sang épanché est d'ailleurs
subordonnée à la nature du vaisseau blessé et à la résistance des par-
ties au milieu desquelles se fait l'épanchement. Une blessure de l'artère
méningée moyenne donnera lieu à un épanchement sanguin plus con-
sidérable que la blessure d'une petite veine; un des larges sinus de la
dure-mère devra, toutes choses égales d'ailleurs, donner plus de sang
qu'un des vaisseaux du diploé.
Le sang peut s'accumuler : t° entre les os du crâne et la dure-mère;
2° dans la cavité de l'arachnoïde ; 3° entre les filaments vasculaires qui
forment la pie-mère ; k° dans l'épaisseur du cerveau ou dans les cavités
ventriculaires.
Les épanchements entre le crâne et la dure-mère sont les plus fré-
quents ; ils surviennent presque toujours à l'occasion des fractures,
f)20 AFFECTIONS DE LA TÈTE.
quelquefois après une simple contusion des parois du crâne; ils sont
souvent très-considérables, bien circonscrits, et se présentent sous la
forme de caillots assez fermes; d'autres fois on les trouve en nappe
plus ou moins étendue et d'une épaisseur variable. Ces épanchements
sont d'autant plus considérables, que la dure-mère est moins adhé-
rente ; aussi ceux de la base du crâne sont-ils ordinairement moins
volumineux que ceux de la voûte. Le cerveau, dans le point coi n -
pondant à ces épanchements, présente à sa surface une dépression plus
ou moins profonde, qui persiste assez longtemps après l'ablation du
caillot.
Les épanchements qui se forment dans la substance cérébrale sont
généralement assez bien circonscrits et formés par du sang coagulé,
comme les précédents; ils n'occupent guère que la surface de l'organe,
et il est fort rare d'observer que ces collections soient établies dans
la substance même de l'encéphale. Dans ces cas exceptionnels, elles
s'y conduisent comme les épanchements apoplectiques. Les épanche-
ments qui se font dans les ventricules s'étendent ordinairement dans
toutes les cavités ventriculaires, qui se trouvent remplies de caillots;
néanmoins on a observe des épanchements exactement limités à un
seul ventricule. Valsalva raconte qu'un homme de soixante ans s'étant
frappé la tête, il y eut paralysie du bras gauche, perte de la voix, et
mort cinq jours après l'accident : à l'autopsie, on trouva environ deux
onces de sang dans le ventricule latéral droit du cerveau. Il n'en est pas
de même des épanchements qui s'opèrent dans l'arachnoïde ; en effet,
le sang, ne trouvant aucun obstacle, s'étend entre les feuillets séreux,
se mêle à la sérosité arachnoïdienne ; l'épancbement s'étend en cou-
che liquide sur une très-large surface. Quant à l'épanchement qui se
forme dans la pie-mère, là le sang trouve le liquide céphalo-rachidien
auquel il se mêle, et s'étend sans obstacle dans les mailles de la pie-
mère, autour des circonvolutions cérébrales.
Quelques auteurs ont signalé des épanchements qui se seraient dé-
versés entre la dure-mère et l'arachnoïde. Nous pensons, avecVelpeau
et M. Baillarger, que ces observateurs ont été induits en erreur par la
présence d'un feuillet séreux de nouvellejormation à la face interne
du caillot.
Que devient le sang épanché dans l'intérieur du crâne ? Trois choses
sont possibles : 1° ce -sang est absorbé; 2° il subit une altération pu-
tride ; 3° il se transforme en tissus accidentels hétéromorphes.
1° Quelques auteurs ont douté de la possibilité de l'absorption des
épanchements sanguins entre le crâne et la dure-mère. Velpeau a fait
observer avec juste raison que les parois du foyer étant formées parles
os du crâne et la dure-mère, sont disposées peu favorablement pour
l'absorption, et il a rapporté, dans sa Thèse sur le trépan (1S3/i. p. 63),
AFFECTIONS TBAUMATIQUES DE LA TKTE. 521
un cas très-remarquable où fépanchement qui siégeait dans le lobe
gauche avait séjourné pendant cinquante-quatre jours sans causer d'ac-
cidents; le sang qui le formait, et dont la quantité pouvait être évaluée
à 120 grammes, était sec, coagulé et exempt de toute altération. Ce-
pendant l'accomplissement de l'absorption du caillot dans les bosses
sanguines, dans le céphalcmatome, qui se trouvent anatomiquement
dans des conditions presque identiques, nous permettent de croire
que l'absorption peut faire également disparaître les foyers intra-crà-
niens. L'absorption doit se faire avec beaucoup plus de facilité lorsque
l'épanchement s'est produit dans les cavités séreuses; en effet, le sang
se trouve mêlé à du liquide facilement absorbable, et lui-même peut
disparaître avec assez de rapidité. Dans le cerveau, l'absorption s'opère
aussi et par le même mécanisme qu'à la suite des hémorrhagies spon-
tanées de cet organe.
2° L'altération putride (la plus grave des terminaisons des épanche-
ments) apparaît au bout d'un temps quelquefois assez court ; le caillot
sanguin perd sa cohésion, il devient liquide, prend une couleur noi-
râtre ; bientôt l'inflammation commence à se manifester dans les parois
du foyer qui le recèle ; le sang, mélangé aune certaine quantité de pus,
ne tarde pas à se dénaturer complètement. Le pus agit alors de la
manière la plus fâcheuse sur le crâne, sur les enveloppes du cerveau
et sur le cerveau lui-même : c'est ainsi que l'on a vu le crâne être
atteint de nécrose et se perforer au niveau de l'abcès, les méninges
et le cerveau s'enflammer, la dure-mère s'ouvrir, le pus s'épancher
dans l'arachnoïde, et devenir par sa présence une nouvelle source d'ac-
cidents.
3° Certaines tumeurs fibreuses, encéphaloïdes, fibrineuses, des
kystes, etc., développés clans l'intérieur du crâne, ont été considérés
par quelques auteurs comme ayant été déterminés par la transforma-
tion d'un caillot qui aurait subi une dégénérescence particulière. Cette
doctrine comptait de nombreux partisans, mais elle nous paraît loin
d'avoir répondu à toutes les objections qui lui ont été faites. Néanmoins
nous citerons ici deux observations- qui peuvent paraître assez con-
cluantes. A l'autopsie d'un homme de soixante -neuf ans, Leriche trouva
les traces d'une ancienne fracture avec écarlement, occupant presque
toute la longueur de la voûte crânienne du côté gauche, et du même
côté, dans la cavité de l'arachnoïde, un kyste d'égale étendue, de S à
10 millimètres d'épaisseur, à parois épaisses, rempli d'une espèce de
gelée transparente avec quelques débris de caillots sanguins, et couché
dans une sorte de sillon déterminé par la pression qu'il avait exercée
sur la substance cérébrale. Comme la fracture remontait à quinze ans,
que depuis cette époque le sujet s'était toujours bien porté, et que six
mois seulement avant sa mort il s'était aperçu de céphalalgie cl d'é-
522 AFFECTIONS DIS LA TÊTE.
tourdissenient, il n'est pas déraisonnable de penser que l'origine de ce
kyste remontait à la formation d'un épanchement consécutif à la frac-
ture. Dans un autre cas, cité par Gama [Traité des plaies de tête,
p. 284), à l'autopsie d'un soldat qui succomba, après deux ans,
à une blessure du crâne avec enfoncement, on trouva sous la fracture
et dans le lobe cérébral correspondant, un corps jaune verdâtre, dense,
du volume et de la l'orme d'un œuf de pigeon, pourvu d'expansions
irrégulières prolongées jusqu'aux membranes encépbaliques, et en-
touré d'une sorte de trame vasculeuse résistante. Les nerfs olfactifs
réduits à l'état de minces filaments, les nerfs optiques aplatis et atro-
phiés au devant de leur entrecroisement, la fracture consolidée, les
adhérences de la dure-mère et de l'arachnoïde à la partie antérieure
des deux hémisphères du cerveau ramollis, tous ces désordres expli-
quaient les accidents qui, depuis deux ans, avaient peu à peu affaibli
le malade et témoignaient du travail de transformation qu'avait subi
l'épanchement.
Symi'tomatologie. — Nous admettons que l'épanchement est assez
considérable et s'est formé rapidement, car l'observation et l'expérience
ont démontré que la compression exercée lentement à la périphérie du
cerveau produit peu d'effet, à moins qu'elle ne soit considérable. 11
semble que l'organe soit susceptible de s'habituer à cet état de gfine, et
puisse recouvrer plus ou moins complètement ses fondions. On observe
des troubles du côté des fonctions de l'encéphale. Il y a perte de
rintelligence, de la mémoire, abolition partielle des fonctions des
organes des sens; les pupilles sont tantôt élargies, tantôt rétrécies,
quelquefois elles ont conservé leur dimension, le plus souvent elles
sont immobiles. La rétine est quelquefois ecchymosée et peut mon-
trer à l'ophthalmoscope des veines gonflées et flexueuses. La sensi-
bilité et la myotilité sont abolies, ou plus ou moins perdues dans Ja
moitié du corps opposée à l'épanchement. Bauchet a noté que sous
l'influence d'un épanchement sanguin siégeant à la surface d'un
des hémisphères ou dans les anfractuosités cérébrales, on constate
chez les malades une tristesse et une irritabilité caractéristiques.
La respiration se fait avec un bruit particulier. C'est celte espèce
de ronflement que fait entendre un homme endormi (respiration
stertoreuse). La circulation est ralentie, le pouls est à la fois lent
et petit. Tantôt il y a rétention complète des urines et des ma-
tières fécales; quelquefois, au contraire, incontinence. Quelques
auteurs pensent que l'épanchement, sanguin amène promptement la
mort, qui est ici produite uniquement par la compression cérébrale ;
cependant c'est là une question fort difficile a juger, car un épan-
chement existe rarement sans commotion, contusion ou plaie du
cerveau. Comment alors faire exactement la part qui revient à cha-
AFFECTIONS TRAUMA.TIQTJÊS DE LA TÈTE. 52S
cune de ces lésions dans la production dos accidents? D'autres au-
teurs, au contraire, pensent que la compression exercée par le caillot
sanguin est incapable d'amener la mort, et ils se fondent sur l'expéri-
mentation faite sur des animaux qu'il a élé impossible de faire périr
en leur injectant dans la cavité crânienne des quantités assez grandes
de liquide.
Lorsque l'épancbement est moins considérable, il y a seulement
de la somnolence, de l'hébétude, de la lenteur, peu de douleur,
un peu d'engourdissement, à peine de la paralysie, quelquefois môme
il n'y a aucun autre symptôme que ceux de la contusion. Dans cer-
taines circonstances, il y a, outre les signes indiqués, des mouvements
convulsifs auxquels succède la paralysie; tantôt, enfin, on observe la
paralysie du mouvement d'un côté, et des convulsions de l'autre; mais
ce concours de symptômes indique des lésions multiples de l'encéphale.
C'est alors à la contusion ou à l'inflammation du cerveau qu'il con-
vient de rapporter les phénomènes convulsifs, la compression simple
ne donnant lieu qu'à des signes de paralysie.
Les suites des épanchements varient encore suivant leur siège. Ceux
qui se placent à la base du cerveau, et surtout autour de la protubé-
rance et du bulbe rachidien, peuvent amener très-promptement la mort
en supprimant les grandes fonctions. Morgagni parle d'un blessé qui
survécut seulement une heure, et nous avons souvent vu, pour notre
compte, des malades succomber dans la journée môme de l'accident.
Diagnostic. — Les épanchements de sang qui résultent des vio-
lences extérieures exercées sur la tête peuvent se confondre avec la
commotion et la contusion du cerveau.
Nous avons déjà vu que la commotion est caractérisée par des sym-
ptômes qui apparaissent immédiatement après l'accident, et tendent
à décroître, ainsi que l'avait remarqué J. L. Petit ; tandis que les épan-
chements ne seraient annoncés que par des symptômes qui se mon-
trent au bout de quelques instants, et tendent à s'aggraver. C'est là
cette distinction si célèbre des symptômes primitifs et consécutifs sur
laquelle l'Académie de chirurgie et la plupart des auteurs modernes
avaient établi le diagnostic des épanchements sanguins et de la com-
motion cérébrale. Mais Desault et Bichat avaient déjà fait observer que
les symptômes de la commotion peuvent s'aggraver graduellement, et,
d'une autre part, si l'épanchement se fait avec une grande rapidité,
les symptômes apparaissent si promptemenl, qu'il devient presque
impossible de déterminer s'ils se sont montrés immédiatement ou
quelques instants après l'accident; et déplus, en admettant comme
incontestable celte distinction de J. L. Petit, comment pourrait-on
distinguer les cas dans lesquels il existe un épanchement en même
temps qu'une commotion cérébrale?
b2U AFFECTIONS DE LA TÊTE.
Le symplômc que l'on observp le plus constamment à la suite des
épanchcmenls de sang dans le crâne est la paralysie : ce signe n'appa-
raît pas immédiatement après l'accident, mais il so montre cependant
au bout d'un temps assez court. Bien qu'on ne puisse le considérer
comme un signe irrécusable de la présence d'un épanchement sanguin,
attendu qu'on l'a vu également dans les cas où il existait une contusion
cérébrale, il établit cependant une présomption extrêmement forte en
laveur d'une compression exercée par le sang, car la paralysie qui se
montre à la suite de la contusion est précédée d'autres troubles de la
myolilité, tels que la contracture, des convulsions.
En résumé, la commotion est principalement caractérisée par de la
somnolence ; — la contusion, par des symptômes immédiats consistant
dans l'agitation, du délire, de la contracture, des convulsions, sym-
ptômes bientôt suivis de ceux de l'encéphalite; — l'épanchemenl san-
guin, par la paralysie. Ces trois ordres de symptômes sont bien tran-
chés, et il pourrait paraître surprenant que le diagnostic des lésions
auxquelles elles correspondent pût présenter des difficultés ; c'est
cependant ce qui arrive, et voici pourquoi : c'est que ces lésions se
montrent rarement isolées ; elles peuvent se combiner entre elles de
diverses manières, et dès lors les symptômes de l'une peuvent modi-
fier ceux qui sont propres à l'autre, et même les masquer plus ou
moins complètement.
. C'est ainsi qu'on a trouvé souvent les convulsions du côté frappé
coïncidant avec l'hémiplégie du côté opposé, notées par les auteurs
comme un signe d'épanchement sanguin et de compression, tandis
qu'il serait beaucoup plus exact d'y voir, avec Sanson, les signes de
deux lésions simultanées, c'est-à-dire d'un épanchement dans le côté
du crâne qui a été blessé et d'une contusion par contre-coup dans le
côté opposé.
L'exislence d'un épanchement étant reconnue, est-il possible de
déterminer son siège d'une manière précise? Le meilleur signe est
l'hémiplégie qui se montre du côlé opposé à l'épanchement. Hippocrate
a positivement dit que ceux qui sont blessés à droite deviennent impo-
tenls de la partie gauche, et vice versà.
« Capite vulnerati impotentes fiunt, si in dextris fuerit vulnus, in si-
te nistrâ parte; si vero in sinislris, in dextrà. » Le même adage a été
exprimé à peu près dans les mêmes termes par Guillaume de Salicet :
« Quolies alicui caput vulneratum fuerit ita ut deinde paralysis con-
» tingat, si lsesio dextram capitis partem tenet, sinislram corporis par-
ti tern paralysis obsidebil, et contrà. »
Les auteurs qui suivirent, tout en, reconnaissant la justesse de celte
remarque dans beaucoup de cas, curent quelquefois cependant l'oc-
casion d'observer le contraire, et ils en conclurent trop légèrement
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÊTE . 525
hue le côté Frappé de paralysie n'est pas en rapport avec le désordre
local de l'encéphale. L'erreur venait de ce que l'on ne tenait compte
quelle la lésion externe que l'on comparait au côté paralysé, au lieu
de rechercher toujours le rapport entre le lieu de l'épanchemenr
et le côté paralysé; or, malgré quelques observations rares dues à Mor-
gagni, Dësault, Blandin, Bayle et M. Dcchambre, malgré les tenta-
liu s faites à tort par Gall et Spurzheim, pour expliquer par le non-
entrecroisement des faisceaux olivaires de la moelle qui véritablement
s'entrecroisent, la possibilité d'une paralysie du même côté que
l'épanchement, on doit dans une saine pratique considérer l'hémi-
plégie comme l'indice d'une compression sur le côté opposé du cer-
veau. C'est là l'expression de presque tous les fai ts, et il est juste de
considérer avec Longel, comme tout à fait exceptionnelles certaines
anomalies dans la marche et la disposition des fibres nerveuses, au
niveau de leur passage dans le bulbe et la protubérance. On a cru
pouvoir aller plus loin, et affirmer, par exemple, que telle paralysie
locale tenait à ce que l'épanchement siégeait dans tel ou tel point de
l'encéphale; mais quand on songe aux nombreux démentis que l'his-
oire des plaies de tête a infligés aux assertions de la phrénologie, on
oit se montrer très-circonspect à l'endroit des localisations. La frac-
ure même ne peut pas éclairer d'une manière certaine sur le siège de
'épanchement, quoi qu'en ait pu dire Boyer, car s'il peut y avoir du
ang épanché dans le lieu même de la fracture, à la surface de la dure-
ère, il peut en exister aussi à l'opposile, et même dans l'intérieur de
a pulpe cérébrale.
Quelques chirurgiens ont considéré le décollement du péricràne
omme la preuve d'un épanchement sous-osseux. Suivant eux, les adhé-
ences de celte membrane aux os ne peuvent se maintenir après que
a dure-mère a été détachée. Mais ce signe s'est trouvé trop souvent en
contradiction avec les faits pour qu'on lui accorde quelque créance.
D'autre part, Abernethy pensait que s'il existe un épanchement
ous- osseux, l'os détaché de la dure-mère versera par sa surface
xterne beaucoup moins de sang que s'il avait conservé cette con-
nexion vasculaire. Dans deux cas, ce chirurgien put annoncer à
l'avance l'étendue et les limites de l'épanchement, et dans plusieurs
autres cas au contraire il s'appuya sur ce seul signe pour repousser
l'opération du trépan, qui semblait d'ailleurs formellement indiquée.
Mais ce symptôme a-t-il bien toute la valeur que lui accorde Aber-
nethy? Si la lésion a eu lieu dans un point de la voûte crânienne, où
manque le diploé et où les deux tables se touchent, les os fourniront
une très-faible quantité de sang, quelle que soit l'intégrité de la dure-
mère; et ils en donneront au contraire une certaine quantité s'ils
sont épais et parcourus par des sinus veineux abondants.
52() AFFECTIONS DE LA TETE.
PRONOSTIC. — Les dangers de la compression n'ont-ils pas élé
exagérés? On serait porté à le croire en voyant des fractures avec
enfoncement des fragments ne rien produire. En tenant compte des
expériences de Serres, Malgaigne, dans un article; de tous points
remarquable, inséré dans -la Gazette médicale, 1835, s'attache à dé- '
montrer que la compression doit être moins prise en considération,
pour expliquer les symptômes observés, que la lésion de la pulpe céré-
brale. Nous ne saurions qu'applaudir, avec Vidal, à cette manière de
voir. Il faut, dit-il, dans la production de ces accidents, accorder un
peu moins à l'action mécanique, un peu plus à l'action vitale. Il
faudrait bien se garder de conclure de ce que nous venons de dire de
la compression, qu'un épanchement sanguin n'est point une compli-
cation fort grave; mais il faut bien comprendre que ce n'est pas tant
comme agent de compression qu'il est dangereux, que comme corps
étranger capable de subir une altération putride et de provoque)
l'inflammation des parties voisines.
Traitement. — Il y a ici deux indications à remplir : 1° donner
issue au sang épanché; 2° favoriser sa résorption.
Dans quels cas faut-il remplir la première de ces indications? Ici
deux écoles sont en présence. L'une veut qu'on trépane dans tous les
cas où il peut survenir un épanchement, à plus forte raison quand il
existe (J. L. Petit, P. Pott, Quesnay, etc.): ainsi, dans cette école, le
trépan es t conseillé, non-seulement comme moyen curalif, mais môme
comme moyen préventif. L'autre école, dont Desault est le chef, et
dans l'esprit de laquelle ont écrit Gama, Malgaigne, etc., proscrit le
trépan, et se préoccupe davantage de l'inflammation. Voici les raisons
sur lesquelles elle fonde son éloignement pour le trépan.
a. On a exagéré les dangers de la compression. Les épanchemenls
sanguins traumatiques dans l'intérieur du crâne sont pour très-peu de
chose dans la production des accidents cérébraux; presque toujours
en effet, il y a coïncidence de désordres graves de la substance du
cerveau ou de ses membranes.
b. Le trépan est donc à peu près inutile, et toujours il ajoute aux
dangers de la lésion primitive ceux de l'opération. Il n'offre, même
jamais qu'une chance fort incertaine d'atteindre le but, attendu qu'il
est rare qu'on l'applique avec connaissance de cause sur le lieu mémo
où existe l'épanchement, et que celui-ci peut être multiple.
c. On a vu, dans bien des cas, l'épanchement résorbé par les seules
forces de l'organisme, ou à la suite du traitement de l'encéphalite con-
comitante.
cl. Aux raisons précédentes, il faut ajouter celle tirée des insuccès
du trépan. Seize trépanations pratiquées à Paris de 1836 à 18M, pour
des épanchements traumatiques, ont été suivies de mort. Tout le monde
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA TÊTE. 527
sait d'ailleurs que Dcsault avait renoncé à pratiquer celle opération à
l'Hôtel-Dieu, lassé qu'il était par des insuccès constants. Et bien que
Schwarz(l) ait pu citer 330 terminaisons heureuses sur500cas d'appli-
cation du trépan et que Walther ait réuni 159 cas de mort sur 2fr2 cas
de plaies de tête où le trépan, quoique indiqué, n'a pas été appliqué, il
est juste de dire que l'opération du trépan, si inoffensive que ses par-
tisans aient voulu la dépeindre, n'a pas toujours donné les résultats
favorables qu'on s'était promis.
Toutes ces raisons sont d'un grand poids, et nous font apporter une
très-grande restriction dans nos indications du trépan. Cette opération
ne nous paraît rationnellement indiquée que dans les cas où il y a
fracture en môme temps que plaie au tégument, et que l'hémiplégie
nous permet de considérer comme très-probable l'existence de l'épan-
chement au lieu môme de la fracture. Dans ces cas, en effet, l'air pou-
vant atteindre le foyer de la fracture, le trépan n'ajoute guère aux dan-
gers déjà existants; c'est là une contre-indication de moins. En dehors
de ces conditions, le trépan nous paraît formellement contre-indiqué
pour toutes les raisons ci-dessus énoncées. Il faut alors recourir à un
traitement purement médical, aux saignées rapprochées, aux appli-
cations de sangsues derrière les oreilles, aux évacuants du tube diges-
tif. A l'égard de ces derniers, Marjolin fait remarquer que, dans les
cas d'épanchement, la contractilité de l'estomac et de l'intestin, et
peut-être leur sensibilité, sont tellement diminuées, qu'il faut donner
ces purgatifs à des doses, très-élevées, et quelquefois tout à fait inso-
lites. Desault faisait raser la tête et la couvrait ensuite d'un vésicatoire
sous forme de calotte. Pour boisson on peut donner, à son exemple,
l'eau de tamarin ou le petit-lait émétisé. On traite, en un mot, de cette
manière l'inflammation et l'on favorise l'accomplissement de la seconde
indication que nous avions à. remplir.
Douleur fixe à la suite des affections traumatiques de l'encéphale.
Maréchal rapporte qu'une jeune fille de douze ans, à la suite d'un
coup violent sur la tête, conserva dans le point frappé une douleur
contre laquelle échouèrent pendant plusieurs années tous les secours
de l'art. On se détermina à faire une incision aux téguments et à tré-
paner. La guérison fut la suite de cette opération. D'autres faits sem-
blables sont rapportés par Morel, Scultet, Gervais, Quesnay, etc.
A quoi est due cette douleur? Wepfer avait déjà fait la remarque que.
(1) Allgemeincs llepertorium der gesammlen deutrehen medisinisch-chinirgischen
MUrnalislik, von Kleinert, 1838, Januarlieft, 8, 48. 51.
o'2S . AFFECTIONS DE LA TÊTE.
presque toujours on trouvait dans le point douloureux une altération
de l'os et des parties sous-jacentes. D'autres ont prétendu que la dou-
leur était due à des névromcs développés dans le tissu même de la
cicatrice. Dans certains cas il est probable qu'il s'agissait de simples
névralgies survenues à la suite de causes traumatiques.
Tantôt ces douleurs persistent après la blessure, tantôt au contraire
elles commencent à se manifester au bout d'un temps variable,
après des mois ou même des années. Elles répondent au siège de la i
plaie ou de la cicatrice ; elles sont permanentes ou intermittentes, bien
circonscrites, et quelquefois assez vives pour que la plus légère pres-
sion détermine une syncope.
L'utilité du trépan dans ces cas, malgré les guérisons citées, nou$
paraît très-problématique, et pour notre compte nous ne nous déci-
derions jamais à pratiquer celte opération sur cette seule indication:
il existe en effet de nombreux cas où les malades ont succombé à l'o-
pération, eld'aulres où, s'ils ont éebappé aux dangers du trépan, le
bénéfice du moins a élé nul et où la douleur a persisté; tout au plus
ferions-nous une incision comprenant les parties molles jusqu'à L'oa
opération innocente, et qui, au dire de certains auteurs, aurait calmé
sans retour une douleur rebelle. Que, si néanmoins l'exploration faci-
litée par cette incision montrait ou une altération profonde de la voûte
osseuse, ou une fistule conduisant soit à un foyer purulent, soit à quel-
que corps étranger, on pourrait se considérer, mais seulement alors,
comme autorisé à la trépanation.
Épilepsie à la suite des affections traumatiques de l'encéphale.
Cet accident est heureusement fort rare à la suite des plaies de tête :
on en possède cependant plusieurs exemples. Marchetlis cite l'observa-
tion d'un homme qui, trois mois après avoir reçu à la tête un coup de •
poignard, fut pris d'épilepsie dont les accès revenaient deux ou trois-
fois le mois. La plaie n'était pas complètement cicatrisée à l'époque-
où Marcheltis le vit pour la première fois; il restait une croûte sous-
laquelle ce chirurgien put introduire une sonde. Le lendemain on pral •
tiqua le trépan, qui donna issue à un ichor jaunâtre, et le malade fut
délivré trente jours après de la plaie et de l'épilepsie. C'est là un exeraf ■
pie de succès remarquable obtenu par le trépan. Dudley a guéri de
même un homme qui, blessé à la tête par un coup de feu, fut atteint
plusieurs mois après d'accès épilcpliformes. ,La trépanation permit
d'extraire d'une caverne creusée dans la substance même du cerveau
trois esquilles grosses comme l'ongle du pouce et d'emporter en outre
une végétation fongueuse née de la dure-mère. Dans les cas rapportés
AFFECTIONS TRAUMATIQ CES DE LA. TÈTE. 529
par Boucher {Mémoires de l'Académie des sciences) et de Lamotte (Obser-
vations), les malades atteints, non plus d'accidents convulsifs consécutifs
à des plaies de tête, mais d'épilepsie essentielle, furent trépanés et mis
par celte opération ;\ l'abri des accidents tant que la plaie est restée
ouverte; mais les convulsions reparurent dès que la plaie commença
à se cicatriser. Ces faits sont-ils suffisants pour autoriser à trépaner
dans les cas semblables? 11 faut pour cela qu'il y ait quelques signes
au crâne ou aux téguments, annonçant, soit une lésion locale du cer-
veau, soit une altération des os ou des parties sous-jacentes, soil
encore la présence d'une esquille, d'un corps étranger, d'un dépôt
sanguin ou purulent ; car, ainsi que cela est arrivé à Boyer lui-même,
on s'exposerait à pratiquer une opération grave pour une maladie qui
serait venue peut-être à la suite d'une blessure de la tête, mais ne
serait pas produite par elle. Rappelons en terminant que A. Bérard a
pratiqué le trépan dans un cas d'épilepsie survenue à la suite d'une
plaie de tête, et sur l'indication fournie par l'état local des parties
extérieures. Les accidents ont été suspendus pendant quelque temps,
mais le défaut de renseignements ultérieurs nous empêche d'affirmer
qu'il y ait eu là une guérison définitive.
Polyurie el glycosurie à la suite des affections trauinatiques de l'encéphale.
Dans sa thèse sur les lésions traumatiques de l'encéphale (1860),
M. Bauchet a rapporté, sur cette question, des recherches fort intéres-
santes faites par M. Fischer. Antérieurement à ces recherches
M. Cl. Bernard avait démontré et Schiff avait vérifié que :
1° La piqûre de l'espace compris entre l'origine des pneumogastriques
et des nerfs auditifs provoque une augmentation dans la sécrétion et
l'apparition du sucre dans les urines;
2° Si la piqûre est faite un peu plus haut, l'urine est moins abon-
dante et moins chargée de sucre, mais elle renferme de l'albumine;
3° La piqûre de la moelle allongée un peu au-dessous de l'origine
des nerfs auditifs amène une exagération de la sécrétion sans passage
de sucre ni d'albumine dans les urines.
Enfin l'expérience suivante due aussi à M. Cl. Bernard démontre
également l'action des centres glycogéniques : Un jeune chien, en pleine
digestion, reçut sur la tête plusieurs coups de marteau qui détermi-
nèrent une fracture du crâne avecépanebement sous-cutané et infiltra-
tion sanguine, ecchymoses sous-conjonctivales, etc. La compression
du fragment du crâne faisait tomber l'animal dans le coma ; on trouva
du sucre dans les urines. — C'est en s'appuyant sur ces données que
M. Cl. Bernard avait pu annoncer que les lésions de l'encéphale (com-
NÊI.ATON. — PATII. CI1IR. 111. — 34
'i'Si) AFFECTIONS I)E LA TÊTE.
motion, contusion, etc.) pouvaient donner lieu, soit au diabète, soit à lu
polyurie simple, soit à une polyurie abondante avec traces de glycose
dans les urines, et que Griesinger avait pu, sur 225 cas de diabète, en
signaler 20 où la cause était traumatique.
D'un autre côté Baucbet a cité 1 8 observations de polyurie traumatique
à la suite de lésion de l'encéphale. Dans ces observations, on voit que
ce diabète apparaît quelques jours après l'accident et dure de huit jours
à trois mois. Il est rare qu'il persiste; mais il peut reparaître plus tard
et se confirmer. L'urine est claire, non poisseuse, d'une densité pres-
que normale et la proportion de glycose varie entre 0 et 0,01. La soif
est vive, la peau sèche ; les malades avalent 25 à 30 litres ;d'eau par
jour et en rendent quelquefois plus qu'ils n'en ont bu. M. A. Guérin
a présenté, en 1867, à la Société de chirurgie, le crâne d'un homme
qui, à la suite d'une chute, s'était fait une fracture de la région
pariéto-frontale droite. Ce malade, qui mourut au bout de vingt-trois
jours, buvait 8 à 10 litres de tisane sans se désaltérer. La fièvre était
telle qu'elle constituait un véritable supplice.
Zokalski attribue le diabète à la commotion par contre-coup dn
plancher du quatrième ventricule. Regnoso pense que le sucre se
produit par le défaut d'oxygénation du sang et la destruction insuffi-
sante de la matière sucrée, sous l'influence de la commotion céré-
brale et du ralentissement de la respiration et de la circulation.
M. Cl. Bernard croit que la circulation abdominale est augmentée par
ja lésion du bulbe près de l'origine des pneumogastriques et que l'ex-
cès du sucre versé dans le sang par le foie surexcité passe dans les
urines. Nous attendrons, pour prendre parti entre ces diverses théo-
ries, dont aucune n'explique complètement les faits cliniques, que
des observations plus nombreuses et plus péremptoires fournissent
des indications plus concluantes.
Arthropathies à la suite des affections traumatiques de l'encéphale.
Dans ces derniers temps M. Charcot a attiré l'attention sur ce fait,
ntéressant au point de vue des affections traumatiques de l'encéphale,
que dans le cours de l'ataxie locomotrice progressive on peut voir ap-
paraître inopinément un gonflement assez considérable siégeant à l'une
des grandes articulations, que dans la jointure elle-même existe un
épanchement et dans les parties molles avoisinantes une infiltration
d'une nature spéciale, car la pression des doigts n'y laisse pas après elle
de trace persistante. Le gonflement ne s'accompagne ni de douleur, ni
de rougeur, ni de chaleur à la peau. Il disparaît au bout de quelques se*
maines et à cette époque on constate des craquements et souvent une
AFFECTIONS THAUM ATIQUES DE LA TÈTE. 531
diminution de volume considérable des extrémités osseuses, de telle
sorte que la jointure est plus ou moins disloquée. Dès lSGl, M. Brown-
Séquard avait signalé les douleurs articulaires que peuvent ressentir
les hémiplégiques et les avait expliquées par une inflammation subai-
guë des muscles et des articulations qui, bien à tort, est souvent rappor-
tée à une affection rhumatismale et qui est elle-même la conséquence
de l'irritation subie dans l'encéphale par les tubes nerveux vaso-
moteurs ou trophiques. M. Charcot, grâce à quatre autopsies, a pu
démontrer qu'il s'agit dans ces cas d'une synovite légère. De son côté
M. Hilze a expliqué cette inflammation par le relâchement articulaire
dû à la paralysie des muscles et à la subluxation consécutive. Espérons
que de nouveaux faits viendront jeter une lumière décisive sur cette
nouvelle conquête pathologique.
Troubles des organes des sens.
On observe fréquemment aussi, à la suite des traumatismes de la
tête, quelques troubles des organes des sens.
Troubles de la vue. — Du côté de la vue il n'est pas rare de constater
de Yamblyopie, que l'on peut rapporter, soit à une paralysie réflexe du
nerf optique par lésion de la cinquième paire; soit à des lésions que
l'examen ophthalmoscopique fait découvrir au fond de l'œil. Ces lé-
sions, comme nous l'avons dit précédemment , sont des ecchymoses,
de l'œdème péripapillaire, des hémorrhagies de la rétine, de l'engorge-
ment des veines rétiniennes et même des déchirures de la rétine et de
la choroïde. L'amblyopie peut n'atteindre qu'un seul œil ou les
atteindre tous les deux à la fois ; elle peut aller jusqu'à la cécité com-
plète qui est due alors à une atrophie papillaire dépendant de la lésion
cérébrale ; suivant la nature de ces lésions, elle est plus ou moins pro-
noncée d'un côté ou de l'autre.
Il en sera de même de la diplopie que l'on rapporte à des parésies
ou à des paralysies de la troisième ou quatrième paire.
Troubles de l'audition. — La plupart du temps ces troubles consistent
en des bourdonnements, des sifflements parfois d'une extrême intensité.
Cependant, on a constaté, dans quelques cas l'existence d'une con-
gestion intense du côté de la muqueuse de la caisse, qui se traduit
par l'injection des vaisseaux de la membrane du tympan; d'autre part,
l'oreille moyenne peut rester absolument saine et les troubles que l'on
observe doivent alors être rapportés à des lésions du labyrinthe ou du
cerveau. Ces troubles sont généralement accompagnés d'étourdisse-
ments, de vertiges, de céphalalgie, qui le plus souvent se lient à une
congestion cérébrale concomitante, mais qui peuvent cependant
n'avoir pour cause qu'une lésion du labyrinthe.
532 AFFECTIONS DE LA TÈTE.
Quant à la surdité qui accompagne généralement ces phénomènes,
elle peut tenir à diverses causes. Quand elle est complète, elle est due
à une lésion du nerf acoustique consécutive généralement à une frac-
ture du rocher. D'autres fois, elle est plus ou moins prononcée, s'accom-
pagne de bourdonnements et se rapporte aune lésion du labyrinthe,
probablement à des épanchements plus ou moins étendus, ou à des dé-
chirures îles parties membraneuses; l'oreille moyenne est seulement
congestionnée; c'estpourquoi, dans certains cas, la surdité n'est que par-
tielle et n'existe que pour certains sons. D'autre part, une otite moyenne se
terminant par suppuration et amenant à sa suite la destruction totale de
la membrane et l'élimination des osselets, peut survenir à la suite de la
rupture de la membrane du tympan. Enfin la surdité peut tenir aussi
à quelque lésion de la caisse jusqu'ici mal déterminée.
On a quelquefois aussi constaté, à la suite des lésions traumaliques
de la léte, de l'exaltation et des hallucinations de l'ouïe. (Voj'. Bauchetj
thèse d'agrégation de Paris.)
En parlant des troubles de l'audition consécutifs aux lésions Irauma-
tiques de la tête, nous devons dire un mot des faits très-curieux obser-
vés par Larrey sur les trépanés. On a vu en effet des individus qui
avaient été trépanés, non-seulement entendre à travers la cicatrice,
mais même percevoir si bien les bruits de l'extérieur qu'ils en étaient
vraiment incommodés et s'empressaient de recouvrir aussitôt leur
cicatrice. Voici du reste ce qui résulte des expériences qui ont été
faites par MM. Larrey et Savard, sur des invalides qui avaient été tré-
panés. En bouchant exactement les oreilles de ces invalides et en diri-
geant la voix sur la cicatrice enfoncée du trépan, ils pouvaient répon-
dre à toutes les interpellations : lorsqu'au contraire on recouvrait la
cicatrice avec un linge ou avec la main, ils ne donnaient plus aucun
signe d'audition. Ces expériences ont été rendues aussi exactes que
possible, au moyen d'un tube de bois poli dans son intérieur, très-
mince et très-évasé à ses deux extrémités, que MM. Larrey et Savard
ont fait construire pour faciliter encore la propagation du son par la
perforation du crâne. Notons toutefois que ce résultat n'a été obtenu
que dans les plaies occupant les régions antérieures de la tète, et que
lorsque les sons pouvaient se diriger sans obstacle vers le trou auditif
interne. Rien de semblable n'a été observé pour les plaies de la région
postérieure.
Troubles de l'odorat. — On a aussi constaté des troubles du sens de
l'odorat. On conçoit aisément, en effet, que dans certains cas où il y a
fracture de l'ethmoïde et rupture des filets du nerf olfactif, il puisse y
avoir perle de l'odorat. Notta [Archives de médecine 1870) a rapporté
quelques observations assez curieuses d'anosmie traumatique. Dans
quelque cas l'anosmic n'a duré qu'un certain temps, le gofit et l'odorat
AFFECTIONS TIIAUMATIQUES DE LA TÈTE. b'.'>'\
se sont rétablis peu à peu; dans d'autres cas au contraire, ces sens
Purent perdus pour toujours. D'autre part, tantôt cette perte de l'odo-
rat survient progressivement, tantôt au contraire elle a lieu subite-
ment, au moment môme de l'accident. Généralement le goût et l'odo-
rat sont atteints simultanément, toutefois dans quelques cas un seul
de ces deux sens se trouve aboli.
Troubles de l'intelligence.
Souvent les lésions traumaliques' de la tôle entraînent après elles
de notables modifications dans les facultés intellectuelles. Le plus fré-
quemment ces troubles consistent dans un affaiblissement très-marqué
de l'intelligence, une sorte d'hébétude, d'imbécillité presque com-
plète. (Dufour, thèses de Paris, 1872.) Au contraire on a noté dan>
un très-petit nombre de cas une sorte de développement de l'intelli-
gence à la suite de l'ébranlement du cerveau. Bauchet rapporte l'obser-
vation d'un malade qui prétendait calculer plus facilement, depuis qu'il
avait reçu un coup sur la tête. On connaît l'exemple du père Mabillon
dont l'intelligence, paraît-il, se développa d'une façon remarquable
après une chute sur la tête. Mais ce sont de trop rares exceptions poui
que nous y insistions davantage. Le plus souvent, en effet, comme
nous l'avons dit, c'est un affaiblissement des facultés intellectuelles
que l'on observe. On a constaté aussi un affaiblissement de la mé-
moire entraînant une sorte d'aphasie qui consiste dans l'oubli de cer-
tains mots. Enfin mentionnons aussi la mélancolie, la folie elle-même
sous toutes ses formes , survenant après un temps plus ou moins
long, à la suite des affections traumatiques de la tête.
Réflexions générales sur les rapports à admettre entre les lésions traumatiques
de l'encéphale et les signes cliniques.
Si, d'une façon générale, on cherche, d'après les données actuelles
delà science, à établir une relation entre le siège précis d'une lésion
encéphalique et les phénomènes observés chez les malades, on a
d'abord à noter les faits les plus bizarres parmi lesquels nous choisirons
les deux suivants :
Un sous-olficier se précipite sur une bombe enflammée dont il veul
éteindre la mèche. La bombe éclate... Mais le courageux soldat ne
reçoit aucune blessure... Seulement, l'ébranlement est tel qu'il est,
depuis cette époque, sourd et muet.
Tourmenté par une hémiplégie accidentelle et persistante, un
homme se tire un coup de pistolet dans la bouche. La voûte palatine est
emportée; la balle a traversé l'encéphale et est venue sortir au niveau
fï3/| AFFECTIONS DE LA TÈTE.
de la suture lambdoïde. Le blessé guérit de son suicide et de so^
hémiplégie.
A coté de ces faits qui échappent à l'analyse, il est possible, en s'ai-
dant des progrès de la physiologie moderne, d'assigner quelques règles
parmi lesquelles la seule incontestable est celle de l'action croisée des
hémisphères cérébraux sur le mouvement et la sensibilité.
Parmi'les règles qui sont moins confirmées, nous citerons celles qui
localisent :
1° Dans les couches optiques, le principe moteur du membre supé-
rieur ;
2° Dans les corps striés, le principe moteur du membre inférieur;
3° Dans le cervelet, la tendance au recul et à l'érection du pénis;
k" Dans les corps striés, la propulsion;
5° Dans les couches optiques et dans les pédoncules cérébraux, le
mouvement de manège ;
6° Dans les pédoncules cérébelleux moyens et dans les fibres trans-
verses et superficielles de la protubérance, le mouvement de rotation
sur l'axe longitudinal du corps ;
7° Dans le cervelet, la coordination des mouvements ;
8" Dans la protubérance, la source générale de la myotilité ;
9° Dans le bulbe, les forces respiratoires;
10° Dans les lobes antérieurs, la parole.
Voici même un fait qui vient à l'appui des doctrines physiologiques
professées par M. Bouillaud. Nous avons eu l'occasion de l'observer
sur un jeune garçon qui avait eu la face inférieure du lobe antérieur
gauche labourée par une balle, et nous ne connaissons aucun fait
aussi concluant. Nous devons ce cas à l'obligeance de Cullerier. Un
homme en état d'Kresse fut apporté à l'hôpital Saint-Louis quel-
ques instants après s'être tiré un coup de pistolet dans la tête: la
balle avait frappé la racine du nez, et avait enlevé et comme désar-
ticulé le coronal; l'extrémité des lobes antérieurs du cerveau était
à nu. Ce blessé parlait beaucoup, et il répétait incessamment les
mots cœur, carreau, trèfle, pique, atout. L'un des médecins qui lui pro-
diguaient des soins voulant constater la densité de la portion décou-
verte du cerveau, la comprima du doigt dans une certaine étendue: à
l'instant même la parole cessa. Gela nous frappa, dit Cullerier, et nous
recommençâmes l'expérience, soit avec le doigt, soit avec une spatule.
Quand on ne comprimait qu'un seul coté, il n'y avait qu'une légère
diminution dans la force de la voix; quand on comprimait les deux
lobes en même temps et brusquement, non-seulement on arrêtait la
parole, mais on coupait brusquement un mot : ainsi, s'il disait trèfle,
il était facile de l'arrêter au milieu, et l'on n'entendait que trè; de
même pour carreau, pour atout, on lui faisait dire â peu près à vo-
AFFECTIONS TRAUMATIQUIiS DE LA TÊTE. 5&5
lonté, car, al. L'autopsie l'ut faite judiciairement, sans qu'il fût possi-
ble à Cullerier de vérifier quelle était l'étendue des lésions.
D'autre part, on a vu quelquefois une portion assez importante des
lobes antérieurs enlevée sans qu'il y ait eu de troubles de la parole.
C'est ce qui eut lieu cbez le malade présenté en 1871 par M. Péan à
l'Académie de médecine et dont nous avons parlé plus haut. Dans ce
cas particulier, un éclat d'obus très-volumineux avait emporté à la
fois la racine du nez, les sinus et la plus grande partie de l'os frontal,
une portion des deux hémisphères cérébraux jusqu'à la profondeur
de k à 5 centimètres, y compris les méninges, et le malade guérit
rapidement en conservant toutes les fonctions du cerveau; la parole
demeura facile, l'intelligence elle-même était assez nette pour que,
dès le second jour, il pût écrire de longues lettres; à peine pût-on
noier un léger trouble de la mémoire. Ce malade sortit du Val-de-
Grâce où il avait été soigné, ne conservant qu'une fistule aérienne
entre les deux orbites quel'onse proposait ultérieurement de faire dis-
paraître par l'autoplastie.
Enfin M. A. Guérin a observé (Société de chirurgie, 20 février 1867)
chez un homme dont le crâne avait subi une perte de substance con-
sidérable, que le lobe antérieur droit du cerveau avait pu, pendant
vingt-trois jours, rester exposé à l'air, perdre sa consistance et être
frappé de grangène, sans que la mémoire et les autres facultés intel-
lectuelles, celles du langage en particulier, parussent affectées. 11 est
vrai que pour ce qui est de la faculté du langage, M. Broca soutient
que la troisième circonvolution du côté gauche y préside seule, et que
chez le malade de M. Guérin c'était le côté droit qui était atteint.
D'autres aperçus enfin sont tout à fait contestés et par les physiolo-
gistes qui ne sont pas du tout d'accord à leur endroit, et par les clini-
ciens qui en demandent en vain la confirmation aux faits qu'ils ont
sous les yeux.
Ainsi on a cru devoir rapportera un certain degré de compression
exercée sur la substance nerveuse les phénomènes de résolution ; les
contractures aux épanchements siégeant dans les ventricules; les con-
vulsions et l'hyperesthésie à l'irritation et à l'éréthisme des centres
nerveux; le tremblement à la contusion cérébrale; les convulsions
encore à l'inflammation des méninges de la voûte; le coma à celle des
méninges de la base, etc., etc.
Mais nous ne saurions trop mettre en garde les jeunes praticiens
contre ces tentatives ingénieuses que l'observation des faits reftversi'
plus vite encore qu'elle ne les a suscitées.
536
AFFECTIONS DE l.A TÊTE.
ARTICLE 11.
DE l.A TRÉPANATION.
Dans le cours de la description précéden'e, nous avons souvent parlé
de la trépanation, nous avons encore à y revenir au sujet des affections
qui vont suivre.
Pour ces raisons, il sera bon de dire ici quelques mots de cette opé-
ration.
La trépanation qui, comme on le sait, s'applique encore à d'autres
os que ceux de la tête, n'est qu'une variété de résection; elle néces-iie
des instruments spéciaux (voyez fig. 102) qui sont :
1° Le trépan, sorte de vilebrequin s'adaptant par sa partie inférieure
ou arbre du trépan à une scie de forme circulaire, de grandeur varia-
ble, à laquelle on a donné le nom de couronne du trépan.
2° Le perforatif, une tige centrale appelée aussi pyramide, s'adaptant
au centre de la couronne, et pouvant aussi être fixée a l'arbre du tré-
pan, indépendamment de celle-ci; cette tige, que l'on peut à volonté
faire monter ou descendre, a pour but, comme son nom l'indique, de
perforer l'os.
3° Le tire- fond d'acier que l'on enfonce dans le trou pratiqué par le
perforatif au disque osseux que l'on veut extraire.
U° La rugine destinée à décoller le périoste.
5° Un couteau lenticidaire pour ruginer les bords de l'ouverture
osseuse ; ce couteau ou bistouri est boutonné à son extrémité afin
qu'il ne puisse pas léser la dure-mère.
6° Plusieurs élévateurs.
7° Enfin, une petite brosse, comme une brosse à peignes pour net-
toyer les dents de la couronne.
Tels sont les instruments dont on se sert en France pour pratiquer
la trépanation. A l'étranger, plus particulièrement en Angleterre, les
chirurgiens ont l'habitude de se servir d'un trépan beaucoup moins
compliqué et qui consiste tout simplement en une couronne que l'on
fixe à un manche semblable à celui d'un tire-bouchon. Cet instrument
porte le nom de tréphine.
Mentionnons enfin la scie de Hcy, dont l'usage ne nous parait pas
aussi avantageux que celui du trépan ou de la tréphine.
Tel est maintenant le procédé opéra Loire :
Le malade est couché, la tête inclinée sur le côté opposé à celui sur
lequel on doit pratiquer l'opération. Elle doit être fortement maintenue
par un aide dans celte position. Cet aide doit prendre garde de ne
D1C LA TRÉPANATION. 537
gêner en rien la respiration du patient. La tête ayant été préalablement
rasée dans une certaine étendue, on pratique une incision qui com-
prend tous les téguments jusqu'au périoste. Cette incision peut être cru-
ciale, en T, ou en demi-lune, selon !e conseil de Velpeau. Les lambeaux
étant relevés, le chirurgien, au moyen de la rugine, décolle le périoste.
Ajoutons que souvent de simples pinces ou un bistouri suffisent pour
Fig. 103.
Instruments de trépanation.
A, Appui. — a. t. Arbre du Ire'pan. — M. Manche. — E. Pyramide. — /. f. Tire-fond.
— L. Levier. — C. C. Couronnes.
cela. Une fois que le périoste est ainsi séparé de l'os, le trépan est
appliqué; le perforalif doit dépasser la couronne de 2 ou 3 milli-
mètres; le trépan étant appliqué bien perpendiculairement à la surface
osseuse, le chirurgien tenant d'une main le pommeau de l'instrument,
sur lequel pour avoir plus de force il peut aussi appuyer son front ou
.r).'i8 AKHECTIONS DE LÀ TÊTE.
son menton, l'ait manœuvrer cet instrument comme un vilebrequin
ordinaire. Il doit bien faire attention que le mouvement de rotation
imprimé à l'arbre doit être en sens inverse de celui de l'inclinaison des
lames qui consliluent la couronne, c'est-à-dire de droite à gauche. 1
Lorsque le perlbralif a pénétré l'os, on peut tourner assez rapidement
jusqu'à ce que la couronne ait entamé l'os dans une certaine épaisseur;
on retire alors le perforatif afin de ne pas blesser la dure-mère ou même
le cerveau. Dès que lediploéest atteint par la scie, ce qui se reconnaît
facilement d'une part au peu de résistance qu'il oppose et d'autre part
à un léger suintement de sang, il faut alors prendre les plus grandes
précautions, et s'arrêter aussitôt que le disque osseux devient mobile;
la vis du tire-fond est alors introduite et, en tirant avec force, on
extrait le disque osseux comme on tire un bouchon avec le tire-bou-
chon. Le plus souvent il faut régulariser les bords de l'ouverture
osseuse, soit avec le couteau lenticulaire, soit même avec la rugine.
On doit prendre les plus grandes précautions pour éviter qu'il ne
tombe dans l'ouverture si peu que ce soit de sciure d'os; pour cela il
faut souvent nettoyer la couronne et souffler fortement à plusieurs
reprises.
On ne doit jamais appliquer le trépan au niveau du sinus longitu-
dinal supérieur, ni des sinus latéraux; on doit éviter aussi, autant que
possible, de trépaner vers l'angle postérieur et inférieur des pariétaux
où se trouve l'artère méningée moyenne.
Généralement l'application du trépan a pour but, soit de relever une
portion du crâne enfoncée, soit de donner issue à une collection
liquide déterminant une compression sur le cerveau ; dans le premier
cas, une fois l'ouverture pratiquée, on introduit un élévateur dont on
se sert comme d'un levier pour relever le fragment enfoncé, dans le
cas où l'opération a été pratiquée pour donner issue à une collection
liquide, on fait une incision cruciale à la dure-mère. Le pansement
est des plus simples; une compresse cératée et un bandage légèrement
compressif.
Quelques accidents sont à craindre dans le cours de cette opération,
tels que l'hémorrhagie par exemple, mais cependant cet accident se
produit assez rarement : la méningo-encéphalite, la nécrose de l'os, la
hernie du cerveau, sont aussi des complications possibles de l'applica-
tion du trépan. Nous n'avons pas à revenir ici sur ces différentes affec-
tions.
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DU RACII1S ET DE LA MOELLE ÉPINIÈRE. 539
ARTICLE III.
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DU HACHIS ET DE LA MOELLE ÉPINIÈRE.
Les analogies qui existent entre les affections traumatiques de la
moelle épinière et celles des organes encéphaliques nous engagent à les
rapprocher. C'est là ce qui motive la place que nous leur donnons dans
cet ouvrage.
Quant aux affections traumatiques de la colonne vertébrale, sans
revenir ici sur les fractures et les luxations des vertèbres qui ont été
traitées plus haut (voy. t. II, p. 253, et t. III, p. 60), nous dirons
seulement quelques mots de l'entorse et de la diastase des vertèbres
dont il n'a point été parlé dans cet ouvrage.
Entorse et diastase des vertèbres.
L'entorse est, comme on le sait, produite par une distension plus
ou moins prononcée des ligaments et un écartement forcé des sur-
laces articulaires. Si cette distension et cet écartement persistent
après le traumatisme, on dit alors qu'il y a diastase ou diastasis; cette
affection localisée au cou y constitue une forme de torticolis, et aux
lombes ce que l'on désigne vulgairement sous le nom de tour de
reins.
Anatomiquement, cette affection est caractérisée, d'après les expé-
riences de Bonnet, par la déchirure des muscles grand droit antérieur
de la tête et long du cou; quand celui-ci est le siège de l'affection, par
la rupture des ligaments antérieur et postérieur et des disques inter-
vertébraux.
Les symptômes sont la douleur qui s'exagère par la pression et les
mouvements, une attitude spéciale; très-rarement on observe de la
paraplégie, et alors elle a pour cause une distension ou une commo-
tion de la moelle. Bonnet prétend que, dans certains cas, l'entorse
pourrait être une cause du mal de Pott ou de l'arthrite vertébrale. Par
elle-même cette affection n'offre aucune gravité.
On devra cherchera immobiliser la tête si elle siège au cou; les ma-
lades devront être couchés sur le dos si ce sont les vertèbres lom-
baires qui sont atteintes, on joindra à cela des sangsues, quelques ven-
touses, etc.
AFFECTIONS DR LA TÊTE ET UU HACHIS/
AFFECTIONS TRAUMATIQUES DE LA .MOELLE ÉPINIÈRE.
Dans l'article précédent, il a été plusieurs Ibis question des lésions
du bulbe rachidien. Dans celui-ci nous étudierons les lésions de La
moelle épinière, à partir du collet du bulbe jusqu'à la queue de cheval
inclusivement.
Les affections traumatiques de la moelle épinière comprennent : 1° les
plaies; 2° la commotion; 3° la compression; 4° la contusion de cet
organe.
§ I. — Plaies de la moelle épinière.
Tous les points delà moelle épinière ne sont pas également bien proj
légés contre l'action des agents vulnérants. La portion lombaire trouve
dans le corps des vertèbres, dans leurs larges apophyses, dans les
masses musculaires circonvoisines, une protection des plus efficaces.
La région dorsale est encore mieux défendue : en avant, par la cage
thoracique ; latéralement, par les côtes ; en arrière, par la série des apo-
physes épineuses très-longues et des lames très-hautes et imbriquées
les unes sur les autres. Dans la région cervicale rien de semblable:
les corps des vertèbres ont peu de volume, les apophyses épineuses
sont petites, dirigées presque horizontalement en arrière ; les lames
vertébrales, longues, étroites, laissent entre elles un intervalle occupé
par- les ligaments jaunes ; sur les côtés les apophyses transverses, peu
développées, sont recouvertes par une couche musculaire d'une mé-
diocre épaisseur. Il ne faut pas croire cependant qu'un organe aussi
important reste dans ce point sans protection contre les injures exté-
rieures; celte protection lui est fournie non par les parties intrinsèques
de la région, mais bien par les parties voisines. Ainsi la région
antérieure de la colonne cervicale se trouve garantie par la face, et
surtout par la mâchoire inférieure qui, dans le mouvement de flexion I
de la tôte, vient toucher le sternum; sa partie postérieure, par l'occi-
put qui, par un mouvement exagéré d'extension, vient presque en
contact avec la septième apophyse épineuse; ses parties latérales sont
défendues par les épaules: en effet, lorsqu'un instrument vulnéranl
vient menacer la région cervicale, on élève instinctivement l'une ou
l'autre épaule, souvent les deux simultanément, de sorte que le cou-
enfoncé entre les épaules, est difficilement accessible aux agents exté-
rieurs. Notons en outre qu'à la région cervicale, le canal rachidien
offre de très-grandes dimensions et qu'il peut être ouvert sans que les
parties qu'il renferme soient atteintes.
AFFECTIONS THAL'MATIOUES DE LA MOELLE Él'INlÈUE. 541
Les plaies delà moelle épinière peuvent être produites par des instru-
ments piquants, tranchants et contondants; toutefois les instruments
tranchants ne peuvent que difficilement atteindre le cordon médul-
laire, profondément situé et protégé par les vertèbres et les masses
musculaires remplissant les gouttières vertébrales. La lame d'un ins-
trument tranchant ne pourrait trouver un passage, sans diviser les os,
qu'à la partie supérieure de la colonne cervicale. Là, en effet, il existe
entre l'occipital et l'atlas, entre l'atlas et l'axis, un intervalle assez large
par lequel le collet du bulbe serait facilement atteint; au-dessous de
ce point les lames des vertèbres cervicales laissent encore entre elles,
surtout lorsque la tôte est inclinée en avant, un vide qui offre une cer-
taine étendue, mais elles se rapprochent, elles se recouvrent même (à
la faveur de la gouttière que présente le bord inférieur des apophyses
épineuses), dès que la tète est redressée. Pour qu'une lame tranchante
pût s'introduire dans cet étroit espace, il faudrait qu'elle fùl dirigée
obliquement de bas en haut, relativement à la colonne cervicale, ce
qui supposerait de la part du blessé une position qui doit rarement se
rencontrer. C'est dans cette situation que se trouve la tête du taureau
au moment où il est abattu par l'épée du toréador. Quant aux instru-
ments piquants et surtout piquants et tranchants à la fois, ils peuvent
plus facilement s'insinuer entre les vertèbres et atteindre la moelle
épinière. Denonvilliers cite l'exemple d'un homme qui fut frappé de
la pointe d'une épée au moment où il venait d'être précipité la face
contre terre. Nous mentionnerons encore une pratique criminelle
observée plusieurs fois dans les cas d'infanticide, et qui consiste dans
l'introduction d'une épingle entre l'atlas et l'occipital, dans le but
de lacérer avec la pointe le cordon médullaire. Parmi les instru-
ments piquants, ceux qui offrent une certaine résistance peuvent
percer les os et pénétrer jusqu'au prolongement nerveux rachidien et
même par delà la paroi antérieure du rachis, jusqu'aux organes pré.
vertébraux.
On comprend aisément que les divers instruments que nous venons
d'énumérer ne pourront pénétrer dans le canal rachidien que par la
face postérieure ou les faces latérales de la région cervicale; il n'en est
pas de même des instruments contondants : ceux-ci, s'ils ont assez de
puissance, et cela se voit souvent dans les plaies par armes à feu,
frappent la colonne vertébrale clans un point quelconque de son éten-
due, brisent les os et pénètrent jusqu'à la moelle qu'ils désorganisent,
coupant, contusionnant ou comprimant suivant les cas. Je ne ferai quc
rappeler ici les fractures et les luxations des vertèbres, qui peuvent
aussi donner lieu à des blessures du prolongement rachidien. Les
parties déplacées aplatissent , meurtrissent ou compriment plus ou
moins profondément le cordon nerveux. Dans une observation d'Elich,
5jft2 AFFECTIONS DE LA TÊTE ET DU HACUIS.
on voit, après la réduction heureuse d'une luxation atloïdo-axoïdienne
se dissiper complètement et en très-peu de jours des symptômes de
paralysie qui avaient été, au début, déterminés par la compression <lc
la moelle.
Enfin, on a mentionné comme cause des lésions de la moelle, les
tiraillements brusques exercés sur un point de la colonne. Mais n'est-
ce point, dans ces cas, par l'intermédiaire des os eux-mêmes que se
produit la lésion de cet organe ?
A l'appui de cette opinion nous citerons les cas suivants qui ont été
observés par nous. Un jeune homme étant tranquillement a causer
debout, un de ses amis s'avança derrière lui, lui passa brusquement
les bras sous les aisselles, puis, réunissant les deux mains derrière sa
tête, pressa sur celle-ci de manièreà la fléchir violemment sur le tronc.
Le résultat de cette mauvaise plaisanterie fut la chute subite du blessé
et une paralysie générale, qui heureusement ne dura pas et dont on
obtint assez rapidement la guérison. Un ouvrier resta longtemps dans
notre service pour une hémiplégie dont la cause était une élongation
avec inflexion latérale de la région cervicale du rachis. Ce malheureux
avait été pris par la courroie d'une manivelle qui avait accroché et tiré
fortement le menton, pendant que les épaules et le reste du corps
étaient arrêtés et maintenus par un obstacle inflexible.
Quoi qu'il en soit, ces lésions peuvent présenter différents degrés.
Elles sont tantôt superficielles, et tantôt elles comprennent toute l'é-
paisseur de la moelle. Dans certains cas, c'est une moitié seulement,
latérale ou antérieure, qui se trouve intéressée; dans d'autres, la lésion
occupe la ligne médiane et partage l'organe en deux faisceaux latéraux.
Enfin, lorsque la cause vulnérante a été très-énergique, il y a lacéra-
tion, écrasement, broiement delà moelle.
ïl est inutile d'ajouter que les méninges, sauf dans certains cas de
luxations et de fractures des vertèbres, participent toujours a ces désor-
dres et que le plus souvent le liquide céphalo-rachidien s'échappe
par la plaie, comme Lenoir l'a observé à l'hôpital Necker.
Anatomie pathologique. — On a cherché par des vivisections à
suivre la série des phénomènes qui succèdent à ces blessures. Suivant
Ollivier, une légère inflammation, rapidement dissipée, suit la piqûre
faite à l'aide d'une aiguille ordinaire. Pratiquée à l'aide d'une aiguille
de plus gros calibre, cette piqûre a déterminé la hernie de la sub-
stance nerveuse à travers l'ouverture du névrilème et par suite la
formation d'un petit renflement arrondi qui s'est assez promptement
affaissé. On a de même observé la cicatrisation et la guérison quand
les solutions de continuité étaient plus étendues, soit qu'elles affec-
tassent tout ou partie de l'épaisseur de la moelle. C'est ainsi qu'Arne-
mann vit un chien, sur lequel il avait coupé la portion lombaire de la
AFFECTIONS TUAUMATIQUES DE LA MOELLE 1C1MNIÈ1US. 548
moelle, recouvrer, huit semaines après cette section, la l'acuité de
marcher. L'animal abattu, Arnemann trouva les deux tronçons médul-
laires réunis au moyen d'une substance intermédiaire sur la nature de
laquelle il conserva des doutes. Flourens ne lira pas de conclusions
plus nettes d'expériences analogues répétées sur des canards. Mais
Brown-Séquard alla plus loin et put s'assurer que la cicatrice est formée
par une substance intermédiaire, d'une couleur rosée, plus consistante
que la matière médullaire et traversée par des filaments blanchâtres
dans lesquels il constata par l'examen microscopique l'existence des
fibres nerveuses primitives. Les animaux, pigeons, cochons d'Inde et
lapins, sur lesquels ces phénomènes furent observés, avaient du reste
des sections incomplètes et même complètes de la moelle et le réta-
blissement de la sensibilité et de la myolilité s'était assez rapidement
produit.
Chez les animaux on a vu, au microscope, les tubes nerveux devenir
granulo-graisseux, se déformer et s'entourer de noyaux fibro-plas-
tiques; au niveau des plaies récentes, ceux-ci étaient le siège d'une
véritable hypergenèse, mais lorsque l'altération était ancienne, tous
ces éléments étaient diffluents et mélangés d'hématoïdine. Les ob-
servations sont plus rares chez l'homme. Sur un malade guéri après
trois mois d'une paralysie de la sensibilité et du mouvement des
quatre membres et du tronc, résultant d'une luxation de la qua-
trième vertèbre cervicale compliquée de fracture et de plaie de la
moelle, puis repris presque aussitôt des mêmes accidents auxquels
cette fois il succomba au bout de quarante jours, Ollivier d'Angers a
constaté que la moelle était étranglée et que le tissu { fibreux placé
au-dessus et au-dessous était le siège d'une hypergenèse et d'une con-
densation assez considérable. Mais on n'a jamais eu l'occasion de vé-
rifier au moyen du microscope l'état des lubes nerveux altérés et de
leurs enveloppes.
Lorsqu'à la suite des affections traumatiques de la moelle, la suppu-
ration s'établit, ou bien le pus se rencontre dans le canal rachidien,
ou bien il est déposé sous l'arachnoïde rachidienne, ou bien il existe
dans la substance médullaire à l'état d'infiltration ou de collection. Si
le pus est déposé au-dessous de l'arachnoïde, il offre le plus souvent une
apparence laiteuse, une épaisseur et une consistance peu prononcées
et se montre à travers la transparence de l'arachnoïde sous la forme
de plaques plus ou moins étendues. D'autres fois c'est du pus louable,
homogène et bien lié qui baigne la surface de la moelle épinière. Si le
pus est infiltré dans la substance même de la moelle, en raison de la
mollesse extrême et de la blancheur de cette dernière, il est souvent
difficile de reconnaître l'infiltration purulente, laphlegmasie ayant pour
premier effet de diminuer la consistance du tissu médullaire. Si le pus
.Wl AFFECTIONS DR LA TÈTE ET DU ItACUIS.
est rassemblé en foyer, il forme des abcès qui sont parfois enkystés.
Des cas de cette nature ont été rapportés par Abercrombie, Velpeau
et d'autres auteurs.
Symptomatologie. — Avant d'exposer les symptômes propres aux
lésions de la moelle épinière, nous formulerons un certain nombre de
propositions générales qui rendront plus clair l'exposé des phénomène!
qui accompagnent les solutions de continuité de cet organe.
1° Toute division de la moelle épinière entraîne l'abolition du senti-
ment et du mouvement dans toutes les parties auxquelles se distribuent
les filets nerveux qui tirent leur point d'origine au-dessous de la solu-
tion de continuité.
Cette proposition ne souffre aucune exception lorsque la division est
complète ; mais, pour bien apprécier ce phénomène, il faut tenir
compte de l'origine des filets nerveux et non pas de la sortie des nerfs
par les trous de conjugaison; car personne n'ignore que les filets ner-
veux tirent leur origine au-dessus de ces trous (1).
Cependant on a vu la paralysie des membres supérieurs exister lors-
que les membres inférieurs avaient conservé le mouvement et le senti-
ment, mais cette particularité a été parfaitement expliquée par la
division incomplète de la moelle ; dans cette circonstance, les cordons
médullaires d'où émanent les nerfs qui se rendent aux membres supé-
ieurs avaient été seuls divisés, tandis que ceux destinés aux membres,
inférieurs étaient restés intacts.
2° Les faisceaux et les racines postérieurs des nerfs rachidiens sont,
d'après Ch. Bell, destinés au sentiment, tandis que les faisceaux anté-
rieurs sont destinés au mouvement ; par conséquent, toute blessure
intéressant l'une de ces deux parties seulement doit entraîner la
perte, soit de la sensibilité, soit de la myotilité. On a cité plusieurs
observations à l'appui de cette opinion, et nous en donnons nous-mème
la suivante :
(1) Les huit paires cervicales naissent dans l'intervalle compris entre l'occipital et
la partie supérieure de l'épine de la sixième verlèbre cervicale : les deux premières oc-
cupent à peu près l'intervalle de l'occipital à l'atlas; les deux suivantes, celui de l'atlas à
l'axis; chacune des autres tient l'espace d'une apophyse épineuse à l'autre.
L'origine des douze paires dorsales correspond à l'intervalle qui sépare la sixième épine
cervicale de l'épine de la douzième verlèbre dorsale : ces douze paires de nerfs occupent
donc à peu près douze espaces inlerépineux ; les six premières naissent entre l'épine
de la sixième vertèbre cervicale et la partie inférieure de l'épine de la quatrième vertè-
bre dorsale ; les cinq suivantes, entre la cinquième épine dorsale et la partie supérieure
de l;i neuvième ; enfin la douzième paire de nerfs tient à elle seule deux espaces, c'est-
à-dire depuis la neuvième épine dorsale jusqu'au-dessus de la onzième.
Les origines des six paires sacrées qui se recouvrent aussi successivement s'étendent
de l'épine de la douzième vertèbre dorsale à celle de la première vertèbre lombaire.
AFFECTIONS TUA UM AT 1 0 U ES DE LA MOELLE ÉI'INIKIIK. 5Û5
Un jeune homme, blessé d'un coup d'épéc dans le milieu de la ré-
gion dorsale, se présenta à nous en 18A9, dans notre service de l'hô-
pital Saint-Louis: il avait d'un côté une paralysie Irès-marquée de la
sensibilité, légère et incomplète du mouvement; du côté opposé, lé-
gère et. incomplète de la sensibilité, très-marquée du mouvement. .11
parut évident que 1 epée avait suivi un trajet oblique, de façon à pro-
duire une division complète ou presque complète du cordon postérieur
de la moelle d'un côté et antérieur de l'autre, tandis que, de chaque
gôté, l'autre cordon n'avait été intéressé que dans une petite portion
de son épaisseur.
Cette opinion, défendue parLonget, est encore actuellement admise
par tous les physiologistes pour ce qui a trait aux nerfs rachidiens au
niveau de leur point d'entrée dans la moelle et de leur point de sortie.
Toutefois, MM. Brown-Séquard, Van-Deen, Schiffet Chauveau préten-
dent que les racines postérieures des nerfs étant sensibles jusqu'au
point où elles entrent en relalion avec les cellules de la substance
grise, c'est à ces racines qu'est duc la sensibilité que Ch. Bell etLonget
atlribuent aux fibres longitudinales des faisceaux. D'après eux, il en
serait de même pour les racines antérieures qui transmettent le mou-
vement à partir de leur point d'émergence de la substance grise jus-
qu'au moment où elles s'en séparent pour traverser le faisceau antéro-
latéral et se porter an dehors ; et ce serait, disent-ils, à ces racines
seules que serait due la propriété excito-motricc qui avait été attribuée,
avant eux, aux faisceaux antéro-latéraux de la moelle.
D'autre part, Schiff accorde aux faisceaux postérieurs de la moelle
une fonction particulière, qui consisterait à transmettre la sensibilité
tactile, tandis que les sensations de douleur, de température, seraient
transmises par la substance grise; cette distinction, peut-être un peu
subtile, est contestée par la plupart des physiologistes.
3° Si la section occupe une moitié latérale de la moelle, le cordon
antérieur ou postérieur d'un côté, il y aura paralysie du sentiment ou
du mouvement de ce côté, la moelle n'ayant pas d'effets croisés comme
l'encéphale.
Par des expériences sur les animaux et par un certain nombre de
faits pathologiques relatifs à l'homme, Brown-Séquard a cherché à
démontrer que des altérations capables de produire une paralysie de
la sensibililé et siégeant sur un point quelconque d'une moitié latérale
du centre ccrébro-rachidien, déterminent toujours une paralysie de la
sensibilité du côté opposé du corps, et qu'il n'existe pas de différence,
à cet égard, entre le cerveau et la moelle épinière. Mais c'est là une
manière de voir qui s'éloigne trop des laits observés pour qu'il nous
M il possible de l'adopter.
Il faut noter aussi qu'il peut y avoir des degrés dans la perte du sen-
SÉI.ATON. — PATII. CUIR. III. — 35
5&Ô A Kl' JETIONS DE LA TKTK KT DU HACHIS.
Liaient ou du mouvement. La perte du sentiment peut se borner aux
téguments et ne pas intéresser les parties profondes. De même la myo-
tilité peut être seulement troublée, affaiblie, engourdie, et non complet
tement supprimée. On trouverait certainement l'explication de ces dif-
férences dans l'examen des altérations plus ou moins profondes subies
par le cordon rachidien.
Disons enfin qu'au lieu de l'aneslhésie, une certaine hypereslbésie
peut se manifester, et que l'on peut trouver certaines contractures au
lieu de paralysies musculaires. 11 peut même arriver que tous ces
troubles s'accompagnent les uns les autres, et il est fâcheux que les
données 'de l'anatomie pathologique ne permettent pas aisément de
remonter à la véritable source de ces variations.
û° La moelle épinière exerce, par l'intermédiaire des anastomoses
qui existent entre le système nerveux cérébro-spinal et le grand sympa-
thique, une action sur tous les viscères; ceLle action se révèle, dans les
plaies qui intéressent le cordon rachidien, par des troubles fonction-
nels plus ou moins marqués de ces divers organes.
D'après Bugde, l'action de la moelle sur les intestins, la vessie et
l'utérus serait localisée au niveau du point qu'il appelle pour cela
centre génito-spinal.
On a noté aussi l'action de la moelle sur les contractions du cœur.
Legallois avait déjà fait à ce sujet de nombreuses expériences dont on
a, du reste, exagéré la valeur. Bezold a démontré que la section de la
moelle derrière l'occipital ralentit les battements du cœur et que son
excitation les accélère. D'autre part, M. Béclard cite cette expérience :
si l'on fait passer un courant galvanique parla moelle d'un animal fraî-
chement tué, les contractions du cœur se produisent aussitôt avec une
certaine force.
M. Brown-Séquard attribue aux faisceaux de la moelle une action
directe sur les mouvements respiratoires.
Cyon a cherché à démontrer que la moelle exerce une action in-
directe parle moyen de vaso-moteurs splanchniques; il aurait même
découvert un nerf accélérateur spécial qui émanerait d'une des
branches du ganglion cervical inférieur.
D'autre part, les faits cliniques sont venus confirmer les expériences
de M. Claude Bernard sur le grand sympathique. L'action de la moelle
sur les troubles de la pupille est assez bien connue, grâce aux travaux
et aux expériences de Oglc, Bugde et Bcndu. Ici, comme pour l'action
de la moelle sur les viscères, Bugde a déterminé le point où s'exerce
cette influence : ce serait la portion de la moelle comprise entre la
quatrième vertèbre cervicale et la troisième dorsale ; il lui a donné le
nom de centre cilio-spinaL Ces troubles de la pupille dans les affections
de la moelle s'observent encore assez fréquemment.
.AFFECTIONS TUAUMATTQUES Dli LA MOELLE ÔI*INIÈRE. .*>47
Dans son mémoire sur les troubles fonctionnels du grand sympa-
thique dans les plaies de la moelle (Arc/i. de mcd., 18G9), M. IL Rendu
rapporte 18 cas où ces troubles ont été constatés; sur ces 18 cas, la
Contraction de la pupille a été observée quatorze fois et sa dilatation
quatre fois seulement.
On a signalé aussi l'amblyopie amaurotique comme accident consé-
cutif aux lésions traumaliques de la moelle. Warthon-Jones pense que
celle amblyopie est due à la lésion de la portion de la moelle d'où le
«rand sympathique tire son influence sur les fonctions de l'œil.
Dans ces derniers temps, Glifibrd Allbutt (Lancei, I, 3 janvier, 15,
1870) a constaté que dans les cas de lésion traumatique de la moelle,
on observe une hypérémie chronique du nerf optique caractérisée de
la façon suivante : la limite du nerf optique est occupée par une zone
de vaisseaux de néo-formation, très-minces et d'une teinte rosée, la-
quelle gagne bientôt le centre du nerf optique qui ne se reconnaît plus
qu'à la forme convergente des vaisseaux (t). Mais comment expliquer
les lésions des nerfs optiques dans les affections médullaires? Glifford
Allbutt présume que les points d'origine centrale du grand sympathique
sont atteints dans la moelle et que, par suite, il se produit des troubles
dans la nutrition et dans la circulation du nerf optique. Cet auteur n'a
jamais observé, dans les affections de la moelle, de névrite proprement
dite du nerf optique avec gonflement et prolifération du tissu con-
jonctif. Ses observations portent sur une trentaine de cas; plus le
siège de l'affection spinale est élevé, plutôt apparaît l'affection oculaire.
5° La moelle, comme le cerveau, est un centre de pouvoirs réflexes,
c'est-à-dire que d'elle partent des mouvements succédant à des im-
pressions non perçues ; c'est là, comme on le sait, ce qui constitue
l'action réflexe. Toutes les portions de la moelle possèdent ce pou-
voir réflexe. Il suffit, en effet, pour que celui-ci se manifeste, que les
nerfs sur lesquels l'action s'exerce tiennent à un tronçon de l'axe
cérébro-spinal. Il n'est donc pas nécessaire, pour que cette action se
produise, qu'il y ait continuité du cerveau avec la moelle.
6° Les troubles fonctionnels vontens'additionnant de lapartie infé-
rieure vers la partie supérieure; une plaie de la région cervicale pré-
sentera donc, outre les symptômes qui lui sont propres, ceux qui ap-
partiendraient à une plaie des régions dorsale et lombaire. Ainsi, dans
l'exposition que nous allons faire des symptômes, en commençant par
le- blessures de la queue de cheval et remontant jusqu'au niveau du
rollet du bulbe rachidien, verrons-nous successivement apparaître de
(1) On observe, au contraire, dans la dégénérescence chronique de la moelle et dans
l'ataxie locomotrice, une atrophie simple et primitive des nerfs optiques précédée seule-
ment quelquefois d'une légère hypérémie.
f>/|8 AFFECTIONS PB I.A TÊTE ET DU HACHIS.
nouveaux phénomènes, auxquels les lésions produites plus bas n'avaient
pas donné lieu.
Pour mettre plus de méthode dans l'exposé des symptômes, nous
étudierons successivement ceux qui dépendent d'une plaie siégeant :
1° immédiatement au-dessus des plexus lombaires cl sacrés; 2° au-
dessous du plexus brachial; 3° au-dessus du même plexus; W au
niveau du collet du bulbe.
1° Une seclion delà moelle, pratiquée au niveau de la douzièmd
vertèbre dorsale , c'est-à-dire au niveau du renflement terminal de la
moelle, là où commence le paquet nerveux connu sous le nom de
queue de cheval, abolit les fonctions des plexus sacrés et lombaires.
Dès lors on observe une paraplégie ou paralysie des membres inlV-
rieurs, de l'anus, des parties génitales, de la vessie et du rectum, en
un mot de tous les organes pelviens.
Ainsi, dans ces cas, les membres inférieurs perdent leur chaleur,
leurs mouvements et leur sensibililé ; il y a en même temps anesthésic
des téguments des fesses, du périnée, des parties génitales externes
etdcFanus; incontinence des matières fécales liquides, et rétention
si elles offrent une certaine consistance.
Au début, on observe une rétention d'urine, à laquelle succède, au
bout de quelques jours, une incontinence; le liquide urinaire devient
trouble, et offre une odeur ammoniacale Irès-prononcée : il dépose
souvent aussi un sédiment abondant. Cependant, suivant Krimer, après
la destruction de la moelle au-dessous de la dernière vertèbre du cou.
l'urine serait claire comme de l'eau ; elle contiendrait beaucoup de sels
et d'acide, mais peu d'extractif. Ségalas est arrivé à d'autres conclu-
sions. D'après ce médecin : les lésions traumatiques de la moelle ne
modifient pas la sécrétion de l'urine, et n'en troublent pas directement
la composition; l'altération de composition qui se montre ultérieure-
ment dans les urines serait la conséquence de l'inflammation catarrhalc
produite soit par la présence prolongée de la même urine dans la
vessie, soit par l'action de la sonde à demeure. La paraplégie traumal
tique commencerait toujours par être compliquée de rétention d'urine,
et l'incontinence viendrait après, parce que la vessie, distendue, ne
pourrait recevoir plus de liquide, et ensuite parce que cet organe
enflammé se refuserait à fonctionner comme réservoir. Laugier
dans sa Thèse de concours, 18ùS, n'accepte pas ces conclusions; il est
certain, dit-il, que dans quelques lésions de la moelle intéressantes par-
tics supérieures la quantité d'urine a paru diminuer; qu'on a signalé
des troubles dans la composition de ce liquide dès le deuxième ou le
troisième jour de l'accident, par conséquent avant que le catarrhe aij
pu se former; enlin, que l'incontinence peut résulter d'une paralysie
du col de la vessie, sans qu'il y ait paralysie du corps, celui-ci étant
AFFECTIONS TIlAllMATIQUES DE LA MOELLE ÉPINIÈRE. 5ii9
sous la dépiMidance du grand sympathique, celui-là recevant son in-
fluence de l'axe cérébro-spinal. On a vu enfin l'incontinence des ma-
tières fécales coïncider avec la rétention d'urine.
Il est à remarquer cependant que l'utérus, pourvu de nerfs presque
exclusivement par le grand sympathique, conserve la fonction mens-
truelle et la faculté de se contracter avec assez d'énergie pour que la
parlurition s'exécute d'une manière régulière. On observe rarement
l'érection du pénis, et pourtant on cite des blessés paraplégiques
|ui ont conservé l'exercice des fonctions génératrices. Disons par
avance que l'érection du pénis est moins fréquente que dans les plaies
de la moelle dorsale, et surtout que dans celles de la moelle cervicale
où elle est très-fréquente ; ce phénomène est attribué au tiraillement des
fibres médullaires. La respiration n'est pas modifiée, le pouls est un
peu ralenti, et, au bout d'un certain temps, des eschares se forment
au sacrum et dans les autres parties du corps soumises à la pression
par le séjour au lit.
Mais il faut noter avec soin ce fait, que la paraplégie telle que nous
venons de la décrire n'est pas toujours -complète, et que, môme dans le
cas où la lésion est assez haut placée pour intéresser le renflement ter-
minal de la moelle, il peut rester des traces évidentes de sensibilité et de
myotilité. C'est qu'en effet les racines des nerfs parcourent un certain
trajet dans le canal rachidien, et que l'origine de chaque paire ner-
veuse est au-dessus de son point d'émergence. Le renflement terminal
de la moelle peut donc être entièrement divisé, sans que soit inter-
rompue la communication entre les centres nerveux et quelqu'un des
nerfs qui entrent clans la composition du plexus lombo-sacré.
C'est aussi dans ces cas qu'on observe quelquefois, au-dessus de la
portion anesthésiée, l'hyperesthésie signalée par M. Brown-Séquard :
elle a son siège à la région hypogastrique ou aux cuisses.
Les mouvements réflexes sont nuls ou à peu près quand la lésion est
limitée à la queue de cheval; ils sont très-marqués, au contraire, dans
les lésions de la moelle lombaire. La température reste normale.
2° Si la moelle est atteinte au niveau de la troisième vertèbre dorsale,
les parois thoraciques restent presque immobiles, les muscles inter-
costaux n'agissent plus : il en est de môme des muscles abdominaux.
Cependant la respiration peut encore se faire, quoique avec difficulté,
car le diaphragme, le grand dentelé, le trapèze, etc., ont conservé leur
contractilité.
Les parois abdominales restent sans action et ne peuvent plus con-
courir à l'expiration ni à la défécation ; l'expiration ne se fait plus que
par l'élasticité des parois thoraciques et du poumon. La voix est
affaiblie. L'éternument, la toux, l'expectoration, en un mot, tons les
actes qui s'accomplissent à l'aide d'une expiration rapide sont impos-
559 AFFECTIONS de la tkte et du hachis.
siblcs. Il y a une lympanitc légère el des troubles nombreux du côté
des organes digestil's.
La douleur en ceinture est un symptôme qui ne manque presque
jamais dans les cas de ce genre; elle siège toujours au niveau même 1
de la solution de continuité de la moelle. On a noté aussi un abaisse-
ment considérable du pouls et de la température.
3" Quand la plaie siège au-dessus du plexus brachial, on observe une
perte plus ou moins complète des mouvements des membres supé-
rieurs, ainsi que de leur sensibilité. On a vu cependant des cas où la
moelle était atteinte au-dessus du lieu d'origine du plexus que nous
venons d'indiquer, et cependant les membres supérieurs restaient dans
leur état normal, pendant que les inférieurs avaient perdu leurs mou-
vements volontaires : un exemple de ce genre a été observé par Itoyer-
Collàrd (Journal de phys. expériment. , t. III). Longet explique cette
apparence d'anomalie en disant que la lésion peut, en épargnant les
fibres nerveuses qui, dans les faisceaux antérieurs, résument celles
des membres thoraciques, porter exclusivement sur celles qui se con-
tinuent avec les fibres nerveuses des membres pelviens.
La respiration est profondément troublée, l'inspiration ne se fait
plus que par le diaphragme, le dentelé, et quelques-uns des muscles du
cou : sterno-mastoïdien, trapèze. L'expiration n'est due qu'à l'élasticité
de la cage tboracique et du poumon. Il y a assez souvent du hoquel.
et l'érection du pénis est presque constante. La tête pourrait encore
se mouvoir sous l'influence de la contraction des muscles du cou , mais
ces mouvements réveilleraient la douleur locale causée par la lésion,
et ils semblent ainsi être abolis. La voix est presque éteinte. La déglu-
tition, sans doute à cause de la lésion de quelques-unes des racines du :
spinal, ne s'exécute qu'après des mouvements très-bornés et plusieurs
fois répétés d'ascension du pharynx. Enfin la sécrétion des urines est
diminuée, presque complètement suspendue. Le blessé de Brodie ne
rendit que 120 grammes d'urine en vingt-quatre heures, et celui de
Diday n'en rendit pas du tout. A l'autopsie, il n'y avait pas une goutte
d'urine dans la vessie.
La circulation est aussi notablement influencée par les lésions de la
moelle. Lorsqu'elles ont lieu à la partie inférieure du cou, le blessé
meurt le plus souvent dans un temps fort court. S'il échappe aux pre-
miers accidents , tantôt le pouls reste faible et ne dépasse pas 50 ou
60 pulsations, tantôt il s'élève et atteint 100 à 110 pulsations. Mollcn-
dorf attribue ce ralentissement du pouls à l'irritation de la moelle al-
longée et des nerfs vagues. Lorsque la plaie siège à la partie inférieure
de la moelle cervicale, la douleur en ceinture existe aussi, mais moins
marquée que dans les plaies de la moelle dorsale ; elle a son siège à la
partie inférieure de la nuque ou à la racine de l'épaule.
AFFECTIONS TUAUM AT10UES m LA WOEIXE Kl'INIKlt E. f)~>l
On remarque chez les sujets atteints de ces blessures une tendance!
plus ou moins marquée soit à l'accroissement, soit à rabaissement de
la chaleur animale, suivant que la lésion csL profonde ou légère
(Bi <>u n-Séquard) ; mais cette influence de la moelle sur la calorifi-
eation n'est que médiate, elle s'exerce principalement parla respira-
tion et la circulation, deux fonctions qui tiennent la précédente sous
leur dépendance. Au reste, que cette action soit médiate ou non, elle
n'en est pas moins réelle; et Brodie, dans son mémoire sur les lésions
(mu ma tiques de la moelle épinière, annonçait qu'après la division de
cette dernière à sa partie supérieure, il y a développement de chaleur.
L'exemple le plus remarquable de tous ceux qu'il a vus est, dit-il,
celui d'un homme reçu à l'hôpital Saint-Georges : ce blessé présentait
une solution de continuité complète, déterminée par cause trauma-
tique, au niveau des cinquième et sixième vertèbres cervicales, avec
épanchement de sang dans le canal vertébral et lacération de la partie
intérieure de la moelle cervicale. La respiration ne s'exécutait que par
l'action du diaphragme et d'une manière très-imparfaite. Le blessé
mourut vingt-quatre heures après l'accident. Vers la fin de sa vie, il
respirait à de très-longs intervalles, le pouls était très-faible et la face
livide. A la fin, il n'y avait que 5 ou 6 inspirations par minute. Néan-
moins, lorsque le thermomètre était placé entre ie scrotum et la cuisse,
le mercure montait à 111 degrés de l'échelle de Fahrenheit, à peu près
5h degrés centigr. Il peut y avoir au contraire abaissement notable de
la température, d'après nos physiologistes modernes, si la moelle est
seulement comprimée, sans désorganisation véritable. Déjà quelques
faits cliniques sont venus confirmer ces données de l'expérimentation.
Les sécrétions sont également modifiées : il y a absence de toute
transpiration cutanée. Sauf de rares exceptions, la peau est sèche et
l'on peut constater l'exfoliation continuelle de l'épiderme. La tympa-
nite est considérable.
Au milieu de tous ces désordres, l'intelligence reste intacte : quel-
quefois seulement il y a perte de connaissance au moment même de
l'accident, mais ces troubles sensoriaux durent peu; et le malade, im-
mobile, pâle, froid, calme encore et ne soupçonnant pas la gravité de
son état, peut rendre compte de l'événement et en raconter les moin-
dres circonstances. Ce n'est que plus tard qu'apparaît le délire.
Notons enfin la dilatation ou le resserrement de la pupille, qui, avec
la congestion ou la pâleur de la face, l'élévation ou L'abaissement du
pouls et de la température dans cette même région, sont en rapport
soit avec la paralysie, soit avec l'excitation du sympathique cervical
(Brown-Séquard).
k° Lorsque La section a lieu au-dessus de la naissance des nerfs phré-
niques, au niveau de La deuxième vertèbre cervicale, la mort est s1
552 AFFECTIONS DE LA TETE F.T DU HACHIS.
rapide, qu'il n'j a pour ainsi dire pas place pour l'observation ; le blessé
est instantanément paralysé des quatre membres, la respiration ne
peut plus s'effectuer, cl le malade meurt par asphyxie. .Mais lorsqu'il
reste un point de communication entre le bout supérieur et le bout
inférieur, on peut alors constater que la respiration est toujours trou-
blée plus ou moins profondément. L'inspiration, très-courte, s'opère
sans dilatation du thorax; la paroi antérieure de l'abdomen ne se sou-
lève plus. Malgré les efforts que fait le malade en ouvrant les narines,
(mi élevant le larynx et en soulevant les épaules, la suffocation parait
imminente. C'est qu'en effet presque toutes les puissances respiratoires
se trouvent anéanties. Aussi le blessé ne tarde-t-il pas à succomber.
Dans ces cas, suivant les uns, l'érection du pénis se présente deux fois
sur trois environ ; suivant d'autres, elle est constante et tantôt perma-
nente, tantôt intermittente, et n'entraîne avec elle aucune sensation
voluptueuse du fluide spermatique. M. Joly, de Clermont (Gaz. méd.,
1836) cite un individu qui, ayant reçu à la partie supérieure et droite
du col un coup de pistolet chargé à poudre et tiré à. bout portant,
s'assit immédiatement par terre et succomba en moins d'une minute.
On trouva sur sa chemise les traces encore fraîches d'une éjaculation
récente. Les masses apophysaires des seconde et troisième vertèbres
cervicales avaient été brisées par la bourre du pistolet, et l'on pou-
vait voir et toucher les enveloppes de la moelle intactes, mais cou-
vertes de sang par l'artère vertébrale rompue. Enfin, si la lésion siège
au niveau du trou occipital, la mort est instantanée; il surfit d'intro-
duire une épingle entre l'occipital et l'atlas chez des petits enfants
pour les tuer; bien des infanticides ont été commis par ce moyen.
On a vu quelquefois le diabète succéder à une lésion de la moelle.
Schiff et Eckardt ont démontré que la lésion de la moelle correspon-
dant aux dernières vertèbres cervicales et aux premières dorsales était
suivie d'un diabète artificiel. Le docteur Mullera rapporté une obser-
vation qui semble confirmer les expériences de Schiff et d'Eckardt.
Dans cette observation, on reconnut à l'autopsie un enfoncement et
une fracture de la septième vertèbre cervicale. A la moelle, entre
l'origine du sixième nerf cervical et celle du quatrième nerf dorsal, on
observait une disparition partielle de la substance grise, à la base des
cornes antérieures, surtout à droite, et la substitution d'une substance
conjonctive lâche; cette altération était due sans doute à une désagré-
gation de la substance grise qui avait suivi l'enfoncement et la fracture
de la vertèbre. (Archiv. de méd., juillet 1872.)
Tels sont les désordres fonctionnels qu'entraînent les lésions de la
moelle; mais ces désordres varient lorsqu'il existe une altération
plus ou moins profonde de la moelle sans solution de continuité. Ainsi,
il es! des cas où, bien que l'origine des nerfs qui se rendent à un organe
AKKEOTIONS TUA l MATIQUES DE LA MOELLE ÉI'INIÈUE. 553
se trouve1 au-dessous du point intéressé, la sensibilité est conservée,
Quelquefois même exaltée; dans certains autres, il y a des convulsions,
du tétanos, de la contracture ; ces phénomènes indiquent plutôt une
altération de la substance médullaire qu'une solution de continuité.
Au reste, quand les symptômes présentent un aspect insolite, il est
rare que l'autopsie n'en rende pas un compte satisfaisant. Les excep-
tions à celle règle portent principalement sur des cas mal observés
ou mal interprétés : la fameuse observation de Desault (section com-
plète de la moelle épinière avec conservation des mouvements. Jour-
nal de chhurgié) et quelques autres encore, nous paraissent appartenir
à la catégorie de cas réfractaires à toute explication et qui ne sauraient
prévaloir contre les faits nombreux dont l'observation ne laisse rien à
désirer sous le rapport de l'exactitude.
Quoi qu'il en soit, aux symptômes immédiats de la lésion viennent
se joindre, si le blessé résiste au bout d'un temps assez variable, les
symptômes de la myélite consécutive : douleurs locales, convulsions
des membres paralysés, fièvre, délire. Et la mort survient encore, cela
dans la plus grande majorité des cas. Ce n'est qu'exceptionnellement
qu'on a vu les blessés échapper à celte fatale terminaison.
DrAGNOSTic. — La difficulté du diagnostic est ici tout entière dans
l'analyse précise des phénomènes observés, analyse qui permette de
déterminer, en dehors d'un examen local quelquefois impossible et
toujours périlleux, l'étendue et la profondeur de la lésion. Pour asseoir
cette analyse sur des documents précis, il ne faut pas se bornera cet
examen superficiel qui consiste à pincer les téguments à droite et à
gauche pour déterminer vaguement leur plus ou moins grande sensi-
bilité. Il convient, en enfonçant une épingle dans leur épaisseur, en
pratiquant avec les doigts des pressions suivies, de tracer nettement
les limites de la paralysie, soit en étendue, soit en profondeur. Il con-
vient aussi, en obligeant le malade à essayer divers mouvements, de
reconnaître quels sont les muscles ou les groupes de muscles dont la
contraclilité a plus ou moins souffert. Il importe enfin de distinguer
des mouvements normaux certains mouvements morbides dus à la
lésion même et à l'influence de l'action réflexe du cordon rachidien.
A l'aide de ces données et des notions physiologiques dont la science
dispose aujourd'hui, le chirurgien attentif pourra diagnostiquer la
profondeur de la blessure, décider enfin si un seul ou plusieurs des
cordons nerveux qui composent cet organe ont été atteints. Quant à
diagnostiquer si l'on a affaire à une contusion, à une compression, ou
à une commotion de la moelle, cela est surtout difficile quand la para-
plégie est complète; et l'on n'aura guère, pour s'éclairer en pareil cas,
que l'élude des causes du traumatisme.
PjRONOSTlC. — On s'est demandé si les lésions traumatiques delà
55*1 AFFECTIONS Uli LA TÈTE ET DU HACHIS.
moelle sont susceptibles de se terminer heureusement. Quelques fait»
tendraient à le prouver ; mais ces exemples sont rares, et, dans tous
les cas, la guérison est toujours imparfaite. Le plus souvent, les blessés
qui échappent à la gravité des premiers accidents succombent plus '
tard à l'inllammation circonscrite ou dilfusc, locale ou générale, de-
là moelle ou des méninges, au ramollissement de la moelle ou à des
hémorrhagies capillaires qui surviennent consécutivement. Ces hé-
morrhagies se reconnaissent, avons-nous dit, à la présence de foyers
ocreux dans la substance de la moelle.
La mort arrive plus ou moins promptement, suivant que la lésion
occupe tel ou tel point de la moelle. Ainsi, toutes choses égales d'ail-
leurs, plus la lésion se rapproche du bulbe, et plus rapidement suc-
combe le blessé. Les développements dans lesquels nous sommes entrés
plus haut nous dispensent d'insister davantage sur ce point.
Ces lésions sont toujours graves ; mais elles le sont d'autant plus1
qu'elles occupent un point plus élevé de la moelle. Voici comment
A. Gooper expose ces différences de gravité :
a Dans les lésions de la moelle à la partie inférieure de la région
cervicale, la mort survient du troisième au septième jour, suivant que
la lésion estau niveau de la cinquième, delà sixième ou de la septième
vertèbre. » 11 n'a jamais vu, dit-il, de blessé atteint à cette région,
survivre au delà d'une semaine (il est clair qu'il est question de solu-
tions de continuité complètes), et très-rarement il a vu la mort arriver
le deuxième jour, même à la suite de blessures au niveau de la cin-
quième vertèbre cervicale.
» A la région dorsale, la mort arrive plus lentement, ordinairement
au bout de quinze jours ou trois semaines; un seul de ses blessés a ;
survécu neuf mois. Mais il admet des variétés, suivant le siège précis
et le degré de la lésion.
» A la région lombaire, c'est dans l'intervalle d'un mois à six semai-
nes que la mort arrive. — Il a vu une fois la vie se prolonger deux
ans. » (Œuvres dur., p. 188.)
Le pronostic de ces blessures dépend encore de leurs complications, I
telles que commotion, contusion, compression, présence d'esquilles ou
de corps étrangers qu'on ne peut pas toujours retirer. Cependant,
Ollivier [Traité des maladies de la moelle, 1S37) cite plusieurs exemples |
de guérison dans ces cas-là, entre autres celui d'un individu qui vécut
plusieurs années avec un tronçon d'épée dans la moelle lombaire,
celui d'un soldat qui guérit d'un coup de sabre qui avait sectionné «mi
partie la moelle cervicale; enfin il cite le fait d'une plaie par arme à i
feu des vertèbres cervicales qui finit par se cicatriser sans accident.
Mais il ne faut pas oublier que la cicatrisation de la moelle constitue
une très-rare exception. Il dépend encore de la nature de l'instrument i
AFFECTIONS TUAUMAT1QUES DE LA MOELLE ÉHNlÈRE. 355
vuluérant et de la dircclion de la plaie. Ainsi, la lésion produite par
un instrument piquant, délié, par l'aiguille propre à l'acupuncture,
par exemple, produit une irritation qui cesse peu de temps après
qu'on a retiré l'aiguille, et, plus tard, on peut vérifier qu'il ne reste
aucune trace de la piqûre. La direction longitudinale des plaies par
rapport aux faisceaux rachidiens a paru, dans quelques cas, exercer
une moins funeste iniluence que ne l'eût fait leur direction plus mi
moins transversale.
Il faut aussi, pour le pronostic de ces blessures, compter avec, les
accidents consécutifs: irritations viscérales, cystite, gangrène des tégu-
ments, etc. Nous avons signalé, à l'occasion des fractures de la colonne
vertébrale, la formation des eschares qui résultent de la paralysie;
bien que produite par une autre cause, la paralysie peut ici détermi-
ner les mêmes accidents. Il nous suffira de les rappeler. Notons aussi
es arthropathies signalées par M. Charcot et dont nous avons fait
l'histoire à propos des lésions traumaliques de l'encéphale. C'est lii
l'opinion professée par Dupuytren, qui disait que les troubles fonction-
nels qui suivent les lésions de la moelle offrent un imprévu qui déjoue
les calculs les plus autorisés.
Comme considérations particulières aux plaies de la moelle cer-
vicale, nous noterons ici que, suivant qu'on observe ou la paralysie
du sympathique cervical ou des signes de son excitation : pâleur
de la peau, dilatation de la pupille, on portera des pronostics diffé-
rents. Les phénomènes d'excitation indiquent, en effet, une altéra-
tion médullaire moins profonde que les symptômes de paralysie vaso-
motrice.
Les indications fournies par l'état delà température du sujet permet-
tent aussi de préciser le pronostic. En effet, M. Brown-Séquard a signalé
que si, dans les lésions de la moelle cervicale, la température atteint
un taux élevé, c'est un signe de lésion profonde et par conséquent un
symptôme de la plus baute gravité; tandis que si la moelle est seule-
ment comprimée, c'est un refroidissement qu'on observe. Quelques
observations récemment publiées en Allemagne viennent à l'appui de
cette proposition (1).
Nous devons enfin noter ici un certain nombre de cas d'épilepsie
survenus à la suite de lésions de la moelle épinière, faits qui viendraient,
chez l'homme, à l'appui des belles expériences répétées depuis 1850 par
M. Brown-Séquard sur les cobayes. On sait en effet que cet habile phy-
siologiste a pu, chez ces animaux, produire constamment l'épilepsie :
(i) Fischer, Ucber dcnEinfluss der Hiïkenmarks-Vcrlclzungcn auf die Kinpcrii arme
(Cenlralblall, 18G9, p. 259). — Quinche, Einige Fttlle excessio Iwhen Tempcroluren
{Berlin Uinischc Wcclienschrift, 1869, nu 29).
556 AFFECTIONS DE LA TETE ET DU HACHIS.
i " par une section transversale complète ; 2° par une section transversale
simultanée des cordons postérieurs, des cornes grises postérieures et
d'une partie des cordons latéraux; 3U par une section transversale d'une;
moi lié latérale, pourvu que ces diverses sections fussent pratiquées
entre les septième ou huitième vertèbre dorsale et la seconde ou troi-
sième lombaire. Si la section porte exclusivement soit sur les cordon-,
antérieurs, soit sur les cordons latéraux, soit sur les postérieurs, et, à
fortiori, si la lésion ne consiste qu'en une simple piqûre, la production
de l'épilepsie complète est possible, mais non fatale. La section des
cordons postérieurs a plus d'influence que celle des cordons antérieurs
et latéraux.
Traitement. — Le traitement de ces blessures est le même que celui
des autres plaies ; mais ici les secours doivent être administrés promp-
tement. Le blessé sera placé avec précaution sur un lit de crin ou mieux
sur un de ces lits mécaniques qui permettent de varier la position des
membres et des différentes parties du corps, de soulever les malades
sans secousse, de les tenir élevés et suspendus de manière à faire cir-
culer l'air autour d'eux, et à glisser sous leur siège, sans môme les
loucher, les bassins et les urinoirs; on essayera de rappeler la chaleur
aux membres, et l'on ne procédera à l'examen de la colonne vertébrale
que consécutivement à ces premiers soins. Il faut chercher par tous
les moyens possibles à prévenir la formation des eschares; pour cela,
il faut soustraire les parties déclives au contact permanent du lit en
les soutenant sur des coussins percés au centre.
Gela fait, on agira sur la plaie suivant les indications ; ainsi, on cal-
mera l'inflammation par des émissions sanguines locales et générales,
des topiques émollients, etc. ; on retirera les corps étrangers ; on cher-
chera à faire cesser toute compression ; en un mot, on mettra la plaie
dans les conditions les plus favorables à la cicatrisation, etc.
Au bout de quelque temps, s'il a été possible de conjurer les effets
consécutifs de ces blessures et d'empêcher l'inflammation; si les
fonctions commencent à se rétablir, on emploiera comme adjuvants
les exuloires le long de la colonne vertébrale, les bains irritants, les
frictions électriques, etc. Inutile d'ajouter que dans le cours du traite-
ment, s'il y avait de la constipation ou de la rétention d'urine, on ad-
ministrerait des purgatifs et des lavements et l'on viderait la vessie
par le cathétérisme.
Mais il faut éviter autant que possible, dans les plaies de la moelle,
d'entretenir des sondes à demeure; en effet, ici plus que dans toute
autre maladie, les urines ont de la tendance à devenir promplement
sédimenteuses : selon la remarque de Dupuytren, il se forme alors des
incrustations et l'extraction de la sonde devient dangereuse cl difficile.
On pourra, du reste, en raison de l'altération des urines, faire dans
AFFECTIONS TRÂTJMATIQUES DE LA MOELLE ÉPINIÈRE. 557
la vessie d'abondantes injections détersives avec une solution de chlo-
rure de chaux, de permanganate de potasse ou d'acide phénfque. On a,
dans ces derniers temps, conseillé divers médicaments contre la con-
gestion de la moelle, tels que la belladone, l'ergot de seigle, Piodurc
de potassium.
En Angleterre, on se sert beaucoup, pour la paraplégie trauma-
tique, de la strychnine concurremment avec le sulfate de zinc à l'in lé-
rieur. Un certain nombre d'observations semblent prouver l'efficacité
de ce traitement.
§ XI. — Commotion de la moelle épinière.
Dans une chute sur les pieds, sur les genoux, sur les fesses ou sur
le dos; dans les violentes collisions sur le rachis, surtout à la suite
d'une percussion sur la région lombaire où la solidité de l'enveloppe
osseuse assure la résistance et où la largeur des surfaces par les-
quelles se correspondent les vertèbres en diminue la mobilité, il •
se produit quelquefois des phénomènes que l'on a rapprochés de ceux
que nous avons décrits en traitant de la commotion cérébrale. Gomme
on l'a fait pour ces derniers, on a rapporté ces phénomènes à un
ébranlement nerveux spinal, parce qu'à l'autopsie on n'a trouvé au-
cune lésion locale circonscrite bien caractérisée. Nous avons déjà dil,
en parlant des lésions traumatiques de la tête, ce qu'il fallait penser
de cette dernière raison, et nous nous bornerons à déclarer ici que
les considérations que nous avons développées à l'occasion de la
commotion du cerveau s'appliquent à celle de la moelle épinière.
Mais il ne faut pas, dans l'examen nécroscopique, s'en tenir à ce
qu'on voit à l'œil nu, comme le prouve cette observation rapportée par
Bastian : Un homme tombe d'une meule de foin; immédiatement
paraplégie, quelques jours après signes d'irritation médullaire, mort six
mois après. On n'avait rien pu constater à l'autopsie; l'immersion des
pièces dans l'acide chromique et l'examen microscopique firent décou-
vrir trois ruptures distinctes à travers la substance grise du renflement
cervical, et des signes de sclérose fasciculéc.
Les phénomènes produits par une commotion de la moelle, qu'elle
soit partielle ou générale, directe ou indirecte, apparaissent soudaine-
ment, et sont portés tout de suite à leur plus haut degré d'intensité. Le
blessé perd connaissance, il tombe paralysé des quatre membres,
ayant perdu le sentiment comme le mouvement. Au même instant, on
observe une excrétion involontaire des urines et des matières fécales,
un trouble prononcé de la respiration, des irrégularités de la circula-
tion ; la peau se couvre d'une sueur froide. Les symptômes cérébraux
fôK AFFECTIONS DB LA TÈTE ET DU HACHIS.
peuvent manquer, comme nous l'avons vu sur plusieurs malades, ce
s'explique d'après les fonctions de la moelle.
Le blessé peut mourir au moment môme de l'accident; il peut aussi
rester en cet étal de stupeur, et succomber au bout de peu de temps.
Mais quelquefois, sous l'influence de frictions répétées, d'une saignée
ou de l'emploi de quelque autre moyen, l'intelligence revient, et alors
une douleur sourde se fait sentir sur le trajet de la moelle, et le blessé
accuse des élancements, des picotements dans les membres dont les
mouvements se trouvent très-bornés.
Lorsqu'il y a eu diffusion de la lésion, commotion réelle, ces sym-
ptômes disparaissent au bout de quelques jours ; mais qu'un désordre
matériel particulier affecte la moelle, une déchirure, un ramollisse-
ment traumatique, il restera un phénomène isolé qui se modifiera
en même temps que la lésion locale qui le produit.
MM. Leudet, en France, et Erichsen, en Angleterre, ont décrit une
Forme particulière de commotion médullaire, commotion générale-
ment indirecte et s'observant principalement dans les accidents de
chemins de fer. Dans cette forme de commotion, les symptômes n'ap-
paraissent que quelque temps, parfois même quelques semaines après
l'accident. Le malade qui n'a présenté aucun symptôme est pris d'une
paraplégie progressive et qui, le plus souvent, persiste indéfiniment.
On regarde ces paraplégies secondaires comme l'effet d'une congestion
ou d'une inflammation chronique de la moelle et des méninges.
Tandis que la mort immédiate est quelquefois la suite delà commo-
tion du cerveau, il n'a pas encore été signalé qu'elle ait été le résultat
delà commotion de la moelle.
Nous ajouterons que, lorsque la commotion porte sur la portion
dorsale ou lombaire, on n'observe de troubles que du côté delà vessie,
du rectum et des membres abdominaux.
Le traitement de la commotion de la moelle ne diffère pas de celui
de la commotion du cerveau. Il est fondé sur les mômes indications,
et il comprend les mêmes moyens. — Larges saignées. — Sangsues et
ventouses appliquées en grand nombre sur le trajet du rachis. — Fric-
tions stimulantes. — Lavements purgatifs. — Puis, quand il ne reste
plus que des troubles légers de la sensibilité et de la myotilité, vésica-
toires promenés sur les divers points indiqués par les symptômes;
l'électricité peut aussi, en pareil cas, être employée avec avantage.
§ III. — Compression de la moelle epinière.
On considère la compression comme, la complication la plus fré-
quente des affections traumatiques de la moelle.
AFFECTIONS THAUMATIOUES DE LA BIQBLUS ÊBJJttÈRE. 55*9
I ae fracture, mie luxation, un épanchement de sang plus ou moins
considérable en dedans ou en dehors des méninges, dans le centre
même du cordon nerveux ou dans la substance grise (Hématoraohis de
certains auteurs), la présence d'un corps étranger dans le canal rachi-
dien, l'existence d'un abcès consécutif à une lésion traumalique, soit
que le pus existe dans l'intérieur ou à l'extérieur des membranes,
['accumulation du liquide céphalo-rachidien, etc., telles sont les
causes les plus fréquentes de cette compression.
Au point de vue de l'anatomie pathologique, la compression de la
moelle offre à considérer deux phénomènes bien tranchés : la congés-
tion d'une part, l'inflammation et le ramollissement d'autre part.
Souvent, en effet, on constate à l'autopsie, au niveau môme du point
Comprimé, du ramollissement et de la congestion. La période conges-
tive précède évidemment celle de ramollissement. D'autres fois, on ne
verra à l'œil nu qu'un peu d'étranglement au point comprimé.
Au microscope, les altérations de la moelle dans les cas de ramol-
lissement sont les suivantes : elle est remplie dans toute son épaisseur,
ainsi que les tubes nerveux, de faisceaux, de vésicules graisseuses et
de corps granuleux; les cellules de la substance grise subissent la dé-
générescence graisseuse autour du point comprimé.
C'est dans les cas de compression prolongée de la moelle qu'on ob-
serve le plus souvent cette affection désignée sous le nom de sclérose,
caractérisée, comme on sait, par l'hypertrophie du tissu conjonclif de
la moelle, la prolifération des noyaux et l'atrophie des éléments ner-
veux qui les séparent. M. Bouchard a constaté les dégénérescences se-
condaires des faisceaux blancs que Turck avait déjà signalées dans les
affections du cerveau. Ces dégénérations, dans les faisceaux antérieurs,
vont en descendant, et, dans les faisceaux postérieurs, en remontant
vers l'encéphale. M. Cornil rapporte un cas dans lequel il a observé
la transformation calcaire des éléments de la moelle. Ces altérations
du système nerveux sont toujours accompagnées d'altérations analo-
gues des méninges, des viscères et des parties animées par les nerfs
gui émergent de la portion malade de la moelle.
On dislingue la compression de la commotion et, môme de la con-
tusion aux caractères suivants : en général, il n'y a pas apparition
soudaine des désordres fonctionnels; le blessé peut marcher après
l'accident, et se tenir debout pendant quelque temps; l'anestbésie et
la paralysie, quand elles existent, semblent diminuer sous l'influence
de certains mouvements ou de certains déplacements des surfaces os-
seuses du rachis ; mais avant l'anesthésie, il y a souvent de Thyperes-
thésie avec des douleurs fulgurantes; les troubles fonctionnels existent
d'un côté seulement, lorsque c'est une moitié de la moelle seulement
qui se trouve comprimée; enfin, toutes choses égales d'ailleurs, les
f)60 AFFECTIONS DE LA TÊTE ET DU HACHIS.
phénomènes généraux dus à la compression simple sonl moins graves
que ceux dus à toulc autre complication. La température du corps, au
lieu d'ôtre augmentée est notablement diminuée (Urown-Séquard)^
quand la compression siège au niveau de la moelle cervicale.
Brown-Séquard a signalé aussi des accidents convulsifs qui se mon-
trent parfois plusieurs semaines après le traumatisme. La contracture
a aussi été donnée comme un symptôme de compression. Selon M. Bou-
chard, elle indique toujours un commencement de sclérose coïncidant
avec une dégénérescence des faisceaux antérieurs. Les troubles de
l'action réflexe sont peu marqués dans la compression; cependant,
lorsque la moelle, par suite de la compression, s'altère profondément,
ces troubles apparaissent alors avec une grande intensité.
Des troubles oculaires ont été signalés, mais seulement dans les < a>
de compression de la moelle cervicale.
L'impuissance est un symptôme constant.
La compression constitue une affection lente, chronique, qui se ter-
mine généralement par la mort.
Le diagnostic de la compression, à moins qu'elle ne soit causée par
une déformation de la colonne vertébrale, est souvent fort difficile. Il
ne peut s'établir d'une façon certaine qu'au bout d'un certain temps
et qu'après avoir suivi avec la plus grande attention la marche des
accidents.
D'autre part, une grande obscurité règne encore sur bien des points.
Ainsi, par exemple, Turck croit avoir démontré que sous l'influence
d'une compression prolongée, il se produit des altérations ascendantes
et descendantes des cordons de la moelle; et M. Vulpian, d'un autre
côté, affirme n'avoir jamais obtenu d'altérations semblables en faisant
éprouver des pertes de substance à la moelle.
Le traitement consiste évidemment à débarrasser la moelle du corps
comprimant. Si c'est une vertèbre ïuxée qui exerce la compres-
sion, nous avons déjà agité la question de, savoir s'il fallait ou non
réduire. Si, à la place d'une vertèbre luxée, c'est une collection de
pus, de sang ou un corps étranger, une balle, par exemple, il faudra
donner issue à l'une et enlever l'autre, si cela est possible, au moyeu
de la trépanation des lames des vertèbres, opération laborieuse, déjà
tentée, sans de très-heureux résultats, par H. Cline, par Tyrreltel
Hhéa-Barton et Laugier.
. § IV. — Contusion.
La contusion résulte, le plus souvent, de l'action d'un corps \uhu-
rant, de la pression directe ou permanente d'une vertèbre luxée, ou
TUMEURS ÉPICRANIENNlîS. f>61
môme d'un simple allongement des libres de la moelle, ainsi qu'on
en trouve un exemple dans les Leçons ora/es de clinique chirurgicale de
Dupuytren.
Les caractères anatomiques sont analogues à ceux de la contusion
du cerveau. Ils varient depuis une faible ecchymose, avec un léger
ramollissement de la pulpe médullaire et l'éraillure de quelques vais-
seaux sanguins, jusqu'à la désorganisation complète, et la réduction en
un putrilage sanieux, purulent, où l'on ne peut plus retrouver traces
des substances grise et blanche. La pie-mère, quelquefois épargnée,
forme une sorte d'enveloppe à cette bouillie organique. Mais elle peut
aussi être détruite et participer à la lésion, ainsi que la dure-mère et
l'a ra c h n oï d e r ach i d i en n e s .
Nous n'avons du reste que peu de documents sur la cicatrisation
des plaies contuses de la moelle. De rares autopsies, faites de huit à
quinze jours après l'accident, ont montré, d'une part, la pie-mère
recouverte de fausses membranes et infiltrée de pus; d'autre part, la
moelle épinière ramollie ou abeédée. En certains cas même, il a paru
que l'inflammation se propageait le long de l'axe nerveux et de ses
enveloppes pour gagner l'encéphale, et quant à la portion de la
moelle siluée au-dessous de la lésion, elle avait subi une atrophie
manifeste.
Les signes de la contusion sont au début les mêmes que ceux de la
commotion. Plus tard se déclarent souvent ceux de la myélite, qui
amène la mort dans un très-grand nombre de cas.
C'est à prévenir cette inflammation que doivent tendre les efforts des
praticiens. Les moyens, pour cela, sont les mêmes que pour la com-
motion.
ARTICLE IV.
TUMEURS ÉPICRANIENNES.
§ I. — Tumeurs enkystées (loupes).
Des tumeurs de nature très-diverse peuvent se développer dans la
région crânienne; ainsi, on y observe des lipomes, des fibromes, des
tumeurs encéphaloïdes, des kystes séreux, séro-purulents, kydatiques,
mélicériques, etc. Toutes ces tumeurs étaient, autrefois confondues
sou* le nom de loupes. Nous ne conserverons ce nom que pour dési-
gner collectivement les kystes sébacés de la région crânienne qui for*
ment encore un groupe assez nombreux.
NÉLVTON. — PATH. CHIR. ûl. — 36
Mi "2 AFFECTIONS DE LA TETE.
Étiologie. — 11 n'est point de maladie dont l'étiologie soit moins
connue que celles dos loupes. On en a vu survenir à la suite d'une vio-
lence extérieure. Taturn en a observé une qui s'était développée dans
une cicatrice. Saltzmann fit à son père l'extirpation d'une loupe du
poids de 5 livres, survenue à la suite d'une écorchure faile à la peau
de la téte par la dent d'un peigne. 11 est assez fréquent de voir ces tu-
meurs apparaître à la suite de la grossesse, de l'érysipèle et des autres
maladies du cuir chevelu. Mais le plus souvent la cause est ignorée.
Certaines loupes paraissent subordonnées à une disposition héréditaire.
Girard, dans sa Lupiologie, parle d'une famille entière dont toutes les
femmes, depuis trois ou quatre générations, étaient sujettes à ce genre
de tumeurs. Les hommes en étaient exempts. Brunns prétend, au
contraire, que les loupes sont plus fréquentes chez les hommes que
chez les femmes. Suivant cet auteur, on les observe surtout de vingt à
quarante ans. Enfin, il faut bien rapporter à une cause interne incon-
nue l'apparition chez certains individus d'une multitude de loupes,
soit à la tête, soiL sur d'autres parties du corps.
Anatomie et physiologie pathologiques. — Les loupes du cuir che-
velu sont donc des tumeurs enkystées. Elles sont placées entre la peau
et l'aponévrose épicrânienne. Leur membrane d'enveloppe est formée
par un tissu conjonctif fibrillaire (pericystium), et parcourue par un
petit nombre de vaisseaux. Celle-ci est recouverte à sa face interne par
une couche d'épiderrae compacte formée de cellules pavimenteuses
engrenées. Ces poches revêtues, dans les cas d'inflammation répétée,
de plaques ossiformes ou calcaires, sont remplies d'une matière va-
riable quant à l'aspect et à la consistance. Tantôt c'est un magma que
l'on a comparé à de la bouillie (athérome, de àorlpa, bouillie), ou à du
suif, (stéatome, de sTEap, suif); tantôt c'est une matière analogue à du ;
blanc d'œuf-, tantôt c'est une substance onctueuse, plus ou moins
jaune, et ressemblant à du miel (mélicéris, de peXixrçpov, rayon de
miel); tantôt enfin une matière jaunâtre formée de grumeaux su-
pendus dans un liquide de môme couleur, rappelant l'aspect de1
caillots sanguins décolorés. Dans ces diverses transformations du con-
tenu, le microscope découvre des cellules épidermiques, des goutte-
lettes graisseuses, des taches huileuses, des cristaux de cholestérine, .
des poils follets, quelquefois môme l'acarus des follicules et des sels-
calcaires (carbonate de chaux et de magnésie).
De môme, à la surface interne de la paroi du kyste, le microscope:
découvre une première couche d'épilhélium pavimcnleux et stratifiés
(cellules à noyaux), et une seconde couche composée de lamellesJ
épidermiques très-condensées qui se remplissent de gouttelettes grais-j
seuses, et finissent par se détacher pour s'adjoindre au contenu,
kystique.
TUMEURS Él'ICRANlENNlîS. ;')t>3
Le nombre dos loupes est souvent considérable; on en a compté jus-
qu'à douze ou quinze, et même plus encore sur le même individu.
Leur volume qui, dans les autres parties du corps, peut atteindre des
dimensions si surprenante;-, est habituellement plus limité à la téte,
d'une part, à cause de la surface osseuse du crâne, et d'un autre côté,
par le fait de la densité et de la tension des téguments. Ce volume est
ordinairement en raison inverse du nombre des tumeurs; mais il n'est
nullement en rapport avec leur ancienneté. Quant à leur l'orme, elles
présentent des variétés infinies qui leur ont valu les noms justement
oubliés de talpa, tesludo, grain de mil, crinon, acrochordon, comédon,
tamie, etc. D'une manière générale cependant on peut dire qu'elles se
rapprochent de la forme arrondie.
Une multitude de théories ont été émises pour expliquer la forma-
tion des loupes. Aujourd'hui l'on s'accorde assez généralement à
admettre , et M. Robin partage cette opinion, que beaucoup de ces
tumeurs résultent du développement anormal d'un follicule pileux
dont l'ouverture s'est oblitérée et qui s'est dilaté par l'accumulation
de masses épidermiques et sébacées. Quelques-unes paraissent être
formées par du sang épanché dans la poche flbro-séreuse, et ayant
subi diverses transformations. Mais eh général, le processus est le
même; il se produit dans le follicule pileux une rétention de cellules
épidermiques; puis les glandes sébacées qui viennent s'ouvrir dans la
cavité du follicule, y déversent leurs produits qui, en s'ajoutant en
quantité variable à l'accumulation première, lui donnent les aspects
les plus divers.
Symptomatologie. — Au début, les loupes sont plus ou moins
dures, à base large, parfaitement indolentes. La peau qui les recouvre
est plus adhérente que mobile à leur surface; elle n'a pas changé de
couleur; mais tous les éléments qui la composent sont tassés, ses pa-
pilles sont aplaties et elle finit par se trouver dégarnie de cheveux,
soit par suite de l'extrême distension qu'elle éprouve, et de l'écarte-
ment des bulbes pileux qui en résulte, soit par suite de leur destruc-
tion. Lorsque les loupes sont encore petites, on rencontre assez fré-
quemment à leur surface un point noir, déprimé, qui est l'orifice du
follicule pileux distendu, et, même quand ces tumeurs ont pris un
accroissement considérable, il est presque toujours possible de
retrouver, par une dissection minutieuse, le canal ténu qui, au niveau
de la partie déprimée, les relie à la peau.
Les loupes restent ordinairement slationnaires pendant un temps
fort long, puis elles acquièrent rapidement un volume considérable.
À. Cooper en a vu une qui était grosse comme une noix de coco, et
Lebert en a observé une autre qui avait les dimensions d'une tête
d'enfant.
56U AFFECTIONS DE LA TÊTE.
En grossissant, elles distendent la peau, deviennent adhérentes aux
téguments et au périoste, et compriment les os dont elles peuvent
gêner la nutrition. Delpech et Lenoir citent même des cas, fort rares
à la vérité, dans lesquels ils ont vu ces tumeurs produire une perfo-
ration du crâne. Quelquefois aussi les loupes s'enflamment, soit spon-
tanément, soit sous l'influence d'une cause irritante quelconque : la
peau rougit, devient bleuâtre, s'amincit, s'ulcère, les bords de l'ou-
verture se renversent, s'endurcissent et il s'écoule une quantité inta-
rissable d'un pus épais et fétide. On a vu la carie des os du crâne
'succéder à celte inflammation. Ainsi, J. L. Petit rapporte l'histoire
d'un homme qui portait un talpa à la partie postérieure de la suture
sagittale. Cette loupe s'était enflammée plusieurs fois, mais une der-
nière fois l'inflammation devint suppurative, la peau tomba en gan-
grène, la tumeur se vida, et en introduisant le doigt dans l'ouverture,
J. L. Petit trouva l'os carié. Le malade ne guérit qu'après plus d'un
mois de traitement. Ce chirurgien ajoute que de pareilles caries peu-
vent avoir une issue, mortelle, quand elles sont négligées, et il raconte
l'histoire d'un gentilhomme de Picardie, qui vint le consulter. Ce ma-
lade avait une loupe suppurée; il se refusa aux opérations jugées
nécessaires par J. L. Petit, et il succomba quelque temps après. Nous
avons vu plusieurs fois survenir une véritable dégénérescence , et
M. Tripier cite un cas où l'examen histologique ne lui a pas laissé de
doute sur la nature cancroïdale de la tumeur. Dans ce cas, la tu-
meur avait environ le volume d'une grosse noix, et était ulcérée depuis
plusieurs mois. La malade, âgée de soixante-sept ans, présentait plu-
sieurs autres loupes du cuir chevelu. Ajoutons, toutefois, que de tels
accidents sont extrêmement rares, et que les loupes sont habituelle-
ment plus gênantes que dangereuses.
Diagnostic — Elles peuvent être confondues avec les tumeurs san-
guines, les tumeurs érectiles, avec les fdngus de la dure-mère, les kystes
dermoïdes, séreux ou hydatiques, avec les gommes syphilitiques, avec
le lipome, le fibrome, le sarcome, et même avec une encéphalocèle.
Nous établirons le diagnostic en traitant de ces dernières affec-
tions.
Pronostic. — Les loupes ne sont point, en général, dangereuses.
Leur plus grand inconvénient consiste souvent en une difformité que
cache quelquefois difficilement la coiffure. Quelques-unes disparaissent
spontanément, comme dans un cas rapporté par Léveillé. Enfin, dans
certains cas, elles empêchent par leur position l'usage de la coiffure
habituelle, principalement du chapeau; elles sont exposées directe-
ment à l'action des causes irritantes extérieures, d'où résultent l'inflam-
mation, la suppuration, si l'on ne procède à l'ablation. C'est dans les
cas de ce genre, et lorsque les malades le demandent avec instance,
TUMEURS ÉriCRANIKNNES. 565
qu'il faut se décider à les débarrasser au prix d'une opération qui, à
la tête plus qu'ailleurs, présente quelques dangers. Que si l'on se trou-
vait en présence de tumeurs nombreuses, conlluentes, disposées en
traînées noueuses, il conviendrait d'enlever d'abord celles qui siége-
raient sur les parties découvertes, quitte, pour les autres, à attendre
une nouvelle indication.
Traitement. — Les méthodes de traitement curatif qui ont été pro-
posées contre les loupes sont les suivantes : 1° l'inflammation, 2° la
ligature, 3° l'incision, k° l'extirpation, 5° la cautérisation.
L'inflammation, qu'on provoque dans le kyste, soit au moyen d'un
séton, soit au moyen d'injections irritantes faites dans la poche, est
une méthode qui n'est applicable qu'aux kystes séreux ou séro-puru-
lents; mais cette méthode est simple et d'un succès presque certain
dans les cas que nous venons de signaler.
La ligature ne convient que si la tumeur est supportée par un pédi-
cule étroit, et que d'ailleurs le malade se refuse obstinément à toute
autre opération. Boyer l'a employée une fois avec succès.
L'incision peut être simple : on ouvre alors la tumeur, on la presse
latéralement pour en faire sortir la matière qui s'y trouve contenue.
D'autres fois, la loupe étant ouverte, on remplit l'intérieur de la poche
de bourdonnets de charpie qu'on y laisse séjourner pendant trois ou
quatre jours. Au bout de ce temps, l'intérieur du kyste est rouge,
enflammé; on y remet alors de la charpie, des bourgeons charnus se
développent et le kyste s'oblitère. Quelquefois le kyste lui-môme est
éliminé et suit la charpie qu'on retire; dans ces cas, les malades
guérissent plus promptement. Cette méthode, meilleure que les
précédentes, n'est cependant pas applicable à toutes les espèces de
loupes, et elle est d'ailleurs inférieure à celles dont nous allons
parler.
L'extirpation est de beaucoup préférable. On fait, soit une incision
simple, soit une incision cruciale, soit une incision en forme de T, et
l'on enlève la tumeur avec son kyste. Cette méthode est la plus sûre et
celle qui donne les cicatrices les moins marquées ; mais, comme celles
qui précèdent, elle expose à l'érysipèle du cuir chevelu. Aussi quelques
chirurgiens lui préfèrent-ils la cautérisation.
La cautérisation (voy. fig. 10/t) se pratique au moyen de la potasse
caustique ou de. la pâte de Vienne, du chlorure de zinc ou des acides
concentrés. Marjolin a souvent conseillé cette méthode. Voici en quoi
elle consiste : on applique à la surface de la tumeur une traînée de
caustique qui la parcourt dans toute l'étendue de son grand diamètre;
une eschare se forme; au bout de quelques jours, le travail d'élimi-
nation commence à s'opérer; mais ce travail ne se borne pas à la cir-
conférence de l'eschare; il s'étend à toute la périphérie de la tumeur.
566 AFFECTIONS DE LA TÈTE.
et, celle-ci se trouvant alors isolée, elle se momifie, se sépare des
parties profondes et suit l'eschare qui adhère à sa surface. Il reste
alors une plaie simple, suppurante, qui se cicatrise au bout de quel-
ques jours. Lorsqu'on applique le chlorure de zinc, on peut se con-
tenter, comme l'a proposé M. Richel, d'en injecter quelques gouttes
sous la peau afin d'en déterminer la mortification. Le môme résultat
a été obtenu au moyen des acides concentrés, tels que l'acide nitrique.
Dernièrement encore, M. Greuell, dans sa thèse inaugurale, vantait les
injections de tartre stibié mélangé à trente fois son poids d'eau distillée.
Fig. 104. — Cautérisation des tannes. — Celle qui se trouve au-dessus de l'oreille a été
cautérisée et montre son eschare linéaire. Sur le côté, kyste après l'extirpation surmonté
de l'eschare qui y adhère.
Chez les malades soumis à ce traitement, la poche avait été le siège
d'une suppuration assez forte pour que vers le quatrième jour, elle
ait pu être éliminée en totalité à travers les téguments spontanément
ulcérés. 11 faut convenir que ces procédés agissent généralement avec
lenteur (de quinze jours à trois mois) ; mais ils exposeraient, dit-on,
un peu moins que l'instrument tranchant à l'érysipèle du cuir chevelu;
accident que nous n'avons jamais constaté, mais qui, au dire de quel-
ques chirurgiens, aurait plusieurs fois amené la mort à la suite de
l'incision ou de l'extirpation.
On a encore proposé d'appliquer le procédé suivant : on fait une
ponction à la tumeur, on la vide, puis on cautérise sa surface interne
avec du nitrate d'argent, ou bien on y introduit un petit morceau
TUMEURS HPICRANIENNES. 567
de pâte de Canquoin. La paroi du kyste une Ibis détachée et élimi-
née, la guérison est rapide.
M. Marchai (de Calvi) a public dans la Tribune médicale (1868) des
faits de guérison obtenus par l'emploi du cautère actuel substitué au
cautère potentiel. M. Marchai et, à son exemple, M. Roux, appli-
quent au centre de la loupe un cautère de petite dimension et le pous-
sent dans le kyste. Peu de jours après se produit la chute de l'eschare;
on enlève alors avec des pinces la poche kystique, et la cicatrisation
ne se fait pas attendre. Enfin, M. Péan a obtenu par la section linéaire
des téguments et de la paroi à l'aide du couteau électrique, une élimi-
nation du kyste plus rapide encore que par les autres modes de cau-
térisation.
5 II. — Tumeurs dermoïdes, séreuses, bydatiques et cancéreuses.
Ces tumeurs diffèrent trop des précédentes pour qu'il soit possible,
comme autrefois, de les réunir dans une description commune. Cepen-
dant comme elles offrent entre elles beaucoup d'analogie, ce que nous
avons dit des loupes nous permettra de les décrire beaucoup plus
rapidement.
']° Tumeurs dermoïdes du crâne. — Les tumeurs dermoïdes du crâne
sont le plus souvent congénitales. Elles peuvent aussi apparaître
à une époque avancée de la vie et sont alors rapportées à cette in-
fluence mal définie qu'on a désignée par le nom d! 'hétérotopie plastique.
Elles siègent en général entre les muscles peauciers et le péri-
crâne. Elles acquièrent parfois un certain volume et peuvent alors
déterminer l'atrophie et même la perforation des os. (Rouget,
Lenoir.)
Wernher a montré dès 1855 qu'elles se composent d'une enveloppe
externe fibreuse, d'une seconde couche très-fine, transparente, consti-
tuée par les éléments normaux du derme; enfin d'une troisième, de
nature épithéliale. Par la macération, cette dernière couche se dis-
socie en deux lamelles distinctes. Elle est formée de cellules pavi-
menteuses, avec ou sans noyau, quelquefois remplies de granulations
graisseuses.
Les deux dernières tuniques sont traversées par des poils blanchâ-
tres, ayant un bulbe et des follicules pileux. Lebert y a aussi trouvé
des glandes sudoripares.
Le contenu de ces tumeurs est rarement liquide. Le plus souvent
c'est une graisse blanche, fine, ayant un aspect suiffeux ou laiteux, et
où le microscope découvre des cristaux de cholestérine, des globes
épidermiques, des productions stalacliformes.
jb" AFFECTIONS DE LA TÊTE.
Gomme la sécrétion de matière sébacée, d'épithélium, de poils, etc.,
est continuelle, la tumeur s'accroît sans cesse et cet accroissement
amène l'hyperplasie des membranes enveloppantes, si bien qu'il faut
en venir a l'cxlirpalion. M. Giraldès conseille d'énucléer la tumeur en
prenant soin : 1° de n'employer ni érignes ni pinces à griffes qui per-
ceraient la poche ; 2° de ne laisser aucune partie des enveloppes
propres, lesquelles adhèrent intimement au péricrâne. Les récidives,
en effet, sont difficiles à éviter quand l'ablation de la membrane sécré-
tante n'est pas complète.
Fig. 105, — Kyste sébacé de grandeur naturelle opéré par Denonvilliers et déposé
par lui au musée Dupuytren.
2° Les kystes séreux, de même que les kystes hydatiques, sont extrê-
mement rares. Ces tumeurs ne sont pas habituellement multiples
comme les loupes. Il n'est guère possible de les diagnostiquer que
pendant l'opération.
Le traitement, d'ailleurs, ne donne lieu à aucune indication spé-
ciale.
3° Kystes cancéreux. — L'expérience nous a démontré, ainsi qu'à
plusieurs autres chirurgiens, en particulier à Denonvilliers, que les
tumeurs cancéreuses enkystées de cette région prennent naissance dans
des kystes d'aspect sébacé; tantôt la paroi interne de ces kystes,
tantôt l'épaisseur même de ces parois en ont été le point de départ.
TUMEURS Kl'ICHANIENNES. f>69
Examinés à l'intérieur, ces kystes paraissent tout d'abord remplis de
matière sébacée plus ou moins dense. Au milieu d'elle, on rencontre
parfois des végétations, tantôt mollasses, à peine organisées, tantôt
dures, au contraire, d'aspect corné, qui semblent provenir de la paroi
même du kyste sur laquelle elles s'implantent. Ces productions sont
quelquefois multiples, offrent une coloration variable et sont suscepti-
bles d'acquérir, dans certains cas, une longueur de plusieurs centi-
mètres et une épaisseur assez grande à la base, comme l'indique la
figure 105.
Lors, au contraire, que la tumeur cancéreuse se développe du côté
de la peau, elle envahit de proche en proche les diverses couches du
cuir chevelu et revêt tous les caractères des tumeurs cancroïdales ou
squirrheuses.
Le diagnostic, dans ce dernier cas, devient facile de bonne heure,
lors même qu'au voisinage rie la tumeur il y aurait d'autres kystes
sébacés non dégénérés. Tout au plus, un observateur peu attentif
pourrait-il être trompé s'il se trouvait en présence d'un kyste sébacé
volumineux, enflammé et qui, depuis quelque temps, serait le siège
d'une suppuration assez abondante pour modifier ses caractères primi-
tifs. Par contre, il est parfois difficile, sinon impossible, de diagnosti-
quer la présence dans ces kystes de végétations de mauvaise nature
semblables à celles dont nous avons précédemment parlé. Cependant,
le toucher pourrait mettre sur la voie dans les cas où ces végétations
seraient cornées et auraient acquis une longueur et une dureté
caractéristiques. Quant au traitement, l'excision aussi complète que
possible des tissus suspects est la seule méthode qui soit rationnelle-
ment applicable.
Nous n'avons rien de plus à ajouter ici sur ces tumeurs; leurs sym-
ptômes, leur marche n'offrant rien de particulier. Notons, toutefois,
qu'en raison des battements imprimés à ces tumeurs par des artères
voisines, on a pu, dans certains cas, les confondre avec des ané-
vrysmes.
4° Cancer primit if du cuir chevelu. — Le cancer primitif du cuir che-
velu est extrêmement rare. Il revêt les apparences squirrheuse et can-
croïdale, selon qu'il prend son point de départ dans la peau ou dans
les couches sous-jacentes; dans le premier cas, il occupe de préférence
la région frontale.
§ III. — Lipomes.
On observe aussi des lipomes sous-aponévrotiques du crâne, du
cuir chevelu, du front et de la face. M. Ollier en a rapporté deux cas,
l'un chez un enfant de treize ans, postérieur à la naissance, l'autre
")70 AFFECTIONS DE LA TK'I'K.
chez un adulte, du volume d'une noix et occupant la fosse tem-
porale.
M. Péan a eu, tout récemment, l'occasion d'opérer dans son service
à l'hôpital Saint-Antoine, un lipome du volume d'un œuf de poule,
situé dans la région frontale et qui descendait jusque dans la régioiî
sourcilière droite. Ce lipome était implanté au-dessous des muscles
frontal et orbiculaire, si bien qu'il fallut les diviser complètement
pour mettre à nu la surface externe de la tumeur. Au point de vue
de l'anatomie pathologique, ce lipome était d'ailleurs semblable aux
lipomes que l'on rencontre dans les autres régions. Avant l'opéra-
tion, il eût été impossible, tant l'analogie était grande, de trouver
des caractères physiques ou fonctionnels qui permissent de différencier
cette tumeur des kystes dermoïdes si fréquents dans cette région. La
consistance, la forme, l'indolence au toucher, le bourrelet osléo-j
périostique qui entourait la base de la tumeur étaient essentiellement
propres à entretenir encore cette illusion. L'ablation à l'aide du bis-
touri était tout naturellement indiquée; elle permit de constater
que le lipome, situé au-dessous des muscles, s'était creusé une loge
peu profonde aux dépens du périoste et de la couche superficielle de
l'os frontal, et qu'il était relié à tous les tissus ambiants par des fibres
celluleuses entre-croisées, de façon que l'énucléation ne put être ob-
tenue autrement que par une véritable dissection.
Conformément à la règle qui doit être suivie en pareil cas, l'opéra-
teur eut soin de dissimuler autant que possible les incisions néces-
saires pour pratiquer l'extirpation. L'une d'elle fut pratiquée horizonta-
lement dans l'épaisseur même du sourcil, tandis que l'autre, partant
perpendiculairement de cette dernière, suivait autant que possible l'une
des rides verticales qui existent dans la région. Comme cela a lieu d'or-
dinaire dans ces cas, la guérison ne se fit pas longtemps attendre.
IV. — Collections séreuses de la couche sous-aponévrotique du crâne.
Parmi les tumeurs du crâne, nous devons signaler une forme toute
particulière de tumeurs dont, à notre connaissance, les auteurs n'ont
point parlé jusqu'ici, et dont nous ne connaissons que l'exemple
observé en 1862, par M. Péan, dans son service à l'hôpital Cochin,
exemple qui nous servira pour la description de ces sortes de
tumeurs.
Étiologie. — D'après cette observation, ces collections paraîtraient
se développer particulièrement chez des individus qui portent des far-
deaux sur la tête; elles auraient donc pour cause la pression exercée
par les coussins d'appui sur certaines parties de la tète. En effet, le
TUMEURS ÉPIGRANIENNES. 571
malade qui fait l'objet de celte observation était porteur de toiles
cirées, profession qui l'obligeait à porter sur la tête d'immenses châssis
sur lesquels sont étendues des toiles cirées. Ces tumeurs se rappro-
cheraient donc en cela des bourses séreuses que l'on observe si fré-
quemment dans certaines professions.
Anatomie pathologique. — Ces tumeurs ne sont autre chose que des
collections séreuses, analogues à de la synovie, qui se développent dans
la couche sous-aponévrotique du crâne. En général, elles sont multiples
et communiquent entre elles. Elles paraissent siéger de préférence sur
les pariétaux. Le liquide qu'elles contiennent est un liquide séro-
sanguinolent analogue à celui que l'on retire dans certaines bourses
séreuses enflammées. L'examen microscopique fait constater en outre
la présence de globules sanguins.
Symptojutologie. — Ces tumeurs affectent une forme ovale, aplatie ;
elles n'entraînent aucun changement de couleur à la peau; le cuir
chevelu, sous lequel elles résident, ne présente ni au-dessus, ni autour,
aucune altération. Chez le malade observé par M. Péan, elles étaient au
nombre de deux : la première s'élait développée sur la bosse pariétale
droite; elle avait assez rapidement acquis le volume d'une noix; au
bout de huit jours à peu près, le malade s'apercevait qu'une grosseur
analogue se développait sur la bosse pariétale gauche, et à ce moment,
la première tumeur lui sembla diminuer de volumet Elles sont dépres-
sibles, fluctuantes, douloureuses; si l'on presse sur l'une d'elles, on
voit aussi la tension du liquide augmenter dans l'autre. Elles peuvent
acquérir assez rapidement un certain volume, 7 à 8 centimètres de
longueur sur 5 à 6 de largeur; elles deviennent de plus en plus dou-
loureuses, et cette douleur fait que les malades viennent, au bout de
peu de temps, implorer les secours de la chirurgie.
Diagnostic. — La facilité avec laquelle ces tumeurs se laissent dé-
primer, leur fluctuation les font aisément distinguer des tumeurs
solides et du pneumatocèle du crâne. Elles diffèrent des bosses san-
guines en ce qu'elles ne présentent pas autour de leur base ce bourrelet
induré qu'on observe généralement autour de ces tumeurs. En outre,
elles se développent sans qu'il y ait eu aucune chute ni aucun coup
sur les points qu'elles occupent. Elles se distinguent de l'abcès froid
par ce fait qu'elles ne s'accompagnent d'aucune altération osseuse.
Mais ce qui, dans le cas observé par M. Péan, mil surtout sur la voie
du diagnostic, c'était le siège même de ces tumeurs symétriquement
placées et disposées de façon à représenter exactement l'empreinte du
coussin que le malade avait l'habitude de mettre entre la tête et les
châssis qu'il portait. La ponction qui fut pratiquée un peu plus tard,
confirma l'opinion qui avait été émise tout d'abord, que ces deux tu-
meurs étaient liquides et communiquaient entre elles. Ces tumeurs
572 AFFECTIONS DE LA TÈTE.
ne sont donc autre chose que de véritables bourses séreuses enflammées
qui se développent dans le tissu sous-aponévrotique. Il est probable
que si on les abandonnait à. elles-mêmes, ces tumeurs pourraient se
terminer par suppuration.
Traitement. — En raison des douleurs qu'elles provoquent et de
leur accroissement incessant, un traitement chirurgical se trouve tout
naturellement indiqué. Ce traitement consiste dans la ponction faite à
l'aide d'un trocart et l'application d'un tube à drainage. Il suffit ordi-
nairement de ponctionner une seule tumeur pour vider l'autre. Les!
tumeurs étant ainsi vidées, on applique un bandage compressif, en
ayant soin toutefois de laisser un drain pour faciliter l'écoulement du
liquide qui pourrait rester après la ponction. Cette compression est
destinée à faire adhérer les téguments qui ont été distendus par le
liquide épanché.
§ V. — Elépbantiasis papillaire. — Hypertrophie.
La peau et le tissu cellulaire sous-cutané deviennent quelquefois le
siège d'une hypertrophie plus ou moins considérable , à laquelle
Bœckel a donné le nom à'éléphantiasis du cuir chevelu; cette hypertro-
phie, dont il a rapporté un exemple dans la Gazette des hôpitaux, en
1858, a généralement pour siège la région occipitale. Elle constitue
une tumeur molle, mobile, indolente et sillonnée par des plis transver-
saux; suivant lui, cette tumeur serait fréquente chez les femmes.
Dans certains cas, il a suffi d'une compression énergique et d'ap-
pl-ications de teinture d'iode pour la faire disparaître. Mais quand
la tumeur est très-volumineuse, il faut alors avoir recours à l'ex-
cision.
Chez certains malades, l'hypertrophie porte spécialement sur les
papilles; elle peut alors occuper une partie étendue du cuir chevelu,
comme l'indique la figure 106. On voit sur cette figure, que les pa-
pilles ainsi hypertrophiées sont distinctes l'une de l'autre, qu'elles
sont mobiles à leur extrémité libre, et qu'elles se confondent par une
base plus ou moins rétrécie avec les couches dermiques. La plupart
de ces papilles sont agglutinées entre elles par une matière sébacée,
d'aspect jaunâtre, molle et friable par places, tandis que sur d'autres
points cette matière, sécrétée par les glandes de la peau, surtout au
niveau des sillons les plus apparents, forme des croûtes jaunâtres,
épaisses, exhalant même une odeur légèrement fétide. Le relief de ces
papilles est tel que sur les limites de la région malade, elles semblent
faire partie d'une sorte de tumeur qui s'élève au-dessous dos léga-
ments voisins et normaux. La coloration de toutes ces papilles n'offre
rien de particulier, sinon une teinte légèrement rosée, due â la pré-
TUMEUUS ÉPICRANIISNNES. 573
sence des capillaires dilates qui les parcourent ; nulle part, on ne voit,
soit au centre, soit à la périphérie de la tumeur des troncs vascu-
laires de quelque importance ; sur presque toute l'étendue de la région
malade, l'épidémie existe et forme une couche régulière; mais sur
quelques points, cette couche épidermique fait défaut, et le derme
mis à nu paraît être légèrement ulcéré.
Néanmoins, quel que soit le moment où on les examine, ces tumeurs
Fie. 106. — Hypertrophie papillaire du cuir chevelu, à tonne éléphantiasique.
(De la collection de M. Péan.)
ne sont pas douloureuses, même au toucher : leur marche est telle-
ment lente qu'il faut un grand nombre d'années pour les voir s'ac-
croître d'une façon très-sensible ; c'est ce qui explique pourquoi le
malade qui s'est présenté en 1858, dans mon service à l'hôpital des
cliniques, avait attendu avant de consulter, que l'étendue du mal fût
grande.
Le traitement, qui convient le mieux clans ces sortes de cas et qui
nous a bien réussi, consiste à détruire successivement, à l'aide des
caustiques, chacune des parties de celte tumeur, lorsqu'elle recouvre
une très-grande surface, afin de ne pas laisser du même coup une
51 U AFFECTIONS DJP LA TÉTE.
plaie trop vaste et trop longue à se cicatriser. Quand, au contraire, la
tumeur est plus petite, l'excision nous paraît être tout naturellement
indiquée.
§ VI. — Des céphalématomes (péricrâniématomes) .
On donne le nom de Céphalématomes (de xtf*\ri, tète, et de «i^a,
sang) à certaines tumeurs sanguines qui se forment sur la téte de quel-
ques enfants nouveau-nés, au-dessous du cuir chevelu. Virchow range
cette tumeur dans la classe des hématomes.
Cette affection a dû se présenter à l'observation des médecins anciens
aussi bien qu'à celle des modernes. C'est ainsi qu'elle a été signalée
par Aétius, Bernard, Valentini (Ephémérides des curieux de la notwe,
Giessen, 1683), Mauriceau (257e obs.), Levret, Smellie, Ledran,
{Observations de chirurgie ; Paris, 1731, t. Ier, obs. 1"), Ferraud (Mé-
moires de l'Académie de chirurgie, t. XIII, p. 101), Desault (Traité
des maladies chirurgicales ; Paris, 1779, t. Ier, p. 65), etc., etc. .Mais
l'honneur de la première description du céphalématome revient à
Godefroy Micbaëlis (Journal de Coder, 1799, t. II, 4e cahier). C'est
seulement alors, vers le commencement de notre siècle, que parurent
des travaux spéciaux sur ce sujet. A peine mentionné à cette époque
dans les écrits des médecins français, le céphalématome fut étudié
avec soin en Italie, par Moscati et par Paletta. En Allemagne, il fut de
la part de Nsegelé, Hœre, Zeller, etc., l'objet de travaux importants,
dont Pigné a consigné les résultats dans un excellent mémoire qu'il
publia en 1833 (Journal hebdomadaire). A dater de ce moment, la
question fut en quelque sorte à l'ordre du jour en France; Velpeau,
Paul Dubois, contribuèrent à l'éclairer; mais c'est surtout à Val4
leix (1836) que nous devons les principaux documents qui compo-
sent aujourd'hui l'histoire du céphalématome. Cet auteur, en effet, a
décrit avec une exactitude et une précision remarquables l'analomie
pathologique de ces tumeurs et en a fait connaître le mode de forma-
tion. Dans les Bulletins de la Société anatomique, on trouve encore un
certain nombre de faits, qui, de môme que les travaux précédents
et ceux de Mauriceau, Ledran, Levret, Baron, Osiander, Siebold,
Gooch (Chirurgical works), Bednar (Krankeiten der Neugebomen) ,
Doepps, Feist, (Uebcr die Kopfblutgeschwulst der Neugebornen), Bur-
khardl, Bohm, Seux (Itecherches sur les maladies des enfants nouveaui
nés); Bokifansky, Levy (Journal des maladies des enfants), Barrier,
Bouchut, Pajot, Tarnier, Giraldès, seront mis à profit pour la rédac-
tion de cet article.
Les céphalématomes, ainsi nommés par Zeller, élè\e de Nsegelé,
TUMEURS Hl'ICKANIENNKS. 575
ont été désignes tour à tour sous les noms de tumeurs sanguines du
crâne (lîaudelocque) ; abcessus capitis sunyuineus recens natorum (Paletta) ;
ecchymoma capitis (Carus) ; ecchymoma cariosum (Plenk) ; ecchijmosis
(Osiander); trumbus (Dngès et Gœlis), etc. Le nom donné à cette affec-
tion par Najgelé, adopté en France d'abord par Pigné et Paul Dubois,
puis par Valleix, est passé aujourd'hui dans la science.
On a distingué trois espèces de'céphalématomes, d'après le siège de
la tumeur. Ainsi l'on a admis : 1° un céphalématome sous- apo né cru-
tique, aussi nommé par Bruns céphalématome de l'épicrâne, épicrânié-
matome; 2° un céphalématome sous-péricrânien; 3° un céphalématome
ms-méningien. Na?gelé et la plupart des auteurs français rejettent la
première et la troisième espèce ; ils réservent exclusivement le nom
de céphalématome aux collections sanguines qui siègent entre le péri-
cràne et l'os. Cette exclusion nous parait rationnelle. En effet, quelle
différence exisle-t-il entre le céphalématome sous-aponévrotique et
les collections sanguines qui se développent chez l'adulle, telles que
les bosses sanguines ordinaires, les ecchymoses, et même l'œdème
séro-sanguin des nouveau-nés, etc.? Ce sont les mômes causes qui les
produisent; ils ont les mêmes signes, la même marche, les mêmes
terminaisons, ils réclament le même traitement. Pourquoi dès lors
décrire à part une maladie dont l'histoire a été faite dans l'article
consacré aux blessures de la tête? Quant aux céphalématomes sus-
méningiens, outre que nous ne possédons encore que trop peu de faits
pour les décrire convenablement, nous croyons qu'ils doivent être
étudiés en môme temps que les autres épanchements intra-crâniens,
avec lesquels ils ont plus de rapports qu'avec les céphalématomes
dont nous allons parler. Le céphalématome sous-péricrânien, au con-
traire, est une affection tout à fait spéciale, ayant des caraclères, une
étiologie et un traitement particuliers. Ce n'est pas seulement une dif-
férence de siège qui le distingue, comme on l'a dit, des autres espèces.
Pour ces raisons, nous réserverons le nom de céphalématome aux
collections sanguines qui se forment chez les enfants nouveau-nés entre le
péricrâne et l'os. Nous suivons en cela, du moins en partie, l'exemple
deNaegelé, de Zeller, de Pigné, Bardinet, Bell, Giraldès, etc., et nous
complétons notre définition, en lui donnant plus de précision.
Du céphalématome sous-péricrânien. — Il n'existe ordinairement
qu'un seul céphalématome sur le même enfant. Burkhardt cependant,
dans quatre cas, en a trouvé deux, et trois en deux autres occasions.
Le céphalématome est une maladie peu commune. Cependant quel-
ques auteurs disent l'avoir rencontré une fois sur cent enfants environ
(Hœre), pendant que d'autres (Valleix, Baron) affirment ne l'avoir vu
qu'une fois sur quatre ou cinq cents. A la Maternité de Prague, Bohm
a trouvé 96 cas sur 21 045 enfants; à la Maternité de Paris, Dubois
576 AFFECTIONS DE LA TÈTE.
n'a rencontré que six exemples sur un nombre annuel de 2500 à
3000 enfants observés pendant plusieurs années consécutives; Nœgelé
n'en a vu que 17 cas dans une pratique de vingt ans; Doepp, de
Saint-Pétersbourg a noté, à L'hôpital des Enfants trouvés de cette ville,
262 cas en douze années; Seux, 19 cas sur 5674. Ces différences tien-
nent peut-être à ce que les observateurs n'ont pas distingué, parmi les
tumeurs sanguines de la tête, celles qu'il faut l'apporter au céphaléma]
tome tel que nous l'avons défini. Mais elles tiennent peut-être aussi à
ce que, pour se rapprocher le plus possible de la vérité, il faut agran-
dir le cadre de la statistique. C'est ce qu'a fait M. Seux, et en addi-
tionnant les relevés de Valleix, de Burkhardt et le sien, il a trouvé
FlG. 107. — Dissection d'un céphalémalome de l'os droit chez un enfant de quinze
jours ; le sixième jour après l'accouchement, il avait augmenté de volume ; mais le
douzième, il était resté slationnaire (Virchow).
une moyenne de 1 cas environ sur 250 enfants, résultat qui se rap-
proche sensiblement du chiffre proportionnel indiqué tout dernière-
ment par M. Depaul (Leçons cliniques, 1869) , chiffre calculé aussi
d'après un grand nombre d'observations.
Les auteurs s'accordent généralement sur la fréquence plus grande
de ces tumeurs sur le pariétal droit à son angle postérieur et supé-
rieur (voy. fig. 107) principalement. Après le pariétal droit vient le
gauche. Enfin, Burkhardt les a observées trois fois sur l'occipital et
une fois sur le frontal. Bednar l'a rencontrée aussi une fois sur ce der-
nier os, et Bohm, Nuger, Chelius, Siébold, Hœre, une fois sur le
TUMEURS ÉPICaANIEtfttES. 577
frontal et le temporal. La collection ne se propage pas d'un pariétal à
l'autre, à cause de l'adhérence très-forte du péricrâne an niveau des
sutures. Cependant Nsegelé en cile une qui allait d'un de ces os à
l'autre; niais cet auteur l'ait observer que c'était au moyen d'un appen-
dice, d'une espèce de pont, ce qui ne détruit pas la proposition sui-
vante, savoir que jamais le céphalématome ne se trouve sur les su
tures. Valleix pense que les cas contraires doivent être rapportés aux
tumeurs qu'on a décrites sous le nom de céphalématomes sous-aponé-
vrotiques.
Le volume de la tumeur varie depuis celui d'une noisette jusqu'à
celui d'un œuf de poule. On en a vu qui couvraient tout le pariétal.
Les céphalématomes qui siègent sur les pariétaux ont une forme
Dvalaire; ceux de l'occipital et du frontal sont arrondis.
Anatomie pathologique. — Valleix admet plusieurs degrés, suivant
que la cause a agi avec plus ou moins d'intensité. Dans le premier
degré, il y a une simple coloration rouge des parties molles en contact
avec les os ; dans le deuxième, l'infiltration est évidente ; dans le troi-
sième, il y a épanchement d'une couche de sang entre le péricrâne et
les os; enfin dans le quatrième, il y a tumeur saillante, élevée; c'est
le céphalématome accompli, que nous allons étudier anatomiquement,
en procédant de dehors en dedans.
Le cuir chevelu et l'aponévrose -occipito-frontale se présentent avec
leur aspect naturel. Le péricrâne a conservé sa transparence; il est
seulement épaissi (Dieffenbach, Valleix) ; Ghélius dit l'avoir trouvé
une fois ossifié; la tumeur offrait alors une crépitation particulière,
semblable à celle qu'on rencontre dans certaines tumeurs du sinus
maxillaire ; mais il est possible que Chélius, dans ce cas, ait eu affaire
à une affection différente du céphalématome. Du côté de l'épanche-
ment, et seulement dans l'étendue du décollement, le péricrâne offre
le plus souvent une surface lisse et polie comme une membrane
séreuse.
D'autres fois, il est recouvert par une série d'aiguilles et de lamelles
osseuses en forme de madrépores ou de petits os wormiens, et pré-
sente une disposition foliacée fort remarquable. Voici du reste com-
ment M. Virchow explique la formation de cette coque osseuse :
comme on le sait, les nouvelles couches osseuses qui se superposent
sur les anciens os pendant le développement du crâne sont formées
par le péricrâne, et ce n'est pas par un exsudât ou un blastème amor-
phe, mais bien par une prolifération dans les parties profondes du
périoste que procèdent les nouvelles lames osseuses. Que le péri-
crâne soit séparé de l'os par du sang, il n'en continuera pas moins à
produire des lamelles de nouvelle formation, mais celles-ci ne pour-
ront plus se superposer immédiatement sur l'ancien os parce qu'elles
NÉLATON. — PATU. CUIR. III. — 37
578 AFFECTIONS DE I.A TÈTE.
en sont séparées par du sang. C'est seulement au bord où le périoste
s'applique à l'os, que les couches osseuses nouvelles s'apposent sur
les anciennes, et ainsi se produit le premier cercle osseux. L'ossifica-
tion progressante forme la coque résistante. Enfin dans un cas,
Valleix y a observé de petites masses crétacées, grosses comme des
lentilles et entourées d'un cercle rouge, ce qui simulait assez bien
des pustules. Entre le péricrâne et l'os, il existe toujours une espèce
de pseudo-membrane qui, d'une part, tapisse la face profonde du
péricrâne, et de l'autre recouvre la portion d'os dénudée. Cette fausse
membrane constitue une espèce de kyste, de sac sans ouverture qui
enveloppe la collection sanguine, disposition qu'on observe dans les
autres épanchements de sang. Elle offre des caractères variables; quel-
quefois lisse, blanche et filamenteuse, elle est d'autres fois tomen-
teuse, d'autres fois granulée ou rougeâtre, molle ou résistante; on y
a trouvé, dans certains cas, de la matière calcaire. Cette fausse mem-
brane a été considérée comme un organe de protection pour l'os ; une
présentation qui fut faite par M. Depaul, en 18/i3, à la Société ana-
tomique, viendrait même à l'appui de cette manière de voir. Le sang,
dans la pièce en question, n'était en contact avec l'os que dans une
très-petite portion de son étendue, et dans cette portion seule, l'os
n'était pas dans un état d'intégrité parfaite, il était rugueux. — On
s'est demandé à quoi était due cette- poche? Son aspect blanc et fila-
menteux l'a fait considérer par Velpeau comme formée de tissu cellu-
laire condensé ; mais le plus grand nombre s'accordent à la regarder
comme le résultat d'une exsudation plastique. Cetle dernière explica-
tion nous paraît fondée.
Le sang renfermé dans cette poche varie et sous le rapport de sa
quantité, et sous le rapport de ses caractères physiques. On trouve des
tumeurs qui contiennent jusqu'à huit et dix onces de ce liquide.
Celui-ci, rouge et fluide pendant assez longtemps, devient plus tard
noir, poisseux, d'aspect veineux, comme celui qu'on rencontre dans
les hématocèles, moins la cholestérine, et se coagule quelquefois. —
Sous l'influence du travail de résorption qui s'opère dans le sang
épanché, la partie colorante disparaît, et les caillots, s'il s'en forme,
se modifient tellement que si l'on examine un céphalématome plu-
sieurs semaines ou plusieurs mois après la naissance, on ne trouve
plus qu'une masse plus ou moins dense, enfermée dans un kyste sé-
reux ; plus tard il peut môme arriver qu'on ne trouve plus aucune
trace de l'épanchement. En parlant de l'étiologie, nous rechercherons
quelle est la source de cet épanchement. Mais le plus souvent ce sang
épanché reste très-longtemps liquide. Nous avons eu plusieurs fois
l'occasion d'examiner du sang après qu'il avait séjourné quatre a six
semaines dans la cavité de l'hématome et, chaque fois, ce sang, lou-
TUMEURS ÉP1CKANIKNNES. f>79
jours liquide, contenait encore des globules sanguins assez bien con-
servés, et à mesure que le sang se résorbait, les parois de la cavité
peuvent se rapprocher jusqu au contact de l'ancien os.
Quant à l'os, que Naegelé, Zeller et Hœre disent avoir trouvé lisse et
poli dans la portion qui forme la base de la tumeur, Valleix l'a tou-
jours vu avec son aspect rayonné et comme fibreux. On y trouve seule-
ment un pointillé léger dû aux petites ouvertures qui donnent passage
aux vaisseaux. De plus, on voit dans quelques parties de son étendue
des rugosités, de petites productions osseuses, saillantes, irrégulières
et adhérant fortement à l'os. Mais il n'y a, comme le pensaient Mi-
chaëlis et Paletta, ni nécrose, ni carie, ni érosion ayant détruit la table
externe, et produit l'hémorrhagie par les vaisseaux du diploé. La table
externe, en effet, n'existe pas encore à cet âge, et d'ailleurs l'altéra-
tion dont parlent ces deux chirurgiens n'a jamais été anatomiquement
constatée. Mais M. Tarnier a constaté que le tissu de l'os est aminci
par places: en regardant des pièces sèches à contre-jour, il a vu mani-
festement la lumière traverser les parties amincies beaucoup plus
facilement qu'un os normal, et l'opinion de Hœre, Kopp, Naegelé, est
que le crâne pourrait môme se perforer à la longue (1). — Enfin, on
rencontre quelquefois à Tos une fissure qui fait communiquer la col-
lection sanguine avec une autre collection de même nature placée
entre la dure-mère et le crâne, dans le point correspondant au cépha-
lématome. C'est Baron qui a signalé cette particularité. — Autour de
la base de la tumeur, on trouve une saillie plus ou moins considé-
rable, étroite et dure, qui a été bien décrite par Gooch qui l'a môme
soigneusement dessinée. C'est un cercle osseux, désigné par Valleix
sous le nom de bourrelet osseux. Ce bourrelet, particulier au céphalé-
matome sous-péricrânien, n'existe pas ordinairement au début de
cette affection, ce qui explique pourquoi certaines personnes qui ont
examiné ces tumeurs de fort bonne heure, ne l'ont pas rencontré et
ont pu dire que son existence n'était pas constante. Il forme ordinai-
rement un anneau complet, mais dans les cas où l'épanchement est
en rapport d'un côté avec une suture, il ne décrit qu'un segment de
(1) Il est assez curieux de rapprocher de la remarque de M. Tarnier, celle de
M. J. Cloquet :
M. Cloquet a remarqué que chez certains sujets extrêmement âgés, il se produit eu
certains endroit du crâne une résorption du diploé qui peut aller jusqu'à amener une
perforation spontanée de la table osseuse. Au premier degré de l'affection, on constate,
en regardant la voûte du crâne à contre jour, que dans des points peu étendus, mais
souvent multiples, elle est transparente. La table externe enfoncée est adossée à la table
interne et le diploé a disparu. A l'entour de ces points amincis, le crâne a toute sou
épaisseur. Au degré le plus avancé, la perforation est complète.
580 AFFECTIONS RE LA TÊTE.
cercle. Sa coupe est toujours prismatique, triangulaire; il a une l'ace
inférieure, peu adhérente à l'os dont on le détache aisément, soit avec
l'ongle, soit avec la pointe d'un scalpel ; sa face interne, presque per-
pendiculaire, taillée à pic, est en rapport avec la fausse membrane qui
enveloppe la collection sanguine; sa face externe est plus oblique,
quelquefois écailleuse et rugueuse; c'est sur elle que s'implante le
péricrânc aux limites du décollement. La hauteur de ce bourrelet,
suivant Yalleix, varie beaucoup suivant les cas et suivant les dill'é-
rents points où on l'examine; elle dépasse rarement, .suivant le même
observateur, 2 à h millimètres. Sa structure n'est pas moins variable :
tantôt il est formé d'une substance friable, composée de petits grains
osseux, d'un blanc mat, renfermant dans leurs interstices un liquide
généralement rougeâtre qu'on peut faire sortir par la pression; tantôt,
au contraire, il est constitué par de véritables fibres osseuses, qui, à
une observation superficielle, pourraient en imposer pour les fibres
superficielles de l'os. L'erreur, au reste, est facile à éviter, puisqu'on
peut séparer sans rupture ce bourrelet de l'os sur lequel il repose. A
quoi est due cette saillie osseuse? On a expliqué sa formation : 1° par
la destruction de la table externe, celle-ci faisant saillie au point où
commence cette destruction ; 2° par la dépression de l'os au niveau
de la bosse sanguine (Zeller); 3° par un arrêt de l'ossification en ce
point, arrêt causé par la pression du sang, l'ossification marchant
toujours dans les parties environnantes; mais nous avons vu que la
table externe n'existe pas encore; par conséquent, la première hypo-
thèse est inadmissible. Celle de Zeller (la deuxième) est démentie par
l'examen direct; quant à la troisième, émise par Pigné, Valleix a fait
observer avec raison que, dans la plupart des cas, l'épaisseur de l'os
n'est pas moindre au niveau du sang épanché que partout ailleurs. —
Aucune de ces théories n'étant admissible, Valleix avait été porté à
admettre que ce bourrelet est de la nature de ces productions que
Lobstein a désignées sous le nom d'ostéophytes. Enfin, il y avait une
autre explication qui s'était produite au sein de la Société anatomique,
et qui tendait à considérer ces concrétions comme des transformations
successives du sang lui-même, ou de la pseudo-membrane d'enve-
loppe. On sait que Hunter avait déjà signalé la possibilité de ces trans-
formations du sang épanché au voisinage des os ; mais cette explica-
tion avait de plus en sa faveur un fait présenté à cette même Société,
et dans lequel il était possible d'étudier les diverses phases par les-
quelles passe ce bourrelet. Dans les points où il était à peine sensi-
ble, on ne trouvait que du sang concrété; dans ceux où il était plus
dur, il existait de petites granulations osseuses, et, enfin, l'ossifica-
tion était encore plus avancée dans d'autres parties; et partout ces
productions adhéraient à l'os, mais sans paraître l'altérer, car on les
TUMEURS ÉMCRANIENNES. ;")<S1
en détachait avec facilité. Ajoutons enfin que, dans d'antres cas, on
avait trouvé de la matière calcaire dans l'épaisseur de la fausse mem-
brane sur les limites du décollement du périoste (Hersent, Soc. anat.;
1843). Quoi qu'il en soit, l'ossification, à une époque plus éloignée du
début de la maladie, parait gagner le centre de la tumeur. Des points
osseux s'y développent de la circonférence au centre, et le liquide se
résorbant de plus en plus, il ne reste plus qu'une tumeur osseuse,
semblable à une exostose. Le tissu osseux y est plus dense et plus com-
pacte que dans les autres points.
Aussi, pour notre compte, sommes-nous de l'opinion, rapportée
plus haut, que la formation du bourrelet osseux est due, comme celle
de la coque osseuse, à une prolifération des couches profondes du
périoste.
Symptomatologie. — Si l'on n'observe pas toujours la tumeur dans
les premières heures qui suivent l'accouchement, c'est qu'elle com-
mence par être très-peu sensible, qu'elle augmente graduellement et
qu'elle n'est reconnue qu'au moment où elle forme une saillie bien
appréciable. Le début se montre en général du premier au quatrième
jour après la naissance; on trouve une tumeur peu volumineuse,
molle et assez dépressible pour que le doigt puisse sentir l'os qui en
forme le fond. Bientôt, sous l'influence de l'établissement de la respi-
ration et des modifications de la circulation chez le nouveau-né, la
tumeur augmente et acquiert en peu de temps (il suffit quelquefois
de deux heures) son développement. Elle est alors tendue, arrondie,
rénilente et offre une fluctuation le plus souvent très-évidente, mais
quelquefois obscure. Les téguments ne sont ni œdématiés, ni ecchy-
mosés. Rarement on y observe une teinte rougeâtre, ou même une
certaine lividité (Osiander, Burkhardt, Valleix, Seux). Enfin, autour
de la base de la tumeur, on trouve le bourrelet osseux dont il a déjà
été question, cercle des anciens auteurs, qui pourrait faire croire à
une déperdition de substance dans le point de l'os occupé par la
tumeur; mais il suffit, pour éviter cette erreur, de suivre le conseil
de Valleix, c'est-à-dire de placer d'abord le doigt sur le bourrelet et
de pousser ensuite vers le centre de la tumeur. En augmentant gra-
duellement la pression on sent alors le plan ferme et résistant de l'os.
Nous mentionnerons seulement pour mémoire que Nœgelé a signalé
dans ces tumeurs l'existence de battements; Burkhardt dit les avoir
également constatés deux fois. Mais s'il n'y a pas d'erreur, chose
difficile à croire de la part de praticiens aussi éminenls, il est
permis de dire que ce phénomène est rare, et encore mal connu;
nous nous bornerons donc à le mentionner. Ces pulsations sont-èlles
dues aux artères voisines? Ou bien sont-elles transmises d'un cépha-
lémalome interne au céphalématome externe, communiquant avec
f>82 AFFECTIONS DE LA TÈTE.
le premier au moyen d'une fissure? Cette disposition a été constaté^
par Burkhardt, et nous semble devoir être la seule explication admis-
sible de ce symptôme peu ordinaire. Enfin, ajoutons qu'une forte
compression sur la bosse sanguine n'amène ni diminution dans son
volume, ni perte de connaissance, ni convulsions. Paletta dit que le '
céphalématome ne cesse pas d'augmenter jusqu'à ce qu'il soit ouvert;
cette proposition est inexacte.
Au bout de deux ou trois jours, lorsque le bourrelet s'est formé, la
tumeur resle stationnaire. Si on l'abandonne à elle-même, elle s'affaisse
et diminue avec lenteur. Le bourrelet s'avance de dehors en dedans
en envoyant des prolongements irréguliers vers le centre. Il se dé-
place suivant M. ïarnier en rétrécissant son ouverture, et la zone qu'il
occupait primitivement ne tarde pas à s'affaisser; l'os y reprend son
aspect lisse et poli comme dans le reste du crâne. A la même époque,
d'après M. Seux qui a observé ce phénomène quinze fois sur vingt-
cinq, es doigts qui pressent la tumeur perçoivent une crépitation
parcheminée qui est produite par la dépression d'une lamelle
osseuse ou cartilagineuse. Enfin le retrait du céphalématome devient
de jour en jour plus prononcé, mais la tumeur ne disparaît jamais
complètement, et le lieu où elle a existé se reconnaît toujours à une
saillie légère, due à l'ossification accidentelle développée à la surface
de l'os. Dans quelques cas, la tumeur s'enflamme, suppure, et si l'on
ne pratique pas une ouverture, l'os peut s'altérer, se perforer même,
et la vie de l'enfant courir de grands dangers.
Diagnostic. — Les tumeurs avec lesquelles on pourrait confondre
le céphalématome sont : l'encéphalocèle, les fongus de la dure-
mère, les tumeurs sous-cutanées ou sous-aponévrotiques, les loupes,
l'œdème séro-sanguin des nouveau-nés, les tumeurs érectiles du cuir
chevelu.
L'œdème séro-sanguin des nouveau-nés se distingue aisément du
céphalématome par sa consistance pâteuse ; il conserve l'empreinte j
du doigt ; il est diffus, irrégulier, n'offre point de fluctuation, point de
bourrelet autour de la tumeur. La peau qui recouvre les tissus œdé-
matiés est en général d'un rouge plus ou moins foncé. Enfin la bosse
séro-sanguine ne présente pas de tendance à l'accroissement.
Les tumeurs sanguines sous-aponévrotiques se montrent en même
temps que l'œdème précédent, auquel elles succèdent même le plus
souvent ; elles sont mal circonscrites, douloureuses et recouvertes
d'une peau dont la coloration livide présente les traces d'un accouche-
ment laborieux. La fluctuation n'y devient évidente que lorsque le
sang, d'abord infiltré dans le tissu cellulaire, a fini par rompre ses
mailles et s'est réuni en foyer; alors la distinction est plus difficile.
Valleix, cependant, fait remarquer que le céphalématome sous-apo-
TUMEURS ÉIMCRANIENNKS. 588
névrotique est placé ordinairement au sommet de la tête, comme à
cheval sur les sutures, qu'il n'a point de bourrelet osseux, et que ses
bords se terminent toujours d'une manière insensible sur les parties
saines, en présentant la consistance pâteuse de l'œdème sanguin.
Enfin , ces tumeurs sanguines sous-aponévrotiques n'ont pas la
môme tendance que le céphalématome à s'accroître plusieurs jours
après la naissance. Mais un cas très-difficile serait celui où une tu-
meur séro-sanguine, un épanchement sous-aponévrotique et un cépha-
lématome seraient superposés, ainsi que P. Dubois et Burckhardt en
ont cité quelques exemples. Le diagnostic, suivant M. Tarnier, ne
serait possible qu'après la disparition de la bosse œdémateuse et de
Fépanehement sous-aponévrotique dont la durée est plus courte que
celle du céphalématome.
Les tumeurs érectiles du cuir chevelu pourraient être confondues
avec les céphalématomes, mais elles changent de couleur à la pres-
sion; elles présentent des mouvements d'expansion et des vaisseaux
rampent à leur surface.
• Les loupes sont mobiles en tous sens.
Enfin, l'encéphalocèle est réductible, pulsatile et plus ou moins
transparente. Elle a son siège, sauf de rares exceptions, au niveau des
sutures et des fontanelles. Elle n'est pas fluctuante. Le doigt qui la
comprime sent bien un rebord osseux à sa circonférence, mais n'at-
teint pas une surface osseuse au milieu de la tumeur qu'il réduit en
produisant les phénomènes propres à la compression. Elle augmente
dans l'expiration, diminue dans Finspiration, et si Ledran a pu com-
mettre une erreur de diagnostic, c'est, comme le démontre Ferrand,
parce qu'il avait mal interprété les phénomènes qu'il avait observés.
Étiologie. — Bien qu'on ait, dans ces derniers temps, cité quelques
cas de céphalématome chez les adultes (1) ou chez des enfants âgés
de plus d'un an, et même pendant la vie intra-utérine (2), c'est géné-
(1) Disons pourtant qu'il nous serait difficile de regarder comme des céphalématomes
l'affection que !e docteur Mongeot a décrite sous ce nom chez les femmes. « Cette affec-
tion, dit-il, consiste dans une fluctuation apparaissant spontanément au cuir chevelu des
femmes, sur les régions pariétales et occipitales, qu'elle occupe parfois presque entière-
ment, s'accompagnant de plus ou moins de sensibilité locale et de céphalalgie, pou-
vant durer de un à deux septénaires et se terminant par une résolution spontanée. Dans
presque tous les cas, l'apparilion de ces tumeurs coïncidait avec l'époque de la men-
struation. » (Bulletins de l'Académie des sciences, séance du 25 mars 1857.)
(2) « Dans le cours de 1831 et 1832, un grand nombre de femmes grosses ayant
succombé au choléra asiatique, j'eus vingt-sept fois occasion de pratiquer l'opération
césarienne sur le cadavre, et en examinant la tête des enfants qui étaient morts, je
trouvai, chez un seul, une tumeur s'élevant de la surface du pariétal droit, présentant
un bord bien distinct, aigu et circulaire, laissant facilement reconnaîlre le trou de l'os.
">8/| AI'KECTIONS I)K LA TÈTE.
paiement chez- les nouveau-nés, et surtout chez ceux qui naissent d'un
premier accouchement, qu'on rencontre le céphalématome (29 fois
sur Burkhardt) ; et plus souvent chez les enfants du sexe masculin
dans la proportion de 'ik à 9 (Burkhardt).
Mais quelle est la cause efficiente, prochaine, de l'épanchement
du sang? Michaélis et Paletta l'ont attribuée à une maladie de l'os
antérieure à l'accouchement; ils s'appuient sur l'apparition des cépha-
lématomes après des accouchements faciles. En attendant que nous
disions ce qu'il faut penser de cette dernière raison, nous ferons
remarquer que les recherches anatomo-pathologiques n'établissent pas
ordinairement l'existence de cette altération, que sur une pièce sèche
appartenant à la collection de M. Depaul, on peut voir le périoste sou-
levé par un céphalématome, sans que l'os présente aucune altération,
et, qu'enfin, Naîgelé qui incisait les céphalématomes, n'a jamais
trouvé l'os altéré quand l'incision avait été faite au début. Pigné a re-
gardé le céphalématome comme l'effet d'une rupture de l'artère mé-
ningée. Mais outre que cette rupture n'a été constatée ni par l'examen
direct, ni par les injections qu'on a faites pour la démontrer, nous
ajouterons avec Valleix que les artères, en pénétrant dans le crâne, sont
déjà dans un état de division extrême et ne présentent pas de tronc-
capable de donner lieu à une hémorrhagie. Dès lors la circonstance
de la reproduction facile et rapide de l'épanchement, après qu'on a
donné issue au sang par une ponction ou une incision, ne prouve rien
en faveur de l'opinion de Pigné. Nous arrivons tout de suite à l'expli-
cation qu'en a donnée Valleix. Suivant ce dernier, le céphalématome
serait le résultat de la pression circulaire du col de l'utérus sur la partie
des os du crâne qui se présente la première. Il se passerait là ce qu'on
observe lorsqu'on presse circulairement dans la main une tête d'en-
fant naissant: il se forme à sa surface, dans les points non comprimés,
une espèce de rosée sanguine qui finit par constituer le céphaléma-
tome. Celui-ci existe en effet dans les points de la tête qui se pré-
sentent à l'ouverture du col et qui ne supportent aucune pression.
Voilà la cause la plus ordinaire de ce genre de tumeur.
On a objecté à cette théorie :
1° Qu'il existe des céphalématomes antérieurs à l'accouchement.
Cela est peut-être vrai, bien qu'il n'y ait guère à cet égard qu'une ob-
servation fort peu concluante de Burckbardt, et Valleix ne le nie pas ;
celaprouve qu'au sein de la mère, il peut se faire un décollement du
En faisant l'ouverture de cette tumeur, je fus étonné de trouver là, au lieu de la î
tière osseuse, deux lames qui, distendues comme une petite bourse, renfermaient ei
elles du sang récent, rouge et coagulé; tout le crâne et les vaisseaux sanguins, jusqu'
plus pelits, étaient gorgés de sang. » (Burekhardt.)
TUMEURS EH CRANIENNES. 585
péricrâne sous l'influence d'une violence quelconque; mais cela ne
dépose pas contre l'explication précédente. On ne dira pas, par exem-
ple, que des coups ou des chutes ne peuvent produire une fracture,
parce qu'on aura vu cette lésion se produire sous l'influence de la
contraction musculaire seulement.
2° Certains auteurs ont dit que les céphalématomes ont lieu sou-
vent après des accouchements faciles; mais dans un accouchement
réputé facile, la tête peut subir une conslriction assez considérable;
et, d'ailleurs, n'a-l-on pas vu à la suite de pareils accouchements
l'œdème séro-sanguin, dont la production nécessite une pression assez
forte et assez prolongée?
3° Enfin, on a vu des céphalématomes survenir chez des enfanls
qui étaient venus au monde par les pieds; mais on ne peut pas nier la
possibilité d'une constriclion de la tête dans ces cas, puisque dans
des accouchements de ce genre, le tronc et les membres étant sortis,
on a plus d'une fois été forcé de recourir au forceps pour dégager
la tête.
De nos jours encore, MM. Lévy, Rokitansky et Giraldès se sont ins-
crits en faux contre l'opinion de Valleix. Ces auteurs ne s'expliquent
pas pourquoi la pression du col, qui agit en ralentissant la circulation
veineuse et en congestionnant les capillaires, n'occasionnerait pas une
ecchymose pure et simple, plutôt qu'un décollement du péricrâne et
consécutivement une hémorrhagie sous-périostale? Tout enfant qui
serait resté quelque temps au passage, surtout chez une primipare
dont le col est plus rigide, serait-il donc infailliblement atteint d'un
céphalématome? 11 n'en est rien. Et ce qui le prouve, c'est qu'on l'a
observé chez des enfants dont l'expulsion, des plus aisées, s'était effec-
tuée sans le secours du médecin ni de la sage-femme. Ces preuves
ont paru concluantes à M. Dubois qui, abandonnant l'opinion de
"Valleix, considère le céphalématome comme engendré par une contu-
sion survenue pendant la vie intra-utérine. Rokitansky s'est aussi
rangé à cet avis. (Giraldès, Leçons cliniques sur les maladies chirurgi-
cales des enfants, 1868.)
Traitement. — On a employé différents moyens qui sont : 1° Les
résolutifs, préconisés par Nsegelé et Zeller; ils ont peu d'action sur la
tumeur; aussi quand ils"n'ont produit aucun résultat avantageux au bout
de quatre à cinq jours, conseille-t-on de recourir à d'autres moyens;
2° le séton et les caustiques qui ont été rejetés comme dangereux ; 3° la
compression qui est plus efficace, mais qui peut faire suppurer la tu-
meur, et dans le cas où il y aurait communication entre le céphaléma-
tome et un épanchement intra-crânien, comme cela s'est vu, il pourrait
survenir des symptômes cérébraux graves; 4° les injections irritantes
dans la tumeur qui présentent également trop de danger pour qu'un
586 AFFECTIONS UK LA TÈTJi.
chirurgien prudent ose y recourir ; 5U l'incision qui est, de tous les
moyens, le plus défendu. On a coutume de la l'aire large et le plus loin
possible des troncs artériels, alin d'éviter l'hémorrhagie qui, à cet âge,
esl difficile à arrêter, et est souvent suivie de mort. La dénudation du
crâne n'est pas dangereuse chez les nouveau-nés; la grande vitalité 1
des parties rend leur mortification difficile et le recollement des tégu-
ments assez prompt. Mais outre les dangers d'hémorrhagie dont nous
avons parlé, il peut aussi survenir une inflammation que rien ne peut
enrayer. 6° Enfin l'expectation pure et simple qui compte M. Seux
parmi ses plus chauds partisans. Sur 19 observations, cet auteur cite
dix-huit guérisons qui se sont produites dans une période qui varie de
10 jours à 2 mois, et dans le 19e cas, l'enfant, dont le céphalématome
suivait une marche régulière, mourut au quinzième jour d'une entérite
avec muguet confluent.
Nous conseillons donc l'expectation pure et simple, aidée, si l'on
\ eut, de l'emploi de quelques résolutifs.
# 1
§ VII. — Pneumatoeèle du crâne.
C'est à M. Costes (de Bordeaux) que revient l'honneur d'avoir publié
le premier travail ex professo sur les tumeurs emphysémateuses du
crâne. Mais son mémoire, qui date de 4 859, ne s'occupe que de la tu-
meur de la région temporale consécutive aux lésions de l'apophyse mas-
toïde, et M. Louis Thomas (de Tours), dans sa thèse inaugurale en 1865,
à propos d'un malade du service de M. Denonvilliers, malade observé
aussi par M. Péan, a donné le premier une description complète du
pneumatoeèle du crâne, en rapprochant les tumeurs consécutives aux
lésions du frontal, dont on n'avait encore que l'observation due à
.Tarjavay et le cas de Duverney le Jeune (1703), des tumeurs qui résul-
tent de la perforation du temporal.
Dans un rapport fait sur la thèse de M. L. Thomas, M. Ed. Cruveil-
hier, discutant le siège de la tumeur, s'exprime ainsi : « La région du
crâne, formée de couches superposées, offre extérieurement à la boîte
osseuse trois plans où peut s'épancher un fluide : le tissu cellulaire sous-
cutané, le tissu cellulaire sous-aponévrotique et enfin l'espace virtuel à
l'état normal, mais que pourrait créer le décollement du périoste. Les
conditions anatomiques de la tumeur, les dépressions qu'elle présente
ad niveau des sutures, l'accroissement de volume graduel, tout vient
à l'appui du siège sous-périostique de l'épanchement gazeux. »
Pour MM. Thomas et Cruveilhier, le pneumatoeèle est formé par un
gaz provenant soit des apophyses mastoïdes, soit des sinus frontaux,
soit encore (Cruveilhier) de l'antre d'Highmore. Ce gaz analysé par
TUMEUHS KPIOIIANIICNNES. 587
M. Forclos a donné sur 100 parties 87,2» d'azote, 10,88 d'oxygène et
\}8U d'acide carbonique. En un mot, c'est de l'air atmosphérique mo-
difié par le contact des tissus vivants. Du reste la collection gazeuse ne
dépasse jamais les limites de la région crânienne et succède à l'atro-
phie et à la perforation de la lame externe des cavités aériennes que
nous venons d'énumérer.
« A mesure, dit M. Thomas, que l'air atmosphérique s'infiltre et se
collectionne sous le péricrâne, la surface externe des os du crâne de-
vient irrégulière et présente des dépressions et des saillies plus ou
moins volumineuses. Les dépressions indiquent les points où le péri-
ibâne a cédé complètement dès le début, et, par conséquent, la voie
qu'a suivie le gaz. Les saillies, au contraire, sont le résultat de pro-
ductions osseuses ou cartilagineuses, dans les points où le péricrâne
a conservé plus ou moins longtemps, ou conserve encore par leur in-
termédiaire des adhérences avec les os du crâne. Cette altération est
la conséquence de l'épanchement gazeux, elle disparaît du reste rapi-
dement lorsqu'on évacue le gaz et que, parla compression, on prévient
la reproduction de la tumeur.
Mais suivant M. le docteur Chevance dont le premier travail remonte
à 1852, et qui, en 1867, a fait paraître une courte note sur la Ipneu-
matocèle, la perforation de la paroi externe des sinus frontaux ou des
cellules mastoïdiennes ne peut compter que pour une hypothèse à
laquelle il préfère celle d'une fracture, soit de l'apophyse pétrée au
niveau de la caisse du tympan, soit de toute autre partie correspon-
dant à la tumeur. MM. Richet, Bonnafont et Demarquay se sont rangés
à cette opinion.
M. Chevance pense en outre que faute d'autopsie, les conditions ana-
tomiques de la tumeur, son lieu d'origine, sa marche, sa réductibilité
à la pression, son étendue, son accroissement en rapport avec le vo-
lume d'air qu'elle contient, l'absence de dépression au niveau des su-
tures, les circonstances commémoratives autorisent à penser que
l'épanchement gazeux siège au-dessus et non au-dessous du périoste.
Quoiqu'il en soit de ces opinions si opposées, le diagnostic delapneu-
matocèle du crâne n'offre pas de difficulté : la tumeur, quelquefois
réductible, augmentant pendant les efforts du malade, est sonore à la
percussion pratiquée à l'aide d'un choc brusque et, s'il est possible
d'en obtenir la réduction, on sent à travers les parties molles les irré-
gularités osseuses dont nous avons déjà parlé. En oùlre la réduction est
accompagnée d'un bruit de sifflement ou de râle muqueux, perceptible
h l'auscultation par le chirurgien et souvent perçu par le malade.
Parmi les dix ou douze cas de pneumatocèle actuellement connus,
un seul a été suivi de mort après opération. C'est [donc là une affec-
tion bénigne par elle-même et qui n'offre de dangers qu'en raison de
588 AFFliCTIONS DE i.A TÈTE.
l'intervention chirurgicale que nécessite !;i trop grande difformité!
L'indication est d'obtenir le recollement du périoste. Pour ce faire,
la plupart des chirurgiens ont provoqué la suppuration de l'enveloppe
libreuse. Mais celte méthode a fourni un cas de mort, sans compter]
dans d'autres cas moins funestes, de graves accidents. Aussi Jarjavay
avait-il tenté, à l'aide d'un bouton à deux tètes, percé d'un conduit, <l'e
donner au gaz une issue permanente. M. Thomas propose d'évacuer le
gaz par la ponction et de provoquer par la compression le recollement
du périoste. Dès que ce résultat est obtenu partout, sauf au niveau de
l'ouverture des cellulles mastoïdiennes ou des sinus frontaux, il con-
vient de mettre à nu par une incision la lamelle perforée. On fait
ensuite suppurer le fond de l'infundibulum de façon à obtenir une
cicatrice qui résiste, pendant l'effort, à la pression atmosphérique.
§ VIII. — Tumeurs érectiles.
Les tumeurs érectiles se 'présentent au crâne, comme dans les autres
régions, sous des aspects différents, selon que leur point de départ a
lieu dans les capillaires, dans les artères, dans les veines ou simulta-
nément dans plusieurs de ces vaisseaux.
Dans le premier cas, elles sont caractérisées par une simple tache
violacée; dans le second, elles sont le siège de battements que Ton
sent sous le doigt. Lorsqu'elles sont veineuses, elles offrent l'aspect
d'une masse spongieuse, sans battements, se dilatant sous l'in-
fluence des efforts. Enfin lorsqu'elles sont mixtes, elles donnent lieu
à des tumeurs spongieuses, d'aspect veineux, au milieu desquelles on
rencontre les battements artériels. La description de ces tumeurs
ayant été donnée plus haut (voy. t. I, p. 9), nous ne nous arrê-
terons pas à les décrire, et nous n'insisterons pas sur le diagnostic,
différentiel de ces tumeurs avec les tumeurs veineuses en communi-
cation avec la circulation intra-crânienne. Xous dirons cependant,
qu'en raison de leur rareté comparée à la fréquence d'autres tumeurs
dans la môme région, et aussi parce que l'abondance de cheveux
très-épais chez quelques sujets empêche de bien en constater l'éten-
due, la forme et la coloration, il n'est pas rare que ces tumeurs don-
nent lieu à des erreurs de diagnostic. Ces erreurs, toutefois, ne seraient
pas pardonnables, si elles étaient commises par un chirurgien exercé.
C'est ainsi que chez le malade dont nous donnons la figure ci-
contre, les médecins qui avaient été appelés à le soigner, croyant avoir
affaire à un kyste sébacé, avaient pratiqué au ccnlre de la tumeur une
incision qui la divisait dans toute sa hauteur, suivant son diamètre
vertical. Après ce mode de traitement, l'erreur n'avait pas été de
TUMEURS ÉPICRANIENNES. f>89
longue durée, car le malade avait failli mourir entre leurs mains, tant
était grande la quantité de sang artériel et veineux qui s'échappait de
eette incision. Cependant à force de soins, les téguments intéressés
finirent par se cicatriser, et ce fut dans cet état que le malade vint se
soumettre à un traitement chirurgical approprié.
Nous avons vu la même erreur commise sur d'autres malades, el
Fie. 108. — Tumeur érectile artérioso-veineuse.
(De la collection de M. Pcan.)
On voil que la tumeur, avant d'être traitée par M. Pcan, avait été prise pour une loupe et incisée sur
toute sa hauteur, ce qui avait causé une hémorrliagic grave et mis la vie du malade en péril. M. Péan
possède dans sa collection un autre dessin représentent un cas analogue, où la même erreur et la même
opération furent faites. Dans le premier cas, la guérison fut obtenue par les injections de perchlorure
de fer, et dans le second par les caustiques.
M.Péan possède dans sa collection la photographie d'un enfant âgé d'une
quinzaine d'années, chez lequel une tumeur semblable, située dans
la même région, donna lieu également à une erreur de diagnostic, et
fut traitée de la même façon. Au moment où les téguments qui recou-
vraient la tumeur furent incisés, une hémorrhagie presque impossible
à tarir survint, qui mit le malade en danger de mort. Ce ne fut qu'a
grand'peine qu'on pût l'arrêter, grâce au perchlorure de fer aidé de
la compression. Mais sous l'influence de ces moyens, les téguments
;>90 fcWEGTIQMS ue la TÈTE.
s'étanl escbarifiég, de nouvelles hémorrhagies se reproduisaient néces-
sairement par les orifices béants de la tumeur, et le malade n'aurait
pas tardé à succomber à l'anémie, si des moyens plus rationnels
n'avaient été employés.
Chez le premier de ces malades, la guérison lut presque entière-
ment obtenue à l'aide d'injections de perchlorure de fer faites a plu-
sieurs reprises dans les artères afférentes à la tumeur et dans le tissu
érectile qui les entourait, de façon à les oblitérer jusqu'à faire dispa-
raître les battements de ces troncs artériels et du tissu spongieux dei
la tumeur.
Gbez le second, au contraire, en raison de la dénudation de la tu-
meur, la guérison ne put être obtenue qu'à l'aide de caustiques puis-
sants, tels que la pâte de Vienne et le caustique de Canquoin, appli-
qués de façon à détruire du même coup le tissu spongieux et les
principaux vaisseaux nourriciers de la tumeur.
§ IX. — Varices artérielles.
Les varices artérielles du cuir chevelu, de môme que les tumeurs
érectiles dont nous venons de parler, s'observent assez fréquemment;
tantôt elles sont congénitales, plus rarement elles sont accidentelles.
Heine (de Heidelberg) paraît admettre qu'il existe quelques rapports
entre le siège des varices congénitales et celui des arcs branchiaux;
aussi leur a-t-il donné le nom d'angiomes fissuraux, en se basant sur
leur production dans le voisinage des fentes branchiales. II dit môme
avoir constaté, dans ces cas, une dégénérescence graisseuse de la
tunique moyenne des artères branchiales. Quant à nous, nous n'in-
sisterons pas sur l'anatomie pathologique de ces tumeurs que nous
avons décrite longuement (t. I), et nous dirons seulement quelques
mots de leur marche, de leur diagnostic et du traitement qui leur est
applicable.
Au point de vue des symptômes, les varices artérielles présentent
quelque analogie avec les varices veineuses; parfois même elles les
précèdent et offrent une forme peu différente, mais elles s'en dis-
tinguent par des battements isochrones au pouls, s'accompagnant
d'un bruit particulier qu'on a comparé à celui du rouet. Ces batte-
ments sont très-visibles à l'œil nu; ce bruit est souvent perçu par le
malade lui-même, et devient bientôt pour lui une cause de gêne in-
cessante.
Dans certains cas, les varices artérielles peuvent éroder les os et
même arriver à les perforer. M. Verneuil cite un cas de ce genre,
dans lequel il existait une perforation par laquelle le sang, s'étant
TUMEURS KPICRANIENiNKS. 591
épanché dans le crâne, y a déterminé des accidents mortels. Il es
plus fréquent, toutefois, de voir ces varices user peu peu les tégu-
ments qui les recouvrent, les ulcérer et donner lieu ainsi à de fré-
quentes et à d'abondantes hémorrhagies.
Ces hémorrhagies, par leur présence, constituent un phénomène
grave.
Traitement. — Dans bien des cas, il suffit d'avoir recours, soit à la
cautérisation avec le chlorure de zinc, soit à des injections de per-
chloruie de fer, soit à la ligature des vaisseaux, soit enfin à la ligature
en masse par le procédé de Rigal de Gaillac. Mais quand les varices
sont très-étendues, si elles ne s'accompagnent pas d'accidents graves,
les moyens que nous venons de donner n'étant plus suffisants pour
amener la guérison, on doit se contenter d'exercer une légère com-
pression au moyen d'une calotte moulée sur le crâne. Enfin, lorsqu'il
survient des accidents assez graves pour compromettre la vie des ma-
lades, tels que les ulcérations, et par suite une hémorrhagie d'une
grande fréquence et d'une grande abondance, on a conseillé alors
d'avoir recours à la ligature de la carotide primitive du côté malade ;
et même, si ce moyen ne suffit pas, à la ligature des deux carotides.
Tel est, du moins, le conseil qu'a donné Robert (Gaz. des hôp., 1851),
dans un travail où il rassemble un certain nombre de faits à l'appui
de cette méthode. Enfin on a conseillé après la ligature d'une seule
carotide, d'attaquer directement la tumeur par les moyens ordi-
naires.
§ X. — Tumeurs de la voûte du crâne formées par du sang en
communication avec la circulàtion veineuse intra-crânienne.
Ces tumeurs n'avaient pas encore été décrites, lorsque j'eus l'occa-
sion d'en observer un curieux exemple dans mon service à l'hôpital
des Cliniques. Ce cas m'a permis de faire sur ce sujet plusieurs
leçons orales qui ont été recueillies par les élèves qui suivaient mon
serviee, et en particulier par E. Dupont, qui en a fait l'objet d'une
thèse inaugurale extrêmement remarquable, intitulée: Essai sur tin
nouveau genre de tumeurs de la voûte du crâne formées par du sang en com-
munication avec (a circulation veineuse intra-crânienne.
Anatomie pathologique. — Ces sortes de tumeurs siègent ordinai-
rement entre le péricrâne et la couche fibro-musculaire ; suivant
quelques auteurs, elles seraient le plus souvent situées entre le périoste
et les os. Elles offrent une cavité à laquelle on peut distinguer doux
paroi;; : une paroi externe est formée tantôt par le derme et l'aponé-
vrose crânienne unis ensemble, tantôt, outre ces deux couches, par
/
592 AFFECTIONS DE LA TÊTE.
le péricrâne que soulève le liquide de la tumeur, el une paroi interne
formée soit par l'os seul, soit par l'os recouvert de son périoste, plus
mince alors à ce niveau. La dure-mère est parfois décollée dans une
certaine étendue et vient former une troisième couche à la paroi de ces
tumeurs. Enfin dans deux observations, l'une de Bérard, l'autre de
Flint où il s'agit d'une dilatation variqueuse d'une veine émissaire des
sinus méningiens, les diverses couches se trouvent constiluécs uni-
quement par les parois même de la veine.
Le point le plus important de Pétude de ces tumeurs est leur com-
munication avec la circulation veineuse intra crânienne ; c'est tou-
jours avec le sinus longitudinal supérieur que se fait celte commu-
nication. Comment se fait-elle? c'est ce que nous allons apprendre en
poursuivant l'étude anatomo-pathologique de ces tumeurs. L'os peut,
à ce niveau, présenter une ou plusieurs ouvertures. Quand il n'y a
qu'une ouverture, elle est de forme variable, irrégulière, et elle résulte
généralement de renfoncement d'un fragment d'os dans le sinus lon-
gitudinal supérieur ou de l'intervalle non consolidé d'une ancienne
fracture.
Suivant quelques auteurs, la fracture du crâne ne serait pas l'origine
la plus fréquente de ces sortes de tumeurs. Elles se développeraient
spontanément par un processus particulier dû à une atrophie partielle
des os, et alors on voit sur la table osseuse une dépression qui cor-
respond à ce niveau. Quand, au contraire, il y a plusieurs ouvertures,
elles sont assez petites pour qu'on ne puisse pas les apercevoir à
l'œil nu.
Le plus souvent la tumeur contient du sang veineux; à ce sang se
trouvent quelquefois mélangées quelques matières solides qui ne sont
probablement autre chose que des fibres de tissu cellulaire condensé.
On a souvent trouvé ces cavités vides post mortem, ce que l'on explique
par la position de la tôle au moment de la mort. Quoiqu'il en soit,
ce sang communique avec l'intérieur du crâne par des veinules ménin-
giennes, partant du sinus longitudinal supérieur ; ces veinules s'acco-
lent h l'os et le traversent en formant des ouvertures vis-à-vis des-
quelles le sang vient du sinus dans la tumeur. Cette communication
peut aussi se faire de la façon suivante : le sang arrive dans la cavité
de la tumeur sur les côtés d'un fragment d'os ayant perforé le sinus
et maintient ainsi une ouverture béante.
Stmptomatologie. — Généralement, ces tumeurs paraissent siéger
de préférence sur le frontal ou au sommet de l'occipital, presque tou-
jours sur le trajet du sinus longitudinal supérieur; leur volume est
variable, mais la plupart du temps peu considérable ; elles sont molles,
fluctuantes, indolentes môme à la pression; autour d'elles, il ne se fait
pas de développement des vaisseaux; on ne constate ni battement-.
TUMEURS ÉBICKAHltENNJSS. 593
ni bruit vasculaire. Cependant Azam, dans un cas semblable, dit avoir
entendu un bruit de souffle au moment où la tumeur était brusquemenl
réduite. Ces tumeurs sont en effet réductibles, et celte réductibilité
môme est un de leurs caractères les plus saillants, elle n'entraîne pas
toujours avec elle de symptômes cérébraux; toutefois, il y a un certain
nombre de cas dans lesquels ces phénomènes encéphaliques, maux de
tète, vertiges, etc., se produisent à. la suile de la réduction de ces tu-
meurs; c'est pourquoi J. Dupont en distingue deux formes : la pre-
mière, dans laquelle il n'y a pas de symptômes encéphaliques par
suite de la réduction de la tumeur par compression; la seconde, dans»
laquelle ces phénomènes apparaissent. Celle distinction est d'une cer-
taine importance au point de vue du diagnostic différentiel.
Tantôt les téguments qui les recouvrent n'ont subi aucune modifica-
tion, ni dans leur texture; ni dans leur coloration ; tantôt, au contraire,
ils sont violacés et amincis.
Enfin, parmi les signes distinctifs, il en est un de la plus haute im-
portance ; nous voulons parler des variations.de volume que subissent
ces tumeurs selon les diverses positions de la tôle ; la tumeur aug-
mente de volume et atteint son maximum dans la flexion de la tête en
avant. Dans l'observation rapportée par M. Dupont, ce maximum avait
7 centimètres de diamètre et 2 centimètres et demi de hauteur. Dans
d'autres observations, ce volume alteignait celui d'un œuf de poule.
Dans la position verticale de la tète, la tumeur diminue et peut môme
disparaître complètement. Ces deux caractères de l'augmentation de
volume dans la flexion de la tête en avant, et de la diminution ou môme
de la disparition complète de ces tumeurs dans l'élévation de la tôte,
sont constants, et méritent pour cela d'être pris en sérieuse consi-
dération. Mais les auteurs ne sont plus d'accord sur les variations du
volume de ces tumeurs dans l'extension de la tête; les uns ont noté
l'augmentation, d'autres la diminution.
Les mouvements respiratoires ne sont pas non plus sans influence
sur ces variations de volume ; celui-ci augmente dans les expirations
forcées et diminue dans les profondes inspirations.
La compression des veines jugulaires internes produit le même
résultat qu'une expiration forcée, c'est-à-dire que la tumeur augmente
de volume. Enfin, on peut facilement constater que ces variations de
volume sont dus à la communication de la tumeur avec la circulation
veineuse intra-crànienne, en faisant une compression exacte autour de
la fumeur, et en séparant ainsi les deux circulations intra et extra-
crànienncs ; on constate que tous les phénomènes que nous venons
d'indiquer se reproduisent de la même façon.
Diagnostic. — Les autres tumeurs de la voûte du crâne avec les-
quelles celles-ci peuvent être confondues, sont les bosses sanguines,
NÉLATON. — p.vnr. chjr. r.i 38
59'-! A KKECTIONS DE LA TETE.
les abcès phlegmoneux, les abcès froids extérieurs au crâne, les ané-
vrysmes veineux, les tumeurs érectiles sous-cutanées, et entin, dans
les cas où se montrent des phénomènes encéphaliques par suite de la
compression, les cncéphalocèles, les méningocèles, lescéphalématomes
et les abcès à l'intérieur et à l'extérieur du crâne. Il serait trop long
de passer en revue, pour chacune de ces maladies, fous les symptômes
à l'aide desquels on pourrait les dilTérencier, aussi nous ne nous atta-
cherons qu'aux plus importants, et sans parler des phénomènes géné-
raux qui accompagnent quelques-unes de ces tumeurs, telles par
exemple, que les abcès à l'intérieur et à l'extérieur du crâne, il y
a deux symptômes qu'on observe toujours dans les tumeurs érectiles
dont nous parlons et qui permettent d'établir le diagnostic, ce sont :
d'une part, l'influence des différentes positions de la téte et des
mouvements respiratoires exagérés sur les changements de volume,
et d'autre part, la persistance de ces variations de volume, après une
compression exacte faite autour de la tumeur. Ajoutons enfin que
dans bien des cas, la ponction exploratrice complétera le diagnostic,
et il faudrait toujours y avoir recours avant d'ouvrir la tumeur; car
si on l'ouvrait par suite d'une erreur, on exposerait les malades aux
plus grands dangers.
Marcqe et rRONOSTic. — Ces tumeurs présentent une marche géné-
ralement très-lente, et le plus souvent elles ne constituent qu'une
simple infirmité pour les personnes qui en sont atteintes. Le pronostic
n'est donc pas grave ; il faut noter, toutefois, les dangers des violences
extérieures qui pourraient déterminer un travail pyogénique funeste
et amener une terminaison fatale.
Étiologie. — L'étiologie de ces tumeurs est à peu près inconnue.
Cependant, dans un certain nombre de cas, on a pu la rapporter au
traumatisme.
Traitement. — Le traitement doit être purement palliatif, et il faut
proscrire toute opération. L'hémorrhagie, l'entrée de l'air dans les
sinus, la phlébite de ces sinus, tels sont les accidents que l'on aurait à
redouter si l'on pratiquait seulement une incision sur ces tumeurs.
Les seules indications à suivre sont de protéger la tumeur contre les
violences extérieures et d'empêcher son accroissement. Une douce
compression et l'application de bandages enduits d'une substance em-
plastique contenant des astringents à base d'alun ou de tannin rem-
pliront bien ces indications.
AFFECTION S DES OS Dl' CHANE.
595
ARTICLE V.
AFFECTIONS DES OS DU CRANE.
S, I. — Ostéite. — Carie. — Nécrose.
Ostéite. — Nous ne reviendrons pas ici sur ce qui a été dit de l'os-
téite dans le volume précédent (voy. t. II, p. 1). Nous nous conten-
terons de rappeler que l'ostéite superficielle a été décrite sous le nom
d'ostéite péricstique, l'interstitielle sous le nom de diploïque, et la
profonde sous le nom d'ostéo-méningienne. De là les noms de sous-
périostiques aigus et chroniques, de diploïques et d'ostéo-méningiens,
donnés aux abcès consécutifs à ces ostéites.
Lorsque l'inflammation est superficielle, elle est assez facile à recon-
naître à la douleur spontanée, exagérée par la pression, s'irradianl
plus ou moins loin dans le voisinage, de même qu'au gonflement et à
l'iduration du cuir chevelu et des couches sous-jacentes, y compris
le périoste. Lorsqu'elle est diploïque, les symptômes sont déjà moins
faciles à localiser; ils sont plus obscurs encore lorsqu'elle est pro-
fonde. C'est au début surtout que le diagnostic est douteux; les sym-
ptômes locaux sont à peine apparents. Il peut même n'y avoir aucun
point douloureux ou tuméfié ; mais au bout d'un temps variable, huit
à dix jours par exemple, la douleur spontanée augmente et peut être
assez intense pendant la nuit pour entraîner de l'insomnie et môme
une certaine difficulté pour le malade à ouvrir la paupière du côté le
plus douloureux. Ce ptosis, suivant Graves, pourrait faire croire à une
affection cérébrale s'il était plus complet ; mais comme il n'est dû qu'à
l'inflammation des rameaux nerveux palpébraux, il offre moins d'im-
portance.
On comprend cependant que l'ostéite profonde, surtout lorsqu'elle
suppure, se complique aisément de méningite; etM. Chassaignac, dans
sou travail sur les plaies de tête, attribue aux suppurations diploïques
la fréquence de l'infection purulente qui succède à ces plaies et qui
avait été déjà constatée par les anciens auteurs.
Lorsque l'ostéite est diffuse, i! est bon d'appliquer un traitement
anliphlogistique énergique, surtout lorsque l'inflammation est franche,
et de prévenir la suppuration. Lors, au contraire, que l'origine du
mal peut être rattachée à la syphilis, le traitement par le mercure et
l'iodure de potassium sera tout naturellement recommandé. Graves
vante le calomel à haute dose et poussé jusqu'à la salivation bien
596 AFFECTIONS DE LA TÊTE.
que, dans le même chapitre, il attribue au mercure une part très-
large dans la production de ces sortes d'inflammations. Une lois la
suppuration produite, il est bon de donner issue au pus de bonne
heure, afin d'éviter la nécrose et les diverses complications dont nous
avons parlé.
Carie. — La carie des os du crâne s'observe assez fréquemment.
L'anatomie pathologique de celte affection a été traitée plus haut
voy. t. II, p. 25), assez longuement pour que nous n'y revenions pas.
Rappelons toutefois que l'affection peut commencer tantôt par la table
externe de l'os, tantôt par sa table interne.
Dans le premier cas, elle s'étend souvent au périoste; il se déve-
loppe alors une tumeur molle, indolente, qui s'enflamme, s'ouvre et
met à nu la portion cariée de l'os. Quand au contraire c'est dans ht
table interne que la maladie prend naissance, on ne tarde pas alors à
observer tous les phénomènes de la compression du cerveau; il se
forme une tumeur peu volumineuse, fluctuante, indolente. La pres-
sion de cette tumeur augmente les phénomènes de compression céré-
brale. Son ouverture, qu'elle soit spontanée ou pratiquée par le chi-
rurgien, donne issue à une quantité de pus considérable et laisse aperce-
voir la perforation des os du crâne. Il est rare dans ces cas que l'affec-
tion ne se propage pas au cerveau ou tout au moins à ses enveloppes.
La carie syphilitique des os du crâne présente parfois une disposition
particulière, analogue aux demi-cercles des syphilides annulaires ou
demi-annulaires.
Au point de vue du traitement, le siège delà carie est de la plus haute
importance. Si elle est superficielle, on se contentera d'ouvrir les abcès
lorsqu'ils apparaîtront. Quand ils sont profonds, on pourra trépaner
de façon à permettre aux liquides de s'écouler librement au dehors et
d'empêcher l'inflammation de se propager au cerveau. Nous signalerons
aussi le danger qu'il y aurait à employer la cautérisation par suite de
lapropagation possible de la chaleur au cerveau.
Nécrose. — Nous avons vu plus haut (t. II, p. 29), en faisant l'histoire
détaillée de la nécrose, que les os du crâne, surtout chez l'adulte, en
sont souvent atteints. Ses causes, avons-nous dit, peuvent être externes
ou internes, et parmi ces dernières la syphilis est de beaucoup la plus
fréquente. Les causes externes sont les fractures comminutives, les
contusions, les brûlures qui dénudent les os et provoquent la suppu-
ration.
Nous rappellerons que les séquestres, qui sont le résultat de la né-
crose, offrent parfois une étendue considérable; puisque Saviart rap-
porte l'observation d'un malade qui demandait l'aumône dans son
crâne; que d'ailleurs, les grands traumalismes produisent des séques-
tres moins étendus, et que l'aspect de ces séquestres varie suivant la
AFFECTIONS DES OS DU CRANE. 597
mu se qui les produit; rappelons, d'autre part, qu'un certain nombre
d'observations nous ont permis de constater que dans les régions où
les os sont superficiels comme au crâne, à la lace, une large dénuda-
tion, même consécutive à une suppuration pblcgmoneuse, ne produit
bas nécessairement la nécrose, et que très-souvent les parties molles
voisines adhèrent définitivement à la surface dénudée. On sait, d'ail-
leurs, que Ténon, dans ses expériences sur la dénudalion des os, a
obtenu des résultats qui sont venus confirmer l'observation clinique
(voy. t. II, p. 42).
Enfin nous avons vu que les vapeurs de phosphore blanc produisaient
fréquemment la nécrose chez les ouvriers qui fabriquent les allumettes
chimiques. Bien que, le plus souvent, dans ce cas, la nécrose siège,
presque exclusivement sur les maxillaires et les os de la face, elle peut
atteindre par propagation quelques-uns des os du crâne.
Quant à l'anatomie et à la physiologie pathologiques, nous nous
contenterons de rappeler qu'au point de vue de la réparation des por-
tions osseuses nécrosées, les os du crâne font exception, pour quel-
ques points, aux règles générales que nous avons établies pour la
réparation dans les os plats. Lorsqu'en effet le périoste est détruit, la
dure-mère s'épaissit seulement, et au lieu d'une véritable ossification
c'est, avons-nous dit, une sorte d'incrustation qui se fait par suite de la
production à la surface de la dure-mère d'une petite quantité de phos-
phate calcaire.
Nous n'avons rien à ajouter ici à ce que nous avons dit des sym-
ptômes et du diagnostic de la nécrose en général.
Quant au traitement, le chirurgien, tant que les accidents sont bénins,
ne doit pas se hâter d'intervenir; il se contentera d'ouvrir les abcès.
Nous rappellerons aussi les bons effets de l'application de corps gras
ou émollients sur les parties dénudées, lorsque les parties molles dé-
sorganisées ou enlevées ne peuvent plus recouvrir entièrement la
surface de l'os. D'autre part, nous ne saurions trop répéter combien
est dangereuse et funeste l'application, en pareil cas, des topiques sti-
mulants dont l'effet constant est de déterminer la nécrose qu'on veut
prévenir. Lorsque la nécrose s'accompagne de troubles spéciaux tels
que de la paralysie, de la contracture, de la fièvre, du coma, le
chirurgien ne devra plus attendre l'élimination spontanée du séquestre,
mais bien procéder à son extraction, soit par une simple incision des
parties molles, soit avec des pinces, soit enfin par l'application d'une
couronne de trépan. Enfin, lorsque le séquestre est tellement volu-
mineux que la perte de substance qui succède à son ablation est trop
considérable, il est bon d'appliquer une calotte artificielle pour pro-
téger le cerveau.
598
AFFECTIONS DE LA TÊTE.
§ II. — Atrophie des os du crâne.
L'atrophie des os du crâne résulte très-souvenl de la pression con-
tinue d'une tumeur; mais quelquefois aussi on observe une atrophie
spontanée de ces os. Cette affection a été étudiée avec le plus grand
soin par M. Sauvage (thèse de Paris, 1869: Recherches sur l'état sénile
du crâne). Il résulte de ces recherches, que c'est une affection relative-
ment assez rare, puisque sur 2000 crânes examinés par M. Sauvage,
28 seulement présentaient cette atrophie. Elle ne se montre générale-
ment que dans la vieillesse, au delà de cinquante ans; elle paraît
atteindre de préférence le sexe féminin. Les os ainsi atrophiés sont
réduits en une lame mince et transparente. Le plus souvent, cette
atrophie siège au niveau des bosses pariétales ou sur les côtés du
sinus longitudinal supérieur, jamais on ne l'a constatée à la base du
crâne ; cependant elle tend parfois à se généraliser et envahit une
grande partie des os du crâne; cette affection présente une curieuse
particularité, c'est que très-souvent elle affecte une symétrie parfaite.
Le musée Dupuytren contient un certain nombre de pièces sur les-
quelles on peut vérifier ce fait. La plupart du temps, l'atrophie
atteint la table externe ainsi que le diploé et laisse intacte la table in-
terne. Il peut arriver qu'elle n'atteigne que le diploé ; on dit alors
qu'elle est interstitielle. Les os s'amincissent de plus en plus et peu-
vent même arriver jusqu'à se perforer.
Faut-il, comme le pense M. Duplay, attribuer à une perforation de ce
genre, ou autrement dit, à une perforation atrophique, la production
des tumeurs veineuses en communication avec la circulation intra-
crânienne et dire que le pneumatocèle du crâne a lieu par perfora-
tion atrophique des cavités crâniennes (sinus frontaux, cellules mas-
toïdiennes)? Des faits seraient nécessaires pour appuyer cette théorie.
L'étiologie de cette affection est encore complètement inconnue.
Le diagnostic de l'atrophie des os du crâne pendant la vie est le plus
souvent fort difficile, sinon impossible; mais si Ton parvient à le
faire, le traitement consistera tout simplement dans la protection des
parties atrophiées contre les violences extérieures.
§ III. — Crâniomalacie.
L'ostéomalacie, quand elle est localisée exclusivement aux os du
crâne, est une affection qui ne se montre que chez les enfants et qui
consiste, comme on sait, dans le ramollissement des os, quelquefois
d'un seul os, le plus souvent de l'occipital. Cette affection qui a été bien
AFFECTIONS 1JKS OS DU CIIANE. f>99
étudiée pour la première fois par Elsœsser-, se développe généralement
du troisième au cinquième mois; c'est à une mauvaise hygiène que la
cause en est le plus souvent attribuée. rîœker a cru la trouver, pour
un certain nombre, de cas, dans la diminution des phosphates terreux
dans le lait des nourrices. On distingue trois formes de ramollissement :
tantôt il se fait par une résorption de lavsuhstance osseuse, les cel-
lules s'arrondissant et se remplissant d'une matière molle, graisseuse
qui bientôt occupe la plus grande partie du tissu osseux ; d'autres fois
toute la matière terreuse de l'os se résorbe par suite d'une altération
chimique et c'est ordinairement ainsi que les choses se passent dans
l'ostéomalacie générale. Enfin l'os peut s'atrophier et ses faces se recou-
vrir d'une substance molle de nouvelle formation qui devient quelque-
fois d'une épaisseur plus considérable que celle de l'os même. Un
seul crâne peut présenter ces trois variétés. Nous avons dit que
c'était l'occipital qui était le plus-- souvent atteint, et, chose remar-
quable, on a presque toujours constaté la disparition complète de la
portion verticale; il se fait souvent des perforations, surtout au niveau
de la suture lambdoïde.
Une grande agitation, surtout pendant la nuit, la perte du sommeil,
sont les premiers symptômes par lesquels s'accuse la maladie, puis
peu à peu le système nerveux devient de plus en plus surexcité et l'on
ne tarde pas à voir apparaître des convulsions ; en présence de ces
symptômes on devra examiner l'occiput en prenant, toutefois, les plus
grandes précautions, car la pression seule de cette partie, si elle est
ramollie, déterminera des accidents convulsifs, des syncopes, etc. Or
ces convulsions spontanées ou provoquées sont une cause de mort
très-fréquente.
Le traitement de cette aifection est purement médical : huile de foie
de morue, toniques, etc.
§ IV. — Des exostoses, des sypbilomes et des hyperostoses.
Exostoses. — Nous nous sommes assez longuement étendus sur les
diverses variétés d'exostoses du crâne (voy. t. II, p. /i78), pour qu'il n'y
ait pas lieu d'en faire ici une nouvelle description anatomo-patholo-
gique. Rappelons seulement qu'elles diffèrent suivant qu'elles se déve-
loppent à la surface externe, à la surface interne ou dans le diploé des
os, et qu'elles revêtent des aspects variés, non-seulement au point de
vue de la structure, du siège, du nombre, du volume, mais encore au
point de vue des causes. Les plus fréquentes parmi ces dernières sont
celles qui sont dues à la syphilis cl au traumatisme il est plus rare de
les voir survenir sous l'influence de la grossesse.
fi 00 AFFECTIONS de LA TÈTE.
Dans de telles conditions, on conçoit que les symptômes diffèrent
suivant la variété en présence de laquelle se trouve le chirurgien.
Les exostoses qui proéminent à l'extérieur sont seulement recon-
naissables à la vue et au toucher; il en est de môme de celles qui nais»
sent dans le diploé ou enostoses, surtout lorsqu'elles forment un relief ,
du côté de la face externe ; celles qui se développent vers l'intérieur du
crâne peuvent au contraire échapper à l'examen local et, en compri-
mant le cerveau, donnerlieu à des symptômes fonctionnels de la plus
haute gravité; ces dernières il est vrai, lorsqu'elles se développent len-
tement, peuvent passer inaperçues chez certains malades dont le cer-
veau s'habitue peu à peu à la compression, mais chez le plus grand
nombre, des troubles se manifestent du côté des nerfs du mouvement,
de la sensibilité et des sens qui peuvent entraîner de la paralysie, des
convulsions épileptiques, des inflammations méningées, des hémor-
rhagies et même la mort.
Les syphilom.es peuvent se développer dans la couche sous-périoslique
Fie. 109. — Périostite et ostéite gommeuse du crâne chez un jeune gaiçon de
quatorze ans, avec syphilis héréditaire (Yirchow .
des os du crâne etdonner lieu àdes tumeurs multiples, que l'on appelait
autrefois des gommes osseuses (fig. 109). Ces tumeurs peuvent aussi
prendre naissance dans le diploé et peuvent alors arriver à refouler le
diploé et à perforer les lames compactes superficielles. Ces produc-
tions syphilitiques s'accompagnent généralement de carie, de nécrose,
d'atrophieou d'hypertrophie; elles peuvent aussi s'incruster de sels
calcaires cl se transformer en exostoses. Généralement leur volume
AFFECTIONS D1£S OS DU CRANE. 601
varie entée celui d'un pois et celui d'une pomme; elles présentent une
couleur jaunâtre ou rougeâlrc. Quant à leur structure anatomique, elle
a été sutlisammenl décrite (t. Il, p. 563), pour que nous n'ayons pas à
v revenir ici.
Le plus fréquemment, en même temps que ces tumeurs des os, on
rencontre aussi des tumeurs syphilitiques multiples déterminées soit
h la surface, soit dans l'épaisseur du cerveau. Souvent même le sy-
philome débute par les méninges et se propage secondairement dans
les os du crâne. Quant à leurs symptômes, ils varient scion l'époque de
leur évolution; mais il faudra toujours, ici comme ailleurs, interroger
avec soin les antécédents, surveiller aussi les douleurs ostéocopes avec
tous leurs caractères que nous ne rappellerons pas ici; disons enfin
que le plus souvent ces tumeurs s'ulcèrent, mais qu'elles peuvent aussi
présenter une certaine tendance à s'ossifier. Le diagnostic n'est réelle-
ment difficile qu'au début et alors que ces tumeurs prennent naissance
dans les régions profondes; mais il arrive toujours un moment où il
devient facile de les distinguer des autres tumeurs qui peuvent se déve-
lopper dans les os du crâne.
Au point de vue du pronostic, ces tumeurs, lorsqu'elles siègent aux
os du crâne, peuvent donner lieu à de très-graves complications par
suite des troubles qu'elles peuvent occasionner dans le cerveau lui-môme,
tels que ceux qui résultent de la compression, par exemple : c'est dans
ces derniers cas que le chirurgien ne devra plus se contenter d'avoir
recours seulement au traitement antisyphilitique, mais bien intervenir
directement.
Quant au traitement, nous n'avons rien de particulier à en dire.
Hyperostoses. — Nous avons fait connaître plus haut (t. Il, p. 510)
que Thyperostose au lieu d'être générale, c'est-â-dire au lieu d'atta-
quer le squelette tout entier, pouvait être partielle, et que dans ces
cas elle pouvait déterminer l'hypertrophie de la presque totalité ou
d'une partie des os du crâne. Nous avons assez longuement décrit
loutes ces différence:, pour qu'il soit inutile d'y revenir.
§ V. — Cbondromes du crâne.
On trouve cette espèce de tumeurs à la base du crâne, siégeant plus
particulièrement h la synchondrose sphéno-occipitale, c'est-à-dire dans
le cartilage qui est situé entre la partie basilaire de l'os occipital et le
sphénoïde, ou plus exactement entre le corps de la vertèbre occipitale
el celui de la seconde ou moyenne vertèbre crânienne. L'apparition de
celte tumeur, que M. Yirchow a décrite le premier sous le nom d'ec-
chondrose sphéno-oeeipilale. est d'autant plus frappante que le carti-
()02 AFJ'JiCTJONS DE VA TÈTE.
lage situé entre la vertèbre occipitale et la vertèbre sphénoïdale posté-
rieure s'ossifie dès la puberté, de telle sorte que toute la base du
qrâne ne l'orme plus qu'une seule pièce. Cette ossilication se fait tou-
jours très-irrégulièrement, non pas, comme cela se passe ailleurs, entre
deux noyaux d'ossilication voisins séparés par du cartilage, où l'on
voit constamment de nouveaux disques de cartilage se transformer en
os d'une manière régulièrement progressive, mais ordinairement de
telle sorte que la ligne d'ossification est dentelée. Dans celte forma-
lion de dentelures, M. Virchow a observé plusieurs fois que des por-
tions du carlilage étaient circonscrites de tous les côtés par de l'os ej
persistaient à cet état, tandis que la ligne d'ossification s'avançait; si
bien qu'il reste souvent en arrière de cette ligne des portions isolées de
carlilage. La synchondrose devient d'ordinaire entièrement osseuse ;i
son pourtour inférieur, tandis que la partie supérieure touchant la
cavité crânienne est encore entièrement cartilagineuse et se retrouve
immédiatement sous la dure-mère. Ici l'ecchondrose croît tellement
en hauteur, que sur l'os dénudé ou macéré elle apparaît comme une
protubérance sur la surface plane du clivus. A cet endroit, la dure-
mère passe au-dessus du clivus sans y adhérer, séparée souvent de l'os
par une couche très-vascularisée de moelle, et il peut en résulter une
saillie apparemment sans protubérance, parce que la dure- mère la
recouvre encore entièrement. La synchondrose s'ossifie plus tard entiè-
rement et les os forment un tout continu, tandis que la portion qui fail
saillie persiste encore à l'état cartilagineux. Si elle conserve une cer-
taine grosseur moyenne, elle semble aussi de son côté devoir toujours
s'ossifier plus tard, et alors se produit le cas que l'on peut voir assez
souvent au clivus, à savoir : une véritable exostose située à cet endroit.
Mais que la croissance devienne plus active dans cette proéminence,
celle-ci en viendra à percer la dure-mère; il s'y produit une ouver-
ture, et ensuite, si l'excroissance grandit encore, elle s'étend sous la
forme d'un bouton sur la face libre de la dure-mère. Quelquefois
aussi, dans ces cas, la plus grande partie de la tumeur s'ossifie en par-
tant de la base; seulement on trouve alors la surface ordinairement
recouverte d'une couche cartilagineuse et semblable à l'extrémité
articulaire d'un os. L'excroissance, en grandissant, s'élargit et forme
une tumeur arrondie, qui, à mesure qu'elle s'accroît, prend une con-
sistance de plus en plus gélatiniforme ou muqueuse, résultant essen-
tiellement de ce que les cellules prennent le développement particulier
de physalides et que la substance intercellulaire se ramollit et forme
une masse presque liquide contenant de la mucine.
Ce corps acquiert, dans les cas les plus prononcés, le volume d'un
pois, et prend d'autant plus l'aspect vésiculaire ou cystique qu'il esl
plus volumineux. Il présente parfois la plus grande analogie avec un
AFFECTIONS DES us DO CRANE. 603
grain de mole hydatique ; il est, comme celui-ci, de nature très-
molle, mais essentiellement solide. Il siège naturellement en un point
très-constant. Il correspond intérieurement au pont tic Varole: l'ex-
croissance s'applique par conséquent toujours contre celui-ci et sui-
vant que la saillie occupe exactement le milieu ou qu'elle est située
un peu plus à droite ou à gauche, elle se trouve soit à droite, soit à
gauche de l'artère basilaïre. Il se forme ordinairement une légère
adhérence entre la tumeur et la pie-mère, de telle sorte que lorsqu'on
enlève, sans grande précaution, le cerveau, le corps d'apparence vé'si-
culaire se déchire et reste adhérent au pont de Varole, comme s'il
s'était développé du sein de la pie-mère (arachnoïde). Mais si l'on fait
attention en détachant la base du cerveau de la base du crâne, on
trouve toujours que ce corps a un pédicule extra-méningé et que sa
genèse le fait appartenir non au pont de Varole, mais à l'os tribasi-
lairc. (Virchow, Pathologie des tumeurs, t.*I, passim.)
§ VI. — Cancer des os.
Nous verrons, en parlant des lbngusdela dure-mère, que les cancers
des os ont été souvent confondus avec ceux qui prennent naissance
dans la dure-mère et le cerveau. Pour ce qui est de l'anatomie patho-
logique, nous dirons qu'on peut trouver soit à la surface externe, soit
à la surface interne, soit dans le diploé des os du crâne, toutes les
variétés de cancers des os que nous avons décrites précédemment
(voy. t. II, p. 570). Rappelons cependant en quelques mots que ces
tumeurs, soit qu'elles se développent à la face externe des os, soit
qu'elles prennent naissance sur leur face interne, ont une grande ten-
dance à se propager du côté de la dure-mère, et même à l'éroder et à
l'enflammer. Les symptômes locaux permettent aisément de constater
la présence des productions cancéreuses qui se montrent vite à l'exté-
rieur; quand elles ont acquis un certain volume, elles se présentent
sous forme de tumeurs bosselées de consistance tantôt ferme, tantôt
molle. Un peu plus tard, elles peuvent traverser l'os, être ou non
réductibles, présenter des battements isochrones à ceux du pouls et
donner aux doigts la sensation de parchemin. Quand, au contraire,
elles se développent du côté du cerveau, elles donnent lieu aux mêmes
symptômes que les autres tumeurs cérébrales.
Au point de vue du diagnostic, rappelons que les cancers qui se
développent sur la face interne des os du crâne sont très-fréquemment
confondus avec les fongus de la dure-mère, et que le plus souvent il est
impossible ou tout ou moins extrêmement difficile de les en distinguer.
Le traitement est le même que celui des autres tumeurs ; nous y
reviendrons plus loin.
AFFECTIONS DE LA TÊTE.
ARTICLE VI.
TUMEURS INTR A-CRANIENNES.
§ I. — Fongus de la dure-mère.
Sous le nom de fongus de la dure-mère, on a compris des tumeurs
de nature et d'origine différentes, ayant pour résultat commun de per-
forer les os du crâne. Cette définition laisse sans doute à désirer sous
le rapport de la précision, mais il ne nous est pas possible d'en donner
dès à présent une. meilleure, car ce serait anticiper sur une discussion
à laquelle nous devrons nécessairement nous livrer pour établir la
nature de ces tumeurs, et déterminer le tissu qui leur a servi de point
de départ.
Bien que cette maladie n'ait point échappé à l'observation des auteurs
anciens, son historique ne commence guère qu'avec le mémoire de
Louis. Ce chirurgien, en effet, fut le premier qui rassembla toutes les
observations éparses dans les livres, et répandit les plus vives lumières
sur cette question presque inconnue jusqu'alors. Les frères Wenzel,
avant rencontré sur le cadavre plusieurs de ces tumeurs, se mirent à
les étudier avec soin, et après avoir comparé leurs observations avec
celles du secrétaire de l'Académie de chirurgie et des autres chirur-
giens, ils déduisirent de cet examen comparatif une théorie ingénieuse
sur la nature et le mode de formation de ces tumeurs : ils établirent
sur des bases plus solides sa symptomatologie, et enfin abordèrent
l'histoire de son traitement.
Louis et les frères Wenzel considéraient la dure-mère comme le point
de départ constant des fongus. Leur opinion régnait à peu près exclu-
sivement dans la science, lorsque Ph. Walther, ayant observé que celte
affection pouvait prendre naissance dans les os du crâne, rejeta la
théorie de ses prédécesseurs, ainsi que leur symptomatologie, et s'ef-
força de faire prévaloir de nouvelles idées. Dès lors la question fut
étudiée avec soin en Allemagne, et parmi les chirurgiens qui s'en
occupèrent avec le plus de succès, nous devons mentionner Klein,
Siebold, Graîfe, Ebermayer, Chélius. En France, l'histoire de celte
affection s'enrichit aussi des articles de Lassus, de Boyer, de Velpeau,
Abercrombie, des observations de Bérard, Rostan, M. J. Cruveilhier,
et de plusieurs membres de la Société anatomique.
Anatomie pathologique. — On s'est longtemps borné à dire que
ces tumeurs étaient fongueuses, sarcomateuses, etc., sans donner les
caractères physiques, anatomiques de leur tissu. On a môme englobé
TUMEURS [NTRA-CRA N IENNES . 605
sous le nom do /uugus, des tumeurs de nature pblegmasique. Mais il
résulte d'une analyse faite par Velpeau des faits connus dans la science
et de quelques-uns qui lui sont propres, que tous ces fongus sont con-
stitués par un tissu cancéreux. Nous avons eu plusieurs fois occasion
de vérifier par nous-même l'exactitude de celte assertion. Sur un
homme dont nous dirons l'histoire un peu plus loin, nous avons re-
cueilli quelques parcelles d'une tumeur fongueuse à laquelle il avait
succombé, et ces parcelles examinées au microscope par M. Kobin,
comparativement avec des portions de tissu cancéreux provenant d'une
amputation du col de l'utérus, ont présenté, ainsi que ces dernières,
les cellules propres au cancer. Toutes les tumeurs dites fongueu^^
que nous avons examinées étaient de nature encéphaloïde,
Cependant Velpeau pensait que le tissu squirrheux peut également
former la base des tumeurs fongueuses. Il en a trouvé deux de celte
espèce sur une femme dont il a publié l'histoire en 1825. Mais ces tu-
meurs se sont-elles réellement comportées comme les véritables fongus ?
avaient-elles détruit, perforé le crâne? C'est ce que Velpeau ne dit
point. Nous avons vu d'ailleurs, en traitant du cancer des os, que ces
derniers ne présentent jamais la dégénérescence squirrbeuse.
On a aussi trouvé des tumeurs fibreuses, des tumeurs fibro-plastiques,
d'autres myéloplaxiques, d'autres appelées hématiques et qui conte-
naient du sang plus ou moins transformé (Gueneau de Mussy); on a
même rencontré des tubercules. Lenoir a observé entre les deux tables
des os du crâne une substance verdâtre, qui n'est autre probablement
que cette espèce de tumeur désignée sous le nom de chloroma, proba-
blement à cause de sa couleur verte. Virchow prétend même y avoir
découvert des gliomes, ou productions nouvelles, développées aux dé-
pens de la névroglie, des psammomes, ou tumeurs contenant du sable
cérébral, des gliosarcomes . On a enfin parlé de fongosités nées sur les
membranes du cerveau et des os, après des plaies de tête, fongosités
qui auraient dégénéré et seraient devenues des tumeurs à aspect can-
céreux.
Après le mémoire de Louis, il fut admis que toutes ces tumeurs
avaient leur point de départ dans les couches externes de la dure-mère,
que les os étaient constamment perforés de dedans en dehors par une
usure semblable à celle que déterminent les tumeurs anévrysmales.
Les frères Wenzel, Boyer, Ebermayer, et la plupart des chirurgiens
français admirent l'opinion de Louis. Mais cette question d'origine a
fait le sujet de nombreuses contestations. Walther, en effet, prouve
avec deux observations, que le fongus peut naître du diploé et du pé-
ricrâne, mais il nie à tort que la dure-mère puisse en être le point de
départ. Déjà avant Walther, J.-L. Petit avait rangé ces tumeurs parmi
les carnificalions des os; Sandifort avait donné des descriptions con-
()U() AFFECTIONS DE LA TÈTE.
traires à celles de Louis, et Sicbold père, d'après deux observations,
avait proposé de substituer le nom de fongus du crâne à celui de fongus
de la dure-mère. Chélius, en 1832, concilia toutes ces manières de voir
et M. J. Cruvcilbicr est arrivé aux mômes résultats. Si l'on consulte
attentivement les faits, on est conduit aux conclusions suivantes :
1° Tantôt la tumeur a pris naissance à la surface externe (fig. 1 ] ])
de la dure-mère, sans altération préalable des os. C'est la doctrine de
Louis (observations de Louis, Marrigues, Gourtavoz, Cboparl, Janchius
A. Bérard, Cruveilhier, etc.). Ebcrmaycr et Klein précisent davantage
encore le point de départ de l'affection, qu'ils font naître des glandes
de Pacchioni. D'autres fois c'est à la surface interne (fig. MO) de la
Fig. 110. — Sarcome de la dure-mere cérébrale, grandeur naturelle. La tumeur luit à
la surface interne de la membrane une saillie convexe vers les hémisphères céré-
braux; elle présente à son pourtour une forte hypérémie (Virchow).
dure-mère. Dupuytren, Y.elpeau, Ebermayer, en rapportent des obser-
vations concluantes.
2° Tanlôt c'est dans le tissu osseux diploïque (observations de Lauth,
Siebold père, Siebold fils, etc.).
3e Tantôt c'est à la surface externe du crâne, avec propagation vers
l'intérieur de cette cavilé (observations de Lassus et de Chélius).
k° Enfin ces tumeurs peuvent se développer de prime abord dans la
pie-mère ou dans la substance même du cerveau. RI. J. Cruveilhier cite
plusieurs faits de ce genre.
Les points qui présentent le plus souvent ces tumeurs son! dans
TUMEURS lNTJU-CKAMEiNNKS. 00 î
L'ordre de fréquence : 1° les régions pariétales, soit à cause de leur
étendue, soit, comme le veulent Kloin et Ebermayer, à cause du grand
nombre de glandes de Pacchioni qui se trouvent sur les côtés du
sinus longitudinal supérieur; 2° les régions temporales; 3° les régions
frontale et occipitale; A0 enfin la base du eiâne, où l'on a observé le plus
rarement ce genre de tumeurs. On en possède cependant quelques
exemples dans les régions orbito-nasales (J.-L. Petit, Rostan, Bérard,
jtfelpeau), dans la région du roeber (Voisin (de Versailles), thèse de Thi-
bault, 1816). Enfin, dans un cas présentéen I8/16 à la Société anatomique,
la tumeur était située immédiatement en arrière de l'apophyse crista-
galli, et très-exactement sur la ligne médiane; elle existait dans un
dédoublement de la dure-mère.
Volume. — Il varie beaucoup. On a vu des tumeurs grosses comme
une aveline, et d'autres qui, mesurées à leur base, offraient 25 ou
30 centimètres de circonférence.
Nombre. — En général (trente-huit fois sur cinquante, \'elpeau), on
ne rencontre qu'une seule. tumeur sur le môme individu. Il est des cas,
cependant, où l'on en rencontre un certain nombre. Ainsi, il y avait
trois perforations du crâne d'un vieillard qui est mort dans mon service
à Bicétre. Il y en a quatre dans un cas cité par Meckel, cinq dans un
de Baillie, huit dans un de Palelta, et dix-huit dans un cas qui appar-
tient à Sandifort.
En se développant, ces tumeurs perforent les os du crâne, sans laisser
de résidu. Cette perforation peut se faire de deux manières : ou bien la
tumeur procédant de l'intérieur détruit l'os de dedans en dehors, et
l'on trouve alors que l'altération porte beaucoup plus sur la table in-
terne que sur l'externe; ou bien l'os est détruit de dehors en dedans,
et la table externe est détruite dans une plus grande étendue que
l'interne.
Stmptomatologie. — Tant que le fongus ne se dessine pas à l'exté-
rieur par un relief plus ou moins prononcé, il est difficile de recon-
naître son existence. On a, en effet, d'un côté, rencontré plusieurs fois
à l'autopsie des tumeurs fongueuses de la dure-mère qui n'avaient pas
été soupçonnées pendant la vie; et, d'un autre côté, ces tumeurs dé-
terminent différents troubles qui peuvent appartenir à des affections de
la tête autres que le fongus. Ainsi, quelques malades ont éprouvé; pen-
dant un temps plus ou moins long, une douleur fixe, quelquefois lan-
cinante, dans un point de la tête, sans aucun autre trouble fonctionnel.
D'autres fois à cette céphalalgie s'ajoute un peu d'engourdissement dans
une partie latérale du corps; le malade a moins d'aptitude au travail,
il a une tendance inaccoutumée au sommeil, ses sens se troublent; il a
des bourdonnements, des vertiges, quelquefois des syncopes, et même
des accès épilepliformes. De tous ces caractères, on le voit, il n'en est
(H)H AFFECTIONS WS LA TÊTE.
aucun qui soit pathognomonique de l'affection qui nous occupe. Nous
avons de plus ajouté qu'ils peuvent l'aire complélemenl défaut : nous
en avons un exemple dans La première observation de Louis. Ce fut,
comme on sait, le barbier du malade qui remarqua qu'en pressan! sus
un point du crâne il produisait un bruit analogue à celui que l'on ob-
tient lorsqu'on froisse un parchemin sec. Ce bruit, qui, pour le dire en
passant, constitue un des signes les plus importants du fongus, était
produit par une pellicule osseuse qui n'était pas encore détruite par la
tumeur, mais qui ne tarda pas à l'être. Chez ce malade, cependant, le
fongus n'avait été précédé d'aucun symptôme qui pût faire soupçonner
sa présence clans le crâne.
Mais lorsque la tumeur l'ait saillie à l'extérieur (lig. 111), elle se pré-
sente dans l'état suivant : la tumeur, tantôt arrondie, plus souvent large
et bosselée, d'une dureté médiocre, présente une fluctuation obscure
et deux sortes de battements, les uns isochrones aux battements des
artères cérébrales, les autres coïncidant avec les mouvements d'expi-
ration. Cette tumeur n'a point de mobilité latérale; mais, par une
compression graduelle et soutenue, on la réduit dans le crâne (1) : en
même temps, le malade éprouve des éblouissements, des contractions
involontaires dans certains muscles, un engourdissement dans les
muscles du côté opposé, quelquefois une perte complète de sensi-
(1) Dans le cas de Robin, cité par Louis, il suffisait même d'un simple changement
de position pour la faire disparaître.
TUMEURS INTRA -CRANIENNES. 609
bilité et môme une syncope (1). Il est une chose digne de remarque :
c'est que lorsque ces tumeurs sont accompagnées de douleurs vives,
douleurs qui souvent présentent le caractère des douleurs névral-
giques, la compression les fait disparaître, ou du moins les affaiblit
beaucoup. On a expliqué ce fait en disant que, par cette réduction, on
faisait cesser la compression exercée sur la base de cette tumeur par
le cercle osseux, inégal, quelquefois hérissé de pointes acérées qui lui
a livré passage. Mais comme celte réduction amène aussi une diminu-
tion de la sensibilité générale, la diminution de la douleur pourrait
bien ici tenir à la même cause. Lorsque la tumeur est en partie ré-
duite, on sent, en portant le doigt autour de sa base, un cercle osseux
qui limite la perte de substance qu'ont éprouvée les os du crâne.
Tels sont les symptômes qui accompagnent ordinairement ces sortes
de tumeurs; mais il n'est pas rare de voir manquer plusieurs d'entre
eux. Ainsi les battements n'existent pas quand la tumeur s'est fait
jour à travers une ouverture étroite et qu'elle est venue se renfler en
s'épanouissant à l'extérieur du crâne ; ils manquent également quand
la tumeur ne fait aucune saillie à l'intérieur de cette cavité. Ils faisaient
également défaut dans un cas observé par Jobert et dans deux autres
qui appartiennent à Velpeau. Quelquefois la tumeur est irréductible,
comme nous le voyons dans l'observation de A. Bérard ; cependant
on aurait tort de conclure avec Walther qu'elle est presque toujours
irréductible, à cause de son adhérence aux os du crâne. On conçoit
encore que, si la tumeur s'étale à l'extérieur des os, il sera impossible
de reconnaître le pourtour de la perforation. En terminant l'exposé
des symptômes du fongus, nous noterons encore quelques symptômes
qui varient suivant les lieux où la tumeur tend à se faire jour, tels
que les fosses nasales, l'orbite, le conduit auditif externe. Dans le cas
de Rostan, qui fut communiqué à la Société anatomiqy.e par Cruveil-
hier, la tumeur avait déprimé, ramolli les deux lobes antérieurs du
cerveau, et détruit les nerfs ^olfactifs ainsi que le chiasma des nerfs
optiques. En bas, elle s'introduisait dans les fosses nasales dont elle
avait percé la voûte. Dans le cas de Bérard, il y avait une amaurose
présentant ce phénomène remarquable, qu'elle disparût subitement,
mais momentanément. Cette disparition fut attribuée par ce chirur-
gien au déplacement qu'éprouva la tumeur quand elle entra dans les '
fosses nasales, cette espèce de bascule du fongus ayant pu rendre
momentanément la liberté au nerf optique comprimé par lui en
arrière.
Ces tumeurs se développent ordinairement avec lenteur; on en a vu
(1) On a cité (Louis) des cas où la réduction de la tumeur produisait au contraire
«ne atténuation de3 symptômes.
NÉLATON. — PATH. CH1R. HT. — 39
01 0 AFFECTIONS DE LA TÈTE.
qui sont restées stationnaires pendant plusieurs années; chez certains
sujets, elles n'ont amené la mort qu'au bout de dix, vingt, trente et
ràème quarante ans. Quand elles s'ouvrent, elles se comportent au
crâne comme tous les cancers ulcérés des autres parties du corps.
Cependant, c'est moins par suite de l'épuisement qu'amènent soit une
suppuration chronique, soit des hémorrhagies répétées, que la mort
a lieu; celle-ci dépend le plus ordinairement des désordres céré-
braux. Quelques malades deviennent hémiplégiques, d'autres tombent
dans un état d'insensibilité générale et s'éteignent sans secousse vio-
lente. Quelques-uns périssent après plusieurs attaques d'épilepsie,
d'autres enfin succombent atteints d'une méningite ou d'une altération
de la substance cérébrale (foyers apoplectiques, purulents, par
exemple).
Diagnostic — On peut confondre une tumeur fongueuse de la
dure-mère avec une loupe, une encéphalocèle, un céphalématome,
une tumeur érectile du crâne. Voici les caractères distinctifs de cha-
cune de ces affections :
1° Les loupes sont mobiles et ne présentent aucun battement. L'ab-
sence de perforation aux os du crâne ne permet pas de les faire dis-
paraître ou diminuer par la compression.
2° L' encéphalocèle est assez difficile à distinguer du fongus, dont elle
offre quelques-uns des symptômes, tels que la réductibilité par la
compression, et l'assoupissement, la perte de sensibilité, la syncope
sous l'influence de cette manœuvre; les battements de la tumeur, etc.;
mais elle diffère du fongus par les caractères suivants: elle est congé-
nitale, ou elle a succédé à une perte de substance produite aux os du
crâne, soit par une plaie, soit par une carie ou la trépanation. En
outre, l'encéphalocèle spontanée n'a été observée le plus souvent qu'au
niveau des sutqres ou des fontanelles ; elle n'est en général accompa-
gnée d'aucune douleur, et elle ne tend pas à s'accroître comme le
fongus.
3° Dans le céphalématome, la tumeur est fluctuante à son centre,
dure sur] ses bords, qui sont comme taillés à pic, ce qui pourrait faire
croire que la boîte osseuse est perforée dans ce point. Mais il suffit
pour sentir l'os sur lequel repose la collection sanguine de déprimer
avec le doigt le centre de la tumeur. Celle-ci se laisse déprimer à son
centre, mais ne disparaît point par la pression; elle est rarement le
siège de battements.
k° Les tumeurs érectiles présentent quelquefois aussi des pulsations
et sont réductibles par la compression comme le fongus; mais lors-
qu'on a réduit une tumeur de cette dernière espèce, on trouve une
ouverture pratiquée aux os du crâne : or, les tumeurs érectiles du
crâne laissent les os intacts. De plus, la compression de la carotide
TUMEURS INTRA-CRANIENNES. 611
primitive ferait cesser les battements dans les tumeurs érectiles, à
moins que la tumeur érectile ne fût intra-crânienne ; le diagnostic
serait alors beaucoup plus difficile. La compression du fongus don-
nerait des phénomènes de compression cérébrale par suite de son
déplacement : c'est peut-être là le seul signe diagnostique.
Ajoutons enfin que si la tumeur détermine la cachexie et la teinte
jaune-paille des téguments, sa nature sera facilement reconnue, mais
ces phénomènes sont loin d'être fréquents. Il est plus ordinaire que
la mort survienne avant la cachexie révélatrice, auquel cas le dia-
gnostic peut être réduit à une simple présomption fondée sur l'âge et
sur les antécédents héréditaires du malade. Quant à la coïncidence
d'une autre production cancéreuse, elle est exceptionnelle.
Étiologie. — Suivant les frères Wenzel, le fongus se développe soit
à l'occasion d'une violence extérieure, soit sous l'influence d'une dia-
thèse quelconque, soit après une inflammation qui donne lieu à un
épancheraient de lymphe plastique: cette lymphe finit par s'organiser
à la surface externe de la dure-mère et par former un fongus. Il est
vrai que parmi les malades chez lesquels ces faits ont été observés,
plusieurs ont eu des contusions au crâne, d'autres étaient scrofuleux,
rhumatisants, atteints de scorbut, d'autres affectés de syphilis ; néan-
moins l'influence de ces causes sur la production des fongus est plus
que douteuse, et nous ne sommes pas plus éclairés à ce sujet que
pour les autres cancers. La carie, la nécrose des os peuvent bien pro-
duire sur la dure-mère quelques végétations, mais ce ne sont pas là de
véritables tumeurs fongueuses.
Les deux sexes sont à peu près également soumis à cette affection ;
quant à l'âge, c'est surtout entre trente et cinquante ans que, suivant
la remarque de Boyer, on a le plus fréquemment observé les fongus
de la dure-mère.
Pronostic. — Le pronostic est très-grave ; cependant ces fongus
paraîtraient exposer moins à la cachexie que les autres cancers. Dans
tous les cas, le degré de gravité est ici subordonné au volume, à l'an-
cienneté de la tumeur, à son siège et à l'intensité des troubles fonc-
tionnels.
Traitement. — Les moyens à l'aide desquels on pourrait espérer
obtenir la résolution de ces tumeurs sont, à juste titre, abandonnés.
Doit-on donc recourir à la médecine opératoire pour en débarrasser
les malades? Il y a des raisons fort graves qui militent contre toute
opération chirurgicale. En effet, ces tumeurs peuvent être multiples,
et, dès lors, à quoi servirait-il d'en opérer une si l'on doit laisser les
autres. Portera-t-on l'instrument sur toutes sans exception? Mais,
d'abord, il peut en exister qu'on ne soupçonne point; et d'ailleurs,
qui peut prévoir toute la gravité d'opérations aussi nombreuses pra-
(H2 AFFECTIONS DE LA TÊTE.
liquées à la tôte? La compression, les caustiques, la ligalure, les
simples incisions ont, dans beaucoup de cas, caui-é une mort rapide.
Il en a été de môme de l'extirpation qui, à part quelques exceptions
fort rares, a toujours été faite incomplètement. Enfin, on a aussi pra-
tiqué l'extirpation complète en .agrandissant la perforation du crâne,
et en excisant circulaircment la partie de la dure-mère qui supportait
la tumeur; or celle opération a presque toujours amené la mort des
malades. Ces raisons ne suffisent-elles pas pour faire rejeter toute
opération? Cependant les chirurgiens les plus prudents, parmi les-
quels on peut citer Boycr, n'ont pas craint de conseiller d'opérer dans
les cas où la tumeur serait peu volumineuse, le sujet jeune et bien
portant. La gravité du mal, et parlant la nécessité urgenle d'en débar-
rasser le malade, même au risque d'accidents graves, peut seule faire
absoudre une semblable hardiesse. Nous ajouterons, en terminant,
que la cachexie cancéreuse, la saillie de l'œil, la perte de l'odorat, de
la vue, de l'ouïe, l'hémiplégie, sont des contre-indications formelles à
toute opération.
Dans le cas où le chirurgien s'est décidé à opérer et où le cerveau
est mis à nu par l'opération, Vidal conseille de réunir immédiatement
et de ne mettre en contact avec l'encéphale que des chairs vivantes.
Ce praticien avait aussi conseillé, si la perte de substance était con-
sidérable, de recourir à l'auloplastie et même d'utiliser pour cela des
parties empruntées à des animaux. C'est là un procédé qui deman-
derait pour être accepté à être sanctionné par l'expérience.
On lira, sans doute, avec quelque intérêt l'observation suivante; elle
a pour objet une affection qui a les rapports les plus intimes avec celle
que nous venons de décrire, et pourra servir de complément à notre
description.
Le nommé Turet, âgé de quarante- six ans, cultivateur, entre à l'hô-
pital des Cliniques (service de chirurgie) le 28 octobre l&hk. Cet
homme a toujours joui d'une santé excellente, et est exempt de tout
antécédent syphilitique. Au déclin d'une fluxion de poitrine qu'il eut
il y a deux mois, il commença à éprouver dans la tête des douleurs
assez vives, pulsatives et se faisant sentir également la nuit et le jour.
En même temps apparurent les tumeurs dont nous allons parler. A
noire première visite, le 29 octobre, nous trouvons à la surface du crâne
quatre tumeurs formant un relief que l'on aperçoit à première vue,
et qui varie peu pour chacune d'elles. Ce relief peut être évalué appro-
ximativement à 1 centimètre au-dessus de la courbe normale des os du
crâne. Les tumeurs ont une base à peu près circulaire qui s'unit sans
limites bien tranchées avec les parties saines avoisinantes ; leur dia-
mètre est de 6 à 7 centimètres pour trois d'entre elles; il n'est que de
2 centimètres et demi pour la quatrième, qui est d'une date plus ré-
TUMEURS INTIU'CRANIENNES. 613
cente, car elle ne commença à se montrer que huit jours avant l'entrée
du malade à l'hôpital. La consistance de ces tumeurs est ferme, sans
cependant présenter la dureté du tissu osseux ; elles donnent aux doigts
qui les pressent la sensation d'un tissu dense et élastique, tel que le
tissu squirrheux. Il n'existe d'ailleurs ni rougeur, ni empâtement, ni
chaleur, ni fluctuation au niveau de ces tumeurs, rien en un mot qui
puisse donner l'idée d'un travail phlegmasique. Deux d'entre elles
occupent les régions temporales, et sont placées au-dessous des mus-
cles, ainsi qu'on le constate facilement, en engageant le malade à exé-
cuter quelques mouvements de mastication; une troisième est située
à la partie antérieure et supérieure du crâne, à l'union de la suture sa-
gittale et fronto-pariétale ; la quatrième, qui est la plus petite, corres-
pond à l'angle postérieur et supérieur du pariétal gauche. Toutes quatre
semblent intimement adhérentes aux os sous-jacents : la pression la
plus forte y développe h peine quelque douleur, et n'affaisse point la
saillie qu'elles forment à la surface des os du crâne. On ne remarque
aucun trouble dans les fonctions des organes des sens non plus que
dans la sensibilité et la myotilité; l'appétit est normal; le malade n'a
rien perdu de ses forces, il dit se porter très-bien. Ces faits furent i té—
rativement constatés les jours suivants. Puis, au bout de quelques
jours, on s'aperçut que ces tumeurs commencèrent à présenter des
battements d'abord faibles, mais qui ne tardèrent pas à devenir très-
apparents. Ayant étudié ceux-ci avec attention, nous reconnûmes qu'ils
étaient de deux sortes, les uns isochrones au soulèvement des artères,
les autres aux mouvements d'expiration.
Nous nous attendions à voir ces tumeurs s'accroître et parcourir
toutes les phases des affections cancéreuses ; cependant, à notre grand
étonnement et sans qu'il fût fait aucun traitement, les tumeurs nous
parurent décroître graduellement, et, en effet, le 1er décembre elles
avaient complètement disparu : à leur place se trouvaient autant
de dépressions au niveau desquelles on constatait très-facilement par
le toucher que le crâne était perforé. Ce malade, débarrassé de ses
tumeurs, sortit de l'hôpital ; mais il ne tarda pas à y rentrer, dans le
même état qu'au moment de sa sortie pour ce qui concerne l'affec-
tion des os du crâne, mais atteint d'un vaste épanchement dans la
plèvre gauche. Il mourut au bout de quelques semaines, et voici ce
que l'autopsie nous permit de constater. Dans la région temporale gau-
che, où une nouvelle tumeur avait commencé à paraître vingt jours
avant la mort, on trouve une masse de tissu encéphaloïde, enchâssée
dans une perforation du crâne, et appliquée à la surface de la dure-
mère avec laquelle elle n'a contracté aucune adhérence. Dans les
points où ont existé précédemment les quatre autres tumeurs, on
trouve une petite quantité d'un liquide brun, opaque, infiltré dans
614 AFFECTIONS DE l-A TÈTE.
le lissu cellulaire extérieur au crâne, et colorant par imbibilion la
face externe de la dure-mère; sa coloration rappelle l'aspect de ces
foyers sanguins que l'on trouve dans la pulpe cérébrale lorsque la
résorption est presque complètement opérée. Le tissu osseux était
exempt de toute altération dans les points où existaient les perfora-
tions. Ce sujet présentait en d'autres parties du corps des tumeurs de
nature encéphaloïde. M. Robin a même constaté la présence des
cellules cancéreuses dans une masse d'un blanc rosé qui se trouvait
au centre d'un caillot dans le cœur.
Cette observation, dont nous pouvons garantir l'exactitude, attendu
que tous les détails qu'elle renferme ont pu être constatés jour par
jour pendant plusieurs semaines et par un assez grand nombre de
personnes, soulève plusieurs questions assez importantes. Et d'abord,
quelle était la nature de l'altération qui a produit la perforation des
os du crâne? Les tumeurs avaient disparu pendant la vie, et l'on ne
trouve plus à leur place que quelques traces semblables à celles qu'au-
raient laissées des épanebements sanguins. Faut-il donc admettre que
les tumeurs que nous avons observées étaient autant d'épanchements
sanguins et que c'est à leur action sur les os qu'il faut attribuer les
perforations que nous avons vues se produire sous nos yeux? Nous ne
le croyons pas. En effet, nous voyons tous les jours des épanchements
de sang en contact avec le tissu osseux, et nous ne connaissons aucun
fait établissant que ce contact puisse exercer sur lui une action des-
tructive ; et d'ailleurs, n'est-il pas probable que ces pertes de sub-
stance qu'ont subies les os du crâne ont été produites par des tumeurs
de même nature que celle que nous retrouvons encore dans une des
perforations, c'est-à-dire de nature encépbaloïde. Ajoutons que ce que
nous savons du mode d'actiondu tissu encéphaloïde sur les os s'accorde
parfaitement avec cette hypothèse. Mais si l'on accepte cette supposi-
tion, une nouvelle difficulté se présente: comme les tumeurs qui ont
perforé le crâne ont complètement disparu, il faut admettre l'absorp-
tion graduelle et la disparition complète d'une tumeur encéphaloïde,
conclusion qui est en contradiction flagrante avec ce que nous en-
seigne la pathologie.
Cependant, disons-le, les faits qui viendraient à l'appui de cette ma-
nière de voir ne manquent pas absolument dans la science : Rayer dit
avoir observé quelquefois l'absorption graduelle de petites tumeurs
cutanées qu'il avait jugées de nature cancéreuse. Lorsque nous sou-
mîmes à la Société de chirurgie les pièces anatomiques provenant du
sujet que nous lui avions présenté quelque temps auparavant portant
encore une des tumeurs, A. Bérard cita le fait suivant : Un malade de
son service portait au-dessous de l'angle de la mâchoire inférieure une
tumeur volumineuse, qui présentait tous les caractères des produc-
TUMEURS INTRA-CRANIENNES. 615
lions cancéreuses et qui l'ut jugée telle. Le malade fut pris d'un érysi-
pèle à la face; puis, à la suite de cette maladie, on vit la tumeur
décroître d'abord graduellement et disparaître d'une manière complète,
dès lors, A. Bérard n'hésitait plus à croire qu'il s'était trompé dans son
diagnostic. Cependant, au bout de quelque temps, il vit reparaître à la
même place une tumeur ayant les mêmes caractères que la première,
et qui cette fois suivit toutes les phases des affections cancéreuses; le
malade succomba, et l'on reconnut que la tumeur était constituée par
du tissu encéphaloïde. M. Monod a vu également disparaître une tu-
meur de l'orbite qui reparut au bout de deux mois, et fut extirpée par
Blandin, qui constata sa nature encéphaloïde. [Gazette des hôpitaux,
1841.) M. Maisonneuve a cité dans sa thèse une observation reproduite
dans les Annales d'oculistique, 1er volume supplémentaire, qui a plus
d'analogie encore avec la nôtre, puisque la tumeur [avait intéressé les
os du crâne.
La conclusion qui ressort de ces faits, c'est que dans certains cas,
excessivement rares, certaines tumeurs encéphaloïdes peuvent dispa-
raître après avoir déterminé la destruction des os et produit une perte
de substance plus ou moins étendue. C'est sans doute à une affection
de cette nature qu'il faut rapporter le fait de ce moine dont Benivieni
rapporte l'observation et qui perdit la presque totalité de l'os frontal
sans douleur, sans inflammation, sans carie, etc. On trouve dans Lé-
veillé et dans les mémoires de la Société de médecine de Lyon quel-
ques faits qui nous paraissent devoir être rangés dans la même caté-
gorie.
§ II. — Cancer du cerveau.
Nous croyons devoir rapprocher de la description du fongus de la
dure-mère les quelques mots que nous avdns à dire du cancer du
cerveau.
De toutes les tumeurs cérébrales, le cancer est, sans contredit, l'une
•des plus communes. Plus fréquent chez l'homme, il se montre le plus
souvent entre trente et soixante ans.
La plupart du temps le cancer cérébral est primitif et isolé. Quand
il est secondaire, il succède alors au cancer de l'œil.
Il peut prendre naissance dans les os, comme nous l'avons vu, dans
les méninges, où il constitue alors le fongus de la dure-mère, dans
la cavité orbitaire ou dans le cerveau, ce qui a lieu le plus fréquem-
ment. Mais de même que le cancer qui a pris naissance dans les os
peut se développer du côté des méninges et venir gagner le cer-
veau, de même le cancer qui a pris son point de départ dans cet organe
616 AFFECTIONS DE LA TÊTE.
peut perforer les méninges, l'os lui-môme et venir apparaître au
dehors.
Les diverses régions de l'encéphale dans lesquelles il peut prendre
naissance sont les hémisphères cérébraux, le cervelet, les couches
optiques, le corps strié, le pont de Varole.
Des diverses variétés de cancer qui ont été observées dans le cer-
veau, Fencéphaloïde est de beaucoup la plus fréquente ; le squirrhe
et le cancer colloïde y sont beaucoup plus rares, et le cancer méla-
nique ne s'y développe qu'exceptionnellement.
Lorsque Fune de ces tumeurs se fait jour à l'extérieur, c'est le
plus souvent à la région pariétale ou temporale qu'elle apparaît, quel-
quefois à la racine du nez; elle peut aussi envahir la cavité orbitaire,
on en est prévenu alors par un exophthalmos. Les symptômes céré-
braux auxquels donnait lieu la tumeur avant d'apparaître au dehors
semblent diminuer, dans la plupart des cas, lorsque l'os a été perforé
et que celle-ci commence à faire saillie à l'extérieur. Nous ne nous
arrêterons pas sur ces symptômes dont l'étude est plutôt du ressort de'
la pathologie interne. Quant à ceux qu'on observe lorsque la tumeur
vient faire saillie à l'extérieur, ce sont les mêmes que pour le fongus
de la dure-mère.
Le diagnostic est facile quand le malade présente la cachexie et
la teinte jaune-paille caractéristique, mais, comme pour le fongus de
la dure-mère, il est rare que la mort ne survienne pas avant cette
cachexie. Les antécédents, l'âge du malade doivent alors, en pareil
cas, servir à établir le diagnostic. Nons n'insisterons pas plus longue-
ment sur ce diagnostic.
Il est aisé de conclure de ce que nous venons de dire que le cancer
du cerveau échappe à tout traitement, et, pour cette raison, nous nous
dispenserons de passer en revue les moyens thérapeutiques qu'on a
coutume d'opposer à cette redoutable alfection. On pourra d'ailleurs
pour compléter cet aperçu s'aider des descriptions qui sont données
dans les livres de pathologie interne.
III. — Tumeurs anévrysmales.
Sous ce titre nous étudierons: 1° les anévrysmes proprement dits
ou anévrysmes artériels; 2° les anévrysmes artério-veineux dus à la
communication de la carotide interne avec le sinus caverneux.
1° Anévrysmes artériels.
Ces anévrysmes siègent dans les artères encéphaliques.
De toutes les artères du cerveau, c'est la basilaire qui est le plus fré-
TUMEURS 1NTU A-CRANIEN NES. 617
quemment atteinte de dilatation anévrysmatique. Les carotides internes
sont souvent aussi le siège de dilatation anévrysmale, et en raison du
traitement chirurgical qui peut leur ûtre appliqué, c'est-à-dire de la
ligature de la carotide primitive, nous devons nous y arrêter quelque
peu.
11 résulte des recherches de Gougucnheim {Des tumeurs anévrys-
males des artères du cerveau, thèse de Paris, 186(5), que ces ané-
vrysmes sont beaucoup plus fréquents à gauche qu'à droile; cette plus
grande fréquence à gauche tient probablement à ce que la carotide
gauche naît directement de l'aorte, et que le sang y est peut-être
chassé avec plus de violence. Gomme tous les anévrysmes intra-
cràniens, l'anévrysme de la carotide interne s'tbserve plus fréquem-
ment chez l'homme que chez la femme; c'est généralement entre
quarante et soixante ans qu'il se développe. L'élat athéromateux des
parois de l'artère joue un grand rôle dans l'étiologie de cette affection.
On distingue trois formas d'anévrysmes comme dans toutes les
artères: Yanévrysrne vrai, très-rare; Yanévrysrne mixte, externe, de
beaucoup le plus commun, et Yanévrysrne disséquant.
Quant au contenu de la tumeur, il est très-variable; si elle est
petite, on n'y trouve que d'i sang liquide ou récemment coagulé; on
rencontre, au contraire, dans les plus volumineuses, des caillots
stratifiés, quelquefois en assez grand nombre pour amener l'oblité-
ration et l'atrophie du sac.
Outre les symptômes communs à toutes les tumeurs cérébrales, on
perçoit quelquefois à l'aide du stéthoscope un bruit rude de râpe,
perçu par le malade lui-même, et qui cesse aussitôt que l'on com-
prime la carotide primitive du côté malade. On observe aussi certains
troubles physiologiques et divers phénomènes cérébraux qui sont dus
soit à la compression du cerveau, soit à des troubles de circulation
de cet organe. Mais 'c'est surtout au moyen des signes dont nous
venons de parler que pourra s'établir le diagnostic, la plupart du temps
extrêmement difficile en pareil cas. C'est ainsi qu'il a pu. être fait dans
une observation rapportée par Coe de Bristol, qui pratiqua la ligature
de la carotide primitive et guérit son malade. En effet, une fois le dia-
gnostic d'anévrysme de la carotide interne bien établi, c'est à peu près
le seul traitement auquel on puisse avoir recours.
Nous dirons aussi quelques mots de l'anévrysme de {'artère méningée
moyenne à cause de cette particularité qu'il présente de pouvoir perforer
les os du crâne et venir faire saillie au dehors. C'est alors généralement
le temporal qui est perforé. La tumeur ainsi formée à l'intérieur, en
pareil cas, peut donner lieu à une erreur de diagnostic. C'est ainsi que
Krimer, ayant pris un anévrysme de l'artère méningée moyenne pour
un kyste, a opéré et perdu son malade d'hémorrhagie. Le seul traite-
618 AFFECTIONS DE LA TÊTE.
ment à appliquer dans ce cas-là serait encore la ligature de la carotide
primitive.
2° Anévrysmc artéiioso-veineux par communication de la carotide interne et
du sinus caverneux.
On ne connaît jusqu'ici que quatre cas de communication de
l'artère carotide interne avec le sinus caverneux. Deux de ces cas
ont été observés dans mon service, à l'hôpital des Cliniques, l'un
en 1855, l'autre en 1865. Le premier, publié pour la première fois in
extenso dans la thèse de Henry (Paris, 1856 : Considérations sur l'ané-
vrysme artérioso-veineux), a été reproduit et rapproché du second,
avec deux dessins de ma collection, dans la thèse de M. Delens
(Paris, 1870 : De la communication de la carotide interne et du sinus caver-
neux); cette thèse contient en outre deux autres faits, l'un apparte-
nant à Baron (Bulletins de la Société anatomique, 1836), l'autre à M. Hirs-
chfeld (Gazette des hôpitaux, 1859). C'est en se basant sur ces quatre
observations que M. Delens a pu faire une très-bonne description de
cette sorte d'anévrysmeartérioso-veineux. Nous utiliserons cette étude
pour tracer en quelques mots l'histoire de cette rare affection, et
nous la ferons suivre du résumé des observations recueillies dans mon
service.
Étiologie. — Comme les anévrysmes en général, cette forme d'ané-
vrysme artérioso-veineux peut être le résultat d'un traumatisme ou se
développer spontanément.
Les ruptures spontanées de la carotide interne dans le sinus caver-
neux sont généralement précédées soit d'une dilatation de l'artère
(Vieussens, Morgagni, Holmes), soit d'altérations athéromateuses de
ses parois (Gendrin).
Comme causes prédisposantes pouvant favoriser ces ruptures spon-
tanées, on a signalé des conditions analomiques spéciales : l'âge, la
moyenne de l'âge des malades atteints de tumeurs anéyrysmales de
l'orbite en général dépasse quarante-cinq ans ; le sexe, la plus grande
fréquence de ces tumeurs chez la femme peut être attribuée à l'in-
fluence de la grossesse; l'alcoolisme et les maladies organiques.
Comme cause occasionnelle, on a mentionné Ye/fort.
Pour les ruptures traumatiques, elles peuvent être déterminées soit
directement par un corps étranger qui vient déchirer les parois de
l'artère (voy. obs. I), soit indirectement par une fracture de la base
du crâne (voy. obs. II).
Anatomie pathologique. — Avant môme l'ouverture du sinus caver-
neux, on observe des altérations de la dure-mère, telles que son soulè-
TUMEURS ÎNTRA-CRANIENNES. 6 19
vement et ses adhérences au niveau de la lésion cl une coloration
bleuâtre très-foncée; dans la cavité môme du sinus, on trouve des
caillots ou un épanchement sanguin; les sinus, aboutissant dans
le sinus caverneux, offrent môme un certain degré de dilatation et
sont aussi plus ou moins remplis de caillots, mais c'est surtout
la veine ophthalmique qui présente, dans l'orbite, une dilatation
considérable; elle est non-seulement dilatée, mais aussi parfois
tlexueuse.
Quant à la carotide interne, elle peut ne présenter qu'une très-
petite perforation, ou bien plusieurs orifices d'une certaine étendue,
ce qui a lieu le plus souvent dans les communications d'origine trau-
matique.
Les nerfs moteur oculaire commun, pathétique, ophthalmique de
Willis et moteur oculaire externe peuvent être comprimés, ramollis,
et par suite paralysés; le nerf optique est généralement intact.
Il est bien important d'examiner avec le plus grand soin les parties
voisines, et surtout les os dont les lésions expliquent très-souvent le
mécanisme de la perforation artérielle.
Symptomatologie. — Le début est toujours brusque, mais beaucoup
plus appréciable dans l'anévrysme spontané que dans l'anévrysme
traumatique. Le malade éprouve une sensation de craquement dans
la tête, il entend un bruit comparable à la détonation d'une arme à
feu, puis peu après un bruit de rouet qui marque l'établissement de la
communication anévrysmale.
Une fois que l'affection est arrivée à son complet développement,
on observe alors une exophthalmie assez considérable d'un seul côté;
les paupières sont tendues, œdémateuses, d'une teinte violacée, et
présentent à leur surface des veinules dilatées; les conjonctives sont
hypérémiées, œdémateuses, et surtout la conjonctive palpébrale. Il est
des cas même où la conjonctive inférieure est tellement œdémateuse
qu'elle renverse la paupière sur la joue, ce qui constitue une infirmité
plus gênante encore pour le malade que l'exophlhalmie. Le globe
oculaire présente parfois des mouvements de propulsion isochrones
aux battements artériels. La compression de la carotide diminue ou
même fait disparaître ces phénomènes. Enfin, il existe généralement
au-dessus du globe oculaire, immédiatement au-dessous de la partie
interne de l'arcade obitaire, une tumeur pulsatile formée par la dilata-
tion de la veine ophthalmique.
Quant au thrill des Anglais, signalé comme un symptôme habituel
des anévrysmes artérioso-veineux, il a manqué dans les quatre obser-
vations dont nous avons parlé.
A l'auscultation, bruit de souffle continu avec renforcement. Ce
bruit de souffle s'entend, non-seulement au niveau du globe oculaire,
620 AFFECTIONS DE LA TÈTE.
mais encore dans toutes les régions environnantes. Outre ce bruit de
soul'lle, on entend un bruit de piaulement isochrone aux pulsations
artérielles. L'examen ophthalmoscopique révèle quelquefois une dila-
tation des veines rétiniennes.
Comme signes fonctionnels, on observe des douleurs du côté de
l'orbite, douleurs se prolongeant quelquefois dans toute la moitié
correspondante de la tête; des troubles de la motilité, la paralysie de
la troisième paire, des troubles de l'ouïe.
Diagnostic. — La communication de la carotide interne avec le
sinus caverneux peut être confondue, soit avec une tumeur éreclile,
soit avec une tumeur veineuse ou variqueuse, soit avec une tumeur
anévrysmale; ou bien encore avec un anévrysme cirsoïde, avec un
encéphaloïde très-vasculaire, ou enfin avec une encéphalocèle.
Les tumeurs érectilcs s'en distingueront en ce qu'elles ne donnent
lieu ni à du souffle ni à des battements. Il en sera de même des tu- i
meurs caverneuses signalées par de Graefe, Lebert et Wecker.
Les tumeurs veineuses ou variqueuses, formées uniquement par une
dilatation de la veine ophthalmique, ont été très-rarement observées
(voy. thèse de Paris, 1855, Jules Dupont : Des tumeurs de l'orbite formées
par du sang en communication avec la circulation veineuse intra-crânienne);
d'ailleurs elles ne sont pas pulsaUles et présentent des caractères trop
différents de ceux que nous venons d'énumérer pour qu'elles puissent
être confondues avec l'affection qui nous occupe, quelque difficile
d'ailleurs que soit leur diagnostic.
L'anévrysme artériel de l'orbite se reconnaîtra facilement par le
bruit de souille qui, au lieu d'être continu avec renforcement,, est
intermittent.
L 'anévrysme cirsoïde des artères de l'orbite, sur lequel M. Gosselin,
dans ces dernières années, a particulièrement appelé l'attention (voy.
Archives générales de médecine, 1857), et qui est constitué, comme on
sait, par la dilatation avec fiexuosité des ramuscules artériels qui pré-
cèdent les capillaires, se distinguera de la communication de la caro-
tide avec le sinus caverneux par les caractères suivants: sensation
donnée au loucher moins égale, moins arrondie; bruit de souffle plus
souvent intermittent ou tout au moins continu avec redoublement,
mais s'entendant à une moins grande distance; absence du bruit de
piaulement qui est tout à fait spécial à l'anévrysme arlérioso-veineux;
d'autre part, la compression de la carotide sera un excellent signe ;
dans l'anévrysme cirsoïde, elle n'arrête pas instantanément les batte-
ments de la tumeur comme dans l'anévrysme artérioso-veineux.
Ajoutons enfin qu'en interrogeant avec soin l'éliologie et le mode
d'évolution de ces tumeurs, on arrivera aisément à pouvoir les dis-
tinguer.
TUMEURS INTRA-CRANIENNES. 621
Quant au cancer encépitaloïde Irès-vasGulaire, il se reconnaîtra tou-
jours par son irréductibilité.
Enfin, Yencéphalocèle s'en distinguera par son apparition dès l'en-
fance, et surtout sa persistance malgré la compression de la carotide.
Ce dernier moyen, comme on le voit, fournira toujours, en cas de
doute, un excellent signe pour le diagnostic.
Marcee, pronostic, terminaison. — Le début de celte affection est
toujours brusque, mais les phénomènes que nous venons de passer
rapidement en revue n'apparaissent que successivement ; bruit de
souffle, battements, exophthalmie : tels sont, dans leur ordre de mani-
festation, les premiers symptômes qui existent seuls pendant un
temps assez long; la tumeur pulsatile, en effet, n'apparaît que long-
temps après.
Quant à la durée de l'affection, les faits observés jusqu'ici ne per-
mettent pas encore de la déterminer.
Comme complications, il faut noter le strabisme, le cbémosis de la
paupière inférieure, les lésions de la cornée, en général toutes les
inflammations dont l'œil peut être le siège et des hémorrhagies dans
les fosses nasales.
A en juger par les quatre observations dont nous avons parlé, le
pronostic serait des plus graves, puisque dans ces quatre cas l'affection
s'est terminée par la mort. Cependant, il ne faut pas en conclure que
la guérison n'en puisse pas être obtenue, peut-être même l'a-t-elle été
dans un certain nombre de cas qui n'ont pas été diagnostiqués. Toute-
fois, on peut affirmer que la guérison spontanée n'est pas possible, car
il y aurait presque certainement récidive.
Traitement. — Comme traitement médical : d'une part, les émis-
sions sanguines, la digitale; d'autre part, le veratrum viride et l'ergot
de seigle paraissent avoir donné de bons résultats.
Quant au traitement chirurgical, il consiste dans la compression
digitale, les injections coagulantes et la ligature de la carotide pri-
mitive.
Voici le résumé des deux observations qui ont été recueillies dans
notre service, à l'hôpital des Cliniques, et qu'on trouvera, avec tous
leurs détails, dans la thèse de M. Delens.
Observation I. — C. H., étudiant en droit, reçoit le 2 janvier 1855
un coup de parapluie sur l'orbite gauche; épistaxis abondante, plaie
de la paupière inférieure gauche, et consécutivement chute de la
paupière supérieure droite.
Ce malade se présenta à nous le 3 mars, après avoir consulté
MM. Sichel et Desmarres. Nous constatons alors les symptômes sui-
vants : paralysie immédiate de la troisième paire caractérisée par la
blépharoptose, la mydriase, le strabisme externe, et au bout de
I
(322 AFFECTIONS DE I.A TÊTE.
quelques jours, l'exophthalmie accompagnée de soulèvements du globe
de l'œil isochrones aux battements artériels; bruit de souffle presque
continu avec renforcements correspondant à la diastole artérielle et
bruit de piaulement intermittent perçus par le malade.
Nous supposons que le bout de parapluie, pénétrant par la plaie de
la paupière inférieure gauche, a traversé le corps du sphénoïde et lésé
la carotide interne droite dans le sinus caverneux. Nous pûmes re-
produire cette lésion sur le cadavre, c'est pourquoi nous conclûmes
à l'existence d'un anévrysme de la carotide interne dans le sinus caver-
neux. L'idée d'un anévrysme de l'artère ophthalmique est écartée, en
raison de l'absence des signes de compression du nerf optique et de
lésion cérébrale. Le malade fut traité par la compression de la carotide
primitive droite, au moyen d'un appareil imaginé par M. Henry ; mais,
après quelques épistaxis extrêmement abondantes, il succomba le
11 avril.
A l'autopsie faite avec le plus grand soin par M. Sappey, on con-
Fig. 112. — Anévrysme artérioso-veineux traumatique de l'artère carotide interne
droite au niveau de son passage dans le sinus caverneux, déterminé par un coup de
parapluie porté sur l'œil gauche (de ma collection).
stata les lésions suivantes (voy. fig. 112): fractures multiples du^som-
met de l'orbite avec esquilles, en parties consolidées ; fractures des
parois et de la cloison des sinus sphénoïdaux, déchirure du sinus ca-
verneux du côté droit, rupture de la carotide interne dans l'intérieur
de ce sinus; dilatation de la veine ophthalmique et de ses branches
dans l'orbite ; destruction du nerf moteur oculaire commun réduit à
son névrilème, les autres paires nerveuses étant intactes.
TUMEUHS INTR A •'CRANIENNES. 628
Observation II. — Amélie R..., âgée de dix-sept ans, couturière, au
mois de juillet 1864 a fait une chute de voiture; une pièce de vin a
roulé sur elle et porté sur la tète; aussitôt écoulement de sang par la
bouche, le nez et les oreilles, et douleurs violentes dans la tète du côté
gauche, suivis de délire, d'un gonflement énorme des parties molles du
crâne, d'un abcès de l'oreille, d'une paralysie faciale gauche, d'un
strabisme de l'œil gauche avec boursoullement de la conjonctive,
exophthalmie, pulsations anévrysmales de la paupière supérieure et
bruit de souflle.
Au moment où elle se présente à nous, nous constatons un exorbitis
très-marqué de l'œil gauche, avec tuméfaction de la paupière supérieure
et un chemosis énorme qui renverse et recouvre la paupière inférieure;
battements et bruit de souffle continu avec renforcement.
Outre ces symptômes, un examen plus attentif permet de constater
que le globe oculaire a conservé ses mouvements, que la vision n'est
nullement altérée, mais que l'œil malade présente des soulèvements
isochrones à chaque pulsation artérielle.
En outre, sur la paupière supérieure, à la partie interne de l'orbite,
on trouve une petite tumeur sphérique, grosse comme une noisette,
Jgt/^BC/l/.
Fie. 113. — Communication de la carotide interne avec le sinus caverneux, déterminée
par un fragment pointu du rocher fracturé (de ma collection).
offrant des battements évidents et des soulèvements correspondant à
ceux du globe de l'œil, réductible, mais ne donnant pas au doigt la
sensation de frémissement, et enfin donnant lieu à un bruit de souffle
continu avec renforcement, et, à des intervalles inégaux, à un bruit de
I piaulement perçu par la malade; la compression de la carotide primi-
02/» AFFECTIONS DE LA TÊTE.
tive gauche rail disparaître ces symptômes, excepté pourtant la saillie
du globe oculaire.
Nous diagnostiquons un anévrysme artério-veineux de la carotide
interne dans le sinus caverneux.
Compression digitale de la carotide primitive, puis compression
directe du globe oculaire, puis enfin ligature de la carotide primitive.
Malgré cette opération, la malade meurt le 17 mars.
A l'autopsie (voy. fig. H 3), nulle trace de fracture sur les fosses
temporales et sphénoïdales; mais, en avant de l'union de l'apophyse
basilaire de l'occipital avec le corps du sphénoïde, il existe une frac-
ture transversale consolidée, avec un léger écartemeut des fragments;
sur le sommet du rocher gauche, on voit une petite esquille pointue
correspondant à la partie postérieure du sinus caverneux; il existe
une semblable esquille sur le sommet du rocher droit.
La carotide interne droite offre une perforation circulaire à sa partie
antérieure, elle est saine dans le reste de son étendue, la veine ophthal-
mique est dilatée et tortueuse dans l'orbite seulement; ses branches,
ainsi que les nerfs qui passent par la fente sphénoïdale, ne présentent
aucune altération.
§ IV. — Tumeurs diverses.
Les diverses tumeurs, autres que celles que nous venons de décrire, j
qui se développent dans l'encéphale n'offrent en réalité pour nous
d'intérêt que parce qu'elles ont été confondues autrefois avec le
fongus de la dure-mère. Ces tumeurs sont : 1° les tumeurs parasi- j
taires ; T les tumeurs diathésiques ou constitutionnelles ; 3° quelques \
autres tumeurs accidentelles.
La description de toutes ces tumeurs ne serait pas à sa place dans
un traité de pathologie externe; c'est pourquoi nous parlerons surtout
de celles d'entre elles qui, après avoir pris naissance dans le cerveau,
peuvent, en érodant les os, venir faire saillie au dehors, et de celles
qui nécessitent un traitement chirurgical.
1° Tumeurs parasitaires. — Nous ne citerons que pour mémoire les
kystes hydatiques du cerveau contenant, comme on sait, des cysti-
cerques ou des échinocoques. Ces tumeurs, d'ailleurs extrêmement
rares, sont du ressort de la pathologie interne.
2° Tumeurs diathésiques ou constitutionnelles. — Ces tumeurs, outre
le cancer, comprennent encore le tubercule et le syphilome.
Nous avons parlé du cancer ; quant aux tubercules, ils appartiennent
à la pathologie interne.
Les syphilomes donnent assez souvent naissance à une ou à plusieurs
véritables tumeurs non enkystées qui occupent plus particulièrement
TUMEUIIS INTHA-CRANIENNES. 625
les méninges. Ils coïncident souvent avec les altérations syphilitiques
des os crâniens et doivent être énergiquement combattus par le trai-
tement antisyphilitique.
3° Autres tumeurs accidentelles. — Nous rangeons, dans celte troi-
sième classe, toutes les tumeurs cérébrales, autres que les tumeurs
vasculaires, qui ne dépendent d'aucune diathèse, telles sont: 1° les
tumeurs fibro-plastiques, ou sarcomes, dont nous avons parlé plus haut,
et qui naissent en général de la dure- mère. Ces tumeurs sont, comme
on le sait, constituées par des corps fusil'ormes, des noyaux, de la
matière amorphe et du tissu conjonctif. Elle sont riches en vaisseaux
sanguins, qui peuvent se rompre et donner lieu à des hémorrhagies.
2° Les tumeurs à myclocytes ou à myéloplaxes, qui sont rares et ont
plutôt pour siège le cervelet. S0 Les lipomes, qui peuvent siéger au
niveau du chiasma des nerfs optiques (Meckel), au niveau du tubercule
maxillaire gauche (Virchow), ou entre le pont de Varole et l'hémi-
sphère cérébelleux gauche (Klob), ou dans la protubérance annu-
laire (Sangalli) au voisinage des olives (J. Cruveilhier). Suivant quel-
ques auteurs, on trouverait normalement, surtout au niveau du raphé
du corps calleux et de la voûte à trois piliers, un peu de graisse qui
serait susceptible de se développer au point de simuler une véritable
tumeur. On conçoit, d'ailleurs, que toutes cps productions grais-
seuses de nouvelle formation offrent moins de malignité que les pré-
cédentes. 4° Les myxomes, qui peuvent se développer sur divers points
du cerveau et plus spécialement au niveau des hémisphères céré-
braux, et donner lieu à des tumeurs molles ou même kystiques
capables d'acquérir le volume du poing d'un adulte. 5° Enfin, les cho-
léastomes, ou tumeurs nacrées des Allemands, petites tumeurs formées
de cholestérine cristallisée, enlacée par du tissu conjonctif dépourvu
de vaisseaux ; les gliomes (Virchow) constitués par une hyperplasie de
la névroglie sans participation des éléments nerveux ; les gliosar-
comes (Weickert) composés de parties gliomateuses et de cellules fusi-
formes; les psammomes, ou tumeurs contenant du sable cérébral (Vir-
chow); les cylindromes (Billroth) formés par du tissu conjonctif en
stries et du tissu muqueux homogène étroitement unis. Ces tumeurs
échappant à tout traitement chirurgical, nous nous contentons de les
mentionner.
NÉLATON. — PATH.-CH1R.
III. — 40
626
AFFECTIONS DE I.A TÊTE.
ARTICLE VII.
EN GÉPHALOCÈI.E.
On désigne sous le nom Vencéphalocèle (de tvxtvdkov , cerveau, et
de xtXvi, tumeur) , cranium bifîdurn, tumeur enkystée congénitale,
hernie cérébrale, hydrencéphalocèle , des tumeurs formées par une por-
tion de l'encéphale sortie de la cavité crânienne. On a désigné aussi
sous les noms de méningocèle, hydromêningocèle, de hernie aqueuse,
cl' 'hydrocéphale externe, de poche arachnoïdienne, des hernies analogues
qui seraient formées par la dure-mère et le feuillet pariétal de l'arach-
noïde à l'intérieur duquel se serait accumulée de la sérosité. Mais
ces maladies étudiées par Wepfer, Rokitansky, Gryrey, Yirchow, nous
paraissent à tort avoir été distinguées de Vencéphalocèle classique,
dont elles ne sont tout au plus qu'une variété. Nous rangeant à la
savante opinion si hien défendue par M. Houel, dans son Mémoire sur
Vencéphalocèle congénitale, nous appliquerons à cette fausse variété la
définition de l'espèce et nous ne décrirons que Vencéphalocèle.
On a divisé les encéphalocèles en deux variétés: 1° congénitales;
2° accidentelles. Celles de la seconde variété, produites à la suite de
plaies qui ont fait éprouver une perte de substance aux parois du
crâne, ayant déjà été étudiées à l'article blessures de la tête, nous n'y
reviendrons pas. Nous ajouterons toutefois qu'elles peuvent aussi se
produire h la suite de nécrose des os du crâne. Les hernies congéni-
tales sont donc les seules dont il sera ici question. Mais quelques
auteurs ont admis une troisième variété de hernie encéphalique.
Celle-ci pourrait se produire après la naissance par un mécanisme
analogue à celui qui préside à la formation des hernies congénitales
et on lui a donné le nom de hernie spontanée, pour la distinguer des
hernies accidentelles. Nous rejetons encore cette nouvelle espèce,
car le seul exemple qu'on en connaisse est celui qui se trouve rap-
porté par Bennet, dans la Gazette médicale, 1834. Or, est-il permis de
tenir compte d'une observation dans laquelle il est dit, entre autres
choses, qu'un lobe du cervelet avait 1h pouces de circonférence, l'au-
tre lobe 19 pouces, et que l'un et l'autre de ces lobes formaient tumeur
au niveau de la fontanelle antérieure ! On ne discute pas de semblables
observations.
Anatomie pathologique. ■ — L'encéphalocèle se montre souvent au
niveau de la région occipitale (voy. fig. ll/i), ainsi que J.-P. Meckel
en avait fait la remarque et que le prouvent les statistiques de John
Laurence qui, sur 75 cas d'encéphalocèle, en a trouvé 53 situées en
KNCÉI'HALOCÈLE. 627
cet endroit, et celle de Spring, qui sur 60 observations trouve 41 cas
de hernies occipitales. Après la région occipitale, les sutures et les
fontanelles sont les points par lesquels se font jour le plus ordinaire-
ment les parties déplacées. Telle n'est pas l'opinion de quelques au-
teurs qui soutiennent que clans l'immense majorité des cas, c'est non
pas à travers les fontanelles ou les sutures, mais bien à travers une
MHre*t"
Fig. 114. — Encéphalocèle (d'après une pièce déposée au musée Dupuytren).
perforation des os que se font jour les portions déplacées de l'encé-
phale et de ses enveloppes. Dans trois cas, cités l'un par Hufeland,
l'autre par Breschet, le troisième par Adams, le cervelet sortait à tra-
vers le grand trou occipital considérablement agrandi. Dans un autre
cas rapporté par Billard {Maladies des enfants), l'ouverture herniaire
occupait la place delà portion écailleuse du temporal. Il est probable
que cette dernière hernie, ainsi que celles observées à la région occi-
pitale, se sont formées à une époque peu avancée de la grossesse,
avant que l'occipital et le temporal fussent ossifiés. Dans un cas des-
siné par Virchow (voy. fig. 115), la bouche béante donne issue à une
tumeur irrégulière, mamelonnée, de la grosseur d'une petite pomme,
qui paraît être fixée à la voûte palatine. On voit sur une coupe que la
voûte palatine aussi bien que le vomer sont refoulés en avant et en
haut par la tumeur, et que la tumeur elle-même sort de la cavité
crânienne par une large ouverture située immédiatement en avant du
sphénoïde et derrière l'ethmoïde encore cartilagineux. La partie anté-
rieure du sphénoïde est tout à fait abaissée et refoulée par la tumeur
en arriére; ses rappoits avec le vomer sont interrompus; ce dernier
ne s'adosse plus qu'à l'ethmoïde. La partie antérieure de la poche con-
62 S AFFECTIONS 1JE LA. TÊTE.
siste en une. cavité à paroi lisse, tapissée par la dure-mère. Il s'y ajoute
Fig. 115. — ^Hydrencéphalocèle palatine chez un nouveau-né, faisant hernie à travers
la bouche béante (Yirchow).
en bas et en arrière plusieurs petites cavités irrégulières; à la partie
Fig. 11 G. — Encéphalocèle (musée Dupuytren).
supérieure se trouve de la masse cérébrale qui se continue dans Vin
ENCÉP1IAL0CKLE. 629
térieur du crâne et est en connexion avec le cerveau. Celui-ci est en-
traîné par son poids (voy. fig. 116).
Enfin, dans un cas présenté par Guersant à la Société de chirurgie,
la tumeur siégeait à l'angle interne de l'œil, sur le côté droit du nez.
La tumeur était conslituée, à l'extérieur, par une couche cellulaire
assez épaisse et contenant un réseau vasculaire assez développé, au-
dessous de laquelle on trouvait une poche lisse qui renfermait l'extré-
mité antérieure des deux lobes frontaux du cerveau, ayant chacun le
volume d'un pois et sortant de la cavité du crâne â travers la suture
naso-frontale par une ouverture très-étroite qui ne permettait à la tu-
meur ni de sortir ni de rentrer. Le chirurgien que nous venons de
nommer, ayant cru à l'existence d'une tumeur érectile, tenta de la
guérir en passant de petits sétons dans son intérieur. Mais cette opé-
ration donna lieu à des accidents de méningite qui amenèrent la mort
de l'enfant au bout de trois jours.
Quant à la hernie qui s'effectue à côté des sutures, par une trouée
des os du crâne, comme l'a indiqué Spring, nous pensons qu'elle ap-
partient à la variété des méningocèles si bien décrites par cet habile
observateur.
L'encéphalocèle est ordinairement unique. La seule exception à cette
règle, serait le cas de Bennet, sur lequel nous avons déjà exprimé notre
opinion.
Son volume varie entre celui d'une châtaigne et celui d'un œuf de
poule. Sanson a vu un cas dans lequel «tout le cerveau, après être sorti
par la fontanelle postérieure, transformée en une ouverture large et
arrondie, était reçu dans une poche formée par les téguments et qui
pendait sur la nuque ». {Eléments de pathologie.) Guersant et M. Giraldès
disent qu'il y a des encéphalocèles grosses comme la tête d'un enfant
nouveau-né.
Ces tumeurs sont sphériques, ovalaires, cylindriques. Elles sont or-
dinairement libres et ne tiennent au crâne que par un pédicule étroit.
Dans certains cas cependant elles adhèrent à la partie supérieure et
postérieure du cou. Quelquefois enfin, elles présentent à leur surface
des rétrécissements ou des sillons qui les font paraître bilobées ou tri-
lobées, et des inégalités que quelques auteurs ont attribuées, peut-être
à tort, au relief des circonvolutions cérébrales ; elles nous semblent
plutôt dues aux anfractuosités et aux replis que forme la dure-mère
surtout au niveau des sinus.
Enveloppes. La peau, qui est couverte de poils à la base de la tumeur,
est ordinairement glabre vers le sommet de cette dernière. Elle est dis-
tendue, amincie, éraillée même dans les points où la distension est
considérable. On voit aussi quelquefois des veines volumineuses ramper
au-dessous du tégument, et il peut arriver que la vascularisation de
(i30 AFFECTIONS DE LA ÏÈTE.
l'enveloppe tégumenlairc soit tcîlle, que les tissus prennent l'aspect
éreclilr et donnent lieu à des hémorrhagies mortelles. Le tissu cellu-
laire; sous-cutané et l'aponévrose épicrànienne sont également très-
amincis, ils adhèrent intimement l'un à l'autre et tous les deux à la
peau. Breschet est le seul qui ail mentionné le péricrâne parmi les
enveloppes de l'encéphalocèlc. Toutes ces couches ne peuvent être bien
isolées qu'à la base de la tumeur. Elles sont en effet intimement unies
dans les autres points.
Au-dessous des couches précédentes, on trouve la dure-mère qui
adhère aux téguments dans une étendue considérable. Lorsque la tu-
meur occupe la ligne médiane, les replis de la dure-mère qui portent
les noms de faux ou de tente peuvent avoir été repoussés dans la poche
à laquelle ils donnent alors l'aspect anl'ractueux dont nous avons parlé.
La surface interne du sac est lisse et lubréliée par une quantité variable
de sérosité. Ce liquide est quelquefois assez abondant pour constituer
un véritable épanchement qui permet de constaler, à la lumière, de la
transparence dans la tumeur. C'est même celte transparence, absolue
dans certains cas, qui a fait penser à des observateurs que le cerveau
n'entrait pas dans la composition de la tumeur. Mais M. Houel a parfai-
tement montré que la couche de substance cérébrale était alors suffi-
samment amincie pour se confondre avec les autres enveloppes sans
en altérer la translucidité.
Les parties contenues dans le sac sont recouvertes par l'arachnoïde
et la pie-mère; elles sont ordinairement saines, sauf lorsqu'elles ont
été contuses, altérées ou enflammées.
Quant à l'ouverture herniaire, nous avons indiqué son siège. Nous
ajouterons seulement qu'elle est tantôt complètement osseuse, tantôt
formée par la membrane des fontanelles. Elle est circulaire, ovale ou
triangulaire; ses angles, quand il en existe, sont mousses et arrondis,
son diamètre varie entre 1 et 5 centimètres.
Dans certains cas rares, la tumeur est volumineuse el dépourvue en
tout ou en partie des téguments du crâne. Une grande portion de l'en-
céphale se trouve alors enfermée dans un large sac que forment les
méninges allongées et souvent en partie détruites.
L'encéphalocèle coïncide souvent avec d'autres vices de conforma-
tion, tels que le spina biflda, le bec-cle-lièvre, etc. Mais de toutes les
complications, la plus commune, sans contredit, c'est l'hydropisie de
la membrane interne du sac, et toujours, d'après M. Houel, celle de la
cavité ventriculaire.
Symptomatologie. — L'encéphalocèle se présente ordinairement
sous la forme d'une tumeur arrondie, circonscrite, molle et élastique»
peu ou môme point douloureuse, et assez souvent sans changement
de couleur à la peau qui la recouvre. Dans les cas où la tumeur siège
ENCÉPHALOCÈLE. 631
dans la région frontale ou naso-orbi taire, la peau peut présenter une
coloration rouge ou violacée plus ou moins intense, assez sembla-
ble à celle des tumeurs érectiles pour causer des erreurs de dia-
gnostic. L'encépbalocèle est le siège de pulsations isochrones à celles
du pouls. Les cris et les efforts un peu violents augmentent ces batte-
ments, font rougir la tumeur et augmentent son volume. Elle se réduit
et disparaît même quelquefois complètement sous la pression du doigt
quand elle est petite, pour reparaître aussitôt qu'on cesse la compres-
sion. A la base de son pédicule, on sent un cercle osseux; c'est l'ou-
verture du crâne par laquelle les parties sont sorties.
Dans les cas les plus simples, les facultés intellectuelles ne sont point
altérées. Cependant lorsqu'on comprime fortement la tumeur, leur
exercice peut être un peu suspendu. Le sujet tombe alors dans l'assou-
pissement, l'insensibilité ; il éprouve une paralysie momentanée: tous
les symptômes, en un mot, qu'on rapporte à la compression cérébrale.
Souvent aussi la réduction de la tumeur cause la syncope et déter-
mine des convulsions.
Quelquefois la tumeur est complètement insensible, irréductible et
sans aucun mouvement. C'est alors qu'on peut méconnaître la maladie,
croire à l'existence d'une loupe, par exemple, et tenter une opération
dangereuse. De pareilles méprises ont été commises par des chirurgiens
distingués. Quant à la manière dont se comportent ces tumeurs, nous
ne saurions mieux faire, pour la faire connaître, que d'emprunter à
Delpech le passage suivant :
« Une hernie volumineuse, pesante, renfermant une grande quantité
du cerveau et livrée à elle-même, donne ordinairement lieu à des acci-
dents fâcheux : le poids de la tumeur, le tiraillement qu'elle exerce sur
la portion du cerveau contenue dans le crâne, le refroidissement de
celle qui est renfermée dans la tumeur herniaire, occasionnent des dou-
leurs que les malades expriment par des gémissements faibles et con-
tinuels; on peut calmer cette agitation et les sensations douloureuses
qui la déterminent en soutenant le poids de la tumeur, et surtout en la
préservant du contact de l'air froid par des enveloppes convenables.
Cependant le déplacement d'une grande partie du cerveau, la condilion
gênante dans laquelle il se trouve, ne peuvent que nuire beaucoup à
l'exercice de ses fonctions, entretenir un état habituel d'irritation, tou-
jours dangereux; aussi les enfants qui naissent dans cet état meurent
le plus souvent en bas âge, et consomment la durée de leur triste exis-
tence dans la stupidité et dans un état de maladie continuelle. Ils vo-
missent fréquemment, la nutrition se fait mal, et leur corps tombe
dans un état d'émaciation; ils éprouvent des convulsions plus ou moins
fréquentes et meurent souvent dans un accès de symptômes nerveux.
t> Dans les cas où la vie se prolonge suflisamment, il n'est pas rare
632 AFFECTIONS DE LA TÈTE.
que la peau qui recouvre le sommet de la tumeur, fatiguée par une
longue distension, s'enflamme, s'ideère, que les parois du sac soient
entamées et détruites, et que les parties contenues soient mises à nu;
alors la sérosité renfermée dans la cavité herniaire s'écoule; quelquefois
une hydrocéphale se vide de la sorte, et le malade ne tarde pas à suc-
comber, soit par l'affaissement du cerveau à la suite de l'évacuation
de la sérosité accumulée, soit par l'inflammation qui succède à l'ou-
verture de la tumeur, »
Cependant ces hernies ne sont pas nécessairement incurables et mor-
telles. La science, en effet, possède quelques exemples de guérisons;
et les sujets ont pu parvenir à un âge assez avancé sans éprouver d'in-
convénient sérieux.
Êtiologie. — La science manque de faits nécessaires pour établir
cette êtiologie. On a dit que des frayeurs éprouvées par la mère pen-
dant la durée de la gestation, des désirs contrariés, avaient pu déter-
miner la production de ces tumeurs; mais rien n'est plus probléma-
tique. En est-il de même des coups reçus sur l'abdomen, des chutes, etc.?
Roux a publié dans les Archives de médecine, t. XXVI, p. 38, 1831, le
cas d'une hernie très-considérable de l'encéphale, survenue chez un
enfant dont la mère était tombée dans un escalier étroit et rapide, et
avait roulé jusqu'au bas de la rampe. Mais peut-être n'y a-t-il eu dans
ce fait qu'une simple coïncidence.
Quant aux pressions violentes auxquelles est, exposée la tête de l'en-
fant pendant l'accouchement, nous croyons avec Delpech que, loin de
produire l'encéphalocèle, elles seraient au contraire, plutôt capables
d'empêcher l'issue du cerveau, car les os du crâne, dans le travail de
la parturition, chevauchent les uns sur les autres, et diminuent les
intervalles membraneux qui les séparent.
Quelques auteurs ont attribué à un défaut d'ossification des os du
crâne les déplacements du cerveau. Sans doute c'est là une condition
pour que le phénomène ait lieu, mais sous l'influence de quelle cause
spéciale s'opère-t-il ? Ce qui tiendrait, d'ailleurs, à infirmer cette
opinion, c'est que, comme le fait observer Malgaigne (Anat. chirw.,
1838, t. I, p. 321), si la hernie se produisait par suite du défaut d'ossi -
fication d'une partie du crâne, on devrait trouver la membrane inter-
osseuse parmi les enveloppes de la tumeur; or il n'en est rien. D'autre
part, il est démontré aujourd'hui que l'ossification du crâne des sujets
atteints d'encéphalocèle est le plus souvent aussi régulière que pos-
sible.
Enfin l'on comprendra qu'une hydrocéphalie chronique, qui dans
certains cas fait acquérir à la tête du fœtus un volume démesuré,
puisse contribuer au développement de ces tumeurs. Ces idées, émises
anciennement par Corvinus (Haller, Disput. chir., t. II), et par Salle-
ENCÉFUALOCKLE. 63.'i
neuve [De hemiâ cerebri, Strasbourg, 1781), ont pour elles du moins
un grand nombre d'observations clans lesquelles l'encépbalocèle coïn-
cidait avec un épanchement situé soit dans la cavité arachnoïdienne,
soit dans la cavité ventriculaire.
Dans le travail que nous avons déjà cité, M. Houel a parfaitement
montré que l'affection qui nous occupe débute constamment par l'by-
drocèle des ventricules. Suivant lui, les ventricules dilatés l'ont, par
quelque partie, irruption à l'extérieur avec la masse cérébrale qui les
entoure. Tantôt la partie herniée empêche la soudure de la boîte crâ-
nienne, tantôt elle se fraye une ouverture à travers les os.
Diagnostic. — L'encéphalocèle peut être confondue avec une loupe,
un céphalasmatome, un fongus de la dure-mère, une tumeur érectile ;
mais le diagnostic de ces tumeurs sera établi à l'article Fongus de la
dure-mère.
Pronostic. — Cette affection, on le conçoit, est des plus graves :
tout ce qu'on peut espérer, c'est que la tumeur reste stationnaire.
Dans le cas où elle est d'un petit volume, la vie peut se prolonger,
témoin le malade cité par Guyemot, qui vécut jusqu'à trente ans
[Mémoires de l'Académie de chirurgie, 1774), et les malades de Lalle-
mand, AVedmeyer et R. Adams. Mais les facultés intellectuelles ne
sont pas sans présenter quelque altération, et, dès que la tumeur
atteint certaines proportions, les sujets sont idiots. — Notons enfin
que dans un cas cité par Giraldès la tumeur placée à la région occipi-
tale détermina la gangrène des tissus circonvoisins.
Traitement. — La ligature malheureusement tentée par Velpeau en
1844, l'incision et l'excision doivent être rejetées du traitement de l'en-
céphalocèle. Les accidents graves, presque constamment mortels, qui
ont suivi l'emploi de ces moyens, ne permettent pas d'y recourir sans
imprudence.
La ponction a été utile dans les cas d'encéphalocèle compliquée
d'hydropisie. On a, en effet, de cette manière prolongé la vie des
malades, lorsque la tumeur, fortement distendue par du liquide, me-
naçait de se rompre. D'un autre côté, l'évacuation de la sérosité favo-
rise l'application des moyens de compression. Celle-ci, en effet, est le
moyen le plus inoffensif et le plus efficace. Callisen dit avoir plusieurs
fois éprouvé l'efficacité de ce traitement dans des cas de hernie peu
considérable. Salleneuve a communiqué à l'Académie de chirurgie
un cas qui disposerait à y recourir; mais il ne faut accepter ces
succès qu'avec réserve; car, ainsi que l'a fait judicieusement observer
M. J. Cloquet, il n'est point certain que ces chirurgiens n'aient pas
eu simplement affaire à des cas d'hydrocéphalie, les moyens de dia-
gnostic dont on disposait à cette époque ne leur permettant pas d'évi-
ter sûrement l'erreur.
G3/l AFFECTIONS HE LA TÈTE.
Par quel moyen exercer celle compression? On a employé souvent
une plaque de plomb; mais on préfère généralement les calotles en
carton ou en cuir bouilli. Il est inutile d'ajouter que lorsque la réduc-
tion est impossible, et que la compression ne détermine ni accident,
ni douleur, on peut y avoir recours, mais ne l'exercer qu'avec lenteur
et ménagement. Dans tous les cas où la tumeur est volumineuse, la
compression est inutile, nuisible môme. Il faut alors se contenter de
soutenir la tumeur, el d'employer quelque appareil propre à La défendre
contre l'action des corps extérieurs, les moindres ebocs pouvant déter-
miner les plus funestes accidents.
L'injection iodée, lenlée une fois pour un cas de méningocèle par
Th. Holmes, a amené la mort.
Le séton n'a jamais été plus heureux.
La réduction de la tumeur après l'ouverture des poches, conseillée et
exécutée par Thierry, a eu de même un déplorable résultat.
ARTICLE VIII.
HYDROCÉPHALIE
Sous le nom d'hydrocéphalie (de u&op, eau, et de xt<fakv, tête), nous
désignerons les collections séreuses qui se forment dans la cavité crâ-
nienne.
L'hydrocéphalie était connue des anciens. Toutefois, les médecins
de l'antiquité n'enparlenl que d'une manière peu explicite, etLéonide
d'Alexandrie est le seul qui traite celte question avec quelque éten-
due.
Depuis, jusqu'à nos jours, l'hydrocéphalie a été l'objet de travaux
importants, parmi lesquels nous citerons plus spécialement ceux de
Smellie, Baudelocque, J. Frank, Gœlis, Meckel, l'article de Dugès
(Dict. en 15 vol.), celui de Breschet (Dictionnaire en 30 volumes), un
des plus complets qui aient été publiés, mais qui malheureusement
laisse à désirer sous le rapport de la méthode; enfin les recherches
plus modernes de Malgaigne, Barrier, Rilliet et M. Bartbez, M. Blot,
M. Archambault (I), Bourgaret (2), Chassinat (3), Ouvrier {k), Bou-
chul, etc.
On a distingué cette affection en aiguë et chronique: l'hydrocéphalie
(1) Considérations sur l'hydrocéphalie. Société de biologie, 1863.
(2) Archives de médecine navale, 1868.
(3) Gazette médicale, 1866.
(4) De V hydrocéphalie congénitale consi.lcrce surtout comme cause de dystocie. Thèse
de Paris, 1869.
HYDROCÉPHALIE. 635
chronique est la seule dont nous devons traiter, L'hydrocéphalie aiguë
étant du ressort de la pathologie interne.
De l'hydrocéphalie chronique. — Le liquide peut rester dans l'inté-
rieur du crâne ou en sortir à travers les sutures et les fontanelles; de
là la distinction de l'hydrocéphalie chronique en interne ou en ex-
terne. Mais dans l'un et dans l'autre cas, l'affection a son point de
départ et son foyer principal dans la cavité crânienne; aussi, contraire-
ment à l'opinion des auteurs anciens et de quelques-uns des modernes,
excluons-nous du cadre de l'hydrocéphalie externe les collections
séreuses ou séro-sanguinolentes qui se forment de prime abord sous
les téguments, et qui n'ont d'ailleurs avec l'hydrocéphalie que des
rapports fort éloignés (1).
Anatomie et physiologie pathologiques. — Les recherches anatomo-
pathologiques se rapportent: 1° au liquide lui-même ; 2° aux altéra-
tions de l'encéphale et de ses membranes; 3° aux modifications qu'ont
subies les parois osseuses du crâne. Nous allons étudier successive-
ment ces trois points.
1° La seule variété d'hydrocéphalie que j'aie reconnue, dit J. L. Petit,
dans la p-ratique de la chirurgie ou dans l'ouverture des cadavres, est
celle qui résulte de l'augmentation excessive des eaux qui sont natu-
rellement dans les ventricules du cerveau. Suivant Delpech, on aurait
substi-tué les conjectures déduites de Fanatomie aux résultats de
l'observation, lorsqu'on a admis que le liquide pouvait se trouver
dans les endroits suivants: 1° entre le crâne et la dure-mère; 2° entre
la dure-mère et l'arachnoïde; 3° dans la cavité de l'arachnoïde et à
l'extérieur de l'encéphale; h° sous la pie- mère ; 5° dans l'intérieur des
ventricules. Ce chirurgien admet que les ventricules seraient le siège
constant de l'hydrocéphalie ; mais si les pathologistes, confondant
avec l'hydrocéphalie des maladies qui en étaient différentes, ont eu le
tort de lui assigner un si grand nombre de sièges, Delpech, de son
côté, cédant peut-être au désir de faire considérer l'hydrorachis et
l'hydrocéphalie comme une seule et même affection, a peut-être trop
restreint le champ de l'observation. On admet généralement aujour-
d'hui que la sérosité. s'accumule presque constamment dans les ventri-
cules, et quelquefois aussi dans la cavité de l'arachnoïde. M. Bouchut
(Gaz. des Hûp., 1872) cite plusieurs observations tendant à prouver
que le liquide épanché dans l'arachnoïde n'est autre qu'une ancienne
hémorrhagie méningée arachnoïdienne qui, dans certains cas, s'en-
toure d'un exsudât plus tard converti en néo-membrane fibreuse et
(1) Entre les deux variétés dont nous venons de parler, les anciens auteurs en plaçaient
une troisième, l'hydrocéphalie bâtarde, celle-ci constituée par une poche extérieure rem-
plie de sérosité venant de l'intérieur du crâne.
636 AFFECTIONS DE LA TÊTE.
kystique, dans laquelle le sang en partie résorbé est remplacé par mie
sécrétion séreuse pinson moins abondante.
D'autre part, suivant M. Virchow, il n'existerait pas de cavité close
dans l'arachnoïde cérébrale, et lorsqu'il y a transsudalion dans cette
membrane, il en résulte un œdème, mais non une exsudation libre,
se faisant jour à la surface de cette membrane. L'œdème revôt une
disposition kystique et vésiculeuse, et quand, à l'autopsie, on incise la
dure-mère, les vésicules déversant leur contenu, il semble que le li-
quide occupe non les mailles de la membrane, mais une cavité qu'elle
circonscrirait. Pour défendre cette opinion, M. Virchow s'appuie sur
ce fait qu'il n'a jamais rencontré l'hydrocéphalie inlra-arachnoïdienne
décrite par les auteurs. Est-ce là une bien bonne raison? Et ne vaut-il
pas mieux, sans nier les observations classiques, admettre comme
faits nouveaux et rares l'hydrocéphalie méningée et l'hygroma de la
dure-mère décrits par M. Virchow? Quoi qu'il en soit, M. Chassinat a
trouvé que, sur 55 autopsies, 35 fois la sérosité a existé dans les ventri-
cules cérébraux énormément disfendus ; 5 fois simultanément dans les
ventricules et dans la cavité de l'arachnoïde, dont 2 fois avec prédo-
minance de l'épanchement ventriculaire et 3 fois de l'épanchement
arachnoïdien ; 16 fois le liquide était contenu dans la cavité de l'ara-
chnoïde; 5 fois le cerveau manquait complètement.
On s'est demandé comment il peut se faire que le liquide accumulé
dans les ventricules, obéissant aux lois de l'hydrostatique, ne passe
pas par les anneaux qui font communiquer l'intérieur des ventricules
avec le tissu cellulaire sous-arachnoïdien et le rachis. Pour résoudre
cette question, M. Archambault a fait durcir dans l'alcool trois cer-
veaux d'hydrocéphales, et il a vu que dans les ventricules la mem-
brane qui en tapisse les parois, épaisse et vasculaire, ferme complète-
ment la cavité ventriculaire au niveau de la grande fente de Bichat et
pénètre dans le ventricule moyen à travers le trou de Monro et par
des communications anormales. A la partie postérieure du troisième
ventricule, au point où s'ouvre l'aqueduc de Sylvius, cette membrane
passe sur l'orifice sans s'y enfoncer et interrompt ainsi toute commu-
nication entre le troisième et le quatrième ventricule.
D'autres fois, ainsi qu'il résulte d'un grand nombre d'autopsies,
l'aqueduc de Sylvius est agrandi; mais l'occlusion se fait alors vrai-
semblablement au niveau du trou de Magendie; dans les cas où il
n'existe nulle part d'obstacles à la libre communication de l'inté-
rieur avec l'extérieur, l'hydrorachis doit compliquer l'hydrocéphalie
(voy. fig. 117).
Lorsque la sérosité vient former une poche liquide au-dessous de la
peau, comme nous l'avons observé dans un cas où le fœtus âgé de six
mois était putréfié, cette sérosité mêlée ou non à du sang altéré peut
HYDROCÉPHALIE. 637
former à travers l'ouverture du col utérin dilaté une tumeur volumi-
neuse et fluctuante semblable à celle de la poche des eaux. Dans un
cas pareil, je fus conduit h perforer les téguments du crâne d'un fœtus
hydrocéphale âgé d'environ six mois et putréfié, croyant avoir rompu
Fie. 117. — Hydrocéphalie et hydrorachis (musée Dupuytren).
sans peine la "poche amniotique. D'après M. Jacquemier, un cas ana-
logue se serait présenté à M. Monod. Il importe alors, suivant le
conseil de Cazeaux, de refouler fortement la poche de manière à
sentir ce qu'il y a derrière.
638 AFFECTIONS T)E r.A TÉTË.
Le liquide hydrocéphalique se rencontre en quantité extrêmement
variable; (elle s'est élevée jusqu'à 10 kilogrammes, dans les cas, bien
entendu, où l 'épancheraient s'était produit avant l'ossification des
sutures), mais le plus souvent elle varie entre 60 et 150 grammes.
Il est ordinairement analogue au sérum du sang. Comme le sérum
du sang, le liquide hydrocéphalique est ordinairement transparent
et d'un jaune plus ou moins clair. Tantôt il se présente avec des
flocons albumineux ; tantôt il est pris en gelée entre les circonvolu-
tions cérébrales; tantôt enfin, chez les enfants naissants, son aspect,
au. dire de Billard, serait sanguinolent. Sa composition chimique est
assez variable: on y a trouvé de l'eau, de l'albumine, une substance
incoagulable, de la soude, des sels (hydrochlorale de potasse, de
soude, laclate de soude, etc.). Berzelius et John y ont constaté en j
outre de l'osmazomc et une matière salivaire avec une trace de phos- 1
phate de soude ; mais ces matériaux solides ne formant qu'un total in-
férieur à 2 pour 100. Voici du reste le résultat de l'analyse qui en a I
été faite par Barruel :
Sur 1000.
Eau 9,900
Albumine 0,015
Osmazome 0,005
Sel marin 0,005
Phosphate de soude 0,005
Carbonate de soude 0,010
2° Les altérations de l'encéphale consistent dans la distension des
parois des cavités ventriculaires qui communiquent largement les unes
avec les autres, l'affaissement des saillies des couches optiques et des
corps striés, l'effacement des circonvolutions, l'amincissement de la
substance cérébrale, qui est pâle, anémiée, et dans laquelle il est
quelquefois impossible de distinguer la substance corticale de la mé-
dullaire (1). L'épendyme est souvent épaissi, et pourvu d'un réseau vas-
culaire bien développé, et. dans ce cas, il est, suivant Rokitanski et
Ormerod, couvert de granulations. Gomme exemple remarquable de
déplissement complet des hémisphères cérébraux, on peut voir la
pièce déposée par M. Padieu, au musée Dupuytren, et qui porte le
n° 30. Dans ce cas, malgré l'hydrocéphalie, le volume de la tôle était
peut-être moindre qu'il ne l'est d'ordinaire.
(1) On a disculé la question de savoir s'il y avait dédoublement, déplissemenl des
circonvolutions, ou bien si ces dernières étaient seulement atrophiées, aplaties et serrées
les unes contre les autres. Cuvier et Cruveilhier se rangent à celte dernière manière
de voir.
HYDROCÉPHALIE. 039
Dans certains cas, l'organisation du cerveau n'est nullement modi-
fiée. ; mais dans d'autres elle présente des altérations considérables.
Ainsi on a trouvé les deux hémisphères ne formant qu'une seule cavité
à parois minces, par suite de la destruction du scptmn médian, ce
qui a fait croire à lort que le cerveau, dans ces cas, n'était formé que
par un seul hémisphère; le corps calleux a été trouvé soulevé, dislendu,
et quelquefois rompu ; les corps striés ramollis; les couches optiques
réduites en bouillie; les tubercules quadrijuffieaux et la protubérance
désorganisés ; les plexus choroïdes gonflés, variqueux, etc. ; dans l'hy-
drocéphalie arachnoïdienne, l'encéphale est, refoulé concentriquement,
tassé en quelque sorte sur la base du crâne, et Breschet a observé, avec
Baron, des sujets chez lesquels le cerveau et les pédoncules cérébraux
n'existaient pas. Comment reconnaître dans les cas de ce genre si cet
organe a été détruit, résorbé, ou s'il a été arrêté dans son développe-
ment? Breschet indique la présence des plexus choroïdes comme
l'indice de l'existence antérieure du cerveau, puisque ces plexus ré-
sultent du retrait de la membrane vasculaire par laquelle la substance
cérébrale est sécrétée, et que ce retrait ne s'opère qu'au fur et à
mesure que la masse encéphalique augmente. Par conséquent, lorsque
ces plexus existent, nous devons admettre que le cerveau a existé, et
qu'il a été résorbé consécutivement ; mais lorsque ces plexus manquent
ou qu'ils sont à peine marqués, nous sommes en droit d'admettre
qu'il y a eu arrêt de développement plutôt que disparition de la masse
encéphalique.
Le cervelet a été trouvé normal, à quelques exceptions près où il
s'est présenté soit ramolli, soit distendu comme les hémisphères
cérébraux.
Les méninges sont rarement altérées. On a noté l'existence con-
stante de la dure-mère. Carlisle et Breschet ont vu manquer cepen-
dant la faux cérébrale. L'arachnoïde a paru moins transparente, plus
dure et plus épaisse. Quant à la pie-mère, que quelques auteurs disent
manquer quelquefois, elle a toujours été rencontrée par Breschet,
mais elle était quelquefois si mince, par suite de la distension, qu'elle
a bien pu passer inaperçue.
3° État des os du crâne. Après avoir enlevé les téguments, on trouve
que la boîte osseuse a acquis des proportions énormes; elle offre quel-
quefois 80, 100, 110 centimètres de circonférence, et même davan-
tage (1). Néanmoins cet agrandissement de la tête, n'est pas un résultat
constant de l'hydrocéphalie : Cœlis, Gall, Breschet, Yrolik, Virchow
et Baron, en effet, ont obâervé des enfants hydrocéphales dont le
(1) Le crâne de l'enfant de seize mois dont parle G. P. Frank, mesurait lm,/i0 de
tour.
6/|() AFFECTIONS DE LA TÊTE.
crâne avait des proportions normales et môme inférieures à celles
qu'il devrait avoir. Les os, dans ces cas, ont sans doute été n'unis
par des synostoses prématurées, comme on le voit chez les crétins.
Quoi qu'il en soit, lorsque cette augmentation de volume existe, elle
porte principalement sur la voûte, la base ayant conservé ses dimen-
sions ordinaires, à part quelques rares exceptions bien étudiées pur
M. Virchow. De plus, elle ne se fait pas toujours d'une manière
régulière: la tête se déforme, surtout dans les points où l'ossifi-
cation, moins avancée, permet aux os d'être refoulés plus facile-
ment. Ainsi on a vu la moitié du crâne seulement acquérir un
volume considérable ; l'occiput s'allonger en besace, le sinciput s'éle-
ver en forme de pain de sucre, etc. Lorsque l'épanchement est consi-
dérable, le diamètre vertical de l'orbite se trouve raccourci par suite
de la dépression qu'a subie la partie orbitaire du frontal, et le globe
oculaire est alors porté en avant, presque chassé de l'orbite; de plus,
le bord antérieur et supérieur de l'orbite proémine beaucoup, et dé-
passe la partie inférieure. Enfin, quelques os ayant cédé plus facile-
ment à la distension générale, il se forme sur différents points de la
circonférence du crâne, notamment à la région frontale, à l'occiput
et à la partie supérieure de la tête, des tumeurs distinctes qui déga-
gent d'autant la cavité crânienne et bornent la distension générale de
la tête. Delpech a insisté sur ces espèces de diverticulum que nous
avons cru devoir mentionner, bien que Camper les ait rapportées au
spina-bifida.
Les os du crâne sont ordinairement amincis; ils ont conservé leur
transparence, et ils cèdent sous le doigt comme s'ils avaient été dé-
pouillés de leur matière calcaire. Leur forme, la disposition rayonnée
de leurs fibres, démontrent, suivant Breschet, que cet état des os est
plutôt le résultat d'une imperfection de l'osléose que d'un ramollisse-
ment morbide de leur tissu déjà formé. Dans un certain nombre de
cas, au contraire, leur épaisseur est considérablement accrue. Cette
épaisseur résulte, suivant A. Andral, d'une addition de substance
spongieuse, la substance compacte ayant disparu ; ce qui fait que ces
os, sous un volume énorme, ne présentent qu'un poids peu considé-
rable. Dans tous les cas, celte hypertrophie osseuse a été considérée
par Breschet et par Andral comme la conséquence de la résorption du
liquide hydrocéphalique. Mais ces deux chirurgiens expliquent diffé-
remment ce phénomène. Pour Breschet, les molécules nutritives des-
tinées à l'encéphale ou à la sérosité qui le remplace seraient mises à
profit par les parois osseuses, lorsque le liquide aqueux aurait été ré-
sorbé ou serait sorti du crâne, par une cause quelconque, le fœtus
restant encore dans le sein maternel. Andral pensait qu'à mesure que
la résorption s'opère, il tend à se faire un vide dans le crâne, et que
Il YDROGBl'HALIE. 'i'i 1
pour empêcher ce vide, il Paul, ou que les os reviennent sur eux-
mêmes, ce qui n'est point admissible; ou que de nouvelles douches de
matière calcaire se déposent à leur surface interne. Voilà pourquoi le
crâne des hydrocéphales conserve la même forme à l'extérieur, tandis
que ces nouvelles couches accompagnent le cerveau et ramènent la
cavité crânienne à ses dimensions normales.
Les bords des os restent éloignés les uns des autres de plusieurs
pouces ; ils sont séparés par des membranes que remplacent plus
tard, si le sujet devient adulte, des os wormiens complémentaires. Les
lacunes membraneuses sont d'ailleurs comblées en môme temps par
la progression marginale de l'ossification des os du crâne.
En terminant ce qui a trait à l'analomie pathologique de l'hydro-
céphalie, nous devons dire qu'elle coïncide souvent avec d'autres
vices de conformation, tels que l'hydrorachis, le bec-de-lièvre, la
division du voile du palais, l 'imperforation de l'anus, le pied bot, etc.
Symptomatologie. — L'hydrocéphalie, avons-nous dit, peut exister
avec une augmentation ou une diminution de volume du crâne. La
maladie offrant, dans les deux, des particularités importantes au point
de vue des symptômes, nous allons les étudier séparément.
1° L'hydrocéphalie avec augmentation du volume de la tête est le
plus souvent congénitale ; elle rend l'accouchement difficile, quelque-
fois même impossible, lorsque l'accoucheur n:a pas vidé le crâne par
une ponction. Si la tête a pu franchir le bassin, on voit que l'augmen-
tation du volume de cette dernière est plus rapide qu'elle ne devrait
être en raison de la croissance ordinaire du corps. Les mères, les nour-
rices, s'aperçoivent qu'en quelques jours les coiffures deviennent
trop étroites et que les enfants laissent tomber leur tête devenue trop
lourde, et bientôt on est frappé de la saillie du front et des bosses
pariétales. La face reste étrangère à ce développement anormal du
crâne. Elle a perdu néanmoins sa forme ovataire. L'élargissement du
front lui donne celle d'un triangle, dont la base correspond aux pau-
pières et le sommet au menton. Si l'on joint à cet aspect la proémi-
nence du front, la saillie des yeux, l'expression d'hébétude et d'idiotie
peinte sur le visage, on aura l'ensemble des caractères du faciès hydro-
céphalique. Si l'enfant est encore très-jeune, on reconnaît, en palpant le
crâne, que les fontanelles sont agrandies et les sutures disjointes, et
l'on sent à leur niveau une fluctuation distincte. En comprimant en ces
points là tête du malade, on détermine de l'assoupissement, de la para-
lysie, des convulsions, etc., les signes en un mot d'une compression
du cerveau. Enfin les veines du cou sont très-apparentes et les batte-
ments des artères carotides et temporales très-prononcés.
Les yeux sont larmoyants, presque toujours ils présentent du .stra-
bisme ; mais leur direction varie suivant les sujets. Le plus souvent ils
NÉLATON. — PATH. CHIR. \\\, — Il 1
6/l2 AKl'UCTIONS 1)K LA TKTJ£.
sont dirigés eu haut, chez d'autres en bas ou dans d'autres sens, quel-
quefois enfin ils vacillent dans l'orbite. Les pupilles se dilatent de plue
en pins à mesure que la compression du cerveau augmente ; la vue s'af.
Faiblit graduellement, elle finit môme par s'éteindre ; il y a amaurose
complète. Chezquclques sujets, cependant, la vision se conserve jusqu'à
la fin. Suivant Leubuscher, on observe parfois de l'œdème des pau-
pières inférieures quand l'hydrocéphalie subit une augmentation
rapide. Le nez devient clans les commencements le siège d'un picote-
ment douloureux, puis la pituitaire se dessèche, l'odorat est perdu.
Cœlis l'aurait vu seulement perverti dans quelques cas, et ces malades
croyaient sentir l'odeur de fumier ou de linge brûlé. L'ouïe très-line,
délicate môme dans la première période, diminue peu à peu et s'éteint
même entièrement comme l'odorat et la vue. Le goût se conserve tou-
jours plus longtemps, et quelquefois môme jusqu'à la lin de la vie.
Quant à la sensibilité de la peau, ce n'est qu'à une périodeassez avan-
cée de la maladie qu'elle s'affaiblit notablement à l'instar des autres
sensations.
L'intelligence se conserve et même quelquefois se trouve accrue
dans les premiers temps, alors 'que le cerveau est surexcité et que la
distension facile du crâne a permis au liquide de s'accumuler, sans
comprimer fortement l'organe et le désorganiser. Mais à mesure que
la maladie fait des progrès, l'intelligence rétrograde jusqu'à l'idiotie.
L'enfant alors répète à plusieurs reprises, d'une voix faible et aigûe, la
même parole sans pouvoir achever sa phrase, il a oublié les mots qu'il
savait articuler, ou bien il ne sait plus les prononcer. Il n'exprime plus
ni besoins, ni sensations, il paraît ne rien comprendre à ce qui se passe
autour de lui, et c'est à peine si à la fin de la maladie il prononce quel-
ques syllabes ou quelques sons incompréhensibles.
La locomotion est compromise de bonne heure. Cependant les ma-
lades, pendant la première période, peuvent encore se tenir debout,
marcher et prendre certaines altitudes ; mais bientôt les mouvements
s'affaiblissent, la marche et la station sont mal assurées. On a remarqué
que pour marcher, les hydrocéphales mettent les pieds l'un devant
l'autre en croisant les jambes et en tournant la pointe des pieds en
dedans, ce qui les fait trébucher et tomber, et les force toujours à
chercher un point d'appui sur les corps environnants. Peu à peu les
mouvements deviennent incertains et très-faibles, ils sont même quel-
quefois remplacés par des convulsions, et le malade est condamné ù
garder le décubitus dorsal, car il ne peut se lever ou rester assis dans
son lit sans éprouver, sous l'influence de celte position, de la céphal-
algie, des vertiges, des convulsions, des vomissements.
La circulation et la respiration ne sont pas troublées pendant un
certain temps; mais plus tard le pouls devient faible, irrégulier, même
HYDROGÉPiTALIJS. 6WS
intermittent, et l'enfant est pris de dyspnée cl quelquefois d'accès d'é-
touffement.
La digestion reste longtemps intacte, mais bientôt, par suite de la
paralysie, gagne les muscles de la vie organique; la déglutition est
gônée, rendue même impossible, de même que l'excrétion des fèces
et de l'urine, excepté à la fin de la vie où le malade rend involon-
tairement ses matières excrémentiticllcs. D'autre pari, beaucoup de
malades ont un appétit vorace et semblent, sauf une constipation or-
dinaire, bien digérer. Cependant la nutrition paraît en souffrance; il
y a de l'amaigrissement, les muscles s'atrophient, l'exhalation cuta-
née ne se fait plus, la peau reste sèche et terreuse. Il y a, dit Cœlis,
un écoulement abondant de salive par la bouche qui reste presque
toujours béante. Les dents jaunissent, se carient très-promptement;
ou trouve un sédiment blanchâtre dans les urines, l'appétit lui-même
diminue; le marasme augmente, l'a calorification s'éteint, et la mort
survient pendant le coma ou au milieu de convulsions, alors que
le malade est réduit depuis longtemps déjà à une espèce de vie
végétative.
2e Lorsque l'hydrocéphalie coïncide avec une tête dont les dimen-
sions ne dépassent pas celles de l'état normal, Breschct dit que l'af-
fection est toujours congénitale, et que le plus souvent, quand l'accou-
chement a été prompt et facile, les enfants naissent avec les fontanelles
fermées et les sutures ossifiées. La mort survient dans le plus grand
nombre des cas au moment même de la naissance, et dans les autres,
elle survient avant la fin de la première année. «La tête de ces petits
sujets, dit encore Breschet, est constamment pointue sur son sommet,
déprimée sur les parties latérales vers les régions auriculaires; le front
est aussi aplati et la tête couverte de cheveux épais ; les yeux sont
dans une rotation convulsive continuelle, insensibles à la lumière.
J'en ai vu qui exécutaient incessamment un mouvement de flexion
et d'extension de la tête, ou un mouvement de droite à gauche. Ces hy-
drocéphales à petites têtes tombent dans une espèce de coma ou d'é-
tourdissement lorsqu'on les secoue ou lorsqu'ils font un mouvement
fort et brusque de la tête, etc. » Les autres symptômes sont identique-
ment les mêmes que dans le cas précédent.
Lorsque l'hydrocéphalie se développe clans un temps plus ou moins
éloigné de la naissance, les premiers symptômes qui l'annoncent sont
difficiles à saisir et d'une signification d'ailleurs fort insidieuse. D'abord
le malade est pris d'une douleur de tête plus ou moins vive, tantôt vague
tantôt fixe; bientôt survient de l'assoupissement, de la vacillation des
mouvements volontaires, des convulsions, de la paralysie avec troubles
des sens et perte plus ou moins complète de l'intelligence, etc.; enfin
tous les signes que nous avons énumérés plus haut, et qui sont l'indice
(>M A1TKCTI0NS DJi LA TKTK.
d'une compression do la masse encéphalique. Généralement, dans ce
cas, les sutures en voie d'ossification cèdent et se meuvent sous la
pression excentrique du liquide.
Diagnostic. — Le diagnostic de l'hydrocéphalie est en général facile
lorsqu'il y a augmentation du volume de la tête.
L'hypertrophie du cerveau est une maladie si différente et d'ailleur6
si rare, que nous ne croyons pas devoir chercher à établir ici les
caractères différentiels de ces deux affections.
Nous verrons un peu plus loin qu'il est également impossible de
confondre l'hydrocéphalie avec les tumeurs sanguines des nouveau-nés.
Enfin lltlliet et M. Barlhcz considèrent une erreur comme possible
dans les cas de rachitisme des os du crâne. Ils donnent connue
signes distinctifs : 1" l'existence de signes de rachitisme dans d'au-
tres parties du corps; 2° le développement non uniforme de la tête.
On dirait, en effet, que les bosses aplaties ont été surajoutées, à la partie
moyenne des os, et le doigt promené à la surface du crâne sent facile-
ment l'endroil où l'os commence à s'épaissir. Le premier de ces carac-
tères est excellent. Nous avons vu, en effet, que l'affection rachitique
débutait toujours par les membres et par les os des parties les plus
inférieures de ces membres. Cette règle, établie par M. J. Guérin,
n'a rencontré que de très-rares exceptions. Uuant au deuxième carac-
tère, il n'a pas la môme valeur que le précédent. Nous avons vu, en
effet, que souvent le crâne ne se développait pas d'une manière régu-
lière, que son agrandissement était ordinairement subordonné au
degré de résistance, et que celle-ci variait suivant les différents points
du môme os. Un autre signe d'une grande importance nous est fourni
par l'examen opbthalmoscopique. M. Bouchut qui, comme on sait,
applique cet examen au diagnostic de la plupart des affections céré-
brales, rapporte un certain nombre de cas dan lesquels il a pu facile-
ment par ce moyen diagnostiquer l'hydrocéphalie. Fn effet, on observe
à l'ophthalmoscope, dans cette affection, soit le développement des di-
latations veineuses de la réLine, que M. Bouchut attribue à la compres-
sion produite sur le cerveau, et par suite sur les sinus et les veines
méningées par l'épanchement intracrânien, soit l'atrophie plus ou
moins complète ou totale du nerf optique qui, selon cet auteur, résul-
terait encore de la compression des couches et des nerfs optiques par
le liquide épanché. Or ces lésions ne se rencontrent jamais dans le
rachitisme avec développement exagéré du crâne, complication qui a
souvent donné lieu à des erreurs de diagnostic. Dans le rachitisme, le
fond de l'œil reste toujours normal.
11 est une dernière question à se poser relativement au diagnostic,
et celle-ci a de l'importance surtout au point de vue obstétrical.
Peut-on reconnaître si un enfant encore dans le sein de sa mère est ou
HYDROCÉPHALIE. 6i|5
n'est pas hydrocéphale? Nous croyons que Feiler a Lrop favorable-
ment présumé de ses moyens diagnostiques lorsqu'il a avancé que
cette distinction était facile (4), et nous sommes de l'avis de Coulis, à
savoir, qu'on pourra tout au plus redouter l'affection clans les cas où
la mère aurait eu déjà plusieurs enfants nés hydrocéphales, et lors-
que dans la famille il y a eu des grossesses suivies du même résultat,
et que d'ailleurs la mère ou le père, ou tous les deux en même temps,
se trouveront dans les conditions que nous indiquerons en traitant de
l'étiologie. Hors de là, tout n'est que présomption, sauf parfois au
moment même de l'accouchement, où Ton peut s'assurer directement
des causes qui rendent l'accouchement difficile, et, clans certains cas,
reconnaître l'hydrocéphalie.
Les difficultés auxquelles le diagnostic de l'hydrocéphalie peut
donner lieu au moment de l'accouchement, varient selon . qu'on a
affaire à une présentation par l'extrémité céphalique ou à une présen-
tation par l'extrémité pelvienne. Dans le premier cas, le toucher, en
parvenant jusqu'au détroit supérieur, fait sentir une poche fluctuante
qui se fend pendant la contraction et qu'on peut confondre avec la
poche des eaux. Mais un examen plus attentif ne tarde pas à faire sentir,
sur une espèce de sac membraneux, des plaques osseuses minces,
irrégulièrement disséminées. Ces signes feront reconnaître la véritable
cause de la difficulté de l'engagement et devront faire éliminer l'idée d'un
vice de conformation du bassin ou d'une présentation du tronc. Dans
le second cas, le dégagement du tronc se fait facilement, mais la tête
est retenue. Or, comme l'hydrocéphalie est relativement un fait rare,
on pensera bien plutôt que le col est rétracté, que la tête est accrochée
au détroit supérieur ou que l'occiput est tourné en arrière, et l'on sera
tenté de redoubler d'efforts pour terminer l'accouchement, tandis qu'il
suffit alors d'introduire la main pour reconnaître l'hydrocéphalie et de
pratiquer une simple ponction. Toutefois, le défaut de diagnostic
n'empêche pas toujours la terminaison heureuse de l'accouchemenl,
(1) u L'appréciation du volume de la tête du fœtus, dit Dugès, est très-difficile ; il n'en
est pas d'une, tête enfermée dans les organes de la mère comme d'une tête sèche et qu'on
manie en toute liberté. Le moyen qui fournit les meilleures indications est le doigt in-
troduit dans le vagin; mais les personnes peu exercées doivent y prendre garde : celui
qui ne connaît que de vue la tête du fœtus ne peut se ligurer que celle donl il parcourt
la surface dans le bassin de la mère ne soit que d'une grandeur ordinaire, elle lui paraît
toujours immense. L'exercice dissipe aisément celte illusion et un doigt expérimenté est
le meilleur appréciateur des dimensions de la tête et du bassin : non-seulement en effet,
il peut parcourir la première, mais il peut la comparer à la circonférence du détroit
supérieur, juger combien elle remplit l'excavation, combien elle presse sur les parois, etc..
Or, c'est surtout de ces dimensions proportionnelles que l'on peut tirer des conséquences
pratiques. »
646 AFFECTIONS W. LA TÊTE.
el les efforts répétés ont, dans hou nombre de cas, amené on résultat,
Voici alors ce qui peut avoir lieu: ou bien, sous l'influence de ces
tractions, le liquide passe de l'intérieur du crâne sous le cuir chevelu,
à la laveur de quelque éraillure sur le trajet des sutures ou des fon-
tanelles, ou de quelque fracture des plaques osseuses, la tête de l'en*
faut devient alors molle, allongée, déprcssible ; ou, la peau éclatant,
le liquide s'épanche au dehors ; ou bien, ces tractions répétées amè-
nent l'écartement de quelques vertèbres cervicales et le liquide passe
dans le tissu cellulaire du cou, de la poitrine, parfois môme de toui
le corps. Enfin dans un cas appartenant à M. Depaul, le liquide avail
été refoulé dans la cavité pleurale (Depaul, Gaz. dus kôp., 1873).
D'ailleurs ces tractions violentes pouvant déterminer des accidents
fetcheux pour la femme, il y aura toujours avantage à diagnostiquer
que le crâne de l'enfant est hydrocéphale, et au besoin, pour s'en
convaincre, de recourir à la ponction qui, en même temps,, servira à
faciliter l'accouchement.
De nos jours, M. Blot a proposé' d'appliquer l'auscultation au dia-
gnostic de l'hydrocéphalie au début du travail. «Deux fois, dit cet
habile praticien, dans des cas d'hydrocéphales assez volumineuses
pour meLtre obstacle à l'engagement de la tête au détroit supérieur,
j'ai constaté que le maximum d'intensité des bruits du cœur fœtal ré-
pondait à un point très-élevé de l'abdomen : une fois au niveau de
l'ombilic, une autre' fois un peu au-dessous de ce point, c'est-à-
dire à la hauteur à laquelle on le perçoit d'ordinaire dans les pré-
sentations de l'extrémité pelvienne. En môme temps le toucher
faisait reconnaître les signes d'une présentation de l'extrémité cépha-
lique. »
Lorsque l'hydrocéphalie s'est développée sans augmenter le volume
du crâne, on n'a pour s'éclairer que les signes qui ont été énumérés
plus haut.
Étiologie. — L'hydrocéphalie peut être congénitale ou acquise. La
première, bien que plus fréquente, est encore une affection rare.
Mme Lachapelle ne l'a rencontrée que 15 fois sur 43 555 accouchements;
elle est le plus souvent liée à des vices de conformation des organes
contenus dans la cavité crânienne. Dans d'autres circonstances, on
l'a attribuée à cet afflux considérable de sang vers la tête sous l'in-
fluence de l'activité perpétuelle dont elle est le centre. Cet afflux esl
favorisé par la faible résistance des os du crâne, la laxilé des mé-
ninges, leur vascularité et celle du cerveau lui-même. A ces causes
anatomiques et physiologiques, il faut en joindre un certain nombre
d'autres qui seront bientôt indiquées.
L'hydrocéphalie chronique acquise a été considérée par Billard
comme la terminaison constante d'une hydrocéphalie aiguë. Celle
tonmoeÊPiiALPE
Ôptnion n'a poinL cours dans la science. Elle a peut-être quelque
chose de vrai pour les cas où le liquide siège dans la cavité arachnoï-
dienne, car on a quelquefois trouvé des traces d'une méningite chro-
nique ; mais il n'est pas démontré qu'une hydrocéphalie aiguë puisse
passer a l'état chronique lorsqu'elle a pour point de départ la cavité
ventriculaire.
Parmi les autres causes pathologiques capables de donner lieu à
l'hydrocéphalie, nous mentionnerons les violences extérieures, soit
pendant la parturition, soit après la naissance ; le ramollissement
cérébral, les tumeurs hydatiques et les masses tuberculeuses. Ces
causes agissent, soit d'une manière vitale, en augmentant l'exhalation
séreuse, soit en gênant mécaniquement le cours du sang. Barrier,
après quelques autres auteurs, a surtout insisté sur ce dernier mode
d'action, dans lequel rentre l'oblitération des sinus, dont il rapporte
plusieurs exemples. On a cité encore l'entortillement du cordon
autour du cou de l'enfant, les différentes inflammations des organes
abdominaux, la mauvaise nourriture, les excitants, surtout les spiri-
tueux (obs. de Brown et de Cœlis), les purgatifs donnés aux nouveau-
nés, la compression du corps et particulièrement de l'abdomen par
les corsets trop serrés de la mère pendant la grossesse, et par le
maillot après la naissance. On a remarqué, en effet, que parmi les
femmes qui ont donné le jour à des enfants hydrocéphales, les filles-
mères sont de toutes les plus nombreuses, soit qu'il faille l'attribuer
aux moyens de compression qu'elles emploient pour cacher leur
grossesse, soit qu'elles éprouvent, plus que les autres femmes, des
terreurs, des chagrins, des passions auxquelles on a cru devoir attri-
buer une part dans la production de l'hydrocéphalie. Nous ajoute-
rons qu'on a indiqué encore parmi les causes les maladies de la mère
pendant sa grossesse, sa débilité par suite de l'âge ou d'affections
antérieures. Enfin, il est impossible de méconnaître chez certaines
femmes une disposition innée qui nous est inexpliquée, mais qui n'en
est pas moins réelle puisque ces femmes n'ont donné le jour qu'à des
enfants hydrocéphales. C'est ainsi que Frank cite le cas d'une femme
qui accoucha sept fois et qui constamment mit au monde un enfant
hydrocéphale. Underwod et Armstrong ont rapporté des cas iden-
tiques.
L'hydrocéphalie a été placée au nombre des lésions causées par la
syphilis héréditaire. Cette opinion a surtout été soutenue parThom,
Haase, Osiander, Rayer, MM. de Méric, Gros et Lancercaux, et elle
s'appuie volontiers sur des observations où l'on voit en effet la pro-
duction d'enfants hydrocéphales aller en diminuant, comme si la
cause d'où elle dérive allait en s'affaiblissant.
Du côté du père, on 'a signalé la vieillesse, les habitudes d'ébriété,
(i/|H AFFECTIONS nr. i.a tétk.
les excès «lu tous genres, etc.; mais on n'a pas encore démontré d'une
naanière certaine l'influence de ces conditions paternelles sur la pro.
duction de l'hydrocéphalie, et les seules influences posilives à invo-
quer sont : les vices de conformation, un arrêt tic dévcloppemenl du
cerveau, une épendymite ou inflammation lente de la membrane
ventriculaire, la compression ou l'oblitération des veines et des
canaux veineux, et enfin le crélinisme chez les ascendants ou les col-
latéraux.
Piionostic et terminaison. — L'hydrocéphalie est une maladie
presque constamment mortelle. Lorsqu'elle est congénitale, les sujets
succombent le plus ordinairement dans le sein maternel au moment
de l'accouchement ou peu de temps après la naissance. Sur 60 cas où
l'hydrocéphalie s'était développée chez le fœtus pendant la vie intra-
utérine, M. Chassinat a trouvé M morts durant le travail ou même
avant l'apparition des douleurs, c'est-à-dire plus des deux tiers. Des
lû survivants, 7 ont à peine vécu quatre mois et quelques jours, et
k une seule année. On a cependant quelques exemples d'hydrocéphales
qui sont arrivés à un âge assez avancé, mais ces exemples sont rares,
ils ne sont possibles qu'autant que le liquide est peu abondant et siège
dans la cavité arachnoïdienne. L'empressement avec lequel on publie
les cas où la vie s'est prolongée jusqu'à cinquante ans et au delà,
montre assez combien ils sont exceptionnels. On a encore parlé de
disparition de l'hydrocéphalie à la suite de crises salutaires, après
une diarrhée, ou des sueurs copieuses, après le retour ou le dévelop-
pement d'éruptions cutanées. On a cité des cas où le liquide se fait
jour au dehors, soit spontanément, soit à la suite d'une violence Irau-
ma tique; on l'a vu encore s'infiltrer sous les téguments, s'écouler par
le nez, et Hafling (Casper's Woc/wnschrijt) cite des guérisons qui se
sont maintenues pendant assez longtemps ; mais ce sont des cas
extrêmement rares, et qui ne sauraient prévaloir sur la règle géné-
rale que nous avons exprimée. D'ailleurs pes guérisons, lorsqu'elles
surviennent, ne sont pas toujours parfaites; il reste dans l'exercice des
fonctions cérébrales des troubles qui persistent quelquefois toute la
vie. L'hydrocéphalie acquise est plus rapidement mortelle que l'hy-
drocéphalie congénitale. La première, en effet, renconlre dans l'ossi-
fication du crâne une grande résistance à son développement, et pro-
duit ordinairement une compression très-forte sur le cerveau.
Ajoutons, en terminant, que ce n'est pas toujours par l'effet de celle
compression que succombent les individus hydrocéphales. Ils meurent
souvent de fièvre hectique, et plus souvent encore peut-être, s'il faut
en croire Cœlis, d'une hydrocéphalie aiguë dont les symptômes vien-
nent s'ajouter ultérieurement à ceux de l'hydrocéphalie chronique et
hâtent l'issue funesle. Mais, louies choses- égales, la marche des
HYDROCÉPHALIE. 649
accidents est d'autant plus rapide que la tôte est moins volumineuse.
Traitement. — L'indication qui se présente naturellement, c'est de
faire disparaître le liquide et de s'opposer à sa reproduction. Pourcela,
on a conseillé une foule de moyens, que nous diviserons en moyens
médicaux et en moyens chirurgicaux.
1° Les moyens médicaux sont les mômes que ceux qu'on dirige contre
les autres hydropisies. Ainsi on ayante les diurétiques, les sudorifiques,
les narcotiques, les toniques amers, les purgatifs, et, parmi ces der-
niers, on a surtout préconisé le calomel, auquel Cœlis associait les
frictions mercurielles sur le crâne, préalablement rasé, ou sur d'autres
parties du corps, en môme lemps qu'il faisait prendre au malade des
bains alcalins, des toniques à l'intérieur, et qu'il exerçait une puis-
sante révulsion sur les extrémités inférieures en établissant plusieurs
vésicatoires. Un médecin anglais, W. Reid Clarney, est de tous les pra-
ticiens celui qui a le plus vivement recommandé le protochlorure de
mercure qu'il administre à très-haute dose, 20 ou 25 cenligr. , à prendre
toutes les 4 ou 5 heures, la nuit et le jour, jusqu'à ce que les gencives
s'affectent et que les intestins et les reins sécrètent abondamment. Il
ne néglige pas pour cela les évacuations sanguines locales, ni l'applica-
tion de vésicatoires et de sinapism'es. Par cette méthode, Reid Glamey
aurait obtenu des succès nombreux; mais ces résultats auraient besoin
d'être vérifiés. Enfin quelques médecins, considérant l'hydrocéphalie
comme souvent liée à la diathèse scrofuleuse et au rachitisme, ont
employé les préparations iodées, et disent en avoir retiré quelques
succès.
2° Moyens chirurgicaux. Nous passerons rapidement sur les moyens
locaux, qu'il suffit en effet de mentionner pour en comprendre le mode
d'application, tels que les fomentations aromatiques ou spiritueuses
sur la téte, les ventouses scarifiées, les irritants énergiques ou les larges
vésitoires, les cautérisations avec potasse, pâte de Vienne, moxa ou
fer incandescent, etc. En usant de ces moyens avec insistance et vi-
gueur, on pourrait peut-être arrêter les progrès de cette maladie, sinon
la guérir entièrement. Ils méritent donc d'être conseillés.
Nous croyons, avec Jadioux, que la compression qu'on a proposé de
faire à l'aide de bandelettes emplastiques, doit élre rejetée du traite-
ment de l'hydrocéphalie, comme étant toujours ou nuisible ou insuf-
fisante.
Malgré l'opposition bien formelle de Delpech et Boyer, malgré les
insuccès de Dupuytren et de Breschet, la ponction a été pratiquée un
assez bon nombre de fois : presque toujours les malades ont succombé.
Cette méthode devrait être exclue à jamais, si l'on ne comptait quel-
ques cas de succès incontestables. Après avoir passé en revue un grand
nombre d'opérations de ce genre pratiquées dans des cas pareils. Mal-
050 AFFECTIONS DU HACHIS ET DE I.A MOELLE.
gaigne esl arrivé à cette conclusion, que l;i ponction peut ôtretentéei
1» Quand le sujet a moins de trois à quatre mois, lors même que
l'hydrocéphalie paraîtrait stationnaire ;
2° Au delà de, quatre mois, cl sans autre limite que l'ossification du
crâne, lorsque l'hydrocéphalie s'accroît sensiblement et menace ainsi
la vie générale ou la vie de relation de l'individu. {Bulletin de thérapeur.
tique, 1840.)
Bruns a encore restreint le champ des indications de l'opération.
Suivant lui, elle ne doit être pratiquée que dans les hydrocéphalies con-
sidérables, lorsque les fontanelles et les sutures sont largement ou-
vertes, lorsque les os du crâne sont libres cl mobiles, lorsque1 l'enfanl
sain, bien nourri, non paralysé, présente un développement physique
et intellectuel à peu près en rapport avec son âge, lorsqu'enftn l'hy-
dropisie subit une augmentation continuelle.
Dans le cas où l'on se déciderait à pratiquer la ponction, celle-ci de-
vrait porter sur la fontanelle antérieure, un peu en dehors de la ligne
médiane, de crainte de blesser le sinus longitudinal supérieur.
ARTICLE IX.
HYDRORACHIS (SI'INA BIFIDA) (1).
Vhydrorachis, comme l'indique ce nom, consiste dans l'accumula-
tion d'un liquide séreux dans le canal rachidien.
Lorsque le canal qui résulte de la superposition des vertèbres se
trouve fermé par suite de la soudure de leurs arcs postérieurs, l'ac-
cumulation dont nous parlons reste enfermée dans ce canal ; 'alors
l'affection est tout à fait simple, et comme elle ne donne lieu à
aucune considération chirurgicale, nous nous en tiendrons à cette
mention. Mais lorsque les vertèbres présentent le vice de conformation
qu'on a appelé spina bîfida et qui consiste dans l'écartement ou dans
l'absence d'une ou de plusieurs lames, le liquide, refoulant alors les
membranes de la moelle à. travers l'ouverture du rachis, vient faire
hernie à l'extérieur et donne lieu à une ou plusieurs tumeurs séreuses,
dont l'histoire appartient à la pathologie externe. C'est donc l'hydro-
rachis avec spina bifida que nous allons étudier dans cet article ; nous
devons en prévenir le lecteur, parce qu'il nous arrivera d'employer
indifféremment l'une ou l'autre de ces dénominations.
(1) Les raisons qui nous ont déterminé à traiter des affections traumatiques «le la
moelle épinière après celle de la tète nous engagent à présenter l'histoire de l'hylro-
rachis après celle de l'hydrocéphalie
UYDROR-ACUIS, 651
Il est bon de noter d'ailleurs, que de ces deux dénominations, aucune
n'esl excellente : celle de spina biflda tend en effet à l'aire croire que
c'est toujours la partie voisine des apophyses épineuses qui es! divisée,
ou plutôt non réunie; or, MM. Dcpaul et Houël ont présenté à la So-
ciété anatomique, l'un un spina biflda à la t'ois antérieur et postérieur,
l'autre un spina biflda latéral. Bryand, Vulpian, Wept'iM', Saltzmann,
Comerarius et Fleischmann citent des cas analogues.
Ktiûlogie. — L'hydrorachis avec spina bifidu esl toujours congéni-
tale ; mais est-elle la conséquence du vice de conformation de la
colonne, ou bien, la tumeur aqueuse s'étant déjà constituée, comme
le veut M. Virchow, sous l'influence d'un processus irritalif, les lames
vertébrales correspondantes n'ont-clles pu se souder et compléter les
arcs postérieurs? En d'autres termes, laquelle de ces deux affections
est primitive, de l'hydrorachis ou du spina biflda? Hoffmann cite le
cas d'un enfant venu au monde très-sain, et auquel il survint peu de
jours après un spina biflda. Richard rapporte un cas analogue et Lancisi
dit qu'il se produisit un spina biflda au coccyx d'un enfant âgé de cinq
ans et qui était hydrocéphale. Néanmoins la queslion est encore en
litige; mais il reste établi malgré l'avis de Geoffroy Saint-Hilaire [Téra-
tologie, tome I, page 614) que l'une des deux affections accompagne
nécessairement l'autre.
Nous avons dit que l'hydrorachis avec spina bifida est toujours con-
génitale ; nous devons faire cependant une exception en faveur d'une
observation d'hydrorachis accidentelle rapportée par Genga (Morgagni,
Ep. 12). Cette exception, au reste, est la seule qui soit à faire, si tant
est même qu'elle mérite d'être faite. Cependant on conçoit, à la rigueur,
la possibilité d'unetumeur rachidienne par suite delà destruction d'une
ou de plusieurs lames vertébrales ou de leurs ligaments, carie fait s'est
produit dans les expériences à l'aide desquelles on a cherché à con-
stater l'existence d'un liquide dans l'arachnoïde spinale. Voici ce qu'on
lit, en effet, dans VAnatomie descriptive de M. Cruveilhier :
«Si, sur un animal vivant, sur un chien par exemple, vous divisez
les muscles cervicaux postérieurs à leur insertion occipitale, vous ar-
riverez7 sur le ligament occipito-atloïdien postérieur. Le sang bien ab-
»stergé, entamez ce ligament couche par couche et en dédolant. A
-peine l'avez vous divisé dans toute son épaisseur, qu'une petite hernie
naqueuse apparaît: c'est le feuillet arachnoïdien viscéral que soulève
»le flot du liquide. » (4e vol., p. 194, 2e édit.)
Quoi qu'il en soit, l'hydrorachis est peut-être, après le pied bol,
l'affection congénitale la plus fréquente que présente le squelette. Sur
132 enfants nés dans une période de cinq ans avec des vices de con-
formation différents, 22 étaient affectés d'hydrorachis (Chaussier), Bil-
lard en a observé 7 en un an à l'hospice des Enfants Trouvés.
<
<).V2 AFFECTIONS DU HACHIS ET DE LA MOELLE.
L'étiologie du spina biflda, comme celle des autres vices de con-
formation, est encore fort obscure, malgré les travaux nombreux
dont cette partie de la science a été" l'objet. Cependant il est des in-
fluences plus particulières sur lesquelles insistent les auteurs. Ainsi
Acrelle pense que l'hydroracbis est toujours consécutive à l'hydrocé-
phalie. Cette proposition peut être vraie dans quelques cas, et nous
en avons nous-môme donné plus haut un exemple dans la figure 117,
mais formulée ainsi d'une manière absolue, elle est fausse, car l'hy-
drocéphalie et l'hydrorachis ne coexistent que dans un très-petit
nombre de cas. Morgagni admet qu'il y a eu d'abord accumulation
anormale du liquide céphalo-rachidien, distension des méninges spi-
nales et consécutivement disjonction, écartement des lames. Mais
reculer la question, ce n'est pas la résoudre, car on se demandera
toujours quelle a été la cause de cette accumulation du liquide cé-
phalo-rachidien. Une autre cause, que les téralologistes paraissent
le moins contester, c'est l'action des violences physiques sur le
fœtus, soit que ces violences résultent d'une action externe, ou
qu'elles proviennent d'une émotion morale de la mère (Hoffmann,
Swammerdam). C'est ainsi que, suivant Breschet, ce vice de confor-
mation esL plus fréquent chez les filles-mères que chez les femmes
mariées.. Cette différence peut être expliquée, comme nous l'avons
déjà fait remarquer pour l'hydrocéphale, que par la compression du
ventre pour cacher la grossesse, et les affections morales de toutes
sorLes auxquelles ces infortunées sont exposées. Geoffroy Saint-
Hilaire accorde aussi une grande importance aux causes mécaniques
dans la production des anomalies. Enfin M. Cruveilhier admet que la
cause occasionnelle du spina bifida serait une adhérence accidentelle
de la moelle et de ses membranes avec les téguments, adhérence anté-
rieure à la cartilaginification des lames. On sait en effet que, bien que
formée de très-bonne heure chez le fœtus, la colonne vertébrale ne se
complète que très-tard (1). On comprend dès lors que le canal osseux
étant incomplet en un point, le liquide s'y porte sans avoir besoin
d'être augmenté. Cette explication, comme le fait judicieusement ob-
server l'auteur de l'article du Dictionnaire de médecine en 30 vol., con-
vient pour les cas où ces adhérences existent; mais elles n'existent
pas toujours, et il est d'autres cas, en outre, où les lames sont déjetées
en dehors, d'une manière symétrique, régulière, de chaque côté de
la vertèbre. C'est encore ici la question que nous posions en commen-
(1) « Prenez, dit M. Robin, un embryon de deux mois, et vous verrez la peau el
les méninges complètement formées, tandis que le canal osseux reste encore à l'état de
gouttière. Or, voici dans quel ordre s'ellectue le développement de ces parties : d'abord
les méninges, puis la peau, puis les lames vertébrales, »
t
UYDKOWAGHIS. 653
çant, savoir: La lumeur préexiste-t-elle à la mauvaise conformation
des lames, ou en est-elle la conséquence?
Anato.mie et physiologie pathologiques. — Nous allons étudier la
tumeur en procédant de dehors en dedans. Lorsqu'elle est. volumi-
neuse, la peau est amincie, d'un rouge violacé, et paraît sur le point
de se rompre. Les enfants peuvent même, suivant Guersant, venir au
.monde avec un point sphacelé ou avec un point fisluleux. Dans quel-
ques cas, moins rares qu'on ne l'a cru, la peau cesse brusquement à
la base de la tumeur et ne la recouvre pas. Les enveloppes de cette
dernière sont alors constituées par les membranes de la moelle à la
surface interne desquelles on voit alors appliqués, sous forme de stries
longitudinales et régulières, les nerfs rachidiens ou seulement leur né-
Vrilèrae. Ces méninges spinales sont quelquefois énormément dilatées,
et présentent dans certains cas des traces non équivoques d'inflamma-
tion, telles qu'une exsudation pseudo-membraneuse puriforme. Mais
bien que M. Bévalet, dans sa thèse de 1857, dise que sur 27 cas d'au-
topsie, on trouva 11 fois le sac uniquement formé des méninges, ces
productions étant plutôt le résultat d'une complication que de l'hy-
drorachis elle-même, nous ne nous y arrêterons pas.
La cavité de la poche est ordinairement remplie par un liquide ana-
logue à celui des autres cavités séreuses, et quelquefois aussi elle con-
tient une portion de la moelle elle-même. Avant d'étudier ce liquide et
les autres altérations qu'on rencontre dans le spina bifida, nous devons
rappeler que dans quelques cas la lumeur s'est montrée bilobée. Ainsi
Brewerlon l'a vue formée de deux sacs bien distincts, communiquant
avec le canal par un conduit étroit, et les deux conduits pénétrant dans
une ouverture unique de la dernière vertèbre lombaire. Il y avait aussi
deux kystes chez le sujet disséqué par Vrolik. Enfin, dans l'article du
Dictionnaire de médecine en 30 vol., Matteucci a cité un cas analogue,
celui de Th. Legan. {Edinburgh médical lïevieiv, 1821.)
Le liquide, de quantité variable (il a dépassé 1 kilo), est ordinaire-
ment d'une couleur plus ou moins citrine; il est quelquefois san-
guinolent, et lient en suspension des flocons albumineux. Il est insi-
pide ou d'une saveur salée. Quel a été son point de départ? On admet
généralement qu'il se forme, dans le plus grand nombre des cas, dans
la cavité sous-arachnoïdienne, qu'à mesure qu'il augmente, il distend
l'arachnoïde au point de la rompre, et que dès lors il pénètre dans la
cavité araehnoïdienne. Il est de fait qu'on trouve, chaque fois qu'on le
recherche, du liquide sous l'arachnoïde. On n'a pas toujours pu s'assu-
rer qu'il communiquait avec le liquide des ventricules, mais on a con-
stamment pu le faire refluer dans le tissu cellulaire situé sous l'arach-
noïde cérébrale. Dans quelques cas, l'accumulation se fait probablement
dans l'intérieur même de la moelle ; il en résulte alors, comme nous
(iô^l AFFECTIONS DU RAOUIS ET DE LA .MOELLE.
le verrons, une atrophie considérable de cette dernière, ou que ses
deux moitiés latérales sont maintenues écartées. Enfin, il peut arriver
que le liquide n'ait aucune communication avec l'intérieur des mé-
ninges. Mais on a discuté longtemps pour savoir si ce sont là de véri-
tables cas de spina biflda. Velpeau, qui, un des premiers, a appelé l'at-
tention sur ces laits, ne s'est point prononcé. Urlh, Busch cl .Malgaignc.
considèrent alors les tumeurs comme d'anciens sacs d'hydrorachis,
dont la communication avec les méninges aurait été oblitérée. Dans cette
catégorie rentreront les cas de Lcchel, I loin, Trowbridge, et mêtn<
ces tumeurs graisseuses, ces kystes bydatoïdes, cloisonnés comme ceux
FiG. 118. — Spina bilïda de la région sacrée ouvert par derrière. Les apophyses épineuses
des cinq verlôbres supérieures les plus rapprochées sont enlevées, le sac incisé longi-
tudinalement à côté de la ligne médiane et les deux moitiés écartées. La moelle épi -
nière se termine en c par un entonnoir élargi au point rétracté du kyste et de là ren-
contrent les nerfs sacrés et lombaires. Les nerfs s, s et ceux qui sont directement
placés au-dessous d'eux appartiennent réellement au côté droit et ne se trouvent à
gauche que par suite de l'ouverture latérale du kyste. En descendant, à partir de s',
se trouvent les points d'émergence des nerfs du côté droit, dont l'un en g est repré-
senté avec son ganglion.
de l'ovaire, qu'on trouve dans le tissu cellulaire extérieur à !a dure-
mère spinale. Dans la plupart de ces cas, la communication du centre
de la tumeur, avec la partie inférieure de la moelle, et la coïncidence
4
IIVlillOllACIIIS. <)f>f>
d'autres vices de conibrmation, militent en l'aveur de celle manière de
voir. De plus, chez un sujet disséqué par Vrolik, la tumeur avail deux
poches, dont l'une n'arrivait qu'à l'extérieur de la dure-mère spinale,
et dont l'autre avail conservé sa communication avec l'intérieur de celte
membrane. Or, dans ce fait de Vrolik, il est impossible de nier que l'on
ait eu affaire à une seule et môme affection. Ainsi le canal de commu-
Fig. 119. — Enfant nouveau-né avec un spina bifida lombaire. Au pourtour supérieur (lu
sac, l'enfoncement conique qui correspond à l'insertion du cordon spinal (Virchow).
nication peut manquer quelquefois. Quand il exisle, il offre des dimen-
sions variables ; quelquefois très-grand, il peut à peine permettre, dans
d'autres cas, l'introduction d'un stylet assez fin.
Malgré l'assertion contraire de Meckel, la moelle se présente assez
souvent à l'état normal. Cependant nous avons vu qu'elle pouvait se
montrer amincie, et quelquefois avec ses deux moitiés latérales main- -
tenues séparées. Lorsqu'elle est ainsi considérablement atrophiée, il
6">6 AKFJiCTIONS UU IUC1IIS ET DJS LA MOELLE.
semble qu'elle n'existe plus au niveau de l'hiatus vertébral et qu'elle se
perde dans les parois de la tumeur, comme étalée en membrane.
D'autres fois elle pénètre dans l'intérieur de la tumeur sans avoir subi
une atrophie aussi notable que dans le cas précédent. [Hydroraehit in-
terne cystique de M. Virchow. Hydrorachis centrale ou intra-mèdullaire
de M. Kuhn.)
FiG. 120. — Coupe longitudinale du spina bilïda de la ligure précédente; o, peau;
b, tissu graisseux sous-cutané; c, aponévrose; d, muscles et apophyses épineuses;
e, dure-mère spinale, qui en e' s'applique à la peau recouvrant l'hydrocèle spinale et
lui est adhérente ; /', arachnoïde spinale qui forme dans l'intérieur de!a poche avec la
dure-mère t' une cavité close particulière (méningocèle) ; g, moelle épinière qui en
g' touche à la peau extérieure et y présente une petite ouverture; nn nerfs spinaux
qui viennent de g' et se rendent au segment antérieur de la poche pour y perforer la
paroi et arriver à leur point normal d'émergence hors du canal vertébral (Virchow).
Lorsque la tumeur occupe la région sacrée (voy. fig. 120), on a trouvé
que la moelle avait plus de longueur que normalement : on l'a vue se
prolonger jusqu'à l'extrémité coccygienne du sacrum. Un cas de ce
genre se trouve consigné dans les Bulletins de la Société anatomiqw.
année 1839 ; il est accompagné d'un rapport de M. Bardinet, qui n'a
pas oublié de faire remarquer cette particularité. Suivant M. Virchow,
il importerait de remarquer à ce propos que la poche porte le plus
souvent un infundibulum assez profond au sommet duquel s'insère l'ex-
trémité de la moelle (voy. fig. 119 et 120). Tantôt alors celte extrémité
HYDH0HAC1IIS. 657
est très-finement étirée et ressemble au feuillet terminal ; tantôt elle
conserve un certain diamètre et s'élargit même à son point d'inser-
tion. M. Kuhn prétend môme qu'on rencontre cette dépression infun-
dibuliforme, celte cicatrice en cul de poule chez beaucoup de sujets
qui paraissent indemnes de spina bifida et notamment chez la phi-
part de ceux qui naissent avec des difformités musculaires des mem-
bres inférieurs. Pour M. Kuhn, cette cicatrice serait la trace d'une
ancienne hydrorachis périphérique du premier temps de la vie em-
bryonnaire, ouverte accidentellement, puis cicatrisée.
Le môme observateur a rencontré, comme MM. Depaul, Tarnier et
Giraldès, un cas où la tumeur hydrorachidienne occupait le plancher
périnéal et simulait un scrotum. Il explique cette élongation extraor-
dinaire de la moelle parla force expansive du liquide contenu dans le
canal intra -médullaire. Suivant lui, comme le canal vertébral ne cède
pas toujours, la distension ne peut s'opérer que dans le sens longitu-
dinal, et la moelle s'allonge jusqu'à ce qu'elle rencontre un point
moins résistant par où la tumeur s'échappe.
Ajoutons enfin que la moelle est quelquefois altérée dans sa structure
intime au niveau du point où elle correspond à la tumeur. C'est ainsi
qu'on a trouvé son tissu ramolli et renfermant, dans certains cas, un
caillot au centre môme du ramollissement (Gruveilhier). A l'appui de
cette opinion M. Pigné a présenté un fait à la Société anatomique, dans
la séance du 28 juillet 1S40.
Les nerfs flottent assez souvent dans l'intérieur de la tumeur; ils sont
quelquefois déplacés et semblent se perdre dans les parois de cette
dernière qui présente alors une sorte de saillie linéaire qu'on a com-
parée pour l'aspect aux colonnes charnues du cœur. Suivant Jos. Fr.
Meckel (fig. 120), les nerfs seraient disposés avec la régularité la plus
parfaite et auraient tous pour point de départ l'endroit où, d'après
ces auteurs, s'insère la moelle épinière. Partis de ce point, quelques-
uns parcourraient une courte distance, appliqués à la paroi externe
de la poche, se recourberaient ensuite et reviendraient en traversant
la cavité vers sa paroi antérieure ; d'autres formeraient des anses toutes
droites et allongées, dont la courbure correspondrait à la paroi ex-
terne et qui suivraient ensuite la même direction vers la partie anté-
rieure du kyste. Parfois même il arriverait que quelques-uns de ces
nerfs reviendraient sur eux-mômes le long de la moelle épinière pour
atteindre finalement la paroi antérieure du kyste. Là ils perceraient,
suivant deux séries, la dure-mère pour former régulièrement au delà
de celle-ci leurs ganglions (Virchow).
Pour compléter ce qui a trait à l'anatomie pathologique de l'hy-
drorachis, nous devons indiquer dans quel état se trouvent les ver-
tèbres.
NÉLA.TON. — l'Aï H . CHIR. III. — Ù2
1)58 AFFECTIONS HU HACHIS ET DU LA MOELLE ÉPINIBBB.
Flôisohmann a réduit à trois principales les variétés qu'elles pré-
senlcnt: 1° Division de toute la vertèbre, même de son corps (Tulpius,
Malacarne, etc.). Celte variété se présente rarement. 2° Absence d'une
portion plus ou moins considérable des arcs latéraux. Tantôt toutes les
lames vertébrales, ou quelques-unes seulement, manquent d'un seul
côté ou des deux à la fois, tantôt les lames sont soudées ensemble d'un
môme côté, en plus ou moins grand nombre. Cette variété est pins fré-
quente que la précédente. 3° Défaut d'union des arcs qui sont d'ailleurs
bien développés. Cet écartement peut être de quelques lignes seule-
ment; mais quelquefois les lames se trouvent beaucoup plus écartées,
elles sont même, danscertains cas, tellement déjetées en dehors qu'elles
sont placées sur les parties latérales. Celle dernière disposition a fait
admettre qu'il y avait alors simple déviation, et non arrêt de dévelop-
pement, puisque ces lames existent.
Notons, en terminant ce qui a trait à l'anatomie pathologique, qu'il
faut bien se garder de confondre avec des spina bifida un certain nom-
bre d'observations impropres consignées sous ce nom et dans lesquelles
il n'existe aucun écartement, aucune division anormale du sacrum. 11
s'agit alors d'une hernie des enveloppes de la moelle ou de la moelle
elle-même à travers l'hiatus normal qui traverse intérieurement le canal
sacré. Braune cite un cas de ce genre.
SYMrTOJtATOLOGiE. — Sur le trajet du rachis, et cinq fois plus sou-
vent dans les régions lombaire et sacrée que dans les régions dorsale et
cervicale (1), on trouve une tumeur de forme arrondie ou ovoïde à base
tantôt large, tantôt pédiculée. Cette tumeur, d'un volume variable,
depuis celui d'une noisette jusqu'à celui d'une tête d'adulte, est tantôt
recouverte par la peau, et tantôt ses parois paraissent constituées par
des membranes analogues aux membranes séreuses. Dans ce dernier
cas, elle paraît parfaitement translucide, tandis que dans le cas pré-
cédent la transparence est moins évidente, mais facile cependant à
constater à l'aide d'une lumière placée du côlé opposé, comme dans
l'hydrocèle. Cette tumeur, dure et rénitente dans la station verticale,
(1) De l'examen de 57 observations, dit M. Berolet (Thèse de 1857, n° 127, t. Il,
sur le Spina bifida), il résulte que le spina bifida des régions lombaire et sacrée est cinq
fois plus fréquent que celui des autres régions de la colonne vertérale réunies ; nous
trouvons en effet 47 cas pour les régions lombaire et sacrée ; 10 seulement pour les
régions cervicale et dorsale. Si nous entrons dans les détails, nous voyons que les 47
cas du premier groupe se répartissent ainsi qu'il suit : 23 lombaires, 10 lombo-sacrécs,
\d sacrées. Quant aux 10 cas du deuxième groupe (occiput, régions cervicale cl
dorsale), il sont distribués de la manière suivante : 2 appartiennent à la fois à l'os occi-
pital et à la région cervicale, 2 sont cervicaux, 1 ccrvico-dorsal, 2 dorsaux, 3 dorso-
lombnires. »
UYDR0RAC11IS. 659
devient flasque cl molle dès que le sujet est placé dans une position
telle que la tête soit située plus bas que le tronc; quand on la com-
prime, on détermine une paralysie dans les organes qui reçoivent leurs
nerfs de la partie de la moelle située au-dessous du point comprime.
De plus, quand il existe plusieurs tumeurs sur le même individu, la
pression exercée sur l'une amène le gonflement et la distension des
autres. De mémo, lorsque le spina bifida coïncide avec l'hydrocépha-
lie, on fait relluer le liquide de la tête dans la tumeur spinale, et réci-
proquement, suivant qu'on exerce la pression sur l'une ou l'autre de
ces parties. A mesure qu'on produit le refoulement du liquide dans le
crâne, on détermine des phénomènes de compression cérébrale; mais
il faut, pour que ces phénomènes se reproduisent, qu'il y ait commu-
nication entre le liquide de l'hydrocéphalie et celui de l'hydrorachis.
Or, cette communication n'est point constante ; et sans chercher ici la
raison de son absence dans certains cas, nous dirons que OUivier, Bil-
lard, Lediberder, ont réellement pu comprimer la tumeur sans déter-
miner aucun signe de compression.
Il est un autre caractère que présentent les tumeurs rachidiennes, et
dont M. Longet a donné l'explication : c'est leur gonflement , leur
distension pendant les cris et pendant l'expiration, et leur affaisse-
ment pendant l'inspiration. Voici comment l'anatomiste que nous ve-
nons de citer se rend compte de ces variations de volume : Ce méca-
nisme u repose entièrement sur la disposition anatomique de sinus de
» la dure-mère et des plexus veineux intra-rachidiens. Les premiers,
» placés entre deux feuillets fibreux, sont incompressibles; ils ont une
» forme, un calibre, qui ne varie pas sensiblement suivant les mouve-
» ments respiratoires; les seconds, au contraire, ont des parois libres,
» et sont par conséquent soumis à des alternatives de dilatation et de
» resserrement comme toutes les veines du corps. Or, il est bien établi
» aujourd'hui qu'à chaque inspiration le sang veineux afflue de toutes
» parts vers la cavité thoracique. Il se fait donc à ce moment un vide
» dans le canal rachidien ; ce vide est immédiatement comblé par le
» liquide cérébral, qui est pour ainsi dire aspiré dans la cavité rachi-
» dienne. Réciproquement, lors de l'expiration, les veines intra-rachi-
» diennesse gonflent, se distendent, le liquide obéit à cette compression
)> et reflue vers l'encéphale. » (Page 211, Ie1' vol.) C'est ainsi qu'on a pu
constater, en appliquant une main sur le ventre de l'enfant et l'autre
sur sa tumeur, que la tumeur rentre au moment où le ventre repousse
la main et bombe au contraire quand le ventre s'affaisse (Colin, Thèse
de Paris, 1868). Ajoutons ici que M. Cruveilhier a constaté dans la tu-
meur de légers mouvements isochrones à ceux du pouls. Enfin, pour
compléter le diagnostic du spina bifida, nous devons rappeler qu'on
sent de chaque côté de la base de la tumeur le relief des lames verté-
600 AFFECTIONS DU HACHIS ET DE LA MOELLE ÉPJNIERE
braies, et que leur saillie; paraît ondulée lorsque le vice de conformai»
lion porte sur plusieurs vertèbres.
Jusqu'à présent l'affection qui nous occupe s'est présentée sous la
forme d'une tumeur bien distincte ayant des caractères spéciaux; mais
il peut se faire qu'il n'y ait pas de tumeur locale, circonscrite : c'est
lorsque le rachis est bifide dans toute sa longueur. On trouve alors une
espèce de renllernent longitudinal s'élendant de la nuque au sacrum. Il
sutlit d'être prévenu de ce fait pour le reconnaître. Il a été observé par
Didloo, Valsalva, Richter et plusieurs autres auteurs.
L'hydrorachis s'accroît peu à peu. Quand les entants vivent quelque
temps et que la tumeur a acquis un volume assez considérable, l'état
général du sujet s'altère profondément. L'enfant est faible, languissant,
il maigrit, et la paraplégie dont il est frappé donnant lieu à un écou-
lement presque continuel d'urine et de matières fécales aggrave encore
son état et nécessite les soins les plus assidus. Il peut se faire dans ce
cas là que la rupture de la poebe se produise spontanément; dès lors
l'inflammation gagne l'intérieur de cette poche, s'étend même vers les
parties supérieures ; le liquide devient trouble, purulent, quelquefois
fétide, il survient des convulsions, et la mort ne tarde pas à arriver.
C'est ainsi que dans 16 cas de spina bifida auxquels on n'a pas touché,
c'est-à-dire sans opération autre que les soins donnés par les parenls
à la région malade, la mort est arrivée 11 fois dans les quinze premiers
jours et 3 fois dans le courant du premier mois. (Colin, Thèse de
Paris, 1868.)ïelle est la marche ordinaire de la maladie. Il semble ce-
pendant que la nature fasse quelquefois des efforts pour la guérir.
Tantôt, en effet, la tumeur se crève et se vide, puis il se fait au niveau
de la rupture une cicatrice solide, déprimée, adhérente à la dure-mère
et même aux nerfs de la queue-de-cheval. Tels sont les cas de Bérard
et de M, Cruveilhier, clans lesquels les bords de la rupture étaient restés
béants, et laissaient le canal ouvert à l'extérieur lors de la naissance.
Tantôt la tumeur se divise en plusieurs cellules isolées, dont les plus
profondes communiquent seules avec le rachis; c'est alors une hydro-
rachis externe en quelque sorte, analogue à celle dont nous avons déjà
discuté la nature. Enfin, le mode de guérison le plus fréquent, le plus
sûr, celui que tendent à obtenir les chirurgiens qui opèrent l'hydrora-
chis, c'est l'oblitération du canal de communication. Malheureusement
ces tentatives de guérison de la part de la nature n'amènent que très-
rarement le résultat désiré, et la maladie n'en suit pas moins le plus
souvent sa marche jusqu'à la mort du sujet.
Diagnostic. — Suivant M. Kuhn, il est possible et même facile de
distinguer sur le vivant l'hydrorachis centrale de l'hydrorachis péri-
phérique, au moyen de pressions exercées sur la tumeur. Dans le
premier cas, on détermine instantanément de la paralysie dans le
HYDROIMCIIIS. 661
train inférieur, ce qu'on obtient difficilement dans les cas d'hydro-
rachis périphérique.
Pronostic. — L'hydrorachis n'a pas. une influence nuisible sur la
vie fœtale; les enfants viennent souvent à terme et vivants. Il peut
môme arriver qu'à la naissance on trouve une cicatrice. Au lieu de
tumeur, il y a une dépression entourée de plis formés par la peau; les
nerfs adhérent au tissu inodulaire, ce qui tendrait à prouver qu'il y a
rupture de la poche et cicatrisation pendant la vie fœtale. Mais ce que
nous avons dit de la marche nous permet de prévoir le pronostic de
la maladie après la naissance. Voici comment s'explique là-dessus
Itard : « L'hydrorachis congénitale est une maladie mortelle. Il faut
s'abstenir de tout traitement; nous ne savons pas s'il est convenable
de prendre des moyens pour prévenir l'ouverture de la tumeur, et
prolonger ainsi de quelques jours ou de quelques mois la végétation
d'un être qui n'est pas né viable. » [Dict. en 60 vol.). La mort, en effet,
est la conséquence ordinaire de l'hydrorachis, et elle arrive d'autant
plus promptement que la tumeur est plus développée et qu'elle occupe
une région plus élevée. Mais si les propositions d'Itard sont vraies
d'une manière générale, nous devons dire aussi qu'elles comportent
des exceptions. On a vu des individus atteints de spina bifida vivre
quinze mois (Ruysch), dix ans (Bonn), vingt ans (Warner), vingt-huit
ans (Camper), trente-sept ans (Moulinié). De plus, il existe dans la
science quelques cas de guérison, rares il est vrai, mais réels, en
sorte qu'il ne faudrait pas désespérer absolument de l'avenir d'un ma-
lade affecté d'hydrorachis. On a môme vu que le spina bifida guérit
spontanément, soit par rupture de la tumeur et formation d'une cica-
trice, soit par oblitération du pédicule de la tumeur qui se trouve
transformée en kyste séreux. Nous devons même ajouter que certains
kystes situés le long du rachis ont été regardés comme les restes
d'anciens spina bifida, et que cette manière de voir de quelques raé-
I decins diminuerait d'autant l'extrême gravité du pronostic.
M. Prescott Hewettjavu, chez une femme de vingt-cinq ans, une
tumeur fluctuante, kystique. La malade était atteinte d'incontinence
d'urine, et déclarait que, dans son enfance, la tumeur pouvait, par
! compression, se rentrer à volonté. Mais ces cas supposent toujours
la peau saine quand les observations ne le disent pas, et il est
malheureusement trop général qu'au niveau de la lésion osseuse
1 existe aussi une imperfection du tissu cutané. (Colin, Thèse de Paris,
1868.)
Traitement. — Les moyens médicaux proprement dits, tels que les
topiques aromatiques, les vésicaloires, les. cautères à quelque distance
de la base de la tumeur, l'insolation, les frictions toniques, les bains
de sable chaud, etc., peuvent être essayés sans dangers; mais ils rcs-
662 AFFECTIONS DU IUCIIFS ET DE LA MOELLE ÉPINIÈRE.
lent presque toujours impuissants. Il faut, quand on ne se décide pas
a tenter une opération chirurgicale, se borner à soustraire la tumeur
aux violences extérieures, aux frottements répétés, au contact de
l'urine de l'enfant; en un mot, chercher à éviter par tous les moyens
hygiéniques le développement de l'érysipèle sur la tumeur, son ulcé-
ration, etc.
Quant au traitement chirurgical, le seul qui ait donné quelques
succès, il comprend sept méthodes différentes que nous allons ex-
poser succinctement.
1° Séton à travers la tumeur. Ce moyen, proposé par Chopart et
Desault, est trop dangereux pour être conseillé. L'inflammation de la
poche peut s'étendre aux méninges et faire périr le malade. Portai a
vu la mort survenir trois jours après l'emploi de ce moyen.
2° La compression, au moyen de laquelle un chirurgien aurait, au
dire de Heister, obtenu un cas de succès, a été pratiquée une fois par
A. Cooper, d'abord avec une bande roulée, puis avec un moule de
plâtre rempli de charpie, et, au bout de cinq mois, au moyen d'un
bandage à pelote. Le malade portait encore son bandage à l'âge de
quatre ans, et la tumeur reparaissait aussitôt qu'on cessait la com-
pression. Le succès ne fut donc pas complet, et A. Cooper conclut
lui-môme que la compression n'est qu'un moyen palliatif. D'autre
part, une observation de M. Bryant (Gaz. méd., 1838, n° 1, p. 10) nous
paraît montrer combien la compression, jointe à la mise à l'abri du
contact de l'air, peut être efficace pour conjurer les accidents du spina
et la mort : une femme arrive à l'âge de vingt-cinq ans avec une tu-
meur abdominale qui n'est autre qu'un spina antérieur, et cette
femme ne succombe qu'aux suites malheureuses d'un accouchement
difficile. La tumeur hydrorachidienne, extrêmement. volumineuse,
communiquait avec le canal vertébral par l'absence de presque toute
la face antérieure du sacrum. Malgaigne s'était demandé pourquoi,
dans les cas les plus légers, dans ceux où la tumeur est réductible, on
n'obtiendrait pas l'oblitération du collet du sac comme dans l'hydro-
cèle congénitale. Pour résoudre la question il eût fallu produire des
faits positifs.
3° La ligature compte trois succès: deux appartiennent à Trowbridge
et le troisième à Beynard. Dans ces trois cas, elle fut complétée par
l'excision, du troisième auneuvième jour, alors quela tumeur avait déjà
subi l'influence de la ligature. Quoi qu'il en soit, celte méthode compte
aussi des revers ; elle a été du reste rarement appliquée, et l'on con-
çoit qu'elle ne peut l'être avec quelques chances de succès que lorsque
la tumeur est pédiculée.
U° L'incision, dans un cas de Tulpius, amena presque immédiatement
la mort. Il en fut de même dans un autre cas cité par Morgagni. Cepen-
îivniiORACiiis. 663
plant cet auteur raconte l'histoire d'un malade qui fut guéri parGenga.
Boyer mentionne le fait d'Hoffmann, où l'incision fut suivie aussi
de succès. On avait fait une ouverture avec une lancette, et à Ira-
vers cctlc ouverture on introduisait une tenle de charpie, qu'on rem-
plaçait de temps en temps par une nouvelle, afin défavoriser l'écoule-
ment du liquide ; la tumeur disparut complètement et sans retour. Mais
de pareils faits n'autoriseront jamais à tenter une opération aussi grave
et aussi peu sûre dans ses résultats.
5° La ponction a fait périr les opérés de Ruysch, de Solymann, de
Pling-Hazes, Bcrndt. Breschet ne l'a jamais vue réussir. Elle a été pra-
tiquée un très-grand nombre de fois sur les mômes individus, et la ter-
minaison par la mort a presque toujours été la suite de cette opération.
Les cas de guérison, en effet, sont rares, vu le nombre de cas où la
ponction a été faite. Cette opération n'a réussi d'une manière incon-
testable que six fois, et encore dans quelques cas elle n'a pas été le
seul moyen employé, car on lui a associé la compression. Parmi ces
six succès, l'un a été obtenu par A. Cooper, le deuxième par Velpeau,
le troisième par Labonne, le quatrième parProbart, de Hawarden, et
les deux autres appartiennent à Rozetti. Ces deux derniers cas sont de
tous les plus curieux, car les sujets qui ont été opérés étaient paraplé-
giques. Enfin, la tumeur opérée par Velpeau paraît se rapporter à
une hydrorachis sans communication avec l'intérieur des méninges ;
quant aux quatre derniers cas, où la communication ne semble pas
pouvoir être niée, le spina bifida était limité à une seule vertèbre; et
dans deux, où le volume de la tumeur est indiqué, celle-ci était peu
considérable. Nous ajouterons, en terminant, ce qui a trait à la ponc-
tion, qu'il ne faut jamais laisser de sonde à demeure, dans la crainte
de déterminer l'inflammation de la poche, et qu'il convient, si l'on se
décide à pratiquer la ponction, de la faire, comme l'ont conseillé
AberneLhy, Apley, Cooper et Guernet, à. l'aide d'une aiguille. Encore
faudrait-il réserver les cas où les tumeurs ne sont pas trop volumi-
neuses, enflammées ou fistuleuses. , •
6° Excision. La première tentative en fut faite par Brunner, et elle
fut suivie de mort. Trowbridge la pratiqua ensuite, et réunitlaplaie par
suture. C'est de cette manière qu'a procédé Duboury, médecin à Mar-
mande; et comme le mode opératoire de Trowbridge était ignoré ou
oublié, Duboury a pu donner comme nouvelle une opération déjà in-
ventée. Quoi qu'il en soit de ces remarques incidentes, ce dernier
chirurgien a obtenu par cette méthode 2 succès sur 3 opérés. Mais
Roux, par le même procédé, a perdu son malade, et Taxiquot a perdu
aussi le sien, bien qu'après avoir vidé la poche par une ponction il ait
appliqué sur sa base un compresseur spécial dont l'objet était d'em-
pêcher à la fois l'entrée de l'air et l'issue du liquide, pendant qu'à
66U AFFECTIONS DU RACITIS ET DE LA MOELLE ÉPINIERE.
l'aide du bistouri on réséquait la pocho vidée et flétrie. L'excision
faite, on appliqua les aiguilles et l'on fit une suture entortillée.
7° Ponctions répétées suivies d'injections iodées. — SuivantM. Caradec,
qui a publié dans YUnion médicale (1869) un travail très-intéressant,
les ponctions capillaires pratiquées à intervalles variables, mais géné-
ralement peu éloignés, si la tolérance est bonne, renouvelées tant que
le liquide se reproduit dans la tumeur, suivies d'injections iodées très-
faibles, en commençant, puis insensiblement de plus en plus fortes,
avec une petite quantité du mélange, constituent le mode de traite-
ment le plus rationnel, le plus sûr et le plus efficace du spina bifida.
Déjà, en 1847, Brainard (de Chicago), avait publié un cas de guérison
de spina bifida par les injections iodées, et quelque temps après, ce
médecin présenta à la Société de chirurgie la relation de plusieurs
autres succès. Plus tard, enfin, Velpeau, M. Chassaignac, ont rapporté
des cas de guérison. Il paraît donc assez constant qu'il y a bon parti
à tirer du moyen ci-dessus décrit; mais encore faudrait-il bien choisir
les cas à entreprendre, et voici à ce sujet les indications et les contre-
indications signalées jusqu'ici par les auteurs. On a dit qu'on peut
opérer dans les cas suivants :
1° Si l'enfant paraît bien constitué et que la tumeur soit unique;
2° Si la tumeur est pédiculée ;
3° Si la peau qui revêt la tumeur est complètement formée et qu'elle
ne soit pas ulcérée ; si, à travers la peau, on reconnaît la transparence
uniforme de la tumeur ;
k° Si la pression exercée sur tous les points de la tumeur ne déter-
mine que peu ou point de douleur;
5° Si les mouvements imprimés à la tumeur sont indolores;
6° Quand la fluctuation se perçoit inégalement et qu'elle arrive
d'une manière plus médiate au doigt de l'observateur qui cherche à
la reconnaître au sommet de la tumeur;
On a dit au contraire qu'il faut se garder d'opérer :
1° Quand l'enfant présente quelque autre vice de conformation,
comme hydrocéphalie, hernie ombilicale, paralysie avec difformité des
membres ;
2° Quand la tumeur offre une base large, surtout verticalement;
3° Quand la peau qui revôt la tumeur est ulcérée;
h" Quand la tumeur paraît très-sensible à la pression, et surtout
quand cette sensibilité se révèle énergiquement sous l'influence de
pressions exercées sur la partie la plus saillante de la tumeur;
5° Quand on ne peut faire exécuter à la tumeur aucun mouvement
sans déterminer la douleur;
6° Si la tumeur est franchement fluctuante, et si partout on peut
apprécier au même degré le flot de liquide à travers la paroi externe.
nniNOscoriii.
665
CHAPITRE IV.
AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
Nous traiterons, dans ce chapitre, des affections du nez, des fosses
nasales, des sinus frontaux et des sinus maxillaires.
Les affections du nez étant très-distinctes de celles des fosses
nasales, nous les étudierons séparément. Quant à ce qui concerne les
maladies des fosses nasales, au lieu de décrire séparément les maladies
des cavités nasales et celles des arrière-narines, nous les réunirons
dans un seul article, d'autant plus volontiers qu'au point de vue patho-
logique elles offrent une très-grande analogie. Nous réserverons pour
des articles spéciaux les affections chirurgicales des sinus.
Mais avant d'entreprendre la description de toutes ces maladies,
nous consacrerons un article à l'étude des moyens d'exploration de
ces régions, c'est-à-dire de la rhinoscopie.
ARTICLE PREMIER.
RHINOSCOPIE.
Les maladies de l'appareil olfactif, de môme que celles des appareils
optique et auditif, ont été mieux étudiées depuis que l'éclairage arti-
ficiel a été appliqué au diagnostic de la plupart d'entre elles. On donne
le nom de rhinoscopie à ce nouveau mode d'exploration dont l'impor-
tance nous paraît actuellement assez considérable pour qu'il y ait
lieu d'indiquer ici, aussi brièvement que possible, les moyens d'ex-
ploration dont on dispose aujourd'hui, les précautions à prendre
pour bien pratiquer ce genre d'examen, et enfin les résultats qui ont
été obtenus pour mieux établir le diagnostic et le traitement d'un
certain nombre de ces affections.
Les fosses nasales peuvent être explorées, soit par les narines, soit
par l'arrière-gorge ; de là, l'exploration d'avant en arrière ou rhino-
scopie antérieure et l'exploration d'arrière en avant ou rhinoscopie pro-
prement dite.
Pour l'examen d'avant en arrière, on emploie généralement le
spéculum bivalve de l'oreille, auquel on a donné, en raison de ce
nouvel usage, le nom de spéculum nasi. Ce spéculum doit être assez
gros pour bien dilater la cavité des narines. Il se compose de deux
valves dont l'une, celle qui répond à la cloison, est un peu aplatie et
fixe, tandis que l'autre, mobile, permet d'écarter la narine. Une fois
666 AFFECTIONS DES OHGANJCS DE l/OLFACTION.
qu'on a obtenu un écartement suffisant, on peut maintenir le spécu-
lum ouvert au moyen d'une vis de pression qui fixe la valve mobile,
Dans le cas où l'éclairage serait insuffisant, on pourrait avoir recours
à un miroir concave tel que celui de l'ophthalmoscope ou au miroir à
lunettes. M. le docteur Moura applique à cet examen le pharyngo-
scope monté sur lampe dont nous donnons la figure ci-contre, qui,
non-seulement éclaire aux yeux du chirurgien les parties qu'il veut
examiner, mais encore permet au malade de voir lui-même l'affec-
tion dont il est atteint, c'est pourquoi ce procédé a reçu le nom d'auto-
rhinoscopie
Fie. 121. — Pharyngoscope monté sur lampe pour l'éclairage des fosses nasales
et destiné en même temps à l'auto-rhinoscopie.
AB. Miroir dans lequel on se regarde. — C. Ouverture donnant passage aux rayons convergents ou
divergents de la lentille D. — D. Lentille destinée à porter la lumière de la (lamine d'une lampe ou
d'une bougie dans les narines. — Porte-pharyngoscope, qui comprend: 1° une pince ou collier E;
2° un levier articulé F, dont les branches entrent à frottement l'une dans l'autre, et permettent, soit
de rapprocher ou d'éloigner la lentille de la flamme, soit de donner au pharyngoscope une inclinai-
son et une position appropriées à ses divers usages. — M. Médecin procédant à l'examen des fosses
nasales et regardant de côté. — N. Spéculum du nez. — R. Ecran-réflecteur de carton ou papier étamé,
garantissant l'observateur de la lumière et de la chaleur de la flamme.
Pour bien éclairer la moitié antérieure des fosses nasales avec la len-
tille de ce pharyngoscope, il faut diriger les rayons lumineux de bas
en haut dans une inclinaison de 35 degrés. La lumière concentrée par
la lentille, pénètre directement dans l'orifice nasal, préalablement
agrandi à l'aide du spéculum nasi; elle éclaire alors la partie antéro-
supérieure de la cloison, l'extrémité du cornet moyen, du méat moyen
et du méat supérieur.
L'éclairage du cornet et du méat inférieurs s'obtient facilement en
R1IIN0SC0PIE. 667
donnant aux rayons lumineux une direction horizontale, la tôle du
malade étant dans une position droite, naturelle. En ce cas, si le cor-
net intérieur n'est pas trop saillant, on peut faire arriver la lumière
jusque sur le pharynx ; niais on voit mal ce dernier, môme éclairé
Artificiellement avec le soleil réfléchi.
Suivant la conformation des parties osseuses, l'éclairage des fosses
nasales présente plus ou moins de difficultés.
Par cet examen antérieur, on peut arriver à voir successivement la
cloison et les cornets inférieur et moyen, suivant la direction imprimée
au spéculum. Czermack, sur des têtes de cadavres, est arrivé, à l'aide
de spéculums du nez très-longs et très-minces, à montrer l'orifice infé-
rieur du canal nasal, dans lequel il avait préalablement introduit une
soie de sanglier. On peut même, chez un certain nombre de malades,
apercevoir la paroi postérieure du pharynx.
La rhinoscopie proprement dite ou exploration d'arrière en avant,
est entourée de plus de difficultés. Pour faire un bon examen rhi-
noscopique, il faut un petit miroir de 2 centimètres de diamètre
environ ou le laryngoscope ordinaire, un abaisse-langue et une source
de lumière assez puissante. L'appareil lenticulaire dont on se sert
aujourd'hui pour faire de la laryngoscopie, remplit parfaitement ce
but.
Si, à l'aide de ces instruments, on veut explorer les arrière-narines,
on déprime la langue fortement avec un abaisse-langue coudé, puis
on recommande au malade de respirer tranquillement par la bouche
ouverte autant que possible. S'il ne se produit aucun effort de vomisse-
ment (il faut pour cela que le malade ne soit pas trop susceptible et
que l'abaisse-langue soit bien placé), le voile du palais est bientôt
dans un relâchement total, ce qui est indispensable pour l'examen.
On peut aussi, pour arriver à ce but, conseiller aux malades, le miroir
une fois introduit, de respirer par le nez, de prononcer des syllabes
nasales on, en; et mieux, selon M. Ch. Fauvel, de chasser aussi tran-
quillement que possible l'air de la bouche par le nez sans remuer le
voile du palais.
Dès que le voile du palais est immobile, on introduit le petit miroir
au delà de la luette, en maintenant, autant que possible, sa surface
réfléchissante tournée horizontalement en haut et en prenant bien
soin de ne toucher ni la paroi postérieure du pharynx, ni les piliers
du voile du palais, ni la langue, ni la luette. Ce n'est qu'une fois
arrivé derrière la luette, qu'on fait opérer au miroir les mouvements
nécessaires pour le mettre dans les positions convenables. Ces posi-
tions varient selon les parties que l'on veut examiner, et l'on imprimera
au miroir une inclinainon différente selon qu'on voudra explorer la
paroi supérieure, la paroi inférieure, la paroi antérieure, la paroi
068 AFFECTIONS DES OHGANES DE L'OLFACTION.
postérieure, la paroi latérale gauche ou la paroi latérale droite. Au
reste, nous n'avons pas à entrer ici dans les détails du manuel opé-
ratoire, et nous renvoyons le lecteur désireux de se renseigner h ce
sujet aux monographies qui traitent spécialement de ces questions.
On a cherché bien des fois à faire des rhinoscopes avec abaisse-
langue et miroir solidaires; les résultats ont toujours été défectueux.
11 en est de môme des instruments dans lesquels Le
miroir est lié à un tire-luette. En effet, l'organe le plus
gênant en rhinoscopie est sans contredit la luette, qui
empêche l'arrivée sur le miroir d'un grand nombre de
rayons lumineux, qui salit et ternit le rhinoscope, et
qui, par son extrême sensibilité , donne au moindre
contact l'envie de vomir. Beaucoup de praticiens ont
essayé de tourner ou de supprimer cette difficulté. Tout
a été employé dans ce but, depuis une anse de fil liée
autour de la luette jusqu'à sa section qui, du reste, ne
présente aucun inconvénient, si ce n'est pourtant l'hé-
morrhagie : mais celle-ci ne se voit que dans des cas
tout 'à fait exceptionnels. On pourrait d'ailleurs, com-
battre la perte de sang par les moyens hémostatiques,
perchlorure de fer, nitrate d'argent, fer rouge, prises
répétées de camphre, etc.
Pour faciliter la rhinoscopie postérieure et amener en
avant le voile du palais, on a également inventé beau-
coup d'instruments destinés à agir les uns sur le voile
du palais seul, les autres sur la luette et sur le voile;
on a employé des pinces, des crochets, des pelles, des
cuillers, etc. Dans le cas où l'examen n'est pas possible
sans que le voile du palais soit tiré en avant et l'orifice
supérieur de la cavité pharyngo-nasale agrandi, on peut
tenter d'avoir recours au simple crochet de Gzermack,
avec lequel, puisqu'il est indépendant du miroir et
qu'on le tient à la main, on peut suivre le voile dans ses
mouvements d'ascension et de descente, ou bien encore
on pourra se servir du tenseur du voile du palais qu'em-
ploie M. Moura et dont nous donnons la figure ci-contre (fig. 122). Cet
instrument est constitué par des crochets fenêtrés, ses deux branches
glissent l'une sur l'autre; la branche inférieure plus longue porte le
crochet fenêtré destiné à soulever l'isthme du gosier; la branche su-
périeure s'éloigne ou se rapproche de ce voile et sert ù. le fixer au
besoin, son extrémité élargie et fenêtrée glisse au-dessus de la luette
et celle-ci est emprisonnée sans être comprimée. Mais dans la plupart
des cas, l'application de ces sortes d'instruments est fort difficile et
Fig. 122.
Tenseur du voile
du palais de
M. Moura.
K1IIN0SC0HE. 669
demande tout au moins do la part du malade une certaine habitude,
les instruments agissant directement sur la luette présentent encore
bien plus de difficultés dans leur application, car non-seulement la
luette est molle, toujours humide ; mais encore, fixée au voile du palais,
elle en suit les mouvements, et, irritée ou titillée, elle provoque elle-
même ces mouvements.
D'après cela, il est facile de comprendre la valeur des objections
qui ont été faites aux instruments de MM. Duplay et Baxt (de Saint-
Pétersbourg). Dans le premier de ces instruments, un anneau passé
derrière le voile du palais le tire en avant; mais la plupart du temps
la luette glisse et s'échappe de l'anneau. En admettant d'ailleurs que
chez quelques personnes on arrive à un résultat, le plus souvent le
contact de l'anneau avec la partie postérieure du voile du palais amè-
nera des efforts de vomissement. Si ces efforts ne viennent pas tout de
suite, on les verra apparaître lorsqu'on fera exécuter des mouvements
de latéralité à l'instrument pour pouvoir examiner les trompes. Les
mêmes critiques ont été appliquées à l'instrument du docteur Baxt,
dans lequel un miroir est lié et agit simultanément avec une cuiller
dans laquelle la luette se trouve couchée.
Voyons maintenant les avantages que la clinique a pu retirer de la
rhinoscopie, soit au point de vue du diagnostic, soit au point de vue
du traitement des affections des narines et des fosses nasales telles
que les inflammations catarrhales, les abcès, les corps étrangers, les
polypes nasaux ou naso-pharyngiens, les lésions syphilitiques, les
granulations et les ulcérations de toute nature, etc.
Dans les inflammations catarrhales de cette région, on sait que
l'apophyse basilaire et les arrière-narines sont souvent le siège d'une
accumulation de matières muco-purulentes dont les malades ne peu-
vent se débarrasser même au prix des plus vigoureux reniflements ;
or, guidé par le rhinoscope, ou détache facilement toutes ces mu-
cosités au moyen d'une petite éponge imbibée de liquide et fixée
à l'extrémité d'une tige d'acier recourbée en forme de crochet, de
2 centimètres de long. Avec ce même appareil si simple, on peut
porter des caustiques et des substances médicamenteuses sur les
différents points des fosses nasales. Le contact de l'éponge étant
quelquefois difficilement supporté, on a fait construire des instru-
ments spéciaux pour l'irrigation de cette région, tels, par exemple,
que la seringue dont nous donnons le dessin ci-contre (voy. fig. 123).
La canule de cette seringue, d'une longueur de 10 à 12 centimètres,
présente une double courbure; la portion la plus longue est perpen-
diculaire au corps de pompe et peut servir d'abaisse langue, tandis
qu'à son extrémité elle est courbée à angle droit et présente un
renflement en boule percé de plusieurs trous qui permettent la sortie
070 AFFECTIONS DES OHGANES DE L'OLFACTION.
du liquide en pulvérisation. Quand celle-ci est en position, la paroi
inférieure de l'arrière-cavilé des fosses nasales, c'est-à-dire le voile
du palais, devient horizontal, les deux piliers postérieurs se rap-
prochent et se juxtaposent; dans cet état toute communication se
trouve supprimée avec la bouche et empêche le liquide de descendre
dans la portion inférieure du pharynx et de là dans le larynx, ce qui
permet d'injecter des liquides caustiques. 11 faut, d'ailleurs, aussitôt
après l'injection, faire pencher la tète du malade en avant et en bas
Fig. 123. — Seringue naso-pharyngienne de Ch. Fauvel.
pour faciliter la sortie du liquide par les narines. Celte seringue est
spécialement destinée au lavage des parties postérieures des fosses
nasales. On peut de même se servir d'un irrigateur; on emploie aussi,
surtout en Amérique, pour faire des douches nasales et pour laver
particulièrement les fosses nasales antérieures, un appareil des plus
simples. Cet appareil consiste en une boule de verre du volume d'une
pomme d'api et qui présente deux orifices: à l'un s'adapte un tube de
caoutchouc qui plonge dans un réservoir haut placé, l'autre orifice
s'accole à la narine, et l'appareil fonctionne comme un siphon, niais
avec ces instruments l'irrigation se fait ainsi de dehors en dedans,
tandis qu'avec la seringue dont nous venons de parler, elle se fait de
dedans en dehors.
La rhinoscopie permet de découvrir les abcès qui siègent sur la
paroi postérieure du pharynx et auxquels on a donne le nom d'abcès
rétro-pharyngiens.
IUUNOSCOPIE. 671
C'est aussi grâce aurhinoscopeque nous avons pu, avec M. Ch. Fauvel,
après des examens répétés, trouver chez un général américain une
balle de revolver qui, entrée au niveau de l'apophyse .montante du
maxillaire supérieur, n'avait pu être extraite. Elle était logée dans
l'apophyse hasilaire. On constata sa présence en portant sur elle, à
•l'aide du rhinoscope, une tige d'acier
recourbée et la petite boule de porce-
laine dont je suis l'inventeur. Nous
trouvâmes en môme temps une dis-
position particulière de la partie an-
térieure de la cloison et qui existait
précisément au plus haut degré chez
ce général. Cette disposition consiste
en un renflement bilatéral qui peut
présenter exactement la forme d'une
balle encastrée dans la cloison : on la
rencontre assez fréquemment; elle est
due à la déviation en S de la cloison
médiane et aurait pu, si l'on n'avait
été prévenu, donner lieu à de graves
erreurs dans la recherche du pro-
jectile.
Dans les cas de polypes naso-pha-
ryngiens, le voile du palais étant re-
poussé en avant par la tumeur, l'exa-
men rhinoscopique est assez facile;
de plus, le miroir facilite l'inspection
minutieuse de la tumeur dès son dé-
but, et permet de se guider par la vue
dans l'application des instruments,
bistouri, ansegalvano-caustique, serre-
nœuds, etc. Grâce au rhinoscope, j'ai
pu constater avec M. Ch. Fauvel, dans
le laboratoire de M. Thenard fils, la
disparition complète de polypes naso-
pharyngiens que j'avais opérés avec
l'électrolyse, et déterminer exacte-
ment leur point d'implantation au niveau de la dépression située sur la
paroi externe, en haut et en arrière de la trompe d'Eustache, dans
la fossette de Rosenmuller. D'une façon générale, lorsque le toucher
digital n'indique pas avec précision le point d'implantation des polypes,
le rhinoscope peut trancher la difficulté en démontrant que l'insertion
est naso-pharyngienne ou simplement nasale.
U
*^£e noU.
C. \L'.\'TE
FlG. Vlk. — Porte-caustique
de Ch. Fauvel.
A, partie fenèlréo que l'on peut tourner en tous
sens et dans laquelle on fait descendre l'éponge
en poussant l'anneau C
fi72 AFFECTIONS DES ORGANES DE i/OLFACTION.
On a pu aussi, grâce au rhinoscope, déterminer la fréquence des lé-
sions syphilitiques sur la paroi inférieure des fosses nasales et leur
plus grande rareté sur La paroi supérieure. Au reste, dans les cas où
le doute subsiste sur le siège exact de ces lésions, le rhinoscope rend
les plus grands services, non-seulement en permettant de préciser
le diagnostic de la lésion, mais encore en permettant d'y portée
directement le remède (voy. fig. 120). Il faut bien prendre garde, dans
ces cas, de ne pas appuyer trop fortement l'éponge sur les ulcérations,
car il peut arriver que le malade, rejetant brusquement la tôte en ar-
rière, le voile du palais, pour peu qu'il soit déjà endommagé, se
fende dans toute sa longueur.
La rhinoscopie permet aussi de découvrir toutes les ulcérations e
les granulations qui se trouvent soit sur la paroi postérieure du
pharynx, soit sur l'apophyse basilaire (voy. fig. 121) en haut et qu'
échappent à la simple vue, cachées qu'elles sont par la luette.
s
Fig. 125. — Image rhinoscopique.
1. Cloison médiane. — 2. Cornet inférieur. — 3. Cornet moyen. — 4. Espace compris entre la
fossette de Rosenmuller et l'ouverture de la trompe d'Eusiaclie. — 5. Méat moyen. — 6. Ouverlure
delà trompe d'Eusiaclie. — 7. Fossette de Rosenmuller. — 8. Région basilaire dont la muqueuse
est atteinte de granulations.
Enfin, comme nous le verrons plus loin, la rhinoscopie peut être
d'une grande utilité dans les affections des oreilles; c'est ainsi qu'il
est bien important dans les cas de surdité d'examiner au rhino-
scope les parois latérales des trompes d'Eustache. En effet, il ressort
des observations de Czermack, Semeleder, Mackenzie, Fauvel, que
la muqueuse qui entoure la trompe d'Eustache est souvent le siège,
soit d'un boursouflement, soit d'une inflammation, soit d'un polype,
qui obstrue le pavillon, et plus souvent encore d'un catarrhe intense
qui couvre le pavillon de mucosités très-tenaces et rend l'ouïe plus ou
moins dure. Celte muqueuse peut aussi être le siège de petits aines
et d'ulcérations de toute nature. Dans ces cas, le rhinoscope peut
AFFECTIONS DU NEZ. 673
faire connaître des causes de surdité que l'examen de l'oreille à l'oto-
scope seul ne pourrait arriver à découvrir.
Dans le cathétérisme de la trompe d'Eustache, le bec de la sonde
vient souvent s'engager dans la fossette de Rosenmùller qui, comme
on sait, se trouve en arrière et un peu au-dessus de la trompe; le rhi-
noscope permet de constater et de rectifier la fausse route.
On voit, d'après ce qui précède, que la rhinoscopie, comme la laryn-
goscopie, l'ophthalmoscopie, est appelée à rendre de réels services dans
un très-grand nombre de cas, et mérite, pour cette raison, d'attirer
l'attention de tous les praticiens.
ARTICLE II.
AFFECTIONS DU NEZ.
1° Plaies du nez.
Elles sont produites par des instruments piquants, tranchants ou
contondants.
Les plaies du nez par instruments piquants, quand elles sont super-
ficielles, ne donnent lieVi à aucune considération spéciale ; on se
comporte à leur égard comme à l'égard des piqûres qu'on observe sur
les autres parties du corps ; elles guérissent en général assez facile-
ment. Il ne faut pas cependant ignorer qu'un érysipèle, un phlegmon
plus ou moins étendu peuvent en être la conséquence.
Lorsque l'instrument pénètre profondément, il peut se produire un
léger emphysème; quelquefois les os propres du nez sont fracturés, la
cloison perforée et l'instrument pénètre dans le crâne à travers la lame
criblée. De là diverses complications dont on comprendra la gravité.
Enfin la pointe des armes blanches peut encore pénétrer, par l'orbite
et la bouche, dans les sinus frontaux, les cellules ethmoïdales, les
sinus sphénoïdaux et l'antre d'Highmore.
Les plaies du nez par instruments tranchants ont été fréquemment
observées par les chirurgiens d'armée. Elles sont superficielles ou pro-
fondes, et peuvent consister dans l'ablation complète d'une portion ou
de la totalité du nez. Le lobule et les ailes du nez, en raison de leur
• i • •
saillie, sont les parties les plus souvent atteintes par ces instruments.
Cependant on peut aussi les observer à la racine du nez; dans ce
cas, lorsque la plaie est transversale, assez profonde pour diviser com-
plètement le nez et une partie des fosses nasales sous-jacentes, elle
peut produire une large brèche à ce niveau et, pour peu que les
branches montantes des maxillaires aient été complètement divisées,
NÉLATON. — l'ATH. CHlit. III. — 43
(57/| AFFECTIONS 1»1CS OUGANKS DE l/OLFACTION.
permettre à la base du nez et aux deux mâchoires de s'abaisser assez
pour que le chirurgien puisse voir directement par cette ouverture
béante la cavité des fosses nasales. Nous avons môme vu l'instrument
tranchant diviser en même temps les parties molles de l'orbite;
comme cela eut lieu chez la jeune fille que nous avons représentée
ci-contre (fig. 126) et qui, en 1859, fut amenée d'Afrique dans notre
Fio. 126. — Plaie par instrument tranchant de la racine du .nez et des orbites.
On voit qu'il reste à la racine du nez une large fistule aérienne.
(D'après une photographie de la collection de M. Péan.)
service à l'Hôpital des Cliniques. Elle avait reçu des indigènes un
fort coup de sabre qui avait traversé à la fois la cavité orbilaire
droite sans atteindre l'organe de la vue de ce côté, les os du nez et
les parties sous-jacentes des fosses nasales jusqu'à une grande pro-
fondeur, l'œil, l'orbite, la région temporale et le pavillon de l'oreille
du côté gauche. Nous fûmes assez heureux pour guérir la malade,
mais il nous fallut plus tard pratiquer une autoplastie dans le but de
combler la fistule aérienne qui persistait à la racine du nez du côté
droit immédiatement au-dessous des sinus frontaux.
Quand il y a simple division des ailes ou du lobule, la seule indi-
cation consiste à rapprocher les lèvres de la plaie et à les maintenir
en contact, ce qu'on obtient facilement à l'aide de la suture à points
séparés qui s'oppose efficacement à l'écartement produit par l'élasti-
AFFECTIONS DU NEZ. 675
cité des cartilages divisés. S'il y a séparation, détachement d'un lam-
beau qui ne tient plus à l'organe (pie par un pédicule plus ou moins
étroit, si mince que soit le lien qui relient encore unies les parties, il faut
adapter les surfaces saignantes avec le plus grand soin, avant que le
lambeau se mortifie. Enfin, si la séparation est complète, on se
comportera comme dans le cas précédent, nonobstant le mauvais état
de la partie divisée, cette partie fut-elle le nez tout entier. On a douté
longtemps de la possibilité de la réunion dans ces cas; mais depuis le
fameux succès de Garengeot, révoqué en doute par quelques chirur-
giens, de nouveaux faits bien authentiques justifient la conduite que
nous venons d'indiquer. Si, au bout de quelques jours, le lambeau
n'est pas agglutiné, il se flétrit, et il ne reste plus alors qu'à l'enlever
et à panser la plaie comme une plaie avec perte de substance. Celle-ci
sera comblée plus tard par l'auloplastie.
Dans tous les cas, on cherchera à éviter la déviation du nez ou l'oc-
clusion des narines, en y introduisant, soit un tampon de charpie, soit
une sonde de gomme élastique.
Les instruments contondants déterminent au nez des contusions et
des plaies contuses. Celles-ci sont quelquefois produites par des mor-
sures d'hommes ou d'animaux. Leur forme et leur étendue sont varia-
bles. Rarement elles présentent des lambeaux, la peau adhérant
très-fortement aux os et aux cartilages. Nous ajouterons qu'elles
déterminent quelquefois l'inflammation et la suppuration du tissu cel-
lulaire placé directement derrière la voûte du nez, c'est-à-dire au-
dessous de la muqueuse nasale. L'abcès interne coïncide quelquefois
avec un abcès extérieur, et communique même dans certains cas
avec lui. On se contente alors d'ouvrir l'abcès par l'intérieur de la
narine afin d'éviter une cicatrice difforme.
Une contusion violente exercée sur la racine du nez a pu entraîner
la fracture et le refoulement de l'ethmoïde par l'intermédiaire de la
cloison et provoquer les symptômes d'une compression cérébrale.
C'est là une des complications les plus graves qui se rattachent à ces
blessures.
Les plaies contuses produites par les projectiles de guerre sont le plus
souvent suivies d'une tuméfaction considérable, et c'est seulement
quand les parties sont revenues sur elles-mêmes et après la chute des
eschares, que le chirurgien doit intervenir d'abord pour prévenir les
difl'ormilés et plus tard pour tenter quelque restauration.
2° Inflammation furonculeuse de la peau du nez.
On observe quelquefois des furoncles, soit isolés, soit multiples sur
la peau du nez. Ces furoncles sont très-douloureux, se succèdent
076 AFFECTIONS DES ORGANES DE l/OLFACTION.
souvent avec une grande opiniâtreté, et transforment parfois le nez
en une tumeur monstrueuse, irrégulière, qu'on ne parvient à l'aire
disparaître qu'à force de cataplasmes, d'incisions, de bains locaux et
d'injections dans les fosses nasales.
3° Abcès du nez.
Nous avons parlé plus haut des abcès qu'on observe à la face ex-
terne'du nez, après une contusion. Il n'est pas rare d'en rencontrer de
semblables ayant pour cause une carie des os du nez, survenant à la
suite de coryzas répétés.
Leurs symptômes sont les suivants : tuméfaction générale du nez
avec rougeur, tension, état luisant de la peau qui le recouvre. Ces
parties sont le siège d'une douleur tensive, pulsative. Alors on aperçoit
de chaque côté de la cloison, le plus souvent à sa partie antérieure,
deux tumeurs circonscrites, à base large, fluctuantes, communiquant
librement l'une avec l'autre, ainsi que le démontre la lluctuation.
Cette communication résulte de la rupture du cartilage de la cloison,
qu'on a observée dans tous les cas, depuis que Fleming a appelé l'at-
tention sur cette circonstance. Quand la tumeur purulente est peu
volumineuse, elle ne détermine pas de gêne bien notable; mais quand
elle oblitère la narine, elle intercepte le passage de l'air, gêne l'odorat
et la respiration.
Ces abcès, lorsqu'ils occupent la sous-cloison du nez, sont extrême-
ment douloureux et quelquefois peu faciles à diagnostiquer. Pendant
leur migration, le pus vient soulever de chaque côté la muqueuse de
la cloison, et c'est à ce niveau qu'a lieu leur ouverture, celle-ci ne
pouvant se faire aisément à la peau à cause de la densité des té-
guments.
Ces collections ne sont pas dangereuses; cependant, abandonnées à
elles-mêmes, elles pourraient déterminer l'exfoliation des cartilages
ou des os de la cloison et par suite amener une déformation du nez. Il
faudra donc inciser de bonne heure l'une de ces tumeurs; leur com-
munication leur permettra de se vider après cette unique opération.
Si cependant il y avait encore accumulation du pus, on pourrait, à
l'exemple de A. Bérard, ouvrir les deux abcès et passer un séton à
travers la cloison, ou faire, comme Fleming, quelques injections
détersives ou astringentes dans l'intérieur du foyer.
Chassaignac conseille de faire sur la concavité interne de chaque
narine deux ponctions, qu'on dirige de façon à les faire converger vers
l'épine nasale.
AFFECTIONS DU NK7,.
677
4° Ulcérations du nez.
Les ulcérations qu'on observe sur la peau du nez sont le plus sou-
vent syphilitiques ou scrofuleuses; ces ulcérations affectent plus par-
Fig. 127. — Vaisseaux lymphatiques du nez et du sinus maxillaire (1).
D'après une pièce déposée par M. Péan au musé Orfila sous le n° 718.
(1) On voit que les téguments du nez sont recouverts par un réseau lymphatique ex-
cessivement fin et riche surtout au pourtour de l'aile, des narines et delà sous-cloison,
et que ce réseau donne naissance à des troncs lymphatiques que l'on peut diviser en
supérieurs, moyens et inférieurs. Ces troncs descendent au-dessous de la peau et de la
couche graisseuse sous-jacente et se juxtaposent un peu plus bas que la commissure des
lèvres pour aller se rendre simultanément dans les ganglions lymphatiques situés au
niveau et au-dessous du bord inférieur du maxillaire inférieur. On voit également que
678 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
tieulièrement le lobule ou les ailes du nez. Les ulcères syphilitiques
ont, une marche différente suivant qu'ils sont primitifs ou tertiaires.
Dans le premier cas, ils peuvent acquérir des dimensions considéra-
bles, lors même qu'ils ne sont pas phagédéniques, et présenter une sur-
face grisâtre, des bords indurés, au point de simuler un cancroïde, et
enflammer les ganglions lymphatiques qui reçoivent les vaisseaux de
la région (fig. 127). C'est ce qui avait lieu chez un malade qui se
présenta dernièrement dans le service de M. Péan à l'hôpital Saint-
Louis. Chez ce malade, dont nous avons fait dessiner le chancre
d'après nature, il ne fallut rien moins que la présence de syphilides
papuleuses siégeant sur d'autres points pour permettre aux confrères
habiles qui soignent depuis un grand nombre d'années les maladies
de la peau dans cet établissement, de porter un diagnostic précis.
Et encore, dans ce cas, le malade étant atteint antérieurement de
psoriasis, le diagnostic des manifestations secondaires de la syphilis
était des plus obscurs. Grâce au traitement mercuriel l'ulcère chan-
creux fut guéri en un mois; le traitement spécial, dans ces sortes de
cas, dissiperait donc l'erreur si elle était commise.
Les ulcères syphilitiques qui appartiennent à la période tertiaire
peuvent également être confondus avec d'autres affections reconnais-
sant pour cause la scrofule ou la dartre. C'est pour cela qu'on décrit
habituellement cette variété d'ulcères avec l'affection désignée sous le
nom de lupus et dont nous allons donner une description succincte.
5° Lupus du nez.
Bien que le lupus ne soit pas habituellement décrit dans les livres
de pathologie externe, nous en dirons ici quelques mots, les moyens
employés pour le combattre étant pour la plupart des moyens chirur-
gicaux, et cette terrible affection entraînant le plus souvent après
sa guérison des pertes de substance qui peuvent donner lieu à des
réparations autoplastiques.
Étiologie. — Le lupus est généralement une maladie de l'adolescence,
atteignant à peu près également les deux sexes, s'observant, d'après
Rayer, plus fréquemment à la campagne qu'à la ville, et aussi, selon
quelques auteurs, plus souvent en hiver qu'en été.
Au point de vue de sa nature on distingue aujourd'hui le lupus scro-
fuleux et le lupus syphilitique. Toutefois, on a vu des lupus se déve-
lopper sur des individus parfaitement bien portants et ne présentant
aucun signe de scrofule ni de syphilis.
le finus maxillaire donne naissance à un réseau très-fin sur la muqueuse des diverses
parois et que tous les troncs se réunissent pour sortir par l'antre d'Higmorc et pour
aller se confondre avec ceux du reste de la pituilaire qui lui correspond.
AFFECTIONS I1U NEZ. (579
Anatomie et physiologie pathologiques. — Celle affection est tou-
jours caractérisée au début par l'apparition de saillies intéressant plus
ou moins profondément l'épaisseur du derme, petites, multiples,
d'une coloration rouge sombre, violacée, allant parfois jusqu'au brun
obscur, d'une consistance ferme, élastique, d'autres fois fongueuse.
Tantôt, ces saillies, auxquelles on donne, à tort selon nous, le nom
de tubercules, ne présentent aucune tendance à l'ulcération et n'agis-
sent sur les tissus que par une sorte de désorganisation profonde;
tantôt au contraire, et c'est le cas le plus fréquent, ces saillies, puis le
derme lui-môme, puis les tissus sous-jacents, finissent par s'ulcérer;
de là deux sortes de lupus au point de vue de sa marche : le lupus non
ulcéreux et le lupus ulcéreux.
Lupus nonulcéreux. — Celte forme de lupus est susceptible d'aspects
très-différents suivant le volume et la disposition des éléments qui le
constituent. La saillie qu'il présente à la surface de la peau ne saurait
toujours donner une idée exacte de ses dimensions réelles, la base du
tubercule occupant dans quelques cas toute l'épaisseur du derme,
tandis que d'autres fois elle atteint seulement ses couches les plus
superficielles.
Le lupus est quelquefois formé d'un tubercule unique, isolé [lupus
solitarius), plus souvent les éléments tuberculeux sont multiples,
groupés en cercle ou formant des configurations irrégulières.
Cette tuméfaction est ordinairement indolente ; sa consistance est
ferme, rénitente, élastique; tantôt, elle est lisse, tendue, luisante;
tantôt, au contraire, fendillée et comme flétrie ou rugueuse et semée
d'aspérités. L'évolution du tubercule du lupus est généralement très-
lente; sa marche est essentiellement chi'onique.
La maladie se termine ordinairement après plusieurs poussées suc-
cessives de nouveaux groupes, soit à côté des premiers groupes, soit
sur d'autres points du corps, parla résolution des tubercules qui se
flétrissent et finissent par disparaître en laissant à leur suite des cica-
trices indélébiles.
Quelques auteurs reconnaissent une espèce particulière de lupus
non ulcéreux, qu'ils désignent sous la dénomination de lupus avec hy-
pertrophie, et qui se distingue du lupus simplement tuberculeux en ce
qu'au tubercule se joint une sorte d'hypertrophie générale des éléments
constitutifs de la peau.
Lupus ulcéreux. — Le lupus ulcéreux ou exedens débute, comme le
lupus non ulcéreux, par des saillies tuberculeuses, puis bientôt il s'en
distingue en ce que ces saillies s'ulcèrent et se recouvrent d'une croûte
qui présente des caractères particuliers; elle est d'un brun verdatre,
très-adhérente et pénétrant profondément dans le tissu de la peau.
L'ulcération qui, dans le principe, semble n'ôtre qu'une simple
680 AFFECTTONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
érosion de la surface des tubercules, s'empare quelquefois en peu de
temps de toute l'épaisseur de la saillie luberculeuse qu'elle ne tarde
pas à détruire pour atteindre ensuite l'épaisseur même des téguments.
La marche de cette ulcération est très-variable, tantôt elle rampe
en quelque sorte, s'étendant de proche en proche à de grandes sur-
faces du tégument, d'où le nom d'ulcère serpigineux. D'autres fois,
au contraire, l'ulcération, faisant son œuvre de destruction en pro-
fondeur au lieu de la faire en surface, épuise tous ses efforts sur
place et perfore départ en part la partie qu'elle atteint, paupières, ailes
du nez, cloison, lèvres ou voile du palais; c'est la forme dite téré-
brante ou ulcère perforant. Enfin, dans quelques cas le lupus détruit à
la fois en surface et en profondeur, à la manière du cancer, ce qui lui
a fait donner le nom dè lupus vorax.
Au point de vue histologique, l'anatomie pathologique du lupus est
loin d'être complète. M. Bazin range le lupus comme le cancer, l'épi-
thélioma et les tumeurs fibro-plastiques, parmi les dégénérescences de
la peau.
Suivant lui, le lupus consiste primitivement dans l'hypergenèse
d'éléments dont il ne précise pas la nature, et qui ont pour effet
de se substituer à la substance organique en la dénaturant. Ce tissu
de nouvelle formation devient lui-môme le centre d'une' activité mor-
bide qui se traduit par une série d'altérations dont le dernier terme
est sa destruction et son élimination. C'est ainsi que s'expliquent ces
modifications incessantes que présente cette maladie dans sa marche,
ces mouvements hypertrophiques et atrophiques, et ce travail de
désorganisation tantôt se révélant en dehors sous forme d'ulcérations,
tantôt minant sourdement les tissus.
Les autres auteurs sont loin d'être d'accord sur la nature des pro-
duits de nouvelle formation qu'on rencontre dans le lupus scrofuleux.
D'après Virchow, ils seraient analogues aux bourgeons charnus; d'après
Rindfleisch, aux glandes de la peau hypertrophiées; enfin d'après
Friedlaender au tissu conjonctif dont les cellules plus ou moins élar-
gies et déformées présenteraient à peu de chose près les mêmes ca-
ractères que celles qu'on observe dans les ganglions scrofuleux ou
tuberculeux.
Diagnostic. — Nous distinguerons d'abord le lupus scrofuleux du
lupus syphilitique, et nous ferons ensuite le diagnostic différentiel du
lupus avec les autres affections qui lui ressemblent.
A. Diagnostic du lupus scrofuleux et du lupus syphilitique. — On
pourrait assez facilement les confondre lorsqu'ils sont non ulcéreux. En
effet, dans les deux cas, les saillies tuberculeuses ont une certaine
analogie dans leur volume, leur aspect, leur disposition en groupes
plus ou moins réguliers, leur indolence, leur peu de tendance à s'ul-
AFFECTIONS DU NEZ. 681
cérer, leur marche lente et la présence de cicatrices à la surface des
téguments qu'ils ont détruits.
Mais le lupus syphilitique diffère du scrofuleux par son siège qui est
plus souvent au front, aux ailes du nez, aux commissures des lèvres,
tandis que le scrofuleux occupe le plus fréquemment le milieu de la
joue, le menton, le cou, les oreilles; par la multiplicité des groupes
et leur forme moins arrondie, plus irrégulière, par la coloration d'un
rouge plus sombre, plus cuivré, moins transparent et par le gonfle-
ment plus œdémateux, plus élastique des tubercules. Ajoutons enfin
que le lupus syphilitique apparaît moins souvent dans le jeune âge,
qu'il se montre surtout à une certaine époque de la vie, que sa mar-
che est moins lente, que les cicatrices auxquelles il donne lieu sont
nacrées, déprimées, entourées d'une auréole sombre ou cuivrée, tan-
dis que celles de la scrofule, plus rougeâtres, plus saillantes et plus
irrégulières, ont été comparées aux cicatrices d'une brûlure au troi-
sième degré.
Le lupus ulcéreux de cause syphilitique est plus facile à distinguer
du scrofuleux. Les ulcères syphilitiques ont des bords taillés à pic,
moins violacés, moins fongueux, des contours plus réguliers, lors
même qu'ils suivent la marche serpigineuse; ils sont baignés d'un pus
moins sanieux, plus consistant, qui se concrète immédiatement au
contact de l'air. Enfin, ce que nous avons dit du siège de prédilection
de la syphilis et de la scrofule, des autres caractères tirés des cica-
trices, sans parler des commémoratifs et des renseignements fournis
par le traitement approprié, servirait à dissiper tous les doutes dans les
circonstances où les distinctions fournies par les signes physiques
seraient trop difficiles à saisir.
B. Diagnostic du lupus et des autres affections qui lui ressemblent. —
Nous l'examinerons de même : 1° dans la forme non ulcéreuse; 2° clans
la forme ulcéreuse.
1° Le lupus non ulcéreux peut être confondu avec certaines affections
érythémateuses, et particulièrement avec la scrofulide maligne èrythè-
mateuse (Bazin) qui offre en effet la plupart des mômes caractères,
rougeur circonscrite, fixe, permanente et laissant après sa guérison
des cicatrices indélébiles ; mais la scrofulide maligne érythémateuse
se distingue du lupus par sa forme au début, qui est une tache con-
gestive et non une lésion tuberculeuse. Au reste, certains dermato-
logistes ont confondu ces deux affections sous le nom de lupus éry-
thémateux.
La scrofulide maligne inflammatoire est moins facile à confondre ; sa
teinte rouge inflammatoire est moins obscure, moins livide, moins
cuivrée; elle donne lieu à une saillie moins lisse, rugueuse, souvent
purulente, dépourvue de liséré épidermique; elle se distingue encore
682 AFFECTIONS I>F,S ORGANES 1)E j/oi.F ACTION.
par une résistance moins grande et moins élastique au toucher et parce
qu'elle est plus ou moins douloureuse à la pression.
L'acné indurala, le psoriasis circiné, ont pu être confondus dans quel-
ques cas avec, le lupus tuberculeux, mais un examen attentif ne larde
pas à les faire distinguer, )hi première par la préexistence de pus-
tules, la coloration plus rouge et plus cuivrée des indurations, par
leur forme différente et la douleur dont elles sont le siège, et le pso-
riasis circiné par le présence de squames brillantes et nacrées qu'on
observe en même tempé aux coudes et aux genoux ainsi que par le
prurit dont il est le siège.
Le noix me tangere, variété d'épithélioma que les auteurs distinguent
du cancroïde, diffère du lupus par son tubercule unique, par son as-
pect verruqueux, papillaire, fendillé, par l'abondante sécrétion de
l'épiderme à sa surface et autour de lui, enfin par sa tendance plus
grande à s'accroître.
L'élép/iantiasis des Grecs offre bien quelques points de ressemblance
avec l'affection qui nous occupe, mais il en diffère d'abord en ce qu'il
est exotique et le lupus indigène, ensuite par sa couleur fauve, bron-
zée, par sa dissémination sur toutes les parties de la face, aux avant-
bras, aux mains, tandis que le lupus est toujours limité à une seule
région ou à un peLit nombre de régions sous la forme de groupes, par
la saillie de la peau qui repose sur des tissus épaissis, sans élasticité,
solidifiés, par l'absence d'exfoliation de l'épiderme à ce niveau, par
les phénomènes généraux, sans parler de l'altération des muqueuses,
de l'atrophie des muscles interosseux, enfin et surtout par l'insensi-
bilité de la peau et la chute des poils au niveau des tubercules.
2° Le lupus ulcéreux peut être confondu avec des affections très-
différentes présentant comme lui une ulcération croûteuse.
La pustule d'eclhyma, par exemple, se recouvre d'une croûte, mais
qui présente ce caractère d'être proéminente, en forme d'écaillés
d'huîtres tandis que la croûte du lupus, sèche, dure, adhérente, est au
contraire profondément enchâssée et comme incrustée dans la peau
avec laquelle elle semble se continuer directement par ses bords.
L'ulcère du lupus se distingue du cancroïde par l'absence de dou-
leurs vives et lancinantes, par les croûtes plus ou moins épaisses qui
le recouvrent, par l'absence de bourgeonnements exubérants, d'élé-
vation et de renversement de ses bords, par un fond moins inégal et
surtout parla différence de son produit de sécrétion qui est franche-
ment purulent, tandis que celui du cancroïde est iehoreux. En outre,
on ne trouve dans le lupus ulcéreux ni les engorgements ganglion-
naires, ni les phénomènes généraux graves qui forment le cortège
ordinaire du cancroïde. Enfin, et ceci est un des caractères les plus
importants, le lupus ulcéré présente toujours sur quelques points un
AFFRCTTONS DU NEZ. 083
travail partiel de cicatrisation que l'on ne trouve jamais dans le ( an-
éroïde. Le lupus ulcéreux, en effet, môme dans ses formes les plus
malignes, n'envahit en général de nouvelles parties qu'après la cica-
trisation successive des parties précédemment envahies, et il finit tou-
jours par se cicatriser complètement au bout d'un temps plus ou
moins long, quelles qu'aient été d'ailleurs l'étendue et la gravité de sa
marche.
Pronostic. — Le pronostic du lupus est grave en raison de sa durée,
de son action destructive et des difformités souvent incurables qu'il
laisse après lui; mais cette affection ne compromet pas habituelle-
ment l'existence.
Le pronostic varie d'ailleurs selon qu'on a affaire à l'une ou à l'autre
des deux espèces de lupus. Le lupus de nature syphilitique, comme
nous l'avons vu, a une marche destructive plus rapide, mais il est aussi
plus facile à modifier et à arrêter dans ses progrès, tandis que le lupus
scrofuleux est beaucoup plus réfractaire à tous les agents thérapeu-
tiques et partant beaucoup plus long à guérir,
Traitement. — Il serait inutile de parler ici du traitement général
qui convient à la maladie dont le lupus est une manifestation, nous
parlerons seulement des moyens locaux qui sont le plus habituelle-
ment mis en usage pour combattre cette redoutable affection.
Contre le lupus scrofuleux on a vanté, surtout quand il n'était, pas
encore ulcéré, les résolutifs et les caustiques tels que les irrigations
froides, les pommades ou les glycérolés à la ciguë, à l'iode, à l'huile
de cade, au biiodure de mercure et à l'iodure de soufre, et, quand le
lupus est ulcéré, les émollients, s'il y a trop d'inflammation, les lotions
stimulantes avec la teinture d'aloès, l'eau de goudron, le coaltar, l'eau
chlorurée, le vin aromatique si les ulcérations sont trop atoniques;
enfin, quand les ulcérations sont couvertes de granulations ou de fon-
gosités rebelles, le perchlorure de fer, l'alun, le nitrate acide de
mercure, un mélange de parties égales d'iodure de'potassium et de
deutochlornre de mercure (Lailler), l'huile de noix d'acajou, caustique
dont M. Bazin vante spécialement l'efficacité, et môme le caustique
de Canquoin ou la pâte de Vienne si quelques tubercules paraissaient
rebelles à tous les autres agents.
Enfin, lorsque le lupus ulcéreux a entraîné après sa guérison des
désordres par trop considérables, on peut les réparer par l'autoplastic.
Quand le nez a été détruit par un lupus, il faut attendre pour pra-
tiquer la rhinoplastie, non pas seulement que l'ulcère soit guéri,
mais encore que toutes les parties du visage soit saines. iM. Denon-
villiersa, en effet, démontré que les lambeaux ont d'autant plus de
tendance à se gangrener qu'il s'est écoulé moins de temps en lie
l'époque de l'affection et celle de l'opération.
(Î8A
AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
0° Tumeurs du nez.
Les tumeurs cornées, verruqueuses, les boulons de mauvaise nature,
ne réclament pas une description spéciale. Ces tumeurs, en effet, se
comportent au nez comme sur les autres parties de la face, et nous les
avons comprises dans des articles généraux. Notons seulement qu'en
raison de la sensibilité extrême du nez, les tumeurs qui s'y dévelop-
pent sont très-douloureuses et donnent lieu souvent à une sorte d'in-
flammation érysipélateuse qui s'explique par sa richesse en vaisseaux
lymphatiques et par la texture serrée de son tissu (voy. fig. 127).
L'épiphoia qui accompagne souvent ces tumeurs lorsqu'elles s'en-
flamment doit être attribué à la présence du nerf naso-lobaire.
Velpeau pense que, clans les névralgies de ce petit nerf, on pourrait
sans inconvénient le couper à son point d'émergence. (Voyez les arti-
cles Verrues, Ulcères chancreux, 1er vol.)
On trouve fréquemment sur le nez des tannes ou follicules sébacés
dont le volume ne dépasse pas celui d'une tête d'épingle. Une simple
pression suffit alors pour vider le crypte. Mais il arrive quelquefois que
la tumeur acquiert un volume beaucoup plus considérable, il faut clans
ces cas introduire jusqu'au fond de l'utricule la pointe d'un crayon de
nitrate d'argent taillé en cône; si cette cautérisation n'était pas suivie
de la disparition de la tumeur, il faudrait l'extirper.
Tumeurs éléphantiasiques. — Sous le nom de tumeurs éléphantiasiques,
nous ne décrirons pas l'élépbantiasis des Grecs. Nous en avons dit
précédemment quelques mots en parlant du lupus (page 678), nous
dirons seulement quelques mots de ces tumeurs que Ton observe chez
certains buveurs un peu avancés en âge et chez lesquels la peau ainsi
que le tissu cellulaire sous-cutané s'altèrent, s'hypertrophient. Il en
résulte une véritable tumeur, que Velpeau comparait, quant à sa na-
ture, aux tumeurs éléphantiasiques du scrotum. La masse morbide,
d'un rouge violacé, sillonnée par une multitude de petits vaisseaux
déliés et tortueux, est inégale à sa surface, elle offre des bosselures
qui ont fait naître l'expression de nez en morille ou en pomme de terre.
En vieillissant, l'affection gagne les parties voisines; la tumeur s'al-
longe, devient pendante en une ou plusieurs masses, sous le poids
desquelles le nez s'affaisse, au point de tenir les narines presque bou-
chées; la préhension des aliments devient gênée, la respiration diffi-
cile, bruyante pendant le sommeil. Les follicules sébacés se déve-
loppent considérablement, la matière sécrétée, accrue et viciée,
produit une odeur désagréable et excorie les parties environnantes.
Bien que ces tumeurs ne soient pas de nature cancéreuse, il ne faut
AFFECTIONS DU NEZ.
pas hésiter à les enlever quand elles gênent notablement les fonc-
tions. L'excision est ici préférable à tout autre moyen.
Tumeurs érectiles, — Les tumeurs érectiles artérielles s'observent
rarement au nez, les plaques veineuses y sont plus fréquentes; la
sous-cloison surtout en est atteinte généralement en même temps que
les lèvres.
Nous n'insisterons pas sur le diagnostic de ces tumeurs, ni sur le
traitement. Nous en avons parlé longuement, t. I, p. 732, nous dirons
toutefois que tous les procédés que nous avons fait connaître à cette
occasion ne sont pas applicables ici.
En effet, lorsque la tumeur n'est pas située uniquement dans les
à
Fig. 128. — Tumeur érectile artérielle', traitée par la vaccination.
(De la collection de M. Péan.)
téguments de la racine du'nez, lorsqu'elle occupe la portion cartilagi-
neuse de cet organe et qu'au lieu d'être pour ainsi dire sous-épidermi-
que, très-circonscrite, elle envoie des ramifications dans les parties
profondes et même dans les parties voisines delà région, il est presque
impossible d'appliquer aucune des méthodes qui ont pour bu! de
la détruire en faisant des pertes de substance, comme par exemple
l'excision, la ligature, la cautérisation, ou bien qui sont susceptibles
de déterminer une suppuration prolongée, comme les injections. Ces
méthodes peuvent, en outre, avoir l'inconvénient de déterminer des
cicatrices vicieuses. 11 en résulte qu'on est obligé d'avoir recours
uniquement à certains procédés dont l'eflicacité laisse parfois quelque
686 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
chose à désirer. Parmi ces derniers, il en est un cependant qui nous a
donné de bons résultats. Chez des individus qui n'ont pas été vaccinés,
chez les nouveau-nés par exemple, on peut pratiquer l'inoculation du
vaccin. Cette méthode fut employée sur l'enfant dont nous donnons la
figure ci-contre (fig. 128); dans ce cas, non-seulement les taches érectiles
artérielles, mais encore les vaisseaux artériels et veineux du voisinage
avaient acquis un très-grand développement; la vaccination fut prati-
quée par un procédé qui m'est spécial; au lieu d'inoculer le vaccin
avec l'extrémité d'une lancette ou d'une aiguille, j'imbibai plusieurs
fils fins du virus-vaccin; quand ils furent tous chargés, pour ainsi dire,
je traversai en plusieurs points la tumeur et laissai même les fils en
place de façon que le vaccin fût propagé dans la plus grande étendue
possible. J'obtins de la sorte tout à la fois les effets du selon et de la
vaccination ; cependant je ne pus parvenir à faire ainsi disparaître
tous les vaisseaux dilatés du voisinage.
Cancer du nez. — Le cancer du nez est primitif ou secondaire selon
qu'il a son point de départ sur l'organe lui môme ou dans les régions
voisines.
Nous ne parlerons pas du cancer qui débute au voisinage du nez,
dans les paupières, les lèvres, les branches montantes du maxillaire
supérieur, par exemple, et même dans les sinus, Nous ne nous occu-
perons ici que du cancer primitif.
Les formes de cancer primitif que l'on observe au nez sont le can-
croïde ou cancer épithélial et Y encéphaloïde.
Le cancroïde est le plus fréquent. Ainsi sur deux cent dix observa-
tions de cancroïdes réunies par M. Heurtaux (thèse de Paris, 1860),
il y en a dix-huit dans lesquelles le nez était le siège de l'affection.
On sait au reste que, d'une façon générale, la peau de la face est le
siège de prédilection du cancroïde.
Il a souvent son point de départ dans les couches superficielles des
téguments, mais il reconnaît aussi pour origine une lésion qui a débuté
par les glandes sudori pares ou sébacées, par les follicules pileux, dans
quelques cas- enfin par hétéropie plastique. Il occupe de préférence
le pourtour des narines ou le voisinage des ailes et du lobule, mais il
peut aussi prendre naissance au niveau de la racine du nez (fig. 129).
Le cancroïde peut être confondu avec un lupus ou une tumeur sy-
philitique. Nous avons vu comment on le distinguait du lupus. La
tumeur syphilitique olïre une marche beaucoup plus rapide, s'ulcère
beaucoup plus vite; en outre, elle présente des bords et un fond
moins indurés.
Nous ne parlerons pas des symptômes qui ont été décrits dans les
généralités. Sa marche est excessivement lente; on observe au nez
comme aux joues des cancroïdes de plus de trente ans. Au reste, on
AFFECTIONS DU NIÎZ. 687
a remarqué, d'une façon générale, que le cancroïde des muqueuses
était beaucoup plus rapide que celui des téguments externes. C'est
pourquoi le cancroïde du nez présente moins de gravité que celui
des lèvres par exemple; mais il tend à se généraliser et à envahir les
tissus voisins.
i.a terminaison est le plus souvent la mort; dans quelques cas cepen-
dant, il peut s'éliminer spontanément, mais ces faits sont tellement
rares qu'ils méritent à peine d'être mentionnés.
Comme complications, il faut noter les érysipèles de la face, la fré-
quence des récidives surtout lorsque le mal s'est propagé aux gan-
glions lymphatiques de la région sous-maxillaire, ganglions que nous
avons figurés page 677 (fig. 127).
Fig. :129. — ■ Cancer épithclial du nez.
On vuil que le nez a été complètement détruit et qu'il a fait place à une sorlo de masse polypeuso
dont le pédicule est implanté au niveau de la racine du nez, tandis que la partie renflée ost tout
à fait mobile au devant des ouvertures nasales. (De la collection de M. Péan.)
On peut détruire ces cancroïdes avec le caustique à la pàlc arseni-
nicale ou le caustique noir de Velpeau, compose, comme on sait,
l'acide salfurique et de safran; mais lorsqu'on les applique il faut
avoir bien soin de ne pas faire de perforations inutiles, il est souvent
difficile de saisir les limites de la tumeur, aussi faut-il alors opérer
largement.
1)88 AFFECTIONS DES ORGANES DE L 'OLFACTION.
En-raison de la disposition anatomique do cette région, on a proposé
différents procédés pour l'extraction de ces tumeurs. Celui de Rigefl
est fondé sur ce fait que les cartilages des ailes du nez, ens'adossant sur
la ligne médiane, laissent entre eux une rainure sensible au toucher
et qui permet de pénétrer jusqu'à la cloison des narines sans ouvrir
ces cavités.
h'encéphaloïde du nez donne lieu à des tumeurs fongueuses, à un
suintement considérable et à de fréquentes hémorrhagies. Nous ne
reviendrons pas ici sur ce qui a été dit plus haut de l'anatomie patho-
logique et des caractères de l'encéphaloïde en général.
Disons toutefois que, comme traitement, il vaut mieux avoir recours,
dans ces cas-là, au bistouri qu'aux caustiques. Rappelons aussi que
dans les cas où il subsiste, après l'opération, une difformité qu'on
doive corriger par l'autoplastie, il vaut mieux pratiquer cette opéra-
tion immédiatement après l'extirpation du cancer que d'attendre la
cicatrisation.
Tumeurs fibreuses du nez. > — On observe aussi, mais très-rarement,
des tumeurs fibreuses dans cette région. Nous avons vu de ces tu-
Fig. 130. — Tumeur fibreuse de l'aile du nez.
On voit à la droite de la figure une petite tumeur représentant la coupe de celle qui occupe l'aile
du nez. (De la collection de M. Péan.)
meurs apparaître, soit sur la racine, soit sur le lobe ou sur les ailes
du nez. Sur l'enfant dont nous reproduisons la figure ci-contre
(fig. 130) la tumeur siégeait sur le pourtour des ailes du nez. Elle
donnait lieu à une saillie arrondie, indolente, présentant une fausse
fluctuation et obstruait presque complètement la narine gauche.
M. Sédillot rapporte une observation clans laquelle une tumeur fi-
breuse, s 'étant développée à la racine du nez, près de l'angle interne
de l'œil et du rebord orbitaire inférieur du côté droit, avait refoulé
la muqueuse jusqu'à l'aile du nez; elle était entourée de nombreux
vaisseaux et recouverte de follicules sébacés dont les orifices étaient
AFFECTIONS DU NEZ. 689
noirâtres; elle était un peu mobile, arrondie, bleuâtre, translucide,
cette tumeur ayant été enlevée, la dissection montra qu'elle était
entourée d'une coque fibreuse qui rendit l'énucléation facile. On
dut pratiquer quelques ligatures.
Ce qu'il y a de plus intéressant dans cette observation, c'est le soin
que prit M. Sédillot de faire, à travers la muqueuse nasale, une ouver-
ture qu'il laissa béante pour empêcher les liquides de sortir du côté
des téguments. Il put aisément de la sorte obtenir la réunion immé-
diate de la peau amincie sans avoir à craindre les dangers de la réten-
tion du pus et le décollement qui en aurait été la conséquence.
7° Luxation des os propres du nez.
Nous avons décrit (t. II, p. 238) les fractures des os et des cartilages
du nez. Nous n'y reviendrons pas, nous dirons seulement ici quelques
mots des luxations.
Les luxations des os propres du nez, admises d'abord par Benjamin
Bell et Heister, n'avaient pas été démontrées par des faits jusqu'à
l'époque où M. Bourguet (d'Aix) [Revue méd.-chir., 1851) en publia
une observation dont voici le résumé :
Un jeune homme de vingt-deux ans ayant fait une chute de voiture
dans laquelle le côté gauche du nez vint frapper contre l'angle d'un
trottoir, le nez se trouva dévié à droite dans son tiers supérieur, tandis
qu'à sa partie inférieure il avait conservé sa direction normale. Le bord
inférieur de l'os du nez soulevait la peau à droite; à gauche se trou-
vait un enfoncement en arrière duquel l'apophyse montante du maxil-
laire supérieur formait une saillie; du même côté existait en haut une
autre saillie formée par le bord supérieur de l'os nasal gauche, puis au-
dessus un enfoncement qui répondait à la surface articulaire du fron-
tal. Il était facile de se rendre compte qu'il n'y avait pas trace de frac-
ture.
Dans ce cas la réduction fut obtenue par le procédé suivant : l'au-
riculaire de la main droite ayant été introduit dans la narine gauche,
tandis que le pouce de la même main était appliqué sur le bord supé-
rieur de l'os, un simple mouvement de bascule permit à l'os nasal
gauche de reprendre sa position normale. Une légère pression Dt dis-
paraître la saillie qui restait à droite, après quoi il ne resta plus la
moindre difformité.
8° Ostéite, carie, nécrose.
L'ostéite, la cane et la nécrose des os propres du nez se rattachent
généralement, soit à la scrofule, soit à la syphilis.
NÉLAT0N. — PATH. CHIR. Ut. — 44
690 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
Ces affections peuvent aussi survenir à la suite de traumatisme*.
Mais de ces causes, la syphilis est de beaucoup la plus fréquente.
Les signes extérieurs, gonflement oedémateux, rougeur, chaleur, s'ac-
compagnent généralement de troubles du côté des fosses nasales, tels
que épistaxis, enchifrènement, ozènc, etc. Les abcès consécutifs s'ou-
vrent le plus souvent à l'intérieur; toutefois, ils peuvent aussi se
faire jour à l'extérieur. Les séquestres sortent habituellement par les
narines. Si la cloison est attaquée, le nez s'affaisse et s'aplatit (nez
de punais), d'autres fois il prend une forme effilée, crochue (nez de
mouton).
Outre le traitement général antisyphilitique ou antiscrofuleux, le
traitement consiste à faciliter la sortie du pus ainsi que l'expulsion
des séquestres.
9° Vices de conformation.
Nous ne nous occuperons ici d'une manière spéciale que des vices
de conformation auxquels l'art peut remédier. Ainsi nous mentionne-
rons seulement pour mémoire ces nez volumineux et qui constituent
une difformité telle qu'on est tenté de les réduire. Cette idée, du reste,
a été mise à exécution. Nous ne ferons que mentionner aussi l'absence
complète du nez lorsqu'elle est congénitale, attendu qu'elle coexiste
avec d'autres vices de conformation du crâne et de la face, et se trouve
dès lors au-dessus des ressources de l'art. Quant aux pertes acciden-
telles, elles rentrent dans les cas de lésions traumatiques dont il a
été parlé, ou appartiennent à des maladies sur lesquelles nous n'avons
pas à revenir, telles que les ulcères vénériens, le lupus, etc.
Parmi les vices de conformation du nez, il en est un sur lequel nous
ne nous serions certainement pas arrêté sans une circonstance intéres-
sante dans laquelle Blandin pratiqua une opération qui eut un plein
succès ; nous voulons parler de cette courbure particulière désignée
souslenom de beede corbin. Un jeune homme, atteint de cette difformité
à un tel degré qu'il ne pouvait plaire à une jeune fille dont il était
amoureux, vient consulter Blandin, le suppliant de remédier à sa dif-
formité. Devant le désespoir de ce jeune homme et sa résolution d'at-
tenter à ses jours si on lui enlevait tout espoir, Blandin se décide à
tenter l'opération suivante : 11 pratique sur la ligne médiane une inci-
sion abaissée de la racine à la base, puis après avoir mis à nu et isolé
la lame cartilagineuse perpendiculaire, il en réséqua toute la- partie
exubérante et réunit ensuite les téguments, à l'aide de la suture entor-
tillée, comme pour le bec-de-lièvre. L'opération réussit pleinement;
la cicatrice linéaire n'était nullement apparente, et le nez était revenu
à des proportions Irès-convenables.
AFFECTIONS DU NEZ. 691
Déviation du nez. — On a rapproché la déviation du nez, soit à droite,
soit à gauche, de l'habitude qu'on a assez généralement de se moucher
toujours du même côté, et l'on a par conséquent donné le conseil dans
ces cas de se moucher de la main opposée au sens de la déviation.
Quant au bandage appelé nez tordu, qu'on a imaginé pour remédier à
cette inclinaison, il devrait, pour opérer ce redressement, être appli-
qué d'une manière constante, soutenue; mais le remède serait dès
lois plus insupportable que le mal.
Déviation de la cloison. — Le cartilage de la cloison peut être incliné
à droite ou à gauche, au point de gêner, dans certains cas, le passage
de l'air par une des narines, sans que le nez participe nécessairement
à cette déviation. C'est là, dit Boyer, une légère et insignifiante dif-
formité contre laquelle souvent l'art ne peut rien. Cependant on pour-
rait y appliquer l'opération de Blandin dont nous avons parlé plus
haut. Cette opération fut même appliquée sur un jeune homme ayant
reçu sur le nez un vigoureux coup de poing qui avait amené une dévia-
tion considérable de la cloison à gauche, avec impossibilité de respi-
rer de ce côté (voy. Gazette des hôpitaux, 1857). Une incision partant du
dos du nez fut pratiquée sur la ligne médiane et arrivait sur la lèvre
supérieure. Les deux cartilages latéraux se trouvaient ainsi séparés
et le cartilage médian mis à découvert, ce qui permit à l'opérateur de
disséquer à gauche la muqueuse du cartilage qui remplissait la narine
et d'enlever, en coupant d'arrière en avant tout ce qui empêchait le
malade de respirer. Ce jeune homme a parfaitement guéri. Cette dif-
formité, comme nous le verrons plus loin, a souvent pu faire croire à
l'existence d'un polype.
Nez double. — On en trouve dans les auteurs quelques exemples
fort rares. Borelli, Danyau, ont rapporté deux cas remarquables. Nous
croyons au surplus, avec Vidal, qu'on a souvent pris pour des nez
doubles certains appendices, certains renflements plus ou moins
pédiculés de cet organe, certaines excroissances qu'on pourra en-
lever comme toute autre espèce de tumeurs. Ces vices de conformation
offrent des variétés dont la nature indique au chirurgien s'il y a lieu
d'opérer, et de quelle manière il doit procéder à l'opération. Il est
impossible, en effet, de tracer à cet égard aucune règle générale.
'L'atrophie du nez s'observe quelquefois; elle est généralement con-
génitale et coïncide avec d'autres anomalies incompatibles avec la vie.
Il en est de même de Yabsence complète du nez, beaucoup plus rare
encore.
Division des parois dunez. — Rarement congénitale, le plus souvent
accidentelle, cette division réclame dans les deux cas la même opéra-
tion; raviver les bords et les maintenir rapprochés, comme dans le
bec-de-lièvre, ainsi que nous le verrons plus loin.
692 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
Rétrécissement, oblitération des narines. — Ces vices de conformation
sont quelquefois congénitaux ; mais ils résultent le plus ordinairement
d'une cause accidentelle, d'une brûlure profonde, d'une plaie avec
perte de substance, d'une ulcération plus ou moins complètement
cicatrisée, ulcération vénérienne, scrofulcuse, variolique, lupus, etc. :
le tissu inodulaire, par sa tendance à se rétracter, produisant dans
ces cas la coarclation.
Suivant que la coarctation est plus ou moins prononcée, la voix
prend un timbre particulier plus ou moins altéré; on dit alors que les
malades parlent du nez. L'air passe avec difficulté, et l'odorat lui-môme
se trouve quelquefois aboli.
Quoi qu'il en soit, le rétrécissement est-il léger, le mieux est de
s'abstenir de toute opération; mais si la voix est réellement nasillarde,
et le passage de l'air notablement intercepté, il faut recourir à la dila-
tation progressive des narines, au moyen de sondes de gomme élas-
tique ou de bougies. Enfin, si les bords de la cicatrice étaient trop
résistants, ou si l'oblitération était complète, il faudrait employer
l'instrument tranchant pour rétablir la voix dans ce dernier cas, et pour
rendre aux narines, dans le cas précédent, leur ouverture normale.
Il est inutile d'ajouter qu'après l'opération il faudra s'opposer autant
que possible au retour de la difformité à laquelle on a voulu remédier.
Nous avons indiqué le moyen d'y parer en traitant des blessures du
nez.
Cicatrices vicieuses. — Elles peuvent fixer l'aile du nez à la joue, et
élargir ainsi l'ouverture de la narine. Quelquefois la lèvre supérieure
est tenue relevée par une adhérence qui la fixe au nez, et donne à
celui-ci une forme aplatie, avec une diminution du diamètre antéro-
postérieur des narines et augmentation du diamètre transversal. On
comprend au reste que les modifications de l'organe résultant de ces
cicatrices vicieuses sont extrêmement variables et qu'il nous est impos-
sible de les décrire toutes, même d'une manière sommaire. Dans tous
les cas, il faudra enlever ces brides ou seulement les couper en un ou
plusieurs points de leur étendue.
Lorsque le nez a été détruit en partie ou même en totalité par une
plaie, un ulcère syphilitique, scrofuleux, etc., par la gangrène, la
congélation, on peut masquer la difformité qui résulte de ces diverses
affections à l'aide d'un nez artificiel ; mais cet appareil entraîne des
inconvénients qui ont depuis longtemps suggéré aux chirurgiens la
pensée de remédier à cette difformité à l'aide d'une opération connue
sous le nom de rhinoplastie. Nous allons en donner la description;
mais auparavant, nous exposerons quelques considérations générales
applicables à toutes les opérations du même genre et dont l'ensemble
a été désigné sous le nom d'autoplastie.
AUTOPLASTIE.
693
ARTICLE III.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR- L'AUTOPLASTIE.
L'autoplastie est un mode d'opération chirurgicale qui consiste à res-
taurer des parties détruites au moyen d'autres parties qu'on emprunte
au môme individu : ce mot, dérivé de aùr<>;, soi-même, et de tt^wocjeiv,
faire, est de création moderne. Quelques auteurs, Velpeau entre
autres, lui ont préféré celui d'anaplastie, de àvà, de nouveau, el7r)àu-
oetv, former.
Cette définition exclut du cercle des opérations autoplastiques les
simples restitutions des parties complètement ou incomplètement divi-
sées. Cette séparation, établie par la plupart des chirurgiens, Blandin
notamment, nous paraît reposer sur une saine appréciation du carac-
tère de l'autoplastie. Au reste, nous avons déjà fait connaître, en trai-
tant de la cicatrisation des plaies, ce qu'il importe de savoir sur ces
sortes de séparations. Nous séparerons également de l'autoplastie
la transplantation d'une partie d'un individu sur un autre individu,
ou hétéroplastie. En admettant que ce genre de réunion fût possible,
il n'est pas à présumer qu'un chirurgien soit souvent appelé à l'exécuter,
bien que récemment encore il y ait eu des expériences nombreuses,
consistant à emprunter de la peau ou des muqueuses d'animaux pour
faire une sorte de greffe animale dont nous dirons quelques mots plus
loin.
Enfin il faut distinguer de l'autoplastie la prothèse qui consiste à
remplacer les pertes de substance par des pièces artificielles.
Historique. La chirurgie moderne peut à bon droit considérer l'auto-
plastie comme une de ses plus brillantes conquêtes, en raison de
l'extension qu'elle a donnée à ses méthodes, et des perfectionnements
qu'elle a imprimés à ses procédés opératoires, cependant on en trouve
bien haut dans l'antiquité les premiers vestiges. C'est ainsi qu'on la voit
pratiquée à une époque très-reculée parles prêtres indiens.
Rien, dans Hippocrate, ne permet de supposer qu'il ait connu les
moyens de réparer la perte des parties absentes. Celse et Galien ont
bien consacré un article à ces sortes de restaurations, mais, jusqu'à
Paul d'Égine inclusivement, cet article, inaperçu de leurs contempo-
rains, fut servilement reproduit par leurs successeurs. Il faut arriver au
xv° siècle pour voir un Sicilien, nommé Branca, découvrir le moyen de
réparer la perte du nez, et laisser son procédé à sa famille comme un
héritage.
La science des Branca était à peu près perdue en Italie lorsque Gas-
pard Tagliacozzi la fit revivre en publiant, en 1597, son traité De air-
69/| AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
torum chirurgia, dans lequel on trouve le cachet d'un talent réellement
supérieur. Et cependant ce chirurgien laissa plus de détracteurs que
d'imitateurs; parmi les premiers, on voit avec peine figurer A. Paré.
Ajoutons que la plupart des chirurgiens du siècle dernier, Richter,
Chopart, Desault, ne parlent de l'autoplastie que pour la proscrire.
Les préjugés contre cette méthode n'étaient point encore dissipés en
1814, lorsque Carpue la mit en pratique sur un homme auquel une
affection mercurielle avait enlevé la pointe, la cloison el les cartilages
du nez. Cet exemple donna l'impulsion. Deux ans plus tard, Graefe
pratiqua à son tour la restauration d'un nez, Delpech alla plus loin, il
tenta de refaire des lèvres et des paupières. Bientôt Richerand, Lis-
franc, Roux, Velpeau, Lallemand, contribuèrent au perfectionnement
de cette branche naissante de la médecine opératoire : Blandin, dans
une thèse de concours, résuma avec une judicieuse critique les travaux
de ses devanciers et de ses contemporains; enfin Serre, de Montpellier,
publia un Traité sur l'art de restaurer les difformités de la face, ouvrage
qui marque un progrès dans la science chirurgicale. Citons encore les
travaux plus récents de Jobert, de Lamballe ( Traité de chirurgie plas-
tique, 18^9); de Ph. Roux [Chirurgie restauratrice, 1853); de Denon-
villiers, de Verneuil, d'Alph. Guérin, etc.
Parmi les chirurgiens qui, à l'étranger,* contribuèrent le plus à
agrandir le domaine de l'autoplastie, nous devons mentionner, d'une
manière particulière, Syme et Davies, Hutchinson, A. Cooper, Earle,
Travers, Liston, en Irlande et en Angleterre; Baroni, Signorini, Riberi,
Picchioli, en Italie; Regnoli de Pise; Dzondi, Chélius, Dieffenbach,
Zeis et Phillips en Allemagne.
Cas d'application de l'autoplastie. — Les vices de conformation natu-
rels ou acquis, les pertes de substance, soit qu'elles résultent d'une
lésion accidentelle, ou d'une opération; la destruction des parties par
la gangrène, la brûlure, les ulcères, etc., les difformités résultant des
cicatrices vicieuses qui succèdent parfois à ces lésions, les perforations
et fistules mettant en communication une cavité, un réservoir avec
l'extérieur ou un organe muqueux, et qu'on observe au grand angle de
l'œil, au] nez, à la joue, aux sinus frontaux et maxillaires, au cou, à la
voûte palatine, au voile du palais, à la trachée, au larynx, à la paroi
abdominale, à la verge, aux cloisons recto-vaginale, recto-vésicale
vésico-vaginale et vésico-utérine, les mutilations totales ou partielles
des appendices saillants, des replis cutanés ou des voiles membraneux
(paupières, nez, pavillon de l'oreille, lèvres, prépuce), sont des cas
où l'autoplastie peut trouver son application. On l'a préconisée comme
étant propre à prévenir la récidive des cancers après leur ablation.
Tous ces cas ne réclament point l'opération d'une manière égale-
ment impérieuse. Il est évident, en effet, que l'absence de la lèvre infé-
AUTOPLASTIE. 695
rieure, par exemple, déterminant l'écoulement continuel de la salive,
et par suite le trouble des digestions et le dépérissement de l'individu,
exigera les secours de l'art d'une manière plus pressante que la perte
du lobule d'une oreille.
L'opportunité de l'autoplastie varie donc selon les différentes con-
ditions dans lesquelles se trouvent les difformités que l'on veut
réparer, selon qu'on est en présence d'ulcérations diathésiques ou
d'ulcérations anciennes de cause locale, sans tendance à la répara-
tion naturelle, ou bien de plaies saignantes ou granuleuses résultant
d'un traumatisme, d'une opération ou de la chute d'une eschare,
avant tout travail de réparation naturelle, ou enfin de cicatrices
vicieuses après la réparation naturelle.
Lorsque l'autoplastie est ainsi appliquée à la restauration d'organes,
les diverses opérations pratiquées dans ces circonstances sont dénom-
mées d'une manière particulière, suivant l'organe auquel on les ap-
plique. Ainsi, suivant qu'il s'agit de réparer le nez, la paupière, l'oreille,
les lèvres, les joues, le voile du palais, la voûte palatine, les voies
aériennes, l'urèthre, etc., l'opération prend les noms de rhinoplastie,
bléphaivplastie, otoplastie, chéiloplastie, génioplostie, staphyloplastie,
uranoplastie, bronchoplastie, uréthroplastie, etc. Nous reviendrons plus
tard, à l'occasion des affections de chaque organe en particulier, sur
toutes les opérations que nous venons d'énumérer.
Des diverses méthodes autoplastiques. — Le principe sur lequel
repose l'autoplastie, c'est la possibilité de réunir des parties, transpor-
tées d'une région à une autre, sur le môme individu, en les maintenant
en contact jusqu'à leur agglutination parfaite, et en leur conservant
quelques-unes de leurs relations vasculaires avec le reste du corps. Or,
tantôt le lambeau est pris à une partie du corps éloignée de la perte
de substance, tantôt il est pris dans son voisinage ; de là deux méthodes
principales d'autoplastie : 1° l'autoplastie à distance ; 2° l'autoplastie au
voisinage. La première a reçu le nom de méthode italienne ou de Taglia-
cozzi; la deuxième, comprend la méthode indienne et la méthode fran-
çaise.
1° Autoplastie à distance. — La méthode italienne ou de transplanta-
tion d'un lambeau pris dans une région éloignée a été inventée pour
la rhinoplastie en particulier, et décrite d'abord par Tagliacozzi. Ce
chirurgien taillait ses lambeaux dans la région du bras et les laissait
suppurer avant de les appliquer. Graefe, le.premier, pratiqua la réunion
par première intention, et a voulu donner à cette modification le nom
de méthode allemande.
Roux a mis la méthode italienne en usage pour un cas de génioplastie,
en prenant son lambeau à la paume de la main.
Cette méthode a deux inconvénients graves : elle emploie un lam-
696 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
beau dont la structure est différente de celle de J'organe qu'il s'agit de
réparer: elle condamne le malade a une position très-fatigante et pro-
longée. Aussi est-elle a peu près abandonnée.
2° Autoplastie au voisinage. — A. Méthode indienne. Elle convient à
la plupart des cas où l'autoplastie est nécessaire et compte un grand
nombre de procédés.
Procédé des Brames. — Voici en peu de mots en quoi il consiste :
Formation d'un lambeau à une petite dislance de la partie mutilée;
torsion du pédicule de ce lambeau suivant son axe; formation avec le
pédicule d'un pont placé au-dessus de la peau voisine de la solution
de continuité et section consécutive de ce pédicule.
Procédé de Lisfranc. — Pour réduire la torsion et môme pour rendre
inutile plus tard la section transversale du pédicule, ce chirurgien
prolonge l'une des incisions latérales de ce pédicule, dont l'un des
côtés se trouve seulement un peu tiraillé.
Procédé, de Lallemand. — La racine du lambeau est tangente à la
circonférence de la solution de continuité, par le prolongement de
l'une des incisions jusqu'à cette dernière, l'autre incision en demeu-
rant éloignée de toute la largeur du pédicule. De cette manière la tor-
sion est presque nulle, il n'y a qu'un déplacement latéral du lambeau
et du pédicule, et la difformité est réduite considérablement. Ce pro-
cédé, imaginé pour un cas de chéiloplastie, est celui qui, à moins de
circonstances spéciales, doit être le plus généralement employé.
B. Méthode française. — Autoplastie par glissement des lambeaux.
Elle a donné lieu au procédé de Celse et des anciens et à ceux de*
Chopart, Roux (de Saint-Maximin), Lisfranc, etc.
Ces divers procédés ont pour but de réparer la perte de substance
aux dépens de la peau voisine, disséquée et allongée en taillant le
lambeau sur un des bords de la solution de continuité et en le ra-
menant sur cette dernière par glissement, sans rotation ni torsion
aucune.
M. Denucé a divisé les procédés d'autoplastie par glissement en
divers groupes; il distingue les procédés ellipliques, triangulaires,
quadrangulaires et multiangulaires selon la forme de la perte de sub-
stance que l'on veut combler.
Pour chacun de ces procédés, M. Denucé admet la restauration à
l'aide : 1° d'une incision faite dans le sens de la traction que doit subir
une lèvre de la plaie et qu'il appelle incision directe ; 2° de deux inci-
sions qui se rencontrent à angle sur un môme point du bord de la
solution de continuité : c'est Yincision angulaire directe; 3° d'une in-
cision parallèle au b'ord de la plaie (incision latérale) ; k° enfin de deux
incisions latérales qui se rencontrent à. angle (incision angulaire laté-
rale).
AUTOPIiASTIE. 697
Lorsqu'on veut, par la méthode française, combler une perte de
substance un peu grande, il est souvent utile de recourir aux incisions
dites libératrices. Si, par exemple, il s'agit d'obturer une perforation
circulaire, on commence par recourir à une incision unique arrondie
ou à des incisions partielles en forme de croissant. Veut-on ensuite
mobiliser le contour de l'orifice, on fait à son voisinage une incision
libératrice suivant la direction de ce contour ou celle de la fissure dont
l'orifice est le siège ; c'est à ce procédé que nous avons recours dans le
cas de bec-de-lièvre incomplet. Mais c'est surtout pour remédier aux
difformités constituées par des cicatrices trop courtes ou des brides
qu'on change ainsi la forme des incisions libératrices; ces débride-
ments ayant pour résultat de relâcher les bords de la perte de substance.
Ils donnent lieu, d'ailleurs, à des plaies de différentes formes. C'est
ainsi qu'une incision rectiligne est suivie d'une plaie ovalaire; une in-
cision courbe d'une plaie semi-lunaire, une incision angulaire enfin
d'une plaie ayant la forme de deux triangles scalènes égaux juxta-
posés par leur base.
Au lieu de faire de simples incisions rectilignes, M. Décès (de
Reims) a préconisé pour remplir le môme but des incisions ondulées et
des incisions obliques parallèles superposées.
Cette méthode est plus simple et plus rapide dans l'exécution ; elle
ne laisse pas une nouvelle plaie à fermer et, enfin, n'expose que très-
rarement le lambeau à se mortifier. Suivant Serre (de Montpellier),
elle serait destinée à remplacer la méthode italienne et la méthode
indienne.
Il est un procédé qui dérive des précédents et qui consiste en mi-
grations successives que l'on fait exécuter au lambeau. A la faveur
d'un certain nombre de déplacements, il est possible de faire che-
miner un lambeau de peau d'une partie du corps vers d'autres
points plus ou moins éloignés. Cet artifice de greffements successifs
est nécessaire, surtout dans les cas où près de la solution de con-
tinuité, il n'y a pas de lambeau suffisant. C'est Roux qui, le premier,
a eu l'heureuse idée d'appliquer cette espèce de migration à la génio-
plastie.
Voilà les méthodes d'après lesquelles l'autoplastie peut être pra-
tiquée. Il est encore un certain nombre de procédés particuliers, et
plus ou moins ingénieux, que nous ferons connaître par la suite, à
l'occasion des affections des organes à la réparation desquels ils ont
été appliqués. Tels sont les procédés de roulement du lambeau (laryngo-
plastic) employé parVelpeau pour guérir une fistule laryngo-pharyn-
gienne ancienne et rebelle à tous les autres moyens de traitement, par
dédoublement ou inversion du lambeau, par soulèvement, par renverse-
ment, etc. Enfin, sans parler de nos travaux, citons encore les noms
698 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
de Jobert(dc Lamballe) et de Denonvilliers comme ayant réalisé de
grands progrès dans la méthode française.
Règles générales. — L'autoplaslie est soumise à certains principes
généraux que nous allons exposer d'une manière succincte:
1° Les régions auxquelles on peut emprunter les lambeaux les
mieux organisés pour le succès de l'autoplastie sont celles où les
téguments jouissent d'une certaine mobilité et d'une vascularité assez
grande. La région crânienne et la plupart des régions de la face sont
celles qui remplissent le mieux ces conditions. De là résulte en partie
la supériorité de la rhinoplastie frontale sur l'autoplastie des autres
parties du corps ;
2° L'existence de troncs vasculaires dans le pédicule du lambeau
est une condition favorable au succès de l'opération.
Tantôt étroit, tantôt large, le. pédicule doit être dirigé du côté
par lequel arrivent les vaisseaux. Les troncs qui se rendent à la
peau presque perpendiculairement à sa surface, seraient coupés dans
une dissection faite immédiatement sous cette dernière, et la mortifi-
cation presque infaillible.
3° On a conseillé, admettant l'influence du système nerveux sur la
nutrition, de conserver des filets nerveux dans le pédicule ; mais il est
très-difficile de dire quelle part peut avoir cette conservation des filets
nerveux dans le succès de l'opération. Quant à la présence des vais-
seaux lymphatiques dans le lambeau, il n'en a pas encore été question.
U° C'est presque toujours la peau doublée d'une partie du tissu cel-
lulaire sous-jacent qui entre dans la confection du lambeau, quelque-
fois des aponévroses, plus rarement des fibres musculaires. Les auteurs
du Compendium de chirurgie, qui conseillent d'ajouter ces éléments
à la peau, pensent qu'on donne ainsi plus de consistance aux lambeaux
et qu'on assure mieux leur vitalité. Mais ces éléments, et surtout les
aponévroses ont trop de tendance à se gangrener. D'autre part, il ne
faut pas oublier, pour ce qui est de l'emprunt des fibres musculaires,
que Blandin est arrivé, par ce moyen, à pouvoir donner du mouve-
ment à une paupière artificielle en y transplantant le muscle sourcilier.
D'ailleurs, cette question de la transplantation du tissu musculaire
n'est pas encore élucidée. Il serait à désirer que des expériences fus-
sent faites à ce sujet.
5° On a encore emprunté, dans le but de donner aux lambeaux plus
d'épaisseur, de solidité et de vitalité, le périoste ou môme des por-
tions d'os prises dans le voisinage. C'est ainsi que dans ces dernières
années, Ollier et Langenbeck, dans des cas de rhinoplastie totale et
de staphyloraphie, ont essayé de reproduire une charpente osseuse en
déplaçant le périoste et quelques portions osseuses voisines. Des
essais déjà anciens avaient été faits du reste à la voûte palatine pour
AUTOPLASTIE. 699
remplacer les pièces osseuses par des os étrangers ou adhérents
à des lambeaux tégumentaires et par des lambeaux périostiques trans-
plantés. On trouve dans le chapitre Ostéoplastie de l'ouvrage de
M. Ollier tous les documents relatifs à cette importante question.
6° Il faut faire attention à la présence ou à l'absence de poils dans
les lambeaux. La conservation des poils est utile dans certains cas, ainsi
Jobert refit un sourcil avec un lambeau pris au cuir chevelu ; mais,
autant que possible, il ne faut pas transporter dans une région glabre
des lambeaux de peau pileuse. 11 est de règle de réparer les parties
absentes avec des tissus analogues d'aspect et de structure. Cependant
il existe, dans l'histoire de l'autoplastie, un bien grand nombre d'in-
fractions à ce précepte, c'est ainsi que certains chirurgiens, Jobert et
Velpeau entre autres, ont obturé des anus contre nature, des fistules
vésico-vaginales, laryngées, trachéales, avec des lambeaux empruntés
aux téguments de l'abdomen, de la cuisse, des grandes lèvres, du cou,
que Blandin a réparé une sous-cloison du nez avec un lambeau pris à
la lèvre supérieure et déplacé de façon que la muqueuse labiale for-
mait le bord supérieur libre de cette sous-cloison, que Delpech a fait
une chéiloplastie h l'aide de téguments du cou, que Virchow a res-
tauré une aile du nez avec la muqueuse de la cloison. Mais on doit
regarder ces cas comme exceptionnels, et s'en tenir autant que pos-
sible au précepte que nous avons énoncé plus haut.
7° Quand le choix est possible, il faut prendre le lambeau de préfé-
rence dans un point où la cicatrice qui succédera à l'ablation sera le
moins apparente.
8° Il faut donner en général au lambeau la forme de la partie qu'il
doit recouvrir, en tenant compte des changements que le retrait naturel
des parties et que le travail de cicatrisation apporteront dans le pro-
duit autoplastique.
9° Ses dimensions sont subordonnées à l'étendue de la perte de sub-
stance qu'il s'agit de réparer et à la rétractilité particulière des éléments
organiques qui entrent dans sa composition; mais toujours il faut qu'il
soit taillé plus grand que la partie à recouvrir : on fixe en général à un
tiers l'excédant de ses dimensions.
10° Il faut aussi que les surfaces cruentées soient larges, afin de
mieux assurer l'adhésion. C'est du reste à cet effet qu'on a imaginé
Yavivement oblique et Vavivement en biseau, le premier si avantageux
dans l'occlusion des fistules et l'autre dans les cas où les bords du
lambeau sont peu épais.
11° On peut, dans certains cas, aviver les surfaces propres à l'adhé-
sion sans rien retrancher et même utiliser les languettes cutanées
détachées du pourtour de la perte de substance qu'il s'agit de com-
bler. Cet avivement sans perte de substance a été appliqué de nos jours
700 AFFECTIONS DES ORGANES DE l/OLFACTION.
par plusieurs chirurgiens à la rhinoplaslie par Bouisson, à l'opération
du bec-de-lièvre par Clémot, Malgaigne et nous-même, à l'uréthro-
plastie par Reybard, etc.
12° Quand on pratique l'auloplastie pour une lésion déjà ancienne,
dont les bords sont depuis longtemps cicatrisés, on doit les aviver avec
l'instrument tranchant, de manière à emporter non-seulement tout le
limbe de l'ouverture, mais encore les parties voisines qui participent
à l'altération, assez pour s'opposer à l'adhésion.
13° Souvent un seul lambeau ne suffisant pas, on a recours à deux
lambeaux plus ou moins égaux et symétriques. Dans certains cas même
on taille trois lambeaux qu'on juxtapose ou qu'on superpose. Nous
avons nous-même appliqué ce principe de la superposition des lam-
beaux à l'épispadias et à l'exstrophie de la vessie. Ad. Richard a depuis
désigné ce procédé sous le nom A'autoplastie par doublure {Gazette heb'
domadaire, 1854).
\h° On s'est longtemps demandé si l'on pouvait prendre, comme
lambeau, du tissu cicatriciel ; cette question a même été l'objet d'une
discussion à la Société de chirurgie dont voici les conclusions prin-
cipales :
Il ne faut pas se servir du tégument cicatriciel quand il est mince,
tendre, luisant, très-sec, peu vasculaire, entièrement fibreux, adhérent
aux couches sous-jacentes ou séparé d'elles par un tissu cellulaire très-
lâche. On peut, au contraire, tailler des lambeaux dans le tissu cicatri-
ciel n'occupant que les couches superficielles d'un derme épais et
doublé d'un pannicule adipeux bien nourri, bien vivant, sans adhé-
rence sous-jacente. On peut, lors môme que les conditions anato-
miques ne sont pas très-favorables, se servir du tissu cicatriciel, mais
seulement pour de très-petits emprunts. Avec le tissu cicatriciel, on
peut obtenir une réunion par première intention, soit avec du tissu
analogue, soit avec des tissus sains. Les lambeaux cicatriciels présen-
tent certains avantages sur les lambeaux taillés dans les parties molles
saines, ils restent plats et ne se boursouflent pas comme ceux-ci. Le
lambeau doit être réuni par première intention et maintenu en contact
parfait au moyen de la suture, soit entrecoupée, soit entortillée, comme
le veulent Graefe et Dieffenbach. La substitution des lils métalliques aux
fils organiques n'est pas toujours nécessaire. Le nombre des points de
suture est proportionné à l'étendue du lambeau. Il est des cas, dans
la blépharoplastie, par exemple, où la compression suffit seule à main-
tenir celui-ci en place. D'ailleurs, suivant les cas, tous les moyens
d'adhésion, depuis les bandages, les agglulinatifs, le eollodion, jus-
qu'aux serres-fines, aux pinces-érignes, etc., peuvent être employés
pour la fixation du lambeau.
15° Il faut tenter la réunion du lambeau dans la plus grande éten-
AUTOPLASTIE. 701
due possible. Mais il est des cas où ce précepte n'est pas applicable,
dans la rhinoplastie par exemple, dans la restauration des cloisons,
dans les cas où le lambeau est disposé en manière de couvercle au-
dessus d'une cavité béante. Il est bon alors de laisser sur le pourtour
un point non réuni par lequel puissent sortir les liquides qui peuvent
s'épancher dans ces cavités.
•16° Le lambeau doit en outre rester adhérent pendant un certain
temps à la région où il a été pris, et quant à ceux qui seraient par-
tisans de la section du pédicule ils ne doivent le faire que si cette
adhésion est assurée.
17° La conduite à tenir, après que l'autoplastie est terminée, est des
plus simples. La plaie qui résulte de l'ablation du lambeau doit être
immédiatement réunie par la suture, si ses bords sont mobiles et peu
écartés; dans le cas contraire, on attendra la suppuration, afin de ne pas
augmenter les accidents inflammatoires et nerveux. On la traite alors
comme une plaie simple : quelques plumasseaux ou linges enduils de
cérat, ou mieux quelques compresses trempées dans l'eau froide ad-
ditionnée d'un liquide désinfectant ou résolutif, le tout maintenu par
un appareil peu serré, composent tout le pansement. On peut aussi,
pour calmer la douleur et faciliter l'écoulement des liquides, avoir re-
cours à des injections ou à des lotions froides ou tièdes, surtout dans
la bouche et les fosses nasales.
Le malade sera en môme temps tenu à la diète et soumis au ré-
gime des opérés.
Quant au lambeau, il ne réclame aucun soin immédiatement après
sa séparation ; mais dès qu'il s'y montre un peu de chaleur, il faut par
quelques applications froides stimuler le système capillaire et l'aider à
se débarrasser du sang qui l'engorge. Si, après quelques heures, il
reste gonflé et bleuâtre, il faut appliquer quelques sangsues sur ses
parties les plus excentriques, pour en opérer le dégorgement (Blandin,
Dieffenbach, Lisfranc).
Pendant les premiers jours, il faut éviter toute compression sur le
lambeau et surtout sur le pédicule. Plus tard, lorsque toute crainte de
gangrène est dissipée, il faut faire une légère compression sur le lam-
beau, pour l'empêcher de se recoquiller et pour effacer la saillie qui
résulte de la rotation qui a été imprimée à son pédicule. Cette compres-
sion devra être continuée même au delà du temps nécessaire à la cica-
trisation, parce que le tissu de la cicatrice conserve longtemps sa
rétractilité.
On ne peut assigner aucune durée fixe au séjour des moyens unis-
sants. On peut laisser les fils tant qu'ils ne déterminent aucune inflam-
mation et qu'ils ne coupent pas les bords de la plaie.
C'est vers le troisième ou quatrième jour, qu'on enlèvera le plus
702 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
ordinairement les sutures et qu'on les remplacera par un simple ban-
dage contentif pour soutenir les adhérences encore molles.
Phénomènes consécutifs à L'opération. — Parmi ces phénomènes, les
uns sont relatifs au lambeau lui-môme, les autres à la partie à laquelle
il a été emprunté.
Pendant l'opération et immédiatement après sa séparation, le lam-
beau pâlit et devient flasque, froid, insensible môme aux piqûres
d'aiguilles. Ce n'est qu'au bout de quelques heures, rarement avant
une heure, qu'il se réchauffe, se tuméfie, devient rose et quelquefois
môme violacé : le malade y sent des battements dans certains cas; la
sensibilité y est encore anéantie, si ce n'est près du pédicule, où Ton
peut déjà la réveiller. Vers le troisième ou le quatrième jour, l'agglu-
tination est établie dans la plus grande partie des surfaces contiguës;
'elle est complète après le dixième, époque à laquelle la peau com-
mence à se rétracter, à prendre une consistance qu'elle n'avait pas
auparavant.
Au bout d'un mois, la sensibilité est revenue en grande partie, mais
elle donne lieu à des erreurs singulières de la part du malade. Celui-ci,
en effet, lorsqu'on irrite le lambeau, rapporte l'impression doulou-
reuse à la région qu'il occupait avant l'opération ; et réciproquement,
si l'on pique la cicatrice qui recouvre cette dernière, la sensation sera
rapportée au lambeau qui en a été détaché. Ces aberrations nerveuses,
que Dieffenbach a niées à tort, disparaissent au bout de quelques mois.
A mesure que l'on s'éloigne de l'époque à laquelle l'autoplastie a été
pratiquée, il s'accomplit dans le lambeau quelques phénomènes fort
remarquables : ainsi, dans les cas où ce dernier a été pris dans une
région couverte de poils, on voit les poils tomber, leurs bulbes s'atro-
phier, enfin le lambeau affecte peu à peu les caractères de l'organe
qu'il remplace et môme participe aux maladies de la région sur la-
quelle il a été implanté.
Ces suites de l'autoplastie qu'on pourrait appeler normales ne sont
pas toujours les seules qu'on observe; il en est quelques autres qu'on
pourrait considérer comme accidentelles.
Parmi ces dernières, la gangrène partielle ou totale du lambeau est
sans contredit la plus fâcheuse. La gangrène partielle frappe ordinaire-
ment les angles du lambeau laissés trop aigus par le chirurgien. La
gangrène générale est plus rare : elle serait due, suivant Dieffenbach,
à l'excès de sang qui afflue dans le lambeau; aussi ce chirurgien con-
seille-t-il de couper les grosses branches artérielles qui peuvent se
trouver dans le pédicule. Nous répéterons, avec Blandin, que c'est
là une précaution inutile et nuisible tout à la fois ; inutile, puisque
ces artères sont accompagnées de veines qui ne permettent pas au
sang de stagner dans le lambeau; nuisible, puisque c'est le défaut
AUTOPLASTIE. 703
de sang plutôt que l'abord d'une quantité trop considérable de ce li-
quide qui détermine, dans le plus grand nombre des cas, l'accident en
. question.
Parmi les autres causes qui peuvent aussi donner lieu à cet accident,
nous citerons le défaut de direction convenable du pédicule qui doit
rester adhérent du côté par lequel les vaisseaux arrivent à sa portée ; la
nécessité où l'on est quelquefois de prendre le lambeau dans une partie
couverte d'une ancienne cicatrice, et où, par conséquent, ne se trou-
vent point de vaisseaux assez volumineux; la torsion un peu serrée du
pédicule, qui, dans certains cas, est assez faible pour ne pas empêcher
l'abord du sang, mais, dans d'autres, est assez forte pour mettre ob-
stacle à son retour, d'où résulte nécessairement un engorgement; la
traction imprimée à un lambeau trop court pour le mettre en rapport
avec la surface qu'il doit recouvrir : cette traction gêne aussi la circu-
lation capillaire; enfin l'application de topiques chauds ou stimulants
peut encore avoir la gangrène pour résultat.
Quelle que soit la cause de cet accident, il ne faut pas trop se hâter de
croire qu'un lambeau est frappé de gangrène, et considérer le résultat
de l'opération comme manqué. Voici les caractères auxquels on re-
connaîtra la mortification du lambeau. Elle commence par la surface
externe de la peau, l'épiderme noircit, se ride, se détache. Dans cer-
tains cas, le mal s'en tient à la surface du derme, tandis qu'en d'autres
il gagne plus profondément, envahit toute l'épaisseur de la peau et
les autres couches organiques du lambeau. Celui-ci, au reste, ne devra
être enlevé que lorsqu'on le verra se détacher lui-même.
L'époque à laquelle survient cet accident est variable : tantôt c'est
dès le deuxième ou le troisième jour: presque toujours.alorsla gangrène
est due à un défaut de sang, à une véritable anémie, et elle affecte alors
la forme sèche; tantôt elle se montre après le sixième jour, et alors elle
est le résultat d'une inflammation ou d'un engorgement trop considé-
rable du lambeau : elle affecte alors la forme de gangrène humide. On
a dit aussi qu'elle pouvait se déclarer, sous Pinfiuence du froid, à une
époque plus éloignée encore, lorsque déjà l'agglutination est com-
plète ; mais c'est là un fait douteux.
Les débridements peuvent aussi entraîner, soit primitivement, soit
consécutivement, des accidents plus ou moins sérieux, tels que l'éry-
sipèle, la lymphangite, le phlegmon diffus, etc.
Enfin, parmi les suites fâcheuses de l'autoplastie, nous devons men-
tionner certains accidents nerveux, tels par exemple que le délirium
trémens, les érysipèles, etc. Ajoutons enfin que l'opération peut n'être
suivie que d'un succès incomplet.
7oa
AFFECTIONS DES ORGANES DE l/OLFACTION.
Des transplantations cutanées.
Nous no saurions terminer ce qui a trait à l'auloplastic sans dire
quelques mots des transplantations cutanées, c'est-à-dire de l'application
de lambeaux totalement séparés et empruntés, soit à l'individu lui-
même, soit à un autre individu, soit à des animaux.
Il y a longtemps déjà qu'un certain nombre d'observations, et plus
particulièrement des observations de chirurgiens d'armée, avaient
prouvé que des doigts, des parties d'oreille ou de nez complètement
détachés du reste du corps et conservés pendant plusieurs heures,
pouvaient, réappliqués sur la plaie, contracter adhérence, au point
qu'il ne restait plus la moindre trace de la blessure (voy. Affections du
nez, affections des oreilles, etc.).
Dutrochct rapporte un cas de reconfection du nez par les Indiens
au moyen d'un lambeau emprunté à la fesse; la peau du nez ayant
été préalablement avivée et celle de la fesse flagellée à coups redoublés
avec une pantoufle jusqu'à ce qu'elle fût devenue le siège d'une tu-
méfaction considérable.
Bunger prit à la partie antérieure, supérieure et externe de la cuisse
un lambeau de peau pour refaire la racine du nez.
Enfin, dans ces dernières années, M. Le Fort, pour un cas d'ectropion,
emprunta un lambeau sur la face externe du bras gauche.
A ces faits cliniques sont venues s'ajouter des expériences de date
récente, telles que : 1° celles de M. Ollier sur des lapins; il est par-
venu à faire reprendre plusieurs lambeaux de périoste enlevés sur
des lapins morts depuis des temps variables, vingt-cinq heures au
plus, en les insérant dans le tissu cellulaire sous-cutané ou intra-
musculaire; 2° celles de M. P. Bert sur des rats, auxquels il avait
greffé des queues d'autres rats séparées depuis un temps qui varie entre
cinq heures et douze jours, conservées dans des tubes bien bouchés et
maintenus à une température variant de + 7 degrés à -(- 30 degrés;
3° enfin, les expériences de M. G. Martin sur les tissus amputés (thèse
de Paris, 1873).
Grâce à ces expériences, on commence aujourd'hui à connaître
assez bien les conditions dans lesquelles on doit se placer pour as-
surer la vitalité des parties détachées et les moyens les plus propres
à favoriser l'adhérence de ces parties avec les brèches que l'on veut
combler.
Les conditions les plus favorables à la conservation et à la trans-
plantation des lambeaux dépendent tout d'abord de leur volume;
on a d'autant plus de chance d'arriver au succès que ce volume est
plus petit; en second lieu, de la température, celle-ci exerce une 1res-
AUTOl'LASTIK. 705
grande influence sur la durée vitale des tissus amputés; M. Ollier, le
premier, a démontré que le froid favorisait la transplantation en re-
tardant la désorganisation des éléments des tissus. Les expériences
de MM. Bert et Martin n'ont fait que confirmer le rôle favorable
qu'exerce une basse température; ainsi il résulte des expériences de
M. G. Martin, que des lambeaux de peau humaine conservenL leur
vitalité plus de cent heures à une température voisine de 0°, tandis
qu'à la température de 28 degrés, par exemple, ils ne la conservent
que pendant six heures à l'air libre et douze heures à l'air confiné.
Cette différence dans la durée de la vitalité à l'air libre ou à l'air
confiné montre que les tissus s'altèrent moins rapidement à l'abri
du contact de l'air; mais ce n'est pas tant l'action de l'air que celle
de l'humidité qui exerce une influence fâcheuse, et c'est surtout dans
le but de soustraire le lambeau à celte action, que les expérimenta-
teurs ont pris soin de le conserver dans des tubes de verre.
Telles sont les conditions les plus favorables à la conservation de la
vitalité des tissus amputés qu'on peut résumer en trois mots : petit
volume du lambeau, basse température, absence d'humidité.
Les conditions qui permettront le mieux à des lambeaux ainsi con-
servés de contracter adhérence avec les parties sur lesquelles ils sont
appliqués sont, en première ligne, la texture dense et serrée des tissus
mis en contact. Jamais, en effet, aucune adhérence ne pourra s'établir
entre des surfaces constituées par des tissus lâches et pauvres en rami-
fications vasculaires. Ensuite, contrairement à ce qui a lieu pour les
conditions de vitalité, il faut ici de la chaleur et autant que possible
une température constante. Le meilleur moyen d'arriver à ce but
est d'entourer les parties réunies avec de la ouate. Enfin, une douce
et légère compression devra être en même temps exercée sur ces
parties. Telles senties conditions sans lesquelles le succès n'est pas
possible.
On conçoit aisément tout le parti que la chirurgie pourrait tirer de
ces données. Dans bien des cas, par exemple, on pourrait mettre à
profit la peau saine de membres récemment amputés ou même de
cadavres, pourvu que le lambeau soit taillé immédiatement après l'opé-
ration ou après la mort, et conservé pendant un certain temps dans les
conditions que nous avons fait connaître.
Toutefois, malgré les expériences déjà nombreuses pratiquées à ce
sujet, soit sur les animaux, soit sur l'homme, et les succès rapportés
par quelques chirurgiens, il faut encore faire de grandes réserves sur
l'application définitive de ces données à la pratique chirurgicale.
NÉLATON. — PAïn. CH1R.
Hl. — 43
70G AMTSGTIONS DES ONGANES DIC L'OLFACTION.
DK LA RHINOPLASTIE.
La rhinoplastie est une opération qui a pour but de corriger les dif-
formités du nez causées par des pertes de substances. Ce qui a été dit
dans le chapitre précédent nous dispensera de revenir sur l'historique
de celte question; ajoutons toutefois que la rhinoplastié a en quelque
sorte donné le jour à la chirurgie plastique, dont elle est Tune des
parties les plus avancées au point de vue de la médecine opératoire.
Cette opération est indiquée lorsqu'on se trouve en présence de
l'une des conditions suivantes : le nez manque complètement, les os
propres et les parties molles ont été emportés; la charpente osseuse
est restée, niais tous les cartilages manquent; une portion seule du
cartilage manque, ce sont les lobules, la cloison, ou une aile; de là
deux sortes de rhinoplastie : selon que le chirurgien se trouve avoir
à refaire la totalité du nez ou seulement à restaurer l'une des parties
de cet organe, la rhinoplastie totale et la rhinoplastie 'partielle.
Nous aurons donc à passer en revue les méthodes et les procédés
auxquels on a recours, soit pour reconstituer le nez en totalité, soit
pour le réparer seulement en partie.
Rhinoplastie totale.
La rhinoplastie totale peut être pratiquée d'après trois méthodes
principales, à chacune desquelles se rattachent plusieurs procédés par-
ticuliers; ce sont: 1° la méthode italienne; 2° la méthode indienne;
3° la méthode française.
Étudions successivement chacune de ces méthodes ainsi que leur
manuel opératoire, leurs indications, leurs avantages et leurs incon-
vénients.
1° Méthode italienne. — Nous savons déjà en quoi consiste cette mé-
thode. Le lambeau qu'on emprunte au bras ou à l'avant-bras du malade
doit avoir été dessiné sur un modèle pris d'après nature et découpé
en carton ou en cuir. Il doit avoir une forme triangulaire et être taillé
de manière que le sommet soit dirigé du côté de l'épaule et la base
du côté de la main. On rafraîchit les bords cicatrisés de l'ouverture
des narines, et Ton rapproche le lambeau que l'on réunit par des poinb
de suture entrecoupés. Le bras est fixé à la tête h l'aide d'un capu-
chon qui embrasse étroitement cette dernière. Autour de ce capuchon
sont attachées plusieurs courroies, qu'on fixe d'autre part à la manche
du bras qui a fourni le lambeau. Lorsque la réunion est opérée, on
détache ce dernier dans son bord adhérent au bras; on taille avec un
IUIIN0PLASTI1Î. 707
bistouri la pointe, les ailes et la cloison, et on les fixe par des points
de suture, en ayant soin de tenir le lambeau suffisamment élevé
par l'introduction dans les narines d'une certaine quantité de charpie
enduite d'onguent rosat ou de canules en métal ou en gomme élas-
tique.
Cette méthode exige que le malade reste longtemps dans une posi-
tion extrêmement gênante; de plus, elle est quelquefois suivie d'acci-
dents assez graves pour que les chirurgiens modernes y aient à peu
près renoncé. C'esta Branca, Boïani et Tagliacozzi, chirurgiens italiens
du xv° siècle, et à de Grœfe, qui l'a employée sous le nom de méthode
allemande, que l'on doit les premiers essais de cette méthode.
2° Méthode indienne. — Dans cette méthode le lambeau est emprunté
aux téguments du front; elle comprend divers procédés :
Procédé des Koomas. — On fait, avec du papier ou de la cire,
un modèle du lambeau nécessaire, que l'on applique sur le front, la
pointe en bas, et répondant à la racine du nez naturel; on trace en-
suite les contours du lambeau avec de l'encre, ou plutôt avec le nitrate
d'argent, afin que le sang ne les efface point. — Ces préliminaires
accomplis, on avive les bords de l'ouverture du nez; puis on taille
et l'on dissèque avec le bistouri le lambeau du front en le détachant
partout, excepté près de \h racine du nez. On le renverse' sur la face ;
et comme le côté saignant se trouverait ainsi extérieur, 'on fait exé-
cuter au pédicule un mouvement de torsion qui ramène en dehors
le côté épidermique. On applique alors exactement ses bords sur les
bords rafraîchis de l'ouverture, et on les réunit dans tous les points par
la suture, excepté dans le lieu où doivent exister les narines. —
Quand l'agglutination est bien solide, on enlève les points de suture,
on passe sous le pédicule du lambeau une sonde cannelée sur laquelle
on le divise, il en résulte un petit lambeau qu'on réunit par un point
de suture, à la racine du nez ancien. (Malgaigne, Manuel de méd. opér.)
Tel est le procédé ancien; mais il a un inconvénient assez grave. Il
arrive, en effet, lorsqu'on a coupé le pédicule du lambeau, que celui-
ci n'est plus suffisamment soutenu, qu'il descend peu à peu, s'arrondit
et vient former une tumeur difforme à l'extrémité du nez. Pour remé-
dier à cet inconvénient, plusieurs modifications au procédé précédent
ont été proposées. Ainsi, Dieffenbach fait, une incision longitudinale sur
la racine du nez, et y engage le pédicule du lambeau dont il excise
plus tard les portions saillantes. Blandin, au lieu de couper le pédicule
du lambeau*, enlève la peau de la racine du nez qui se trouve au-des-
sous, et applique ainsi le pédicule sur les os propres du nez, quand
ils existent. En I8/1O, il appliqua un aulrc procédé qui consiste
à tailler un lambeau que l'on renverse de bas en haut et de dedans en
dehors, de manière à rendre la muqueuse externe et la peau interne.
708 AFFECTIONS DES ORGANES DE l'owACTION.
Vclpeau a proposé de couper ce pédicule très-haut, et au lieu d'exciser
la saillie des téguments, de la tailler en Corme de triangle à pointe
supérieure, et de la fixer par quelques points de suture dans une fente
pratiquée sur la racine du nez.
Il est d'autres procédés qui n'ont pas pour objet de remédier au
défaut que nous venons de signaler : ce sont ceux de Lisfrahc, Del-
pech, etc. Celui du chirurgien de la Pitié a été exposé dans nos géné-
ralités sur l'autoplaslie. Quanti celui deDelpech, voici en quoi il con-
siste : tailler la base du lambeau à trois pointes, en sorte qu'il reste sur
le front deux pointes de téguments séparant trois plaies dont la réu-
nion est par cela même plus facile; découper ensuite convenablement
les trois pointes du lambeau, de manière que l'une forme la cloison et
les deux autres les ailes du nez. Enfin, Dieffenbach a proposé d'em-
prunter le lambeau au cuir chevelu ; mais ce procédé expose à la gan-
grène et à des accidents sérieux du côté de l'encéphale.
A ces procédés, il faut ajouter ceux d'Auvert, de Langenbcck, de
M. Sédillot, le mien et celui de M. Ollier.
Le premier consiste tout simplement à imprimer une direction
oblique au lambeau et au pédicule.
Langenbeck, dans le but de faire glisser plus aisément le lambeau,
de telle sorte qu'il puisse s'appliquer sans torsion, au lieu de faire
aboutir les incisions de chaque côté de la ligne médiane, les termine
toutes deux du même côté; le pédicule se trouve ainsi presque horizon-
tal. En outre, pour faire adhérer celui-ci, il conseille d'aviver la por-
tion de peau qui se trouve entre le pédicule et la perte de substance
du nez.
M. Sédillot {Gazette des hôpitaux, p. 356) a proposé un nouveau
procédé de rhinoplastie qui consiste à constituer par un double
tégument superposé les faces supérieure et inférieure de la sous-
cloison en les continuant régulièrement avec le nez et avec la lèvre.
En taillant le lambeau frontal, on donne plus de longueur et de lar-
geur à la languette tégumentaire destinée à la sous-cloison. On détache
delà partie moyenne et de toute la hauteur de la lèvre supérieure un
lambeau d'un centimètre environ de largeur, dont la base est en haut,
l'extrémité libre en bas et qui s'étend en arrière jusqu'au près de la
muqueuse sans l'intéresser. Le lambeau, relevé à angle droit, présente
une face supérieure épiderrnique et une face inférieure traumatique ou
sanglante. En plaçant au-dessous de cette dernière, et en contact avec
elle, le prolongement du lambeau frontal, on forme une cloison sous-
nasale épaisse, résistante, revêtue de peau supérieurement et inféricu-
rement, isolée, sans possibilité d'adhérences avec les parties voisines,
continue au nez et à la lèvre dont, elle provient, et peu susceptible de
rétraction. Chez les hommes on peut prendre l'extrémité du lambeau
RUINÛPLASTIE.
frontal sur le cuir chevelu, de telle sorte que les cheveux qui s'y dé-
veloppentsc confondent avec la moustache.
Il y a une vingtaine d'années, j'ai imaginé, au lieu de tailler un
lambeau sur le front seul, d'emprunter aux joues deux lambeaux
qui, réunis l'un à l'autre sur la ligne médiane, sont destinés à re-
constituer chacun la moitié du nez. Ces lambeaux, dont on con-
çoit la l'orme, se rapprochent par conséquent de la direction verticale;
le rebord adhérent, qui représente en quelque sorte le pédicule, est
supérieur tandis que le bord destiné à représenter le contour des na-
rines est inférieur. Grâce à cette disposition, il est facile de rappro-
cher ces lambeaux l'un de l'autre et de les suturer sur la ligne mé-
diane; pour donner à la saillie du nez plus de relief, il est bon de
conserver dans ces lambeaux une assez grande épaisseur de parties
molles. On peut les mobiliser très-aisément et les amener au contact
sur la ligne médiane en laissant de chaque côté du nez une surface
saignante.
Si l'on se bornait h cela, on verrait bientôt la saillie nasale dispa-
raître sous l'influence de la traction exercée transversalement par le
tissu de cicatrice qui doit recouvrir la surface laissée à nu par les
lambeaux déplacés.
Pour parer à cet inconvénient, il fallait fixer chacune des moitiés
du nez aux apophyses montantes des os maxillaires; il fallait, en un
mot, obtenir aux bords externes des lambeaux une cicatrice adhé-
rente. C'est dans ce but que je me suis attaché h] comprendre dans les
lambeaux le périoste de la région, afin de produire une dénudalion
du tissu osseux. On sait, en effet, que c'est dans ces conditions que
se produisent les cicatrices adhérentes. Le résultat a répondu à notre
attente.
Dans le cas où une partie des ailes du nez est conservée, il faut faire
passer par-dessus ces parties les lambeaux qui doivent former le
lobule : les portions conservées du nez, ayant leur fixité normale, s'op-
posent à l'aplatissement.
Chez la malade dont nous donnons la figure ci-contre (fig. 131
et 132], et que j'ai opérée en 1859 à l'hôpital des Cliniques, les ailes du
nez n'ayant pas été complètement détruites ont été laissées à leur
place, et les deux lambeaux pris en dehors de ces parties ont été ramenés
en dedans, ils ont été réunis sur la ligne médiane au moyen de la suture
entrecoupée avec des fils de soie. Sur les parties latérales, ils furent
ainsi fixés : une tige d'argent de la grosseur d'un stylet ordinaire et
terminée par une pointe d'acier en forme de fer de lance est enfoncée
a la base des os nasaux, de telle façon qu'elle traverse le lambeau d'un
côté, les parties conservées du nez primitif et le lambeau de l'autre
|ôté. Une fois en place, on coupe les extrémités avec un sécateur;
710 AFFECTIONS DES OIIGANES DE L'OLFACTION.
on lui laisse la longueur qui représente la largeur qu'on veut former
au nez. Toutefois chaque extrémité dépasse les parties molles de 5 mil-
limètres environ, afin qu'elle puisse recevoir l'anneau d'un cerceau
métallique et une petite rondelle de liège d'un millimètre d'épais-
Fir,. [31. — Avant l'opération.
seur et d'un diamètre de quelques millimètres. Cette rondelle est
destinée à protéger les lambeaux du contact immédiat des anneaux.
Le cerceau en forme de pince-nez est relevé vers la racine du nez
et immobilisé par un fd fixé au front à l'aide d'une bandelette de
diachylon. Il sert à prévenir l'aplatissement du nez et à lui rendre
sa forme. Il est d'un calibre à peu près égal à celui de la tige d'ar-
gent et il peut être serré ou reserré à volonté. Nous avons opéré
plusieurs malades par cette méthode et nous en avons obtenu toujours
de très-bons résultats.
Enfin M. Ollier (de Lyon) a proposé un procédé qui a pour but de
fournir aux lambeaux un support osseux. Se basant sur la possibilité de
greffer les os revêtus de leur périoste, ce chirurgien eut l'idée de for-
mer des lambeaux latéraux ostéopériostiques avec les apophyses mon-
tantes des maxillaires supérieurs, de les rapprocher en les renversant
RHINOPLASTIE. 711
en dedans et de les recouvrir ensuite d'un lambeau cutané emprunté
au front et doublé lui-même du périoste de l'os coronal; ou bien en-
core, tirant parti des restes de l'ancien nez, il abaisse le rebord du
nez pour constituer l'orifice des narines, il dédouble la charpente,
Fig. 132. — Après l'opération.
Rliinoplaslie par déplacement latéral.
luxe un des os propres avec la partie attenante de la cloison et le soude
bout à bout à celui qui est resté en place. Il donne le nom d'ostéo-
plastie osseuse à cette manière de refaire le squelette du nez; d'autre
part, en doublant de périoste les lambeaux cutanés, il a pour but de
créer un obstacle à la rétraction des parties molles. Il a montré en
elfet par un grand nombre d'expériences sur les animaux, qu'il est
possible de faire développer du tissu osseux au moyen des lambeaux
du périoste. M. Ollier appelle cette méthode Y ostéoplastie périostique, et
c'est par la combinaison de ces deux méthodes qu'il cherche à re-
médier aux imperfections de la rhinoplastie cutanée. Ce chirurgien a
été à même de réaliser ce programme sur un sujet dont le nez était
rongé par un lupus datant de l'enfance. L'opération a pleinement
réussi.
712 AFFECTIONS DliS ORGANKS DE L'OLFACTION.
On s'oppose à l'oblitération des narines de la môme manière que
dans la méthode précédente. La plaie du front est pansée simplement.
Celle-ci se ferme ordinairement assez vite par seconde intention. On
a essayé de la réunir par suture, et Dieffenbach, pour favoriser le rap-
prochement des téguments, a môme conseillé de faire des incisions
verticales sur les tempes ; mais celle pratique n'a pas été imitée, et
l'on abandonne généralement la plaie à elle-même.
La mélhode indienne esl la plus généralement adoptée par les chi-
rurgiens. Elle convient surtout quand les os propres du nez manquent
ou que le front est élevé et recouvert d'une peau saine. Néanmoins,
quelle que soit l'habileté de l'opérateur et le procédé qu'il ait em-
ployé, il est rare que l'opération réussisse assez complètement pour
qu'on ne soit pas obligé d'y revenir. En outre, elle n'est pas exempte
de suites fâcheuses. Ainsi, sur deux malades, Blandin a été sur le point
d'en perdre un; un de ceux de Lisfranc est mort; et Dieffenbach, pen-
dant son séjour à Paris, en a perdu deux sur six (Velpeau, Médecinp
opératoire, t. I, p. 647). De tels résultats ne sont rien moins que
propres à disposer les chirurgiens en faveur d'une opération qui, en
dernière analyse, n'est pas d'absolue nécessité.
3° Méthode française. — Cette méthode consiste à réparer la perle
de substance du nez, soit en décollant les parties voisines et les atti-
rant au point de pouvoir les affronter par leurs bords préalablement
avivés, soit en les disséquant et en les taillant de manière à pouvoir
les déplacer avec plus de liberté.
Larrey est le premier qui ait employé avec succès cette méthode de
rhinoplastie. Quelques auteurs cependant attribuent sa découverte à
Franco. Nous donnons ici un résumé de l'observation de Larrey.
Un sergent s'était tiré dans la bouche un coup de fusil : la balle avait
traversé le nez, effleuré le crâne en traversant la peau du front; toute
la portion palaline des os maxillaires comprise entre les dents canines
supérieures fut emportée, les portions labyrinthiques du nez, les os
propres et les cartilages furent détruits et expulsés. Les deux ailes de
l'organe étaient renversées en dedans et en arrière, la sous-cloison fai-
sait partie de la narine gauche. La plaie suppura et guérit sans nul
accident; mais les bords se cicatrisèrent dans un étal d'écartemenl
considérable; ils contractèrent une adhérence intime avec la surface
extérieure des apophyses montantes des os maxillaires, de manière à
produire au milieu du visage une échancrure très-irrégulière, rouge,
caverneuse, et d'un aspect repoussant. Les choses étaient dans cet état
lorsque Larrey entreprit l'opération suivante :
Le sujet étant assis sur une chaise : « Je commençai, dit ce chirur-
» gien, par détacher les bords tégumenlaires et adhérents dans tout le
» pourtour de cette horrible plaie ou échancrure ; j'en poursuivis la
RIIINOSCOI'IE. 713
» dissection à plusieurs ligues d'étendue, vers les pommettes, sur la
» surface des os maxillaires, afin d'avoir une assez grande étendue de
» peau pour franchir l'espace compris entre les bords decelte division,
» et pour en obtenir la réunion lorsqu'ils seraient mis en- contact.
» Je détachai ensuite les adhérences que les deux divisions des ailes
» du nez et de la lèvre supérieure avaient contractées avec les bords de
» l'échancrure palatine. Cette dissection fut longue et difficile. Après
» avoir isolé toutes les parties molles qui appartenaient jadis au nez
» j'en rafraîchis les bords à l'aide de ciseaux éviclés, avec l'attention de
» donner à chaque coupe la forme qu'elle devait avoir pour s'affronter
» exactement et d'une manière uniforme. »
Cette dissection terminée, les parties furent recousues par des points
de suture, que protégeait un bandage contentif, unissant, garni de
compresses graduées. Au quinzième jour, ces points de suture furent
enlevés, la cicatrisation était exacte, uniforme et régulière.
Dieffenbach a appliqué la môme méthode sur une fille de douze ans,
qui, par suite d'ulcères scrofuleux, avait perdu les os propres du nez,
le vomer, la plus grande partie de l'apophyse nasale, l'os malaire et
les lames de Fethmoïde. Les téguments étaient repliés dans les fosses
nasales et formaient, au lieu de la saillie naturelle de l'organe, un sillon
tortueux et irrégulier qui donnait à la figure l'aspect d'une tête de
mort. Le chirurgien parvint à former un nouveau nez, avec les débris
de l'ancien.
A la rigueur, on pourrait rapporter à cette méthode le procédé par
lequel Roux, à l'aide de migrations successives, parvint à combler une
perte de substance du nez avec un lambeau de la lèvre inférieure, qu'il
grelfa sur la lèvre supérieure d'abord, et consécutivement sur la partie
de l'organe qu'il avait à réparer.
La méthode française n'a pas déterminé jusqu'à présent d'accidents
mortels ; de plus, elle expose moins à la gangrène du lambeau, le bord
de celui-ci étant très-large. La cicatrice obtenue, la vitalité du nez
nouveau esta peu près aussi active que le serait celle d'un nez naturel.
Enfin, la méthode française est d'une exécution plusfacile, d'une com-
modité plus grande pour réparer certaines difformités partielles du
nez, qui sont du reste celles qu'on rencontre le plus ordinairement
dans la pratique. Cependant, malgré ces avantages, celte méthode n'a
pas obtenu l'assentiment de tous les chirurgiens, et Velpeau se borne
à dire qu'elle ne saurait être ni rejetée ni adoptée d'une manière ex-
clusive. Les raisons qu'on a fait valoir contre elles sont les suivantes : il
faut que la perte de substance soit peu étendue, car les parties ne pour-
raient facilement s'affronter sans risque de déchirure au niveau des
points de suture; il faut encore que les os propres du nez soient intacts,
car s'ils manquaient, les lambeaux privés de point d'appui s'enfon-
AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION. \
aéraient, et l'on aurait, au lieu d'un nez en relief, une surface plane
ou môme déprimée. Serre (de Montpellier) est, de tous les chirur-
giens, celui qui a le mieux fait ressortir les avantages de cette méthode
et en a poussé le plus loin la sphère d'application.
Rhinoplastie partielle.
D'une façon générale on peut dire que la rhinoplaslie partielle four-
nit de hien meilleurs résultats que la rhinoplastie totale.
On a pu, dans diverses circonstances, restaurer la sous-cloison du
nez. Dupuytren a eu l'occasion de la reconstruire dans un cas où
elle avait été complètement détruite par suite d'ulcère, ainsi que le
cartilage médian dans une hauteur de 15 à 18 millimètres. C'est à la lèvre
supérieure qu'il emprunta ce lambeau. Le malade, ainsi opéré, pré-
sentait encore une petite difformité corrigée plus tard par Gensoul, et
quelques années après, Velpeau constatait le succès de cette opération.
On a aussi réparé les ailes du nez avec un lambeau emprunté à la
joue ou à la lèvre supérieure ; mais cette opération présentait cet in-
convénient que l'aile du nez, nouvellement refaite, confinait à la cica-
trice laissée sur la joue et risquait d'être attirée au dehors par la
rétraction du tissu inodulaire. Nous avons paré à cet inconvénient en
procédant de façon que le lambeau emprunté à la joue soit logé en
dedans d'une bandelette de téguments laissée intacte, qui le sépare
de la cicatrice future de la joue et le protège contre la rétraction en
dehors.
On a également, par la méthode indienne, réparé le lobule du nez
et môme les ailes du nez. Jobert pense que quand il s'agit de l'extré-
mité ou des ailes du nez, il vaut mieux tailler un lambeau aux dépens
des joues ou des lèvres.
M. Rouge (de Lausanne), pour la restauration du lobule du nez, a
recours au procédé suivant : il taille sur le dos du nez un lambeau
quadrilatère qu'il laisse adhérent par ses deux extrémités, et qu'il
mobilise seulement par sa partie moyenne. Au moyen d'un ténotome
introduit entre la peau et le squelette, on fait glisser de haut en bas
ce pont de peau et on le fixe aux bords de la perle, de substance,
préalablement avivée. La nouvelle plaie résultant du déplacement de
ce lambeau est comblée par un nouveau lambeau pris de la même ma-
nière au dessus.
En 1863, Michon imagina et appliqua un procédé consistant à em-
ployer, à la réparation des parties absentes, la membrane muqueuse de
la cloison des fosses nasales.
M. Bouisson (de Montpellier), pour un cas de perte de substance
totale de la moitié inférieure droite du nez, a eu recours à une rhino-
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 715
plaslie latérale par la méthode française, consistant a doubler le lam-
beau génien par un lambeau labial.
Enfin, j'ai pratiqué plusieurs opérations de ce genre, d'après le pro-
cédé que j'ai imaginé et auquel j'ai donné le nom de rhinopiastie par
déplacement latéral. Dans ces cas, j'ai emprunté le lambeau sur les
joues; je l'ai décrit en parlant de la rhinopiastie totale. C'est par un
procédé analogue, que M. Péan a eu plusieurs fois l'ocasion de refaire
une partie du dos ou des ailes du nez en prenant un ou deux lambeaux,
soit sur le front, soit sur l'un des côtés du nez, lorsqu'il s'agissait de
combler une perte de substance d'une étendue plus petite sur le côté
opposé.
ARTICLE IV
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES.
Nous décrirons successivement dans cet article : 1° le coryza;
2° Yépaississement de la pituitaire; 3° Vozène ; U° les ulcères; 5° les corps
éfrange7-s ; 6° les tumeurs liquides; 7° les tumeurs solides, et nous ter-
minerons par quelques mots sur le tamponnement des fosses nasales.
CATARRHE NASAL, CORYZA.
Le coryza est une affection caractérisée par une inflammation de la
muqueuse pituitaire. Il est aigu ou chronique, mais nous ne nous occu-
perons ici que de la forme chronique, comme étant la seule qui inté-
resse le chirurgien.
Variétés. — La plupart des auteurs distinguent différentes sortes de
coryza chronique, selon qu'il se complique ou non d'ulcérations, ou
qu'il détermine de l'ozène, selon qu'il siège dans les fosses nasales
antérieures ou dans les fosses nasales postérieures, selon qu'il s'ac-
compagne ou non d'hypersécrétion, ou même selon les produits de
la sécrétion, d'où les noms de coryza chronique simple, de coryza chro-
nique ulcéreux, de catarrhe naso-pharyngien ou coryza postérieur, de
coryza sec, de coryza humide, de coryza caséeux, etc. Toutes ces di-
verses espèces, reconnaissant la plupart du temps les mêmes causes,
se traduisant à peu près par les mômes symptômes et donnant lieu
souvent aux mômes indications thérapeutiques, nous les réunirons dans
une seule description, en ayant soin toutefois de noter dans le cours
de cette description ce que chacune d'elles présente de particulier.
Étiologie. — Parmi les causes diathésiques qui peuvent donner lieu
au coryza chronique avec toutes ses complications, nous citerons en
première ligne, la scrofule, puis la syphilis ; viennent ensuite la dar-
716 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
Ire, l'arthritisme, l'herpétisme, le lymphatisme, le rliumati.srne. le
diabôle, le cancer, comme autant de diathèses donL le coryza peut Être
l'une des manifestations. Outre ces affections diathésiques, le coryza
chronique peut encore reconnaître comme causes générales la morve,
les lièvres éruplives et surtout larougeole, la fièvre typhoïde, l'érysipèle
de la face; puis, comme causes locales, toutes les lésions dont les fosses
nasales peuvent être le siège, la présence dans ces cavités de corps
étrangers, de calculs, de polypes, de tumeurs de toutes sortes, etc.
Nous mentionnerons aussi comme causes accidentelles, les irritations
répétées de la pituilaire par des vapeurs acides ou des poudres irri-
tantes, telles que le tabac à priser ou à fumer, l'habitude de respirer
les odeurs fortes, le séjour plus ou moins prolongé dans certains lieux,
tels que les égouts, les fosses d'aisances, les caves, etc. La suppres-
sion de la sueur des pieds est aussi une cause très-fréquente de coryza
chronique. Quelques auteurs ont mentionné l'étroitesse congéni-
tale des fosses nasales, mais cette cause est loin d'être acceptée par
MM. Mackenzie et Fauvel qui ont toujours remarqué, au contraire,
que les malades atteints de coryza chronique étaient très-faciles à exa-
miner au rhinoscope en raison même du peu d'étroitessc des cavités
nasales. Notons encore comme causes assez communes de coryza l'ac-
tion de se moucher trop fréquemment et trop fortement, l'habitude
d'arracher les poils des narines, l'abus des liqueurs fortes, l'action
trop souvent répétée de parler, de chanter, de crier dans les rues, etc.
Ces dernières causes qu'on pourrait appeler causes professionnelles,
déterminent surtout la forme de coryza décrite sous le nom de coryza
postérieur ou catarrhe naso-pharynqien.
Anatomie pathologique. — Les caractères anatomiques du coryza
chronique sont la coloration rouge pâle de la muqueuse, la dilatation
des vaisseaux veineux, l'épaississement des matières sécrétées qui de-
viennent visqueuses, puriformes, se concrètent en croûtes jaunâtres
qui s'accumulent dans les fosses nasales, dans les méats, sur les cor-
nets, sur le pavillon de la trompe (voy. fig. 133), quelquefois même
jusque dans le pharynx, et adhèrent à la muqueuse parfois assez
solidement pour donner lieu à des hémorrhagies ou à des érosions
superficielles.
Quelques auteurs ont prétendu que ces produits de la sécrétion
étaient quelquefois assez adhérents pour se mouler en se concrélant
sur la région : c'est la une opinion qui ne saurait résister à un examen
sérieux. En effet, il ne peut se passer dans les fosses nasales ce qui se
passe clans les bronches, par exemple, la cavité des fosses nasales re-
gardant en bas, ces produits sécrétés doivent toujours nécessairement
tomber dans la bouche ou dans les narines.
Il n'est pas rare de voir, dans le coryza chronique, l'inflammation se
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 717
propager non-seuleincnl aux sinus maxillaires frontaux, elhmoïdaux
et sphénoïdaux, où elle détermine des douleurs intenses, des accidents
de toute sorte, mais encore au sac lacrymal qui peut ainsi se trouver
obstrué, et à l'oreille moyenne elle-même où la présence du mucus peut
déterminer des troubles de l'audition.
Au dire de quelques auteurs, le coryza chronique serait dans certains
Fie. 133. — Catarrhe nasal.
i. Cloison iiiéJiano. — 2, 3. Cornels dont la muqueuse enflammée, liypci'lropliiée, est couverte de
mucosités épaisses, blancbâlres, figurées par de petils points blancs. — 4. Muqueuse de la portion su-
périeure du pavillon de la trompe d'Eustachc. Celte muqueuse participé aussi au catarrhe de la mu-
queuse des cornels. — 5. Saillie produite par le gonflcnunt de la muqueuse de la paitic supérieure
du voile du palais. — G. Ouverture des trompes. — 7. Fossellcs de Rosenmuller. (De la collection
de M. Ch. Fauvel.)
cas caractérisé par une hypérémie chronique de la muqueuse avec ou
sans exsudats sous-épithéliaux et sanguins, et, selon eux, la muqueuse
serait le siège d'hypertrophies glandulaires pouvant être limitées à
l'un des points ou à toute l'étendue de la région pharyngo-nasale ;
car c'est principalement dans le coryza postérieur que se rencon-
trent ces lésions qui peuvent secondairement se propager du côté des
cavités nasales antérieures. Ces glandes hypertrophiées, suivant Meyer
(de Copenhague), seraient constituées par des noyaux lymphatiques
nombreux et enclavés au milieu d'un slroma réticulé. Cet auteur pré-
tend môme que ces éléments prennent leur point de départ dans une
hypergenèse des vésicules closes analogues à celles des glandes lym-
phatiques qu'il dit avoir découvertes dans ce point et qu'il compare
à celles des amygdales et de la base de la langue. Ces glandes sont
groupées d'une façon très-iriéguliôrc ; elles ont une forme et un
volume variable, mais ne dépassent pas généralement le volume d'un
pois.
Sous le nom de coryza caséeux , M. Duplay décrit une forme de
coryza chronique anatomiqueinent caractérisée par l'accumulation dans
718 AFFECTIONS DES ORGANES DE i/OLFACTION.
les fosses nasales d'une matière caséeuse, analogue au contenu des
kystes sébacés, et qui peut former des dépôts d'un volume assez con-
sidérable. C'est un genre d'affection dont j'ai souvent parlé dans mes
cliniques, et que M. Maisonneuve a décrit dans le Moniteur des hôpitaux
en 1855, sous le nom de kystes butyreux de la face.
M. Fauvel croit pouvoir comparer cette affection à l'accumula-
tion, clans le conduit auditif externe, d'une masse considérable de cé-
rumen.
Symptomatologie. — Les symptômes du coryza chronique sont une
gêne notable de la respiration, surtout chez les enfants, chez lesquels
elle devient promptement sifflante, le nasonnement de la voix, une
céphalalgie plus ou moins intense, souvent localisée au niveau des
sinus frontaux , de l'enchifrènement, du larmoiement, des variations
telles dans la sécrétion des glandes de la pituilaire, que tantôt elle
est augmentée d'une façon considérable (rhinorrhée, phlegmatorrhée
ou coryza humide), que tantôt, au contraire, elle est très-raréfiée et
ne se fait plus que très-difficilement (coryza sec). Comme pour la
pharyngite, la forme sèche est la plus rare, la plus douloureuse et la
plus difficile à guérir. Cette sécheresse extrême du nez et du pharynx
se remarque particulièrement dans le diabète dont le coryza est sou-
vent une complication. D'autre part, souvent cette sécrétion subit
la décomposition putride d'où la fétidité caractéristique de l'ozène ou
de la punaisie (voy. Ozène).
Lorsque l'affection est limitée à la cavité pharyngo-nasale, coryza
postérieur, les malades éprouvent une sensation de sécheresse et d'em-
barras derrière le voile du palais ; l'expectoration est pénible et né-
cessite des efforts réitérés de déglutition ou des aspirations bruyantes
que l'on a comparées à une sorte de raclement. Assez rarement, elle
donne des crachats sanguinolents. Le timbre de la voix est parfois
altéré, mais il ne l'est généralement que lorsque les malades pronon-
cent les consonnes nasales. L'ouïe peut être aussi modifiée d'une
façon intermittente ou continue, selon que les trompes sont plus ou
moins obstruées. 11 peut, en effet, y avoir des moments où elles le
sont complètement et d'autres où elles sont libres. Plus rarement
ici, la maladie se complique de symptômes de voisinage, tels qu'une
conjonctivite, une tuméfaction des sinus maxillaires ou des troubles
dans une des parties sous-jacentes du pharynx.
Un signe peu connu, non mentionné par les auteurs, et qui ne
manque jamais (Fauvel) dans le coryza postérieur, est non plus de la
céphalalgie, mais une douleur derrière la tfite, au niveau de la ligne
courbe inférieure de l'occipital, douleur s'étendant le long des mus-
cles du cou, et qui n'augmente pas à la pression.
Enfin, notons encore comme symptôme propre à la forme sèche
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 719
do celte naso-pharyngite, l'angoisse extrême éprouvée par certains
malades.
La fôrme de coryza décrite par quelques auteurs sous le nom de
coryza caséeux se traduit le plus souvent par ta déformation du visage,
l'obstruction des fosses nasales, de l'ozène, delà douleur. On constate
en môme temps la présence d'un abcès ou d'une fistule, l'écoulement
d'un liquide séro-purulent, l'inflammation de la peau, et enfin quel-
ques symptômes généraux communs à toutes les tumeurs siégeant dans
les fosses nasales. Tels sont les caractères de cette affection : l'examen
direct ne nous apprend guère davantage. Toutefois en explorant avec
un stylet par l'orifice des fistules, au lieu d'arriver sur des os né-
crosés, on traverse une matière molle, butyreuse. Selon quelques au-
teurs, cette exploration ne donnerait lieu à aucun écoulement de sang,
ce qui, d'après M. Fauvel, est une erreur.
Diagnostic — Tels sont les symptômes appartenant aux différentes
formes de coryza chronique. Mais une fois ce diagnostic posé, il faudra
s'appliquer à découvrir s'il est idiopathique ou symptomatique ; le
rhinoscope pourra être d'une grande utilité pour établir et compléter
le diagnostic à ce point de vue. Un examen sérieux fera toujours re-
connaître le coryza chronique simple quand il siège dans les fosses
nasales antérieures. Mais le diagnostic devient plus difficile pour les
autres variétés que nous avons passées en revue.
Le coryza postérieur, par exemple, pourra être confondu, soit avec une
angine glanduleuse, soit avec un abcès rétro-pharyngien, soit avec une
arthrite atloïdo-occipitale, soit avec une de ces paralysies consécutives
aux angines diphthéritiques, soit enfin avec une inflammation des
bourses séreuses sous-muqueuses assez nombreuses dans cette région.
L'angine glanduleuse, qui souvent n'est que l'extension de la ma-
ladie du pharynx, présente à peu près les mêmes symptômes ; toute-
fois au lieu du bruit caractéristique qu'on entend dans le coryza
postérieur, et que nous avons désigné sous le nom de raclement, on
aura dans l'angine glanduleuse un autre bruit particulier, auquel
M. Fauvel donne le nom de kemmage (hemming des Anglais).
L'absence de douleur à la pression des vertèbres distinguera le
coryza d'une arthrite atloïdo-occipitale.
Quant à ces paralysies consécutives aux angines diphthéritiques, ou à
Y inflammation des bourses séreuses sous-muqueuses, elles pouvaient plus
aisément donner lieu à la confusion autrefois, alors qu'on n'avait comme
moyen d'exploration que le toucher digital, toujours douloureux pour
le malade et ne donnant qu'une seule notion, la rugosité plus ou moins
grande de la muqueuse; mais aujourd'hui on voit, à l'aide du rhinos-
cope et sans faire souffrir le malade, tous les détails pathologiques qui
doivent fixer le diagnostic, rougeur, granulations, catarrhe, etc.
720 AFFECTIONS DES OROANES DE L'OLF ACTION.
La forme de coryza désigné sous le nom de coryza caséeux peut
être assez facilement confondue avec une tumeur maligne des fosses
nasales ou du maxillaire supérieur, avec la plupart des affections du
sinus maxillaire (tumeurs, hydropisics, etc.), on bien encore avec une
carie des os. M. Fauvel a observé un cas dans lequel la maladie avait
été méconnue par plusieurs médecins qui tous avaient diagnostiqué une
affection du sinus maxillaire du côLé droit. La figure était déformée,
les joues gonflées, l'air ne passait pas, il y avait une odeur d'ozène,
l'œil du même côté était douloureux, la moitié de la tête était atteinte
de névralgie.
Quoiqu'il en soit, l'examen direct, la présence de l'ozène dès le
début de la maladie sont les meilleurs moyens de distinguer celte forme
de coryza.
Pronostic, marche, terminaison. — Le coryza chronique en lui-
môme ne présente aucune gravité, excepté pourtant chez les enfants à
la mamelle à cause de l'impossibilité où il peut les mettre de pren-
dre le sein. Chez l'adulte, lorsque l'affection dure longtemps, il n'est
pas rare qu'elle entraîne la perte de l'odorat et même plus tard celle
du goût. On comprend toute la gravité de cette complication dans cer-
taines professions, chez les dégustateurs en vins, par exemple, très-
souvent exposés par leur profession même à s'enrhumer en descendant
dans les caves. D'autre part, le coryza détermine souvent aussi des
céphalalgies intenses et continuelles qui mettent les personnes qui en
sont atteintes dans l'impossibilité absolue de se livrer au travail de
cabinet. Il entraîne aussi des douleurs sus-orbitaires qui font qu'on ne
peut même plus lire ; ces complications revenant souvent ou se pro-
longeant longtemps, les malades deviennent facilement hypochondria-
ques. Enfin la surdité résulte fréquemment aussi de la persistance d'un
coryza chronique, de telle sorte que les quatre sens de la tête peuvent
se trouver affectés simultanément à la suite de cette affection. Notons
enfin la gêne de la parole, complication très-fréquente aussi de cette
maladie.
Au point de vue de sa marche, le coryza chronique présente des
variétés importantes à noter : ou bien le malade en est atteint toute
l'année, sans aucune rémittence, nuit et jour, ou bien il en est atteint
tous lesjours, de huit heures du matin à midi ; dès qu'il sort du lit, il
est pris d'éternuments, de besoins fréquents de se moucher; cela
dure jusqu'à midi, puis il est guéri jusqu'au lendemain malin.
D'autres malades, au contraire, sont atteints de coryza depuis l'en-
trée de l'hiver jusqu'au printemps, pendant six mois exactement, et
d'autres, depuis l'entrée du printemps jusqu'à l'hiver. Ces derniers
ne peuvent affronter les rayons du soleil sans être pris aussitôt d'éter-
numents et d'envies de se moucher.
f
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 721
Quant à sa terminaison, quelques auteurs ont prétendu qu'il
entraînait souvent la carie ou la nécrose des os du nez; c'est là
une erreur. D'ailleurs lorsque cela a lieu c'est à la syphilis, à la scro-
fule, ou au cancer qu'il faut l'attribuer et non au coryza qui n'est
lui-même alors qu'une complication de Tune de ces aiïections gé-
nérales.
En résumé, la gravité du coryza chronique, antérieur ou postérieur,
dépend uniquement des causes auxquelles il est dû ou des diathèses
auxquelles il faut le rattacher.
Traitement. — Lorsque le coryza chronique est lié à une affection
générale, il faudra tout naturellement avoir d'abord recours à un trai-
tement général. Chez les enfants à la mamelle, il faudra autant que
possible débarrasser les narines au moyen de lavages ou d'injections
émollientes et ne pas craindre au besoin de suspendre l'allaitement
pour éviter les accidents de suffocation. Outre ces indications géné-
rales, on pourra recourir avec avantage, dans le plus grand nombre des
cas, à quelques indications appropriées, telles que des fumigations
consistant en un jet de vapeur d'eau chaude dans laquelle on fait in-
fuser différentes substances, soit des plantes narcotiques, soit du gou-
dron, du benjoin ou même de la teinture d'iode. Il est bon en pareil
cas d'avoir recours à un appareil spécial au moyen duquel cette vapeur
sera projetée avec force dans l'intérieur des fosses nasales.
On devra aussi, dans certains cas, modifier l'état de la muqueuse
par des cautérisations directes.
Des inhalations, par le nez, de liquides pulvérisés, tels que des solu-
tions astringentes, de l'eau de goudron, des eaux sulfureuses, etc.,
peuvent aussi donner de bons résultats.
Il en sera de même des injections ou des douches nasales faites au
moyen de la seringue imaginée par M. Ch. Fauvel, ou bien encore de
la douche naso-pharyngienne de Weber qui repose sur ce fait que dès
l'instant où l'une des cavités nasales est entièrement remplie par un
liquide introduit par la narine au moyen d'une pression hydrostatique,
le malade respirant par la bouche, le voile du palais ferme l'arrière-
cavité des fosses nasales assez complètement pour que le liquide, au
lieu de pénétrer dans le pharynx, passe dans l'autre cavité nasale et
sorte par l'autre narine. L'irrigateur ordinaire auquel on ajoute un
embout de corne ou de caoutchouc, de forme olivaire, capable de
remplir exactement la narine, peut suffire parfaitement pour admi-
nistrer cette douche. Ces injections doivent être pratiquées, soit avec
de l'eau simple, soit avec de l'eau additionnée de quelque substance
astringente ou caustique, telle que le permanganate de potasse, le ni-
trate d'argent, l'alun, le chlorure de sodium. La teinture d'aloès a sou-
vent aussi dans ces cas de bons effets.
NÉLATON. — PATH. CUIR. III, 46
722 AFFECTIONS DES ORGANES DE l.'OLKACTION.
Pour le coryza postérieur, oulre le traitement général, le traitement
local consiste à porter directement sur les parties malades, en s'éclai-
pant, au besoin, du rhinoscope et en se servant d'instruments à cour-
bure appropriée, tels que baleines, seringues, tubes, des substances
pulvérulentes liquides ou gazeuses sous forme d'attouchements, d'ir-
rigations, de fumigations, de douches ou môme de pulvérisations.
Le raclage de la cavité naso-pharyngienne à l'aide d'une curette spé-
ciale comme l'a indiqué Meyer (de Copenhague), est difficilement ap-
plicable sur quelques points de la région.
Quant au traitement du coryza caséeux, il est très-important, avant
de l'instituer, que le diagnostic soit bien établi, afin de ne pas inter-
venir autrement que par des irrigations ou des douches nasales ou
mieux encore, comme il résulte de l'observation de M. Fauvel, par le
curage des fosses nasales avec la simple pince à polypes.
ÉPAISSISSEMENTS DE LA MEMBRANE MUQUEUSE DES FOSSES NASALES.
Cette membrane présente parfois une tuméfaction générale ou par-
tielle, mais souvent assez considérable pour que le passage de l'air dans
les fosses nasales se trouve notablement gêné.
Étiologie. — Cette affection paraît se développer plus fréquem-
ment chez l'enfant que chez l'adulte; elle atteint le plus souvent les
sujets d'un tempérament lymphatique, et serait liée quelquefois, sui-
vant Boyer, à une diathèse scrofuleuse, dartreuse ou syphilitique.
M. Fauvel dit l'avoir souvent observée aussi à la suite d'arrachement
de polypes.
Anatomie pathologique. — Quand celte hypertrophie n'occupe pas
toute la région, elle paraît siéger de préférence sur la portion de mu-
queuse qui se trouve en arrière et au-dessous du cornet inférieur.
A l'examen direct, la muqueuse est rougeâtre, épaissie, souvent très-
vasculaire. L'examen microscopique montre une hypergenèse de ses
éléments normaux el surtout des éléments glandulaires.
Cette affection, qu'on reconnaît facilement d'après ses caractères
anatomiques et les troubles fonctionnels auxquels elle donne lieu, se
montre ordinairement dans les deux narines; les exceptions à cette
règle sont fort rares.
Symptomatologie. — Ces troubles fonctionnels sont une altération
plus ou moins prononcée de la voix, qui devient nasonnée, une assez
grande gêne de la respiration pour qu'il soit nécessaire de tenir presque
constamment la bouche entr'ouverte ; les malades se plaignent sur-
tout de celte géne dans le décubilus. Outre ces symptômes, on observe
encore des épistaxis fréquentes, la perte de l'odorat, quelquefois même
AFFECTIONS DES FOSSES NAS VLES. 723
celle de l'ouïe. En un mot, on peut retrouver ici la plupart des sym-
ptômes du coryza chronique.
Diagnostic. — On pourrait, au premier abord, facilement confondre
cette affection avec un polype muqueux ou fibreux, ou bien encore
avec une déviation de la cloison. Mais la marche de l'affection, la dif-
fusion de l'empâtement, l'impossibilité où se trouve le malade de res-
pirer exclusivement par le nez, sont des signes pour ainsi dire patho-
gnomoniques de l'épaississement de la pituitaire.
Traitement. — Si l'affection se rattache à une maladie générale,
il faudra tout d'abord avoir recours à un traitement général; en outre
les moyens locaux qui pourront être employés avec avantage sont :
1° Les astringents, soit en injections tels que le nitrate d'argent, soit
en poudres.
2° La dilatation, que Ledran employait a l'aide de cordes à boyau de
plus en plus grosses ou de canules flexibles.
3° La cautérisation faite, soit avec un bourdonnet enduit d'une solu-
tion de nitrate d'argent, soit avec le même sel conduit à l'aide d'un
porte-caustique ; dans ces derniers temps on a employé avec succès
la cautérisation à l'aide de la galvano-caustique (Voltolini).
4° Les scarifications au moyen d'une petite lancette à ressorts toute
spéciale.
5° Enfin l'excision à l'aide de ciseaux droits qu'on porte le long de la
paroi externe de la muqueuse. Ce dernier mode de traitement, avec
les cautérisations, est peut-être le meilleur moyen d'éviter les réci-
dives.
OZÈNE, TUNAISIE.
La plupart des auteurs confondent dans une même description les
ulcères des fosses nasales et Yozène ou punaisie. Dans la plupart des
cas, il est vrai, cet état particulier désigné sous le nom à'ozène dépend
de la présence d'ulcères ou n'est qu'une complication d'une affection
générale, mais cependant on peut aussi le rencontrer isolément.
C'est pourquoi nous avons cru devoir en faire l'objet d'une description
spéciale.
ISozène ou punaisie est une affection caractérisée par une extrême
fétidité de l'haleine. On a donné le nom de panais aux malheureux
qui en sont atteints.
Étiologie. — Celte maladie, très-commune, peut être rattachée à un
grand nombre de causes. Dans la plupart des cas elle se rattache à la
syphilis. Très-souvent aussi l'ozène lient h une diathèse scrofulcuse ou
herpétique. Le coryza chronique, la phlegmasie chronique de la pi-
tuitaire, la présence dans les fosses nasales ou dans les sinus d'ulcé-
72/| AFFECTIONS DES ORGANES DE L 'OLFACTION.
râlions, d'un cancer, d'une tumeur quelconque, d'un polype, d'un
corps étranger, la nécrose des os du nez, engendrent le plus souvent
au bout d'un certain temps, la punaisie.
Mais on peut aussi la renconlrer chez des individus bien constitués
qui ne présentent aucune diathèse et chez lesquels l'examen rhinosco-
pique ne fait rien découvrir. Dans ces cas, la punaisie, comme l'a fort
bien expliqué Trousseau, est due à une altération des sécrétions
nasales. On sait, en effet, que toutes les sécrétions qui sont en contact
avec l'air s'altèrent dans leur composition si elles ne sont pas renou-
velées. C'est à cette forme que Trousseau donne le nom d'ozène consti-
tutionnel. Elle a été attribuée pendant longtemps à la déformation du
nez par l'écrasement de sa racine, mais on a reconnu depuis qu'il n'y
avait qu'une simple coïncidence dans les cas où ces deux phénomènes
étaient simultanément observés. Cette punaisie constitutionnelle ne se
rattache donc à aucune cause connue, et peut être comparée en cela
à cette fétidité des pieds qu'on observe chez des personnes très-bien
portantes, et qui ont des soins de propreté suffisants ou bien encore
à l'odeur exhalée par la peau elle-même chez certains individus.
Anatomie pathologique. — Au point de vue de F'anatomie patholo-
gique, cette affection n'offre rien de particulier; car les sécrétions
elles-mêmes ne diffèrent pas des mucosités normales. D'ailleurs,
comme elle n'entraîne jamais la mort par elle-même, on n'a pas eu
jusqu'ici l'occasion d'étudier les lésions cadavériques qu'elle peut pré-
senter. Hodenus prétend, mais sans preuves à l'appui, qu'il s'agit là
d'une affection des branches terminales du nerf olfactif. Blandin
l'attribuait à une lésion des sinus ethmoïdaux, lésion consécutive à
une altération de la muqueuse qui tapisse ces cavités; d'autres au-
teurs placent le point de départ de la punaisie dans les sinus frontaux,
d'autres enfin dans les sinus sphénoïdaux ou dans les sinus maxil-
laires. Mais ce ne sont là que des hypothèses.
Ce qu'on peut affirmer, c'est que toute altération des cavités qui
viennent s'ouvrir dans les fosses nasales peut déterminer la punaisie.
Il se peut même qu'il y ait punaisie bien constatée, sans qu'on trouve
la moindre altération dans les fosses nasales, le point de départ de
celte punaisie se trouvant alors dans l'une de ces cavités.
Symptomatologie. — Cette affection est caractérisée par la féti-
dité de l'haleine; cette fétidité est plus ou moins intense, selon les
maladies auxquelles l'ozène se rattache; mais l'ozène syphilitique
est de beaucoup le plus fétide, tellement même qu'une pièce dans
laquelle est passé un syphilitique atteint d'ozène en conserve l'odeur
longtemps encore après son passage. Cette odeur est caractéristi-
que, comme du reste celle de l'ozène cancéreux et de l'ozène scro-
l'ulcux.
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 725
La punaisie simple ou constitutionnelle a de môme une odeur parti-
culière qui peut servir à établir le diagnostic. Celle-ci est surtout fré-
quente chez les jeunes filles à l'époque de la puberté ; elle augmente
au moment des règles.
Quand l'altération d'origine syphilitique devient plus étendue, il se
fait un écoulement permanent d'un liquide séro-sanieux d'autant plus
fétide que des parties plus profondes sont affectées. L'odorat se
trouble sensiblement, ce qui avait été déjà reconnu par Baillou, qui
écrivait : « II est une espèce d'anosmie qui vient dans le troisième
temps de la vérole, lorsque l'intérieur des narines a été rongé et
ulcéré. »
Quant à Vozène herpétique, il s'observe le plus souvent en même temps
que des ophthalmies dites scrofuleuses, et en môme temps que le gon-
flement de la lèvre supérieure. On le reconnaîtra d'ailleurs facilement
à la présence d'autres symptômes de la diathèse herpétique ou de
la diathèse scrofuleuse.
D'une façon générale la fétidité caractéristique de l'ozène devient
plus accusée, si par une cause quelconque il survient une phlegmasie
de la membrane pituitaire.
Diagnostic — Il sera bien important au point de vue du diagnostic
de distinguer tout d'abord si la mauvaise odeur exhalée par un ma-
lade provient de la bouche ou des fosses nasales. 11 est bien certain
que souvent des cas d'ozène ont dû passer inaperçus par cette seule rai-
son qu'on attribuait à la bouche la mauvaise odeur exhalée par les fosses
nasales, d'autant plus que le malade lui-même n'a pas plus conscience
de l'une que de l'autre. Il est d'autant plus facile de les confondre dans
les débuts que ces odeurs dans les deux cas sont dues aux mômes
causes, les unes à l'hypersécrétion des amygdales, les autres à l'hy-
persécrétion des glandes de la pituitaire. M. le docteur Moura a même
démontré que c'est aux produits de sécrétion et à leur séjour trop
prolongé dans l'arrière-gorge qu'il faut attribuer la fétidité de la plu-
part des angines glanduleuse de la base de la langue. Dans les cas où
il y a mauvaise odeur de l'haleine sans qn'on puisse savoir si elle vient
de la bouche ou des fosses.nasales, le meilleur moyen d'en reconnaître
la source est, comme l'a indiqué Trousseau, de recommander au ma-
lade de fermer alternativement le nez ou la bouche quand il respire.
Pronostic. — Des diverses variétés d'ozène, Vozène syphilitique est
de beaucoup le plus grave, s'il est abandonné à sa marche naturelle;
mais il est beaucoup plus facile à guérir, dès qu'on en a reconnu la
nature.
Il n'y a malheureusement pas de remède spécifique contre les
autres espèces d'ozène qui récidivent si facilement, et n'ont souvent
aucune tendance à la guérison. Elles n'entraînent jamais d'accidents
726 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
mortels, mais sont une source d'ennuis perpétuels, et l'on voit les
malades qui en sont atteints devenir facilement hypochondriaques.
Traitement. — Quand l'ozène est idiopathique, il est extrêmement
difficile à guérir. Tout a été essayé : des poudres insufflées, des injec-
tions de toutes sortes, d'eau salée, d'eau phéniquée, de teinture d'iode,
d'alcool, de solutions de nitrate d'argent, de chlorate de potasse, de
permanganate de potasse, d'une solution alcoolique de sublimé forte-
ment étendu d'eau, des solutions aqueuses de bois de Campêche pré-
conisées par les Américains ; Sauvages prescrivait l'usage du tabac, etc..
De toutes ces substances, ce sont le chlorate de potasse et le perman-
ganate de potasse qui paraissent avoir fourni les meilleurs résultats;
le permanganate fait disparaître l'odeur instantanément. Mais ces in-
jections doivent être renouvelées souvent et pendant longtemps. On
peut les pratiquer très-facilement, et sans aucune fatigue pour le ma-
lade, avec la seringue naso-pharyngienne dont nous avons représenté
le dessin plus haut. Les grands lavages avec un appareil siphoïde ana-
logue à celui qu'a imaginé M. Potain pour les épanchemenls puru-
lents de la plèvre semblent aussi avoir donné des résultats assez
satisfaisants.
Cazenave (de Bordeaux) se sert de bougies emplastiques ou de
sondes rigides pour porter directement dans les fosses nasales les
agents modificateurs.
Si l'ozène se rattache à une affection des os du nez, à la nécrose par
exemple, le chirurgien devra chercher à reconnaître à quel os appartient
la partie nécrosée, et, selon que cette partie sera plus ou moins acces-
sible, procéder à son extraction. En pareil cas, l'extraction des séques-
tres supprime instantanément la fétidité de l'haleine.
Quant à l'ozène syphilitique, outre le traitement que nous avons in-
diqué plus haut, il faudra avoir recours à un traitement général
(mercuriaux, iodure de potassium). De même dans l'ozène herpé-
tique on pourra employer avec avantage les préparations arsenicales,
l'iode, les sulfures, l'huile de foie de morue, etc. Si l'ozène se rattache
à la diathèse strumeuse, on aura recours à une médication topique.
Dans les cas d'angines où la mauvaise odeur de l'haleine est due à
l'altération des produits de sécrétions des amygdales, le massage ou
la compression de ces glandes, les émétiques, les irrigations anti-
septiques répétées et surtout l'excision des tonsilles seront de bons
moyens de traitement.
ULCÈRES DES FOSSES NASALES.
Les ulcères que l'on rencontre dans les fosses nasales sont de deux
sortes : ils sont simples ou spécifiques, les premiers bénins, sans
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. Ml
odeur; les seconds malins, putrides avccozèneet présentant, du reste,
dans cette région comme partout ailleurs, diverses variétés selon les
affections générales auxquelles ils se rattachent.
Étiologie. — Les traumatismes de toutes sortes atteignant cette ré-
gion déterminent quelquefois des ulcères. 11 en est de môme de la
syphilis, du cancer, de la scrofule, du scorbut, du rachitisme, de
Fherpétisme, du lymphatisme, en un mot, de toutes les causes de
débilité générale.
Des maladies graves infectieuses, telles que la morve, les fièvres
éruptives, la fièvre typhoïde, qui plus souvent fait naître des ulcéra-
tions dans le larynx, déterminent parfois aussi la présence d'ulcères
dans les fosses nasales.
Toutes les affections de la peau peuvent s'accompagner d'ulcéra-
tions dans ces cavités, ainsi que dans toutes les muqueuses voisines
des orifices.
Le coryza chronique, comme nous l'avons vu, est souvent aussi
compliqué d'ulcères, mais il est exceptionnel de voir ces derniers
succéder au coryza aigu; cependant quelques cas de ce genre ont été
rapportés, un entre autres, par Gendrin. Il est très-fréquent, au con-
traire, de les voir survenir par suite de la présence, dans les fosses
nasales, de corps étrangers, de calculs, de polypes.
Il y a, en outre, certaines professions qui paraissent souvent donner
lieu à la production d'ulcères dans cette région ; c'est ainsi qu'on les
observe chez les ouvriers qui emploient le vert de Schweinfurt ou ar-
sénite de cuivre, M. Gubler a même mentionné la perforation de la
cloison nasale chez ces ouvriers. Ceux qui préparent le bichromate de
potasse en traitant le chromate par l'acide sull'urique, sont souvent
atteints d'ulcères dans les fosses nasales, de même que les ouvriers
tapissiers qui réparent des vieux meubles et, par -suite, respirent des
poussières de crin.
Anatomie pathologique. — Ces ulcérations sont très-variables en
nombre, en étendue et en profondeur; elles diffèrent aussi par leur
siège selon les affections dont elles dépendent. Tantôt elles ne sont
constituées que par un léger pertuis qui donne issue à un liquide épais,
visqueux et fétide, tantôt elles sont beaucoup plus larges et peuvent
acquérir le volume d'une pièce d'un franc. De même pour la profon-
deur, elles consistent dans bien des cas en une érosion de la muqueuse,
elles sont alors bénignes. Il est même une variété particulière de ces
ulcérations décrite par le docteur Ure sous le nom d'érosions follicu-
leuses. Cependant les ulcérations, quelque petites qu'elles soient, lors-
qu'elles siègent sur la cloison peuvent rapidement en amener la per-
foration. D'autres fois elles entraînent de véritables pertes de sub-
stance et perforent entièrement la muqueuse; dans ces cas, le liquide
728 AFFECTIONS MES 01U1ANKS DE l'oïJ'A CTION.
qui s'écoule est d'autant plus l'étide que l'ulcère a plus de profondeur.
Le siège varie selon que ces ulcères sont scrofuleux ou syphiliti-
ques; bien qu'on ne puisse établir de règles précises à ce sujet, on
a cependant remarqué que dans la scrofule, surtout chez les enfants,
ces ulcérations paraissaient siéger de préférence à l'entrée des na-
rines. Les ulcérations de nature syphilitique passent la plupart du
temps inaperçues parce que contrairement à celles dont nous venons
de parler, elles siègent de préférence à la partie postérieure des fosses
nasales et jusque dans la cavité naso-pharyngienne. L'exploration
dans ces cas est beaucoup plus difficile, et l'examen rhinoscopique
lui-même ne parvient pas toujours à les faire découvrir. Cependant on
peut aussi rencontrer des ulcérations syphilitiques à la partie antérieure
des fosses nasales.
Symptomatologie. — Les symptômes sont très-variables, selon qu'on
a affaire à des ulcères bénins ou à des ulcères malins.
Les premiers qui, dans bien des cas, passent même inaperçus, don-
nent lieu tput simplement à un peu d'enchifrènement, à une légère
sensation de gêne, de démangeaison, quelquefois même à une légère
douleur, à un suintement muqueux strié de sang, le plus souvent sans
odeur et à un peu de nasonnement de la voix.
11 n'en est plus de même lorsqu'on a alfaire à des ulcères malins ou
profonds. Outre la plupart des symptômes qui se rencontrent dans le
coryza chronique, l'enchifrènement, l'écoulement d'un mucus épais,
purulent, verdâtre, strié de sang, le rejet de croûtes épaisses, le nason-
nement de la voix, on observe un caractère tout spécial ; c'est la
fétidité de l'haleine, ozène ou punaisie, dont nous avons déjà parlé.
Les sympLômes varient d'ailleurs suivant qu'on a affaire à la scrofule
ou à la syphilis.
Les ulcérations scrofuleuses, en raison de leur siège, donnent lieu
au gonflement des tissus du nez et au boursouflement du pourtour des
narines, de la lèvre inférieure qui impriment un cachet spécial à la
physionomie des enfants d'une constitution dite scrofuleuse. Les gan-
glions sous-maxillaires et parotidiens auxquels aboutissent les vaisseaux
lymphatiques de celte région, comme on peut le voir sur la ligure 127,
se tuméfient et s'enflamment. Ces mêmes ganglions seront encore
atteints quand l'inflammation siégera sur la portion du piluitaire
qui tapisse l'intérieur des narines. Mais si l'ulcère siège sur la pilui-
taire des fosses nasales et des sinus et provoque l'inflammation des
vaisseaux lymphatiques de cette membrane, celle-ci peut se propager
aux ganglions situés sur les parties latérales ou postérieures des arrière-
narines, en dehors du pharynx et être le point de départ d'adéaites.
L'anatomie d'ailleurs rend parfaitement compte de ce résultat; on
voit, en effet, sur la pièce représentée figure 13û, que tous les réseaux
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. '29
et les troncs lymphatiques de la partie supérieure des fosses nasales,
y compris le cornet inférieur, que tous ceux des sinus frontaux,
cthmoïdaux, sphénoïdaux et maxillaires, s'anastomosent entre eux et
vont se rendre t\ la partie supérieure du pharynx, sur les parois laté-
rales au-dessus de l'embouchure de la trompe d'Eustachc. A ce niveau
FiG. 134. — Réseau et troncs lymphatiques de la pituitaire des fosses nasales
et des sinus (1).
Pièce déposée au inusce Orfila, par M. Péan, sous le n° 716.
ils s'anastomosent avec ceux de la partie correspondante du pharynx
dont ils traversent les parois latérales pour aller se jeter dans un gan-
glion situé immédiatement en arrière de ce conduit.
Les réseaux et troncs lymphatiques de la partie inférieure des na-
rines, du méat inférieur et du plancher des fosses nasales s'anastomo-
sent entre eux et vont se rendre en arrière au-dessous de la trompe
(1) Les vaisseaux lymphatiques de cette région ont été découverts par M. Péan pendant
le concours d'aide d'anatomie qui eut lieu en 1858, deux mois avant que M. Ed. Simon
ait pu en injecter. On voit sur la pièce déposée par ce dernier au musée Orfila, qu'il
avait pris pour un lymphatique rétro-pharyngien une des artères longues et nombreuses
qui se trouvent dans cette région et qui est d'ailleurs injectée au suif coloré.
730 AFFECTIONS DES ORGANES DE i/OLFACTION.
sur la paroi latérale du pharynx. Là ils s'anastomosent avec le réseau
lymphatique voisin de la lace supérieure du voile du palais el delà
pari ic correspondante du pharynx et traversent le pharynx pour aller
se jeter dans un ganglion situé plus has que le précédent. Il en résulte
que, suivant la hauteur à laquelle l'abcès ganglionnaire est placé en
arrière du pharynx, on peut soupçonner à quel niveau siège l'inflam-
mation ou l'ulcère qui a été le point de départ de l'adénite.
Les ulcérations syphilitiques donnent lieu à l'écoulement d'un
liquide sanieux, noirâtre de la plus grande fétidité; elles entraînent
souvent la destruction de l'os ou du cartilage sous-jacent, les parties
environnantes sont tuméfiées, épaissies, deviennent rouges, fongueuses,
douloureuses. C'est ainsi qu'on voit les yeux devenir le siège de fluxions
intenses avec larmoiement et chémosis. Dans quelques cas, ces ul-
cères finissent par se réunir et ne plus former qu'une seule plaie ; ces
ulcères donnent lieu en outre, par suite de l'écoulement continuel de
matières en décomposition, à des phénomènes généraux tels que
l'inappétence, l'amaigrissement, de la diarrhée, etc. Quelquefois même
on observe des symptômes cérébraux graves, et il n'est pas sans exem-
ple que la maladie se termine par l'infection purulente.
Diagnostic — Le diagnostic des ulcères des fosses nasales n'offre
pas de grandes difficultés, surtout avec le secours delà rhinoscopie.
Toutefois dans un certain nombre de cas, ils passent inaperçus.
Lorsqu'on les a découverts, l'important est de savoir s'ils sont idiopa-
thiques ou symptomatiques.
Quant il y a ozène avec nécrose des os du nez, on devra aussitôt
supposer la syphilis ou la scrofule. Toutefois on pourra songer aussi
au cancer et à la morve.
Dans les fosses nasales comme ailleurs, les ulcères vénériens suppu-
rent beaucoup et saignent peu. En outre la céphalée, l'odeur infecte
exhalée, la marche, les complications, feront aisément reconnaître les
ulcères syphilitiques.
Les ulcérations scrofuleuses se distingueront par lescommémoratifs,
par l'âge et surtout par ce fait, que le plus souvent les ulcérations
scrofuleuses des fosses nasales succèdent au ramollissement de dépôts
tuberculeux.
Les ulcérations cancéreuses donnent lieu à un écoulement de sang
sanieux mêlé de pus dans lequel le microscope montre des éléments
caractéristiques.
Dans la morve et dans le farcin, les ulcérations qui siègent dans les
fosses nasales présentent une marche différente, elles sont générale-
ment précédées d'un abcès sous-muqueux. Ce qui distingue en outre
les rhinopathies morveuses, c'est qu'elles présentent à leur début sur
la muqueuse nasale, auprès de l'orifice antérieur, de petites pustules
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 731
arrondies, entourées d'un cercle rosé et plus tard des ulcérations sa-
nieuses tout autres que celles qui dépendent de la syphilis.
Dans les cas où Ton ne peut invoquer ni la scrofule ni la syphilis, ni
le cancer, ni ta morve, le chirurgien devra examiner les fosses nasales
dans le hut de rechercher s'il n'y existe pas un corps étranger, un
calcul, un polype, une tumeur osseuse, ou hien encore quelque affec-
tion de voisinage, une maladie du sinus maxillaire, par exemple.
Le diagnostic, comme on voit, dans le cas d'ulcères des fosses
nasales, consiste surtout dans la recherche des causes qui leur ont
donné naissance.
Pronostic — Il en est de même du pronostic, dont la gravité dé-
pend uniquement de l'affection générale à laquelle se 'rattachent les
ulcères. L'extrême gravité des ulcères syphilitiques et scrofuleux
dépend surtout des lésions osseuses qu'ils entraînent. On a même vu,
dans des cas rares, il est vrai, le nez entièrement détruit par suite de
la carie, et la suppuration, après avoir atteint une partie de la base
du crâne, s'étendre aux méninges elles-mêmes.
Boyer et Trousseau attachaient une importance toute particulière
aux ulcères qui se rattachent à l'herpélisme, en ce sens que, selon
eux, ils résistent à tout 'traitement et récidivent sans cause appré-
ciable.
Traitement. — Outre le traitement général qui devra être appliqué
dans les cas d'ulcères spécifiques ou scrofuleux, on se trouvera tou-
jours bien de recourir au traitement local que nous avons indiqué pour
le coryza chronique et même, lorsque cela sera possible, il ne faudra
pas craindre d'avoir recours aux cautérisations directes avec le nitrate
d'argent.
11 sera bon aussi, lorsqu'on connaîtra exactement le siège des ulcé-
rations, d'y porter souvent, soit par les narines, soit par le pharynx,
un pinceau imbibé de teinture d'iode.
Enfin des lavages avec l'eau de goudron, le phénate de soude,
ou mieux encore le permanganate de potasse, et d'autre part l'huile
de foie de morue, le vin de Coca (du Pérou), l'aloès donnés à l'inté-
rieur, se trouveront tout naturellement indiqués dans la plupart des
cas.
NÉCROSE DES FOSSES NASALES.
La nécrose des os qui entrent dans la composition des fosses nasales
ou rhinonécrosie peut être produite par différentes causes.
Elle peut succéder à un traumatisme, mais alors elle ne présente
rien de particulier. D'autres fois elle a pour cause la syphilis, enfin
732 AFFECTIONS DES OHGANES DE L'OLFACTION.
elle peut survenir à la suite des fièvres graves et en particulier d,e la
fièvre typhoïde.
Le rlrinonêcroslc syphilitique est habituellement précédée de l'ozène
et des ulcères dont nous avons parlé. On peut reconnaître par la vue
ou par le stylet, que les os sont nécrosés, en examinant, soit par les
narines, soit par la voûte du palais ou par les arrière-narines.
Quand le chirurgien reconnaît la présence de séquestres, il est in-
diqué, dès l'instant où. ils deviennent mobiles, de les extraire.
Au premier abord il semble que leur extraction par les narines soit
facile, mais quand on réfléchit à leur élroitesse on conçoit qu'il fau-
drait au moins agrandir leur ouverture par des incisions libératrices
pour pouvoir manœuvrer; dans tous les cas on ne devra songer à
retirer par cette voie que les séquestres petits et limités aux os de la
partie antérieure des fosses nasales.
Le docteur Rouge (de Lausanne) propose d'avoir recours à l'opé-
ration suivante qu'il a pratiquée avec succès un certain nombre de
fois. Le malade étant chloroformisé, on relève la lèvre supérieure en
haut, puis on incise la muqueuse du sillon gingivo-labial de la pre-
mière petite molaire droiLe à la gauche, tous les tissus étant coupés,
on arrive sur l'épine nasale antérieure, et alors la cloison est détachée
à sa base ; on peut ainsi introduire le doigt dans le nez et explorer
les fosses nasales; s'il est
nécessaire on peut ouvrir
une voie plus large encore,
en sectionnant les cartila-
ges des ailes du nez à leur
insertion maxillaire.
On n'extraira par la voûte
palatine que les séquestres
limités à la partie moyenne
du plancher et de la cloi-
son des fosses nasales et
seulement lorsque des ori-
fices fistuleux plus ou
moins larges se seront fait
jour secondairement à tra-
vers la voûte palatine et
verseront le pus dans la
cavité buccale. Dans ce cas, comme dans le précédent, des incisions
libératrices qu'il convient de bien diriger seront nécessaires, mais on
comprend que par cette voie on s'expose à laisser des pertes de sub-
stances très-préjudiciables. Lors au contraire que la nécrose porte sur
la partie la plus profonde et la plus reculée des os qui composent le
Fjg. 135 — Séquestre de la partie postérieure de la
cloison, des cornets et du plancher, dessiné d'après
nature (d'après un examen rhinoscopiqne fait par
MM. Ch. Fauvel et Ait. Fournier).
Fig. 136. — Les mêmes séquestres
de grandeur naturelle extraits sur
le malade par MM. Péan et Alf.
Fournier.
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 735
squelette des fosses nasales il n'est pas indiqué de suivre l'une de
ces deux voies; c'est pourquoi chez un malade de M. Alf. Fournier
après avoir constaté à l'aide du toucher digital et de la rhinoscopie
habilement pratiquée par M. Ch. Fauvel, que la moitié postérieure
de la cloison, des cornets et du plancher des fosses nasales était
nécrosée, M. Péan, guidé par l'index
de la main gauche, parvint à extraire
à l'aide de pinces spéciales convenable-
ment recourbées les séquestres volu-
mineux dont nous donnons les figures
ci-contre (fig. 135 et 136). Le malade
fut complètement guéri en quelques
jours alors qu'il avait été soumis depuis
plusieurs années à divers traitements
médicaux qui avaient complètement
échoué. Toutefois, il faut diriger la ma-
nœuvre avec le plus grand soin pour ne
pas saisir avec les séquestres la mem-
brane pituitaire plus ou moins adhé-
rente qui leur est adossée. Cette pré-
caution est d'autant plus importante
que l'opération entraîne nécessairement des hémorrhagies nasales
graves et que déjà les malades sont épuisés par une anémie très-re-
doutable.
Grâce à ces précautions, l'opération peut être rapidement suivie
de guérison, surtout si à la suite du traitement local le malade est
soumis à un régime convenablement approprié.
Nous n'entrerons pas dans de plus longs détails sur la rhinonécrosie
syphilitique, sachant que M. Fournier, avec lequel M. Péan a pratiqué
ce genre d'opérations, se propose d'en faire l'objet d'une intéressante
publication.
La rhinonécrosie consécutive aux fièvres graves et particulièrement
à la fièvre typhoïde a été signalée pour la première fois par M. Roger
qui, s'appuyant sur un certain nombre d'observations, admet la rhi-
nonécrosie typhique au même litre qu'on a admis une laryngo-nécrosie
typhique ou laryngo-typhus des Allemands.
Suivant M. Legroux, ces nécroses seraient favorisées le plus souvent
parla dessiccation de mucosités se concrétant dans les fosses nasales.
Pour prévenir cette grave complication, il suffirait donc d'avoir bien
soin, chez les sujets atteints de fièvre typhoïde, de débarrasser sou-
vent la bouche et les fosses nasales des mucosités et des croûtes qui
s'y forment et de recourir, à cet effet, à ceux des moyens détersifs
dont nous avons précédemment parlé.
12k
AFFECTIONS DES OllGANIiS IJE L'OLFACTION
CORPS ÉTRANGERS.
Nous diviserons ainsi l'étude des corps étrangers des fosses nasales:
1° Les corps étrangers venus du dehors;
2° Ceux qui s'y développent accidentellement;
3° Les animaux parasites qui s'y introduisent.
1° Corps étrangers venus du dehors: — Étiologie. — Ils s'observent
plus particulièrement chez les enfants : on sait, en effet, qu'ils ont la
mauvaise et commune habitude de s'introduire dans le nez des noyaux
de fruits, des pois, des haricots, de petites pierres, des fragments
de bois, en un mot, des objets de toute sorte. Chez l'adulte on observe
plus souvent des fragments de projectiles, de lames brisées de cou-
teaux, d'épées, etc. Il n'est pas rare d'y découvrir aussi des parties
d'aliments qui, au lieu d'avoir pénétré dans l'œsophage, sont venues,
soit par suite d'une brusque respiration, soit par suite d'une quinte
de toux, s'engager dans les arrière-narines.
Anatomie pathologique. — Le siège qu'ils occupent est variable;
généralement ils se trouvent sur le plancher des fosses nasales; il est
très-rare qu'on les rencontre au-dessus du méat moyen.
Leur volume est aussi très-variable. Si le corps est susceptible
d'absorber l'humidité du mucus, comme les pois, les haricots, etc.,
il augmente de volume, distend les parties, et offre des difficultés
d'autant plus grandes pour son extraction qu'il est plus ancien.
Quelquefois même les corps végétaux peuvent germer, et donner
lieu à des méprises : ainsi Renard, chirurgien de Bordeaux, croyant
extraire un polype du nez d'un enfant de trois ans, n'en retira qu'un
pois qui avait poussé des racines au nombre de dix à douze (Journal
de médecine, t. XV). On trouve une observation analogue dans les Actes
des curieux de la nature.
Quand ils ont une surface anguleuse et inégale, ils font saigner la
muqueuse, l'irritent et l'enflamment.
Symptomatologie. — La plupart de ces corps étrangers peuvent
séjourner dans les fosses nasales un certain temps, des années, plus
de vingt ans même sans causer d'accidents notables. Ce n'est souvent
qu'un léger sentiment de gêne, une sorte de chatouillement qui porte
les malades à éternuer, à se moucher fréquemment, puis ces sym-
ptômes disparaissent et le malade n'y porte plus aucune attention jus-
qu'à ce que le corps étranger s'étant déplacé ou ayant augmenté
de volume révèle de nouveau sa présence par des phénomènes plus
accusés.
La respiration devient alors gênée, la voie s'altère, les sécrétions
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 735
se troublent, deviennent plus abondantes et présenlent tous les signes
du coryza. Tantôt elles sont muco-purulenles, tantôt ulcéreuses et
s'accompagnent parfois d'épislaxis. L'ozôpc ne tarde pas à survenir
et devient de plus en plus appréciable; l'odorat est sensiblement
altéré. Les douleurs ne s'observent pas toujours, mais elles affectent
parfois un caractère névralgique qui a donné lieu à des erreurs de
diagnostic prolongées d'autant plus longtemps qu'elles sont très-opi-
niâtres, s'irradient dans les orbites, se montrent par accès et offrent
tous les caractères de la névralgie faciale, tels que le larmoiement
conjonclival et parfois des vomissements.
Diagnostic. — Il peut arriver qu'ignorant la présence d'un corps
étranger dans les fosses nasales, on attribue à toute autre cause
les accidents auxquels donne lieu ce corps étranger. Rullier {Diction-
naire des sciences médicales) rapporte le fait d'une petite fille atteinte
d'un gonflement douloureux et de suppuration intérieure du nez,
accidents contre lesquels échouait depuis longtemps déjà toute es-
pèce de médication, et qui disparurent aussitôt après l'extraction d'un
morceau de bois déjà altéré, ramolli et long d'un demi-pouce au
moins, dont il avait fini par reconnaître la présence dans la fosse
nasale droite.
Il en est ainsi de l'ozène qui accompagne si souvent la présence
d'un corps étranger dans les fosses nasales. Il est des cas, en effet, où,
ne sachant à quoi attribuer un ozène persistant depuis des années,
quelquefois même depuis l'enfance, chez des personnes d'ailleurs d'une
bonne santé, on a fini, après des recherches et des examens répétés,
par découvrir un corps étranger introduit dans les fosses nasales très-
longtemps auparavant. Dans ces cas, l'ozène disparaît aussitôt après
l'extraction du corps étranger.
M. Legouest a été appelé à extraire de cette région un fragment
de crayon de charpentier, long de 7 centimètres. On s'était servi du
crayon comme d'un poignard et l'instrument, pénétrant obliquement
au-dessus de l'aile du nez du côté gauche, s'était, à travers la cloison
perforée, profondément engagé par la pointe dans la paroi externe
de la narine droite. Comme il s'était rompu au-dessous du niveau de
la plaie d'entrée et que la cicatrisation de celte plaie s'était faite
rapidement, le malade, tourmenté par une suppuration abondante et
fétide, avait été traité pendant un an et demi, dans plusieurs hôpitaux,
pour une nécrose.
La gêne éprouvée par le malade, le calhétérisme, l'inspection directe
et les commémoratifs permettront d'éviter ces méprises.
Nous ne reviendrons pas ici sur le diagnostic différentiel des corps
étrangers avec les polypes et autres tumeurs des fosses nasales, ce
diagnostic ayant été fait à l'article consacré à l'élude des polypes.
7 M AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
Traitement. — Les malades se débarrassent quelquefois de ces corps
étrangers, soit en éternuant, soit en se mouchant fortement* mais si
par ces efforts le corps n'était pas expulsé, il faudrait procéder à son
extraction au moyen de pinces, de curettes ou d'autres instruments
dont l'indication sera saisie par le chirurgien lui-même.
Les petits projectiles de guerre qui ont pénétré dans les fosses na-
sales, soit en respectant, soit en fracturant les cornets ou la cloison
peuvent s'enclaver à leur point d'arrêt et doivent être extraits à l'aide
de la pince tire-balle ou poussés vers le pharynx, soit avec la spatule,
soit avec le doigt. Faute de débarrasser le blessé de ces corps étran-
gers, il s'établit autour d'eux, jusqu'à ce qu'ils se déplacent spontané-
ment et tombent dans la bouche, une irritation assez vive, quelque-
fois suivie de suppuration persistante.
2° Corps étrangers se développant accidentellement dans les fosses nasales.
— Parmi les corps étrangers qu'on trouve dans les fosses nasales, nous
devons mentionner certaines concrétions, de véritables calculs, qui
augmentent indéfiniment par l'addition de nouvelles couches à leur
surface. Ces rhinolithes, dont on trouve plusieurs observations dans les
auteurs anciens, ont été étudiés et décrits par M. Demarquay d'une
manière beaucoup plus complète qu'on ne l'avait fait jusqu'à ce jour.
(Archives génér. de méd., t. LXVIII.)
Anatomie pathologique. — - Ils sont formés, d'après une analyse faite
par M. Bouchardat, des éléments suivants: mucus, phosphate de chaux
et de magnésie, carbonate de chaux et de magnésie, chlorure de
sodium et quelques traces de carbonate de soude.
Dans certains cas, ils ont pour noyau un corps étranger venu du de-
hors ou une dent incisive; mais, clans d'autres, ils paraissent formés uni-
quement de matières calcaires, et l'on peut se demander alors s'ils se
sont formés aux dépens des sels qui se trouvent dans le mucus nasal
ou dans les larmes, ou des sels de ces deux liquides à la fois.
M. Mascarel rapporte un cas dans lequel il attribue la formation du
calcul à la présence d'un cornet fracturé, passé pour ainsi dire à
l'état de séquestre et devenu le noyau autour duquel se serait formée
la concrétion. Ce calcul pesait 7 grammes.
Leur volume, leur nombre, leur siège, sont variables. On a cité
des cas où ils avaient k centimètres de longueur sur 2 1/2 de largeur;
ils ont ordinairement une teinte noirâtre, grise ou blanchâtre.
Symvtomatologie. — Leur présence se révèle par les mômes signes
que ceux des autres corps étrangers; seulement l'examen direct révèle
quelque chose de plus que pour ces derniers, car si l'on introduit
une sonde, une pince ou une tige métallique quelconque, ces instru-
ments sont non-seulement arrêtés par le calcul, mais ils rendent un
son mat caractéristique.
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. làl
Traitement. — Ces calculs peuvent être retirés comme les corps
étrangers dont nous venons de parler. Toutefois, à cause de l'étroilesse
des narines, ils ne peuvent souvent être extraits qu'après avoir été
préalablement brisés.
3° Des animaux parasites s' introduisant dans les fosses nasales. —
Pour terminer ce qui a trait à la présence, dans les fosses nasales, de
corps étrangers, nous ajouterons qu'on y a trouvé des entozoaires et
même des ascarides, soit que ces vers s'y lussent introduits déjà formés,
soit que des larves d'insectes y eussent été déposées accidentellement
et eussent suivi leur évolution. HippolyteCIoquet, dans l'Osphrésiologie,
en rapporte un "assez grand nombre d'exemples.
Étiologie. — Les accidents produits par la présence de ces larves
d'insectes dans les fosses nasales s'observent encore assez fréquem-
ment dans les Indes, à Cayenne, au Pérou.
Ces insectes appartiennent généralement à la tribu des muscides.
Dans les pays chauds, c'est la lucilie hominivore ; en France, dans les
quelques cas très-rares qui ont été observés, c'était la mouche bleue de
la viande, Calliphora vomiloria (Coquerel). C'est principalement pendant
l'été que se produisent ces accidents dont l'apparition est encore favo-
risée par la mauvaise hygiène, la saleté, la présence d'un ozène, une
conformation particulière des narines (nez retroussé), etc.. Toutefois,
Coquerel fait observer que dans la Guyane, par exemple, les étrangers
aussi bien que les indigènes peuvent en être atteints.
Symptomatologie. — Au début, les malades éprouvent une sensation
de chatouillement dans les fosses nasales qui devient parfois assez pé-
nible pour déterminer des accidents nerveux d'une certaine gravité,
tels, par exemple, que des attaques d'hystéro-épilepsie (Legrand du
Saulle); en même temps que ces douleurs plus ou moins intenses, on
observe une céphalalgie généralisée, des épistaxis, un gonflement
caractéristique de la face et des paupières.
Si la maladie continue sa marche, on peut voir survenir les accidents
les plus graves; le nez et les narines se couvrent d'ulcérations, les os
propres se nécrosent, la racine du nez et les parois de l'orbite se
perforent, la face est en partie détruite, la base du crâne elle-même
peut être atteinte.
Ces lésions s'accompagnent de symptômes alarmants, fièvre intense,
délire, etc.
Au point de vue du pronostic, c'est donc une affection de la plus
haute gravité. En effet, ces vers s'accroissent très-rapidement dans
les fosses nasales. Cependant, si le malade parvient à les expulser par
le nez, la guérison peut se faire d'elle-même.
Traitement. — 11 consiste en de grands lavages avec des injections de
liquides chlorés, de solutions de sublimé à la dose de 5 centigrammes
NÉLATON. — PATH. CUIR. M. 47
738 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
pour 30 grammes d'eau, de tabac ou de térébenthine. Outre ce trai-
tement local, il faudra en même temps avoir recoins à une médication
., tonique. Enfin, si ces moyens échouent, il ne faudra pas craindre
de trépaner les sinus frontaux afin d'établi-r entre les cavités nasales
de larges communications qui permettent d'y faire directement des
injections.
TUMEURS LIQUIDES.
Les tumeurs liquides qu'on observe dans les fosses nasales sont des
tumeurs purulentes ou abcès et des tumeurs sanguines. Les premières
ayant été décrites plus haut, sous le titre d'abcès de la cloison, nous
n'y reviendrons pas ici. Nous dirons seulement quelques mots des
tumeurs sanguines.
A la suite d'une violence extérieure sur le nez, on a vu survenir
des ecchymoses ou de véritables collections sanguines, entre la mu-
queuse nasale et la cloison.
Cet épanchement peut être unique ou double; dans ce dernier cas
il communique avec celui du côté opposé, à travers le cartilage per-
foré, comme dans l'abcès de la cloison dont cette collection sanguine
peut n'être que le début.
Le pronostic et les indications curatives sont les mêmes que pour
toute autre tumeur sanguine. On emploie d'abord les résolutifs, et, en
cas d'insuccès, on donne issue au liquide, car si la poche s'enflammait
le pus pourrait attaquer, détruire même le cartilage de la cloison.
POLYPES DES FOSSES NASALES.
Les polypes des fosses nasales présentent des caractères anato-
miques, des symptômes, des conséquences tellement variables, que les
auteurs, suivant le point de vue où ils se sont placés, en ont admis un
grand nombre d'espèces. Nous mentionnerons quelques-unes de leurs
classifications : Ledran, Sabatier et Boyer divisent ces tumeurs en vési-
culaires, molles ou muqueuses, et en sarcomateuses ou dures. Lassus
en admettait quatre variétés : 1° vésiculaires ou muqueuses; 2° vas-
culaires; 3° squirrheuses ; h° carcinomateuses. A. Paré et Dionis les
partagent en cinq espèces : 1° celles qui résultent du relâchement de In
muqueuse; 2° vésiculaires; 3° charnues; L\° squirrheuses; 5° carcino-
mateuses. A. Bérard (article Nez du Dictionn. en 30 vol.) les divise
en : \° polypes muqueux; 2° polypes charnus; 3° polypes fibreux. Enfin
Gerdy, dans sa thèse sur les polypes, élève jusqu'à huit le nombre des
espèces; ce sont : 1° des polypes cclluloso-membraneux ; 2° mous et lar-
dacés; 3° fongueux; U° granuleux; 5° durs et fibreux; 6° sarcomateux;
7° cartilagineux, osseux, pierreux ; 8° mixtes cl composés.
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. /ûJ
Quant à nous, préoccupé surtout de la question purement pratique,
nous diviserons les polypes des fosses nasales en trois espèces princi-
pales, auxquelles il nous semble que. toutes les autres peuvent se ratta-
cher. Nous admettons donc: 1° des polypes muqueux ou myxomcs;
2° des polypes fibreux ou fibromes; 3° des polypes cancéreux ou carci-
nomes.
Les polypes muqueux sont beaucoup plus fréquents que les fibreux
et que les cancéreux.
ÉnoLOGiE. — Il est difficile de dire sous quelle influence se déve-
loppent les polypes des fosses nasales. Dans un certain nombre de cas,
ils paraissent avoir succédé à des violences extérieures, telles qu'une
chute, un coup sur le nez, etc. On en a vu naître après l'extraction
d'un corps étranger qui avait séjourné dans les fosses nasales. On les
a aussi rencontrés fréquemment chez les personnes sujettes au coryza,
et chez lesquelles le tissu de la membrane pituitaire était épaissi par
des phlogoses répétées; mais il y a lieu de se demander si les sym-
ptômes de coryza observés dans ces cas n'étaient pas l'effet plutôt que
la cause d'une tumeur polypeuse déjà existante. Enfin, parlerons-nous
des causes générales, scrofule, syphilis, conditions hygiéniques parti-
culières, etc.? Ici; comme dans d'autres maladies, on peut dire qu'on
a vu coïncider les polypes des fosses nasales avec tous les états géné-
raux possibles de l'économie. Ce qu'il y a de moins contestable sur ce
point, c'est que les polypes muqueux ou vésiculeux se montrent sur-
tout chez les individus d'un tempérament lymphatique.
Quant à la cause prochaine des polypes, la science ne possède que
des hypothèses. Ainsi, on a attribué leur formation à l'obstruction d'un
ou de plusieurs cryptes muqueux, qui se gonflent parles sucs surabon-
dants dont ils sont abreuvés. Walter prétend qu'ils sont dus à une irri-
tation des orifices des vaisseaux qui rampent dans la muqueuse, d'où
exhalation de lymphe plastique qui se concrète et s'organise comme
le tissu au sein duquel se rendent ces mêmes vaisseaux. Cette dernière
théorie nous mène à la théorie de Hunter, d'après laquelle du sang
sorti des vaisseaux, s'organisant de diverses manières, produirait ces
tumeurs. Mais, avec ces théories, il nous paraît impossible d'expliquer
pourquoi la même cause produirait un polype muqueux chez celui-ci,
fibreux chez celui-là, et cancéreux chez un troisième; évidemment la
cause première nous échappe.
Ajoutons, en terminant ce qui a trait à l'étiologie, que les deux sexes
y sont également sujets, qu'on les observe à toutes les périodes de la
vie, notamment à l'âge adulte.
Anatomie et physiologie pathologiques. — Nous étudierons succes-
sivement les diverses variétés de polypes.
Les polypes muqueux ou mous, demi-transparents, d'un gris blan-
7Ù0 AFFECTIONS UES ORGANES DE L'OLFACTION.
châtre à l'extérieur, sont remarquables surtout par leur friabilité
La forme des polypes muqueux est très-variable; ils sont en général
constitués par une masse renflée et par un pédicule qui en est le point
d'origine ou d'implantation. Ce pédicule, ordinairement unique, est
quelquefois long et grêle, alors la tumeur Hotte librement dans les
cavités nasales pendant les mouvements d'inspiration et d'expira-
tion. D'autres fois ce pédicule est court et épais, sans ligne de démar-
cation bien tranchée avec la tumeur ; il est .môme nul dans certain
cas, et celle-ci est dite alors sessile. Le corps de la tumeur, générale-
ment lisse, affecte une forme ovoïde tant qu'il n'est pas d'un très-
grand volume. Enfin quelquefois ces polypes se présentent réunis sous
forme de grappes.
Les polypes muqueux prennent le plus souvent naissance sur un
point variable de la paroi externe, rarement sur les parois interne et
inférieure. On a vu de petites végétations polypeuses naître sur la face
nasale et môme sur le bord libre du voile du palais. Enfin, on trouve
dans les fosses nasales des polypes qui ont pris naissance dans les ca-
vités voisines, notamment dans les sinus frontaux et maxillaires.
Les polypes, en s'accroissant, finissent par remplir toute la fosse
nasale ou les deux fosses nasales, quand les deux sont prises en même
temps, et viennent faire saillie aux ouvertures antérieures et posté-
rieures.
Ils sont formés de vacuoles minces, molles, s'écrasant à la pression
et se réduisant à quelques filaments cellulaires par suite de l'effusion
du liquide séreux qui les imbibe. Leurs vaisseaux, extrêmement fins,
ne sont guère marqués qu'au niveau du pédicule. Il n'y a point de
nerfs dans le tissu homogène, aréolaire, qui les constitue. Lorsque ces
polypes sont anciens, leurs vacuoles peuvent s'indurer, devenir grisâ-
tres, opaques, moins imbibées de liquide et un peu plus vasculaires
qu'au commencement. Ils sont alors appelés la?*dacés. Gerdy croit que
ces derniers polypes n'ont pas toujours été mous, vésiculaires, qu'ils
peuvent, en un mot, apparaître de prime abord sous cette dernière
forme. Parfois aussi ils sont tremblotants comme de la gelée (polypes
gélatineux).
Enfin, tout récemment, dans son service à l'hôpital Saint-Louis,
M. Péan a eu occasion d'observer un véritable kyste sanguin qui avail
pris naissance sur la cloison. Cette petite tumeur molle, bleuâtre,
transparente, avait au premier abord l'aspect d'un polype muqueux.
Les polypes mous ou glandulaires de la pituitaire sont rarement
uniques, lors même qu'ils sont développés d'un seul côté ; le plus sou-
vent ils sont multiples et prennent naissance sur les portions de la
muqueuse les plus riches en glandes, c'est-à-dire au niveau des cornets
et des méats. C'est ainsi qu'il est fréquent d'en rencontrer plusieurs
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 7M
développés à la surface du cornet inférieur ou même à la surface des
cornets moyen et supérieur.
Ces polypes muqueux se développent dans le tissu cellulaire de la
pituitaire et ne dépassent pas la muqueuse. Toutefois M. Gosselin dit
avoir constaté, dans quelques cas tres-rares, des adhérences avec les
os sous-jacents. Parfois, sur la muqueuse qui les entoure, on trouve de
petites nodosités blanchâtres qui, suivant quelques auteurs, seraient
le point de départ de nouveaux polypes.
D'une façon générale, au point de vue histologique, les polypes
muqueux sont constitués par une variété de tissu conjonctif à laquelle
Yirchow donne le nom de tissu muqueux et qui présente quelque
analogie avec le tissu embryonnaire du cordon ombilical. Ils sont
recouverts à leur surface extérieure par l'épithélium de la muqueuse
pituitaire. L'élément fondamental de ces polypes est composé de cel-
lules entre lesquelles on constate la présence d'une certaine quantité
de substance ptyaline et gélatineuse, et qui sont elles-mêmes en-
tourées d'une trame conjonctive; les polypes varient d'aspect et de
consistance selon que prédomine, dans leur structure, cette matière
gélatineuse ou la trame conjonctive. Ces cellules, petites, arrondies
au début, deviennent plus tard fusiformes et étoilées, et même, sui-
vant MM. Cornil et Ranvier, elles ne sont jamais tout à fait rondes.
M. Robin, en 1852, a fait connaître une variété de. polypes mu-
Fic. 137. — Polype muqueux des fosses nasales, de structure glandulaire.
(De la collection de M. Péan.)
queux dus à l'hypertrophie des glandes de la muqueuse nasale. Nous
en avons vu plusieurs exemples analogues à celui dont le dessin est
ci-contre (voy. 137) et dont l'examen histologique a été fait par Or-
donez. Dans cette variété, on trouve, au-dessous de la pituitaire qui
7/|2 AFFECTIONS DES ORGANES DE i/OLFACTION.
les recouvre, une couche celluleuse, gorgée de liquide œdémateux,
peu riche en glandes; d'autres fois, au contraire, les polypes sont
plus fermes, plus jaunâtres, pourvus de vaisseaux plus apparents, et
surtout ils sont plus denses, moins faciles à écraser. A la coupe on
voit qu'ils contiennent au-dessous de la muqueuse qui les entoure
un réseau cellulaire à mailles plus serrées, moins gorgé de liquide,
plus riche en tissu solide, grisâtre, dans lequel le microscope révèle la
présence d'une proportion de glandules très-abondantes, et qui par
leur structure et par leur conformation rappellent manifestement celles
des glandes de la pituitaire : on reconnaît aisément que ces glandules
sont hypertrophiées.
Il est assez fréquent de rencontrer des polypes semblables dans les
fosses nasales postérieures, comme on peut le voir dans la figure ci-
contre (fig. 138), mais bien qu'ils soient multiples, leur nombre est ha-
Fig. 138. — Polype glandulaire de la partie postérieure des fosses nasales.
i. Cloison médiane. — 2. Cornet moyen. — 3. Fosselte de Rosenmuller. — i. Partie supérieure
du voile du palais. — 5, 5, 5. Polypes. (De la collection de M. Ch. Fauvel.)
bituellement limité et, quel que soit le volume qu'ils sont susceptibles
d'acquérir, ils se bornent généralement à refouler les narines et à faire
saillie par les ouvertures antérieures et postérieures des fosses nasales
en revêtant une forme de plus en plus allongée et pédiculée.
A côté de ces polypes multiples, il en existe une variété rare
dont M. Péan a vu un exemple chez une jeune malade qui lui avait
été adressée par le docteur Serrière et qu'il a traitée en 1868, dans
son service à l'hôpital de Lourcine. Cette variété offrait ceci de par-
ticulier que la pituitaire, dans toute son étendue, aussi bien au
niveau des deux faces de la cloison médiane qu'au niveau de la paroi
externe des cavités nasales et dans les sinus maxillaires, ethmoï-
daux, frontaux et môme sphénoïdaux, avait donné naissance à des po-
lypes de forme variable, dont le pédicule était plus ou moins étroit,
dont le volume variait d'un grain de millet à celui de l'extrémité
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 7/|3
du pouce. Il en résultait que la région nasale était très-déformée.
Non-seulement, en effet, les narines, les arrière-narines et une
partie du pharynx étaient complètement obstruées par ces produc-
tions morbides, mais encore les faces latérales du nez, sa racine et les
bosses frontales elles-mêmes étaient refoulées dans tous les sens et
avaient pris une forme irrégulière dont l'aspect repoussant tranchait
avec le reste de la face qui avait conservé son aspect primitif.
L'opération démontra, comme le diagnostic l'avait prévu, que ces
polypes offraient des caractères bien différents de ceux que l'on ren-
contre le plus ordinairement dans cette région. Dans une partie de leur
étendue ils étaient mous et friables, 'dans l'autre durs, résistants et
comme soutenus par une base osseuse. Cinq ou six séances durent
être consacrées, à plusieurs jours d'intervalle, à l'ablation de ces
masses morbides, et chaque fois une portion considérable put être
extraite. De la sorte, les cavités nasales ne tardèrent pas à redevenir
perméables, sans que la malade ait éprouvé de symptômes autres que
l'hémorrhagie qui avait accompagné chacune des séances opératoires.
Mais le chirurgien ne tarda pas à se convaincre que s'il était facile
et presque sans danger d'extraire tous les polypes contenus dans les
fosses nasales, par contre, il était à peu près impossible d'extraire en
totalité les polypes contenus dans les sinus. En effet, il était parvenu
a en extraire la plus grande partie, lorsque, quelques jours après,
la malade fut prise, sans raison apparente, d'une méningite qui l'em-
porta en quarante-huit heures.
L'autopsie, faite avec le plus grand soin par MM. Hubert et Malassez,
confirma le diagnostic et démontra que toutes les productions dont le
volume avait été assez considérable pour qu'elles pussent être atteintes
avaient disparu, sauf au niveau des sinus frontaux, des sinus sphé-
noïdaux et des cellules de l'ethmoïde qui avoisinent la lame criblée.
Celle-ci avait été si bien refoulée par une quantité de polypes dont le
plus gros avait le volume d'une cerise, qu'elle avait cédé par places
et permis à ces tumeurs de s'engager dans la cavité crânienne en re-
foulant la dure-mère. Quant à la muqueuse des sinus, elle était le
point de départ de toutes ces petites productions polypeuses, et il
était hors de doute, en la voyant, que lors môme que la malade n'eût
pas succombé aux accidents inflammatoires produits du côté des mé-
ninges avoisinantes, la reproduction n'eût pas tardé à se faire dans l'in-
térieur des sinus.
Les polypes fibreux, d'un blanc terne ou jaunâtre, sont durs, résis-
tants, peu vasculaires ; ils crient sous le scalpel et donnent à la coupe
une surface lisse, quelquefois inégale, mamelonnée, sur laquelle on
reçonnaît que la tumeur est formée de fibres rassemblées en faisceau
dont le point de départ est au pédicule. — Ces polypes dépendent d'une
.AFFECTIONS DES OllGANES DE L'OLFACTION.
hypertrophie de la couche fihreuse périostale qui revêt les os des
fosses nasales et de la hase du crâne. En se développant ils sou-
lèvent la muqueuse, qui leur sert alors d'enveloppe, ils compriment
les os, et alors il peut arriver trois choses: ou les os s'altèrent, dé-
génèrent et sont perforés, détruits; ou ils s'amincissent, et cèdent a
la distension ; ou bien enfin ils résistent et se hrisent. Dans ces trois
cas, la tumeur gagne les cavités voisines, remplit les sinus, la fosse
ptérygo-maxillaire, fait saillir la joue, arrive dans la bouche par les
trous palatins, par le trou d'un alvéole, ou directement par une
perforation de la voûte palatine, ainsi que j'en ai vu un exemple.
Quelquefois la cloison est détruite en un point, et le polype passe à
travers, remonte d'autres fois vers l'orbite, en chasse le globe ocu-
laire, après avoir produit l'amaurose, écarte les deux yeux ; enfin, dans
certains cas, on l'a vu pénétrer dans le crâne, comprimer et même
détruire une partie du cerveau.
Dans la classe des polypes cancéreux, il faut ranger les polypes fon-
gueux, qui sont de vrais cancers encéphaloïdes, bien que quelques au-
teurs soient disposés à les attribuer à une cause syphilitique. Ils sont
mous, spongieux, rouges ou d'une couleur livide, très-vasculaires, sai-
gnant facilement, au point même de causer quelquefois des hémorrha-
gies abondantes. Ces tumeurs encéphaloïdes envahissent très-rapide-
ment les parties voisines. C'est ainsi qu'on en voit venir faire saillie
presque dans l'orbite.
Nous ne dirons rien des polypes qu'on a appelés pierreux, cartilagi-
neux, osseux. Ils ne sont que le résultat de transformations subies par
les polypes fibreux, et ne peuvent par conséquent former des espèces
à part.
Quant aux polypes mixtes ou composés, ils sont peu fréquents, et
comprennent plusieurs formes qui varient, soit par le mélange des trois
espèces fondamentales que nous avons décrites, soit par la présence
de kystes dans leur intérieur : ils ont été observés très-rarement dans
les fosses nasales.
Symptomatologie. — Au début, le polype ne donne lieu à aucun phé-
nomène très-marqué ; tout au plus y a-t-il dans quelques cas peu
communs cette incommodité qui accompagne le coryza, un peu de
gêne dans le point où il siège. L'exploration des fosses nasales ne per-
met encore de rien voir, surtout si le polype occupe la partie supérieure
et postérieure.
Mais quand la tumeur a acquis un certain volume, le chirurgien peut
l'apercevoir, en étudier les particularités, reconnaître sa structure et
savoir enfin à quelle espèce de polype il a affaire. Le malade éprouve
alors, dans les fosses nasales, la sensation d'un corps étranger, une
sorte d'enchifrènement qui le porte sans cesse à se moucher ou à
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 765
introduire le doigt dans la narine : il se produit quelquefois à ce mo-
ment un écoulement muqueux ou sanguin, ou môme purulent si le
polype est vasculaire. Si son pédicule est étroit, il est attiré et repoussé
alternativement dans les deux temps de la respiration, qui devient
d'autant plus gênée que la tumeur est plus volumineuse. Quand il flotte
ainsi, on entend alors un bruit que Dupuy tren a désigné sous le nom de
'bruit de drapeau. Ce sont les polypes muqueux qui le produisent le plus
ordinairement. En môme temps, la voix s'altère, devient nasillarde,
ou prend un timbre tout particulier, dû à ce que les sons passent direc-
tement par la bouche et ne retentissent plus dans les fosses nasales.
Dans le cas de polypes muqueux, tous les symptômes précédents aug-
mentent lorsque le temps est humide ; cette augmentation est due aux
propriétés hygrométriques de leur substance.
Le volume de la tumeur s'accroît graduellement, au point d'occuper
bientôt toute la cavité nasale. A celte période les polypes muqueux
s'arrêtent et n'envahissent pas les parties voisines ; mais il n'en est pas
de même des autres espèces. Celles-ci gagnent les cavités adjacentes.
Alors, outre les lésions fonctionnelles de l'olfaction et de la respiration,
on observe des troubles du côté de la mastication, de la déglutition,
de la phonation, de l'ouïe, de la vue, de l'excrétion des larmes, etc. Si
la tumeur ne peut pas être enlevée par une opération, la vie du ma-
lade se trouve compromise, ainsi que nous le verrons en traitant du
pronostic.
Diagnostic. — Le diagnostic exige de la part du chirurgien la plus
grande attention, car des méprises graves ont été commises fréquem-
ment par les hommes les plus exercés. Ainsi : 1° on a pu prendre pour
des polypes à leur début certaines vésicules pleines de sérosité que
l'on observe quelquefois dans le coryza.
2° On a pu croire encore à l'existence d'un polype dans des cas où la
cloison des fosses nasales était fortement déviée d'un côté. Richerand
rapporte qu'un chirurgien peu expérimenté se méprit dans un cas de
ce genre, déchira une portion de la membrane pituitaire et mit l'os
à nu en voulant arracher ce faux polype sur une jeune demoiselle.
Cette erreur cependant sera facile à éviter, si l'on examine les parties
avec attention.
3° L'épaisissement de la cloison, survenant à la suite d'une bles-
sure, peut aussi donner lieu à cette erreur, de môme qu'un épais-
sissement de la muqueuse ou des adhérences entre la paroi externe
des fosses nasales et la cloison, adhérences consécutives à une ulcé-
ration.
h° Les polypes peuvent être confondus plus facilement avec les abcès
de la cloison. Les abcès, cependant, ont une base plus large que les
polypes; ils ont plus de résistance et présentent de la fluctuation. Ce
746 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
dernier signe permet, en outre, de constater que les abcès situés,
comme nous l'avons dit, des deux côtés de la cloison, communiqueni
ensemble. Ce n'est que dans le cas où ceux-ci seraient placés à une
grande profondeur que la distinction à établir entre les uns et les
autres serait diflicile. Mais, môme dans ce cas, il resterait comme
éléments de diagnostic les circonstances commémoratives, l'état du
nez, etc., et enfin la ponction exploratrice.
5° Les tumeui'S sanguines des fosses nasales apparaissent peu de
temps après une violence extérieure, un coup, une chute sur le nez,
par exemple, et elles s'accompagnent souvent d'une ecchymose plus
ou moins étendue. Les polypes ne présentent pas d'ecchymose, et ils
ont une marche beaucoup plus lente.
6° On a pris quelquefois pour des polypes des corps étrangers intro-
duits dans les fosses nasales. Erreur d'ailleurs assez facile, si le corps
étranger présente une surface lisse et rosée; mais, comme la même
opération convient également dans les deux cas, cette erreur ne sau-
rait avoir de conséquences graves.
7° Dans d'autres cas, l'obstruction tient, soit à la présence de tumeurs
développées dans les fosses nasales ou dans leur voisinage, soit à une
tumeur verruqueuse développée près de l'orifice, soit à une excrois-
sance cartilagineuse provenant de la cloison, à une tumeur fibro-plas-
tique ayant son point de départ dans l'os maxillaire supérieur, à un
kyste du sinus maxillaire, etc.
8° Dans une circonstance où del Greco et Vacca Berlinghieri crurent
à l'existence d'un polype, et essayèrent vainement de l'arracher, la
tumeur était formée par une transformation fibreuse de la deuxième
branche du trifacial divisée en cinq lobes. Deux de ces lobes avaient
le volume d'un noyau de pèche; les trois autres étaient plus petits.
Toute la masse était logée dans la fosse zygomatique et temporale; elle
se prolongeait jusqu'au rebord alvéolaire, au-dessus des dernières mo-
laires, pénétrait dans le trou sphéno-palatin très-dilaté, et envoyait
dans la fosse nasale correspondante une tumeur lisse et mobile qui fut
prise pour un polype. [Arch. gén. deméd., t. XXIII, p. 431.) L'his-
tologie fournirait peut-être un moyen de diagnostic précis dans les cas
de ce genre, d'ailleurs extrêmement rares, où l'qrreur est si facile à
commettre.
- L'existence d'un ou de plusieurs polypes étant constatée, il n'est pas
toujours facile de reconnaître leur siège précis et leur nombre. Quel-
ques auteurs, et Gerdy en particulier, ont vu des malades chez les-
quels la tumeur, ayant perforé la cloison, faisait saillie du côté opposé,
de sorte qu'à un examen superficiel on aurait pu croire à l'existence de
deux polypes. Il suffit, je pense, de signaler la possibilité d'une sem-
blable erreur. Quant à la connaissance du point d'implantation, on a
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 7^7
conseillé d'introduire un slylet entre les parois des fosses nasales et le
polype, et de le faire glisser autour de celui-ci. Quand il est arrêté par
une adhérence, on juge qu'il s'élève de la paroi sur laquelle le stylet est
retenu. Ce mode d'exploration est souvent infidèle. Pour faciliter ces
recherches on peut se servir du spéculum nasi et du rhinoscope.
Pronostic. — Ahandonnés à eux-mêmes, les polypes muqueux dis-
paraissent quelquefois sans le secours de l'art, mais ordinairement ils
tendent à s'accroître et à entraver des fonctions importantes. Tout en
se limitant même aux fosses nasales, certains polypes peuvent quel-
quefois occasionner la mort parla suppuration fétide qu'ils entretien-
nent ou par leur ulcération gangréneuse. Ces terminaisons sont rares,
il est vrai, mais il ne faut pas cependant les perdre de vue. Tous les
polypes ne produisent pas de désordres aussi graves, et si quelques-
uns sont radicalement incurables, il en est d'autres que l'art peut
guérir définitivement. Les polypes cancéreux sont de tous les plus
redoulables; après eux viennent les polypes fibreux, qui atteignent quel-
quefois un énorme volume, enfin les polypes muqueux, qu'on pour-
rait ranger dans la classe des polypes bénins de quelques auteurs.
Ajoutons que tous ces polypes ont une tendance extrême à répulluler
après l'opération.
Traitement. — On peut ranger les principales méthodes de traite-
ment sous les chefs suivants :
1° L'exsiccation, au moyen de topiques astringents. C'est une mé-
thode longue, souvent infidèle et dangereuse, même contre les polypes
douloureux et qui saignent facilement. Elle n'est applicable qu'aux
polypes muqueux. On la pratique à l'aide de poudres astringentes, telles
que l'alun, le quinquina, etc.
2° La cautérisation avec le fer rouge, méthode justement abandon-
née. Quant aux caustiques, ils ne détruisent que la superficie de la pro-
duction polypeuse; il est nécessaire de réitérer souvent leur application.
Pour tous ces motifs, la cautérisation doit céder le pas à des méthodes
meilleures, que nous ferons bientôt connaître.
3°, U°, 5° Le séton, le déchirement et la compression sont à peu près
généralement oubliés aujourd'hui, et avec juste raison.
6° Vexcision compte de nombreux succès, mais elle est souvent sui-
vie d'hémorrhagie, et, employée seule, elle ne suffit pas toujours.
7° L 'arrachement est ce qu'il y a de plus simple et de plus avanta-
geux, quand le polype est pédiculé et d'un volume médiocre. On l'a
appliqué cependant aux polypes dont le pédicule est assez large. Cette
méthode se recommande par sa promptitude, par ses succès fréquents,
et par la rareté des hémorrhagies consécutives, les vaisseaux étant dé-
chirés et tordus sur eux-mêmes.
8° La ligature doit être employée quand l'arrachement n'est pas
7/l8 AFFECTIONS DES OHGANIÎS DE L'OLFACTION.
praticable, soit parce que le polype, en raison de sa situation, ne peut
être atteint, soit parce qu'il s'écrase facilement et ne peut être enlevé
en entier, soit enfin parce que la tumeur est trop dure et résiste à
l'action des pinces les plus fortes. Tous les procédés pour pratiquer
la ligature, et ils sont nombreux, se réduisent à deux, comme l'a fait
remarquer Vidal, suivant que l'anse du fil est introduite tout d'abord
par la narine ou par la bouche, l'anse de ce lil étant ramenée d'ar-
rière en avant de la bouche dans la narine. Pour ce dernier procédé, on
emploie divers instruments dont on trouvera la description dans les
traités de médecine opératoire.
La ligature est quelquefois combinée avec l'excision.
Nous ne parlerons pas ici de l'incision du voile du palais comme opé-
ration préliminaire pour faciliter l'extraction de ces polypes, bien que,
dans ces derniers temps, quelques chirurgiens. l'aient pratiquée, soit
avec le bistouri, soit au moyen de la galvanocaustique, croyant avoir
affaire à des polypes naso-pharyngiens.
Les méthodes que nous venons de passer en revue ne conviennent
pas indifféremment à toutes les espèces de polypes. Chacune d'elles a
son mode particulier de traitement. Nous devons donc les examiner
ici à ce dernier point de vue.
Polypes muqueux. — L'exsiccation pourra être essayée de prime
abord, parce que, si elle offre peu de chances de succès, elle ne pré-
sente aucun inconvénient sérieux, et elle n'empêche pas de revenir ulté-
rieurement aux autres méthodes plus efficaces. Parmi ces dernières,
nous citerons l'arrachement lorsque le polype est pédiculé et qu'il est
accessible aux instruments ; dans le cas contraire, il faudra recourir au
broiement. C'est, au reste, ce qu'on fait le plus souvent lorsque le
polype ne peut être saisi d'une manière convenable, ou que son tissu,
mou et fragile, ne permet pas qu'on le saisisse avec assez de solidité
pour l'arracher. Enfin, si toutes ces opérations échouaient, il resterait
la cautérisation avec des substances liquides, ou, ce qui vaut mieux, le
crayon de nitrate d'argent. L'action de celui-ci peut mieux se limiter
au gré de l'opérateur, et son application est d'ailleurs assez facile lors-
qu'on emploie un instrument ad hoc, espèce de sonde recourbée, dans
laquelle se trouve engagée une tige mobile armée du caustique. Cette
sonde une fois introduite dans la fosse nasale, on fait tourner la tige
sur son axe, et le nitrate d'argent vient se mettre en rapport avec le
polype à travers un œil assez large que présente la sonde. On peut re-
nouveler cette opération plusieurs fois et sans douleurs très-grandes
pour le malade.
Polypes fibreux. — L'arrachement ne suffit presque jamais, car ces
polypes, ainsi que nous l'avons déjà dit, ont leur racine dans le périoste.
Cette méthode ne peut donc le plus souvent ôtre employée qu'à litre
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. Tk$
de palliatif. Pour la môme raison, nous exclurons du traitement cura-
tif l'excision, qui, de plus que la méthode précédente, nous donne à
craindre l'hémorrhagie. Que reste-t-il donc à faire? L'ablation delà
tumeur, y compris, lorsque cela est possible, la portion osseuse qui
lui fournit son point d'implantation. Sans cette dernière condition, en
effet, il n'est point permis d'espérer une cure radicale. Ouest souvent
obligé de s'en tenir à la ligature, qui ne larde pas à être suivie d'une
répullulation de la production accidentelle.
Polypes cancéreux. — Ce que nous venons de dire des polypes
fibreux s'applique de tous les points aux polypes cancéreux.
POLYPES NASO-PHARYNGIENS.
On trouve dans le pharynx, comme dans les fosses nasales, des po-
lypes muqueux, glanduleux, fibreux et cancéreux. On a mentionné éga-
lement des fibro-chondromes, mais nous n'en connaissons pas d'observa-
tion bien authentique.
Polypes muqueux et glanduleux. — Ces polypes sont très-rares, ils
ont habituellement leur insertion très-près de la trompe d'Eustache et
de Fouverture postérieure des fosses nasales; ils ne diffèrent donc pas
sensiblement de ceux que nous avons décrits et figurés plus haut (voy.
p. 742, fig. 138). Leur aspect varie, ils sont plus ou moins muqueux,
gélatineux ou celluleux.
En se développant ils envoient des prolongements du côté des fosses
nasales et du côté du pharynx. MM. Trélat et Panas ont observé deux
cas dans lesquels le prolongement pharyngien était un peu plus in-
duré que le prolongement nasal. Ce fait cependant n'autorise pas à
admettre qu'ils soient susceptibles de se transformer en fibromes,
même pour une de leurs digitations.
Le siège de leur implantation empêche de les confondre avec ceux
qui se développent dans la partie postérieure des fosses nasales.
Le traitement est d'ailleurs le môme dans les deux cas, et il n'est pas
plus indiqué dans l'un que dans l'autre, quand il s'agit de les extirper,
d'avoir recours à l'incision préalable du voile du palais.
Polypes cancéreux. — Ces polypes sont un peu plus fréquents; on en
trouve dans la science plusieurs observations qui ont été publiées sous
les noms divers de fibro-plaxomes, de sarcomes, de fibro-sarcomes et de
carcinomes. Leur étude, bien que présentant un grand intérêt, ne re-
pose pas encore sur un assez grand nombre de faits pour nous per-
mettre d'entrer dans de longs détails.
C'est sans doute à ce genre de polypes qu'il faut rattacher une pièce
recueillie dans le service de M. Verneuil, qui fut présentée en 1869 à la
Société de biologie et qui avait appartenu à une femme d'une cinquan-
750 AFFECTIONS DES OUGANES DE L'OLFACTION.
taine d'années environ. Dans ce cas, le stroma de la tumeur était un tissu
fibreux mélangé à une grande quantité de cellules fibro-plastiques, ren-
fermantde petits espaces lamineux ou plasmatiqucs, des cellules fusi-
formcs très-fragiles et une proportion très-considérable de vaisseaux
dont les parois offraient, pour la plupart, une structure embryonnaire,
ce qui expliquait tout naturellement la fréquence et l'abondance des
bémorrhagies.
La marche de ces tumeurs diffère de celle des tumeurs de bonne
nature en ce qu'elle est plus rapide et en ce qu'elles donnent lieu
plus facilement à des hémorrhagies abondantes en rapport avec la ri-
chesse vasculaire de leur structure.
Le pronostic est donc des plus fâcheux. Le seul traitement rationnel
qui puisse leur être opposé est leur extraction. Pour la pratiquer, il
fandra recourir à l'une des méthodes dont nous parlerons à propos des
polypes fibreux.
Il ne faudra pas oublier, surtout pendant le cours de l'opération, que
la mort peut survenir aisément par le fait d'bémorrhagies considéra-
bles et du passage du sang dans les bronches, capable même, au dire
de quelques chirurgiens, d'entraîner la mort par asphyxie, si l'on
n'avait pas soin, surtout lorsque le malade est soumis aux anesthési-
ques, d'empêcher le sang coagulé de pénétrer par l'ouverture du larynx.
Polypes fibreux. — Contrairement aux précédents, ces polypes sont
très-fréquents, et à toutes les époques ont attiré l'attention des chirur-
giens; toutefois ils n'ont été bien décrits que depuis quelques années,
comme on peut le voir en Consultant l'excellente thèse d'un de nos
élèves les plus distingués, M. Robin Massé. C'est à tort selon nous
qu'on leur a donné le nom de naso-pharyngiens, nous les appellerions
plus volontiers pharyngo-nasaux.
Historique. — Autrefois on n'était pas fixé sur les véritables points
d'implantation de ces polypes. C'est ainsi que les auteurs du Compendium
de chirurgie admettent que ces productions prennent naissance à l'ou-
verture postérieure des fosses nasales, à la base du crâne, sur la partie
antérieure et supérieure de la colonne vertébrale, que Robert les
fait naître des parties latérales du pharynx ou des vertèbres cervicales,
et d'autres enfin, soit des sinus maxillaires, soil des cavités nasales. Or,
l'un des résultats les plus saillants de nos recherches a été de pouvoir
déterminer d'une façon certaine le véritable point d'implantation de
ces tumeurs.
Nous avons montré, en effet, qu'elles s'implantent toujours dans le
même point de la base du crâne, au niveau du périoste très-épais
qui recouvre la face inférieure de l'apophyse basilaire.
Depuis longtemps déjà j'avais fait observer que les polypes naso-
pharyngiens ne s'inséraient jamais aux vertèbres cervicales. Cette er-
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 75.1
reur tenait a ce que l'on connaissait malles rapports de la partie posté-
rieure du voile du palais avec la colonne vertébrale. Or, il ne nous a pas
été difficile de démontrer que la partie de la colonne vertébrale qui
correspond au bord postérieur du voile du palais est la base de l'apo-
phvse odontoïde de l'axis. En prolongeant en arrière la partie horizon-
tale de la voûte palatine, on ne tombe pas sur la colonne vertébrale,
mais bien au-dessus du bord supérieur de l'atlas. Il est établi aussi que
l'apophyse basilaire ne fait avec la colonne vertébrale qu'un angle à
peine marqué.
ÉtioloCtIE. — C'est le plus souvent entre quinze et vingt-deux ans, et
toujours dans le sexe masculin, que se montrent ces polypes. Il y a
longtemps déjà que nous avons fait celte remarque. La statistique
que M. Robin Massé a publiée dans sa tbèse, et qui repose sur une
centaine de cas, n'a fait que la confirmer.
On a bien parlé de personnes âgées de quarante à cinquante ans,
ou même de femmes présentant cette maladie ; mais nous avons vu
que dans ces cas il ne s'agissait certainement pas de polypes fibreux
naso-pharyngiens ; ce n'étaient que des tumeurs offrant avec eux une
certaine analogie.
Anatomîe et physiologie pathologiques. — Ces polypes ont une con-
sistance dure, résistante, qui rappelle celle du cartilage; ils crient sous
le scalpel; leur forme est très-variable, généralement arrondie et
comme moulée sur la cavité supérieure du pharynx qui par suite se
trouve plus ou moins agrandie.
La tumeur, en s'accroissant, peut amener les plus grands désordres
dans toutes les paities de la face. Au début, elle ne se développe jamais
que clans une seule narine; mais bientôt elle repousse ou détruit,
en l'ulcérant, la cloison et vient aussi remplir l'autre narine; elle peut
détruire de même les cornets et parvenir ainsi à la paroi antérieure du
sinus maxillaire qu'elle comble ou détruit à son tour assez pour faire
saillie sous la joue.
A mesure qu'il se prolonge dans les narines, le polype déforme le
nez, l'élargit et sort quelquefois par une des ouvertures antérieures.
Dans d'autres cas, il déprime fortement la voûte palatine au point de
la rendre convexe du côté de la bouche, la perfore et pénètre ainsi
dans la cavité buccale où il détruit plusieurs dents, passe quelque-
fois môme à travers le voile du palais et refoule la langue au dehors.
Les sinus frontaux et sphénoïdaux eux-mômes sont envahis par des
prolongements de ces polypes. Chassaignac rapporte l'observation
d'un malade chez lequel tous les sinus de la face ne faisaient plus
qu'une vaste cavité remplie par la tumeur. D'autres fois, détruisant
l'unguis et passant par la fente sphéno-maxillaire, ces polypes pénè-
trent dans l'orbite.
752 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
Chez d'autres malades ils envoient des prolongements dans les ré-
gions temporale on jugule en passant par le trou sphéno-palatin et
jusque dans la cavité crânienne.
Il peut arriver que, trouvant des os trop résistants pour les briser,
ils produisent des luxations, ou bien encore que l'os se trouve en-
veloppé au milieu de cette masse morbide. M. Giraldès cite une
observation de Prescott-Hewett, dans laquelle tout le maxillaire supé-
rieur était ainsi enveloppé et était resté sain; disposition qui, du reste,
ne fut reconnue qu'à l'autopsie.
Pendant ce temps, ils contractent sur ces différents points des
adhérences qui expliquent l'erreur commise par la plupart des chirur-
giens, erreur que nous avons souvent signalée dans nos leçons clini-
ques. Voici comment s'explique la formation de ces adhérences : la
surface du polype s'enflamme, s'ulcère en même temps que la mu-
queuse des parois contiguës, et quand l'ulcération tend à se cicatriser,
elle fait place à une sorte de soudure plus ou moins facile à détruire.
Il faut bien se garder de confondre ces adhérences consécutives ou
fausses avec le point d'implantation primitif de la tumeur. C'est
pour n'avoir pas tenu compte de ces particularités que les chi-
rurgiens avaient cru trouver sur cas divers points de véritables im-
plantations.
Au point de vue de leur structure, ces tumeurs sont constituées,
comme leur nom l'indique, par du tissu fibreux. Les fibres qui com-
posent ce tissu sont souvent d'un assez grand diamètre et présentent
des bords nets et foncés. Elles sont à peine striées dans le sens
de leur longueur. Leur aspect est homogène ; elles ne sont mé-
langées qu'à un petit nombre de fibres élastiques minces, peu rami-
fiées et sans anastomoses, elles s'insèrent perpendiculairement à
l'os. A ce niveau le périoste lui-même paraît hypertrophié, mais tandis
que, dans le périoste, ces fibres sont entrecroisées dans tous les
sens, dans la masse polypeuse elles sont disposées parallèlement en
forme de faisceaux. O.n remarque, en outre, cette particularité que
ces fibres sont très-rapprochées, intimement liées les unes aux autres,
en petits faisceaux larges de 6 à 10 millièmes de millimètre. La pro-
portion des vaisseaux y est peu considérable, excepté cependant au
pédicule où Ton observe des capillaires flexueux assez volumineux.
Symptomatologie. — Au début, cette affection passe presque tou-
jours inaperçue. Cependant elle donne lieu parfois à quelques trou-
bles fonctionnels plus ou moins accusés, tels que des épistaxis, une
céphalalgie continue, souvent localisée, et un peu de gêne de la
respiration, puis, un peu plus tard, une sorte d'enchirrènement qui
porte les malades à se moucher souvent, et plus ils se mouchent, plus
cet enchifrènement augmente.
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 753
Un peu plus tard on constate, soit par les narines, soit parla bouche
en abaissant fortement la langue, l'existence d'une masse rosée, lisse,
parfois couverte de quelques ulcérations. Au toucher, cette produc-
tion est dure, résistante et saigne facilement.
A mesure que la tumeur s'étend, elle provoque de nouvelles hé-
morrhagies et s'accompagne d'un écoulement d'abord muqueux, puis
purulent, qui se fait presque continuellement par les narines. Les ma-
lades deviennent de plus en plus pâles et présentent généralement une
teinte plombée particulière.
En même temps on voit apparaître des nausées dues au contact de
la tumeur, de la difficulté dans la déglutition et le reflux par le nez
des liquides ingérés, une dyspnée plus ou moins intense. Dans les
cas où la tumeur comprime la face interne du sinus ou des tempes,
il y a un gonflement œdémateux qui fait croire que ses prolongements
sont beaucoup plus considérables qu'ils ne le sont en réalité.
On observe aussi des troubles des sens, qui varient suivant les
organes comprimés par la tumeur : chez quelques-uns, c'est de la sur-
dité due à la compression des trompes d'Eustache, et, dans ce cas,
il se fait presque toujours un écoulement purulent par l'oreille ; chez
d'autres, le goût et l'odorat sont compromis et finissent par être tout
à fait perdus. La vue elle-même peut être plus ou moins atteinte par
suite de la compression du nerf optique.
Le polype, en comprimant le canal nasal, donne lieu parfois à de
l'épiphora et à une tumeur lacrymale. En pénétrant dans l'orbite, il
peut produire de l'exophthalmie. Enfin l'un de ses prolongements
peut pénétrer dans la cavité crânienne et provoquer des symptômes
graves du côté du cerveau.
Diagnostic. — Au début on croit ordinairement avoir affaire à un
simple coryza, jusqu'à ce que le toucher et l'examen direct permettent
de reconnaître la présence d'une tumeur. Lorsque cdle-ci commence à
devenir visible du côté du pharynx, un observateur non prévenu pour-
rait supposer qu'il s'agit d'une tumeur du voile du palais, d'un hjste,
d'un abcès rétro pharyngien ; mais l'erreur ne saurait résister à un exa-
men sérieux. Il en serait de même d'une masse tuberculeuse analogue
à celle qu'a présentée Marjolin, et qui siégeait à la partie supérieure
du pharynx. D'ailleurs, dans les cas de doute, la rhinoscopie peut
éclairer définitivement le diagnostic.
Il serait plus aisé de confondre, pendant la première période,
des polypes naso-pharyngiens avec des polypes muqueux des fosses
nasales; mais le siège, le mode d'implantation, la coloration, la con-
sistance, sont autant de caractères qui serviront à les distinguer. Toute-
fois il existe souvent en même temps que les polypes naso- pharyngiens
des polypes muqueux qui peuvent gêner le diagnostic.
NÉLATON. — PATII. CHIR. W. flg
lôll AFFJiCTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
On ne saurait confondre un polype naso-pharyngien avec un
polype cancéreux, car le sexe masculin, le jeune âge du malade, la con-
sistance dure de la tumeur, l'absence d'engorgements ganglionnaires
la lenteur de la marche, permettront toujours de reconnaître les
polypes naso-pharyngiens.
Pour compléter le diagnostic, il faudra déterminer exactement le
volume, le lieu d'implantation, les adhérences et les prolongements
delà tumeur dans les diverses cavités de la tête. L'introduction simul-
tanée d'un doigt par les fosses nasales, d'un autre doigt par la bou-
che, permettra le plus souvent d'élucider quelques-uns de ces points.
Les déformations de la face, les troubles fonctionnels concomitants,
serviront à faire connaître l'importance des prolongements. Dans
certains cas, les troubles cérébraux feront reconnaître un prolon-
gement dans la cavité crânienne, toutefois ce point du diagnostic
est souvent assez difficile. En 1866, M. C. de Gandt proposa, pour
mieux y parvenir, d'avoir recours à l'ophthalmoscope, qui, en pareil
cas, révèle' les signes de la compression des nerfs et des couches
optiques; mais ce mode d'exploration ne saurait donner que des
probabilités, attendu, comme Fa fait observer M. Michaux (de Lou-
vain), que les parois du crâne, étant amincies, peuvent être soulevées
et venir comprimer ces régions sans pour cela que les os soient
perforés.
Marche, Pronostic, Terminaison. — La marche des polypes naso-
pharyngiens est assez variable; le plus souvent elle est lente et con-
tinue, parfois au contraire elle est très-rapide.
Le pronostic est d'autant plus grave, que la tumeur donne lieu à
de plus fréquentes hémorrhagies et qu'on voit survenir un écoulement
sanieux qui, tombant dans le pharynx, peut entraîner une infection
putride. La gravité du pronostic dépend aussi des nombreux prolon-
gements qu'elle envoie dans les diverses cavités de la téte, surtout
du côté de la cavité crânienne. Dans ce dernier cas, le chirurgien doit
bien se garder de tenter aucune opération.
On ne vit pas vieux avec de semblables tumeurs ; c'est toujours une
affection mortelle si on ne la combat en temps opportun. Cependant,
suivant M. Legouest, lorsque ces polypes se développent vers l'âge
de trente ans, ils pourraient rester stationnaires pendant un certain
temps, puis s'ulcérer, se gangrener et s'éliminer spontanément; d'où
le conseil donné par ce chirurgien de ne pas se hâter d'opérer des
malades ayant atteint cet âge; mais c'est là, malheureusement, une
terminaison tout à fait exceptionnelle. Le plus souvent, en etfet, ou
la mort survient subitement par asphyxie, ou elle résulte de l'épuise-
ment des malades. Le chirurgien doit donc intervenir directement,
car toute thérapeutique est absolument impuissante.
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 755
Traitement. — L'étude du traitement des polypes naso-pharyn-
giens doit être divisée en deux parties: dans la première, nous passe-
rons rapidement en revue les méthodes simples, qui consistent en une
seule opération pratiquée directement sur le polype; dans la seconde,
nous exposerons et discuterons les méthodes composées, comprenant
plusieurs opérations, les unes ayant pour but de mettre à jour la
tumeur, les autres destinées a la détruire.
Méthodes simples.
Nous ne ferons que les indiquer sommairement, ces méthodes étant
pour la plupart complètement abandonnées aujourd'hui. Ce sont les
suivantes :
h'exsiccation, pratiquée par les plus anciens chirurgiens au moyen de
solutions ou de poudres astringentes destinées à dessécher le polype,
à le diminuer de volume et à le rendre stationnaire.
La cautérisation, soit par le 1er rouge, en garantissant les parties
voisines avec une canule métallique, soit par les caustiques, le ni-
trate d'argent,- le nitrate acide de mercure, la potasse, le caustique
de Vienne solidifié, le chlorure d'antimoine, l'ellébore noir en pou-
dre, etc.
Vexcision au moyen d'une spatule tranchante imaginée par Celse
et remplacée plus tard par un bistouri percé à son extrémité boutonnée
d'un trou permettant d'y attacher un fil préalablement introduit par
les narines; on tirait alternativement le bistouri par la bouche et
le fil par le nez.
U arrachement, pratiqué surtout depuis l'invention de Fabrice d'Ac-
quapendente, qui consiste en de fortes pinces ou tenettes dont les bran-
ches étaient tranchantes à leur extrémité seulement. Les chirurgiens du
dernier siècle introduisaient deux de leurs doigts, l'un par le nez, l'autre
par la bouche, et poussaient ainsi alternativement le polype tantôt
dans un sens, tantôt dans l'autre. Dans ces dernières années, Achilles
Bonnes (de Nîmes) a pratiqué l'arrachement au moyen d'un ongle
métallique monté sur un anneau dans lequel l'opérateur introduit son
index, dont la pulpe reste libre.
Le déchirement au moyen d'un fil noueux introduit par le nez et sor-
tant par la bouche, avec lequel on sciait la tumeur en tirant alterna-
tivement sur les deux bouts.
La ligatiwe, dont on attribue l'invention à Guillaume de Salicet, et
qui consiste à passer un fil autour du pédicule et à exercer une con-
striction assez forte pour amener la mortification du polype. Les
anciens avaient recours à cette méthode après avoir préalablement
attiré au dehors le pédicule de la tumeur. Mais cette manœuvre
756 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
étant impossible dans la plus grande majorité des cas, un grand nom-
bre d'instruments, tels que la sonde de Belloc, la double canule de
Levret, le porte-anse de Leroy (d'Étiolles), etc., furent imaginés pour
faciliter l'introduction du fil jusqu'au niveau du point d'implantation
du polype.
La compression, ayant pour but de faire disparaître les polypes en les
atrophiant. Cette méthode a été proposée par M. Lamauve (de Rouen),
qui avait recours au tamponnement employé con-
tre l'épistaxis rebelle ; puis elle fut modifiée par
Malinverni, chirurgien italien, qui, saisissant le
polype avec une pince, laissait celle-ci à demeure
jusqu'à ce qu'elle tombât avec lui.
Le broiement, créé par Velpeau, et qui consiste
introduire dans la narine une pince à mors
larges et fortement dentée, avec laquelle on serre
successivement les portions de polype qui se
présentent sous cette pince, portions qui se gan-
grènent et s'éliminent spontanément par la suite.
L'écrasement au moyen d'un instrument dont le
dessin est ci-contre (voy. fîg. 139), imaginé par
M. Péan clans le but de faire la section extem-
poranée de tumeurs placées au fond de canaux,
le vagin ou le rectum, par exemple, et qu'il avait
fait construire par M. Mathieu à cette intention,
il y a une dizaine d'années. Cet instrument rap-
pelle assez par sa forme celle. d'un céphalotribe;
il se compose de deux branches que l'on peut
introduire séparément par la bouche de façon à
bien saisir la base de. la tumeur, et qui, celle-ci
une fois saisie, peuvent être articulées facilement
et rendues solidaires à l'aide d'un écrou. Ceci
fait, on comprime fortement la base de la tumeur
à l'aide d'une vis située au voisinage de la poignée
de l'instrument. En même temps qu'est exercée
cette puissante constriction, la lame d'une scie cachée dans l'une des
branches de l'instrument est mue à l'aide d'un mécanisme spécial, de
façon à sectionner par un mouvement de va-et-vient la base de la
tumeur à mesure que celle-ci est de plus en plus comprimée. De cette
façon, la tumeur se trouve détachée au niveau de son point d'implan-
tation, non-seulement par un étranglement linéaire, mais encore tran-
chée par de véritables traits de scie. Or, on sait que ces deux moyens
sont très-efficaces pour favoriser l'hémostase pendant et après l'opé-
ration. C'est ce qui eut lieu chez un malade qui fut opéré par M. Péan
Fîg. 139. — Polypotribe
imaginé par M. Péan.
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 757
à l'IIÔtel-Dieu, en 1868, pendant qu'il remplaçait par intérim M. Voil-
lemier. Chez ce malade, l'ablation de la tumeur put être faite avec
une rapidité et une facilité vraiment extraordinaires, et la guérison
définitive fut obtenue en quelques jours.
Mais dans la grande mnjorité des cas, lorsque le polype a acquis un
certain développement, ces procédés sont insuffisants ; non-seulement
ils ne permettent pas toujours au chirurgien, de pratiquer l'ablation
complète de la tumeur, mais encore leur mode d'application présente
souvent de si grandes difficultés, que déjà, au temps d'Hippocrale,
on avait compris la nécessité de recourir à des opérations dites
préparatoires ou préliminaires, ayant pour but de créer une voie par
laquelle on pût avec facilité agir directement sur le polype. Ce sont
ces opérations que nous allons décrire tout d'abord en parlant des mé-
thodes composées.
Méthodes composées.
Ces méthodes comprennent: A. les moyens préliminaires ; B. les
moyens d'ablation.
A. Moyens préliminaires. — On peut les rattacher à trois voies prin-
cipales, suivant qu'on se crée un chemin par le nez, par la face ou par
la bouche; de là trois méthodes: méthode nasale; méthode faciale ou
maxillaire ; méthode buccale ou palatine.
Nous allons décrire successivement chacune de ces méthodes. Tou-
tefois nous ferons observer que les moyens préliminaires varient
suivant qu'ils se bornent à créer une voie que l'on ferme dès que
la tumeur est extirpée, d'où le nom de procédé de cure rapide qui leur
a été donné, ou bien suivant qu'on maintient celte ouverture, pour
être à même d'attaquer de nouveau la tumeur si elle tend à récidiver,
pendant un temps assez long, sans être obligé de faire à chaque séance
une autre ouverture. Je dirai plus loin pourquoi j'ai imaginé le
premier ce moyen que l'on peut appeler procédé de cure lente.
1° Méthode nasale. — La méthode nasale comprend un certain
nombre de procédés dont quelques-uns sont d'origine fort ancienne,
puisque déjà on voit Ilippocrate et ses successeurs fendre l'aile du nez
dans toute sa hauteur. _ L'incision seule du nez, soit sur la ligne mé-
diane, soit sur l'aile, a été mise en usage avec plus ou moins de
succès par un grand nombre de chirurgiens, parmi lesquels nous cite;
rons Garengeot, Euslache (de Béziers), Dupuytren, Roux, Roberston,
Dieffenbach, Lenoir, Giraldès, Chassaignac, etc. Mais dans bon nom-
bre de cas, l'incision cutanée ne suffisant pas, les chirurgiens mo-
dernes imaginèrent de nouveaux procédés. C'est ainsi que M. Chas-
saignac fait une incision transversale d'une orbite à l'autre, puis une
758 AFFECTIONS DES OIIGANES DE L'OLFACTION.
seconde incision qui, partant de l'une des extrémités de la première
aboutit au niveau de l'orifice des narines, où elle devient brusquement
transversale et est prolongée parallèlement à la première incision
jusqu'à la narine de l'autre côté. Le nez se trouve ainsi inscrit dans
un lambeau rectangulaire ne tenant plus à la joue que par un seul
côté. La peau est séparée des cartilages par de rapides incisions, et le
lambeau ainsi formé est ramené tout d'une pièce sur la joue. Chez le
premier malade opéré suivant ce procédé par M. Chassaignac, le nez
ainsi ouvert ne présentait plus qu'une vaste cavité; l'ethmoïde, le
vomer, les cornets, les parois internes des sinus maxillaires, avaient
été détruits, de telle sorte que ce chirurgien put enlever le polype
sans avoir à faire de section osseuse. Aussitôt après cette ablation,
la rhinoplastiefut pratiquée et ce malade sortit guéri un mois après.
M. Marius Desprez proposa l'opération suivante : 1° Incision des
parties molles le long des sillons naso-labial et naso-génien, dirigée en-
suite sur le bord antérieur du maxillaire supérieur depuis le sillon
indiqué jusqu'à l'os propre du nez du même côté; la partie latérale
du nez ainsi détachée est relevée par un aide. 2° Incision de la sous-
cloison à son union avec la lèvre supérieure et prolongée de façon à
détacher, doublé de la muqueuse, le cartilage triangulaire de l'épine
nasale antérieure et de la crôte qui lui fait suite dans l'étendue d'un
centimètre. 3° Division, en relevant perpendiculairement le bistouri,
du cartilage jusqu'à la hauteur des os du nez ; on relève ce second
lambeau taillé sur la cloison. li° Introduction parallèlement au plancher
des fosses nasales, de chaque côté de la cloison, de la branche très-
étroite d'une pince de Liston ; on détache le vomer aussi près que pos-
sible de la voûte palatine, et, l'instrument étant reporté dans la même
direction au niveau du bord inférieur des os propres du nez, on
coupe jusqu'à l'apophyse basilaire. Le chirurgien s'assure alors si la
voie qu'il s'est créée est assez large pour extraire le polype, soit en
totalité, soit par fragments. Cette voie est suffisante dans les cas où
la maladie a déjà détruit le bord antérieur du maxillaire supérieur ;
dans le cas contraire, on peut disséquer l'os dans une étendue
d'un centimètre ou d'un centimètre et demi, en ayant soin de déta-
cher préalablement le périoste de la plaie latérale. (Thèse de Paris,
1857.)
M. Chassaignac, le premier [Moniteur des hôpitaux IS5U), et, après
Lui, MM. Langenbeck, (1859) et Huguier (1860), dans le but de s'ouvrir
une voie plus large, tout en évitant les délabrements que laisse après
elle l'ablation totale ou partielle du maxillaire supérieur, ont imaginé
un certain nombre de procédés que l'on peut rattacher à la méthode
nasale, et qui consistent dans le déplacement des os. On fait une inci-
sion au niveau de la racine jusqu'au côté externe de l'aile du nez;
AFFECTIONS DES FQSSES NASALES. IOV
on dissèque la peau en respectant le périoste; on coupe les os pro-
pres du nez jusqu'à l'épine nasale du frontal, puis, par une incision
transversale, la base de l'apophyse maxillaire. Les os sont ensuite
luxés en haut à l'aide d'un élévateur introduit dans les fosses nasales
et soulevés au devant du front, tout en restant adhérents par un
lambeau périoslique d'une part, muqueux de l'autre. Le polype, une
fois enlevé, ces os sont remis en place et la peau réunie par des
points de suture.
M. Bœckcl a proposé un procédé analogue : Première incision
transversale d'un sac lacrymal à l'autre; seconde incision partant d'une
extrémité de la première, suivant le sillon naso-génien et détachant
l'aile du nez ; troisième incision séparant la sous-cloison de la lèvre.
Le nez est percé à l'aide d'un trocart, d'un sac lacrymal à l'autre ; les
os sont divisés transversalement avec une scie à chaîne, puis vertica-
lement avec une scie à guichet, et la cloison des fosses nasales est
coupée verticalement aussi avec un fort bistouri. On rejette sur un
côté le lambeau ainsi formé, en brisant l'apophyse montante du même
côté. Les cornets et le reste de la cloison étant extraits, on enlève le
polype, et l'on remet le nez en place en le fixant avec des points de
suture. La portion de cloison conservée dans le lambeau a pour
but de s'opposer à l'affaissement du nez.
Ce procédé diffère, comme on voit, du précédent en ce que les os
sont laissés adhérents à leurs cartilages et au reste du lambeau. Cette
modification avait d'ailleurs été conseillée par Malgaigne avant que
Bœckel l'eût mise à exécution.
M. Lawrence imagina un autre procédé, qui consiste à diviser les
téguments sur les parties latérales du nez du côté interne des sacs la-
crymaux, au point de jonction des ailes du nez avec la lèvre supé-
rieure, à couper l'apophyse montante du maxillaire et les os du nez
avec des cisailles, à diviser la cloison et à relever le nez sur le front;
l'opération terminée, le nez est remis en place.
M. Ollier, au contraire, sous le nom d'ostéotomie verticale bilatérale
du nez, propose une opération qui a pour but de rabaisser cet organe.
Cette opération consiste en une incision cutanée en forme de fer à
cheval, partant du point le plus reculé du contour supérieur de la
racine et descendant jusqu'au môme point de l'aile du nez du côté
opposé. Les os propres sont coupés de haut en bas avec une scie fine,
et le nez peut alors être abaissé. On peut encore se donner plus
d'espace en mobilisant la cloison, soit avec le doigt, si elle est amincie
et peu résistante, soit au moyen d'une incision antéro-postérieure.
Le polype une fois extrait, le nez est relevé et réuni par des points de
suture.
Nous ne ferons que mentionner ici un procédé imaginé par
7()0 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
M. Rampolla (de Palermc), qui, se basant sur le peu d'épaisseur de la
paroi osseuse qui sépare le sac lacrymal des fosses nasales et sur la
proximité du sac avec les arrière-narines, a proposé d'utiliser ces rap-
ports normaux pour aller attaquer les polypes par celte voie, en per-
forant l'os unguis. Cette méthode, à laquelle on pourrait donner le nom
deméthode orbito-nasale, n'a trouvé que très-peu de partisans.
Enfui, quelques chirurgiens, MM. Legouest, Denucé et Verneuil
entre autres, ont appliqué à la méthode nasale le procédé de cure
lente que nous avons imaginé pour la méthode buccale. Les moyens
préliminaires auxquels ont recours ces chirurgiens sont à peu près
les mêmes que ceux dont nous venons de parler. M. Legouest fait
une incision le long de l'aile du nez, du grand angle de l'œil à la
lèvre supérieure, ouvre largement la narine et renverse le nez d'un
côté. M. Denucé divise les téguments par trois incisions, l'une au
niveau de la racine du nez, la seconde suivant le sillon naso-génien,
la troisième le long de la base du nez; il comprend dans son lambeau
les os propres du nez et résèque la paroi antérieure du sinus maxil-
laire. Enfin, M. Verneuil découvre l'orifice nasal par une incision sur
le dos du nez. La voie ainsi ouverte, au lieu d'être refermée aussitôt,
est laissée béante afin qu'on puisse agir sur le polype par des moyens
que nous indiquerons plus loin. Mais en agissant par cette voie, on
s'expose bien plus à déterminer des érysipèles qu'en agissant par la
voie buccale.
2° Méthode faciale ou maxillaire. — Cette méthode consiste, soit
dans l'ablation totale, soit dans la résection partielle du maxillaire
supérieur.
a. Ablation totale. — L'application de cette opération au traitement
des polypes naso-pharyngiens est généralement attribuée à Flaubert fils
(de Rouen), et la plupart des auteurs la décrivent sous le nom d'opé-
ration de Flaubert. Cependant, déjà en 1832, elle avait été faite dans
le môme but par Syme (d'Edimbourg), tandis que Flaubert ne la
pratiqua, pour la première fois, qu'en 1840. L'exemple de ce dernier
fut bientôt suivi par Michaux, Robert, Guersant, Maisonneuve, etc., et
depuis cette opération a été pratiquée un grand nombre de fois.
Elle comprend deux temps principaux: 1° la division des parties
molles ; 2° la section des parties osseuses.
1er temps. — Pour diviser les parties molles, bien des procédés ont
été proposés. Gensoul, qui le premier pratiqua l'ablation du maxillaire
supérieur, faisait trois incisions : la première, verticale, partant un peu
au-dessous de l'angle interne de l'œil et venant tomber directement
sur la lèvre supérieure au niveau de la dent canine; la seconde, hori-
zontale, partant de l'aile du nez et s'arrôlant à 10 millimètres environ
de l'oreille, et la troisième, verticale, parlant à 10 millimètres en
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 7G1
dehors de l'angle externe de l'œil et venant tomber à l'extrémité de la
seconde.
Syme faisait une incision cruciale.
Regnoli une seule incision, de l'angle externe de l'œil à la commis-
sure labiale.
Blandin deux incisions : la première, verticale, de l'angle interne de
l'œil à six lignes en dehors de la commissure labiale ; une seconde,
horizontale, de l'extrémité de la première au niveau de l'os malaire.
Dicflenbach incisait la partie latérale du dos du nez, divisait la
lèvre supérieure au môme niveau; de l'extrémité supérieure de sa pre-
mière incision, rejoignait le grand angle de l'œil; pratiquait une troi-
sième incision de l'angle externe de l'œil à l'arcade zygomatique, et
réunissait ces deux dernières incisions en coupant le cul-de-sac oculo-
palpébral.
Lisfranc pratiquait une première incision verticale de l'angle interne
de l'œil à l'aile du nez, qu'il contournait ensuite pour venir inciser
la lèvre supérieure sur la ligne médiane ; puis une seconde incision
allant, comme celle de Regnoli, de l'angle externe de l'œil à la com-
missure labiale.
Tels sont les procédés qui avaient déjà été employés avant que Flau-
bert appliquât régulièrement cette opération à l'ablation des polypes
naso- pharyngiens.
Voici comment il procéda pour diviser les parties molles : Il fit
une première incision légèrement oblique en dehors et eu bas, com-
mençant au niveau et un peu en dedans de l'angle interne de l'œil
et se terminant à la commissure des lèvres; une seconde incision
commencée au niveau de l'angle externe de l'œil, à près de k centi-
mètres en dehors, sur l'extrémité de l'arcade zygomatique, vint
tomber sur la première au niveau du bord supérieur de l'aile du
nez : ces deux incisions pénétraient jusqu'aux os, la lèvre supérieure
disséquée jusqu'à la ligne médiane ; puis le chirurgien isola com-
plètement tout le bord antérieur de l'apophyse montante du maxil-
laire et détacha le lambeau supérieur triangulaire en rasant l'os.
Depuis lors, voici les principaux procédés qui furent appliqués.
Velpeau imagina le procédé qu'on a appelé le coup de sabre et qui
consiste en une seule incision courbe partant de la commissure la-
biale et arrivant à la naissance de l'arcade zygomatique.
Blandin, Heyfelder et Syme pratiquent une incision analogue dont
l'extrémité supérieure se rapproche seulement plus ou moins de
l'angle externe de l'œil.
Malgaigne y ajoute une seconde incision qui fend la lèvre supérieure,
incision que Syme, bientôt après, prolonge jusqu'au grand angle
de l'œil.
702 AFFECTIONS DES ORGANES DE i/OLFACTION.
Michon pratique deux incisions formant un V, dont l'une part de
l'angle externe, l'autre de l'angle interne de l'œil, et qui aboutissent
toutes les deux à la commissure labiale.
Michaux fait deux incisions, l'une sur la ligne médiane, de la racine
du nez au bord libre de la lèvre supérieure, l'autre oblique, de l'angle
externe palpébral jusqu'au-dessous de l'arcade zygomatique; le lam-
beau ainsi obtenu une fois disséqué par l'incision médiane, l'extrémité
supérieure de la seconde incision est prolongée en dedans de la pau-
pière inférieure par l'incision du repli oculo-palpébral de la con-
jonctive.
M. Maisonneuve, dans un cas, se contenta d'inciser sur la ligne
médiane le nez et la lèvre supérieure.
Quant à moi, je pratique une incision qui coupe verticalement la
lèvre supérieure un peu sur le côté de la ligne médiane, con-
tourne l'aile du nez, puis, se continuant par une ligne courbe à con-
vexité supérieure, vient gagner le sillon oculo-palpébral inférieur vers
son tiers interne et suit ce sillon jusqu'au delà de sa moitié; puis
je détache le voile du palais de ses insertions à l'os palatin, que l'on
peut ainsi respecter, et toutes les parties molles sont ainsi divisées.
Ce procédé nous paraît présenter plusieurs avantages sur les autres.
En effet, il laisse des cicatrices très-peu apparentes, puisqu'elles sont
toutes dirigées dans les sillons de la face; il permet d'attaquer facile-
ment toutes les attaches du maxillaire supérieur ; il respecte le sac
lacrymal, les paupières inférieures; ensuite il ne coupe que les ar-
tères d'un petit calibre et ne divise les branches du nerf facial qu'à leur
terminaison, de telle sorte qu'on n'a pas à craindre la paralysie des
muscles de la face.
2e temps. — On a aussi proposé un grand nombre de procédés pour
la section des parties osseuses, nous indiquerons seulement les prin-
cipaux ; mais, pour mieux faire comprendre ces procédés, nous
croyons devoir rappeler auparavant que l'os maxillaire supérieur pré-
sente quatre points d'attache que le chirurgien doit successivement
diviser et qui sont : 1° l'articulation avec le frontal et les os du nez ;
2° avec l'os jugaî ; 3° avec l'autre maxillaire supérieur ; h° avec
l'apophyse ptérygoïde par l'intermédiaire du palatin.
Gensoul sectionnait toutes les parties dures avec la gouge et le
maillet.
On a renoncé, croyons-nous, à l'emploi de la gouge et du maillet
qui ébranlent beaucoup trop fortement les os de la téle, et l'on a
eu recours, par la suite, soit à la pince de Liston, soit à la scie
à chaîne.
Flaubert procédait de la façon suivante : Il coupait horizontale-
ment, d'avant en arrière, l'apophyse montante du maxillaire supérieur
cette aiguille
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES.
cl le bord inférieur de l'os planum au niveau de son articulation
avec la portion orbilaire du maxillaire supérieur. Sur 1 indicateur
gauche porté clans l'orbite, il glissait une aiguille à suture fort recour-
bée, pénétrant par l'extrémité antérieure de la fente sphéno-maxillaire
cl ressortant sous le bord inférieur de l'os malaire;
entraînait une scie à chaînette, et le
malaire était scié verticalement et
d'arrière en avant. La même aiguille,
portée par la narine gauche, venait
ressortir à la partie antérieure de la
voûte palatine, etlasciequ'elleentraîne
divisait le maxillaire, suivant la direc-
tion de deux incisions préalablement
pratiquées sur le bord alvéolaire, l'une
en avant, verticale, un peu sur le côté
de la ligne médiane, l'autre en arrière
partant du point où commence la di-
vision de la voûte palatine et venant
se confondre avec la première. Le
ciseau était ensuite porté en arrière
de la tubérosité malaire du maxillaire,
sur l'articulation de cet os avec le
palatin.
Pour faire passer la chaîne de l'or-
bite dans la narine, j'ai recours à un
perforateur qui consiste en une pince
dont les deux mors forment deux arcs
de cercle terminés à leurs extrémités
par des pointes triangulaires qui per-
cent l'os par un mouvement de rota-
tion. L'os étant percé, les deux bran-
ches se croisent l'une sur l'autre, et
forment alors un perforateur quadran-
gulaire qui sert à agrandir le trou fait
par les pointes (fig. 140). Pour di-
viser l'attache jugo-maxillaire de l'os, on fait passer la scie à chaîne
par la fente sphéno-maxillaire à l'aide d'une aiguille fortement courbée.
M. Péan emploie le même procédé. Toutefois, pour couper la bran-
che montante du maxillaire supérieur et l'os propre du nez, et pour
couper la portion horizontale des os maxillaires et palatins, il a re-
cours à des cisailles qu'il a fait construire par, M. Mathieu, il y a
quinze ans, et dont nous donnons le dessin ci-contre (fig. \h\).
Ces cisailles, à leur extrémité coupante, sont incurvées; à leur extré-
Fig. 140. — Perforateur imaginé par
moi pour passer plus facilement la
scie à chaîne de l'orbite dans les
fosses nasales.
7(5/l AFFECTIONS DES ORGANES DE L 'OLFACTION.
mité libre, elles offrent de longs bras de levier assez puissants pour
sectionner aisément les maxillaires supérieur et inférieur.
Si le chirurgien veut enlever l'os malaire, il coupe l'arcade zygo-
matique avec la scie à chaîne ou le sécateur.
Quel que soit le procédé auquel on ait recours, il importe de déta-
cher le périoste du plancher de l'orbite avec le plus grand soin,
et de couper le nerf sous-orbitaire aussi loin que
possible avec un bistouri boutonné.
Ablation des deux maxillaires, à la fois. — Quel-
ques chirurgiens, Heyfelder et Maisonneuve entre
autres, ont pratiqué l'ablation des deux maxillaires
à la fois.
1er temps. — Pour la section des parties molles, on
a recours à la plupart des incisions que nous avons
indiquées pour l'ablation d'un seul maxillaire, en les
faisant symétriquement sur chacune des deux joues.
C'est ainsi qu'Heyfelder pratique de chaque côté
l'incision courbe de Velpeau, allant de la commis-
sure labiale à l'angle externe de l'œil. Dans les cas
où ces incisions seraient insuffisantes, il fend la lèvre
inférieure sur la ligne médiane, jusqu'au menton ; à
partir de là, il contourne de chaque côté le bord
du maxillaire inférieur, prolonge les incisions jusque
vers les oreilles et détache tout le masque du visage.
Maisonneuve se contente d'une incision en T dont
la branche horizontale réunit les angles internes des
deux yeux: et dont la branche verticale descend sur
le dos du nez jusqu'à la lèvre supérieure, qu'il divise.
2e temps. — La section des parties osseuses se fait
Fig. 141.— Cisailles par les mêmes procédés que pour l'ablation d'un seul
de M. Péan des- maxillaire. On doit respecter autant que possible les
os propres du nez, les os malaires et les apophyses
montantes des maxillaires.
Nous ne pensons pas qu'on doive jamais proposer
une opération aussi grave que l'ablation des deux
maxillaires, attendu qu'elle n'est pas nécessaire et
qu'elle entraîne des délabrements beaucoup trop
considérables.
b. Résection partielle du maxillaire supérieur. — C'est M. Michaux
qui le premier, en 1843, a pratiqué la résection partielle du maxillaire
supérieur pour l'ablation d'un polype naso- pharyngien. Les parties
molles ayant été coupées par une incision divisant verticalement le
nez et la lèvre supérieure, ce chirurgien enlève les os du nez et coupe
linées à couper la
branche montante
et les os du nez
au niveau du fron-
tal, ainsi que la
portion horizon-
tale des os maxil-
laires supérieurs
et palatins.
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 765
l'apophyse montante à sa base. Cette ouverture n'ayant pas suffi pour
enlever complètement le polype, M. Michaux se proposait, à l'aide de
la gouge et du maillet, d'ouvrir largement le sinus maxillaire, de sé-
parer le maxillaire de l'os malaire, et de couper la paroi antérieure du
sinus au-dessus de l'arcade dentaire, mais le malade se refusa à cette
nouvelle opération.
Peu de temps après, Aug. Bérard, dans le but de conserver l'arcade
dentaire, apporta une modification consistant à scier horizontale-
ment l'os maxillaire au-dessus de la voûte palatine avec la scie, à
molettes.
M. Demarquay enlève l'apophyse montante et la paroi antérieure du
sinus après avoir sectionné les parties molles par deux incisions, l'une
sur la ligne médiane du nez et de la lèvre supérieure, l'autre allant
de la commissure labiale au masséter du côté correspondant. Il a
soin de comprendre dans le vaste lambeau ainsi formé le plus de
périoste possible et attend quelques jours avant de réunir.
M. Vallet (d'Orléans), dans une première opération, divise l'apophyse
montante à sa base, fait une seconde incision parallèle, à un centimètre
au-dessous, et réunit ces deux sections prolongées sur la paroi an-
térieure du sinus par une section verticale, en ayant soin d'éviter les
vaisseaux et les nerfs sous-orbitaires. Dans une seconde opération,
cette voie étant insuffisante, il enlève la portion de l'arcade dentaire
où sont implantées l'incisive latérale, la canine et la première petite
molaire.
MM. Alph. Guérin, Maisonneuve et Labat, pour n'extraire que la
.partie inférieure du maxillaire, font une incision de l'aile du nez à la
commissure labiale correspondante, divisent les attaches palatines du
voile, séparent les deux maxillaires, isolent par une section trans-
versale la voûte palatine du plancher de l'orbite, et coupent l'apophyse
malaire avec une petite scie.
Bauchet emploie le môme procédé; toutefois, voulant respecter le
plancher de l'orbite, il perce avec un perforateur triangulaire la partie
supérieure et interne de la fosse canine, au-dessous de l'arcade
orbitaire, et pénètre ainsi dans la fosse nasale en ouvrant le chemin
à la scie à chaîne; puis, parle même trou, il dirige le perforateur à
travers le sinus maxillaire jusqu'au-dessous de l'os malaire, et il passe
par cette voie une autre scie à chaîne.
Enfin, M. Maisonneuve, pour la résection de la partie inférieure du
maxillaire, conseille aujourd'hui de ne faire aucune incision sur la
face, si le malade a la bouche grande, ou tout au moins de se con-
tenter d'une seule incision allant de la narine au bord libre de la lèvre.
Dans tous les cas, il sépare les parties molles en portant le bistouri
au fond du sillon maxillo-buecal.
7()6 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
3° Méthode buccale ou palatine. — Celte mélhode consiste à aller
chercher le polype par la voûte palatine.
Manne (d'Avignon), en 1717, eut le premier l'idée, pour arracher
plus facilement les polypes naso-pharyngiens, d'inciser le voile du
palais dans toute sa hauteur sur la ligne médiane. Ce procédé fut
employé depuis par un certain nombre de chirurgiens, et particulière-
ment par Dieffenbach. Nous-même y avons eu recours avec succès
chez un malade dont la tumeur n'était pas très-volumineuse : mais il
n'est applicable que dans les cas où le polype est assez petit; car,
pour peu que celui-ci ait acquis un certain développement, il devient
insuffisant.
En 1859, M. Maisonneuve réprit le procédé de Manne en lui faisant
subir une certaine modification consistant à respecter le bord libre
du voile du palais. Il lui a donné le nom de boutonnière ; mais, dans la
plupart des cas où les chirurgiens ont voulu l'employer, ils ont dû,
par la suite, ou bien prolonger l'incision dans toute l'étendue du
voile, ou bien, comme l'a fait M. Maisonneuve lui-même, pratiquer
une autre boutonnière sur la joue pour pouvoir achever l'opération.
Au lieu de couper le voile du palais sur la ligne médiane avec
le bistouri, on a proposé de le couper avec le couteau électrique.
Ce moyen nous paraît être non-seulement inutile, mais encore désa-
vantageux, en raison de la perte de substance que produisent les
eschares.
Dans le but de conserver les avantages de la méthode de Manne,
qui ne laisse pas après elle les délabrements et les difformités qu'en-
traîne l'ablation du maxillaire supérieur, j'ai imaginé en 1848 un .
procédé qui consiste à fendre verticalement le voile du palais et la
voûte palatine, et à pratiquer sur celle-ci une incision transversale de
façon à obtenir une incision en T et un double lambeau de parties
molles ; je fais ensuite la résection des parties osseuses au-dessous de
chaque lambeau. Voici comment se pratique cette opération :
Le malade est assis sur une chaise, la tête tenue dans l'extension
sur la colonne vertébrale, la bouche largement ouverte; le chirurgien
saisit le voile du palais avec une pince et le divise dans toute son
étendue par une incision médiane ; puis, avec un petit instrument
à lame droite, courte, forte et bien tranchante, il incise la membrane
palatine en coupant jusqu'à l'os et en continuant l'incision du voile
du palais jusqu'à 2 centimètres environ des incisives. Avec l'ex-
trémité antérieure de cette incision médiane et longitudinale, vient
se rencontrer une seconde incision qui est transversale, d'une éten-
due de 3 centimètres ; on a ainsi un T à branche transversale anté-
rieure.
Avec un fort instrument, une spatule, par exemple, on décolle la
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. /O/
membrane palatine de la voûte osseuse subjacente : ce décollement
est difficile à opérer quand on arrive près du voile du palais; car, en ce
point, la membrane de Schneider adhère intimement à la membrane
palatine. On y parvient en incisant petit à petit avec un bistouri bou-
tonne la membrane de Schneider, à mesure qu'on décolle progressi-
vement la membrane palatine, et cette division se pratique en rasant
le rebord postérieur de la portion horizontale de l'os palatin. On peut
faire aussi ce décollement en introduisant transversalement la pointe
des ciseaux entre la membrane palatine du voile du palais et le feuillet
guttural de ce voile et en incisant la membrane de Schneider ; de
telle sorte que, lorsque le décollement est opéré, on a une espèce de
porte à deux battants, dont chacun est constitué dans la partie corres-
pondante à la voûte osseuse par la membrane palatine seule,, et dans
la partie verticale qui correspond au voile du palais par la muqueuse
palatine, la portion de la muqueuse de Schneider, qui forme le feuillet
guttural du voile du palais et les muscles compris entre elles.
Les deux lambeaux ainsi obtenus, il faut, les deux battants mem-
braneux étant tenus écartés, réséquer la voûte osseuse, quand celle-ci
n'a pas été résorbée, en faisant de chaque côté de la ligne médiane
et en avant, le plus près possible de l'incision transversale, deux perfo-
rations à l'aide d'un poinçon : on introduit dans chaque perforation
l'une des pointes du secteur de Liston avec lequel on résèque la voûte
osseuse dans l'étendue de 32 millimètres en longueur et 25 millimètres
en largeur.
En enlevant cette portion d'os réséquée, on fait éclater et l'on arra-
che une portion du vomer. Il faut retirer avec soin les esquilles qui
ont pu rester adhérentes à la muqueuse nasale, et régulariser la perte
de substance osseuse (d'Ornellas, Thèse de Paris, 1854.)
Quelques auteurs ont prétendu que, quelques années avant nous,
Adelmann avait fait connaître et appliqué ce procédé. Il n'en est rien;
seulement, dans un cas où le polype avait lui-même perforé la voûte
palatine, ce chirurgien, après avoir tenté en vain de l'extraire par
la face, profita de la perforation du palais pour l'arracher par cette
voie.
M. Botrel, un de nos élèves, a apporté une légère modification à notre
procédé. Il propose de laisser intacte l'extrémité inférieure du voile
du palais, de manière à rendre plus simple et plus facile l'opération
complémentaire, la staphylorrhaphie; car, il est reconnu que si la réu-
nion se maintient au niveau du point de suture inférieur, cela suffit
pour assurer la réunion ultérieure et successive des autres points.
{Union médicale, 1859.)
Nous venons de faire connaître les divers moyens préliminaires qui
permettent d'attaquer directement les polypes naso-pharyngiens. Nous
7(58 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
avons vu, chemin faisant, que plusieurs devaient être abandonnés
comme étant inapplicables dans la grande majorité des cas. Sans
vouloir discuter la valeur de chacun d'eux, nous dirons seulement
que par la voie nasale on arrive sur la paroi antérieure et supérieure
du polype; or, comme nous l'avons montré, ces tumeurs sont pharyn-
giennes avant de devenir nasales, et l'on a par conséquent tout avan-
tage à pouvoir agir par le pharynx sur leur point d'implantation. Eo
outre, la méthode nasale donne lieu souvent à de graves hémorrhagies
et est absolument insuffisante quand le polype a de nombreux pro-
longements. Cette méthode ne nous paraît donc applicable que dans
un petit nombre de cas. Les procédés de Langcnbeck, Huguier,
Chassaignac, Bœckel, Lawrence, qui sont basés sur le déplacement
des os, ont à nos yeux le très-grave inconvénient de ne pas permettre
au chirurgien de surveiller la récidive, puisqu'une fois le polype
enlevé, les os déplacés sont remis en place, et que la plaie est aussitôt
fermée.
Quant aux procédés qui se rattachent à la méthode faciale ou maxil-
laire, nous avons dit ce que nous pensons de l'ablation des deux
maxillaires. Nous ne conseillerons pas davantage d'avoir recours aux
résections partielles du maxillaire supérieur. Outre qu'elles sont sou-
vent insuffisantes, elles ne permettent pas de recourir au procédé
de cure lente dont nous avons vu les avantages. Il ne reste donc
plus que deux méthodes, les seules après lesquelles il soit possible
d'user de ce procédé, ce sont l'ablation totale du maxillaire supérieur
et la résection de la voûte palatine. La statistique a montré autant de
cas de guérison à la suite de ces deux opérations ; toutefois la méthode
palatine nous paraît avoir sur l'opération de Flaubert un certain nom-
bre d'avantages dont il est bon de tenir compte. D'abord elle n'en-
traîne pas comme elle de difformités ni de cicatrices apparentes, pas
de troubles dans la mastication. Elle ne présente pas d'aussi grandes
difficultés dan? le manuel opératoire, et n'exige que des instruments
simples et d'un maniement facile; en outre, le bistouri intéresse des
parties bien moins importantes que dans l'ablation du maxillaire. On
n'attaque aucun organe important; on ne coupe pas de nerfs, on ne
divise que des vaisseaux d'un petit calibre, qui ne peuvent donner lieu
à une hémorrhagie aussi abondante que celle qu'entraîne habituel-
lement la division des artères faciale, palatine postérieure, et maxil-
laire interne. Cette opération n'expose pas autant que les autres
méthodes à faire naître l'érysipèle de la face. Enfin, l'échancrure
qui reste à la voûte palatine, ne se refermant pas complètement,
permet toujours de surveiller la récidive, tandis qu'au bout d'un cer-
tain temps, dans l'ablation du maxillaire, l'ouverture devient de plus
en plus petite, ne laisse plus rien voir, et ne permet plus, en cas de ré-
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 769
cidive, l'introduction des caustiques. Tous ces avantages sont confir-
més par la statistique qu'a relevée M. Robin Massé et qui porte sur
une centaine de cas. Cependant il est bien évident que celle méthode
ne saurait remplacer l'ablation du maxillaire dans les cas où le po-
lype envoie,, de divers côtés, d'énormes prolongements qu'il serait im-
possible d'atteindre par la voie palatine.
B. Moyens d'ablation de la tumeur. — Une fois que le chirurgien
s'est créé, par l'un des moyens que nous venons d'indiquer, une
voie suffisante pour agir directement sur le pédicule du polype, il peut
avoir recours, pour son extraction, à l'un des procédés que nous avons
exposés plus haut et qui, employés seuls, constituent les méthodes
simples. Mais il ne surfit pas d'enlever la tumeur, il faut encore em-
pêcher qu'elle ne récidive. C'est pourquoi j'ai proposé de laisser
ouverte, pendant quelque temps, la voie pratiquée pour arriver au
polype, même après son ablation, afin de pouvoir surveiller la ré-
cidive.
Les procédés qui sont aujourd'hui le plus fréquemment employés
sont l'arrachement, l'écrasement, l'excision et la cautérisation.
L'arrachement présente un danger sur lequel a insisté M.Forget;
la fusion du tissu fibreux avec les plans osseux est telle parfois que
les tractions exercées sur la tumeur peuvent déterminer la fracture
des os avec une facilité d'autant plus grande que souvent ces derniers
sont atrophiés.
L'écrasement, nous parlons surtout de l'écrasement linéaire, est
un bon moyen ; mais la plupart du temps son application est rendue
difficile par les adhérences de la tumeur.
L'excision expose à des hémorrhagies, et l'on ne peut y avoir re-
cours que pour détruire les adhérences.
La cautérisation nous semble préférable. Pour l'appliquer, nous
avons attendu que la voie palatine, à laquelle nous avons eu recours à
titre d'opération préliminaire, fut créée depuis quelques jours. Le
polype venait alors s'offrir de lui-même aux cautérisations. Parmi les
procédés de cautérisation que nous avons employés, voici ceux qui
méritent d'être mentionnés :
Nous n'insisterons pas sur le cautère actuel dont l'application est
dangereuse à cause de la difficulté de protéger les parties voisines.
La pâte au chlorure de zinc agit plus énergiquement ; elle ne pré-
sente pas le même danger. Pour l'appliquer j'ai fait fabriquer des
trochisques de formes diverses et qui sont assez petits pour être im-
plantés dans le pédicule de la tumeur. Pour empêcher ce caustique
de tomber dans le pharynx, il faut avoir soin qu'il soit profondément
caché dans l'épaisseur du tissu morbide.
J'ai employé aussi l'acide chlorhydrique et l'acide azotique mono-
NÉLATON. — PATH. CHIR. HI. 49
770 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLEACTION.
hydraté ; niais, comme on le conçoit, il m'a fallu prendre des précau-
tions suffisantes pour empêcher les, vapeurs de se répandre au delà des
points que l'on veut cautériser. Pour y parvenir on se sert de plusieurs
tubes de verre de 15 centimètres de longueur, les uns droits, les autres
incurvés de façon que toute l'aile de section s'applique exactement
ur la tumeur. On les introduit par Là bouche et
on les dirige sur le point à cautériser.
Je me suis servi plusieurs fois, et à peu près
en même temps que M. Middeldorpiï (de Bres-
lau), du cautère électrique qui, comme on sait,
consiste en une anse coupante avec laquelle on
entoure le pédicule du polype et dont les bouts
sont fixés au conducteur de l'appareil électri-
que. Ce cautère a l'inconvénient de s'éteindre
vite. Toutefois, depuis lors, il a été appliqué
avec succès, de même que le couteau galva-
nique.
La cautérisation au moyen d'un jet de gaz
d'éclairage enflammé m'a donné de bons ré-
sultats. L'appareil représenté ci-contre (fig. 142),
consiste en une vessie de caoutchouc pleine
de gaz, munie d'un tube également de caout-
chouc. On presse sur la vessie et Ton enflamme
le gaz. La chaleur ainsi obtenue rayonne si
peu que l'on peut tenir son doigt à 1 centimètre
de la flamme sans la ressentir; mais nous
n'avons plus guère recours à ce procédé si utile
dans d'autres cavités, parce que les inspirations
et les expirations du malade l'éteignent souvent.
11 ne faut pas s'en tenir à une seule cautéri-
sation, il faut pratiquer des cautérisations ulté-
rieures et ne pas craindre de les répéter pen-
dant longtemps encore après l'ablation de la
tumeur.
J'ai eu recours aussi, en 1859, à l'électro-
chimie. Voici comment je l'emploie : Dans la
Fig. 142.— Cautère à gaz. masse polypeuse j'enfonce deux aiguilles de
platine convenablement isolées par un enduit
de gutta-percha, je les laisse en place pendant quelques minutes;
l'action du courant qui les traverse tend à désorganiser les (issus,
mais son action est purement chimique; ce qui le prouve c'est que la
gutta-percha n'est qu'à peine ramollie; on peut faire plusieurs appli-
cations du courant dans la même séance.
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 77 1
Pour agir sur de grandes surfaces, les aiguilles ne suffisent pas,
j'emploie alors de petites plaques métalliques, bien isolées sauf du
côté par lequel elles doivent exercer leur action, ces petites plaques
présentent des courbures diverses qui permettent de les appliquer
sur des surfaces inégales.
Cette cautérisation, outre qu'elle est peu douloureuse, présente
Timmense avantage de n'être accompagnée d'aucun écoulement de
sang ; elle n'expose pas à détruire les bords de la section palatine et
rend ainsi beaucoup plus facile la staphylorhaphie.
Quel que soit le procédé auquel on aura recours, le chirurgien
devra chercher par tous les moyens à éviter les hémorrhagies pen-
dant l'opération et surtout à empêcher le sang de s'écouler dans
les voies aériennes, cet accident pouvant causer instantanément la
mort du malade. C'est pourquoi M. Péan prend, dans ces cas, des
précautions semblables à celles qu'il emploie toutes les fois qu'il
opère dans les cavités buccale ou nasale; il fait placer entre les joues
et les dernières molaires, aussi près que possible de l'isthme du gosier,
des éponges montées sur de longues pinces, fréquemment renou-
velées, et chaque fois que la respiration devient gênée, il fait passer
rapidement un certain nombre d'épongés sur le dos de la langue jus-
qu'au voisinage de l'épiglotte de façon à empêcher le sang de s'écouler
dans le larynx.
Enfin, pendant tout le temps que restera béante la plaie nécessitée
par l'opération, il sera bon de fixer des pinces hémostatiques sur les
points saignants et de les y laisser jusqu'au dernier moment.
- TUMEURS OSSEUSES.
La plupart des auteurs confondent dans une même description les
tumeurs osseuses des fosses nasales et celles des sinus. Au lieu de les
imiter, nous renverrons aux maladies des sinus frontaux et maxillaires
l'étude de celles qui prennent naissance dans ces cavités, et nous ne
parlerons ici que de celles qui se développent directement dans les
fosses nasales.
Les tumeurs osseuses qu'on observe dans les fosses nasales sont,
comme dans les autres régions, spongieuses ou éburnées, sessiles ou
pédiculées. Elles ont généralement pour point de départ les os qui
avoisinent le plancher, tels que le vomer, le cornet inférieur, l'unguis
ou l'os planum. Les auteurs du Compendium, les premiers et, à leur
exemple, M. Dolbeau, prétendent que ces tumeurs ont leur point de
départ, non dans les os, mai6 bien dans l'intérieur de la muqueuse
des fosses nasales.
Nous avons dit précédemment (t. II, p. ce que l'on devait
772 AFFECTIONS TES ORGANES DE L'OLFACTION.
penser de cette origine. Notre opinion a été partagée par la plu-
part des membres de la Société de chirurgie et particulièrement par
MM. Giraldôs (Bulletins de la Société de chirurgie, année 1872), et
Guyon Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. M. Michel (de
Nancy), tout en adoptant notre manière de voir, émet nue autre hypo-
thèse, basée sur l'histologie, qui consiste à attribuer au périoste les
exostoses éburnées et à la moelle les exostoses spongieuses. I! suffit
de réfléchir à la minceur des lames osseuses et du diploé de cette ré-
gion pour voir qu'une pareille théorie reposerait bien moins sur des
faits anatomiquement démontrés que sur des considérations hislolo-
giques d'ailleurs ingénieuses (Gaz, hebd., 1873j.
Les exostoses des fosses nasales sont rarement situées de façon
qu'on puisse les reconnaître à la vue, soit par les ouvertures anté-
rieures, soit par les ouvertures postérieures des cavités nasales; par
contre, elles donnent lieu à des déformations qui deviennent de plus
en plus apparentes à mesure qu'elles augmentent de volume, telles
que la déviation de la cloison, le refoulement en dehors des os du
nez, la torsion de cet organe dans le sens de sa longueur, le déplace-
ment de la joue et des téguments placés au côté interne de l'orbite
et enfin le refoulement en bas de la voûte palatine et de l'arcade
alvéolaire supérieure. Au toucher, comme au stylet, il est facile de
constater leur dureté caractéristique, leur surface lisse et leurs bosse-
lures.
Par suite de la compression que ces tumeurs exercent sur les parties
voisines, elles déterminent certains troubles physiques, tels que
l'exophthalmie, de l'épiphora, des épistaxis plus ou moins abondantes,
et des troubles fonctionnels, de l'amblyopie ou de la diplopie, de la
douleur sur le trajet des nerfs comprimés et parfois la paralysie des
muscles auxquels se distribuent ces nerfs, de la céphalalgie ou tout
au moins une pesanteur de tête continuelle, souvent aussi de très-
vives douleurs intermittentes correspondant aux poussées de la tu-
meur. Par suite de l'obstruction mécanique causée par la présence
de ces tumeurs dans les fosses nasales, les produits de sécrétion ne
peuvent plus s'éliminer, se putréfient sur place et déterminent un
ozène plus ou moins considérable; d'autre part, le passage de l'air
étant intercepté, il en résulte que la respiration devient de plus en
plus gênée, que la voix est nasonnée; enfin, si la tumeur acquiert un
volume plus considérable encore, la déglutition elle-même devient
difficile.
Dans la plupart des cas, il est à peu près impossible de déter-
miner d'avance si l'on a affaire à une exostose éburnée ou à une exos-
tose spongieuse.' Cependant, au dire de quelques auteurs, les exostoses
spongieuses pourraient se reconnaître à la crépitation parcheminée,
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 773
mais c'est là un caractère qui est loin d'être constant dans les tu-
meurs de celte espèce.
Par contre, il sera toujours aisé, pour un observateur attentif, de
distinguer, clans la grande majorité des cas, les tumeurs osseuses des
autres tumeurs solides des fosses nasales; elles se reconnaîtront aux
caractères physiques que nous avons fait connaître, aux déformations
particulières auxquelles elles donnent lieu, à l'absence de prolonge-
ments en dehors de la cavité où elles ont pris naissance et à la len-
teur de leur évolution.
La plupart de ces tumeurs, en effet, se développent si lentement
qu'il est presque toujours impossible pour le chirurgien de savoir au
juste l'époque de leur début. Pendant longtemps, elles sont indo-
lentes et passent inaperçues ; mais après être restées stationnaires
pendant des mois ou des années, elles augmentent de volume et
linissent par donner lieu à des troubles graves. Parfois, arrivées à cette
péiiode avancée, ces tumeurs déterminent une inflammation suppu-
rative des parties environnantes, mais c'est là un fait qui a été rarement
observé; une complication non moins rare et qui a été mentionnée par
quelques auteurs (Legouest, Pamard, etc.), c'est la présence d'un ou
de plusieurs polypes muqueux dans le voisinage ; ceux-ci n'influent
en rien sur la marche de l'exostose. Il n'en est pas de mùne de
l'inflammation suppurative des parties environnantes ; il peut arriver,
en effet, que, par suite de cette suppuration, la tumeur se détache
complètement de son point d'implantation, joue le rôle de corps étran-
ger, à la manière d'un véritable séquestre, entraîne la nécrose des os
voisins et s'élimine spontanément avec eux. Mais c'est là une termi-
naison exceptionnelle, le plus souvent les tumeurs osseuses des fosses
nasales, si on les abandonne à elles-mêmes, finissent par entraîner la
mort du malade, soit lentement par asphyxie, soit subitement, par
suite de la compression qu'elles exercent sur le cerveau.
Le traitement médical est impuissant à guérir ces tumeurs, elles
nécessitent toujours l'intervention du chirurgien. Lors donc que leur
présence a été bien établie, il convient de les extraire; pour cela, il
faut d'abord les mettre à découvert et les isoler des parties environ-
nantes. Pour les mettre à découvert, il ne faut pas craindre de créer
une voie large, comme l'a fait observer avec raison M. Dolbeau. Dans
ce but, on pratique une incision sur la ligne médiane du nez, de sa
base à sa pointe, ou mieux dans le sillon naso-génien, du grand angle
de l'œil à l'aile du nez; on comprend dans un seul lambeau les parties
molles et le périoste, on résèque avec le ciseau la branche montante
du maxillaire supérieur, une partie de la paroi antérieure du sinus
maxillaire et l'os unguis. Ceci fait, il faut, soit avec le ciseau, soit avec
la scie, soit avec des leviers d'une certaine puissance, sectionner ou
11 U AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
rompre les points d'implantation ; mais avant, M. Michel donne le
conseil de disséquer la muqueuse qui recouvre l'exostose. Enfin, dans
un troisième temps on pratique l'extraction de la tumeur avec de
fortes pinces. Souvent cette extraction se fait sans la moindre diffi-
culté, ce qui lient, non pas à ce que, comme le prétendent quelques
auteurs, la tumeur est complètement indépendante des os, mais bien
à la fragilité des lamelles osseuses sur lesquelles celle-ci s'implante.
Lorsque l'exostose est éburnée, on doit l'extraire, d'un seul coup, en
totalité; lorsqu'elle est spongieuse, on peut la fragmenter et l'extraire
en plusieurs morceaux. Celle opération est souvent accompagnée
d'hémorrhagies plus ou moins abondantes; il faudra donc avoir soin,
pour empêcher le sang de tomber dans la gorge, de tamponner les
arrière-narines.
ÉPISTAXIS.
On donne, le nom à'épistaxis aux hémorrhagies qui se font par les
voies nasales.
Ces hémorrhagies peuvent survenir à la suite d'un traumatisme,
d'un coup, d'une chute, d'une fracture du nez, d'une opération chi-
rurgicale pratiquée sur la région et de la plupart des maladies du nez
ou des fosses nasales, telles que coryza, ulcères, corps étranger,
calcul, polypes, tumeurs de toute sorte, fractures du crâne, la carie,
la nécrose, etc. On les observe aussi au début de certaines maladies
aiguës; enfin elles peuvent apparaître sans cause appréciable.
Les épistaxis d'origine traumatique ne sont généralement pas très-
graves; toutefois celles qui succèdent à l'ablation de polypes fibreux
d'un volume considérable sont souvent abondantes et ne peuvent être
arrêtées que difficilement. Il en est de même de celles qui dépen-
dent d'une fracture du crâne; ces dernières peuvent durer au delà de
vingt-quatre heures et s'accompagner, à la fin, de l'écoulement d'une
sérosilé claire.
Celles qui se rattachent à une maladie du nez ou des fosses nasales
sont généralement de courte durée, mélangées la plupart du temps à
des sécrétions plus ou moins altérées et reviennent à plusieurs re-
prises.
Les épistaxis, par elles-mêmes, sont toujours facilement reconnais-
sablés, mais, à moins qu'elles ne succèdent à un traumatisme, il
est souvent difficile d'en distinguer la cause. Toutefois, leur degré
d'abondance, leur durée, leur fréquence, le mélange de sécrétions
nasales altérées, les accidents concomitants, pourront tout au moins
faire soupçonner leur origine ainsi que leur siège, et le chirurgien,
dans la doute, devra recourir à l'exploration directe des fosses na-
AFFECTIONS DES FOSSES NASALES. 775
sales, soilpar les ouvertures antérieures, soit par les ouvertures pos-
térieures.
Les épistaxis, quand elles sont peu abondantes, ne présentent au-
cune gravité, mais quand elles se répètent fréquemment, elles finis-
sent par épuiser les malades.
Pour les arrêter il suflît souvent d'avoir recours à des lotions froides
on à des aspirations de liquides astringents. Si ces moyens sont in-
suffisants, il faut alors recourir au tamponnement.
Tamponnement des fosses nasales.
Le tamponnement est une opération qui consiste à obturer les
fosses nasales assez-complètement pour
empêcher le sang de s'écouler au de-
hors. Il est indiqué d'avoir recours à
cette opération, non-seulement quand
on a affaire à une épistaxis qui n'a pu
être arrêtée par les autres moyens,
mais encore toutes les fois que l'on
opère sur les fosses nasales. Pour pra-
tiquer le tamponnement^ on porte or-
dinairement des bourdonnets de char-
pie, soit par les narines, au moyen
d'une simple pince à pansement ou
d'une sonde de gomme élastique sou-
ple et flexible, soit par les arrière-
narines au moyen de la sonde de Bel-
loc, dont toutes les trousses sont
pourvues et dont nous donnons le des-
sin ci-contre (fig. 143).
Celle-ci doit être introduite d'avant
en arrière par la narine d'où sort le
sang; on lui fait suivre le plancher de
la cavité nasale jusqu'au pharynx ;
alors on pousse le ressort de montre
qu'elle contient ; ce ressort paraît dans
la bouche; on l'attire au dehors; on
passe dans le chas qui le termine les extrémités d'une anse de fil qui
embrasse un bourdonnet de charpie assez gros pour boucher l'ouver-
ture postérieure des fosses nasales. Gela fait, on retire la sonde du
côté du nez, et, avec elle, est ramené le bourdonnet qui vient s'appli-
quer à l'orifice postérieur des fosses nasales, où le maintient une
traction assez forte exercée sur le fil. Puis, écartant les deux chefs de
Fig. 143. — Sonde de Bello:.
77G AFFECTIONS DES OllGANES DE L'OLFACTION.
l'anse de fil, on introduit entre eux d'aulres bourdonnels, dont on
bourre la narine, et sur lesquels on noue les deux bouts de fil, de
manière à bien maintenir la charpie.
Le sang qui arrive alors dans la cavité nasale, s'y coagule, comprime
la membrane pituitaire et met obstacle à l'hémorrhagie. Lorsqu'on
veut, enlever l'appareil, alors qu'on suppose que l'effet désiré est obtenu,
on coupe les (ils et l'on ôte la charpie avec des pinces. Le bourdonnet
postérieur est retiré par la bouche à l'aide d'un fd que l'on y a fixé dans
ce but et qu'on avait laissé dans cette cavité.
Cette opération détermine quelquefois des efforts de vomissement;
elle occasionne de la gêne, un sentiment de pesanteur dans la cavité
nasale, dans celle des sinus frontaux et maxillaires. On a même vu
le sang remonter par le canal nasal, et sortir par les> points lacrymaux
(Blandin). Aussi a-t-on essayé de faire ce tamponnement d'une autre
manière.
M. Cbassaignac regarde comme très-dangereux le séjour de la charpie
dans les fosses nasales. Il rapporte même que ce corps étranger déter-
mina chez un vieillard, auprès duquel il avait été appelé, une inflam-
mation suivie d'une suppuration énorme qui amena la mort du ma-
lade: c'est pourquoi il conseille de ne procéder au tamponnement
qu'après avoir essayé tous les autres moyens. Il a recours, en pareil
cas, à des fragments de glace qu'il introduit, soit en avant par la
narine, soit en arrière par l'orifice postérieur de la fosse nasale dans
lequel on pénètre en employant des pinces de Museux très-fortement
coudées sur leurs branches. Ce chirurgien trouve à ce mode d'appli-
cation de la glace, dans le traitement des hémorrhagies, d'immenses
avantages ( Chassaignac, Traité des opérations chirurgicales, t. Ier,
p. 176).
M. Martin Saint-Ange a proposé le procédé suivant : une canule
s'ouvrant dans un petit sac de baudruche, et ayant un robinet à l'autre
extrémité, est introduite dans la narine jusqu'au pharynx, et l'on y
pousse de l'air ou de l'eau, que l'on peut faire sortir à volonté. Le sac
alors se distend et exerce une compression sur les parois de la cavité
saignante. M. Martin Saint-Ange a donné à cet appareil le nom de
rliinobion. Au lieu d'une vessie de baudruche on a proposé d'introduire
une vessie de caoutchouc que l'on insuffle du dehors avec un tube
- muni ou non d'un rebinet.
Enfin, M. Maunoury emploie une sonde ouverte par les deux bouts
et entourée, à l'une de ses extrémités, de quelques morceaux d'éponge
qui sont eux-mêmes fixés dans l'intérieur d'une baudruche, au moyen
d'un fil plusieurs fois enroulé; celte extrémité garnie d'éponge est
enfermée dans la cavité membraneuse dans une étendue de 10 à
12 centimètres, l'autre extrémité restant libre à l'extérieur. On huile
AFFECTIONS DES SINUS FRONTAUX. 777
l'appareil et on le conduit d'avant en arrière dans la cavité nasale qui
fournit l'hémorrhagie jusqu'au niveau de la narine postérieure; on
injecte de l'eau froide par l'extrémité libre de la sonde. L'éponge
s'imbibe, se gonfle; la baudruche se distend, remplit une partie de
la cavité nasale, ferme les deux ouvertures et oblige le sang à s'y
accumuler. Pour empêcher l'eau de sortir, l'extrémité de la sonde est
élevée ou bouchée avec un fausset. Ce procédé a l'avantage de réunir
ces deux conditions : la compression et la réfrigération.
ARTICLE V.
AFFECTIONS DES SINUS FRONTAUX.
La rareté de ces affections et la difficulté de les reconnaître dans la
plupart des cas nous expliquent pourquoi les auteurs ont donné si peu
de développements à leur histoire. Cependant leur gravité, quand on ne
les attaque pas dès le début, aurait dû, ce nous semble, fixer un peu plus
particulièrement sur elles l'attention des pathologistes. A peine trouve-
t-on, sur ce sujet, quelques indications dans les ouvrages anciens, ceux
entre autres de Tulpius, Hoffman, de Lanswerde, Nicolaï^Lieulaud, etc.
Runge {Discours sur les maladies des sinus frontaux et maxillaires, 1750),
Richter [De morbis sinuum frontalium), sont les premiers qui ont
consacré des articles spéciaux à ces affections. Après eux, Dézeimeris
a publié., dans le journal VExpérience, plusieurs articles dans les-
quels se trouvent réunies un certain nombre d'observations sur les
différentes maladies de ces sinus. Enfin, plus récemment, M. Bouyer
{Essai sur la pathologie des sinus frontaux, Ihèse de Paris, 1859), et
M. Demarquay [Traité des tumeurs de V orbite, 1860) ont appelé de
nouveau l'attention des chirurgiens sur ce sujet.
I. — Plaies et fractures.
Plaies. — Ces plaies peuvent être produites par des instruments pi-
quants, tranchants ou contondants.
Les plaies produites par des instruments piquants ou tranchants
ne sont importantes que lorsqu'elles atteignent la paroi postérieure
du sinus, et, dans ce cas, elles rentrent dans les blessures du crâne
dont nous avons fait l'histoire (voy. plus haut, p. Zi50).
Les plaies produites par un instrument contondant exigent plus
d'attention, en raison de leur gravité et des erreurs dans lesquelles
elles peuvent induire des chirurgiens qui ne seraient pas prévenus.
En effet, chez les individus qui ont les sinus fort développés, il
778 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
peut y avoir enfoncement de la table externe avec ou sans lésions des
parties molles. Cet enfoncement est quelquefois assez prononcé pour
faire croire à une fracture du crâne, avec saillie de l'os a l'intérieur.
A. Paré avait déjà signalé cet écucil, et il traite ù'ùjnare le chirurgien
qui, dans les cas de ce genre, « amplifie la playe et applique trépanes et
autres instruments, pour enlever la seconde table cludit os » . Lorsqu'il
y a plaie avec perte de substance, la muqueuse qui tapisse le sinus est
intacte ou déchirée ; dans ce dernier cas, elle peut donner issue à un
mucus épais, blanchâtre, qu'un chirurgien, au dire de Maréchal, aurait
pris, chez un malade, pour de la matière cérébrale. Si cette mem-
brane est intacte, elle peut être soulevée par l'air qui arrive des fosses
nasales, et ce soulèvement, analogue aux battements du cerveau, pour-
rait donner à penser que la plaie intéresse toute l'épaisseur de l'os.
Il suffit, du reste, d'être prévenu de ces méprises pour les éviter (1).
Au reste, l'introduction d'une sonde mousse lèverait tous les doutes,
s'il y en avait.
Ces plaies, au dire des chirurgiens, se cicatrisent difficilement : elles
restent longtemps fistuleuses. C'est à tort qu'on a imputé ce résultat au
passage de l'air, aux mucosités qui se trouvent dans le sinus et au fron-
cement de la peau. La cause réelle qui s'oppose à la cicatrisation
est l'écartement des lames de ce sinus. Enfin, suivant quelques
auteurs, elles pourraient être l'origine d'un pneumatocèle (voy. Pneu-
matocèle, p. 587).
Les fistules guérissent ordinairement par la compression ; quelque-
fois, cependant, dans quelques cas fort rares, à la vérité, elles sont
tout à fait rebelles. Il faut alors se contenter de les recouvrir d'un
i
emplâtre agglutinatif, ou recourir à l'autoplastie.
Fractures, — Quant aux fractures, leur gravité dépend de la paroi
du sinus qui est atteinte. Si c'est la paroi postérieure, on peut voir
survenir tous les accidents consécutifs aux fractures du crâne (mé-
ningite, encéphalite, etc.). La fracture de la paroi antérieure seule
offre beaucoup moins de gravité. Dans tous les cas, il y a un signe
pathognomonique, l'emphysème, qui augmente lorsque le, malade se
mouche.
Ces fractures sont souvent suivies d'épanchements de sang dans la
cavité du sinus.
Il va sans dire que le chirurgien, dans certains cas, aura soin de
relever avec une spatule ou un élévatoire les fragments enfoncés, d'en-
(1) Le savant P. Paaw les avait indiquées depuis longtemps; voici comment il s'ex-
prime dans son Osléologie, p. 40 : « Eliam id a me observalum, quum reficitur hujus
» loci vulnus, aerem non absque impetu erumpere, eum esse existimantibus imperitis
» chirurgis quem cerebrum éructât. ».
AFFECTIONS DES SINUS FRONTAUX. 779
lever les esquilles et de prévenir au moyen des anliphlogistiques tous
les dangers d'une inflammation consécutive.
H. — Inflammation, abcès et hydropisie.
L'inflammation de la muqueuse des sinus frontaux peut exister iso-
lément, mais le plus souvent elle est liée à l'inflammation delà mu-
queuse des fosses nasales. De là vient celte douleur frontale, fixe,
qui a contribué à faire placer dans le crâne, par les anciens, le siège
du coryza, qui, chacun le sait, porte le nom vulgaire de rhume de cer-
veau. Dans certains cas, l'inflammation du sinus se rattache à une
affection des os, ostéite, carie, nécrose.. Enfin, comme dans un cas
rapporté par M. J. Cruveilhier, elle peut être d'origine syphilitique.
Quoi qu'il en soit, lorsqu'une inflammation existe, on a les symptômes
du coryza portés à un très-haut degré. Ainsi, il y à une douleur sourde,
gravative au-dessus de la racine du nez, douleur qui s'accompagne
même de symptômes de congestion cérébrale, tels que céphalalgie,
rêvasseries, dérangement dans les idées, etc. La sécrétion habituelle est
augmentée et elle devient purulente, lorsque l'inflammation n'a point
cédé aux antiphlogistiques. A mesure qu'elle est produite, la matière
puriforme s'écoule par le nez, si la communication des sinus avec les
fosses nasales est restée libre ; mais quand il y a occlusion congéni-
tale ou accidentelle de l'orifice de ces sinus, le pus s'accumule dans
leurs cavités, qui deviennent alors le siège d'un abcès.
L'abcès des sinus frontaux, d'après H. Cloquet [Osphrésiologie,
p. 711), « est beaucoup plus rare que l'abcès du sinus maxillaire, mais.
» le danger qui l'accompagne est bien plus grand. On voit, en effet, le
» pus pousser en avant la paroi antérieure du sinus, et quelquefois
» s'échapper en la perforant. Souvent aussi, c'est la paroi postérieure
» qui cède parce qu'elle est plus mince et moins résistante; elle s'amin-
» cit encore et se perce, en sorte que l'encéphale, comprimé d'abord
» par la saillie qu'elle forme accidentellement, l'est alors immédiate-
» ment par le pus, ce qui amène une tuméfaction de la paupière supé-
» rieure correspondante et la paralysie des muscles du côté opposé. »
L'ouverture qui se fait à la partie antérieure reste longtemps fistu-
leuse, mais elle ne compromet pas la vie du malade. Il n'en est pas de
même de celle de la paroi postérieure, à cause des altérations qui
peuvent survenir au cerveau ou à ses enveloppes. Dans un cas rapporté
par Riberi (dans Giornale délie scienze mediche di Torino, 1838), le pus
avait fusé dans l'orbite par un trou profond du sinus, et y avait formé
un abcès par congestion, qui, augmentant par degré, remplissait au
bout d'une année la demi-circonférence supérieure de la cavité orbi-
taire. On reconnut l'origine de cette collection purulente, en pressant
780 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
avec force sur les parois de l'abcès. Celui-ci s'affaissa et le pus remon-
tant dans le sinus sortit par la narine. C'est en effet presque toujours
au grand angle de l'œil qu'apparaît l'abcès quand il vient faire saillie
à l'extérieur.
Dans le cas où il y a déjà une fistule, le diagnostic est facile ; il
suffit, en effet, d'introduire unstylet. Mais quand il y a simplement
soulèvement de la paroi antérieure du sinus, avec douleur, pesanteur
au-dessous du nez, etc., il peut encore planer du doute sur la nature
de l'affection. Dans ces cas, on pourrait peut-être les confondre avec
une tumeur lacrymale, mais sous l'influence de la pression, le liquide
de la tumeur lacrymale s'écoulera par les points lacrymaux, ce qui
n'a pas lieu dans l'abcès du sinus.'
Le pronostic doit être porté avec une extrême réserve à cause des
différentes terminaisons de l'abcès.
On a conseillé de trépaner le sinus lorsqu'il est dilaté par un abcès,
mais comme le diagnostic est souvent incertain, et comme on a vu la
tumeur se vider dans le nez au bout d'un temps plus ou moins long,
nous conseillons, ainsi que Vidal, de ne faire cette opération que s'il
existe une douleur de lête insupportable, opiniâtre, et des symptômes
de compression cérébrale. S'il y avait fistule, on pourrait en agrandir
l'ouverture et faire dans la cavité du sinus des injections émollientes,
détersives, suivant les indications.
U hydropisie des sinus frontaux a été rarement observée. Celte af-
fection donne lieu aux mêmes simptômes et aux mêmes indications
que les abcès dont nous venons de parler : elle n'en diffère que par
la nature du liquide qui, au lieu d'être du pus, est de la sérosité.
III. — Corps étrangers.
Ils sont moins fréquents dans les sinus frontaux que dans les fosses
nasales, et cela est facile à comprendre, les sinus ayant avec l'exté-
rieur une communication moins directe et 'moins étendue que ces der-
nières. Cependant on cite quelques exemples de corps étrangers venus
du dehors. On a vu des balles, des fragments de fer, etc., s'implanter
dans les sinus frontaux, y déterminer des accidents, quelquefois,
au contraire, y séjourner pendant longtemps avec une innocuité par-
faite. Ainsi, Haller raconte qu'une jeune fille garda neuf mois la
pointe d'un fuseau fixée dans le sinus frontal. Au bout de ce temps il
se manifesta à l'endroit de la blessure du gonflement, de l'inflamma-
tion, un abcès. Celui-ci s'ouvrit, et, avec le pus, le corps étranger sortit.
Larrey rapporte un cas à peu près semblable, seulement le corps
étranger (c'était une pointe de flèche) resta dans le sinus pendant qua-
torze ans.
AFFECTIONS DES SINUS FRONTAUX. 781
M. Legouest mentionne aussi ce fait remarquable; un officier reçut
une balle qui, pénétrant par l'orbite, fractura la paroi interne de celte
cavité après avoir détruit l'œil, et vint se loger dans l'un des sinus qui
s'ouvrent sur la voûte des fosses nasales. Le projectile ne fut pas re-
trouvé immédiatement. Rentré en France, cet officier se soumit, à
plusieurs reprises et sans succès, aux explorations et aux tentatives
d'extraction faites par Marjolin, A. Pasquier et Blandin. Bégin con-
sulté à son tour, conseilla d'abandonner toutes recherches, annonçant
qu'un jour à l'autre, la balle, après avoir usé les parois osseuses qui
la retenaient, tomberait d'elle-même daps le pharynx. Pendant dix-
huit ans, le blessé fut sujet à de violentes céphalalgies; en renversant
la tête en arrière et en s'inclinant en avant, il sentait le projectile se
déplacer, il le cracha tout à coup un jour que celui-ci tomba dans la
bouche, sans déterminer d'autres phénomènes. » Bagien et Hattin ont
d'ailleurs cité chacun un cas semblable. Le blessé de Hattin cracba sa
balle treize ans et celui de Bagien vingt-cinq ans après l'avoir reçue.
Quelquefois ces corps étrangers ne viennent pas du dehors, mais se
développent directement dans les sinus. Ainsi on a parlé de vers qui,
après avoir déterminé divers accidents, tels qu'une sensation de pe-
santeur, une gêne, une douleur plus ou moins vive entre les deux
sourcils, l'envie de se moucher, des éternumenls fatigants et même
des symptômes cérébraux graves, seraient sortis par les narines.
Dans un mémoire intitulé : Hémicrânie due à la présence d'un sco-
lopendre dans les sinus frontaux (1830). M. Maréchal fils (de Metz)
rapporte l'observation d'une femme qui conserva pendant une année
un myriapode dans les sinus frontaux. Cette femme était souvent at-
teinte de crises nerveuses horribles auxquelles seule la sortie spontanée
de l'animal put mettre fin.
On a trouvé aussi, dans les sinus frontaux, des concrétions pierreuses
et des hydatides. Ainsi, Barfholin parle d'une céphalalgie produite par
des pierres formées dans ces sinus. Langenbeck rapporte une obser-
vation d'hydatides ; il y en a une deuxième dans les Transactions
médico-chirurgicales (année 1819, Robert Keate), et Dézeimeris, dans
le premier volume du journal V Expérience, en rapporte une troisième
empruntée à une thèse soutenue à Berlin en 1829 (Guil. Brun, dis-
sertation De hydrope cystico sinuum frontalium).
Lorsqu'on a affaire à un corps étranger venu du dehors, une lame
de fer, une balle ou autre projectile, par exemple, il faut en faire l'ex-
traction, à moins que cette opération ne nécessite des dégâts considé-
rables auquel cas il vaudrait mieux attendre. Si l'on soupçonnait dans
le sinus la présence de vers, de concrétions pierreuses, ou même
d'hydatides, on pourrait employer d'abord des slernulatoires ; en cas
d'insuccès recourir à la trépanation.
782
AFFECTIONS DES OHGANES LE L'OLFACTION.
IV. ' — Polypes.
Les polypes développés dans les sinus frontaux, ne sont rien moins que
rares. Levret nous en a laissé une observation avérée que nous trans-
crivons : « En 1725, il mourut à l'hôpital de la Charité, à Paris, un
» garçon âgé d'environ dix-sept à dix-huit ans, dont la face était
» démesurément élargie, et rendue hideuse par sept tumeurs poly-
» peuses distinctes dans les sinus maxillaires et sourciliers, dans la
» gorge et dans les fosses nasales. Ce jeune homme avait encore une
« bosse très-considérable à la racine du nez, et ses yeux étaient pres-
» que entièrement hors de l'orbite.
» A l'ouverture de la bosse qui était à la partie inférieure du coro-
» nal, sur la racine du nez, on trouva deux polypes d'un volume con-
» sidérable, demi-sphériques, aplatis l'un contre l'autre vers la cloison
» des sinus qui n'existe plus, à peu près comme le sont deux marrons
» d'Inde dans leur enveloppe pulpeuse et hérissée. Chacune de ces
» tumeurs était implantée vers l'orifice des sinus par un pédicule très-
« étroit. Leur substance avait la couleur et la consistance d'un mor-
» ceau de lard rance et uniforme dans toutes les parties, etc. » (Obs.
» sur les polypes, p. 238.)
Dézeimeris en a trouvé un cas dans les archives de l'Académie royale
de chirurgie. (Voy. l'Expérience, t. J.)
Denonvilliers, dans sa thèse pour le concours d'agrégation en chi-
rurgie (1839), cite l'observation tirée du journal de Rust, d'un énorme
polype, né dans le sinus frontal; le chirurgien put, avec une sonde,
suivre les trajets de la tumeur dans les points où elle envoyait des
prolongements.
La présence de ces tumeurs ne peut être constatée que par la saillie
de la paroi antérieure du sinus, par une douleur locale vive, continue;
mais ces signes, on le conçoit, sont fort incertains. Ces polypes des-
cendent quelquefois dans les fosses nasales; mais dans ces cas mêmes,
il reste toujours à décider si le polype appartient à ces dernières ou
s'il se prolonge jusque dans le sinus : or, le diagnostic du point de
départ reste à peu près impossible.
Le pronostic en général est grave: ces polypes sont quelquefois in-
curables ; tel est le cas de Levret. Mais quand leur volume et leur
nombre permettent de les traiter, il faut le faire d'après les méthodes
que nous avons exposées à l'occasion des polypes des fosses nasales.
Nous ajouterons que, si la racine de la tumeur est fibreuse et si le
pédicule reste implanté dans la paroi du sinus, il faudrait ruginer ce
dernier, pour éviter la reproduction du mal.
On a môme dû dans certains cas avoir recours à la perforation des
AFFECTIONS DES SINUS FRONTAUX. 783
sinus pour extraire des polypes qui s'y étaient développés. On emploie
alors une petite couronne de trépan ou le perforatif.
V. — Tumeurs osseuses.
Nous avons déjà parlé des tumeurs osseuses qui se développent
dans les sinus frontaux lorsque nous avons étudié les exosloses en gé-
néral (voy. t. II. p. 490, fîg. 214). Nous avons dit qu'elles étaient pres-
que toujours éburnées, que cependant on trouvait parfois du tissu
spongieux dans leur intérieur. Nous ne reviendrons donc pas sur leur
structure ni sur leur mode d'implantation qui ont été suffisamment
étudiés.
Nous dirons toutefois qu'à mesure qu'elles se développent, ces tu-
meurs refoulent les parois du sinus, les érodent et parviennent assez
facilement à les détruire ; elles envahissent alors secondairement les
régions voisines, telles que les fosses nasales, plus souvent l'orbite et
parfois la cavité crânienne.
Leurs symptômes, au début, consistent dans quelques troubles mal
définis, tels qu'une sensation de gêne, de pesanteur dans la région,
quelquefois des épistaxis ; ce n'est qu'après avoir acquis un certain
volume qu'elles deviennent apparentes à l'extérieur : elles se recon-
naissent alors assez facilement aux caractères physiques que nous avons
énumérés et particulièrement à leur immobilité, leur dureté, leurs
bosselures, etc. (voy. t. II, p. 500); toutefois, ces caractères sont ici
moins appréciables que dans les fosses nasales par suite de l'épais-
seur des téguments qui les recouvrent.
Les phénomènes qu'on observe à mesure qu'elles se développent,
varient avec les déformations qu'elle entraînent. Le plus souvent elles
apparaissent vers le grand angle de l'œil, à la partie interne et supé-
rieure de l'orbite, on constate alors de l'exophlhalmie du même
côté, de l'épiphora, de l'œdème des paupières et des troubles plus ou
moins graves de la vue, pouvant aller jusqu'à la cécité complète.
On a même vu dans certains cas l'exostose refouler complètement
le globe oculaire hors de l'orbite (Mackenzie). Si, au contraire,
la tumeur vient faire saillie du côté de la joue ou môme vers les
fosses nasales et la bouche, elle donne lieu alors à des troubles du
côté de la respiration, de la mastication et de la phonation. Entin, si
elle s'étend du côté de la cavité crânienne, on observe des symptômes
de compression cérébrale.
Les souffrances qu'elles provoquent par suite de la compression
sur les nerfs frontaux deviennent souvent très-violentes, tantôt con-
tinues, tantôt intermittentes. La violence de ces douleurs est en rap-
port, soit avec le volume de la tumeur, soit avec la résistance des
78/| AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
parois qu'elle comprime; quant à leur intermittence elle serait due,
comme nous l'avons dit plus haut, aux poussées de la tumeur.
Au point de vue du diagnostic, ces douleurs peuvent, pendant un
certain temps, donner lieu à une certaine confusion. Tant que l'exos-
tose reste limitée à la cavité du sinus et ne distend pas ses parois,
on peut les prendre pour des névralgies sus-orbilaires. Leur persistance,
malgré les traitements les plus énergiques, sera à peu près le seul
moyen de les distinguer.
Lorsque la tumeur est devenue apparente, on pourrait peut être
la confondre, soit avec un corps étranger, soit avec une tumeur ané-
vrysmale, soit avec un polype. Son immobilité, l'absence de toute
pulsation et sa dureté caractéristique permettront toujours de la dis-
tinguer de ces affections.
La conTusion serait tout au plus permise dans des cas analogues à
ceux qu'a rapportés Bouyer (de Saintes); dans l'un, en même temps
que l'exostose, s'étaient développés des polypes muqueux et dans
l'autre une tumeur fongueuse qui avait donné lieu à de fréquentes
hémorrhagies. Il en serait de même dans les cas où ces tumeurs se
compliqueraient d'abcès ; pendant quelque temps l'abcès seul pourrait
être reconnu.
La marche de ces productions est lente; toutefois, arrivées à une
certaine période, elles s'accroissent rapidement, ce qui rend le pro-
nostic grave : en effet dans cette région plus que dans toute autre on
doit craindre le développement de l'exostose vers la cavité crânienne.
D'autre part, comme cela eût lieu chez un malade cité par Mackenzie,
la compression exercée par la tumeur contre le globe oculaire entraîna
l'inflammation, l'ulcération de la cornée, et l'œil se vida complète-
ment.
Il est donc indiqué de recourir de bonne heure à leur extraction.
Dans ce but, si la tumeur n'est pas très-volumineuse, on peut se con-
tenter de pratiquer à la peau une incision légèrement convexe, im-
médiatement au-dessous du sourcil. Si le chirurgien veut se créer une
plus large ouverture, il pourra pratiquer deux incisions se rejoignant
à angle droit, l'une verticale, un peu en dehors de la ligne médiane
du front, l'autre horizontale parallèle au bord supérieur de l'orbite.
Ceci fait, ou procède à l'ablation de la tumeur et on l'extrail, soit
en la saisissant avec de fortes pinces, soit en l'amenant au dehors par
un mouvement de levier.
AFFECTIONS DES SINUS FRONTAUX.
785
VI. — Fistules.
Les fistules des sinus frontaux peuvent être consécutives à un
traumatisme, à un abcès de la région, succéder à des pertes de sub-
stance pratiquées volontairement par le chirurgien soit pour l'abla-
tion d'une tumeur, soit dans le but d'obtenir un lambeau autoplas-
tique, ou se rattacher à une affection générale telle que la syphilis ou
la scrofule.
Nous avons parlé des premières à propos des plaies des sinus fron-
taux, nous n'y reviendrons pas.
Celles qui succèdent à une opération chirurgicale pratiquée sur la
région s'observent assez fréquemment, mais elles sont, en général, sans
gravité et ne doivent pas être une contre-indication pour le chirurgien.
Par exemple, le cancroïde qui se développe au niveau des sinus fron-
taux peut, dans le cours de son évolution, envahir le périoste èt la table
osseuse qui recouvrent ces sinus. Si, à ce moment, l'affection est
assez cireonscrife pour que tout le mal puisse être enlevé à la condi-
tion que la table externe soit réséquée, il ne faut pas hésiter à pra-
tiquer cette résection, lors même que la perte de substance qui en
résulte devrait laisser à sa suite une large fistule aérienne.
Cette conduite a été suivie avec avantage par M. Péan, même dans
les cas où le mal s'était propagé à la racine du nez et avait nécessité
l'ablation de l'un des os propres de cet organe.
Certaines fistules peuvent avoir pour cause l'oblitération de l'orifice
qui met en communication les fosses nasales avec le sinus frontal;
ces fistules sont très-persistantes, le seul moyen d'y remédier est de
donner issue aux produits morbides accumulés dans le sinus.
Pour les fistules qui dépendent d'une affection syphilitique ou scro-
fuleuse, il suffira parfois de joindre au traitement général quelques
injectjons nasales.
Lorsque la fistule ne se rattachera à aucune de ces causes et résis-
tera aux différents moyens employés, il faudra alors aviver ses bords et
les réunir ou même les fermer au moyen d'un lambeau autoplastique.
Enfin, si tous les moyens échouent, il faudra recourir à l'auto-
plastie.
Si la perte de substance est grande, comme celles qui résultent de
l'opération chirurgicale dont nous venons de parler, ou comme celles
qui sont consécutives aux fractures du crâne par armes à feu, M. Péan
prend dans la région voisine un lambeau taillé et appliqué suivant, la
méthode indienne. Une fois la fistule recouverte par ce lambeau, qu'il
a soin de fixer par de nombreux points de sutures à anses métalliques,
il s'applique à combler la plaie que le lambeau emprunté a laissée
NÉLATON. — PATH. CHIR. III. — 50
786 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
derrière lui ; flans ce but, il fait dans l'épaisseur des téguments voisins
des incisions et des dissections convenablement disposées pour pouvoir
mobiliser ces téguments par la méthode française, et les affronter
de façon que nulle des surfaces saignantes ne reste à découvert.
Ce principe qu'il a souvent appliqué à d'autres régions et en particulier
à la base du nez, aux sourcils, aux seins, etc., permet d'obtenir des
réunions et des cicatrisations immédiates, sans crainte d'érysipèle, ni
de phlegmon, surtout lorsque les pansements sont bien faits et qu'à
l'aide de bandelettes enduites de collodion, on empêche les téguments
de se rétracter.
ARTICLE VI
AFFECTIONS DES SINUS MAXILLAIRES.
Nous étudierons successivement dans ce chapitre : 1° la contu-
sion, les fractures et les plaies; 2° les épanchements de sang; 3° l'in-
flammation; k° les abcès; 5° les collections de mucus ou hydropisies;
6° les kystes muqueux; -7° les fistules ; 8° la carie et la nécrose ; 9° les
corps étrangers; 10° les tumeurs solides.
I. — Contusion, fractures et plaies.
Il est très-rare que la contusion et les fractures soient limitées aux
sinus maxillaires et même aux parties de la face correspondant à la
cavité de ces sinus; elles s'étendent généralement aux parties envi-
ronnantes. Cependant, Béclard cite un cas dans lequel un bout de
parapluie ayant pénétré directement par l'orbite dans le sinus n'avait
fracturé que ses parois. Nous reviendrons sur ce sujet en parlant des
affections du maxillaire supérieur.
Lorsqu'un instrument piquant ou tranchant entre dans le sinus,
sans enfoncer ni faire éclater ses parois, il n'amène ordinairement à sa
suite aucun accident, et la guérison ne se fait pas longtemps attendre.
Si l'instrument est tranchant ou contondant et qu'en pénétrant dans
le sinus il en fracture les parois, des esquilles peuvent se former qui
tombent dans sa cavité et y séjournent à la manière de corps étran-
gers. Il convient d'extraire les esquilles qui ne sont plus adhérentes
au périoste, et, pour mieux y parvenir, de pratiquer au besoin une
contre-ouverture, suivant le conseil de Boyer.
AFFECTIONS DES SINUS MAXILLAIRES.
787
II. — Epanchements de sang.
A. Bérard, dans l'article du Dictionnaire de médecine en 30 vo-
lumes, donne la relation du fait suivant, qui prouve que des collec-
tions sanguines peuvent se faire dans la cavité du sinus, à la suite
d'une violence extérieure : A. Bermond [Bulletin médical de Bordeaux,
novembre ISiiO) parle d'un malade « qui avait reçu, vingt ans aupa-
» ravant, un violent coup sur la joue: il présentait la plupart des
» symptômes qui appartiennent à Thydropisie du sinus maxillaire ; on
» voyait surtout une tuméfaction considérable de la joue et de la voûte
» palatine. Une incision faite dans ce dernier point donna lieu à 1000
» grammes de sang presque liquide. »
Depuis, plusieurs auteurs, Jourdain, Dupuytren, Velpeau et Giral-
dès, entre autres, ont dit avoir observé dans le sinus maxillaire des
épancbements de sang qui devaient être rapportés à la môme cause.
D'autres épancbements se forment à la suite d'épistaxis que l'on
cherche à arrêter par le tamponnement des fosses nasales. Dans ces
conditions, le sang encore liquide, ne trouvant pas d'autre issue, pénètre
dans le sinus maxillaire par son ouverture naturelle.
Ces collections sanguines passent souvent inaperçues pendant la
vie. Toutefois, lorsqu'elles ne donnent lieu à aucun symptôme appré-
ciable à la vue et au toucher, Bermond indique, pour les reconnaître,
un signe négatif tiré de l'auscultation de la mâchoire et qui consiste
dans l'absence du bruit déterminé, à l'état normal, par le passage de
l'air dans le sinus. C'est là un signe dont la valeur nous paraît discu-
table et qui d'ailleurs ne prouverait pas que l'épanchement fut sanguin
plutôt que de toute autre nature.
Il en est de cet épanchement comme de l'hydropisie, il ne peut être
reconnu que lorsqu'il a acquis un volume assez grand pour dépasser
les limites de la capacité du sinus, et alors il donne lieu aux mêmes
symptômes (voy. Hydropisie). C'est ainsi que dans un cas rapporté par
Dupuytren, une 'collection sanguine était devenue assez considérable
pour former une tumeur à la face et déterminer une exophthalmie.
Parfois aussi la présence du sang dans le sinus peut amener consécu-
tivement l'inflammation de la muqueuse et donne lieu alors à tous les
signes de l'abcès.
C'est avec les tumeurs myéloplaxiques que l'on confondrait le plus
facilement les tumeurs sanguines enkystées dans le sinus. Il est même
à présumer qu'il s'agissait réellement de ces tumeurs dans la plupart
des observations qui ont été publiées sous cette désignation. C'est sur-
tout avec les myéloplaxomes qui contiennent du sang enkysté et qui
naissent au niveau des parois des sinus, que cette erreur serait facile
788 AFFECTIONS DES ORGANES DE l/OLFACTION.
à commettre. Dans ces cas, le diagnostic ne peut être établi que par
les antécédents, et mieux encore par la ponction ou l'incision explo-
ratrices.
Une fois qu'on a constaté la présence d'un épanchement de sang
dans le sinus, le traitement consiste à évacuer ce liquide en prati-
quant une ouverture, soit par la fosse canme, soit, par le bord alvéo-
laire; il faut avoir soin d'empécher cette ouverture de se fermer avant
la guérison complète.
III. — Inflammation.
L'inflammation de la muqueuse du sinus maxillaire peut être dé-
terminée par un traumatisme : contusion, plaie ou fracture ; par la
présence d'un corps étranger ou par l'avulsion d'une molaire de la
mâcboire supérieure ; mais, le plus souvent, elle succède à une in-
flammation des parties environnantes, à un coryza, à une carie des
molaires, à une ostéite ou à une périostite alvéolo-dentair.e. Enfin
elle peut se manifester dans le cours de certaines maladies aiguës,
telles que la fièvre typhoïde, les fièvres éruptives, et plus particu-
lièrement la rougeole et la variole.
Anatomiquement, elle est caractérisée par le gonflement et la vas-
cularisation de la muqueuse, en même temps que par l'infiltration
béreuse ou séro-sanguinolente du tissu cellulaire sous-muqueux.
Les symptômes auxquels elle donne lieu sont une rougeur légère
et une chaleur anormale de la joue, un gonflement diffus au niveau de
la paroi antérieure du sinus, une douleur vive, persistante, rarement
localisée, s'irradiant plus souvent du côté des fosses nasales, de l'or-
bite, de l'arcade dentaire, s'accompagnant, dans certains cas, de
larmoiement, de bourdonnements d'oreilles et d'odontalgie. Enfin
lorsque l'inflammation est très-aiguë, elle peut déterminer une fièvre
assez intense et donner lieu à des phénomènes réflexes tels que des
vomissements.
Il serait facile de la confondre, pendant un certain temps, soit avec
une névralgie sous-orbitaire, soit avec un coryza, soit avec une pé-
riostite alvéolo-dentaire.
La névralgie sous-orbitaire s'en distinguera par la présence de certains
points douloureux qu'on ne trouve point dans l'inflammation du sinus.
Le coryza, qui, du reste, accompagne souvent cette inflammation ne
donne pas lieu à une douleur aussi forte, aussi persistante, et, d'autre
part, présente bien des caractères spéciaux qui ne s'obseivent pas dans
l'inflammation localisée au sinus maxillaire, tels que l'enchifrènemient,
l'écoulement d'un liquide visqueux, etc., etc.
AFFECTIONS DES SINUS MAXILLAIRES. 789
La pêriostite alvéolo-dentaire, qui, clans un grand nombre de cas, se
développe simultanément avec l'inflammation dont nous parlons, pré-
sente des caractères physiques qui la feront aisément reconnaître.
L'inflammation du sinus offre le plus souvent une marche aiguë ;
cependant elle passe quelquefois à l'état chronique. La résolution est
rare, la suppuration est le 'mode de terminaison le plus fréquent.
Lorsque l'inflammation a été bien constatée et qu'il ne s'est encore
montré aucun signe de suppuration, le chirurgien doit se contenter de
recourir aux émollients et aux antiphlogistiques.
IV. — Abcès.
Les abcès du sinus maxillaire viennent de deux sources diffé-
rentes: ou bien le pus sécrété vient du sinus lui-même; ou bien il
provient du voisinage. Dans le premier cas, nous avons dit qu'il est
consécutif à l'inflammation de la muqueuse ou des parois osseuses elles-
mêmes. Dans le deuxième cas, le pus ne peut arriver dans la cavité
du sinus qu'après avoir perforé ses parois : c'est ainsi qu'on a vu
des abcès de la joue et de l'orbite s'ouvrir dans le sinus (Bordenave).
Les symptômes, au début, sont ceux de l'inflammation, puis au bout
d'un certain temps on voit le pus sortir en partie par l'orifice du sinus
et s'écouler par la narine correspondante, notamment dans les fortes
expirations, ou lorsque le malade se couche du côté opposé à celui de
l'abcès. L'odeur du liquide est tellement fétide, que Desault donnait
à la maladie le nom d'ozène du sinus maxillaire.
D'autres fois le pus qui est accumulé dans le sinus amène assez
promptement une carie ou une nécrose des parois, les perfore et
produit une fistule dont l'orifice est placé soit à l'extérieur, soit dans
une cavité voisine. Si la fistule est. assez large et sa position assez
déclive pour permettre un écoulement facile du liquide, la guérison
ne tarde pas à se faire. Mais quand le pus ne trouve aucune issue,
ce qui est d'ailleurs fort rare, il s'accumule dans la cavité du sinus,
qu'il distend du côté de l'orbite, des fosses nasales, de la voûte pala-
tine, des cellules ethmoïdales ou des joues; dans ce dernier cas, on
voit se former sur la joue une tumeur plus ou moins volumineuse,
d'abord dure et résistante, puis plus tard élastique, molle, fluctuante,
et donnant au palper la sensation de parchemin. En môme temps qu'ap-
paraît cette tumeur, il n'est pas rare de voir les parties molles s'en-
flammer, et bientôt après une ou plusieurs fistules.
L'intensité des douleurs qui accompagnent également la formation
de ces abcès servira à les distinguer des collections de mucus qui sont
indolentes. Celles-ci, d'ailleurs, ne donnent pas lieu à l'écoulement du
pus par la narine.
790 AFFECTIONS DES OHGANES DE L* OLFACTION.
Les abcès du sinus, avant que le pus ne se soit l'ait jour au dehors
peuvent être confondus avec un épanchement de sang ou un kyste
osseux.
Uépanchement de sang pourra s'en distinguer par les antécédents;
ilne provoque pas généralement des douleurs aussi intenses. Enfin,
dans les cas où les signes seraient insuffisant pour établir le diagnostic,
on aura recours à la ponction exploratrice.
Les kystes osseux du maxillaire supérieur, comme les abcès du
sinus, peuvent donner lieu à la sensation de parchemin, mais ils en
diffèrent généralement par leur siège. Il est rare, en effet, que ces
kystes se trouvent au niveau même du sinus. D'ailleurs dans le cas
où ils seraient justement limités dans cette région, on pourrait aussi
pratiquer la ponction exploratrice.
Le pronostic est, en général, assez grave. Cette gravité varie d'ail-
leurs en raison de l'état des parties affectées et de la nature des causes
qui ont déterminé ou qui entretiennent le mal. La carie et la chute
des dents sont les moindres effets que l'on puisse attendre de cette
affection.
M. Foucher rapporte une observation dans laquelle il vit se déve-
lopper, sous l'influence d'une carie dentaire, une suppuration du sinus
qui, après avoir envahi le périoste, finit par produire la nécrose du
sinus; la phlegmasie se propagea aux cellules ethmoïdales, aux sinus
frontaux et sphénoïdaux et jusqu'à l'intérieur du crâne.
La première indication à remplir pour le traitement de ces abcès,
est de donner issue au pus. Un grand nombre de procédés ont été
proposés dans ce but. Depuis Henri Meibomius jusqu'à Desault et
Bichat, tous les chirurgiens ont conseillé d'extraire les dents qui
paraissent ébranlées et celles dont les alvéoles fournissent un suinte-
ment purulent. Mais Cowper, voyant que dans certaines circonstances
le pus ne suivait pas immédiatement l'extraction de la dent, perfora
l'alvéole de façon à établir une communication avec la cavité du sinus.
S'il n'y avait pas de dents malades, il faudrait, ainsi que le conseille
Boyer, extraire la deuxième ou la troisième molaire qui correspondent
le mieux à la partie déclive du sinus, puis perforer l'alvéole et agrandir
l'ouverture pour donner au pus une issue facile. Cet agrandissement
de l'ouverture a l'avantage de permettre l'introduction, dans le sinus,
d'une mèche que l'on enlève chaque jour pour faire des injections
détersives.
Telle est la méthode à suivre quand l'os maxillaire a conservé sa
solidité ; mais s'il y a tumeur à la partie antérieure ou dans un autre
point, on doit alors perforer directement la fosse canine à sa partie
inférieure, suivant le procédé de Lamorier modifié par Desault.
Dans un cas où l'œil du côté correspondant à l'abcès avait été
AFFECTIONS DES SINUS MAX LIAMES. 791
détruit par un anthrax et où la tuméfaction était telle que l'écartement
des mâchoires était impossible, Berlrandi perfora la voûte palatine de
haut en bas, en introduisant le perforatif par une fistule qui existait
à la paroi inférieure de l'orbite. Cette opération insolite eut un plein
succès.
On comprend aussi qu'il ne suffit pas d'avoir donné issue au pus,
pour guérir les abcès du sinus maxillaire; il faut encore en tarir la
source, en attaquant autant que possible la cause qui a amené leur
formation, telle que la nécrose, la carie dépendant de syphilis ou de
scrofule, etc., et traiter comme nous le verrons plus loin les fistules
consécutives.
V. — Collection de mucus. — Hydropisie.
Historique. — Cette affection déjà observée parTauchard [le Chi-
rurgien-dentiste, 1728) et Runge (1750), a été confondue par Bordenave
FiG. làti. — Hydropisie du sinus maxillaire.
(De la collection de M. Péan.)
avec les abcès du sinus. Jourdain, en 1804, donne Je premier une
description complète des collections liquides que l'on trouve dans
le sinus maxillaire. Il en dislingue deux sortes, l'une séreuse, qu'il
décrit sous le nom d' hydropisie du sinus maxillaire et qu'il attribue à
792 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
l'engorgement et à la rupture des lymphatiques de la pituitaire du
sinus, l'autre formée par une collection de mucus qu'il désigne sous
le nom de rétention de mucus et qu'il rapporte soit à l'épaississement
des produits de sécrétion de la muqueuse, soit à l'épaississement
de la muqueuse elle-même, soit à l'oblitération de l'ouverture natu-
relle du sinus. Après lui. Deschamps, Boyer et tous les auteurs qui
suivent, confondent ces deux maladies dans une môme description et
leur conservent le nom d'hydropisie. Dans notre première édition
(voy. t. II, p. 687), nous faisions observer que ce nom était impropre
et que celui de collection de mucus devait seul être conservé pour
désigner l'affection qui nous occupe. M. Giraldès, en 1851, cherche à
démontrer que toutes les observations d'hydropisies du sinus maxil-
laire n'étaient autres que des kystes muqueux(voy. Kystes muqueux).
La plupart des auteurs modernes admettent avec lui que l'hydro-
pisie du sinus n'existe pas et décrivent sous un même titre les kystes
muqueux, l'hydropisie et la rétention de mucus. Nous ne pouvons
partager cette manière de voir. En effet, j'ai pu moi-même constater
que ces maladies sont différentes, et l'année dernière, M. Péan,
dans son service à l'hôpiLal Saint-Antoine, a eu l'occasion d'observer
un cas incontestable d'hydropisie. Il s'agissait, dans cette observa-
tion, d'une femme de cinquante ans qui portait une énorme tumeur
au niveau du sinus maxillaire (voy. fig. 140). La lèvre était déplissée,
la muqueuse buccale soulevée. Celle-ci ne laissait pas voir le contenu
de la tumeur par transparence, mais elle présentait une teinte jau-
nâtre, franche, caractéristique, et elle était parcourue par des vais-
seaux peu dilatés.
Au premier abord, on crut avoir affaire à un kyste, mais l'incision
faite largement dans le sillon du vestibule de la bouche permit, à
l'aide de rétracteurs, d'écarter les lèvres de la plaie assez pour voir
l'intérieur du sinus et pour introduire le doigt dans toute son éten-
due ; de la sorte il fut facile de reconnaître qu'il n'y avait aucune trace
de kystes. Cependant, on ne put s'assurer si l'ouverture naturelle du
sinus était ou non complètement imperforée.
Cette observation présente d'autant plus d'intérêt qu'elle tranche
une discussion qui était restée pendante depuis le travail de M. Gi-
raldès.
ÉTiOLOGiB. — Le plus souvent cette affection apparaît sans cause
appréciable; toutefois on l'a vu succéder à un traumatisme, à une
irritation simple, à une carie dentaire, à une affection quelconque du
bord alvéolaire; dans le cas rapporté par A. Dubois, elle reconnais-
sait pour cause la présence d'une dent dans la paroi sous-orhitaire du
sinus et qui faisait saillie dans sa cavité.
Symptomatologie. — Tant que cette accumulation reste dans les
AFFECTIONS DES SINUS MAXILLAIRES, iyû
limites de la capacité du sinus, aucun signe extérieur ne peut la faire
soupçonner. Mais plus tard, lorsque le liquide presse également sur
tous les points des parois, on voit apparaître une tumeur à la joue, au
niveau de la fosse canine.
Cette tumeur, d'abord dure, indolente, immobile, sans changement
de couleur à la peau, sans empâtement ni fluctuation, présente une
surface égale et lisse, proémine au-dessous de l'orbite et derrière la
lèvre supérieure, où elle est recouverte par la muqueuse buccale disten-
due et amincie. Peu à peu elle s'accroît; son centre cède alors facile-
ment sous le doigt et fait entendre- quelquefois sous la pression une
légère crépitation. Plus tard, la paroi antérieure n'est pas la seule qui
cède à la pression excentrique, toutes peuvent éprouver le môme effet;
la supérieure est celle qui résiste le plus longtemps. Il est facile dès-
lors de prévoiries symptômes qui se. produisent dans ces circonstances;
si c'est la paroi inférieure qui est refoulée, on constate un affaissement
de la voûte palatine jusqu'au niveau des dents ; si c'est la paroi interne,
le nez est déjeté de côté, et le passage de l'air par la narine cor-
respondante est notablement gêné. Enfin, si la paroi supérieure est
refoulée comme les précédentes, l'œil, pressé de bas en haut, peut
paraître plus petit que celui du côté opposé. C'est ce qui est arrivé
dans un cas observé par A. Dubois {Bulletin de l'Académie de méde-
cine, etc. , an XIII).
Diagnostic. — Il sera souvent fort difficile de distinguer l'hydropisie
des kystes muqueux. Toutefois ceux-ci présentent une teinte grise,
légèrement bleuâtre, transparente, distincte de la teinte jaunâtre, qui
caractérise l'hydropisie. Cette teinte est due très-probablement à l'état
du mucus filant, visqueux, et souvent mélangé de choleslérine qu'il
contient. Nous verrons, en parlant des kystes muqueux, que l'on n'a
pas assez cherché à établir les différences qui peuvent exister entre
les liquides des kystes et ceux des collections de mucus. Les tumeurs
à myéloplaxes en diffèrent par une teinte violacée, et les tumeurs in-
flammatoires par une coloration rouge moins intense ; ces dernières
s'accompagnent d'autres phénomènes tels que l'œdème et la douleur
qu'on n'observe pas dans l'hydropisie. Enfin, dans les cas où ces signes
seraient insuffisants pour faire reconnaître la maladie dont nous
parlons, la ponction et surtout l'incision faite largement, permettront,
en donnant issue au liquide, de lever tous les doutes.
Marche et terminaison. — Cette affection présente généralement
une marche extrêmement lente. Tantôt le liquide s'échappe spon-
tanément, tantôt la cavité du sinus finit par s'enflammer et il s'y
forme une collection purulente, tantôt enfin, par suite de l'accumu-
lation toujours croissante du liquide, la tumeur prend de telles propor-
tions que le chirurgien est mis en demeure d'en débarrasser le malade.
7Wl AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
Traitement. — Il consiste à évacuer le liquide, soit en arrachant
une dent et en perçant le fond de l'alvéole, soit, comme le conseillait
Boyer, en pratiquant sur la portion gingivale de la tumeur une inci-
sion courbe à convexité inférieure, et qui pénétre à travers les parois
du sinus, et en excisant le lambeau ainsi formé pour empêcher l'obli-
tération de cette ouverture artificielle. Cette pratique, plus simple,
plus facile que les précédentes, a obtenu l'assentiment des praticiens.
Après la sortie du liquide, on place des bourdonnels de charpie dans
la cavité, et l'on renouvelle chaque jour le pansement. Bientôt, en
pareil cas, on voit en effet la tumeur de la joue diminuer, la cavité
revenir insensiblement sur elle-même, mais la difformité ne disparaît
entièrement qu'au bout d'un temps assez long.
Le rétablissement de la communication du sinus avec les fosses
nasales est nécessaire à la guérison, car, dans lés cas où celte com-
munication n'a pas eu lieu, il peut rester une fistule ou se former une
nouvelle collection.
VI. — Kystes muqueux.
Historique. — Nous rapprochons à dessein de l'étude de l'hy-
dropisie du sinus maxillaire celle des kystes muqueux décrits pour la
première fois par M. Giraldès.
Cet auteur, après avoir démontré l'existence de glandes follicu-
laires nombreuses dans l'épaisseur de la muqueuse qui tapisse l'antre
d'Higmore, insiste sur la fréquence des kystes formés aux dépens de
ces glandes.
On en trouve les premiers exemples clans le musée de l'hôpital
Saint-Thomas, à Londres, où il ont été déposés par M. Williams
Adams. Pendant que M. Giraldès se livrait à ses recherches sur le
cadavre, M. B. Béraud présentait à la Société de biologie un maxillaire
supérieur dont le sinus contenait un kyste de la grosseur d'une
amande et rempli de cholestérine. Bientôt après MM. Verneuil et
Gaillet, chez l'homme, et M. Goubaux, chez les animaux, en ont ren-
contré de nouveaux exemples.
Étiologie. — Les kystes muqueux du sinus maxillaire sont assez fré-
quents chez l'homme. On les observe plutôt chez de jeunes sujets
que chez des personnes avancées en âge.
Anatomie pateologique. — M. Giraldès explique la formation de
ces kystes par la dilatation des glandes folliculaires de la membrane
muqueuse qui tapisse l'antre d'Higmore.
Le plus souvent, ils se développent sans aucune altération préala-
ble de la membrane muqueuse du sinus ; d'autrefois celle-ci repré-
sente un état fongueux. Us sont généralement multiples et M. Giraldès
dit en avoir observé plus de vingt dans le même sinus.
AFFECTIONS DES SINUS MAXILLAIRES. 795
Ce chirurgien en distingue deux espèces : 1° les uns petits ou mi-
liaires formés par une dilatation partielle du canal excréteur; 2° les
autres plus volumineux constitués par la dilatation de tout le corps
folliculaire.
Fig. 145. — Kystes muqueux du sinus maxillaire,
a, a, a. Kystes de la paroi externe. — b. Kyste de la paroi interne.
Les kystes de la première espèce sont d'un petit volume, arrondis,
transparents; ils se détachent à la surface de la membrane mu-
queuse sous la forme de petites vésicules grosses comme un grain de
millet; ils sont remplis d'une matière épaisse, transparente, se mou-
lant dans la dilatation du canal et rappelant la substance du cristallin.
Les kystes delà seconde espèce, succédant le plus souvent à ceux de
la première, sont beaucoup plus importants. Leur volume varie depuis
celui d'un gros pois à celui d'un gros œuf de pigeon et quelquefois
même davantage. Ils sont généralement transparents, d'un blanc jau-
nâtre; d'autres fois opaques, jaunes à leur centre et transparents à la
périphérie. Leurs parois sont minces, souvent vasculaires et fon-
gueuses. On les observe dans toute l'étendue de la membrane du
sinus (voy. fig. IU\). Leur contenu est un liquide visqueux, épais,
filant, transparent, jaunâtre; d'autrefois, il est concret et opaque au
centre de la tumeur. Quand celle-ci est volumineuse, le liquide de-
vient sirupeux et se charge de cristaux de cholestérine. Au contact de
l'air, il se dessèche et prend l'aspect et la consistance de masses de
gomme arabique.
L'analyse chimique, faite par M. Regnault, a démontré que ce
7 96 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
liquide Ucnl en suspension du mucus et de l'albumine dans une plus
grande proportion qu'à l'état normal.
Au microscope, on trouve des granules de forme irrégulière, agglo-
mérés par une matière transparente, dans laquelle on rencontre, soit
des globules sanguins altérés, soit des globules graisseux, quelques
cellules granuleuses, des débris d'épilhélium, et une quantité notable
de cristaux de cholestérine.
La présence de ces kystes dans le sinus maxillaire détermine cer-
taines modifications dans cette cavité. A mesure qu'ils s'accroissent,
ils se pressent les uns contre les autres, remplissent le sinus et finis-
sent môme par en distendre les parois; il se fait alors, tantôt une dila-
tation dans tous les sens, auquel cas l'os maxillaire double de volume,
tantôt une dilatation partielle et dans un sens déterminé, soit du côté
de l'orbite, soit du côté des fosses nasales, de la voûte palatine, des
cellules elhmoïdales ou des joues.
Les parois du sinus maxillaire s'atrophient, les os qui les consti-
tuent s'amincissent, deviennent transparents, fragiles, perdent même
leur matière calcaire et prennent l'aspect de membranes fibreuses in-
complètement ossifiées.
Symptomatologie. — Les symptômes auxquels ils donnent lieu sont
de point en point ceux que nous avons fait connaître à propos de
l'hydropisie. Voilà pourquoi, au lieu de les décrire, nous renverrons
à ce que nous avons dit précédemment sur ce sujet (voy. p. 792).
Diagnostic. — Les kystes muqueux du sinus maxillaire, pour ne
plus parler de l'hydropisie, peuvent être confondus avec les tumeurs li-
quides ou solides du sinus ou avec les tumeurs du maxillaire supérieur.
Une collection sanguine se traduit à peu près par les mômes sym-
ptômes que ceux des kystes; mais sans parler des antécédents, la
ponction et l'incision exploratrices suffiraient à lever les doutes.
L'abcès sera plus facile à reconnaître, surtout si le pus se fait jour
au dehors par une ouverture quelconque; mais même dans le cas
où il n'y aurait aucun écoulement de pus, il se distinguera encore
aisément du kyste muqueux par sa marche plus rapide et par les phé-
nomènes inflammatoires qui l'accompagnent.
Les tumeurs solides du sinus, de même que les kystes osseux du
maxillaire supérieur, se distinguent, d'une façon générale, des kystes
muqueux par l'absence de fluctuation. Toutefois on observe des tu-
meurs solides ramollies à leur centre et seulement recouvertes d'une
coque osseuse qui donnent lieu à une fausse fluctuation qu'il ne faut
pas confondre avec celle des kystes muqueux. Cette fausse fluctuation
n'est perçue qu'en certains points, tandis que celle des kystes mu-
queux, généralement nette et franche, est facile à percevoir dans toute
l'étendue de la tumeur.
AFFECTIONS DES SINUS MAXILLAIRES • 'y/
Pronostic. — Le pronostic n'offre pas de gravité. Cependant la ca-
vité du sinus peut exceptionnellement s'enflammer, donner lieu à
une collection purulente, à une ouverture spontanée. Suivant M. Gi-
raldès, lorsque le liquide s'échappe de la sorte, il ne tarde pas à se
reproduire, et la guérison, pour Cire obtenue, exige que l'on débar-
rasse complètement le sinus des kystes qu'il renferme.
Traitement. — Le traitement appliqué à l'hydropisie serait donc
insuffisant et il importe d'ouvrir largement le sinus afin d'enlever com-
plètement les tumeurs qu'il renferme.
VII. — Fistules.
Les fistules reconnaissent souvent pour cause un abcès du sinus, une
carie, une nécrose de l'os maxillaire supérieur; plus rarement, elles
Fig. 146. — Fistule du sinus maxillaire produite par un projectile de guerre.
a. a. représente le bord supérieur, et b. h. le borJ inférieur du lambeau mis en place. Les autres lignes
représentent le lambeau avant son déplacement. Autour du trou, on voit la perle de substance qui a
élé avivée et qu'il a fallu combler. (De la collection de M. Péan.)
sont consécutives à la perforation et à la destruction traumalique des
parties molles qui recouvrent la paroi antérieure du sinus (fig. \h1).
D'autres fois, elles sont le résultat d'opérations pratiquées sur cette
partie.
798 AFFECTIONS DES ORGANES DE i/OLFACTION.
Lorsqu'une fistule existe, il importe de déterminer si elle est due à
un abcès du sinus ou si elle est entretenue par la présence d'une por-
tion d'os nécrosée. Dans ce cas, l'élimination du séquestre pourra
seule amener la guérison, tandis que dans le premier il suffira dé
pratiquer une large perforation dans un point déclive.
Sur un de ses malades, A. Bérard a pu convertir une fistule de la
joue en fistule buccale, à l'aide du procédé suivant : « Il fit passer une
» sonde cannelée de la joue dans le sinus, et tournant en bas la can-
» nelure, il pratiqua en dedans de la bouche une incision en plongeant
» un bistouri dans la cannelure de la sonde. Par là il fit passer un gros
» fil de plomb dont une extrémité, recourbée en crochet, pénétra pro-
» fondément dans le sinus, et dont l'autre, laissée dans la bouche, fut
» fixée à une dent molaire. » [Dict. en 30 vol.) Dès le lendemain, l'orifice
cutané était cicatrisé.
Si la fistule est entretenue par l'impossibilité de combler le vide
qui résulte d'une opération chirurgicale, elle est alors incurable;
mais elle ne cause que fort peu de gêne, soit que l'air froid s'y intro-
duise, soit que les aliments pénètrent dans le sinus.
Nous voyons dans le mémoire de Bordenave que pour éviter l'entrée
des aliments et même de l'air dans le sinus perforé on faisait porter au
malade un obturateur fait de cire et de poudre de corail ; on
ôtait cet instrument de temps à autre pour laisser sortir le pus. Mais
on ne doit pas trop se préoccuper de l'idée que quelques aliments
peuvent entrer dans le sinus ; cet accident serait sans danger, car
on parviendrait aisément, à l'aide d'injections, à provoquer l'issue des
matières introduites.
Enfin, dans les cas où la fistule est large, comme cela avaitlieu chez
le malade observé dans notre service et dont nous donnons la figure
ci-contre (fig. 142), il n'y a pas d'autre ressource, pour faire dispa-
raître la difformité, que de la recouvrir avec un lambeau autoplastique
emprunté à la joue. Cette opération, toutefois, donne généralement des
résultats moins satisfaisants que la restauration des paupières, du
nez et des lèvres, à cause de l'épaisseur des parties qu'il faut aviver et
de la perte de substance à combler.
VIII. — Carie et nécrose.
La carie et la nécrose des parties osseuses qui circonscrivent le sinus
donnent lieu, quand elles se produisent, aux inflammations, aux
abcès et aux fistules dont nous avons parlé. Or, comme c'est à ce
point de vue qu'elles intéressent le chirurgien, et comme nous en
avons longuement parlé, nous ne nous y arrêterons pas davantage.
AFFECTIONS DES SINUS MAXILLAIRES.
799
IX. — Corps étrangers.
La plupart du temps, les corps étrangers du sinus maxillaire pénè-
trent par des ouvertures accidentelles; cependant il en est qui péné-
trent par son orifice naturel, tels que des vers, des larves de muscides,
qu'on y a trouvés plusieurs fois en nombre considérable. D'autres,
tels que les calculs, se forment dans la cavité môme du sinus (Lagoni,
Éphémérides des curieux de la nature).
Lorsque le corps étranger pénètre par une ouverture accidentelle,
il peut de même que la contusion et les fractures déterminer un
épanchement de sang dans la cavité du sinus, ou l'inflammation et
la suppuration de la muqueuse qui le tapisse. Quelquefois ces pro-
jectiles peuvent être, sans inconvénients, abandonnés dans le sinus,
suivant l'opinion de Percy et de Ravaton. Celui-ci en effet cite un
cas dans lequel il fit, six mois après la blessure, l'extraction d'une
grosse balle logée dans l'antre d'Higbmore. On a dit que le corps
étranger a fini chez quelques malades par user, perforer et traverser la
paroi inférieure du sinus et par tomber dans la bouche. C'est là un
mode de terminaison sur lequel il ne faut pas compter.
L'extraction est le seul mode de traitement capable d'amener la gué-
rison. Pour l'obtenir, il faut bien se garder d'ouvrir la joue pour péné-
trer dans le sinus, car on laisserait de la sorte des fistules, des cica-
trices et des difformités choquantes. Mieux vaut, suivant le conseil de
M. Legouest, inciser le sillon labial supérieur par la bouche, mettre
l'os à nu et ouvrir par trépanation une voie à travers la paroi anté-
rieure de la cavité.
Les corps étrangers vivants qui ont été trouvés dans le sinus n'ont
jamais été reconnus qu'après la mort, nous n'avons rien de spécial
à dire sur le traitement qui leur convient.
X. — Tumeurs solides.
On observe, dans le sinus maxillaire, des tumeurs solides dont le
point de départ est dans les régions voisines, telles, en particulier, que
celles qui naissent dans les sinus frontaux, dans l'orbite, dans les
alvéoles, dans les fosses nasales ou dans les arrière-narines, et qui
s'engagent secondairement dans le sinus ; mais souvent aussi on ren-
contre des tumeurs qui se développent directement dans les parois du
sinus et qui, au moins pendant un certain temps, restent limitées dans
sa cavité : ces dernières seules nous occuperont ici, les premières se
trouvant décrites dans les régions où elles prennent naissance.
800 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
Autrefois les chirurgiens, se basant sur l'analogie de texture de la
muqueuse des sinus maxillairesavcc celle de la membrane de Schneider,
pensaient que les tumeurs de ces sinus étaient toujours pédiculées et
de môme nature que les polypes des fosses nasales ; c'est pourquoi
ils les confondaient sous la dénomination de polypes et les considé-
raient généralement comme des tumeurs de bonne nature. Mais l'ana-
tomie pathologique et l'histologie n'ont pas tardé à démontrer que les
sinus maxillaires peuvent être le siège de productions très-diverses et,
qu'au contraire, les tumeurs de mauvaise nature y sont fréquentes, à
tel point même que certains auteurs, Vidal de Cassis entre autres, réa-
gissant contre l'opinion des anciens, ne décrivent que des tumeurs,
cancéreuses ou autres, qu'ils désignent sous les noms de fongus, de sar-
comes, etc., et qu'ils en sont venus, à tort, à nier l'existence dans ces
sinus de polypes simplement fibreux. Enfin, quelques auteurs confon-
dent dans une même description toutes les tumeurs appartenant à l'os
maxillaire supérieur et celles du sinus. Il en résulte une certaine con-
fusion que nous chercherons, autant que possible, a éviter en prenant
pour base de notre classification, non plus la nature des tumeurs, mais
uniquement leur point de départ dans les différentes couches qui con-
stituent les parois du sinus.
Nous les diviserons donc ainsi : A. Tumeurs solides prenant leur point
de départ dans les os ; — B. Tumeurs solides . prenant naissance dans la
membrane périostique et muqueuse qui tapisse le sinus.
Nous dirons ensuite quelques mots des tumeurs graisseuses, qui ont
été observées et dont le point de départ n'a pu encore être établi d'une
façon certaine.
A. — Tumeurs qui ont pour point de départ les parois osseuses du sinus.
Les tumeurs solides qui prennent naissance dans les os sont : 1° les
exostoses; 2° les enchendromes; 3° les myéloplaxomes; k° les fibro-
plaxomes dont nous avons eu fréquemment l'occasion de constater
l'existence, et peut-être aussi quelques fibromes. Mais vu la minceur
des parois osseuses qui entourent le sinus, il sera toujours difficile
de dire si ces derniers ont pris naissance aux dépens du diploé ou
des lames corticales de l'os, plutôt que dans le périoste interne ou
externe qui recouvre soit l'intérieur, soit l'extérieur de ces cavités.
1° Exostoses.
Nous n'avons trouvé qu'un nombre assez restreint d'exostoses dans
les parois du sinus maxillaire ; cependant, il nous a été facile d'en
recueillir quelques exemples.
AFFECTIONS DES SINUS MAXILLAIRES. 801
Anatome pathologique. — Comme dans les autres régions, elles sont
celluleuses ou éburnées.
Tantôt elles naissent sur la paroi externe du sinus et se développent
vers l'extérieur, du côté des parties molles ; tantôt au contraire, pre-
nant leur point de départ sur une des parois du sinus, elles se portent
dans sa cavité. C'est plus tard seulement que ces dernières devien-
nent apparentes au dehors.
Lorsque ces tumeurs se portent à l'extérieur, il est habituellement
facile de reconnaître les rapports qu'elles affectent, au niveau de leur
implantation, avec la lame osseuse superficielle. Elfes peuvent acquérir
un développement assez considérable pour refouler au loin toutes
les parties molles voisines qui recouvrent le périoste du maxillaire
du même côté, telles que les joues; elles peuvent même arriver de la
sorte jusqu'au niveau du maxillaire inférieur et le comprimer au
point d'en favoriser la résorption et de le réduire à une lame mince,
comme on le voit sur une pièce déposée au musée Dupuytren (voy. t II,
p. 485, fig. 208).
Lorsqu'elles se développent presque exclusivement vers la cavité
des sinus, on ne peut reconnaître leur mode d'implantation qu'autant
qu'elles n'en dépassent pas les limites ; longtemps elles se bornent à
refouler le périoste muqueux qui les tapisse; on voit alors distincte-
ment, comme cela est noté dans un certain nombre d'observations
et en particulier dans celle de M. Pcan (voy. t. II, p. Zi92), que les
parois du sinus, au niveau du point où elles donnent naissance à la
tumeur, se continuent manifestement avec le tissu osseux de nouvelle
formation. Quelquefois, à ce niveau, les deux tables de Fos sont amin -
cies et séparées par une cavité dans laquelle on ne trouve plus trace
de tissu aréolaire. Lorsqu'elles acquièrent un plus grand développe-
ment, elles refoulent les parois opposées du sinus et les détruisent
si bien que souvent elles n'en laissent aucun vestige. Elles sont alors
recouvertes par la pituitaire hypertrophiée du sinus d'abord et des
fosses nasales ensuite, qui s'engage dans l'intervalle des lobes dont
elles sont plus ou moins hérissées. Quant à prétendre, comme Ta fait
Virchow, qu'un grand nombre de ces exostoses ne sont que des
énosloses, c'est-à-dire qu'elles naissent dans le diploé et qu'elles
écartent les couches corticales de façon à les refouler à leur surface à
la manière d'une capsule, ici moins qu'ailleurs, avec le peu d'épaisseur
du diploé, il serait possible de démontrer l'existence de celte variété.
Ces dernières tumeurs mettent un certain temps pour s'élever jus-
qu'au niveau des parois opposées du sinus, mais quand elles refoulent
ces parois, elles finissent par rétrécir la cavité orbitairc, obstruer les
fosses nasales et déprimer la voûte du palais. C'est en grandissant de la
sorte que ces exostoses ont pu acquérir un volume et un poids consi-
NÉLATON. — PATH. CH1R. M. 51
802 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
dérablcs, comme cela eut lieu dans le cas de Hilton (1), qui recueillit
une cxoslose dont le poids était de &50 grammes. Celte exoslose, qui
d'ailleurs était éburnée, s'était éliminée par nécrose.
Nous n'avons ici rien à ajouter à ce que nous avons dit précédem-
ment de ces tumeurs au point de vue histologique (voy. t. II, p. hl8).
Étiologie. — La plupart d'entre elles ont été observées dans l'en-
fance et chez l'adulte, presque jamais avant l'âge de quarante ans;
souvent elles sont liées à une diatbèsc syphilitique. Quant aux autres
causes qui leur ont été assignées par les auteurs, telles qu'un trauma-
tisme, la scrofule, le scorbut, le rhumatisme, etc., elles ne sont rien
moins que douteuses.
Symptomatologie. — ' Les symptômes varient, non-seulement suivant
le point de départ de la tumeur, mais encore suivant le volume qu'elle
acquiert. Les exostoses qui se développent à l'extérieur sont, de bonne
heure, reconnaissables à la vue et au toucher. .
Lors, au contraire, que l'exostose prend naissance profondément
vers l'intérieur du sinus et qu'elle ne remplit qu'incomplètement ce
dernier, son existence est presque impossible à reconnaître sur le
vivant. Toutefois, à une période plus avancée, elle donne lieu à des
déformations et à des prolongements qu'il devient de plus en plus
facile de constater par les symptômes locaux.
Les symptômes fonctionnels sont les mêmes que pour les autres
tumeurs de cette région, c'est-à-dire qu'elles peuvent rendre impossi-
bles les mouvements de la joue, produire de l'épiphora, ébranler les
dents, provoquer des douleurs plus ou moins intenses, paralyser les
mouvements du globe de l'œil, troubler les fonctions du nerf optique,
obstruer en partie le passage de l'air, rendre la voix nasonnée, quel-
quefois déterminer des troubles de l'audition, et, dans certains cas,
gêner la mastication, la déglutition, parfois même la phonation et la
respiration.
Diagnostic. — Nous avons indiqué les caractères spéciaux qui per-
mettent de distinguer d'une façon générale les tumeurs osseuses des
autres tumeurs solides, nous n'y reviendrons pas.
On reconnaîtra que l'exostose est de nature syphilitique, quand au
lieu d'une seule tumeur on en trouvera deux ou plusieurs symétriques,
ou bien encore d'autres semblables dans les régions éloignées.
Pronostic. — La gravité du pronostic est liée surtout au volume
de la tumeur et aux prolongements qu'elle envoie dans les régions
voisines.
Traitement. — Le traitement est le même que celui des exostoses
des autres régions, il n'y a donc pas lieu d'y insister. Disons toute-
(1) Guy's hotpital report i London, 1836, t. I, n° il.
AFFECTIONS DES SINUS MAXILLAIRES. 803
fois que, lorsque ces tumeurs se sont développées vers la cavité de
l'antre d'IIighmore, il est bon, suivant le conseil de Dcsault (1), de
perforer largement la paroi antérieure de cette cavité, afin de rendre
plus facile l'extraction. 11 est à peine besoin d'ajouter qu'il est sur-
tout utile de suivre ce précepte lorsque les exostoses sont éburnées,
puisque leur tissu serait trop dur pour qu'on puisse songer à l'attaquer
•directement par la scie ou la gouge.
2° Enchondromes.
Les enebondromes des parois du sinus maxillaire sont assez rares.
Cependant plusieurs auteurs, Stanley, Gensoul, MM. Dolbeau, Trélat,
Giraldès, etc., en ont rapporté quelques exemples.
Gomme dans les autres régions, ces enchondromes sont composés
de fibro-cartilage plus ou moins altéré, on a trouvé au centre du
cartilage des parties gélatineuses, calcaires ou même osseuses.
Ces tumeurs, de même que certaines exostoses, ont un pédicule
si étroit que, pendant leur marche, ce pédicule peut se rompre; elles
se nourrissent ensuite par les adhérences vasculaires qu'elles ont con-
tractées avec la fibro-muqueuse qui tapisse leur périphérie; de là cette
opinion assez accréditée aux yeux de quelques chirurgiens que ces
tumeurs n'ont jamais eu avec les os d'autres rapports que ceux de voi-
sinage.
Dans la plupart des observations qui ont été publiées, la tumeur,
après avoir rempli le sinus, était devenue assez volumineuse pour re-
fouler les organes et les cavités du voisinage en produisant des
désordres semblables à ceux dus aux exostoses. C'est ce qui eut lieu
chez le malade signalé par Gensoul, et chez qui la tumeur avait ac-
quis une circonférence de 16 pouces.
C'est le plus souvent chez les jeunes gens que ces tumeurs se déve-
loppent.
On ne peut guère, en observant leurs symptômes, les différencier
des exostoses que par leur rareté peut-être un peu plus grande, leur
élasticité caractéristique, leurs bosselures généralement plus nom-
breuses, la résistance un peu moindre qu'elles opposent au passage
d'une aiguille exploratrice, à moins qu'elles ne soient en partie calci-
fiées ou ossifiées.
Leur marche est habituellement lente, et, comme elles sont pen-
dant longtemps indolentes, les malades hésitent à se soumettre à une
opération chirurgicale qui seule peut les mettre à l'abri du danger,
(1) OEuvre chirurgicale, par Bichat. Paris, in-8, 1798, t. II, p. 1M. '
$0/l AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
tant qu'elles ne déterminent pas de troubles fonctionnels par suite
d'un grand accroissement de volume. Dans quelques cas môme, ils
ne consentent à l'opération qu'à la suite d'une exacerbalion ou d'un
accroissement rapide dû, soit à une violence extérieure, soit à une
autre cause.
Il est à peine besoin d'ajouter qu'outre la tumeur, il convient de
réséquer le plan osseux qui la supporte pour mieux faire disparaître
toute chance de récidive.
3° Myéloplaxomes.
Les tumeurs à myéloplaxcs, d'abord mentionnées par M. Ch. Robin,
puis étudiées avec le plus grand soin par M. Eugène Nélaton dans
sa thèse inaugurale (Thèse de Paris, 1860), prennent quelquefois nais-
sance dans la paroi osseuse du sinus maxillaire, mais il est rare qu'elles
se développent primitivement dans l'intérieur môme de ce sinus. C'est
surtout dans le diploé du plancher qu'elles prennent naissance, et l'on
peut dire que c'est là, pour ces tumeurs, un siège de prédilection.
Nous ne reviendrons pas sur l'anatomie pathologique de ces tu-
meurs ; nous les avons assez longuement étudiées, tome II, page 542.
Lorsqu'elles naissent dans le plancher du sinus maxillaire, ou bien
elles sont sous-périosliques, proéminent fort peu à l'extérieur et ne
compriment que très-légèrement les parois du sinus, ou bien elles sont
interstitielles, affectent la forme enkystée, et dédoublent, en se dé-
veloppant, la paroi du sinus dans laquelle elles ont pris naissance;
les deux lamelles osseuses qui résultent de ce dédoublement sont gra-
duellement refoulées, l'une vers l'extérieur pour former la partie
accessible de la coque osseuse, l'autre vers l'intérieur du sinus où elle
échappe à toute exploration. Tant que celte lamelle se distend ainsi,,
le sinus n'est pas envahi par la tumeur ; mais la cavité de ce sinus,
incessamment refoulée, finit par s'effacer complètement par suite de
l'adossement de ses deux parois opposées. En pareil cas, on peut
croire de prime abord que la tumeur occupe la cavité du sinus, tandis
qu'en réalité il n'en est rien. On trouvera dans la thèse de M. Eugène
Nélaton une observation (obs. I) dans laquelle cette disposition était
très-manifeste sur la pièce anatomique.
Au point de vue des symptômes, ces tumeurs se comportent ici
comme dans les autres régions; nous nous contenterons de rappeler
leur coloration spéciale qui, lorsqu'elles sont apparentes, les fait faci-
lement reconnaître.
Le diagnostic devient plus difficile lorsqu'elles sont profondes;
cependant elles ont une période latente, moins longue que certaines
exostoses des sinus et font de bonne heure, en même temps qu'elles
AFFECTIONS DES SINUS MAXILLAIRES. 805
se développent, une saillie appréciable vers les cavités nasale ou buc-
cale. Parmi les signes qui pourront, servir à les diagnostiquer, il faut
mentionner le bruit de parchemin auquel elles donnent lieu; en outre,
il est assez facile de les traverser par une ponction exploratrice et d'en
recueillir des éléments très-reconnaissables au microscope.
Les myéloplaxomes ont été longtemps confondus avec d'autres tu-
meurs et désignés tour à tour sous les noms de fongus vasculairc,
érectile, médullaire, de tumeur fongueuse, anévrysmale, sanguine,
hématode, d'ostéo-sarcome, de spina-ventosa, etc., etc.; souvent
iiussi ils ont été pris pour des tumeurs cancéreuses. Mais aujourd'hui,
grâce à leurs caractères parfaitement définis, ils sont faciles à distin-
guer des autres tumeurs.
Au point de vue du pronostic, nous rappellerons que ces tumeurs
sont relativement bénignes.
Quant au traitement, il consiste, si la tumeur est enkystée, à inciser
la coque osseuse qui la contient et à cautériser profondément; si elle
présente la forme infiltrée, la résection seule faite largement dans
l'épaisseur du maxillaire et du sinus peut mettre les malades à l'abri
d'une récidive.
4° Fibro-plaxomes.
Les fibro-plaxomes, qui naissent dans les parties osseuses du sinus
maxillaire, ont été décrits avec raison par les anciens auteurs sous le
nom de cancer, puis rangées à tort par M. Lebert et quelques micro-
graphes parmi les tumeurs bénignes.
Les caractères histologiques que présentent ces tumeurs sont ceux
que nous avons précédemment décrits (tome II, p. 542). Nous n'y
reviendrons pas.
On a beaucoup discuté sur leur point de départ. Suivant Lebert,
elles prendraient parfois naissance dans le tissu cellulaire qui entoure
les faisceaux vasculo-nerveux traversant le diploé du sinus et en
particulier dans celui qui entoure le nerf sous-orbitaire. Celte opinion
mériterait, pour être confirmée, un plus grand nombre d'observations.
Ces tumeurs sont loin d'êtres rares. Au début, elles suivent une
marche assez lente; mais dès qu'elles ont acquis un certain volume,
elles se développent plus rapidement que les précédentes, refoulent,
détruisent tous les tissus qu'elles envahissent. Il n'est pas rare alors
de voir leur surface s'ulcérer et contracter des adhérences avec les
parties voisines.
Ce que nous venons de dire permet assez facilement de différencier
ces tumeurs de celles dont nous avons précédemment parlé. Non-
seulement, en effet, en raison de l'absorption des lamelles osseuses,
806 AFFECTIONS DES OHGANES DE L'OLFACTION.
on perçoit de bonne heure le bruit de parchemin, mais encore on ne
tarde pas à reconnaître que les lamelles osseuses étant détruites, la
masse donne au toucher la sensation d'un tissu fongueux, recouvert
de bosselures inégales ; parmi ces bosselures, les unes sont molles et
correspondent à des parties gélatineuses ou kystiques, les autres
offrent une dureté plus considérable et due aux spirales osseuses si-
tuées dans leur épaisseur. A la pression, elles saignent avec facilité,
d'autant mieux qu'elles se ramollissent de bonne heure; quand on les
soumet à la ponction, on enlève aisément quelques-uns des éléments
nécessaires pour les reconnaître au microscope.
La gravité du pronostic dépend surtout de l'étendue du mal. Quand
la tumeur est peu développée, l'extirpation faite largement donne des
chances d'une guérison radicale, tandis qu'à une période plus avancée,
lors même que l'extirpation est encore possible, elle exempte beau-
coup moins facilement les malades des récidives.
C'est dans ces sortes de cas que, la chirurgie conservatrice étant trop
dangereuse, il convient d'imiter la conduite de Gensoul en France, et
de Lisars en Angleterre, et de pratiquer la résection totale du maxil-
laire. Pour y parvenir, on peut avoir recours à un des procédés que
nous avons fait connaître à propos de l'ablation des polypes naso-
pharyngiens (voyez p. 762). Voici celui auquel nous donnons la pré-
férence: Faire une incision sur le milieu delà lèvre supérieure jusque
dans la narine située du côté malade, suivre le sillon naso-jugal jus-
qu'au sillon orbito-palpébral inférieur et terminer cette incision en
dehors vers le milieu de|ce dernier sillon; ceci fait, détacher toutes
les parties molles qui recouvrent l'os maxillaire, en ayant soin de ne
pas conserver dans le lambeau, soit le périoste, soit les tissus voisins
qui peuvent être adhérents à la tumeur et terminer l'opération à l'aide
de la scie à chaîne, de la gouge et du maillet, suivant les règles ordi-
naires. Dans les nombreuses opérations que nous avons ainsi prati-
quées, il a toujours été facile, à l'aide de pinces hémostatiques et
d'épongés bien appliquées, de prévenir une effusion de sang trop con-
sidérable, et nous n'avons jamais eu besoin, comme le conseillaient
Gensoul et Lisars, d'avoir recours, pour éviter l'effusion du sang, à
la ligature de la carotide externe ou à la compression de la carotide
primitive.
B. — Tumeurs solides se développant dans la fibro-muqueuso qui tapisse le sinus.
Les tumeurs solides ayant pris naissance dans la fibro-muqucuse qui
tapisse l'intérieur du sinus, sont: 1° les polypes muqueux et glandu-
laires ; 2° les fibromes; 3° les fibro-plaxomes; W les épithéliomes.
AFFECTIONS DE SINUS MAXILLAIRES.
807
1° Polypes muqueux. — Hypertrophies glandulaires.
On a trouvé dans la muqueuse du sinus maxillaire des polype
semblables aux polypes muqueux ou myxomes et aux bypertrophies
glandulaires des fosses nasales (Luscbka).
Comme ces derniers, ils sont recouverts parle revêtement épithé-
lial de la muqueuse. Tantôt ils contiennent dans leur épaisseur des
tubes glandulaires hypertrophiés (Ranvier); tantôt ils deviennent kys-
tiques et sont remplis d'un liquide séreux ou gélatineux. Dans ces
cas, il devient extrêmement difficile de les distinguer des kystes mu-
queux décrits par M. Giraldès. Ces derniers n'en diffèrent, en effet, que
parce qu'ils sont presque uniquement formés d'une paroi kystique.
Ces polypes passent presque toujours inaperçus chez le vivant, à
moins pourtant qu'ils ne deviennent assez considérables pour re-
fouler la paroi antérieure du sinus et faire saillie sur la joue.
Dans quelques cas (Fergusson), au lieu de refouler ainsi les parois,
ils passent dans les fosses nasales par l'ouverture naturelle du sinus
et sont pris pour des polypes du nez.
2° Fibromes.
On trouve dans les auteurs un certain nombre d'observations de
fibromes développés primitivement dans la membrane qui tapisse
l'intérieur du sinus maxillaire. En 1851, M. Triquet en a présenté, en
mon nom, un exemple à la Société de biologie. Cette observation
offrait ceci d'intéressant que la tumeur, en un point, paraissait fluc-
tuante. L'ablation de quelques dents permit de pénétrer dans l'alvéole
et d'en exciser une portion. L'examen microscopique en fit recon-
naître la nature.
Ces fibromes prennent-ils naissance dans les canalicules osseux eux-
mêmes., comme l'indique Otto Weber, ou dans les couches adhé-
rentes du périoste, comme d'autres l'ont prétendu? La question reste
encore actuellement en litige. En effet, les observations qui ont été
recueillies sont peu nombreuses, et cela explique pourquoi quelques
chirurgiens ont mis en doute l'origine de ces fibromes dans la fibro-
muqueuse.
Quoi qu'il en soit, il est bien démontré qu'après être restés enfermés
dans le sinus pendant les premiers temps de leur existence, ces tu-
meurs finissent, assez lentement il est vrai, par se mouler sur les
anfractuosités de la muqueuse qui les recouvre, par déformer le tissu
osseux et même par le perforer en un point de façon à donner
lieu à une tumeur apparente du côté de l'orbite, du nez, ou de la
bouche.
808 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
Leur structure n'offre rien de particulier, sinon qu'elles sont remar-
quables par leur richesse vasculaire, ce qui explique les fréquentes
hénorrhagies (Muron) ainsi que les pulsations qu'elles présentent dans
certains cas (Pagct) et le liquide jaunâtre, gluant, infiltré ou même
enkysté qu'elles contiennent parfois dans leur épaisseur. Cette dernière
particularité est rare, mais elle permet de comprendre comment dans
bon nombre de cas rapportés par les auteurs, le diagnostic n'a pu être
fait qu'au moment où la tumeur était déjà assez volumineuse pour
nécessiter l'opération.
Il peut encore arriver, pendant leur développement, que ces tumeurs
se compliquent d'accidents inflammatoires suivis d'abcès qui s'ouvrent
dans la bouche ou à la joue et de fistules persistantes (voy. Fistules).
Enfin, on a rapporté quelques exemples de fibromes calcifiés, c'est-à-
dire de masses fibreuses au centre desquelles on trouve plusieurs
corps durs calcaires et dans lesquels le microscope ne révèle la pré-
sence d'aucun ostéoplaste. La formation de ces éléments amène assez
promptement la mortification de ce genre de tumeurs que les anciens
désignaient sous le nom de polypes pierreux (voy. Fosses nasales, p. 7£i6).
Mais c'est surtout avec les fibromes qui ont pris naissance dans les
régions voisines qu'on les a confondues. Voilà pourquoi il importe de
chercher de bonne heure à préciser les rapports de la tumeur, soit
avec l'intérieur du sinus, soit avec les tumeurs des régions voisines
qui s'en rapprochent le plus par leur marche et leurs caractères ex-
térieurs.
Le traitement est le môme que celui des tumeurs solides que nous
avons précédemment décrites.
3° Fibro-plaxomes.
Quelques fibro-plaxomes peuvent prendre naissance dans les cou-
ches périostiques du sinus et offrir avec les autres tumeurs de cette
région une ressemblance assez marquée.
Mais comme il est à peu près impossible de les distinguer des tu-
meurs fibro-plaxiques qui ont pris naissance dans les canalicules
osseux, et comme leur description a été jusqu'ici confondue avec celle
de ces derniers, nous ne chercherons pas à en donner une descrip-
tion différente.
Nous ne connaissons également aucun moyen autre que l'examen
microscopique de parcelles recueillies qui permette de les distinguer,
pendant la vie, des productions épithéliales dont nous allons parler.
Dans tous les cas où la tumeur était constituée par une hypertrophie
glandulaire il existait en même temps des masses semblables qui
avaient pris naissance sur les méats ou les cornets, en raison de celte
AFFECTIONS DES SINUS MAXILLAIRES. 809
particularité, leur étude nous paraît devoir être rattachée à celle des
hypertrophies de même nature que nous avons décrites dans le cha-
pitre consacré aux maladies des fosses nasales.
Dans quelques cas, le tissu morbide renfermait une assez grande
proportion d'éléments fibreux, plus rarement d'éléments cartilagineux,
plus fréquemment, au contraire, d'éléments osseux. Ces derniers sont
quelquefois assez abondants pour simuler des exostoses celluleuses ou
éburnées.
4° Ëpithéliomes.
Les épithéliomes du sinus maxillaire n'ont guère été étudiés que
par les auteurs modernes.
Ces tumeurs, comme celles dont nous avons parlé à propos de la
pifuitaire, se présentent sous la forme de petites masses dures et
Fie. 147. — Épilhélioma du sinus maxillaire dessiné d'après nature
par M. Maurice Raynaud.
(De la collection de M. Péan.)
crevassées, serrées les unes contre les autres et rappelant l'aspect
framboisé. Elles sont très-vasculaires, saignent au moindre contact et
laissent sourdre par pression un liquide épais et caséeux. Elles se
développent à tout âge, cependant c'est de quarante à cinquante ans
qu'il est plus commun de les observer.
L'examen microscopique semble démontrer que ces tumeurs sont
810 AFFECTIONS DES ORGANES DE L'OLFACTION.
formées par l'hypergenèse des éléments épilhéliaux que l'on renconlre
clans les nombreuses glandes que renferme la fibro-muqueuse des
sinus. C'est ce que M. llanvicr a constaté sur deux pièces recueillies
chez des malades auxquels M. Péan a pratiqué avec succès, l'an der-
nier, la résection du maxillaire supérieur, à l'hôpital Saint-Antoine.
Au début, la marche de l'épithéliome est lente, et à cette période
la maladie passe quelquefois inaperçue. Mais plus tard, elle distend
de tous côtés les parois du sinus, refoule les dents qu'elle fait tomber
et leurs alvéoles qu'elle remplit par un fongus bosselé, saignant et qui
donne à la bouche une odeur fétide. Bientôt elle envoie des prolonge-
ments dans les canaux vasculaires et arrive par cette voie jusqu'à la
peau. Elle y contracte des adhérences, et le tégument devient le siège
d'un ulcère en entonnoir avec base mamelonnée.
Le diagnostic est habituellement assez facile quand la tumeur a
érodé les os, fait hernie au travers de leur épaisseur, et quand on
peut en extraire quelques portions pour être soumises à l'examen
microscopique. Par contre, il nous est arrivé à nous-même de croire,
pendant la première période, que nous avions seulement affaire à une
de ces suppurations du sinus à marche plus ou moins chronique qui
se développent si fréquemment chez certains malades affectés de carie
dentaire, alors qu'il s'agissait d'un épithélioma. C'est ce qui eut lieu
dans l'observation du malade qui fut opéré par nous en 1859 et dont
nous reproduisons la pièce dans la figure ci-contre (voy. fig. iU3).
Le pronostic est grave, non-seulement en ce qu'aucun moyen autre
que l'extirpation n'est applicable, mais encore en ce que la récidive
a lieu facilement toutes les fois que la maladie est assez ancienne pour
rendre difficile l'ablation totale de la production morbide.
Tumeurs graisseuses.
Les tumeurs graisseuses du sinus maxillaire sont extrêmement rares.
On n'en a rapporté jusqu'à présent que trois cas : l'un observé par
M. Viard [Société anatomique, 1850), l'autre par M. Maisonneuve, et le
troisième par nous il y a un grand nombre d'années.
Dans les deux premiers cas, la matière contenue dans les sinus
ressemblait assez peu à celle des lipomes développés dans les autres
parties du corps et avait l'apparence de suif un peu ramolli, tandis que
dans le nôtre la matière grasse était un peu plus jaunâtre, mélangée à
une petite quantité de tissu fibreux et à quelques lamelles osseuses
assez peu vasculaires, comme on le voit sur la figure ci-contre (voy.
fig. m).
Outre les symptômes de dilatation et de compression communs à
AFFECTIONS DES SINUS MAXILLAIRES. 811
toutes les tumeurs solides du sinus, ces tumeurs présentent une fluc-
tuation qu'il faut se hâter de reconnaître pour en établir le diagnostic.
Une ponction exploratrice lèverait d'ailleurs les derniers doutes et
permettrait d'éviter l'erreur grave qui consiste â prendre ces tumeurs
pour une forme de carcinome : c'est ainsi que chez un malade une
ablation du maxillaire allait être faite quand un examen suprême
permit au chirurgien de donner issue, à l'aide d'une simple ponction,
à une énorme quantité d'une matière suifeuse et blanchâtre.
Nous avons eu l'occasion de remarquer que dans ces tumeurs dites
(De ma collection.)
graisseuses, un fin trocart explorateur exécute beaucoup moins faci-
lement, dans l'épaisseur de la masse morbide, un mouvement de cir-
cumduction que si la tumeur était constituée par une masse butyreuse.
Chez un des malades la matière grasse a suppuré, et cette suppura-
tion a causé une véritable ulcération du sinus.
Le traitement qui paraît préférable est celui qui consiste à enlever
uniquement la matière morbide et à modifier le mieux possible par
des injections détersives les surfaces avec lesquelles celle-ci se trouve
en contact. Toutefois, quand la matière grasse est emprisonnée par des
aréoles osseuses et résistantes et qu'elle sera trop difficile à extraire,,
on pourra recourir â la résection du maxillaire.
FIN DU TOME TROISIÈME.
TABLE DES MATIÈRES
DU TOME TROISIÈME
CHAPITRE II (suite). — Affections «les articulations (suite) 1
Art. XXI. — Luxations. Considérations générales 1
Art. XXII. — Luxation de l'os maxillaire inférieur 41
Art. XXI II. — Luxation des vertèbres GO
§ I. Luxation de l'atlas sur l'occipital Cl
§ II. Luxation axo'ido-alloïdienne 03
§ III. Luxation des cinq vertèbres cervicales inférieures 65
Art. XXIV. — Luxation des côtes 73
Art. XXV. ■ — Luxations du sternum 76
Art. XXVI. — Luxations du bassin 80
Art. XXVII. — Luxations du coccyx 84
Art. XXVIII. — Luxations de la clavicule 85
§ I. Luxation de l'extrémité interne de la clavicule 86
*5 II. Luxation de l'extrémité externe de la clavicule 95
§ III. Luxation simultanée des deux extrémités de la clavicule 101
Art. XXIX. — Luxations de 1 humérus 102
Art. XXX. — Luxations de l'articulation du coude 149
§ I. Luxations des deux os de l'avant-bras 153
A. Luxation en arrière ■. 153
B. Luxation en avant 165
§ II. Luxation isolée de chacun des os de l'avant-bras 177
A. Luxation du cubitus en arrière 117
B. Luxation de l'extrémité supérieure du radius en arrière 180
C. Luxation de l'extrémité supérieure du radius en avant 1S2
D. Luxation de l'extrémité supérieure du radius en dehors. ....... 186
E. Lnxation du cubitus en arrière et du radius en avant 187
F. Luxation du cubitus en arrière et du radius en dehors 189
Art. XXXI. — Luxations de l'extrémité inférieure du cubitus 1S9
Art. XXXII. — Luxations du poignet 192
Art. XXXIII. — Luxations isolées des os du carpe 202
Luxations du grand os 202
Art. XXXIV. — Luxation de l'articulation médio-carpienne 201
TABLE DES MATIÈRES. 813
Arl. XXXV. — Luxation des os du métacarpe 204
Art. XXXVI. — Luxations carpo-môlucarpiennes du pouce 205
Art. XXXV 11, — ■ Luxations carpo-mélacarpicnncs des autres doigts 207
Arl. XXXV UI. — Luxations des articulations métacarpo-phalangiennes . .. . 209
§ 1. Luxations de l'articulation métacarpo-plialangienne du pouce 209
A. Luxations en arrière 210
B. Luxations en avant 219
§ H. Luxations des articulations métacarpo-phalangiennes des quatre der-
niers doigts 221-
Arl. XXXIX. — Luxation des articulations phalangiennes 223
Arl. XL. — Luxations de l'articulation coxo-fémorale 229
Art. XXV. — Luxations du genou 261
§ 1. Luxation de la rotule 201
§ II. Luxations du tibia 273
§ III. Luxation de la jambe par rotation. Luxation des fibro-cartilages inter-
arliculaires 28/i
Arl. XXVI. — Luxations du péroné sur le tibia 285
Art. XXVJÏ. — Luxations du pied 289
Arl. XXVIII. — Luxations des os du tarse 299
§1. Luxation de l'astragale 299
§ II. Luxation de la deuxième rangée des os du tarse sur la première (luxa-
-tion médio-larsienne) 312
§ III, Luxation du grand cunéiforme 315
§ IV. Luxation du deuxième cunéiforme 315
§ V. Luxation des deuxième et troisième cunéiformes Slti
§ VI. Luxation simultanée des trois cunéiformes 316
§ VII. Luxation du cuboïde 317
Arl. XXIX. — Luxations des os du métatarse 317
Art. XXX. — Luxations mélatarso-pbalangiennes 324
§ I. Luxation métatarso-pbalangienne du gros orteil 324
§ II. Luxations métatarso-phalan^iennes des autres orteils 326
Art. XXXI. — Luxations pbalangiennes des orteils 327
Arl. XXXII. — Luxations des os sésamoïdes 337
Art. XXXlll. — Considérations générales sur les luxations congénitales. . 338
Art, XXXIV. — Luxations congénitales du fémur 338
Art. XXXV. — Luxations congénitales de l'humérus 359
Arl. XXXVI. — Luxations congénitales de la mâchoire, de la clavicule, du
coude et des articulations du genou 366
Art. XX XVII. — Du pied bot 369
Arl, XXXVIII, — Luxation congénitale cunéo-métatarsienne 369
SiU TAULE DES MATIÈRES.
Art. XXXIX. — Déviation de la muin (main bot) gg^
Art. XL. — Luxations congénitales des articulations métacarpo-phalan-
giennes, des articulations phalangiennes du pouce et de
celles des autres doigts 402
Art. XLI. — Déviation du rachis 403
CHAPITRE III. — Affection* de In tête 433
Art. Ier. — Affections traumatiques de la tête (plaies de la tête). ........ 433
§ I. Lésions des parties molles extérieures au crâne : 434
§ II. Lésions des os du crâne 450
§ III. Lésions de l'encéphale et de ses enveloppes 484
A. Par instruments piquants 484
B. Par instruments tranchants 485
C. Par instruments contondants 487
Commotion cérébrale , 487
Contusion cérébrale 496
Plaies contuses du cerveau 501
De l'inflammation traumatique du cerveau et de ses enveloppes. . . . 506
Compression du cerveau 517
Douleur fixe à la suite des affections traumatiques de l'encéphale.. 527
Épilepsie à la suite des affections traumatiques de l'encéphale 528
Polyurie et glycosurie à la suite des affections traumatiques de l'encé-
phale 529
Arthropathies à la suite des affections traumatiques de l'encéphale. . . 530
Troubles des organes des sens 531
Troubles de l'intelligence 533
Réflexions générales sur les rapports à admettre entre les lésions
traumatiques de l'encéphale et les signes cliniques 533
Art. II. — De la trépanation 537
Art. 111. — Affections traumatiques du rachis et de la moelle épinière.. 539
Entorse et diastase des vertèbres 539
Affections traumatiques de la moelle épinière 540
§ I. Plaies de la moelle épinière 540
§ II. Commotion de la moelle épinière 557
§ III. Compression de la moelle épinière 558
§ IV. Contusions 560
Art. IV. — Tumeurs épicrâniennes 561
§ I. Tumeurs enkystées (loupes) 551
§ II. Tumeurs dermoïdes, séreuses, hydatiques et cancéreuses 567
§ III. Lipomes 569
§' IV. Collections séreuses de la couche sous-aponévrotique du crâne. . . 570
§ V. Eléphantiasis papillaire. — Hypertrophie 572
§ VI. Des céphalématomes (péricràniématomes) 574
§ VII. Pneumatocèle du crâne 586
TABLE DES MATIERES. 815
§ VIII. Tumeurs érectiles 588
§ IX. Varices artérielles 590
§ X. Tumeurs de la voûle du crâne formées par du sang en communica-
tion avec la circulation veineuse intra-crânienne 591
Art. V. — Affections des os du crâne 595
§ I. Ostéite. — Carie. — Nécrose 595
§ H. Atrophie des os du crâne 598
§ III. Cràniomalacie 598
§ IV. Des exostoses, des syphilomes et des hyper'ostoses 599
§ V.. Chondromes du crâne. 601
§ VI. Cancer des os 603
Art. VI. — Tumeurs intra-cràniennes 604
§ I. Fongus de la dure-mère 614
§ II. Cancer du cerveau • 615
§ III. Tumeurs anévrysmales 616
1° Auévrysmes artériels 616
2° Anévrysmes artérioso-veineux par communication de la carotide in-
terne et du sinus caverneux 618
§ IV. Tumeurs diverses 624
Art. VII. — Encéphalocèle 626
Art. VIII. — Hydrocéphalie 634
Art. IX. — Hydroiachis (spina bifida) 650
CHAPITRE IV. — Affections des organes do l'olfaction. 665
Art. Ier. — Rhinoscopie 665
Art. II. — Affections du nez 673
1° Plaies du nez 673
2° Inflammation furonculeuse de la peau du nez 675
3° Abcès du nez 676
4° Ulcérations du nez . 677
5° Lupus du nez 678
6° Tumeurs du nez 684
7° Luxation des os propres du nez 689
8° Ostéite, carie, nécrose 689
9° Vices de conformation 690
Art. III. — Considérations générales sur l'autoplastie 693
Des transplantations cutanées 704
De la rhinoplastie 7Q6
Rhinoplastie totale 706
Rhinoplastie partielle 714
Art. IV. — Affections des fosses nasales 715
Catarrhe nasal, coryza 715
Épaississement de la membrane muqueuse' des fosses nasales. . . 722
Ozène, punaisie 723
Ulcères des fosses nasales 726
816 TABLE DES MATIÈRES.
Nécrose des fosses nasales 731
Corps étrangers 734
Tumeurs liquides 73g
Polypes des fosses nasales 733
Polypes naso-pharyngiens 749
Méthodes simples 755
Méthodes composées 757
Tumeurs osseuses 771
Épistaxis 774
Tamponnement des fosses nasales 775
Art. V. — Affections des sinus frontaux 777
I. — Plaies, fractures ; . . . 777
II. — Inflammation, abcès et hydropisie 779
III. — Corps étrangers 780
IV. — Polypes jfF.". 782
V. — Tumeurs osseuses 783
VI. — Fistules 785
Art. VI. — Affections des sinus maxillaires ' 786
I. — Contusion, fractures et plaies 780
II. — Épanchements de sang 787
III. — Inflammation ■ 788
IV. — Abcès 789
V. — Collection de mucus. — Hydropisie 791
VI. — Kystes muqueux 794
VII. — Fistules 797
VIII. — Carie et nécrose 798
IX. — Corps étrangers 799
X. — Tumeurs solides 799
A. Tumeurs qui ont pour point de départ les parois osseuses du
sinus 800
1° Exostoses , 800
2° Enchondromes 803
3° Myéoplaxomes 801
4° Fibro-plaxomes 805
B. Tumeurs solides se développant dans la fibro-muqueuse qui
tapisse le sinus 806
1° Polypes muqueux. — Hypertrophie glandulaire 807
2° Fibromes 807
3° Fibro-plaxomes 808
à0 Épithéliomes 809
Tumeurs graisseuses 810
FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME.
F A n 13. — IMrlWSIEIUE DE K. MARTINET, HUE UIGItOH,,